Carnet, 2020

Carnet 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 Janvier

 

C’est un soleil de ces premiers de l’an qui voit se déverser les promeneurs sur le bord de mer, harnachés de vêtements sombres comme fourmis qu’on croirait frappés dans la tristesse de l’hiver côtoyant quelques courageux baigneurs. La douceur est ici une telle anomalie que les italiens du Piémont se font une tradition de descendre pour les fêtes qui correspondent souvent à ces privilèges quasi printaniers qu’offre la Riviera au commencement de l’année.

La mer, vers les onze heures, dans son calme plat, brille tellement sous l’effet du soleil, qu’on a l’illusion de voir des bancs de poissons d’argent frétillant ou des myriades de miroirs minuscules et nerveux sur le bord de la plage à quelque distance des rochers tout à l’Est de la Promenade, vers Roba Capeo.

Nous venons d’entrer dans une décennie nouvelle vingt ans après avoir inauguré ce siècle à Auron dans un chalet de location donnant sur l’abside de la chapelle romane.

Aujourd’hui, les années vingt nous ouvrent un boulevard qu’il sera peut-être difficile de parcourir jusqu’à son terme.

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Je disais, il y a longtemps , dans un texte relatif à ce début d’année mille neuf cent soixante dix, qu’au sortir du beau studio prêté par la Nonina, au 24 rue des Potiers où le trente et un décembre de l’année précédente avait été enterré, et par là même les années soixante, Stef et moi nous nous trouvions dans les rues de la ville, par un froid sec et vif, à errer durant tout le temps d’en arriver à l’épuisement, pensant dans la solitude de cet avenir qui nous venait en pleine figure qu’on aurait pu être sur cette même plage d’Italie issue de la Dolce Vita.

C’est quelques jours plus tard que j’entendrais, ce qui deviendra pour Dan et moi comme un hymne de la plus grande intimité, le fameux « Theme for an imaginary western » du premier album de Jack Bruce.

C’est le temps où je m’habituais, avec une très sûre impatience, à ce moment où j’entendais celle-ci sonner à ma porte vers les fins d’après-midi.

L’amour était en marche.

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3 Janvier       

 

Giono au Contadour parlait souvent, avec son ami sourcier Lucien Jacques, de poésie, et de Virgile qui n’a jamais quitté l’imaginaire du romancier. D’un lien possible et certain de la sensibilité de nos anciens latins, de l’épopée virgilienne et des hautes dramaturgies de la Provence, non moins haute que celle immobile et classique de toute Antiquité.

J’ouvre ce matin la première page de l’Enéide

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4/5 Janvier

 

6 h 51 (Nouvelle VII)

 

Ce matin il était inscrit sur le cadran lumineux du réveil matin de Lucas Trévise 6 heures 51.

Rendormi on ne sait combien de temps, il était toujours d’une inexplicable virtuosité dans la gestion du lever et n’avait jamais eu réellement la nécessité d’avoir recours à une sonnerie tant le transistor de ses cellules de survie devançait la mécanique biologique de la mise en phase du réveil avec la conscience de la journée à venir.

Comme à son habitude, il ne sacrifiait pas au petit déjeuner, un café noir suffisait à cet inquiet de nature dont le temps passé à tartiner était un temps perdu dans la discipline qu’il s’imposait avant le départ pour ses activités professionnelles.

Les embouteillages n’en finissaient pas ce matin là. La radio donna l’heure et Lucas Trévise fut étonné qu’il fut encore si tôt sur le chemin de son entreprise. Il était maintenant sept heures vingt sept et Lucas pensait avoir déjà perdu une bonne demie heure sur les routes encombrées. Mais la nouvelle d’être bien dans les temps fut accueillie sans autre explication que d’avoir été particulièrement prompt à se mettre en marche ou à une quelconque mauvaise interprétation de la répartition de ses préparatifs qu’il exécutait souvent comme s’il eut été le fantôme de lui-même.

La circulation s’améliora et il fut rendu au pied du siège de l’entreprise avec seulement cinq minutes de retard sur le temps qu’il passait habituellement pour faire le trajet. Cette fois il eut réellement un doute sur l’heure de son départ de la maison. Cela lui rendit même un peu d’enthousiasme et il se surprit à sourire devant les multiples tâches qui l’attendait sans qu’il ait à perdre ce temps précieux qui n’était jamais de trop dans l’exercice de ses responsabilités.

La journée se déroula avec une telle concentration sur les activités du jour, qu’il lui parut avoir traversé celui-ci sans en sentir le poids des contraintes habituelles. 18 heures vingt. C’était bien assez pour aujourd’hui. De multiples problèmes furent réglés là où on s’attendait à des nœuds inextricables dans la marche des activités du jour. C’était souvent ainsi. On se fait une montagne devant des soucis de toutes sortes et c’est quand le pire serait à craindre que les solutions se présentent lorsqu’on ne les attend plus.

Le lendemain, il en fut tout autrement. Levé à peu près à la même heure, il vit certains de ses collègues qui le regardaient étonnés, lui qui était si ponctuel, de le voir arriver avec plus d’une heure de retard, sans que cela l’ait nullement contrarié plus que de raison.

C’est que Lucas Trévise n’avait pas eu conscience d’un tel écart de temps entre son départ et l’arrivée à son bureau. Les projets qu’il mit en œuvre ce jour là furent étonnement contrariés par toutes sortes de distorsions inhabituelles. Monter d’un étage à l’autre paraissait une torture tant le trajet semblait long, que son supérieur lui demanda s’il n’avait pas fait le tour des services avant de se rendre en urgence, comme il lui avait été demandé de le faire !

C’est après cet incident que Lucas Trévise émit quelques doutes sur sa capacité à envisager ce que l’horloge interne calcule inconsciemment dans les gestes et les activités les plus communes.

Ce soir là d’ailleurs, le plus grand trouble le saisit quand il s’aperçut qu’en cette saison ascendante, puisque nous étions déjà en Avril, il arriva chez lui à la nuit tombée. Sa montre avait pourtant indiqué qu’il n’avait passé que les quarante cinq minutes nécessaires à ce trajet quotidien. C’est avec une certaine angoisse qu’il comprit qu’à l’avenir il lui faudrait calculer et vérifier des fractions de temps là où habituellement la mécanique humaine s’accommode de ces écoulements temporels complètement intégrés à nos rythmes biologiques.

Le lendemain il fut convoqué d’urgence par le patron qui désirait le voir dès qu’il parut au sein de l’entreprise :

 

Voyez vous, hier nous avons toléré une heure de retard, ce à quoi vous ne nous aviez jamais habitué. Je veux bien admettre une exception pour un cadre de notre société jusqu’à ce jour exemplaire, mais maintenant vous voudrez bien m’expliquer la raison qui vous a fait arriver à quatorze heures passées !

 

 Lucas Trévise reçut cette réalité comme on cherche à se réveiller d’un cauchemar. Lui, si exemplaire.

Ce n’était pas un écart de cinq minutes, pas un escalier à monter qui semble une éternité, mais un écart d’une demie journée d’absence dans son rythme biologique. Sa montre avait pourtant encore bien indiqué à peu près cinquante minutes de temps effectif pour se rendre ici même.

Sur le moment Trévise ne trouva pas d’explication. Et d’ailleurs comment aurait-il pu en avoir devant une telle contradiction entre le temps passé à sa montre (donc un temps universellement admis pour tous) et les quelques heures de retard qu’on lui renvoyait à la figure.

De retour chez lui, le cauchemar atteint un point de rupture avec tout sens logique.

La nuit était maintenant très installée dans le périmètre de sa petite maison. On n’entendait plus un bruit, les voisins étaient rentrés depuis longtemps, certaines maisons avaient éteint leurs lumières, le silence assourdissait déjà les tempes de Trévise qui se demandait combien de temps durerait sa nuit de sommeil.

A son réveil c’était encore la nuit. Pourtant il lui semblait que le repos du temps de sommeil était celui qu’il connaissait tous les matins, réparateur.

Encore la voix de sa hiérarchie :

 

Monsieur Trévise, nous ne vous avons pas vue de la journée, il serait bon que nous ayons une explication. Si vous avez un quelconque problème d’ordre privé, nous pourrions le régler ou tenter de le régler ensembles. Vous nous aviez jusqu’à ce jour donné entière satisfaction. Vous comprendrez bien qu’une explication s’impose.

 

Il y eut un jour, il y eut une nuit. Peut-être plus. Lucas Trévise n’était plus sûr de rien. L’entrevue avec la hiérarchie avait eu lieu, mais durant l’entretien la hiérarchie ne pouvait tolérer qu’elle eut lieu, non pas le jour prévu, mais quatre jour après qu’il eut été convoqué !

Il fut décidé que Lucas devait décidément prendre du repos, du recul, qu’en qualité d’employé n’ayant jamais à faire parler de lui négativement, c’était le dernier recours qu’on pouvait lui offrir. La dernière chance en quelque sorte.

C’est dans l’extrême solitude qu’il finit de perdre ses derniers repères. Il n’eut plus même la durée de ces trajets du matin pour évaluer où il pouvait bien en être avec ce qui devint pour lui l’anomalie majeure, la perte de la dimension qui fait que chaque homme sur terre connaît sa dimension dans l’infini insondable et mesure la valeur temporelle d’une existence sur terre.

La solitude. Le corollaire et la parallèle du temps. Trévise avait maintenant tout loisir, si on peut dire, de penser, de réfléchir à son rythme et à sa guise, à cette situation absurde qui le mènerait probablement à une forme de folie qui s’était installée sans prévenir.

Il rassembla tous les éléments du phénomène et admit qu’une constante ressortait de tous ces désordres : le temps ne l’avait peut-être pas oublié, mais alors que tout un chacun se dirige vers un futur inexorable en bon ordre de marche, à un rythme qui est celui d’un temps abstrait, identique pour chaque humain, Lucas Trévise s’en voyait en quelque sorte exclu. Les autres allaient dans une harmonie mystérieuse vers un point de fuite indiquant des lendemains et encore des lendemains à rythme régulier, quand Trévise semblait aller, et il dut se rendre à l’évidence, vers le passé. La connaissance des humains fait que le temps est une promesse qui chaque jour advient, Trévise allait en sens inverse. Comme si on avait rompu les amarres d’une barque mystérieuse dérivant loin, bien loin du rivage habituel. Et seul. Sans projet particulier, sans partager quoique ce fut avec autrui. Lorsqu’il était dans la société, les moindres efforts étaient en vue d’une perspective commune, d’un lendemain justifiant que des efforts humains fussent entrepris.

C’est un mur de panique qui s’empara de Lucas Trévise. Il s’enfonçait donc dans un temps qui ne l’avait effectivement pas retranché de sa dimension temporelle, mais vers un insondable mouvement d’avant en arrière d’une extrême cruauté.

Alors que le monde qui l’entourait allait construire le monde, à l’aveugle, il allait, lui, parcourir les confins du déjà vu, mais il serait peut-être le seul à avoir une « seconde chance ». Cette chance interdite que Héraclite décrit si bien disant que l’homme ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.

Le passé, une source de sagesse qui passe parfois sans qu’on ait eu le temps de la voir s’accomplir. L’autre folie des humains, c’est qu’on va vers des lendemains effleurant à peine le monde des possibles. Par manque de temps dit-on.

En creusant le temps, en allant vers l’inexorable lendemain on y laisse peut-être, par nécessité de choisir trop vite, la solution la meilleure, la plus sage, la plus belle.

Lucas Trévise était-il conscient qu’il lui était promis une possibilité de retoucher une action mauvaise comme un peintre a le loisir de corriger une erreur de perspective. Peut-être même de réinventer, de manière meilleure, le passé comme d’autres disent le faire avec l’avenir.

Malgré tout le temps passait pour Lucas comme dans un songe où les éléments du rêve se chevauchaient, parfois s’interpénétraient ou s’annulaient, se contredisaient. Ce qui manquait à Lucas était un repère, un conducteur de partition.

Lorsque fut passé le temps de sa mise au repos, il se dirigea vers l’entreprise qui l’employait avec un sentiment mêlé tout à la fois d’une certaine honte, d’une crainte d’avoir à revivre ces confusions et l’inquiétude de sentir le regard par trop interrogateur de ses collègues.

Il se rendit donc sur les lieux où il avait déjà passé quelques années en qualité d’ingénieur spécialisé dans les trajectoires d’orbites des engins spatiaux au départ de Guyane.

L’immense bâtiment où siégeait la société n’y était plus, ou bien Lucas s’était trompé d’adresse. Mais il reconnut bien pourtant les autres immeubles adjacents à celui qu’il cherchait maintenant avec l’appréhension que l’on imagine.

Quelqu’un devant le renseigner lui dit :

 

Vous devez être bien au courant, car peu de monde sait qu’on va construire dans ce terrain un bâtiment qui abritera un centre d’études spatiale d’ici un an ou deux.

 

Un jour Trévise eut une idée qui montrera à quelle vitesse pouvait bien aller le vaisseau mental qui le menait vers les insondables abîmes d’un passé qui le rapprochait inexorablement, sinon vers la connaissance du futur et probablement du sens à donner à la vie, mais vers l’origine des mondes qui n’en était pas moins un abîme et un gouffre qui allait vers qui sait, le Big Bang ?

Dans sa connaissance des évènements du passé il se risqua à voir comme on voit dans le cristal, les numéros d’un bingo de millions d’euros qui avait eu lieu peu de temps avant. Il les joua sachant quels étaient les bons numéros et se présenta dans la plus grande discrétion au guichet des récompenses.

 

Mais monsieur, ce sont les bons numéros en effet, mais il s’agit de ceux qui ont eu lieu l’année d’après. La plus grosse somme jamais gagnée. Vous pensez si je m’en souviens.

 

Même le passé échappait à quelque pouvoir que put prétendre avoir sur lui Lucas Trévise. Pareillement à ceux qui prétendait avoir prise sur le futur.

Il ne maîtrisait pas les évènements du passé, malgré les conséquences connues de celui-ci, comme ce bingo qu’il pensait pouvoir s’approprier à défaut de se sentir heureux dans son extrême solitude. Il savait que tel ou tel événement aurait telle ou telle conséquence, sauf qu’entre temps, une déchirure du tissu temporel s’évaporait comme de l’eau qu’on voudrait retenir entre ses mains.

 

Trévise était un milieu entre le passé et un déjà futur aboli.

 

Il restait donc un humain, mesure de toute chose. Et en sachant cela Trévise savait qu’il lui échapperait toujours cette part de temps qui fait la misère et la grandeur des humains. Même dans l’inversion qu’une anomalie chimique ou un accident étranger à nos connaissances l’ayant mené à la plus extrême des solitudes, il se trouvait peut-être à la pointe de l’essence de la condition des humains.

En miroir.

Que pouvait-il espérer ? Son futur se jetait dans un temps passé.

Les mystères ontologiques, les fins dernières se figeaient à contre courant.

Le problème de la mort se posa. Comment pouvait-on aller à l’envers de la finitude et mourir un jour ? La mort se nomme ainsi parce qu’on a mis un mot sur un mode d’achèvement d’un processus continu de la vie. Trévise se disait que s’il allait à rebours dans le temps, si le processus pouvait aller à son terme c’est vrai qu’il serait en approche du Big Bang.

Il se souvint alors d’un film qu’il dut voir dans les années cinquante, « l’Homme qui rétrécit » de Jack Arnold. A la suite d’un imperceptible passage d’un nuage radioactif, l’homme en question fut frappé d’un processus inéluctable de rétrécissement, d’abord lentement, puis jusqu’à devoir survivre contre les attaques les plus évidentes de la nature. Sa taille de plus en plus diminuée le mit aux prises aux plus insignifiants dangers d’ordinaire mais contre lesquels il était aux prises dans sa nouvelle et inattendue faiblesse. Jusqu’à disparaître et se fondre dans le plus inconnu des univers, sur le chemin dont Pascal affirmait qu’il y avait un infiniment grand et un non moins infiniment petit vers lequel l’homme rétréci continuait son chemin.

Ce que l’homme rétrécissant avait connu dans l’échelle de l’espace se distordant, Lucas le connaissait dans l’ordre du temps.

Lucas Trévise, en une vision apocalyptique, se vit maintenant proche des plus puissants télescopes qui verraient bientôt le moment de l’explosion initiale, tout comme Einstein ou Hawkins et Tesla ont pu rêver de voir la face de Dieu. De lunettes astronomiques, il n’en avait pas besoin, son voyage le menait en accéléré vers l’origine des Temps, vers le geste initial d’où tout serait conçu.

Et il vit enfin la circularité du temps comme celui de l’espace qui dans leur rotondité ne conçoivent pas plus de futur que de passé mais un mur, toujours le même, à l’origine comme dans les au-delà, infiniment solide encore, empêchant de savoir, tant qu’il n’était pas donné de savoir, cet incommensurable mystère que connaissent seuls ceux qui ont franchi le pas.

Lucas Trévise serait encore vivant.

Tout aurait basculé pour lui un certain jour, à 6 heures 51.

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5 Janvier

 

Réponse à Bernard (courrier d’hier) :

 

Les commentaires sont faits pour donner un profil d’analyse, pour voir derrière l’écorce des choses (une pensée, un poème), donc les commentaires ont une utilité. Et puis ça donne une idée de comment est perçu un écrit.

Je disais, dans un précédent courrier que, moi, je me dispensais de commentaires sur les commentaires. Parce que ce que j’ai dit ou écrit n’a plus besoin d’une nouvelle auto analyse.

C’est écrit, on peut toujours tourner autour, c’est écrit, voilà tout.

 

Virgile, ça fait longtemps que j’ai envie d’y plonger. A cause de Giono qui en parle souvent dans des écrits annexes. Il aimait aussi Shakespeare et Melville (« Pour saluer Melville »).

Quand aux Mémoires d’outre-tombe, je n’en viendrais peut-être pas à bout. J’en ferai une lecture continue tant que ça me plaira, puis une lecture un peu en diagonale. La table des matières est excellente pour cerner les thématiques.

Quand je pense qu’en Terminale c’était une lecture préconisée et parfois commentée en classe. Que lit-on aujourd’hui ? Quels sont les nouveaux repères en terminale ?

Je préconise pour aujourd’hui : la belle Hélène d’Offenbach (un live de 1953). C’est une écoute qu’on peut faire en fin ou en début d’année. Festivement.

En 2020, je ferais suivre mes courriers d’une musique qui serait dans l’air du temps, de l’humeur…

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22 heures

 

Cette nouvelle VII a été écrite d’un seul jet. Je n’y ai fait quasiment aucune rature, comme si elle avait longtemps mûrie (ce qui n’est pas le cas) ou comme si je la portais dans la plus grande certitude d’un lyrisme qui irait au-delà de ce qu’elle aurait de fictif.

Dans l’idée qu’on se fait du néant, qu’est-ce qui effraie ? L’idée du rien qui nous succède ou l’idée de ne pas concevoir ce rien puisque nous y serions dans la position de l’im-pensé, de l’in-sensible.

Et de l’inexistence :

ce gouffre (mais l’est-il réellement ?) auquel on n’est pas préparé (me disait une amie chrétienne).

Mais préparé à quoi ?

Comment serait-on préparé à rien ?

Penser à rien. C’est aussi absurde et plus encore que d’oser embrasser l’infini.

Le monde meilleur ?

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Bernard, ce matin :

 

Tout d’un coup et puisque tu es en train de le lire, je me souviens de Pessoa qui s’interroge à longueur de page sur l’intérêt d’écrire, l’inanité d’écrire et d’écrire qu’on n’a rien à dire, mais l’écrire quand même, … ad nauseam

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6 Janvier

 

MENSONGE

 

Peut-être que quand une femme dit « je ne sais pas mentir » l’ambiguïté n’est jamais aussi forte que les hommes le pensent.

D’une part cela voudrait dire dans l’esprit d’une femme, qui n’en doute peut-être pas, un bien valorisant « je suis incapable de mentir », où d’autre part, et plus certainement, on devrait plutôt entendre « lorsque je mens cela se voit trop. »

Un sophisme hypocrite, pour ratiocinateur sans scrupule : « je mens parce que j’aime trop la vérité. »

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8 Janvier

 

VIEILLESSE

 

Dans le vieillissement, certains voient le plus symptomatique de la déchéance. C’est parfois le cas. Mais ce serait déjà envisager l’euthanasie dans des cas où, non seulement la déchéance est constatable, mais la douleur insupportable.

Pour ce qui est, dirons-nous, du vieillissement banal, processus de déperdition des facultés, tant physique que parfois mentales, cela ne reste que l’antichambre de ce qui demeure pour moi comme le véritable abîme. Certains vieillissements peuvent être surprenant et il n’est plus rare de voir des hommes et des femmes ayant passés un âge qu’on aurait cru, il y a quelques décennies, un âge d’extrême vieillesse, rester non seulement dans une grande dignité, mais reculer le temps de l’échéance commune à tous.

Nous sommes donc inégaux devant ce processus des derniers temps de la vie.

