Focus sur un peintre (extraits du carnet)





CARNET, 3 JUILLET 2019
Coup de fil vers vingt heures. Une voix connue il y a bien longtemps ravivant tant de souvenirs, celle de Gilles Marchand, un des fils de Louis Marchand que nous avions suivi quelques années, entre la Galerie Paul Hervieu, la Fondation Ephrussi de Rothschild où il vivait du temps de sa femme dans une petite cabane de jardinier, et son petit appartement au dernier étage du 3 rue de l’Eglise à Villefranche sur Mer, dans les années quatre vingt cinq. Repaire des amis et des amoureux de la peinture de Louis Marchand des Raux.
Avec Cécilia nous lui rendions visite tous les samedis jusqu’à son départ pour Cuxac d’Aude chez une de ses filles, quand il eut dépassé les quatre vingt dix ans. Une petite rue porte maintenant son nom à Fondettes où il est né dans la banlieue de Tours.
L’amitié réciproque entre le peintre et notre petite famille était telle en ce temps où il vivait bien seul, où beaucoup l’avait oublié, qu’il me prit comme confident et me légua une valise bourrée de documents inestimables. Des lettres de Lucie Valore qui n’avait jamais peur de se répandre, de Cocteau, une lettre d’un jeune Dubuffet empreinte de l’humilité d’un artiste qui n’a pas encore trouvé la grande voie et qui remerciait Marchand de lui avoir fait parvenir une plante pour son jardin, de quantité d’artistes plus obscurs, puis un courrier de Henri Matisse (où manque hélas la signature manuscrite !) s’excusant de ne pas participer à une exposition en son honneur à Villefranche sur Mer. De plusieurs livres d’or aux signatures restées anonymes, mais aussi celles de la Princesse de Barcelone, du même Cocteau bondissant d’une soirée à l’autre, de Romy Schneider que Louis Marchand maria au réalisateur Reichenbach à la Mairie du Cap Ferrat, de Sylvia Monfort aussi, qui était réellement une amie de toujours.
Il est aujourd’hui enterré au cimetière marin de Cap Ferrat. Lors de l’enterrement il y avait son élève, James Coignard, autre tourangeau, qui avait fait le déplacement depuis son atelier de New-York.
On lui rend un nouvel et lointain hommage le 16 de ce mois à la Galerie de la Maison de la Culture sur le port de Saint Jean.
Nous y serons.
Je suppose qu’on y verra quelques vieux fantômes de cette époque, vieux maintenant comme nous le sommes tous. Le second fils, Maurice, l’aîné, qui vivait aussi au 3 rue de l’Eglise et avait sa boutique d’horloger au rez-de-chaussée, aurait disparu il y a longtemps.
On peut aujourd’hui visiter la chapelle Saint Hospice tout au bout du Cap, où un merveilleux vitrail du à Lucien Allari, d’après une série complète inspirée du même thème, nous accueille sous l’auvent de l’entrée, avec des pastels relatant la vie du Saint luttant contre les Lombards, et vient éclairer d’une lumière d’or la nef de ce petit écrin d’esprit au pied des rochers.
CARNET, 16 JUILLET 2019
Ce soir le vernissage de l’exposition Marchand des Raux, sur les quais surchauffés de Saint Jean, a été particulièrement réussi. Rendez-vous des amoureux de la peinture d’un peintre jardinier hors norme, rendez vous des toujours même collectionneurs, avec beaucoup de pantalons blancs, amateurs ou familiers habituels plutôt que rendez-vous mondain, bien que l’exposition devrait être l’événement majeur de cette saison à Saint Jean.
Toutes les périodes de sa vie créatrices étaient étagées, depuis les périodes de tâtonnements, celle des portraits avec Picasso immense, et lui du côté du chevalet, minuscule, celui de l’Utrillo au visage rougi et congestionné, celle aux jardins de Touraine fleuris et aux contes de son pays natal, jusqu’au fabuleux thème, sommital dans sa production, de l’histoire de Saint Hospice dans sa lutte contre les Lombards, et enfin la série des maternités, des monumentaux intimes, presque primitifs, et des dernières confidences.