Miroir de l’usure prématurée ? Capital génétique favorable ? Cela nous échappe. Certains vivront bien cette dernière saison, d’autres auront déjà l’épée de Damoclès très tôt dans la saison.

C’est un peu la raison pour laquelle je n’ai pas entamé le chapitre de cette déperdition inévitable dans ma nouvelle VII. La vieillesse c’est encore la vie, le sursis pour ceux qui ont franchi l’hiver de l’humain. Ce n’est pas de vieillir, malgré l’inconfort de n’être plus ce qui avait été, avec de plus la conscience que le temps est proche, mais la mort qui demeure le scandale de ce dernier temps de la vie.

Je le frappe comme sur une enclume, je ne cesserais de l’écrire dans tout le temps des confessions à venir, c’est le gouffre commun à tous, et ce n’est pas pour autant ici une consolation, l’ignorance et l’absence totale de repères qui déterminent et fibrent la misère ultime de la conscience pour le grand passage.

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9 Janvier

 

Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud ont fait revivre un scherzo oublié pour violoncelle et piano d’un Debussy de vingt ans. Non sans quelque émotion.

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Réponse à Bernard :

 

J’appréhendais un peu d’avoir à mettre les pieds sur tes plates bandes en faisant une nouvelle aux lisières de la SF. Je suppose que dans ces cas là la science peut se laisser un peu égratigner et je ne crois pas que les amateurs y trouvent à redire. Puisque la fiction est le moteur du récit. Fiction qui se doit d’entrer dans le domaine du fantastique. Si j’y suis parvenu ce sera conforme à ce que je projetais.

La désignation de métaphysique fiction pourrait d’ailleurs bien plus se trouver à l’aise dans ce genre de projet.

Si la nouvelle ne s’est pas étendue plus loin, c’est que je n’ai pas décidé de l‘« avenir » de Lucas Trévise. Puisque nous ne pouvions pas pénétrer ni dans l’au-delà, ni dans l’avant big bang, ce qui est un peu la même chose : quitter notre monde. Je le suppose vivant, comme le héros de l’homme qui rétrécit, sans nous donner de ses nouvelles, et je l’imagine simplement continuer le voyage, dans la plus grande solitude et pour notre plus parfaite ignorance.

Parler de ce qui serait advenu après la mort ou avant la naissance me semble prosaïque. Pour que le fantastique demeure dans sa dimension, il se doit de respecter ce qui est plausible. Le fantastique en ressort fortifié.

Les nouvelles de Poe ont toujours eu sur mon esprit plus d’impact que celles de Lovecraft.

J’ai lu un roman de Calvino dont je ne suis plus bien sûr du titre, qui consistait à faire d’un récit inachevé le début d’un autre récit qui chevauchera un troisième, dans une sorte de jeu de poupées russes. Pour s’achever sur plusieurs pistes incertaines.

Pour les ciels pourpres, c’est vrai que certains matins, mais encore faut-il les guetter, sont plus rares qu’on croit, semblent irréels, tant la limpidité de l’air éclairé par un soleil encore très bas, et sortir depuis ma fenêtre d’un excès de "Autant en emporte le vent".

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10 Janvier

 

FOND DE VEAU SUR MORNE PLAINE (NOUS AUJOURD’HUI)

 

Dans la grisaille de ce jour, je me prend à dénombrer les mécaniques crissant du monde social bien agité depuis l’arrivée du maître de l’Elysée.

L’état maastrichien est le dispositif qui fonctionne en rouage provisoire d’une grande machine voulue par le capitalisme planétaire : un gouvernement mondial des « élites » qui prétendent savoir et qui veulent gouverner contre les peuples suspectés d’ignorance. Jacques Attali annonce la chose cyniquement. Il réunit l’ensemble des nations sommées de renoncer à leur souveraineté, sous prétexte que le nationalisme c’est la guerre, au profit d’un Etat issu de Maastricht qui, lui, a le droit d’être souverain parce qu’il disposerait d’un statut tel que, mystérieusement, son nationalisme ne générerait pas la guerre.

 

ECOLOGIE

 

La glaciation et le dégel qui ont dessiné nos paysages au travers des siècles, alors que les hommes n’existaient pas et ne pouvaient donc être incriminés, témoignent en faveur des cycles cosmiques dont l’astrophysique rendra compte.

Qu’on se soucie déjà des causalités que sont les tempêtes solaires, les variations et les inversions du champ magnétique, les cycles cosmiques qui rendent compte des précédentes variations climatiques depuis des millions d’années.

Greta Thunberg invite à écouter la science comme elle dit, en précisant que la science, c’est elle ! Outre que c’est présomptueux à son âge de se prévaloir d’être la science, alors qu’on a besoin d’un discours vraiment scientifique fondé sur la géologie et la géographie, la géomorphologie et la climatologie, la dendrologie et la glaciologie, l’hydrologie et l’astrophysique, la cosmologie et la physique, mais aussi de l’histoire et de cette partie de la philosophie qu’on nomme l’épistémologie.

Il nous faut donc une écologie scientifique et non une écologie magique comme celle qui triomphe à coups de propagande éhontée.

Greta Thunberg symbolise la pensée magique qui triomphe après la fin de la raison occidentale.

Elle est un formidable produit marketing pour les publicitaires qui travaillent avec elle à la promotion planétaire du nouveau  marché capitaliste vert.

           

NOUS VEILLONS SUR TOI

 

Depuis la lecture de 1984 de George Orwell et de La ferme des animaux, nous ne pouvons plus utiliser les catégories du XX° siècle pour penser la dictature -bolchévisme, fascisme, national-socialisme, maoïsme-  et qu’à l’heure de la société de contrôle, de la tyrannie des écrans, de la puissance du conditionnement mental, de la fabrique du consentement, de la propagande médiatique perpétuelle, de l’école, du cinéma et des publicités au service de cette propagande, il fallait repenser la notion de dictature.

Il y a eu une définition romaine dans l’Antiquité, une définition totalitaire au XX° siècle.

Pour l’heure, il est question d’une  dictature du cloud : disons une dictature du nuage…

 

SAUVE QUI PEUT

 

Dans l’’ensauvagement de la société d’aujourd’hui, le libéralisme est une doctrine en vertu de laquelle il faut laisser faire et laisser passer.

La guerre de tous contre tous. Et tant pis pour les cadavres.

C’est Hobbes qui a raison, pas Jean-Jacques Rousseau, qui est le péché mortel de notre civilisation.

Le libéralisme a libéré et libère les plus bas instincts des plus bas morceaux de l’homme.

Mais tout de même, en face, quelques millions, deux milliards, plus peut-être, de communistes.

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12 Janvier

 

Il y a deux ans ce matin je quittais toute activité professionnelle, que je prenais ce qu’on nomme d’un mot affreux, ma retraite. On avait fait quelques dernières photos avec Brigitte, près du mur qui menait au palmier où l’on prenait le café au soleil à peine levé au-dessus des maisons.

Je rentre très sérieusement dans le Boulez de Christian Merlin, non sans avoir parcouru l’article de Classica, qui ne fait que reprendre les poncifs habituels sur les tyrannies du compositeur et les condamnations cinglantes et successives qui ont jalonné son parcours d’astre majeur durant son ascension. 

Du compositeur on peut dire que la ligne de partage de ceux qui l’ont aimé depuis toujours est assez équivalente de celle qui dénombre ceux qui l’ont détesté avec force arguant de raisons que les uns et les autres justifient par des sensibilités qui ne laissent de place à l’interpénétration.

Sur la durée et sur le parcours d’une sensibilité, il n’est pourtant pas rare de voir ceux qui le détestaient se ranger, à mesure que Boulez lui même s’assouplissait, du côté des admirateurs du chef d’orchestre incontestable, et du créateur de forme exceptionnel qui a donné quelques unes des œuvres le plus libres et les plus essentielles de la seconde moitié du XX° siècle.

Le chemin inverse, consistant à l’avoir aimé dès ses débuts et le détestant dans les derniers temps, reste très improbable.

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13 Janvier

 

Réponse à Bernard :

 

Je vois que tu es conforme à des principes que je devine depuis le temps. Tu vois bien que le monde n’a jamais pu vivre sans religions. Qu’elles sont peut-être inutiles aux regards de la science.

Toujours est-il qu’elles ont été « édifiantes » à un moment de l’édification de chaque civilisation. Evidemment leur caractère irrationnel peut paraître choquant. L’humain a toujours voulu voir "au-delà" de lui-même.

Toujours est-il qu’en ce qui me concerne je trouve que la seule qui a fait 80 millions de morts en moins d’un siècle est la pire de toute : le communisme, religion qui promit le bonheur de force sur la terre. Théorie non irrationnelle mais bel et bien "scientifique", dont l’athéisme (truisme) pourrait être la qualité que tu lui trouves. A quel prix ! La religion de Robespierre étant bien sûr le modèle de celles des humanistes du XX° siècle.

 

Je ne sais si les humains croient à des imbécilités. Je crois surtout qu’ils désirent se conformer à des croyances, et à une organisation sociale qu’ils ont choisi , et ne pas se voir imposer des moeurs et des modes de vie venant de sensibilité autre. L’humain est casanier. Il défend sa cohésion sociale qui passe parfois par la symbolique d’une même croyance.

 

Quand pars-tu en Birmanie ? Je suis sûr que tu sauras y voir autre chose que ces tristes réalités que tu décrient. On dit qu’on apprend souvent de "l’autre", sauf quand l’autre c’est une ethnie qui ne pense pas comme toi.

Le féminisme du communisme ? Je n’ai jamais aimé la mode unisexe. Qu’est-ce qui nous ferait alors tourner les têtes sur la place du Palais ?

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14 Janvier

 

Courrier vers Monique Ariello :

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je vous envoie avec beaucoup de retard mes voeux les meilleurs pour cette année 2020 ( sera-t-elle 20/20 ?).

 

Ecoutant hier les "Vingt Regards sur l’Enfant Jésus" de Olivier Messiaen, j’ai pensé que ça pouvait être une piste de réflexion pour votre travail. Mais peut-être aussi simplement un beau moment d’écoute d’une oeuvre admirable.

J’aime particulièrement la version de Michel Béroff et celle de l’épouse de Messiaen, Yvonne Loriod.

J’ai été surpris que Jean Rodolphe Kars l’ai également enregistré magnifiquement avant de rentrer dans les ordres. Nous n’avons plus de nouvelles de lui. Sa vie a évidemment changé.

 

Une pensée donc vers vos montagnes où il doit maintenant faire bien froid.

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Courrier à Bernard :

 

Non, je ne polémiquerais pas plus qu’il ne convient. L’article d’Agora, présente le contrepoids habituel des thèses actuelles néo communistes qui verraient dans le colonialisme le pire chantier des rapaces d’après guerre.

Donc c’est demain le départ ! Ce qui serait bien c’est que tu fasses toi aussi, à ta façon, un journal de voyage, ou quelque chose comme ça. Notant les faits et les lieux traversés. Pour la mémoire c’est ce qui laisse les meilleurs sillons et faire qu’un voyage ne disparaisse pas sitôt revenu à la maison.

J’ai souvent emporté au moins un livre en voyage, sachant qu’il ne serait pas ouvert. Le dernier, à Paris c’était un d’Ormesson (C’est une chose étrange enfin que le monde) dont j’ai pu lire peut-être deux pages dans les moments de repos d’après-midi. Mais Melmoth !

 

J’écoute depuis hier les Etudes Karnatiques de Jacques Charpentier, vaste fresque de 3h 20. Il avait été élève de Messiaen et Directeur de la Musique au Ministère de la Culture entre 77 et 80. Puis Directeur de la Musique à Nice vers 82. Je l’avais rencontré personnellement pour un projet lyrique régional.  Il avait été très accueillant et en fait, il ne m’a parlé, si je me souviens bien, que de cinéma, notamment de cinéma brésilien. Il a passé une heure entière, assis sur un carton de déménagement sans que ça ne le trouble plus. Le projet musical eut lieu tout de même. Un homme étrange. Il est mort il y a peu. Il avait passé  du temps aux Indes et on l’entend bien dans ses Etudes  pour piano.

 

La question est d’importance : est-il possible de recevoir des cartes postales de Birmanie ?

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La phonétique d’un mot, d’une expression, en dit long sur le caractère d’une langue :

 

Amour

Love

                        Liebe

                                   Amor

Amore

autrement dit, dans le désordre, la passion, la pudeur, la sentimentalité, la suavité et quelques autres notions allant du plus doux au plus volcanique en seulement deux ou trois syllabes…

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« Le Baron Tzigane » n’est pas une opérette mais un diamant caché dans une meule de plaisir. Décidément ma sensibilité oscille dangereusement vers les sucres de Vienne. Cette fin d’années m’a surpris dans les folles dentelles de la Belle Hélène et les presque légèretés des Contes d’Hoffmann.

Les journées rallongent. Comment être plus édifiant que Dutilleux dans ses écrits de solitude. Ou de ces silences dont Corbin n’a pas parlé, et de cette couleur dont Pastoureau a oublié la refonte, mais qui marierait de ses bleus, Venise et les vitraux de Chartres. C’est peut-être là l’absolu du bleu. Ou des synthèses de l’architecture mariale.

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 à Bernard avant son départ en Birmanie :

 

Oui, reconnais qu’on a pu avoir des espérances !

Pour moi :

Celles de ne pas mourir quand j’étais petit, je croyais que la main de ma mère ne me lâcherait pas, j’avais des livres et de Grandes Espérances, des Dickens et des spontanéités qu’on ne m’a jamais apprises, mais qui ont toujours fendu les dérives du coeur, et pleins de choses que tu sais.
Peut-être que ce que je dis est le rideau de l’illusion.
Je ne peux me contraindre à ne croire qu’à ce que peut croire le silence des Godot.
Dan m’avait dit il y a quelque cinquante ans (?) : "Dans X temps, tu seras assis sur le trottoir d’en face et je te regarderais en te demandant si tu as de l’espoir pour nous ?"


La vie m’a gâté.
je reconnais que les espérances ne sont pas celles auxquelles j’avais misé quelques sous. Mais c’était des espérances d’il y a si longtemps.

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à Alain Jacquot :

 

je sais qu’il est encore temps de vous souhaiter une belle et bonne année pour ce calendrier à chiffre rond, mais sera-ce une année 20 sur 20 ? On le souhaite. Et je vous le souhaite.

 

Je me réveille d’une fin d’année pouponnante mais pourrais-je m’en plaindre ? surtout que le chef des poupons ce n’était pas moi… Mon petit Y. a tout à fait la tête ronde que j’ai toujours eu en matière "d’innocence" et de séduction.

La petite fille dort mais quand elle ouvre les yeux elle a déjà tout compris.

Permet moi cette petite fierté quand je vois mon petit fils comme je me vois dans un miroir.

 

Je te fais ce petit courrier pour confirmer que Anne Pignard a eu trois moments de génie dans le parcours qui nous a été commun.

 

1) Iannis Xénakis en février 82. J’étais assis à côté de lui durant toute la soirée (côté désastre du visage. Donc je me penchais rarement vers lui).

Que n’avons-nous fait des photos souvenirs et gardé l’enregistrement de cet exorbitant "Chronochromos" , baptisé tardivement du matin et acclamé à tout rompre…

(Huit minutes ça faisait) 8 minutes d’angoisse pendant lesquelles je me disais que Varese avait fait 8 minutes avec son "Poème électronique" !  J’avais honte et n’osais me pencher vers Xénakis.

Mais comme il n’y a pas souvent de raison…

nous avons eu un triomphe… Une des rares fois où j’ai senti cette solitude des acclamations qui ne font que nous enfoncer dans ce que nous ne sommes pas.

 

2) le stage moins ludique au dessus du Café de Lyon, avec J.E Marie. Un luxe.

Mais que nous n’avons jamais su comprendre. Et puis que sont devenus les pianos en quart et seizième de ton ? François Paris a toujours été évasif.

 

3) Le troisième volet de génie de Anne Pignard, le moins visible, c’est d’avoir invité Jacques Charpentier à nous rencontrer à l’IUFM, dernier étage, où Jean Dewière avait probablement fait un imperfectible pilotage d’un "Oiseau de Feu" avant que ne s’ensuive une improbable rencontre avec le  le Directeur de la Musique au Ministère de la Culture, et nouvellement Directeur de la Musique à Nice.

Cet IUFM peut avoir du charme, et dans notre salle de réception, j’ai souvenir d’un homme assis sur un carton de déménagement (heureusement plein, donc faisant fauteuil !), qui nous avait parlé de cinéma, surtout de cinéma brésilien.

L’homme était affable et plein de classe. Il est mort en 2017, je viens de voir sur wikipédia

Je te parle de ça parce que j’écoute les "Etudes Karnatiques" pour piano qui sont une sorte de trésor unique dans notre patrimoine musicale. Je le pense.

Tout commence en effet avec ces accords qui "font cloches et qui dissonnent" de plaisir dans ces "Brouillards" de Debussy.

Jacques Charpentier a écrit ainsi 3h 20 de merveilles qu’on peut situer dans le lignage du second Livre de Préludes  et le Messiaen théologique des 20 Regards.

Et c’est peut-être en cela que Anne Pignard eut du génie malgré elle.

Nous avons connu des moments d’exceptions, ça la sauvera.

Elle n’a jamais été présente à aucun de ces évènements.

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16 Janvier

 

En ces temps de fêtes, de Pères Noël, Y. a finalement demandé pour la première fois, où était le papa de Rodolphe. Son grand-père du côté paternel. Il lui a été répondu qu’il était au ciel.

Décidément en ces temps de fin d’année et de féeries il est une avalanche de métaphores et de mensonges qui s’accumulent vêtus des plus élégantes et désespérés des espérances à usage des enfants.

Donc, comme venant du ciel, son grand-père ne pouvait être que ce vieux personnage à barbe blanche vêtu d’un manteau rouge, le fameux père Noël.

Rodolphe lui dit que ce n’était pas lui, et Y., à chaque occasion d’une barbe blanche à manteau rouge demandait toujours « alors c’est celui-ci », et la réponse de son père toujours la même.

Devant ce silence obstiné les yeux de mon petit fils ne tarderont pas à se déciller avant longtemps et je crains que le moment des angoisses et de la découverte que le monde n’est pas une féerie permanente, un monde d’amour et d’éternelle vacance dans les espaces de protection que son niveau de conscience d’aujourd’hui lui fait entrevoir.

Il deviendra plus vite que d’autre un petit adulte.

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17 Janvier

 

Dans son dernier livre « Une Couleur : Jaune », qui fait suite aux précédents Bleu, Noir, Rouge et Vert, Michel Pastoureau, merveilleux historien des couleurs et de l’évolution de celles-ci, étudie une tonalité qui eut du mal a bien figurer au cours des siècle, le jaune.

D’abord, et durant tout le beau Moyen Age, ce fut la couleur de l’or, du soleil de la blondeur, du courage et de l’amour. Ces aspects vont progressivement s’estomper à partir de la fin du XIII siècle, et le jaune va de plus en plus évoquer l’envie, la jalousie, le mensonge et la trahison. Un discrédit qui va durer jusqu’à nos jours.

L’historien va proposer des explications tirées de la théorie des « humeurs » qui fait reposer le corps humain sur la combinaison des quatre éléments fondamentaux (eau, terre, feu et air), et sur les humeurs corporelles : le sang, le flegme, la bile et l’atrabile, et au tempérament qui en découle, mais aussi à l’urine dont les médecins élaborent des nuanciers pour déterminer la teinte exacte de celle des malades, le jaune devenant la couleur de la souillure et de la maladie. C’est une couleur stérile, c’est aussi celle de l’automne te du déclin.

Lorsque se stabilise la liste des sept péchés capitaux, le jaune sera l’envie. Puis on passera à la jalousie, au mensonge et à l’hypocrisie.

Alors que les Evangiles ne disent rien de son apparence, Judas sera dès le XII° siècle, doté d’attributs récurrents (roux et gaucher, il a les lèvres noires à cause du baiser accusateur, et porte une longue robe jaune, signe de son infamie). Un tableau (1652) de Philippe de Champaigne restitue exactement ces attributs dans une cène du XVII° siècle.

Couleur des traîtres et des hérétiques, le jaune deviendra également la couleur des juifs dans l’art du Moyen Age finissant. A partir du XIII°, une contrainte vestimentaire leur est imposée dans plusieurs pays d’Europe, sous forme d’insigne, souvent de couleur jaune, permettant de les différencier des chrétiens : la fameuse rouelle. Ancêtre de l’étoile jaune ? Pastoureau incite à la prudence. Le Moyen Age discriminatoire a également imposé la rouelle jaune à des corporations chrétiennes vivant dans les marges de la société : chirurgiens, bourreaux, prostituées, ivrognes, musiciens, jongleurs, mendiants.

La Réforme et sa « chromophobie » n’arrangeront pas le cas de la couleur jaune, trop criarde au goût des morales protestantes qui considèrent que le vêtement, étant le symbole de la faute d’Adam et Eve, se doit d’être le plus discret possible (les grands réformateur s’habillent en noir).

Même le siècle des Lumières ne réhabilitera pas le jaune, hormis la période roccoco-chinoise des années 1730. Il faudra attendre  les peintres de la modernité, nabis, fauves, cubistes, pour lui accorder une place dans leurs tableaux, peut-être par goût de la transgression.

Le jaune n’est toujours pas la couleur que préfèrent les français d’aujourd’hui. Mais déjà, un revirement s’opère dans les grandes ville, sur les gilets certains samedis.

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18 Janvier

 

Chez Sauveur, cela faisait plusieurs jours que l’on ne voyait pas Marcel, un vieux monsieur de quatre vingt treize ans, veuf depuis quelques années seulement et dont la santé, au travers des quelques verres qu’il s’autorise tous les jours, paraît d’une insolence qui étonne tout le monde.

Notre ami allemand Stefan me disait, devant cette absence troublante qu’il y avait trois possibilité : soit il était parti en maison de retraite (les six étages qu’il monte depuis des années auraient eu raison des meilleures volontés), soit une hospitalisation d’urgence, soit la pire des hypothèse, il serait décédé.

Et puis hier, je vis Marcel se profiler depuis la place de la poissonnerie, la silhouette fine à la démarche assurée venir s’installer parmi nous. Tout le monde prit plaisir à le revoir. Il s’était seulement fracturé un bras au sortir du tram et la consolidation avait demandé un peu de temps.

Non seulement il était toujours en vie mais au cours de la conversation, il dit sans trop s’en rendre bien conscient, qu’à son âge « il entrait maintenant dans l’automne de sa vie »

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19 Janvier

 

Quand un pays fait un procès à un coq (le coq Maurice!) et relâche des terroristes, on est en droit de penser que  ce pays ne tourne plus rond.

Paris brûle tous les samedis, à petits feux.

Paris crie dans l’antagonisme d’un bien et d’un mal dans la nuit d’un pays qui se démembre.

La France a perdu la raison, elle « s’exécute » dans l’émotion.

Mal être, paupérisation sociale ? Douze millions d’électeurs frustrés, des minorités seules qui s’expriment.

Et les élites, les Badiou de l’aveuglement.

Les trois derniers présidents de la république élus par défaut.

Aujourd’hui, entre le pouvoir et la rue il n’y a plus de « démocratie ».

Parallèlement, les nouvelles aurores de l’Orient qui arrive sauront ordonner des valeurs qui ne sont plus les nôtres.

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La musique de Philip Glass est comme un voyage en train, rectiligne, une avancée intérieure inexorable sur les rails qui libère une variété de champs de vision, et comme une semeuse, d’un geste assuré, féconde des espaces de couleurs et d’intensités jusqu’à rejoindre la nostalgie d’un western imaginaire : symphonie 4.

Nadia Boulanger disait : « Vous, américains, vous partez de rien ».

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Le silence s’installe lorsque la parole s’y sent inférieure

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« Les églises ont la fraîcheur ineffable du silence que les lèvres d’attente des pénombres ne désavouent jamais ». (dans Janvier poétique)

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20 Janvier

 

Ce matin ce n’est pas tant le froid qui paralyse. L’air humide a le goût de l’acier, de la ferraille diluée qui rendrait poreux jusqu’ à l’os de la matière. A la table où je suis assis chez Sauveur, ce ne sont pas les huit degrés de température qui colorent le paysage urbain d’une chape profonde de gris et de noir les abords de la ruelle.

C’est une misère qui sent le plomb.

Même les jeunes inoffensifs et désœuvrés, encapuchonnés à la manière des sections d’assaut, semblent usés par la contagion de la lèpre grise de la lumière d’hiver. C’est la pierre contre laquelle mon dos s’appuie qui distille cette suée d’humidité qui sent la misère. Ici d’ailleurs, c’est un couloir où se déclinent les faces hideuses des matins qui portent les relents de la nuit qui ne se serait pas entièrement retirée, les vieux qui, comme les fantômes, pensent que le bout du monde se trouve au bout de la rue. La maladie et les corps flétris se voient ici comme on voit en transparence la fin d’un couloir qui a traversé une vie aride et dépouillé mille illusions, pas à pas, à petit feu, comme les pas mal assurés qui vont au bout de la rue.

Je suis dans des pensées qui ont la couleur des lieux. Il n’y a encore personne, aucun des amis de bar à cette heure pourtant proche de midi. Et la question est : pourquoi suis-je là, à attendre que le temps se mette en mouvement, que la parole prenne le pouvoir des illusions.

Longtemps, depuis la fermeture de la Dégustation, Chez Sauveur est devenu le bar de village  comme le sont ces bistros de quartier, où dès le premier jour il vous semble que vous reverrez et que vous sympathiserez avec celui ou celle qui est à proximité.

Longtemps j’ai laissé ces précarités successives d’habitués en fin de parcours ou en fin d’illusions venir habiter, comme on se mêle à une danse  de frénésie, ces après-midi de vin rouge comme autant de paravents de misère à ma solitude.

Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit.

Je n’ai pas, ou je n’ai jamais eu, la force de mettre les masques, de donner du cher ami  dans d’autres lieux, dans d’autres ambitions, là où la société s’élève. Celle que j’ai pu partager ou que j’aurais pu choisir. Mais je fais partie des tablées qui boivent leur angoisse. Et l’angoisse se dilue dans un tourbillon de tables de café, de visages mille fois rencontrés et disparus, remplacés par d’autres à nouveau disparus.

Les Eugénie, les Ev ne sont plus là, les étudiants qui nous accompagnèrent un temps sur la Place du Palais sont devenus comédiens, sont devenus professeurs dans d’autres villes, d’autres horizons. D’autres, moins jeunes, artistes ou figurants et fantômes d’eux-mêmes, sont morts.

Katy est restée à quai. Dans le silence maintenant, dont je lui suis reconnaissant, d’une fin d’histoire.

Ceux qui restent aujourd’hui sont aussi moins jeunes. L’allemand Stefan est comme un soldat ayant définitivement perdu le bataillon d’une guerre finie depuis longtemps, auquel il reste peut-être encore le suicide ou le coin de la rue. Fabrice figure ce semblant d’équilibre et de générosité dans les tablées du samedi.

Mais la vieillesse se nourrit de la vieillesse, et les femmes qui, hier encore, pouvait être objet de convoitise ou de jeux subtils de séduction, se voient remplacées de plus en plus par de languissantes et dévorantes femmes dont les noires solitudes et les charmes appartenant au passé ne donnent plus même le goût d’entrer dans leurs illusions. 

Dany la Piaf va sur ses quatre vingt ans et perd l’usage des mots les plus élémentaires. Elle ne chantera plus au prochain printemps. Elle rentrera dans son hiver, comme le fictif Lucas Trévise aurait reculé d’une saison.

Et l’ami Claude de distiller sa nostalgie du Québec et les relents de ses déconfitures.

Vieillirai-je là, comme piégé dans les méandres d’une ville usée, sale et hideuse dans la grisaille ?

Villeneuve et les charmes de ses bords de Loup m’indiffèrent par une trop grande proximité de chez moi dont je ne supporterais pas de me sentir prisonnier.

Je sens cet acier du temps qui ride les visages, qui me fait sentir, et c’est le prix à payer, que ma liberté nouvelle est confinée comme ces chiens qui couchent sur des flaques de soleil sans plus rien désirer d’autre.

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L’éternuement, comme le moment brutal de mourir, ne prévient jamais.

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Un silenciaire de musiques « habitées » pour cette nuit…

On pourrait y déployer toutes celles de Debussy, mais pour la beauté des titres qu’il leur aura donné, je citerai entres autres  « Et la lune descend sur le temple qui fut » », «  La terrasse des audiences du clair de lune », « Brouillards », « La Cathédrale Engloutie » qui se nourrit autant de ses silences que des toutes volées de ses cloches, « les sons et les parfums tournoient dans l’air du soir » , « Canope » …

-Le mouvement lent du concerto en sol de Ravel, celui de la « Symphonie Antarctique » de Vaughan Williams, « Les Larmes de Saint Pierre et les Lamentations de Jérémie » de Lassus, certaines ombres des Requiem de Morales , de Victoria et du même Lassus.

-les silences silencieux des différents degrés des Etudes Karnatiques de Jacques Charpentier.

Et s’endormir enfin dans le silence du faune proche de quelque marécage antique …« aux bords siciliens ».

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23 Janvier

 

Dans la triade constituant la devise de la France, plutôt que la Liberté, c’est l’Egalité qui a toujours corrompu les rapports sociaux dans la psychologie des individus vivant les uns près des autres. Je dirais même que la l’Egalité est souvent source de jalousie ou d’envie de la part de certains devant la réussite ou la progression favorable d’une entreprise. Il est toujours une loi, une règle, voire un tribunal, pour avoir à rendre une certaine forme d’égalité dans les rapports sociaux. La France, comme du temps du rasoir national, n’aime pas ce qui dépasse.

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Une députée de la République En Marche, jeune et blonde, préconise dans un projet de loi, que les retraités ne soient plus en droit de voter, n’étant plus porteur d’avenir.

Comme Christine Lagarde, de ne plus rembourser les soins par la Sécurité Sociale, après quatre vingt cinq ans.

Toujours la Ballade de Narayama…

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Je découvre que le fameux « Autant en emporte le vent », comme les plus merveilleuses expressions qui circulent et qui semblent n’appartenir qu’à une espèce d’anonymat transitoire dans les cœurs et les mémoires, ou comme c’est le cas avec le film de Victor Fleming qui l’a universalisé, ne trouve pas sa source première dans le roman de Margaret Mitchell, mais vient d’une chanson Renaissante de Pierre de la Rue.

Nous avions cette chanson dans notre répertoire des années quatre vingt et nous ne l’avons jamais chanté. Il lui avait été préféré en plus grande urgence, peut-être parce que plus spectaculaires, la « Bataille de Marignan » de Janequin et les « Cris de Paris » qui furent les premiers essais d’onomatopées dans l’univers musical.

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24 Janvier

 

… Message de Alain Jacquot ce matin. Jean Dewière serait hospitalisé. Il aurait du mal à respirer et serait dans d’affreuses douleurs. Le cancer de la gorge l’avait frappé il y a une dizaine d’années.

Serait-ce la deuxième vague du mal ?

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25 /26 Janvier

 

La réponse n’a pas tardé. Jean est mort apparemment le soir même où j’apprenais qu’il était au plus mal. Après Cathy Bes, le rythme des départs, depuis l’an passé, prend une ampleur inquiétante. C’est maintenant que je mesure  les limites d’une existence et l’étroitesse des jours qui nous seront concédés. Nous marchons sur les feuilles mortes de nos saisons passés.

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A Jacquot :

 

J’ai donc appris hier soir par Gilbert que Jean était décédé. Je ne l’ai pas vu à Saint Georges, et probablement que si j’avais voulu le voir, je pense que c’était déjà inutile.

Encore une page de nos années communes qui se tourne. Depuis l’an passé, le rythme me semble s’accélérer.

On se verra peut-être la semaine prochaine, l’inhumation devrait se faire jeudi.

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29 Janvier

 

Je rentre dans la « Chanson de Roland ». Prend garde à toi, Pessoa !

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à Bernard :

 

 

Tu dois être un peu sur le retour de ce pays de pagodes et de lac calme si j’en crois la photo envoyée.

 

Je me suis fendu de l’achat de l’énorme catalogue de l’expo 2009  de Soulages à Beaubourg. A défaut de celui de l’expo actuelle au Louvre.

Le livre fait bien 3, 4 kilos. De le porter du magasin jusqu’à la voiture, j’en avais le bras ankylosé. Les peintures sont merveilleuses, l’évolution du parcours très nettement repérable.

 

Je finis en ce moment le gros Boulez de Christian Merlin. J’ai appris des choses même si beaucoup d’évènements ou d’analyses étaient connus.

Parallèlement, j’ai commencé "Ma vie" de Jung. Donc beaucoup de lectures en ce moment.

Le printemps frappe au carreau depuis quelques jours.

 

J’ai appris aussi la mort de ce collègue de quarante ans d’activités communes. Dans des conditions paraît-il difficiles les derniers jours. C’est celui qui avait perdu sa femme et son fils le même jour dans des circonstances différentes.

On ne peut pas faire plus poisse.

 

Je t’espère bien sûr sur le retour, et pour un petit goût de reprise, je t’ai envoyé le texte qui ira avec "Les Alyscamps".

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30/31 Janvier

 

Je ne suis finalement pas allé au crématorium. Je sais qu’on pensera une fois de plus que je me désolidarise de tout ce qui a pu, dans le passé, être projets nécessitant des élans spontanés d’évidences et d’actions obligatoires. On a pu d’ailleurs mesurer les différents degrés d’enthousiasme qui étaient les miens lorsque ils faisaient contraste avec les beaux ensembles animant de leur suffisance l’acceptation de ces projets dans une unanime adhésion.

Malgré, parfois, le silence approbateur de ceux qui m’étaient proches, je peux dire que j’ai souvent heurté ceux qui avaient la conviction d’être dans l ‘évidence des bonnes marches à suivre.

A l’heure où se réunissait le cortège autour du cercueil de Jean Dewiere, je ne me suis pas senti de me fondre au milieu de tous ceux affectant une réelle sympathie pour lui, alors que je ne doute pas qu’au fond d’eux-mêmes ils se trouvaient là parce qu’il est évident qu’on se doit d’accompagner dans le dernier voyage une personne qu’on a connu et qu’on le ferait pour n’importe qui.

Je sais aussi que la véritable raison est que cela permettait une absence des lieux de leurs obligations du jour. Que le cœur libre et léger, ces cortèges avançaient pour un dernier adieu qui permettait en plus de justifier de la plus évidente bienséance la désertion des couloirs du lieu des activités habituelles. Pas un n’aura manqué le départ de Jean.

Je sais que lorsque mon père fut accompagné pour le dernier adieu, il n’y eut que le délégué du personnel pour devoir  présenter ses condoléances. Pour le reste, seul l’affection réelle de quelques uns prit part aux cérémonies d’église et au chemin vers le cimetière.

Hier, à l’heure probable où les fumées devaient apparaître au-dessus du crématorium, j’eus évidemment une pensée réelle pour Jean et je fis dérouler mentalement, comme accompagnement au départ, un des derniers lieder de Strauss.

Dans son Histoire du Silence, Corbin parle du silence des paysages, celui de la gravité qui s’empare des amants dans la grâce de l’amour, du silence de Joseph, dont le rôle traditionnellement ingrat est ici rendu tout à l’adoration de l’Enfant Jésus, et enfin il achève par ce silence, au-dessus de tous les autres, puisque c’est le silence de tous les silences, celui des tombes, et plus encore que ce silence encore relatif de la pierre tombale, le silence même du Mont des Oliviers « Eloigne de moi cette coupe… », et en contrepoint celui de l’une des dernières Paroles sur la Croix « Mon dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

Rejoignant en cela le plus spectaculaire des silences, celui des étoiles qui se donnent à mesurer les espaces infinis qui sidèrent de leur absence de signification, qui mesurent de leur silence la distance d’avec nous. Rejoignant plus haut et plus loin encore le silence de ce qu’on nomme, faute d’en saisir la signification réelle, du vocable infini.

Le silence abasourdissant du Big Bang, dont on assure qu’il a bien eu lieu, qu’on pourrait bien même aller jusqu’à ce Mur de Planck qui en fait le plus explosif de tous les silences, le silence originel.

Les silence confinant au sacré dans l’histoire des humains est inauguré par ces silences définitifs que sont ceux de la préhistoire des humains et aussi de la constitution des développements de la nature dans leur logique interne, considérés comme première vérité de nos futurs fracassants.

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4 Février

 

La lecture du Christian Merlin confirme ce que je sentais déjà depuis bien longtemps.

Les tentatives de Pierre Boulez de voir s’accomplir ses vœux de composer un ouvrage lyrique d’importance ne pouvaient que se heurter à deux écueils : d’une part, c’était s’exposer à quelques suprêmes cimes du XX° siècles qui sont autant d’étoiles dans l’histoire même du genre (Pélléas et Mélisande, Wozzeck, Lulu, Moïse et Aaron) – un cran au dessous, Boulez ne l’aurait accepté –  et la seconde raison est que le librettiste en osmose avec le compositeur, Jean Genet, ne pouvait qu’ajouter à la confusion d’une conception nouvelle et néanmoins confuse d’une dramaturgie inédite.

Les délirantes approches scéniques (circulaires et non plus frontales, dédoublement des différents temps de narrations –temps réel de l’action et temps musical effectif etc.) ne pouvaient accoucher que d’une abstraction monstrueuse dont on pressent qu’une fois jetée l’éponge, le compositeur se rendit compte de l’absurdité d’une approche sinon prétentieuse, du moins présomptueuse.

Ces tentatives eurent lieu quelques années avant que Boulez n’expérimente de l’intérieur la dramaturgie du Ring de Wagner. C’est probablement à ce moment même qu’il s’est rendu compte des réalités inhérentes à la mise en scène et à la pratique de ses coulisses.

Les utopies bouléziennes, flanquées de celles de Genet, ne pouvaient convenir que dans l’art du roman, où le temps de l’action et les temps extensibles (retour en arrière, retour vers le futur, simultanéités de deux temps se chevauchant, voire de la circularité de ceux-ci) ne perdaient pas de leur efficacité, ce qui n’était pas une garantie dans une mise en scène incluant parallèlement le discours inclusif de la musique, au risque de rendre celui-ci incohérent dans sa logique interne.

Le risque de vieillissement de telles conceptions, combiné à un ramassis de maoïsme triomphant sentant fort les climats de la fin des années soixante, eurent raison d’un compositeur trop intuitif pour se laisser égarer vers de très probables et cuisants échecs.

Et puis B.A. Zimmermann n’avait-il pas déjà, dans ses « Die Soldaten », réalisé des chevauchements de temps et d’espaces scéniques que Boulez ne pouvait manquer de connaître ?

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6 Février

 

Ce matin, le soleil était doux sur le bord de mer. La lumière était encore rase et la température laissait entrevoir une première saillie du printemps.

Lorsque je passais à hauteur de Magnan, je vis une personne, face à la mer, sur un petit promontoire de béton servant aux départs de quelque bateau, campée fermement sur ses jambes, les bras légèrement écartés comme pour faire venir encore plus fort le soleil, d’une telle immobilité, qu’à contre jour on avait l’impression que son ombre creusait plus encore le relief silhouetté.

J’eus immédiatement sous les yeux l’image du « voyageur au-dessus des nuages » de Caspar Friedrich.

C’était peut-être l’image la plus parfaite de l’idée qu’on se fait de la solitude, de cette solitude silencieuse dans l’espace qui isole, face à l’immensité de la mer, comme un symbole de la petitesse humaine au pied de l’étendue d’un chemin d’existence.

Photographiée à contre jour, cette présence solitaire était accentuée au premier plan, conservé aux deux tiers du cadrage, par la désolation des millions de petits galets dans leur dominante uniformément grise qu’on aurait cru à un décor de quelque désert martien.

L’homme, que j’imaginais les yeux fermés face à l’intensité de la lumière, donnait également l’impression (dans son probable yoga d’abandon) de laisser pénétrer celle-ci par toute la surface de son exposition en position d’acceptation et d’adoration.

Une autre image, due à une légère illusion optique, était que l’homme semblait déjà marcher sur les eaux, à cause de l’interpénétration du petit promontoire baigné par l’eau de vagues échouées en flaques et de la mer venant lécher doucement le môle où se situait la scène.

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10 Février

 

Bernard disait dans son dernier courrier : « tous les pays sont beaux », même s’il s’est un peu défié de la Birmanie.

Il en est de la beauté des pays, ce qu’on peut dire de l’amour : sa dimension est à la mesure de ce qu’on consent à sacrifier pour lui (en amour), et à admettre subjectivement, y compris dans les désordres de certains d’entre ces pays, ce qui peut se voir offrir d’adhésion dans la séduction possible d’un pays.

La France offrant un catalogue en forme de mosaïque ce qui est le plus harmonieux du meilleur de tous les pays.

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Vers seize heures c’était aujourd’hui la Tribune consacrée à la sixième Suite française de Bach. Il devenait de plus en plus évident que la dernière version entendue semblait la meilleure. Et je ne sais par quelle intuition qui relève d’une probabilité supérieure, je ne devinais pas qui jouait, mais devins sûr qu’on entendait là un clavecin Rückers de 1732 ! Cela équivaut à gagner un bingo de millionnaire…

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Mirella Freni est morte. Je me souviens d’elle dans les vitrines de Florence vers 1975 où elle était une belle Desdémone sous le regard de l’Otello Jon Vickers.

…………………………………………………………………………………… Si Ozu avait rencontré les compositeurs Mayazumi ou Takemitsu son cinéma eut été encore plus haïku.

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Nous vivons dans une société de plus en plus irénisée.

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12 Février

 

« Je m’abîme, je succombe… » tel est l’exergue du « Fragment d’un Discours Amoureux ». J’aurais plutôt pensé que l’on succombait avant les affres du gouffre. Mais je n’ai plus trop envie de disséquer les ordres de passage de vie à trépas, pas plus que je n’ai envie de sentir ces odeurs de mort qui montent.