Il y avait eu une photo prise au même endroit il y a vingt ans. On aurait, à quelques retouches près, pu prendre la même pose hier soir, comme aurait pu imaginer un Lelouch espiègle rejouant le coup d’Un homme et une Femme, si ce n’était que Madame Hervieu, quatre vingt douze ans, plie un peu plus sous le poids de son arthrose de la hanche, que les Ganaye, collectionneurs attentifs, ont quelque peu blanchis comme tant d’autres, et que les enfants du peintre sont aujourd’hui souvent flanqués de la génération qui a suivi.
L’exposition a toutes les chances de vivre un peu au-delà du 26 de ce mois, puisqu’il est prévu une sorte de jumelage avec Fondettes où une rue porte désormais le nom de Louis marchand, peintre jardinier, les mêmes œuvres seront de nouveau proposées, à deux pas de la maison natale.
J’ai pu échanger quelque mots avec Marie-Paule, la benjamine des filles, celle chez qui, pour la dernière fois, nous avions vu le peintre à Roquefort les Pins, avant son départ qui l’arracherait, pour ses ultimes années encore, dans le Roussillon.
Elle m’a immédiatement reconnu, et ses premiers mots me sont allés droit au cœur et ont ravivé toutes les couleurs de l’atelier des rêves : « Je vous ai reconnu immédiatement savez-vous… Il vous aimait beaucoup. »
…
J’écrivais vers Juillet 85, ces lignes sur Marchand de Raux : « Il en est de la peinture d’aujourd’hui comme de certaines musiques contemporaines : elle séduit ou fait grincer des dents.
L’œuvre de Louis Marchand des Raux dont Saint Jean Cap Ferrat exposera cet été une partie de la production actuelle, appartient par nature, à l’infime catégorie de celles qui séduisent. Qui séduisent parce que le cœur et la spiritualité, plus que la spéculation et le savoir-faire de laboratoire, illuminent ceux qui ont le bonheur de l’aborder.
Qualités rares par les temps qui courent où le jugement fait bien plus souvent appel à la cérébralité desséchante et stérile qu’à la spontanéité du sentiment vécu.
Loin de nous d’isoler ou de retrancher Marchand des Raux du nombre des peintres modernes. Il est tout simplement inclassable et d’une modernité difficile à situer dans les courants contemporains : par sa seule originalité, il semble transcender les anciens fantômes des figuratifs et des abstraits, pour engendrer un sillon qui n’appartient qu’à lui.
Né en Touraine en 1902, au hameau des Raux, il découvre la Côte d’Azur, et se fixe définitivement à saint Jean Cap Ferrat qui deviendra sa terre d’élection (à tout point de vue, puisqu’il y exercera la fonction très officielle de Maire-adjoint durant plus de trente années), là où la lumière rayonnante de ce midi perpétuel saura, sous l’inspiration de ce magicien, se convertir en féeries colorées.
La rigueur et l’intelligence aiguë qu’il a toujours eu de son art l’ont conduit bien évidemment à l’expérience de l’isolement et de la solitude. Chemin ardu dans la jungle des artistes d’hier et d’aujourd’hui, où bientôt Louis Marchand reconnaîtra les siens !
Ce chemin solitaire dans le processus de la création n’en a pas fait pour autant un oublié dans le monde de la peinture.
Bien plus que les vocations qu’il saura susciter, les amitiés réelles qu’il aura entretenues avec des célébrités connues de tous, tels Matisse, Utrillo, Dubuffet, Giacometti et d’autres, ce qui paraît plus révélateur enfin, c’est surtout ses propres œuvres, jalousement collectionnées par des cohortes d’amateurs fidèles et véritables, presque anonymes, silencieux.
Le prix de la beauté ne fait pas de bruit.