Hier, j’ai relevé 23,10 de tension. Le pire. Puis, 19,9, et encore 20,10. Le second chiffre (10) étant peut-être encore pire que le premier, révélant une hauteur de pincement artériel.

Vais-je mourir ? On le sait, on va faire comme ceux qui nous ont précédé.

Je n’ai plus envie de sourire.

On a toujours fait semblant de penser que ce n’était pas le moment, que le moment était dans la différance d’un corps qui marche encore comme un bateau à roues sur le Mississipi, essoufflé et perclus de ce mauvais carburant que les humains s’injectent dans les veines, de ce bonheur illusoire de voir éclore les endorphine du jour, et que l’échéance était à demain, dans des lendemains d’un temps relativement lointain qu’on avait encore bien le temps, bien des bonheurs, des extases de fragments de vie, des voyages, des perles à chaque pied posé sur d’imprévisibles moments pour lesquels on ne donnerait aucune séquence de ce qui reste de marge encore.

La vie nous quitte dans la plus desséchante des froideurs, dans la plus insignifiante des morsures, dans le glas lointain qui s’avance, qu’on entend sans le vouloir parce qu’on le donne momentanément à d’autres qui doivent partir.

C’est au pire de ces mouvements de conscience que reviennent les flèches brisées de l’enfance qui transpercent, qui insolemment font mouche dans un rire porteur de toutes ces insouciances inconsciemment lovées dans l’insensibilité de demain. Demain est toujours loin. Loin, parce que la force d’hier est dans les veines qui aujourd’hui montrent les plaies des devenirs faustiens venant à échéance.

J’ai la nuit pour humer l’odeur de la mort qui monte. C’est dans les battements sourds de la poitrine que l’usure se fait sentir dans les silences noirs énonçant les dernières poignées orgueilleuses de la vie insolente. Que l’humilité, voire la peur primale, s’annoncent dans des buccins mezzo voce de tourments nocturnes. Que 23 de tension est comme ces cornets de cuivre qui annoncent dans la Mer de Debussy la certitude de la vague qui emporte.

Succomber.

J’avais lu le « Journal de deuil » du même Barthes. J’ avais relaté mon sentiment dans un même Carnet en septembre 2012. Un an après le départ de maman. Je n’avais pas aimé sa manière de quitter la main de sa mère à petit feu, un peu chaque jour, à la manière d’un bilan d’interne d’hôpital et qui prend le pouls de sa relation à la mère devenue absente avec l’état d’âme du fils qui s’ausculte. Qui s’ausculte et prend la mesure de la distance qui le relie encore avec la disparue.

J’ai quitté ma mère, du moins c’est elle qui est partie, et j’ai vécu onze mois fantomatiques sans avoir senti l’événement, comme anesthésié. Pour une année plus tard prendre la mesure de la disparition. Comme après un KO.

Ce matin je me suis senti mourir. Peut-on avoir ce pressentiment avec certitude d’être à échéance ? Surtout de celui qu’on voudrait chasser parce que toujours à remettre à un temps qu’on voudrait autre. Est-ce possible vraiment ? Comme ce mouvement de la sève adolescente qui arrive sans qu’on en ait eu qu’une instinctive approche dans le premier frisson inattendu autant qu’espéré. Ce que la première sève avait fait jaillir d’instinct, la mort annoncée est-elle, dans sa diagonale tragique, perçue avec la même certitude que le moment est arrivé ?

Je sais que le Nono, dans la dernière demie heure de sa vie, parlait à la Nonina avec une sérénité, du moins avec cette acceptation familière et presque débonnaire des êtres simples qui les transcende et qui les qui grandisse, d’une tendresse dans la certitude de sa fin arrivée qui le rendait égal aux plus grands esprits devant le gouffre.

 

14 Février

 

à Bernard

 

Ce n’est pas le grand moral. Je ne prenais pas ma tension depuis que le tensiomètre avait épuisé ses piles et depuis 2 jours je la reprends, constatant qu’elle est très mauvaise (23/10, 19,9, etc.)

Le cardio m’a donné un produit censé faire baisser la pression. Depuis deux jours toujours pareil.

Donc angoisse énorme, incontrôlable (comme si j’allais partir dans les minutes qui viennent). J’ai mieux dormi cette nuit, n’ayant pas bu un verre de vin hier. Je vais faire comme en 2012 : cessation de toute boisson pendant un certain temps. Il semblerait qu’il y ait un rapport entre l’alcool et la tension artérielle. C’est ce qu’on dit. En tous cas, pour vaincre les pires angoisses, c’est efficace. Ce matin je suis mieux…

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C’est le plein soleil. La nuit sobrement coulée dans un vrai sommeil à peine gêné par les premiers rayons et les oiseaux déjà affairés. Même les oiseaux marins se sont perdus non loin de nos fenêtres qu’on se croirait, fermant les yeux, à l’heure où les goélands déchirent les déchets de poisson en un chœur dissonant sur la place aux poissonniers.

 

A Bernard :

 

… Je suis allé ce matin tout au bout du port où était (et c’est une surprise ) l’ancien bagne du 18°siècle. Complètement rénové ( la pierre est blanche d’avoir été décapée), il a été transformé en Espace Lympia où est cette expo Soulages qui durera jusqu’au 20 avril. L’espace couvre un rez de chaussée et des escaliers qui montent en dédales compliqués vers un étage, et j’ai bien l’impression que l’exploitation de l’ensemble du bâtiment n’est pas finie.

L’expo en elle même présente des oeuvres majeures (la dernière période de l’Outrenoir -sublimes-) des périodes intermédiaires (huiles et lithos), souvent de grandes tailles, flanquées dans une salle du haut, d’artistes complémentaires comme Atlan, Manessier ou Zao Wou Ki. L’éclairage est tamisé comme c’est la mode aujourd’hui avec de beaux fonds bleus et de nombreux cartouches de citations du peintre, une chronologie de sa (longue vie), et une video généreuse sur la vie, l’évolution du chromatisme, la technique et la philosophie du noir chez l’artiste. Dans un recoin du rez de chaussée on a la surprise d’avoir des oeuvres du Musée Fenaille de Rodez avec notamment, une des statues/menhirs de l’âge de bronze. C’est aussi émouvant que les gravures rupestres de la vallée des Merveilles, en plus grand et en relief. Ces statues/menhirs m’avaient déjà frappé quand j’étais passé par Rodez via Conques il y a longtemps.

Il faisait beau, et depuis une des coursives de l’édifice, à l’étage, on avait la lumière du matin qui habillait tous les ocres des maisons de la colline du château. Quand Nice propose de telles fugues matinales, on se dit que le matin est le plus beau moment qui soit…

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17 Février

 

« RECHERCHE DE LA BASE ET DU SOMMET »

 

Peut-on éradiquer toute forme de religion, de fantasmes d’au-delà, d’espérances consolatrices, toute cette pauvreté qui reflète la misère de la condition des humains ? Misère parce qu’illusion, que bien souvent on se prend à espérer, à rêver que par l’illusion même, un baume ou une espèce de lumière cachée pourrait justifier la misère du moment.

Imagine disait John Lennon. Imagine simplement qu’en éradiquant les croyances, les humains se donneraient la main, poseraient la première pierre de l’édifice des cités et des cœurs idéaux. Décillés qu’ils sont enfin des croyances responsables de tous les maux.

Lennon est plus encore que d’autres dans le phantasme bêlant et rousseauiste de l’homme qui ne demande qu’à révéler sa propre prétention ici et maintenant. C’est aussi écoeurant et aussi utopiste, bien que l’intention puisse être louable à certains, (Lennon n’y croyant pas plus que ça), que « si tous les gars du monde… ». Un monde de coeurs vaillants auxquels rien d’impossible. On pourrait y ajouter une dose de Front populaire et une « Belle Equipe »…

Je ne connais pas de religions, et ce sont par là leur lucidité qui, au contraire, ne sachent que la dimension humaine dans son universalité, ne soit une implacable masse d’égoïsme, de  forces souterraines qui régissent l’animalité humaine.

Les religions présentent deux dimensions à la conscience des humains :

1) Le désir inhérent de la transcendance. L’humain conscient de l’étriqué de sa condition porte en lui, et c’est inhérent à tout un chacun, la projection sur un plus grand plan, plus parfait pour s’y hisser.

2) Et le plus pathétique : l’espérance que le bout du chemin n’est pas une fin.

Il n’est pas plus utopique de s’en remettre à plus tard –à la fin des temps, à la mort du désir, au retour des cycles des incarnations, aux résurrections, etc. (suivant les architectures des religions), que d’espérer modeler l’homme idéal dans un monde idéal par la volonté d’édification de celui-ci pour celui-là, ici et maintenant.

On sait aussi ce que cela a donné.

En tuant les religions, du moins celle sur laquelle notre socle occidental faisait reposer notre civilisation, nous avons inventé la monstruosité, le bisounours de la religion de John Lennon, la religion des humains, les idéologies et la planification du bonheur, voire de la fraternité, pour ici et maintenant.

Le XX° siècle, en cela, a parfaitement jouer l’aventure de l’homme unidimentionnellement sans transcendance et sans au-delà.

Cela a le mérite, tout en constatant le désastre dans les réalités concernant la possibilité de quelque transformation de la nature en mieux, de ne pas s’offrir la posture du ridicule d’un monde qui n’existerait pas. La science travaille seulement sur du tangible.

C’est vrai que la raison nous impose de ne plus envisager d’espérance devant les silences sidéraux d’un ciel hypothétique.

La solitude dans le silence sidéral plutôt que l’illusion.

Mais l’illusion est si complexe…

Et pour avancer, la science a besoin de quelque « révélation » que lui offre de temps en temps, l’univers.

En un mot, les religions pensent que le monde meilleur est pour demain. Mais que disent de plus les scientifiques ? Que disent de plus les idéologies ?

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L’athée a une arrogance que je ne saurais avoir, puisqu’il a la certitude de répondre aux questions de Gauguin, D’où venons nous, qui sommes nous, où allons nous ?  : de nulle part vers nulle part, et entre temps, pas grand chose.

Mais pourquoi donc Gauguin n’a-t-il su se taire ?

Pourquoi de telles questions ?

Le désespoir de « l’Intranquilité » : « Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avait perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient – sans savoir pourquoi. Et comme l’esprit humain tend tout naturellement à critiquer, parce qu’il sent au lieu de penser, la majorité de ces jeunes gens choisit alors l’Humanité comme succédané à Dieu… »

L’athée a la conviction du néant plus encore qu’un croyant ayant des certitudes.

Je dirais même qu’il est un croyant qui n’est jamais habité par autre chose que par ses certitudes. Le doute lui est inaccessible.

Je me contenterais de m’incliner, devant à répondre à tant de mystères.

L’athée a des propensions sensibles au néant. Je dirais même qu’il a une intuition de celui-ci presque mystique.

Le néant est aussi simple que le rien, le zéro scientifique.

 J’admire presque et suis aussi hérissé qu’il n’y ait là pas l’ombre d’un doute…

Ce qui ne m’enlèvera pas cruellement les miens qui sont des lambeaux de ce que je peux encore croire.

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Et si, lorsqu’il sera temps d’en finir, un troisième terme apparaissait, entre le monde fictif, pathétique et transposé dans un ciel à venir et les lendemains victorieux à pas lent de la science sur des chemins de modeste obscurité, pour dévoiler éventuellement un rideau, comme au théâtre à la fin du spectacle, où l’auteur, après nous avoir fait tourner sur place un bandeau sur les yeux, nous montrait ce que l’on n’avait jamais pu entrevoir d’un bonneteau céleste et cosmique, comme lorsque dans un contre pied parfait on s’exclame,« mais bien sûr, qu’avait-on imaginé, on était à cent lieux… » ?

Le final à tiroir multiple de la fin de « L’Odyssée de l’espace » ?

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18 Février

 

à Bernard :

 

Je suis tombé par hasard, à la vitrine de la librairie Masséna sur un livre de Hélios Azoulay « Moi aussi j’ai vécu". Je l’ai lu en moins de 2 heures. Intéressant pour ceux qui ont connu son père, mort en 79, lorsque les jumeaux avaient 3 ans et demi. Donc recherche du père, voyage à Bombay etc. Je sais que ça fait partie d’une certaine "mythologie" entretenue dans la fin des années 60/70. C’est intéressant aussi de voir s’activer dans ce "roman" des personnages que j’ai connus parallèlement, sa femme aussi, que le fils ne ménage aucunement, quelques « célébrités » rencontrées sur les trottoirs de ce temps là. Il y a du Céline dans le ton, le dessin des personnages n’est pas idéalisé, loin de là. J’ai connu personnellement (je lui avais fait découvrir les Beatles en 5° !) Paga (le Paganini du pauvre), qui flanquait quotidiennement Dan. Il n’est pas ménagé non plus (il lui vole un carnet de dessins et de poèmes pour le brûler dans l’évier la nuit de Noël). Conclusion : « il ne faut pas choisir ses amis au rayon ‘artistes ratés’. »

Hélios donne l’impression de régler des comptes avec cette enfance un peu (beaucoup) volée, et je crois qu’il en a gardé, comme les enfants qui ne veulent d’un modèle parental, l’horreur de ce milieu de la défonce lourde. Certaines scènes m’ont fait mourir de rire, presque autant que la grande scène de beuverie du Pont de Londres…

Hilarantes comme peuvent être des scènes désespérément grotesques et tragiques. 

J’avais acheté le livre presque dans un esprit "voyeur" et finalement ça a été une bonne surprise, le fiston a un talent fou de burlesque et un sens de la folie sans avoir eu à s’immerger dans l’artifice de ses géniteurs et comparses divers. Ceux-ci, avec le recul, font piètre figure, marginaux du temps où les marges et les pavés étaient une seconde (fausse) nature.

Personne n’est épargné. C’est un peu ce que j’ai toujours pensé de l’usurpation "spirituelle" du père. Je me méfiais aussi des emballements intempestifs de Steph.

Nous n’avions pas 20 ans, et Dan jouait beaucoup du peu d’avance qu’il avait.

Dan Azoulay était finalement très friable. Le dernier souvenir que je garde, c’est vers 74, lorsqu’il me supplie de lui présenter Michèle Pellet (Mi), ma copine de cette année là dont il était devenu fou.

En 2015, pour le centenaire du Conservatoire, j’ai donc croisé le fils, 40 ans plus tard dans les coulisses. Je n’ai pas voulu donner mes coordonnées à sa mère ni à aucun de ceux de ce temps là.

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Courrier à A. Jacquot :

 

Ma santé me préoccupe bien sûr. Comme tu sais je n’ai pas besoin de plus que ce que je t’en ai dit pour me voir mourir illico sur le carreau dans les minutes qui viennent.

Bien que le cardio m’ait dit (pas dans les yeux, puisque c’était au téléphone) que l’on ne meurt pas si facilement d’une hausse de tension. Ni d’AVC.

De quoi donc alors, et quand meurent-on ? Ceux qui succombent comme ça, d’un coup, sans prévenir, sont de bien malchanceuses victimes !

Voilà, j’attends que l’orage passe, que la pression baisse. C’est encore, malgré le traitement modifié, aux environs de 16, 18, le second chiffre souvent mauvais (10 !).

Je me fais petit, je pense à de belles chose, j’essaie.

 

Les lectures de l’après-midi accélèrent. De Corbin en Azoulay (rappelle toi, le clarinettiste faiseur de performance à la Cage pour le Centenaire en 2015).

Il vient d’écrire un livre, "Moi aussi j’ai vécu". Je l’ai lu en moins de deux. C’est un peu par voyeurisme, parce que j’ai bien connu son père, agitateur, navigant plus ou moins dans le mouvement Fluxus, les désordres de la drogue, les pavés et les marges d’une seconde (fausse) nature, marquée 60/70. Personnage malgré tout complexe et qui avait l’avantage d’avoir un peu d’avance sur les cadets que nous étions, étant né deux ans avant.

Le Livre d’Hélios Azoulay est une mise au point de ce qu’un fils qui n’a pas connu un père mort à Bombay lorsque le petit avait 3 ans et demi, fait le tour de tout un tas de personnes aujourd’hui fantômes d’eux-mêmes et rendus à leurs ombres, défilant dans le plus désordonné et le plus tragique que peut offrir le grotesque en matière de comique. Je m’appesantis sur le sujet parce que j’ai connu pas mal de ces figurants du livre dans ces années là. Je considère donc ces descriptifs un peu comme la coulisse de cet univers parallèle que j’ai pu entrevoir. Mon sens du voyeurisme a été satisfait, c’est du moins l’idée première que j’ai eu en passant devant la librairie Masséna, mais cet Azoulay là a vraiment le sens aiguë du burlesque. J’ai presque ri autant que lors de la scène grandiose de quelque quarante pages du Pont de Londres de Céline décrivant une beuverie. J’ai donc croisé cet Hélios lors du centenaire, et comme on n’en fini jamais d’aller à la recherche impossible d’un passé qu’on vous a amputé, il m’avait questionné aussitôt sur son père, sa mère etc. J’avais lâché le minimum de ce qu’il devait déjà savoir. Je lui ai seulement dit que la dernière fois que j’avais vu son père, il m’avait supplié de lui présenter une certaine égérie du monde de la nuit de ces années là dont il était devenu fou. Je n’ai pas jugé utile de faire parvenir mes coordonnées à sa mère qui doit être bien fatiguée aujourd’hui.

J’ai été long sur un sujet qui aura peu d’intérêt pour toi mais qui m’a fait revenir vers de vieilles sensibilités.

 

Je te recommande à nouveau toute la gamme des Corbin de chez Champs/Flammarion, tu y trouverais matière à de bien fraîches méditations. L’eau, la mer, le ciel, l’herbe et la considération qu’en ont eu les artistes depuis l’Antiquité (les arbres, les jardins, les espaces cossus des grandes demeures etc.). Ce que j’ai cru retrouver à Paris en septembre dernier, me promenant dans des lieux insolites où le temps n’a pas pris de rides vers les Batignolles, le quartier de La Mouzaïa près des Buttes Chaumont et tous ces petits pavés pas encore explosés les samedis après-midi…

 

Paris justement expose le centenaire de Pierre Soulages au Louvre. Un ami m’a dit sa déception (mais les parisiens sont blasés) de la mauvaise conception de l’expo sur une seule salle carrée et d’un éclairage déficient.

Nice a également été de la partie avec l’heureuse surprise de nous offrir dans l’ancien bagne du 18°, au bout du port, devenu Espace Lympia, une magnifique rétrospective sur l’espace d’un rez de chaussée et d’un étage traversé par des méandres de couloirs et d’escalier, débouchant sur une large coursive donnant sur les ocres des maisons de la colline du château. Les Soulages de l’Outrenoir (dernières périodes des noirs absolus) étaient parmi les plus beaux abstraits qui se puissent voir aujourd’hui. Dans l’un des recoin d’une salle, ce que les parisiens n’ont pas dû avoir, on pouvait contempler une monumentale (surtout dans l’esprit, mais de dimension raisonnable) une extraordinaire statue/menhir de l’âge du bronze que j’avais vue (et oubliée !) à Rodez, musée Fenaille sur mon chemin vers Conques.

 

La Tribune du dimanche ? Tu as raison. ce n’est plus ce qu’on en attend. La Petite Messe Solennelle. Voilà ce que j’attendais. A chaque fois je me dis, ce sera Mozart encore, ou Beethoven, peut-être une suite de Bach, mais on ne pense jamais à la petite messe Solennelle. Voilà, c’est fait.

 

On s’est raté une fois encore, mais sincèrement je n’ (ai) avais pas grand moral. Ce n’est probablement que partie remise pour assez vite. Ma fille nous a offert pour Noël un bon pour deux repas au « Bistrot Gourmand », juste en bas de la Direction de la Culture. On y mange au moins aussi bien qu’au Grand Balcon (avec la patronne vulgaire en moins). Le foie gras de canard aux fruits des bois frais jus de truffe en entrée vaut bien son étoile. La suite ? Un veau rosé aux ris de veau et jus de truffe (on ne s’en lasse pas), miel et saveur d’arc en ciel. (Du moins mes papilles ont gardé un bon moment une sorte de caudalie de mille senteurs). Un Touraine blanc fleuri (au verre) pour mettre sur la couronne.

Notre début de visites de capitales sera pour Florence en Avril, au bord de l’Arno et à deux pas du Ponte Vecchio. Les réservations sont faites. Il reste à ne pas mourir d’ici là.

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20 Février

 

VISAGES DE FRANCE

 

Bulletins radio, tv, colloques et tables rondes, émissions spéciales et magazines, confrontations d’intellectuels, d’élites et de spécialistes politologues, historiens et politiciens, histrions…

… Février 2020.

La vie française vit au rythme de l’Islam, presque exclusivement, récurremment.

L’islam en France, l’Islam de France, des banlieues abandonnées, des cités interdites, du vivre ensemble, côte à côte ou face à face, du communautarisme, …devenu presque caduc depuis que le Président parle maintenant de séparatisme communautaire.

Langage libanais des années quatre vingt ?

Visages voilés ou pas ? Laïcité, République, valeur de la République, accords secrets de Marrakech, regroupement familial, mixité, métissage, intransigeance, vigilance, musulmans intégristes, musulmans profonds, religieux, chibani, sans amalgames, terrorisme, reconquêtes de territoire, Allahu Akbar armes blanches, incendies de banlieues, antiracisme, extrémismes, pavés, religion d’amour, religion de guerre, pureté religieuse, intolérance, crise d’identité, culture identitaire, langue arabe dès le primaire seconde langue, résurgence coloniale, France algérienne, reconquête, indépendance, burqa, niqab, hichjab, imans, faire sa prière, prière dans la rue, écoles coraniques, ramadan, laïcité/ mosquées…

Chirac pompidolien, toujours farouchement et secrètement anti gaulliste a donné de la France le visage de l’Algérie française en transposant celle-ci sur le territoire métropolitain…

-courbe de la natalité inversement proportionnelle-

Méditerranée, Marseille porte d’Orient, écoles coraniques, sourates, Daech, El Quaïda, commandos armés, ceintures explosives, financements, Arabie Saoudite, Qatar, Yemen, antifada, montée des extrêmes, Europe chrétienne, la France n’est plus blanche et chrétienne que ça vous plaise ou non, France musulmane, neuf/trois, Seine Saint Denis, attentats, faciès, contrôles, fouilles, kalashnikov, économie souterraine/ financement, grands frères, radicalisés, déradicalisés, prisons, Coran, califat, grand califat, Djihad, explosifs… Syrie, Marseille Nord.

Caricatures de l’Islam.

Laïcité, personne au dessus des lois. Ligne Maginot ? …Islam au dessus des lois de la République.

Boumedienne en 1960 : « C’est le ventre de nos femmes qui donnera la victoire… »

religion de paix, religion de guerre, prophètes, éducation religieuse, immigrés, immigrés pays d’Islam, réfugiés, migrants, immigrants, Allemagne/Cologne 31 décembre, guerre, Syrie, kurdes, clandestins, infiltrés, entrisme religieux, intégration, faire cesser l’immigration, clandestins musulmans, assimilation, insertion, cheval de Troie islamiste, tête de proue, cinquième colonne, invasion, Islam dur, charia, islam communautaire, stupéfiants, argent de la drogue, élection, listes dissidentes frères musulmans, théocratie, Mohamed premier prénom européen… Inch Allah. Français de souche.

Guerre civile.

Français de papier…

Sommet du quinquennat François Hollande :

 « je ne cesserai de combattre des français qui tuent des français parce que français… »

… Surréalisme…

 

Bulletins radio, tv, colloques et tables rondes, émissions spéciales et magazines, confrontations d’intellectuels, d’élites et de spécialistes politologues, historiens et politiciens, histrions…

…………………………………………………………………………………. 10h

 

PIERRE SOULAGES  2

 

C’est un ciel limpide. Seul le léger vent du nord peut laisser encore croire qu’on est en hiver. Tout chante le printemps. Même les barbecues sur la place Garibaldi d’où montent les premières fumées sur les braises d’un jeudi sous la paralysie d’une journée de grève de plus, donne un air canaille et vivifiant, entravant la voie du tram et les principaux axes de circulations. C’est une vision de carnaval parallèle, moins fleuri.

Les parkings habituels sont saturés. Je me gare près du port et marche le long des quais vers l’ancien bagne. Cela devient presque un rite. La pierre polie, blanchie par la rénovation du corps de bâtiment, puis l’entrée de l’Espace Lympia.

 

Expo Pierre Soulages deuxième visite :

 

Dès l’entrée, convenablement tamisée, les noirs sautent aux yeux, les coulées d’encre et la majesté du geste. Au fond du couloir, les grands noirs absolus, les outrenoirs lissés, âpres en coulées continues comme des chevelures laquées. On peut y voir des gestes de jardinier zen ratissant un périmètre d’un gravier imaginaire, apaisant une nature enclose dans l’espace du jardin rendu à une paix silencieuse dans l’harmonie des courbes féminines et félines. (Soulages n°…, pas de titre)

Plus loin, dans les même profondeurs sombres, les hachures du couteau formant des crevasses sur les surfaces uniformément planes comme des silences de néant, en rythme de touches de piano, légèrement spiralées qu’on croirait y entendre leur mélodie nocturne. (Soulages n°…, pas de titre)

Les outrenoirs s’étendent, vastes comme des Couronnements de Napoléon de David, sans caprice, sans but et sans objet que le défilé ample de la chevelure de quelque sirène abyssale dans le fondu du pinceau large et le mouvement de bras sans heurt, qu’on retrace mentalement la quiétude contrôlée du geste créateur.

Des griffures dans le ciel.

C’est la discipline de l’élégance. Noir comme pour les deuils,  l’ascèse du râteau céleste d’un moine japonais au jardin vide et labyrinthique de ses seuls cailloux grumeleux, ou la respectueuse cérémonie de quelque noce supérieure.

La voix du peintre vient de l’écran près du mur : « Pour un tableau comme celui-ci (Soulages n°… sans titre), cela peut prendre des années… ».

Comme la méditation sur la lumière.

 Les vitraux de Conques, la transparence mystique du diaphane cette fois, comme pour les jardins zen, l’incurvé et la courbure, des signes  de la sobriété des lumières du matin qui traversent et filtrent les mouvements du ciel.

Plus loin, les verticaux. De noirs sur blancs, purs. Ce n’est plus l’Asie en courbes oblongues et félines, sans heurts comme des traces de patinage de Peggy Fleming, mais les anguleux spasmes des rythmes d’Afrique. De spasmes et de contorsions anguleuses, de danses cérémonielles aux charbons noirs et aux braises d’incandescence comme autant de signes de chorégraphies primitives et sensuelles, de zébrures et de balafons, lacérant l’espace tout à la fois exaltant la violence quasi stravinskienne d’un printemps tellurique que les foudres d’un Olympe de désordre africain.

Léopold Senghor ne tarissait pas d’éloges devant ces signes de rites qui appellent tambours et vocalises des vieux âges. (Soulages n°…, tous sans titre).

Puis, Victor Hugo, tout au fond, la ruine d’une tourelle d’angle, on devine les corneilles qui tournoient, qui sifflent dans l’espace abandonnée d’une possible charogne. L’encre de Chine, les traits concis, les balafres de pattes de mouche sur le papier au cœur de la page blanche et les ciels d’agonie rougies et brunies des orages qui arrivent, larges et en aplats sobres, l’apologie des ruines et des fantômes sur la solitude à la fin des champs de bataille.

(De la collection privée de Pierre Soulages).

Rodez n’a pas fait les chose à moitié pour l’enfant du pays. Le Musée Fenaille s’est fendu d’une statue/menhir de l’âge du bronze. Un torse, plus qu’un torse, un buste campé dans les racines de la terre rouge de l’Aveyron, d’un rouge rosé de pierre, pareil au pont d’Espalion ou celui des romains qui traverse l’Ouche (ou le Dourdou) à Conques, du rose rougi aussi de l’église de Béssuejouls en Rouergue.

Menhir sans visage, perdu de toute une large écaille, d’un seul trait, visage bâillonné d’absence, le buste creusé par les hachures du couteau dans le sens de la verticale, pour faire éclore en bas relief l’imposant poitrail, les membres inférieurs, l’idée d’inertie par la masse d’une éternité sereine, une fois encore, art de l’ellipse, du raccourci signifiant. Pour faire érection de monumentalité.

… 

Face au monolithe, un bronze impeccable, beau comme un large pectoral inca.

C’est à l’étage, par les méandres délicats des escaliers qu’on accède aux Elégies. Celles qui accompagnent fraternellement Soulages. Les textes de Léopold Senghor et les peintres Atlan, Manessier, Zao Wou Ki, Viera da Silva.

Sorciers et sourciers.

Hartung disait : « je tente d’apprivoiser la foudre ».

Là, dans les noirs de Soulages, tout est calme et sérénité. Luxe et monumentalité de la vague, que la trace et le sillon, la frange,  ondulent dans l’adagio du pinceau large à la densité de minéral.

Si les noirs se compromettent avec des bleus d’océan ou des brun roux de soleils fanés, c’est pour mieux percer l’essentialité de la lumière noire, monacale.

L’élégance laquée d’une vingtaine de tableaux de petites dimensions, (peut-être vingt ou trente centimètres de long) au plus profond de l’essence du geste, à l’ossature de la pensée du peintre, n’en fait que plus apparaître la monumentalité. (Soulages n° … sans titres).

La monumentalité chez Soulages est grande comme le ciel, elle n’est plus contenue dans la loi du cadre, et bien que close sur elle-même, franchit ses digues et s’installe dans le sidéral d’un calme absolu, dans l’airain d’infinis espaces épiphaniques.

Il n’est pas peinture plus sereine et plus sûre.

Perfection du geste du danseur dans l’harmonie du mouvement, ductile dans l’arabesque, la contorsion maîtrisée, le chromatisme même étant élan et prolongement par le volume du geste supérieur.

Certaines surfaces de la toile appellent l’illusion du métal, de l’acide qui corrode, tant l’équilibre et l’harmonie des textures s’ouvrent vers le tangible de la matière, que le bronze s’engendre sui generis dirions nous, de telle force que les tonalités ne débouchent pas sur des harmonies chromatiques mais sur de la matière minérale, de l’acier ou du bronze dans leur évidence. (Soulage n°… sans titre)

Ce que dit le peintre :

 

J’aime l’acte de peindre, enraciné dans la matière, avec tout ce qu’il mobilise en nous dans le ce faisant, l’espace, le rythme. La réalité de la peinture en train de se faire est bien plus riche que toutes les fictions que l’on peut se faire à l’avance. Si on ne fait qu’exécuter ce que l’on a imaginé, on n’est qu’un tâcheron de la peinture. L’œuvre n’est intéressante que si elle dépasse l’artiste qui la produit

« Outrenoir » pour dire : au-delà du noir une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir : noir qui cessant de l’être, devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un champ mental autre que celui du simple noir.

 

Conques a été le lieu de mes premières émotions artistiques. J’étais bouleversé par ce que j’ai appelé alors la musique des proportions… »

Le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière, le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs. Le noir leur est antérieur.

Des zébrures d’orage. Des éclairs de lumière noire, des évidences de profondeurs pour que le jour prenne de l’épaisseur. La texture gagne en maîtrise, le pinceau se fait coulée, le jour est derrière des herses qui laissent paraître des pluies de matière, des meurtrières filtrent la clarté au-delà des espaces clos des prisons où nous sommes.

Dehors, vers midi, c’est l’aveuglement. Le spectre harmonique des couleurs se répand en une palette infinie dans l’insolence d’un soleil au dessus de l’anse portuaire comme une grosse ampoule de millions de watts. L’espace et les harmonies d’ébène ont fait place à une anarchie insolente de lumière en débauche.

Le printemps s’est annoncé, les pointus sont sur cale pour le ravalement saisonnier, les couleurs ravivent les carcasses de bois, les marins sont impatients.

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25 Février

 

à Bernard :

 

 L’envie de voyager ? Mais je ne pense qu’à partir. Mes horizons ont l’avantage ne de pas se situer trop loin. J’ai une sacrée frousse pour l’Italie en Avril.

Çà commence par une région ciblée puis on interdit le pays au tourisme, les musées ferment, les lieux publics, l’engrenage quoi.

Espérons que ce ne soit qu’une alerte localisée (pandémie ?), et que d’ici là des solutions soient envisagées. Je reste pessimiste.

Les économies des pays sont également en jeu.

Je ne ressens donc pas la douce impression du "toujours en partance" que j’ai connue entre deux départs l’an passé (Lisbonne et Porto deux semaines plus tard).

 

Fabie doit me battre aux nombre de photos prises.

J’essaie de moins en moins de faire des photos "reportage". Et puis j’essaie d’y mettre ce qui ne s’y trouve pas…

 

Le seul pays asiatique qui sera au programme (quand Céci disposera de plus de temps) c’est le Japon. La Thaïlande dans un moment de paresse imaginative… Les Indes, je les avais parcourues au Nord (Cachemire, Rajasthan) mais dans des conditions qui sont celles qu’on peut avoir à 19 ans et qu’on n’emporte pas même de cartes du pays. C’est un séminariste, durant le trajet (24 heures et 6 escales), affolé devant mon inconscience, qui m’avait donné une carte du nord du pays. Je n’ai donc rien vu des architectures, des grands centres d’intérêts que je saurais y trouver aujourd’hui. Mais j’avoue avoir un a priori contre ce pays qu’on annonce depuis trente ans comme la puissance de demain et qui cache la misère de ses bidonvilles derrière un mur hâtivement construit pour la seule venue du président américain. 20 millions de dollars de coût avec la campagne d’affichage géant, les danses d’accueil, les fastes prévus etc. (800 000 euros la minute de déplacement pour le trajet menant au palais) …

Notre Allemand Stefan s’en va demain pour son pays. Darmstadt. Ses parents lui auraient trouvé du travail (!). On n’aura pas même le loisir de trinquer au gros rouge ce mardi

Inutile de dire qu’il part en traînant les pieds. Mais n’est-ce pas qu’un au revoir ou même un faux départ pour quelques mois ? Dix ans sans rien faire à Nice ça donne de fâcheux mauvais plis.

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RETOUR SUR UN SEJOUR AUX INDES

 

Dans l’enfance d’un homme de ma génération, il y a naturellement des jalons vivants d’une culture qui commencent avec le baptême. Puis différentes communions suivant le degré d’évolution de cette enfance, et puis pour ceux qui les auraient ignorés, il y avait l’armée où tout le monde se rejoignait. Enfin, et c’est là l’originalité marquante d’une empreinte que n’eurent les jeunes adultes d’avant, et ceux qui viendront après les remous en tout genre de 68, il y a le voyage aux Indes. Mais cela n’est pas venu comme ça. Ce n’était pas un dogme, il n’y avait aucune obligation d’y souscrire. C’était le brevet de maturité de quelqu’un qui aurait en quelque sorte sauté des étapes. Une distinction comme un titre de gloire. Etre allé là-bas. Cela pouvait donner l’impression de peser plus lourd, d’un enrichissement d’autant plus pesant que personne ne pouvait évaluer la fantasmagorie. Il suffisait de dire d’un air détaché ou au contraire de bien insister sur la profondeur de la chose : « quand je suis parti aux Indes… » comme un corsaire, qui sait, un pirate, trafiquant d’armes à la Rimbaud. La peau, le cuir tanné de l’expérience. A moins de vingt ans, cela vous classe. Bref, il y avait ceux qui en avait rêvé, ceux qui ne franchiront jamais le pas et ceux qui étaient partis. Je fus pourtant de ceux qui présentaient, dans cette fin des années 60, le moins de disposition à l’aventure ou tout simplement de cette conviction que pouvaient avoir mes plus proches amis qui en parlaient les étoiles dans les yeux.

Et puis le goût vous vient un beau jour.

Ce contexte des années 68/72 c’était celui de Berkeley, celui de la diffusion des plans de navigations spirituelles inaugurées à San Francisco, un peu plus tôt sur les doux macadams de la jeunesse dorée de Haight/Ashbury.

Turn on, tune in, drop out était la clé.

Comme dans toute religion il a un pape ou quelque chose d’équivalent. D’Harvard à Berkeley, celui qui pontifiait c’était Timothy Leary, psychiatre borderline, promoteur pour longtemps de l’acide lysergique diéthylamide, découvert par le hasard des pipettes de laboratoire quelque part chez Sandoz (sic) en Suisse.

Donc expérimentable à merci jusqu’à la nouvelle balise d’une législation.

La jeunesse londonienne, depuis l’avènement des Beatles, vivait donc l’apesanteur des dérives mystiques et les premiers cauchemars des navigations cérébrales dans les méandres obscurs des régions inexplorées de la sensibilité. Les portes de la perception s’ouvraient sur des angles jusque là balisés par des normes de justaucorps. L’esprit était maintenant à la découverte de lui-même.

Comme en Mai 68, une possible tentative de révolution ne pouvant se tricoter qu’en faisant se rejoindre diverses composantes des couches de la société à la proue des mécontentements, le cap à franchir dans la révolution psychédélique était la conjonction des ouvertures de la perception à de nouveaux continents de savoir, et la mystique de toutes les formes de théologie venues de l’Orient.

L’herbe étant toujours plus verte chez le voisin, Tim Leary, Alan Watts, auteur d’un essai fameux sur le bouddhisme, plus le docteur Suzuki, grand ordonnateur du zen japonais, sonnèrent de concert la première charge contre la culture occidentale antédiluvienne de Platon à Marx.

Les grands gourous étaient maintenant Ramakrishna, Aurobindo, Krishnamurti qui parlait de la vie et de la mort comme on en parle au café du coin ou dans un salon pour vieilles dames, ou mieux, pour apprentis novices en quête d’évidence, le Livre des Morts Tibétains et tout l’arsenal des nouvelles bibles des épopées et légendes indiennes, de Shiva en Vishnu, de Tao te King, d’encens et de méditations, de lévitations, de positions du lotus, de yogas et autres postures de révélations intuitives. Le Dieu des sagesses avait changé de dimension.

Mantras, mandalas, Yin et Yang, guidaient la nouvelle cartographie des navigateurs vers le nouveau Levant de la Conscience.

Donc, les Indes.

C’est ainsi que la perspective d’un ailleurs nous avait saisi, ceux qui avaient gravité autour de ce square Christiné, de cette nouvelle mélodie de dentelles vive et insaisissable qui se fredonnait dans l’air soyeux de nos quinze ans à dix sept ans d’insouciance.

Après quelques mûrissements expérimentaux, il devenait évident que le grand jeu, l’ineffable sagesse d’une nouvelle approche sensitive, passaient par le voyage.

Le fameux ailleurs qui tortura si longtemps Marius, avec ses idées de voiles, de grands mâts, de grands larges et d’horizons qui se couchent sur des nuits pourpres, ses rivages nacrés de matins aux parfums de mangues et de fougères, d’eaux cristallines, de cascades d’émeraude et de sauvagerie solaire, de longs sillons creusés sur les sables brûlants avec les robinsons et les vendredis qui ne manquent jamais dans tous ces confins vierges, n’a jamais finalement quitté l’âme des humains que nous étions.

Cela portait un autre nom, ce n’était pas l’ailleurs pagnolesque.
C’était sûrement, sans qu’on y mette un nom, ce désir toujours vivace de se sentir commencer à voler, à conquérir le ciel. Sauf que là, c’était le vol de l’aigle.

A Rainbow in a Curved air, Poppy Nogood résonnaient dans le salon, de leur marche en avant immobile, en cercle, dans un sur place de mort, les claviers des percussions reptiles effleuraient nerveusement et sans violence, par touches en arabesques répétitives, revenant en canon, sans fin, comme une hypnose. Stef et moi en position de lotus ne disions mot. Le mandala de tissu posé à même le tapis du salon de ma chambre était le labyrinthe où tout notre silence focalisait, au cœur des géométries, l’énergie d’une concentration sur l’espace du vide. L’après-midi passait dans des formes d’apesanteur qu’un observateur aurait pu, en ouvrant la porte, prendre pour un rituel tibétain ou une quelconque séance ésotérique d’un jeu de « qui allait endormir l’autre ».

Le printemps avait passé…

Et puis j’avoue avoir toujours menti. J’ai toujours dit que j’avais passé six mois aux Indes. Je n’étais parti qu’un mois et demi. De plus, je n’avais pas respecté le rituel de la route, sac à dos, boussole en bandoulière, parcouru l’errance des espaces incertains des jours et des nuits à m’enrichir de l’âme des autres. J’avais confortablement pris un aller/retour en avion depuis Paris jusqu’à Bombay. 

Mais quelle différence aujourd’hui. Six mois, un an, quelques jours, quelle importance ?

Certains sont réellement restés bien plus longtemps là-bas, quelques uns y sont même morts. Ils ont maintenant tout le temps d’y être. Comme Dan Azoulay.

Son fils le cherche encore au travers de fantômes qui ne manquent pas de réapparaître. L’espace étant aussi aboli.

J’ai toujours cru avec vanité qu’en laissant planer la légende de six mois passé en Orient, cela donnait plus de poids à ce que je considérais comme une petite frange d’existence dorée, brillant par l’éclat de l’ailleurs inaccessible et impensable aux autres, volée à ce que je croyais le battement monocorde des jours d’ici. Mais qui se n’en ai jamais soucié ?

Mes parents avaient toujours été attentifs à moi. Silencieusement et confiant, de manière tacite. Sans m’être d’un grand secours et intervenant rarement dans les décisions que je prenais dans mes trajectoires. Ce qui me donnait l’impression d’une liberté complète. Quand je leur ai annoncé que je m’inscrirais en philosophie après le lycée, je crois que je n’ai eu qu’une sorte d’acquiescement bienveillant et presque silencieux de leur part. Mon père, comme m’a mère, n’ayant qu’une idée vague et approximative de ce que pouvait signifier le mot même de Philosophie. Mais il était accueilli avec la bienveillance due à ce que les institutions et les choses dont ils ignoraient jusqu’au vocable, pouvaient avoir de rassurant. Cela aurait pu être le Droit. La Biologie ou les Sciences Sociales. L’effet eut été le même. Mon père me disait souvent : « Rentre à la Banque, tu verras, tu auras la paix… ». Mais cela n’allait pas plus loin.