Marchand des Raux inconnu ? Ses tableaux ont été accroché un peu partout aux Etats-Unis, en Scandinavie, lors d’expositions temporaires, parfois définitivement, dans des musées ou universités, et ses plus grands clients sont longtemps restés hors de nos frontières.
Mais si Louis Marchand reste encore une énigme pour le grand public de notre pays, c’est sa modestie qui en est la cause, un peu comme les glorieux imagiers de chez nous qui ont crée les inégalables vitraux de Chartres, les voûtes décorées de Saint Savin, mais qui n’ont jamais dit leurs noms depuis le Moyen-Age…
Marchand des Raux est de la race des imagiers modernes, bonhomme et orgueilleux, lui qui sait si bien taire qu’il est également l’artisan des fameux jardins exotiques et des jardins à la Française de la Fondation Ephrussi de Rothschild, Musée Ile de France, le plus beau fleuron décoratif de Saint Jean cap ferrat.
Ce qui m’a le plus étonné, voyez-vous, c’est que personne n’ait encore songé à prononcer à son endroit le mot de génie, et il est pourtant près de nous, ce vénérable homme de génie, à Villefranche, rue de l’Eglise. »
CARNET, 12 JUILLET 2021
Louis Marchand des Raux : « je suis né à Tours, à Fondettes exactement. En 1902. C’était un hameau en lisière de Tours. Je suis devenu jardinier et je peignais la nuit. J’ai été embauché au château de Léon Daudet. C’était un temps où les tomates n’étaient pas calibrées, elles pouvaient avoir la taille des pastèques. On faisait aussi des pastèques et des courges qu’on avait du mal à prendre à bras le corps. Puis je suis venu avec ma petite famille dans le sud, à Villefranche-sur-Mer et surtout Cap-Ferrat. J’y ai dessiné les jardins de la Villa Ephrussi, je les ai entretenus durant des années. Je peignais la nuit dans le petit cabanon où on nous avait logé, à flanc de propriété. J’y ai rencontré Matisse, Picasso, je les ai peints, ils m’ont servi de modèles le temps et l’espace d’un instant ! J’y ai découvert la lumière. »
Fondettes est aux abords de Tours, les autoroutes y mènent d’où que l’on vienne. En fait de hameau, en un siècle, celui-ci s’est métamorphosé. Il s’agit aujourd’hui d’une banlieue pavillonnaire, sans centre de gravité, avec des avenues propres, aux angles saillants, aux noms de poètes, André Chénier, Lamartine, Musset, aux maisons basses et à l’absence de points de repère. Le ciel était gris et les cantonniers de la place de l’Hôtel de Ville ne connaissaient pas la place Louis Marchand, peintre-jardinier. Il existe depuis deux ans une petite place au nom de l’artiste, né ici, et connu d’admirateurs silencieux, dévoués, qui exposent ses œuvres de loin en loin, à Cap Ferrat ou ici à Fondettes. On a poursuivi au hasard sans grand espoir, sous la petite pluie.
…
Louis Marchand : « Non, je ne fais pas partie des naïfs auxquels on voudrait m’assimiler. Ceux-là ne savaient pas leur ignorance. Moi, je peins comme je construis mes jardins. » J’ai compris depuis cette âme des jardins en Touraine, et chez les « colombiens » de Villandry.
CARNET, 7 DECEMBRE 2025
A Bernard :
Le jardin abstrait en question n’a pas laissé de traces épistolaire le prouvant, mais j’ai souvenir d’une conversation avec Louis Marchand me disant que c’est sur la base d’un de ses projets qu’avait été élaboré les jardins de la Fondation Maeght. L’entourage de Adrien (est-ce bien lui ou son frère ?) a vite détourné le projet en une sorte d’accaparement plus ou moins honnête. Je sais aussi que pour cette raison, Louis en voulait beaucoup à un certain Michel Bobhot.