Mes amours avec Dani Belmonte étaient passées. Elles faisaient parties de ces premières expériences ineffables et douloureuses achevées sur une colline dont je ne sais plus le nom, un soir d’Août de l’année précédente. Nous avions passé, dans le cirque naturel de cette colline, cette nuit déhanchée de fumées d’oubli et d’effluves de mauvaises musiques, le désenchantement d’une irréversible séparation.

L’herbe était déjà mangée des brûlures d’on ne sait si c’était la force du mois d’Août ou la fin précoce de l’été.

Les ciseaux pointés contre mes reins attestaient la force de persuasion de ce qui ne peut qu’advenir.

Elle (quelque part en 1970) : « …Nous partirions vers le chemin des temples. On ira toucher les vaches sacrées… La fin du voyage sera de voir le soleil se lever sur le Gange… »

Ce ne serait donc pas avec elle.

Dani avait beau se prévaloir d’une belle indépendance, celle-ci était toute relative face à des parents qui ne lui aurait jamais laissé sa liberté au-delà d’un certain périmètre implicitement défini. Pour l’émancipation, les filles espagnoles avaient encore deux ou trois Stations de Calvaire de retard, mais au fond d’elle même, Dani entrevoyait-elle vraiment de se perdre avec moi ?

Cet été 71, j’avais, comme le souhaitait mon père, travaillé au Crédit Lyonnais de l’Avenue Jean Médecin, pour un stage de deux mois d’été. Ce qui m’assura la certitude que je n’envisagerais jamais d’aller plus loin dans ce sens qu’aurait aimé mon père, tout en préparant financièrement mon départ pour Bombay, fin septembre. Je partirais de Nice, vers le quinze, pour Paris, le Consulat des Indes, le passeport et le visa de plusieurs mois qui mettrait une dizaine de jours à me parvenir.

Jim Morrisson venait de mourir, à Paris justement. Il faisait la Une du Melody Maker et de Rolling Stone. Sa barbe de dieu Neptune (comme celle de son jumeau, l’Ingres du Musée Granet d’Aix), était assez intimidante.

Depuis des semaines, il n’avait été question que de mon départ. Maman, elle, mourait d’inquiétude mais ne disait presque rien. Stéphane avait envisagé de partir aussi, il était clair que nos intentions s’accordaient.

Nous revenions justement d’un séjour en Suisse, au printemps, sur les routes ventées vers Genève, Lucerne et Zurich, les lacs, Constance. J’y appris dans le silence des vallons la mort de Stravinsky un certain 6 Avril.

Stef aimait beaucoup les pays de montagnes. La Suisse de ce temps-là sacrifiait aussi, dans sa torpeur, au rêve et à l’ailleurs, comme une épidémie dans le calme de ses edelweiss.

Mais le printemps avait été houleux.

Madame Molinier, panthère protectrice, ne conçut pas même l’idée qu’il put s’éloigner seul vers des contrées où elle n’aurait plus aucune prise. Madame Molinier, insigne voyageuse avait pourtant depuis bien longtemps sacrifié Stéphane, avec son mari, sur l’autel des enivrants voyages autour du monde.

Mais deux ans plus tard Stéphane connaîtra (j’ai toujours su que c’était une compensation) les fastes de Shiraz et de Théhéran, main dans la main avec sa maman.

Je conçois d’autant plus quels durent être les tourments qui habitèrent sous fond d’orage et d’impuissance, les pensées de ma mère à l’idée de ce départ imminent pour un si long chemin.

Qu’elle dut finalement trancher en forme de Jugement de Salomon : « Mon fils, plutôt libre que de le castrer »

Le 10 Septembre, j’avais mon billet de train pour Paris. Je venais de finir ce stage à la Banque et maman m’avait accompagné au Port pour l’achat d’un sac de voyage. C’était un magasin d’outillage et de matériel pour les marins et les plaisanciers. On y trouvait aussi toutes sortes de vêtements, de cirés, de gros tissus de cotons ou de laines. Quand je le vis, dans un coin, dans ses épaisses mailles grossières de coton rugueux mais comme faites pour traverser les tempêtes et affronter Moby Dick, j’ai su que c’était ce sac qui m’accompagnerait. Il pouvait contenir un volume tel que je doute avoir pu le porter s’il eut été rempli complètement. Mais il avait une ancre marine, une vraie, une ancre comme en affichaient les marins, un tatouage qui décline l’activité à hauts risques et les expéditions lointaines. Je me prenais déjà à rêver d’embruns, de souffles marins et de dangers imminents. Je n’aurais pourtant jamais qu’à affronter des fleuves et des rivières paisibles. Mais, ce sac je le voulais grand, large, à la mesure de ce qui m’attendait.

Ma mère fut surprise d’un tel choix, mais c’était bien le moins important de tous les tracas qu’elle devait avoir en tête.

Cet énorme sac, d’un mètre cinquante de haut sur un diamètre de peut-être quatre vingt centimètres, n’embarquerait que deux pantalons, un léger et l’autre pour les parages possibles de l’Himalaya. Deux chemises comme on en portait ici en cette saison et une paire de baskets légères comme elles se faisaient aussi à cette époque, trois paires de chaussettes d’été, ce qui laissait largement de quoi voir venir et un appareil photos, presque un jouet, qui servait uniquement aux anniversaires et à de rares occasions, avec une pellicule de douze, prêt à dégainer. Nous n’étions pas entré encore dans l’ère des reportages frénétiques du tourisme de l’image sophistiquée. J’avais aussi une trousse pour les coups durs : un rouleau de gaze pour les pansements, quelques tricostérils pour petites blessures et des comprimés d’aspirine.

Le sac, en le regardant bien, semblait toujours vide. Ce qui faisait, qu’à proportion inverse de ce qu’il contenait, ma mère se faisait un sang d’encre.

« … Tu ne sortiras pas d’ici ! Je te dis que tu ne franchiras pas la porte de cette maison ! ». C’était mon père.

Comment avait-il pu croire, depuis ce temps, que cela n’avait pas été un jeu, un babillage stérile et inconséquent que ce projet vers les confins du monde.

Ma mère s’interposait, les yeux au ciel, dans une tragédie qu’aurait pu peindre Poussin, entre l’Enlèvement des Sabines et le Massacres des Innocents.

Le départ pour le bout du monde.

Sur le chemin de la gare ferroviaire, je n’ai pas souvenir qu’il ait fait beau. Je n’étais pas plus ému ni rendu plus sensible qu’un autre jour. C’était comme un prélude, comme ces fameux cuivres au prologue de l’Orfeo de Monteverdi qui sonnent dans les coulisses, annonçant que le spectacle va commencer, que l’action, le décor vont bientôt se planter sur scène.

Me revenaient les mélodies de l’été qui s’achevait, de ma relation éclair à Maria sur la petite colline de Magnan, et des petites musiques de nuits qui avaient égrené ce mois d’Août de foudre. … « Love her madly »

J’avais de manière entêtante le « Hyacinth House » épais et monochrome, martelant le rythme de l’acier sur les rails, et l’image démesurément grande de ce Morrisson inquiétant qui n’en finissait de mourir.

Paris était à moi pour quelques jours… « Jours tranquilles à Clichy » pensais-je… cette histoire d’Henry Miller qui transitait comme moi dans un Paris périphérique où cultiver une douce solitude, ses interminables bains dans la baignoire préludant aux grandes manœuvres des voluptés, dans des scènes à la Godard (car j’imaginais bien sûr l’auteur nu avec un chapeau de western sur la tête).

C’est chez Raymond Darbre, le beau-frère de l’oncle André que j’avais trouvé refuge dans le XX°. Un arrondissement plein de pavés. C’est souvent comme ça qu’on se fait une idée du Paris populaire. Des ruelles assez étroites aux étals de fruits et légumes, des pavés mouillés, un ciel gris, et un secret dans le cœur palpitant sous l’ardoise des toits d’une mansarde.

Depuis, les pavés se dépavent et les marchandes de fleurs s’y font rares.

En fait, chez Raymond c’était un peu plus large, et je pouvais y demeurer comme je le voulais. Il avait manqué la révolution des années précédentes mais gardait l’esprit à l’affût.

L’esprit large.

J’avais l’entière liberté de prendre mon brick à l’œuf ou mon sandwich au thon à l’extérieur, de flâner sur les boulevards, de perdre un temps fou dans les cafés à écrire des poèmes anticipant les larges fleuves que je ne manquerais pas de longer, enfin tout un univers, ici encore, qui préludait aux marées qui m’emporteraient bientôt.

Les après-midi de pluie j’avais aussi le Rimbaud de Henry Miller, et je regardais les fines gouttelettes tomber sur les vitres comme des larmes en serpentin, rendant celle-ci illisibles, avec un œil sur le Rimbaud et une vue trouble sur les pavés glissants.

Les états transitoires font partie des épopées, autant que le cœur même de l’aventure.

J’avais du temps.

Mon passeport ne serait prêt que dans une bonne dizaine de jours. Le Consulat des Indes se trouvait dans une ruelle calme, ombragée, et le personnel administratif anticipait déjà d’un aperçu de ses savoirs faire paperassiers sur le théâtre absurde qui se donne dans la fourmilière des métropoles indiennes.

Dix jours devant moi donc.

Gare du Nord. Un billet pour Amsterdam. Je suis toujours, comme dans un opéra baroque, avec un prologue lyrique qui atteste de la qualité de ce qui va suivre.  Une jeune espagnole , presque jolie, me souffle quelques conseils pour mon séjour. C’est fou le nombre de jeunes espagnoles que l’on rencontre à Amsterdam.

Acte I, Paris dans le doux gris des arrières saisons qui hésitent entre la fin de l’été et le petit ruissellement d’octobre qui s’annonce.

Acte suivant, Amsterdam. L’avantage du train c’est qu’on est à deux pas de la Place du Dam.

On n’a ensuite nullement besoin de trop s’excentrer. Nous ne sommes pas ici pour de la visite. Mais pour sentir déjà le frémissement des départs pour plus loin.

Du Dam :

Une portière de voiture claque violemment, un homme en sort, visiblement le père d’une jeune fille juchée là sur les marches de la fontaine. Il l’empoigne, la saisit avec des paroles que l’on n’entend pas, elle est déjà dans l’ombre à l’arrière du véhicule. Ils disparaissent. La jeune fille blonde, près de mois pose doucement sa main sur la mienne, la révolte silencieuse, contenue, et les cheveux qui sente ce doux parfum noir d’un vent libre.

Je pense à mon père.

Il suffit d’un périmètre, partant du Dam, qui propose, en forme d’étoiles, quelques échappées vers les rues et les canaux où le ciel se dédouble, ce qui donne l’impression de bénéficier d’un paysage à l’endroit et d’un autre à l’envers où il faut éviter de se plonger au risque de se perdre dans l’imaginaire.

J’avais ici comme un résumé de ce qui m’attendait dans les quartiers où séjournaient les européens à Bombay ou ailleurs. Une sorte de quintessence de l’attente et le préambule odorant et spirituel de ceux qui tracent le chemin balisé vers l’Orient. L’Orient d’ici, c’est le soir venu, la voûte du Paradiso, ses artifices nocturnes, ses paradis d’effluves musicales où une belle grande hollandaise me fit croire qu’elle m’avait aimé dans une vie précédente.

Après l’échec d’une tentative de percée éclair vers Lingen sur l’Ems qui se voulait une surprise pour Maria, je déambulais, le reste du temps, fantôme errant, entre les canaux et les quais du port aux navires qui soufflaient leurs larges poumons de fatigue.

J’avais récupéré dans les temps le passeport au Consulat, le visa pour six mois. D’où la légende qui viendra des « six mois

de séjour ». Il me fallait maintenant penser au billet d’avion. Ils n’étaient pas pensable d’envisager, comme aujourd’hui d’ailleurs, des billets sur des vols réguliers à tarifs prohibitifs. Les vols à bas coût s’appelaient les vols en charters. Je n’ai jamais connu la signification du mot, c’était des billets qui coûtaient simplement infiniment moins chers. Le low cost d’aujourd’hui.

Dix septième arrondissement, une entrée d’immeuble façon polar américain des années cinquante, sombre. Il ne s’agit pas vraisemblablement de la bonne adresse, c’est impossible. C’est pourtant bien le numéro indiqué, on est à deux pas du boulevard Pereire.

Je tenais cette adresse d’une personne sûre, digne de confiance.

La porte déjà, se tient de guingois. Cela ressemble vaguement à une entrée d’hôtel de passe.

Ça commence bien.

Je monte l’escalier large, c’est au premier étage. Il n’ y a pas d’ascenseur, l’immeuble est vieux, la façade négligée. Sur la porte gauche du palier, il y a bien une enseigne hâtivement renseignée aux caractères très serrés d’une « Agence de voyage Paris-Orient ». N’importe qui, n’importe quelle société indélicate aurait pu afficher une plaque de méchant plastique de cette sorte. Paris-Orient, évidemment, mais ça sentait l’arnaque, le mauvais faisan.

J’entre sans sonner, comme indiqué. Si on n’a pas à sonner, c’est qu’on veut mettre le client à l’aise. C’est donc que c’est fréquenté. Et les voyages en Orient ça se fréquente par milliers, par millions.

Le vestibule est sombre, il n’ y a personne. Je me disais que pour obtenir de tels tarifs, il fallait bien s’attendre à quelques surprises, à quelques sacrifices dans l’emballage des chose…

Derrière le comptoir, l’homme est grand, avec des lunettes rondes cerclées de métal, les longs cheveux en désordre. Il donne l’impression d’être le premier sur la liste des départs. Avec quelque chose de négligé dans tout ce que respire sa personne. Il me demande la destination, le jour envisagé du départ, enfin les renseignements nécessaires qu’on attend d’un séjour aux Indes.

A quelques mètres, une femme blonde qui n’avait pas les pieds sur terre, qui flottait déjà dans les airs, aux cheveux très longs et très épais semble prendre la même direction, et à la même date que moi. Je me sens plus rassuré, d’autant que près du guichet de l’autre côté, un homme d’un certain âge, peut-être la quarantaine, les cheveux presque complètement blancs et chauve sur le dessus, fait les mêmes démarches pour Bombay, Orly, telle heure, tel jour.

 

Voilà, je vous explique : vous avez à payer la moitié du billet aujourd’hui et je vous retrouverai à l’aéroport à l’heure de l’embarquement, pour régler l’autre moitié du billet qui sera validé par nos soins à la compagnie aérienne, comprenant les frais d’embarquement, les taxes aéroportuaires et de menus détails que nous pouvons vous évité.

 

En même temps il me tendit un coupon qui devait être l’attestation du paiement de la somme qu’on venait de me demander. 

  

Vous comprenez il s’agit d’un vol charter, les conditions d’attribution si avantageuses ne peuvent s’obtenir qu’en passant par une avance sur le billet. Il faut absolument qu’on soit sûr que l’avion sera complet pour la date en question. Si ce n’est le cas, tout le monde serait remboursé.

Mais ne vous inquiétez pas.

 

C’était ça le charter.

 

J’ai beau être d’un naturel prévenant et méfiant, un instinct m’a dit le plus simplement du monde de suivre la femme qui flottait dans les airs et le monsieur aux longs cheveux blancs chauve sur le dessus.

Il me restait maintenant quelques jours à vaquer ici, sans plus aucune contrainte, juste à dériver, peut-être même à apprécier cette incise faite d’un répit et d’une coulée de matinées et d’après-midi dans les ors de cet automne qui hésitait toujours entre la mort annoncée de l’été et la plongée avancée vers les premières pluies de saison. C’était le doux moment de la nonchalance.

C’est au quartier latin que je passais le plus clair de mon temps, avec ses rues étroites, parfois tortueuses, ses enseignes que je croyais toute médiévales, enclavées par les boulevard Saint Michel d’une part, Saint Germain de l’autre. J’aimais la fontaine à l’angle de Saint Michel qui faisait face à la librairie Gibert. Les noms de rues évoquaient parfois Villon, j’avais en tête quelque ballade désespérée entre deux averses qui me faisaient me réfugier dans un bistro. C’était le moment de griffonner des poèmes inspirés par de belles femmes, des femmes inaccessibles et solitaires, des femmes qui ne manqueraient pas d’apparaître au coin de la rue. Peut-être la femme blonde qui n’avait plus les pieds sur terre. Il fallait bien qu’elle ait une existence réelle dans cette grande ville bleue.

Le taxi m’avait laissé à Orly. Restait à trouver le quai d’embarquement, le lieu de rendez-vous de tous ceux concernés par le vol X à destination de Bombay. Et puis le grand aux lunettes cerclées et aux cheveux fous avait dit qu’il serait personnellement là pour distribuer les billets et nous souhaiter bon séjour.

J’ai attendu longtemps, cela paraissait interminable. Je ne voyais personne, j’étais sûrement en avance comme souvent dans mes rendez-vous, que je les anticipe toujours plus qu’il n’en faut pour avoir à m’impatienter parfois jusqu’à l’angoisse.

C’est là seulement que j’ai mesuré, à la fois le désir que j’avais de franchir le ciel, de faire ce vol d’aigle, loin, très loin, peut être comme celle qui flottait déjà dans les airs, et l’extrême imprudence de m’être mis en situation délicate.

J’entendais les appels des hôtesses, de leur voix d’ailleurs qui annonçaient les départs, les arrivées. D’Istanbul, de Montréal, de Moscou et de tous les coins du monde.

Dans les aéroports on est de partout et on est déjà nulle part. C’est un peu le sentiment que j’éprouvais durant ce temps d’intense solitude, mon gros balluchon marin flambant neuf aux pieds, avec son ancre qui ne s’accrochait plus à rien, dont je me demandais si finalement il n’était pas trop grand dans ce moment même d’extrême incertitude. Autant il me paraissait grand que je me sentais ridiculement petit. Comme le poids certain de ma folie.

Je jouais, du moins les jeux étaient faits, toute les illusions de ces deux dernières années.

Et si le voyage s’arrêtait là. Si tout n’avait été programmé pour que la farce prenne fin de cette façon ?

Et puis je vis, sur une des nombreuses rangées de sièges près de la grande baie vitrée donnant sur le tarmac, la chevelure d’or et les lunettes noires, la femme qui volait déjà dans les airs. Jamais je ne l’aurais tant aimée de m’avoir arraché à toutes ces affres d’inquiétude. Et je ne tardais plus à voir arriver d’un pas lent comme cherchant à reconnaître lui-aussi quelque personne de chez Paris Orient, le monsieur aux cheveux blancs et presque chauve sur le dessus !

Je n’étais donc plus seul…

Nous avons échangé quelques banalités concernant le vol, les billets, la température qu’il faisait, l’anxiété que chacun avait ressenti et qui maintenant se dissipait tout à fait quand le monsieur de l’agence, aux lunettes cerclées et aux cheveux fous, méconnaissable, en costume blanc comme un maître de cérémonie, nous sourit et nous pria de nous grouper autour de lui.

 

Voici vos billets. Le vol d’aujourd’hui n’a eu aucun mal à remplir l’avion. Je vous souhaite un bon vol et un excellent séjour.

Maintenant c’est l’Acte II. (Ou l’Acte Préalable comme dans Alexandre Scriabine qui, dans la folle grandeur de ses visions prophétiques, espérait faire se rejoindre sur la scène toutes les formes d’art qui parlent de l’avenir des sens).

L’après-midi s’achevait, nous allions vers un crépuscule de feu comme en en voit avec un peu de chance en cette saison douloureuse pour l’âme. Il n’y avait pas plus d’une demie heure que le vol s’était élancé que déjà je sentais qu’il perdait de l’altitude et que sans aucun doute il descendait.

Bientôt, à ma grande surprise je vis très nettement dans un croisement de faisceaux jaunes braqués sur lui, l’Acropole sur sa colline. Jamais je n’avais vu pareil enchantement. La colline semblait avoir été construite pour hisser l’esprit de toute l’Antiquité sur ses épaules, dans un vague désert de caillasses et de ronces qu’on devinait, qui rendait encore plus solitaire et dépouillé de toute inutilité ce monument de géométrie qui condensait toute les perfections auxquelles les humains rêvent.

J’eus l’impression que l’histoire s’accélérait, que je me trouvais en avance d’un an sur les bancs de ma première année de philosophie.

C’était la première escale, et pour une première incursion en Grèce, c’est dans le forclos de la salle de transit que je  passerais les deux heures qui allaient suivre, le temps que le noir de la nuit envahisse  complètement le ciel. Remontant vers celui-ci, l’impeccable masse de pierre donnait maintenant un jaune plus saturé  et les arêtes de ses angles, ses piliers, prenaient plus encore le relief rythmé d’un vaisseau échoué sur les rivages oubliés de la sagesse.

Je ne sais comment on dort dans l’avion, je ne sais si j’ai dormi.

Quand je me suis réveillé pourtant, au travers du hublot, il y avait les lumières de l’aéroport qui clignotaient. L’avion avançait doucement, il s’était posé quelque part dans la nuit. Je ressentais la nuit surtout parce que les paupières commençaient à brûler de fatigue.

C’était Bagdad.

Deux heure du matin. Etre à Bagdad devrait réveiller des fantaisies dans la mémoires. Je ne verrais rien d’autre qu’une méchante salle d’attente faiblement éclairée comme pour prolonger nos envies de dormir. Il n’y avait que peu de monde, peut-être étions nous les seuls passagers dans cet aéroport, de ce vol qui n’épargnait pas les surprises. Je rêvais, à défaut de retrouver le sommeil, couché sur une banquette de pierre, au « voleur de Bagdad » en me reprochant de ne plus me souvenir de l’histoire.

Bagdad sans l’avoir vue est une ville qui , dans l’imaginaire ne concernait que le merveilleux, ce qui relève du passé de mon enfance et puis Bagdad qui, quelques décennies plus tard, fera parler d’elle pour des raisons autrement moins féeriques. Je me trouvais donc dans ce milieu de l’Histoire où la ville inaccessible dans ces circonstances s’avérait m’échapper plus encore, entre un passé de contes et légendes et un futur sur fond de guerre que je ne pouvais encore connaître. Je ne connus donc cette nuit-là que le néant de Bagdad.

Le jour était maintenant tellement levé que la lumière semblait envahir la carlingue. De mon hublot il était à peine possible d’ouvrir les yeux. Tout au loin, la chaleur mangeait les reliefs. Des ondes et des vapeurs faisaient des anamorphoses sur la piste d’atterrissage. Il devait bien faire cinquante degrés. L’avion était immobile.

Le plan de vol nous apprit que nous étions à Bahrain.

Bahrain veut dire entre les deux mers . J’étais donc sur le Golfe Persique, enfermé pour quelques heures dans un avion qui ne donnait à voir que le bout de la piste d’atterrissage, et encore, dans la déformation de ses lignes et de ses formes, un mirage dansant sa danse du ventre, laissant l’imagination croire qu’il se désintègrerait, dévoré bientôt de son propre feu.

Les heures en vol sont longues. Je n’avais jusqu’à présent pas fait attention à mon environnement. Je n’avais pas même remarqué la grande discrétion du passager qui me tenait lieu de voisin, sinon qu’il devait à peine être plus âgé que moi, qu’il portait au revers d’une veste très foncée, une petite croix qui laissait supposer que c’était un ecclésiastique. Je ne sais si c’est lui ou moi qui adressa le premier la parole à l’autre.

Il allait au Sud de Bombay, à Poona, retrouver une fraternité catholique dans laquelle il avait déjà séjourné.

C’est lui qui a commencé :

 

Et où vas-tu ?

Bombay, c’est  Bombay ma première étape.

Tu as déjà ton hôtel ?

Non, je verrais bien.

Tu sais la ville est immense, on arrivera en fin de journée demain. Tu as un plan de la ville, du pays ?

Non…

 

C’est ainsi que je réalisais que bien que le sac soit désespérément vide, j’avais même négligé de prendre la moindre carte générale du pays. Pas plus qu’une carte de Bombay. Le petit séminariste qui se voulut rassurant glissa ainsi une carte dans ma manche après m’avoir dit de me rendre si possible près du quartier de Colaba où séjournaient les gens du voyage, les hippies et tous ces occidentaux faisant, comme du temps des anglais, une sorte de club privilégié d’un autre ordre. Bien que le petit séminariste n’ait que vaguement fait allusion à ces chapelets d’occidentaux en mal de soi, d’un autre que lui je me serais offusqué.

Les escales, les transits, rapprochent les voyageurs à chaque étape. La femme qui flottait dans les airs me souriait à chacun de ses déplacements vers le fond du fuselage, l’homme aux cheveux blancs chauve au milieu jouait aux échecs avec un de ses voisins et me lançait des regards complices sans que je participe à quoi que ce fut de la partie.

Il restait une ultime escale au Pakistan. C’était peut-être le même matin qui a suivi le Golfe Persique.

L’étape de Karachi.

Cette étape là était comme une manière de se dégourdir les jambes. Nous avions sept heures à ne rien faire, mais pour la première fois, il était possible de sortir de l’enceinte de l’aéroport.

D’abord tout avait évolué dans l’air. Ca sentait le désert. Comme une vapeur enveloppante et légèrement odorante de quelque chose saturée de sec, et les reliefs donnaient l’impression qu’on pouvait voir plus loin, ce que doive ressentir ceux qui découvrent le contour et la profondeur réelle d’un paysage après avoir adopté des lunettes qui faisait défaut auparavant. Tout semblait être taillé à la serpe, à grand coup d’un vent rude et profond, de ceux d’après l’orage.

Un air de liberté flottait dans le groupe où l’on commençait à connaître le prénom des uns et des autres.

Les jeux d’échecs se poursuivirent pour certains sur des guéridons dans l’immense hall à peu près déserté de l’aéroport.

J’appris que certaines parties, particulièrement élaborées portaient des noms, comme « l’ouverture Cézanne », « la van Gogh ».

La femme qui flottait dans les airs marchait lentement vers une sorte de station de taxis composée exclusivement de jeeps poussiéreuses et marquées d’inscriptions blanches sur leurs flancs.

 

Tu m’accompagnerais en ville, nous avons du temps devant nous ?

 

La femme qui flottait dans les airs et qui avait perdu l’usage de poser les pieds sur terre, avait maintenant un sabre à la main, et comme pour le passage du pont d’Arcole, j’étais invité à franchir avec elle les étroits goulets qui se présentaient dès la sortie de notre enceinte vers les défilés rocheux que je voyais dans les premiers escarpements de montagnes tout au loin.

 

De combien de temps on peut disposer ?

On a bien le temps.

 

Il suffisait de se munir d’une sorte de passe à présenter à la sortie, de même qu’on le remettrait en revenant à l’aéroport.

La jeep s’évertuait à amortir le revêtement du chemin en terre battue mais les secousses étaient inévitables malgré le soin que semblait prendre le chauffeur improvisé. Les taxis en fait n’en étaient pas, il s’agissait de se ranger avec ces jeeps sécurisantes au bord d’un trottoir à la sortie de l’aéroport pour que les voyageurs soit tentés par une promenade aux environs. Et il y avait ainsi une dizaine de ces chauffeurs qui attendaient, sous près de quarante degrés à l’ombre.

En quittant la zone internationale aéroportuaire, l’habitat aux abords des routes qui menaient vers la ville était de terre cuite et certaines maisons n’avaient pas de porte, certaines n’avaient qu’une partie de toit. Les maisons sentaient la terre, comme après de longues pluies, un goût de terre profonde qui rentre dans la bouche, qui imprègne l’air environnant.

Puis le chemin s’est rétréci, on pouvait presque voir l’intérieur de certaines bâtisses, des fillettes sortaient sur le pas des portes et semblaient avoir toujours eu cette curiosité d’accueillir avec un geste du bras les visiteurs qui passaient devant chez elles.

 

Nous allons prendre un verre dès qu’on pourra, il fait une chaleur insupportable.

 

La femme aux cheveux blonds flottait très haut dans le ciel de Karachi, l’étendard conquérant, elle semblait connaître les lieux. Elle me dit être déjà passée par cette lointaine banlieue à la terre flétrie, que ce n’était pas la première fois qu’elle venait, que son mari l’attendait à Bombay, qu’il était en affaire dans la région. Je n’osais en demander plus.

 

Les chemins caillouteux nous menèrent vers de plus en plus de ces maisons basses, plus resserrées et maintenant tellement proches les unes des autres que l’ombre venait s’arc bouter au dessus d’elles et faisait un tapis sombre aux endroits où passait le véhicule. La femme connaissait le chemin, j’en étais presque sûr, puisque à l’intersection d’une bâtisse donnant sur une placette, on vit surgir un superbe minaret comme une torche d’ocre sombre sous le soleil. Instinctivement le chauffeur ralentit et nous descendîmes. Il y avait de quoi se rafraîchir dans une maison basse avec une enseigne illisible où deux chaises se trouvaient contre un mur à l’intérieur, bien à l’ombre.

Le minaret avait des dentelures rythmées à son sommet suivant la circularité d’une coursive étroite où le muezzin devait envoyer à heures précises son appel à la prière qui déchirait l’espace jusqu’à très loin dans les ciels.

Nous sommes restés dans cette ombre quelques temps, rafraîchis à l’abri des morsures de la lumière.

La femme volait dans les airs, bien au-dessus des quelques oiseaux noirs qui tournaient autour de la place, elle était blonde, elle était belle, je savais que dans quelques heures elle ne serait plus pour moi qu’une image au dessus de Karachi.

L’avion descendait maintenant assez fortement. On avait rempli des formalités sanitaires, des questionnaires concernant notre lieu de séjour ( !?), la durée, et tout un tas de détails sur le pourquoi de notre destination. L’avion fit une large boucle dans le ciel, et quelques minutes plus tard nous étions sur la terre ferme, à Bombay.

Les Indes étaient là, le sol tremblait sous les pieds, un monde neuf se dessinait totalement étranger à ma présence, que je ressentis pour la première fois depuis le départ une solitude grande comme ce soleil qui faisait face à la baie vitrée où nous pénétrions pour les formalités d’arrivée.

Les passagers de l’avion s’évanouissaient dans des directions diverses à mesure qu’on se fondait dans le gros de la foule, quelques au revoir furtifs, quelques signes de la main…

Ce n’était pas un soleil, mais une roue, celle de la vie et de la mort.

Une immense orange comme une roue de Luna Park, aussi grande qu’elle, qui vibrait de tous les feux d’un crépuscule chantant le raga des tumultes.

La première chose qui vous touche la peau, qui ne partira que quand le voyage aura pris fin, c’est l’odeur des siècles montée de profondeurs grandioses.

De ces siècles venaient les safrans et les encens flétris jusqu’à l’écœurement, mêlés à l’humidité de la ville proche de la mer, saturée d’un mauvais iode et de nuages rougeoyant grossis de pluie à venir.

Des hommes portaient des turbans tellement généreux que j’aurais pu croire que c’était des draps entiers qui avaient servi à s’ensaucissonner autant au-dessus de la tête. Des barbus passaient avec l’air inquiet et l’œil sévère. C’était surtout des chauffeurs de taxis. En tous sens s’agitaient des porteurs de bagages, maigres, dont on n’imaginait pas qu’ils pussent mouvoir des chariots à longs bras qu’ils maniaient avec la force de géants.

J’avais du mal à respirer, tant à cause des parfums âcres que par la tension enfin relâchée de l’appréhension d’un monde nouveau. J’y étais maintenant. Mais comme perdu dans le siphon aspirant de la masse compacte de la foule, des bruits et des dissonances, des couleurs pareilles aux safran et aux encens qui tournaient la tête.

Les indiens paraissaient m’ignorer, ils allaient pareils à n’importe quelle ruche humaine vers leur aveugle marche en avant. Les femmes ne souriaient pas, j’aurais aimé du moins rencontrer une douceur de visage ou un regard attendu, mais j’étais seul.

Le taxi longeait la baie. Comme souvent, par le jeu des analogies, je m’accrochais à des choses que je connaissais, à cette anse familière au bord de la mer, à cette Baie des Anges que je me pris à aimer comme jamais.

La nuit descendait, le feu du soleil se cachait, se limitant maintenant à des taches parsemant le ciel d’un orangé saturé dans les grappes de nuages chargés de pluies lourdes.

Je pensais au petit séminariste. J’avais sous les yeux la carte de la ville, je suivais, de la courbe que faisaient le long de ce bord de mer, les jalons espaçant les éclairages publics qui allaient très loin vers l’horizon jusqu’à disparaître du paysage. L’angle de la baie ici me semblait plus ouvert et plus long, interminable, que les 115° de notre baie des anges. En plus noire, en plus mouillée, bien que le ciel ne fut pas encore descendu sur nous.

 

    –  Colaba ?

    –   Yes mister, Colaba

Hôtel Stiffles. Je n’eus pas même à choisir mon hôtel. Sans un mot, le chauffeur me mena dans des rues, puis celles-ci devenant presque des ruelles, dans un quartier non loin du rivage qu’on venait de quitter. C’était assez sombre, mais je vis des arbres, cela me parut assez humain, mais suintant de ce noir qui caractérise tout ce que touche Bombay. Il s’arrêta, se tournant vers moi, faisant comprendre qu’on était rendu. Hôtel Stiffles.

Colaba Causeway. L’adresse me manque…

Bien sûr l’hôtel était branlant, les escaliers menant à un couloir sombre paraissait avoir passé une nuit blanche, les marches portant les marques d’une ivresse qui faisaient tituber les personnes qui les empruntaient. Malgré tout, je parvins à la chambre. Il y avait deux lits, une large fenêtre qui donnait maintenant sur la nuit tombée.

Et puis, sur l’un des deux lits il y avait déjà quelqu’un, la tête rase, qui dormait tout habillé sous un drap sombre. Il portait encore ses lunettes rondes sur un visage fatigué. Ce qui m’intrigua, ce n’est pas tant qu’il y eut un lit occupé dans ma « single room », mais que les deux verres des lunettes de l’individu fussent brisés et qu’il les porta en dormant. Ce qui donnait l’impression qu’il s’était endormi avec du givre sur le carreau des lunettes. Il était en effet transis de froid. Il avait la bouche légèrement ouverte et crispée.

Je m’endormis sans plus penser à rien. Au réveil, le lit de l’occupant de l’autre côté de la chambre était vide et défait.

Bombay brillait d’un plein soleil, d’une lumière franche, ce qui sera une chance aujourd’hui, la queue de la mousson d’été étant à peine à sa fin, ce qui me permit de voir le quartier de façon un peu plus souriante que la veille.

Je ne supportais plus mes vêtements, trop lourds, fatigués des vingt quatre heures passées dans l’inconfort de l’avion. Je me faisais l’effet de m’être trompé de saison tant les tissus fripés et inadéquats étaient raidis et comme prématurément usés.

A la première boutique au coin de la rue, dans une sorte de bazar où l’on aurait trouvé tout ce qui est inutile, je me fis vêtir de blanc. De la tête aux pieds. Je ne gardais que les tennis légers et remplaçais le peu qu’il y avait dans le sac immense, par un pantalon de coton plus léger que des duvets de libellules, d’une chemise blanche flottante sans couture et sans boutonnage. Le blanc semblait purifier ma fatigue. J’avais l’air d’un parfait indien anonyme. Sinon que déjà je sentais les regards directs qui me dévisageaient avec une curiosité légèrement inquiète, (les femmes ne regardant pas les hommes, ou si subtilement qu’elles ne laissent jamais rien paraître). C’est la première fois que je ressentais cette étrange sentiment d’être perçu comme venant de loin, d’une terre que ceux-là ne pouvaient imaginer.

Je longeais les rues jusqu’à ce que la faim, dont je ne m’étais pas soucié depuis le départ, me fit entrer dans un minuscule endroit odorant (était-ce un restaurant ?) qui ressemblait plutôt à une simple cuisine d’intérieur improvisée de trois tables où mangeait déjà un vieil homme silencieux. Je ne sais ce que j’ai commandé, parlant dans un anglais encore peu huilé par le peu d’usage que j’en avais fait jusque là, quand on me servit un simple plat de riz en sauce aux petits pois et au poulet. Cela ne ressemblait en rien à ce que l’on trouve habituellement dans les indiens de chez nous. Les épices peut-être, moins familières que nos currys basiques. La simplicité et surtout la limpidité de ce que je voyais dans les assiettes de mes voisins semblait avoir été confectionné par les meilleurs soins d’une vénérable mère de famille, sans chichis d’aucune sorte. Je déjeunais ainsi silencieusement, ce que je crois n’avoir fait depuis plusieurs jours, de ces plats qui seront bientôt mon quotidien de cumins et de currys, de galettes noires et de feuilles de manguier où roulaient des jus sombres et épais.

Avec toujours le parfum de ces épices, dans les rues, les jardins, les lieux de prière.

Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir.

Dans le ciel indien s’est renversé un plein bocal de senteurs lancés par les mille bras de Shiva.

Bombay reçoit le soleil, mais se complait dans la noirceur. D’abord le ciel n’y est pas encore stable, la mousson d’été traîne ses dômes d’azurs incertains de nuages, et la ville semble avoir gardé les traces de quelques blessures indélébiles de rancunes physiques contre une croissance qui aurait été tumultueuse comme les poussées d’adolescence fulgurantes occasionnent des douleurs sur certaines articulations. Peut-être est-ce ce poids de l’Histoire qui garderait des balafres d’un temps de poussées tectoniques d’un vieux développement contrarié par la période anglaise dont on veut voiler pudiquement les jalons architecturaux et les percées vers les quartiers nouveaux développés du temps de leur présence et qu’on négligerait, plus par ce désir inconscient d’oublier l’époque de la colonisation, que par rejet véritable de ces témoignages ?

Aujourd’hui c’était soleil, mais tout indique que celui-ci ne résiste jamais à la charge de noirceur, de plaies naturelles qui entaillent la ville et ne lavent de ses clartés comme il le fait dans les cités généralement nettoyées par le retour d’un beau ciel.

Les rues du quartier proche du musée Prince de Galles alternent entre les beaux vestiges des bâtiments officiels pétrifiés et les maisons basses serrées comme des grappes de pierres et de chaux dans leur misère, offrant des effluves de senteurs rances et viciées dans tout le labyrinthe de ces quartiers d’extrême vitalité.

On peut ainsi marcher dans ces dédales jusqu’à l’écoeurement. Jusqu’à la saturation des couleurs dansant dans les voiles et les saris des femmes, les devantures et les étalages des boutiques, les bouches des maisons qui laissent voir le noir de leur entrée entre-baillant sur quelque mystère glauque tapissé à l’ombre immémoriale de désolation sans soleil.

Parfois, à une fenêtre, un visage furtif apparaît dans le fond obscur d’une maison pour y pendre au balcon, un linge, arroser une fleur qui s’y serait égarée.

Et puis ces bigarrures sont doublées de l’anarchie des sons du grouillis des rickshaws, des pétrolettes et des tympans de vélo, les voitures n’ayant rarement accès à ces marchés et à ces ruches humaines.

De gros nuages s’amoncellent, gras et pesants. J’avais jusqu’à présent payé mes quelques premières dépenses avec les roupies obtenues au change de la banque de l’aéroport. Il me fallait maintenant des sommes qui me permettraient de tenir plusieurs jours sinon une grande partie de mon temps à Bombay.

Le change aux banques était beaucoup moins intéressant que les transactions proposées par des rabatteurs à même la rue. Beaucoup plus intéressant.

C’était bien sûr le risque à prendre.

Il n’est pas rare de voir au coin d’une rue un adolescent qui vous aborde. Lequel vous indique quelqu’un qui vous attend dans un lieu tranquille et discret. C’est souvent un autre adolescent qui proposera un change de dollars à un taux évidemment impraticable dans les banques.

Ici ce n’est pas le marché du cannabis qui se couvre dans la clandestinité mais la transaction du dollar.

D’abord le dollar américain pour lequel on ne discute pas, puis rarement le canadien. Le franc suisse est assez prisé, puis ensuite le franc français.

J’avais pour moitié des dollars et des francs.

L’opération se fait presque souvent à l’ombre d’une arrière boutique.

Dans l’inconscience et l’insolence de mes dix neuf ans, je ne pensais pas qu’on eut pu me trancher la gorge, ou tout au moins me dépouiller facilement. J’avais toujours pensé, chaque fois qu’il était nécessaire de réaliser ces changes, que justement cette jeunesse insolente, mon vestimentaire complice de leur mode de vie, et une assurance que je croyais savoir afficher, désarmeraient les vieux renards d’arrière boutiques.

Cent dollars, dix milles roupies … Changé à seize, changé à quinze …

Cela dépendait des jours et des lieux.

Toute une petite Bourse de rue, une City à ciel ouvert, ou plutôt de cavernes d’Ali Baba obscures, d’arrière boutique dans la pénombre des pièces de draps vendus au mètre, des bibelots criards, des objets inutiles pour le rêve des pauvres, des bouddhas de verroterie, ventrus comme l’opulence enrobée de l’enturbanné sourcilleux qui maniait les billets avec un bruit furtif et mat des doigts sur le papier, plus sûr qu’un distributeur automatique.

Les codes et les modes d’approche de ces opérations de l’ombre s’apprenaient facilement.

Le soir descendait. Je commençais à bien connaître Joseph, le petit chrétien rabatteur, quand il me fallait changer quelques dollars. J’avais confiance et je n’eus pas à m’en plaindre.

Par sécurité je ne m’embarrassais pas de superflu et ne montrais aucun signe ostensible de valeurs qui eussent donné de mauvaises idées lorsque j’étais dans les rues.