Par contre, ce qui est certain, c’est que Marchand est l’auteur des Jardins Ephrussi de Rothschild à Saint Jean Cap Ferrat, et ceux-ci sont visitables toute l’année. La baronne avait cédé au peintre jardinier une modeste maisonnette en contrebas de ces jardins. Maison que j’ai visitée puisque maintenant abandonnée et sans locataire. Marchand y avait consigné tout un tas de matériel de jardinage et certaines de ses œuvres inabouties. J’en ai récupéré quelques-unes. Les dernières années de sa vie il m’avait vraiment à la bonne et ça a été confirmé par Marie-Paule, une de ses filles, lors d’un vernissage -rétrospection initié par un des membres d’un journal local de Fondettes près de Tours (tu auras des détails sur l’évènement dans Carnet 2018 ou 19…). La dernière fois que j’ai vu Marchand, c’était à Roquefort les Pins, chez une de ses autres filles, milieu des années 90. Ensuite il a passé les dernières années de sa vie du côté de Perpignan. Il est mort en l’an 2000, à 98 ans. Il a été un temps maire adjoint de Saint Jean, faisant vivre ainsi sa famille. Si le peintre n’a pas eu la destinée qu’il eut pu souhaiter, il a été le guide et le tremplin artistique de James Coignard, lui aussi originaire de Tours, son seul élève qui aujourd’hui est représenté dans les grandes galeries New-yorkaise.
Je ne sais ce qu’on va faire de ces lettres. C’est tout de même rare d’avoir entre les mains des témoignages d’un autre temps et d’Utrillo-Valore surtout, dont une bio a été publié il y a peu sur le génial peintre de Montmartre. Tu remarqueras que la lettre de Dubuffet date d’un temps où celui-ci n’est pas encore l’artiste qu’il va devenir.
J’ai pu par ailleurs connaître le galeriste de Marchand qui fut aussi celui de Coignard à Nice et de pas mal d’autres artistes comme, Max Pappart, tous deux également célébrés aux Etats Unis. Galerie Hervieu disparue aujourd’hui, sise rue Pastorelli. Un des collectionneurs de Marchand, à l’origine, était un cheminot qui a amassé près de deux cent de ses œuvres. Le salaire n’y suffisait pas. C’est son neveu, Christian Ganaye (présent à chaque vernissage) qui a hérité de tout ça.
Pour ma part, j’ai pu, parmi tous les pastels (format raisin) qui jonchaient la galerie Hervieu, acquérir trois formats de cette dimension. Il m’en a coûté, à chaque fois, un salaire complet. On peut encore les voir chez moi. Sinon l’artiste m’a fait don de tous les autres. Parmi les collectionneurs bien connus, à part Ganaye, il y a aussi Madame Aupy, femme d’un chirurgien de Saint Jean. J’ai pu voir, chez elle, le bel ensemble qu’elle s’est constitué. Marchand n’est pas vraiment inconnu à l’étranger. Grâce au travail d’Hervieu qui avait épousé une suédoise, les universités de Stockholm en ont acquis un certain nombre. Les universités américaines également. Je t’enverrais photocopie de toutes les œuvres présentes à l’étranger, que ce soit des acquisitions publiques ou privées.
CARNET, 8 DECEMBRE 2025
A Bernard :
Au chapitre Marchand des Raux, j’oubliais de te signaler qu’il y a toujours trois vitraux de l’artiste à la Chapelle de Saint Hospice, à l’extrémité de la presqu’île du même nom à Saint Jean Cap Ferrat, juste après la maison de Udo Jürgen (s’il y réside toujours). Ce sont des vitraux reproduisant 3 œuvres de Marchand réalisés à l’atelier d’un certain Alari, maître verrier que j’ai aperçu un jour chez l’artiste. J’ai chez moi un pastel sur le thème de Saint Hospice : il s’agit du saint debout sur une barque levant la main en signe de bénédiction et l’on a quelques pêcheurs flottant vaguement et endormis au-dessus de la barque. Denis Chollet l’avait assez apprécié lorsqu’il était venu chez moi.
Je crois qu’un livre vient de sortir sur la jeunesse fondettoise de l’artiste. je m’en vais évidemment le commander de ce pas.