L’argent était placé dans ma ceinture fendue par l’intérieur, faisant un couloir à tous ces billets qui se fondaient, plats et lisses, sans qu’on les y soupçonne à cet endroit, refermé par une fermeture éclair.

Les nuages qui avaient menacé le soir de mon arrivée étaient maintenant sur nos têtes, grondants et sourds. J’eus à peine le temps de saluer et de remercier le petit Joseph que les premiers œufs de caille descendaient du ciel, d’abord espacés les uns des autres, au point qu’on aurait pu s’ingénier à passer  entre les gouttes, puis en déluge, serrés, qu’on ne voyait goutte quand le gros du nuage creva son trop plein. Il libérait pourtant une lumière blanche qu’on ne savait trop si c’était la profusion des quantités d’eau qui éclaircissaient notre espace comme du cristal en morceaux ou si la foudre elle-même se mêlait en torsade à la furie de cette fin de mousson.

Je comprenais les images des déluges tombés sur le Bengla Desh, quand Calcutta plongeait dans ses boues, ses désolations et sa misère durant des semaines d’agonie.

Pour ne pas me retrouver dans la chambre à l’homme au givre sur les lunettes, j’avais demandé à ce qu’on me change de chambre. J’étais maintenant de l’autre côté du couloir, plus animé par la présence des va et vient de canadiens qui avaient mobilisé trois chambres se succédant, contiguë à la mienne. J’étais rassuré.

Je fis assez vite connaissance avec celui qui me parut le plus jeune d’entre eux. Je ne sais plus son nom. Son français était aussi mauvais que mon anglais de dix ans d’apprentissage au lycée. Ils étaient de Toronto ou même de plus enfoncé encore en Colombie britannique. Donc, ce n’était pas la mentalité francophile des Québécois, mais j’étais plus serein dans mon isolement. On passait de chambre en chambre avec facilité.

L’hôtel était, on pourrait dire, conçu pour ces occidentaux improbables et accoutrés de tuniques et de frous frous faisant plus oriental que les maharadjhas , qui allaient et venaient depuis une décennie pour des raisons diverses, dont les deux premières résumaient le mouvement qui s’était emparé de la jeunesse en mal de l’occident, de ses questions dont on ne se satisfaisait pas des réponses, et qui drainaient ceux qui lisaient les Upanisads ou les sentences de la Bhagavadad-Gita, des méditations sur les vides sidéraux de l’égoïsme des humains, et les autres, prosaïquement à la recherche de la défonce facile comme les chercheurs d’or en d’autres temps.

Entre les deux, je ne me situais plus. J’étais là parce que durant deux années j’avais été bercé par ces appels lointains dont on parlait avec Stef surtout.  Madame Molinier connaissait tant de lieux dans le monde, d’escales et de havres où les houles et les vents des larges passaient comme des baumes sur les chevelures, mais aussi dans les cœurs qui se façonnent sur le mode du départ.

C’était le second soir, peut-être le suivant. La jeep s’arrêta devant une des ces maisons écaillées et mangées de suie. La ruelle était sombre, les éclairages si faibles qu’on apercevait à peine les corps gisants le long des murs, sur peut-être toute la longueur interminable de la ruelle. Depuis qu’on avait passé l’angle de la rue, des masses informes d’humains étaient à même le sol comme passées à la fusillade tant la position des corps était relâchée dans l’attitude du sommeil ou de l’abandon de soi.

Je n’osais demander au canadien où nous étions. Certainement loin de Colaba. Les maisons avaient commencé leur effrayant défilé de lèpres et d’aspects cauchemardesques sur le fond gris et sale du ciel opaque. Une vraie nuit de Bombay me disais-je. A mesure que nous approchions de l’adresse recherchée, les paroles s’étaient faites rares, la nuit descendue et les rues s’étaient désertifiées. C’était une banlieue abandonnée du monde. Les corps seuls commençaient par petites grappes leur ballet immobile de ces sommeils de mort jusqu’à la ruelle effrayante où la jeep ralentit et qu’on s’arrêta devant la maison.  

Une nuit de brute s’était installée dans cette grande pièce unique, où les ombres étaient éclairés faiblement par une lampe pour chacune d’entre elles, comme celles que rendent les lumières des abats jours. Face à moi, un homme couché sur une litière étroite au matelas éventré, le visage aux dessous des yeux bouffis de crevasses,  laissait paraître une absence au monde comme une surdité de tout le corps, quand on m’indiqua d’un geste ma banquette, identique à toutes les autres où les ombres d’une dizaine de fantômes, pareils à celui que j’étais maintenant avec ma petite lumière sous les volutes d’un voile de fumée qu’aurait pu seul trancher un couteau.

L’odeur de l’opium brûlé passait par des stades successifs d’huile saturée, de soufre et de relents de fleurs vénéneuses, de fougères de pancréas fatigué, toute une mosaïque d’un orgue de parfumeur enténébrant de senteurs acres d’irruption de camphre et de plantes oxydées, l’odeur éruptive et doucereuse,  labyrinthique, agissant sur mon olfaction comme une robe soyeuse portée par la Dame de Shangaï dans sa danse consumée de poison noir et de ténèbres.

J’étais pétrifié et laissais près de moi la longue pipe de terre cuite brûlante et regardais avec une horreur silencieuse et calme, la torpeur à gestes lents et comme ralentis par un sang de paralysie, les moindres mouvements des fumeurs d’opium. Dès le premier jour dans ce Bombay des noirs et blancs de l’âme, je me vis donc plongé dans les limbes de ces enfers domestiqués par des milliers d’années d’immobilité flétrie et de paradis d’amnésie.

Les canadiens avaient l’air de connaître bien ce séjour des cauchemars. Je les vis s’évanouir parmi les autres ombres, et le temps me parut infiniment long.

Je m’aperçus que l’endroit où nous étions donnait sur une partie du ciel, le toit ayant croulé en certains endroits, et les étoiles brillaient au-dessus de nous se confondant avec ces impassibles léthargies de mort.

La mousson traînait ses dernières pluies, les rares moment de soleil coloraient un peu le bord de mer où je paressais près du Gate of India. Il ressemblait à un arc de triomphe une fois sous l’arche monumentale où s’engouffrait l’air frais de la mer. Les mêmes corps de misère dormaient lourdement à n’importe quelle heure du jour et peut-être de la nuit, à l’abri du monument, caressés par les souffles larges qui se fondaient déjà dans la moiteur de la ville.

Je garde une photographie de la pointe de ce bord de mer avec un charmeur de serpent accroupi et son naja docile qui sortait en érection nonchalante de son panier, sans même prendre l’air de me défier.

Je déambulais dans les larges avenues, ponctuées par les klaxons, ceux-ci et eux seuls faisant en fait avancer les véhicules.

Lorsque les indiens veulent accélérer ou se dépêcher avant que les feux ne passent au rouge, il suffit d’accélérer la cadence du klaxon, en répétant par petites saccades, en double croches, le son du klaxon. Si un gigantesque embouteillage se produit, les véhicules piégés dans leur file d’attente, klaxonnent de concert afin de déboucher la situation. Si l’on roule à trente à l’heure la fréquence du klaxon sera de trente coup par minute, si l’on veut aller plus vite il suffit de passer à quatre vingt coups et ainsi de suite.

Invocation des mille bras de Shiva…

Le chemin le plus court n’étant pas celui de la sagesse, pas plus que celui de la raison, il n’est pas rare de voir un véhicule utiliser la largeur complète d’une chaussée pour accéder sur l’avenue rectiligne à l’autre extrémité de l’avenue.

Comme une ivresse de la conduite.

De même que l’indien qui dit oui, fait un mystérieux mouvement  d’ondulation de la tête à la manière du roulis d’un navire. Ce qui dans la sémiologie psychologique de nos signifiant occidentaux est à mi chemin de notre non.

L’indien se caractérisant ainsi comme l’homme du peut-être.

Je déambulais donc par les quelques journées où la pluie ne ternissait pas plus encore les murs balafrés de suies indélébiles les rues grises aux arbres maigres des environs du Musée Prince de Galles. J’y pénétrais pour une visite timide de la statuaire antique, des stèles de diverses divinités, ne reconnaissant que les principales d’entre elles, et m’extasiant devant les ondulations des fées antiques dans leurs contorsions, de celles qu’évitent les femmes de la ville qui gardent généralement le port et le voile de tête bien posé, les pas petits et le haut du corps à l’écoute de l’image de dignité convenue que se donnent la fille ou l’épouse indienne.

Lorsque la pluie prenait le dessus sur le rythme du jour, que l’immense tristesse des harmonie des gris et des délavés imprégnaient l’humeur environnante, je m’installais sur la longue coursive de l’hôtel sous le auvent qui m’abritait des dernières marges de la mousson, et je rédigeais par le menu mes états d’âme à destination de mes parents sur des aérogrammes fins et léger, les aérogrammes filant plus vite que le vent, où je minimisais les misères du monde qui s’abattaient ici.

Et puis un matin j’eus un fort mal de gorge. Durant cette mousson qui n’en finissait pas, à l’image de nos mois de Mars, avec l’alternance des ondées et des réapparitions de soleil, on ne pouvait qu’attraper les miasmes et les dernières traces des tiédeurs humides du ciel.

Je vis mon visage dans un miroir du salon de l’hôtel et je reconnus une fatigue certaine.

Dans la journée je sentis que mon cou avait enflé, sans pour autant présenter de douleurs trop aiguës, sinon une bien naturelle difficulté à déglutir. Jusqu’au soir où l’ami canadien me conseilla des gargarismes pour nettoyer tout ça.

Je sentais les ganglions faire leur travail.

J’avais tellement enflé que le creux maxillaire faisant un angle sur le cou n’était plus marqué, faisant de celui-ci un tronc horrible par deux sortes de goitres latéraux, ne laissant plus distinguer les mâchoires. Il m’était difficile de manger, il devenait difficile de rester ainsi. Le mal pouvait évoluer dans le sens de quelque chose de pire.

J’en eu soudain assez de Bombay sur laquelle je reportais tous les maux et les tristesses que je mettais sur le compte d’un climat et de la tentaculaire chape de grisaille qui me dévorerait bientôt.

J’en eu vraiment assez, que dès le lendemain je pris un billet pour New Delhi.

Je dis adieu aux canadiens, aux virées en jeep, et fus résolu de quitter ce mal qui me frappait.

Je dis adieu à cet indien qui s’était occupé de rendre plus aisé mon séjour à l’hôtel (il reste d’ailleurs une photo de lui sur fond de mousson depuis un balcon donnant sur la hideuse façade noire et décatie de l’immeuble d’en face).

Je posai un dernier regard sur les quelques corps grelottants,  allongés dans les couloirs avec leur couverture jetée sur eux comme une pitié sur le monde.

Parmi ceux-ci, j’avais aperçu, emmitouflées dans les laines, les petites lunettes brisées dans leur givre éternel.

L’enfer du bout du monde, la fin du voyage pour ceux-là.

Il n’y avait pas une semaine que j’étais arrivé que je fuyais vers l’avant, vers plus de sécheresse, vers des ciels plus purifiés.

C’est le contraste brutal, dans un temps très court depuis mon départ de Paris et cette arrivée aux Indes, où le climat, la densité de l’air et cette humidité mortelle m’envahirent, qui causa ce dérèglement de mon organisme. J’avais encore presque deux jours à traîner avec les canadiens, à flâner dans les quartiers surpeuplés et saturés de ces senteurs qui collent à la peau et à l’âme même du voyageur.

Que je pris le temps de commencer l’Idiot de Dostoïevski (en anglais, de la collection Penguin si je me souviens) que m’avait offert l’ami canadien pour que je ne m ‘ennuie pas durant le chemin vers Delhi.

Delhi est distante d’à peu près mille trois cent kilomètres de Bombay. Les trains ne partent pas à l’heure. D’ailleurs, les trains ont-ils la volonté d’aller à destination ? Un précepte du bouddhisme dit que peu importe le chemin, l’essentiel étant de cheminer.

Je quittais Bombay un matin de beau temps. J’avais réservé une couchette en supplément, le voyage promettant d’être long et fatigant. Mon baluchon toujours aussi léger ne prenait pas de place et je pus le confiner au pied de cet espace restreint, tandis qu’un maigre coussin devrait servir aux longues heures que je passerais allongé.

Les départs provoquent parfois des effets tout à fait inattendus, voire salutaires. N’est ce pas la raison pour laquelle il y a des départs ? A l’origine c’est une décision, un arrachement à une situation, occasionnant une modification dans l’ordre des choses, parfois engageant l’être et l’organisme même qui s’en va vers plus loin dans la vie.

Il me semblait que le jour où je quittais Bombay, ma gorge me laissait tranquille, l’épaisseur du cou enflé avait sensiblement diminuée que j’en conclue que le mal était derrière moi, derrière ces grands murs suintant ses lèpres de goudron, ces senteurs millénaires et éternelles de marchés ouverts sur les rues malades et les foules bariolées imprégnées de cette odeur qui ne s’en va jamais comme l’odeur propre à chaque corps humain. Bombay respirait de ce corps collectif qu’était le grouillement de ses populations, de sa glaise transitoire qu’exhalait une terre façonnant l’âme mouvante d’une sculpture inachevée ne parvenant pas à fixer ses formes et destinée à errer dans le flux de ses énergies.

Le train partit avec (mais rien ne le démontrerait) quelques deux heures de retard. Lentement, laissant la ville progressivement s’égrener pour ne pas l’effrayer, traversant des kilomètres de ces quartiers intouchables  de banlieue que je pouvais apercevoir furtivement en un mouvement continu de maisons de bois et de cartons, de ferrailles et d’enfants nus dans des mares d’eaux souillées, de femmes au devant du pas des portes, chargées de fardeaux et de lassitudes, et de tout cet univers confiné et indésiré dans ses marges, qui s’éloignait de plus en plus de l’humanité ordinaire.

Les maisons et les taudis s’espacèrent, devinrent de plus en plus épars à mesure que le train sortait des périphéries de la ville. Ne restait plus que le sillage d’habitats plus encore retranchés du monde dans la désolation et le silence du désert qui commençait de se profiler.

La monotonie métallique du rail rythme la panoramique des paysages. Je ne pouvais me maintenir que couché, ou descendre me dégourdir les jambes. L’espace dans ces wagons est très étroit et rendu difficilement confortable par surpeuplement.

Je suis, en début de voyage, passionné par le Prince Mychkine, par ses amours avec X.

Je fais travailler mon anglais, et puis ce Dostoïevski présente tant de pages qu’il en restera encore jusqu’à bien après l’arrivée à Delhi.

Mon mal de gorge s’est endormi, je ne sens plus que des traces de ce mystérieux phénomène que je ne m’expliquerai jamais, et  qu’en d’autres temps j’aurais jugé nécessaire de faire voir dans un hôpital. D’avoir quitté Bombay me faisait me débarrasser d’une douleur, d’une sorte de choc tectonique que fut mon arrivée dans un univers où tout m’était inconnu, jusqu’à ces orages qui ne ressemblent pas à ceux de chez nous, ces œufs qui tombent du ciel, ces roues de luna park à pourpres d’incendie qui donnent des fièvres comme celles que je venais de récolter ou ces vaccins qui bouleversent l’organisme en réaction d’un mal qu’on vous inocule.

Maintenant c’est Mychkine qui est important, ses amours avec X.

Le train chevauche avec lenteur. Les arrêts sont fréquents et longs. Je ne sais pas même à quelle heure, ni quand nous arriverons. La végétation alterne entre les broussailles, les ronces et des arbres géants tout au loin, la terre battue renvoyant le vif de la chaleur jusque là haut sur la planche de mon refuge.

Dans le wagon, au-dessous de moi, sur la banquette, je sens qu’on s’agite. Une femme maigre allaite son enfant et semble accompagner de la voix le transfert de tendresse qui passe vers le petit. A côté, une autre femme très âgée, montée à la gare d’un village de cases en terre cuite. Elle n’a pas laissé seul le mouton qui prend place à sa droite, avec encore un espace disponible. Le mouton comprend bien qu’il voyage, il parle à la vieille dame et lui fait confiance, mais il parle souvent, il sent le mouton, la laine herbeuse qui a passé longtemps près des fumiers frais, et je ne tarde pas à avoir cette forte odeur qui m’enrobe dans mon espace envahi. J’ai beau me passionner pour ce qu’endure Mychkine, cela fausse un peu le roman, parce qu’avec le mouton, j’ai du mal à imaginer les steppes et la neige des plaines de Russie. D’autant que le mouton bêle régulièrement et voilà que je me prends à sourire en pensant aux difficultés rencontrées par le Prince. Non, le mouton et le Prince, ça ne va pas ensemble. Si j’avais su j’aurais pu emporter Saint Exupéry, ça aurait pu faire illusion.

Le jour descendait lentement, j’avais du mal à lire sur un coude, tout le reste du corps n’était qu’une masse inerte et des douleurs d’impatience commençaient à se faire sentir. Il faut dire que ma couchette était constituée d’une méchante planche de bois brut retenue à chaque extrémité par une chaîne de vélo emmaillotée d’une gaine de plastique. Et soit le toit du train était trop bas, soit l’espace qui m’en séparait ne permettait en aucun cas que je m’y tins assis. Restait donc à patienter avec les démêlés de Mychkine.

A la gare d’un village plongé dans la roue pourpre du ciel, l’arrêt devint interminable. Des passagers s’agrégeaient encore à ceux partis depuis ce matin, personne ne descendant dans les campagnes qui changeaient à mesure de physionomie, passant dans des verts saturés qui disaient que la pluie avait lavé les herbes et les arbres devenus moins malingres.

Parmi ceux du bas vint s’ajouter un vieil homme à chapeau, très basané comme ceux de Madras, aux dents toutes jaunes d’or avec un coq en cage qui trouvèrent leur place près du mouton. C’était maintenant complet. Heureusement la jeune femme était maigre et l’enfant dormait de tout son long dans les bras de sa mère.

La Fontaine aurait pu y développer une morale d’animaux.

Un homme à képi répétant avec des consonnes roulées et mouillées ce que je crus être des propositions de repas, me servit sans un regard, une galette de pain sur laquelle étaient des œufs et du jambon épicé dans du beurre fondu, seule nourriture que j’aurais avalée jusqu’à la gare de Delhi. 

Puis c’est la nuit descendue.

Je m’aperçus qu’elle était descendue doucement à la difficulté que j’avais à comprendre le destin du prince Mychkine et que je reprenais plusieurs fois la lecture d’un même passage.

Le fond du ciel se perdait loin dans les raies de nuages qui traînaient en alternance, comme des traversins crépus dans un millefeuille d’orangés et de pourpres déclinant, avec des mauves qui s’abîmaient pour quelques instant encore dans le brûlé du soleil passé déjà de l’autre côté. C’était la première féerie que je rencontrais depuis l’arrivée à Bombay. Le ciel de la tombée de nuit en Orient, pareil à ceux du Tigre du Bengale.

Manquait peut-être la flûte de Chaurasia dans les lointains.

C’est alors que La Fontaine commença à mettre des dialogues et même des discours dans la bouche du coq et du mouton. Il n’en finissaient pas de se donner des impressions de voyage, qu’on devinait à peu près tout de leur déballage nocturne. En même temps, dans une polyphonie ferme et monocorde, des conversations de messieurs s’égrenaient, modulant allegro comme des ragas de la nuit, dont il ne me restait plus qu’à imaginer les têtes faisant leur roulis de gauche à droite pour un oui ou pour un non. Des femmes parfois, s’interpellaient de loin, sortaient un sein pour calmer l’angoisse nocturne d’un nourrisson, chantaient des berceuses à mi voix que pas un instant je ne crus que la nuit pouvait apaiser le grondement sourd de toutes ces anxiétés qui disaient la misère de l’existence.

Mychkine part à Moscou… Nastassia Filipovna est plusieurs fois sur le point d’épouser Rogojine, mais la veille de la noce, elle s’enfuit pour rejoindre le prince, puis fuit à nouveau…

Je ne sais si j’ai dormi. Je me sens imprégné de l’odeur de l’Orient. Tout à la fois du mouton, des femmes à la peau odorante et mate, des goudrons de Bombay, du brûlé des morts qu’on jette dans les fleuves et qui vient jusque sur ma peau, des bûchers réduits en cendres depuis des milliers de kilomètres, parce que tout s’imprègne depuis les vents qui charrient les aurores sur le Gange, ses ghats et ses horribles eaux brunes plus brunes que l’odorant des femmes et presque aussi noires que leurs chevelures.

Je ne sais depuis combien d’heures nous sommes partis. Une éternité déjà, depuis le matin de Bombay où les gens s’entassaient pour trouver leur wagon, et le soleil qui pointait en prélude à un beau trajet loin des miasmes d’humidité.

Je sens que maintenant le train ne va pas fort, on dirait qu’il peine d’avoir supporté cette traversée au cœur du pays en diagonale, par ces villages qu’on aperçoit parfois dans des nuées lointaines, qui sortent leur nez depuis des paravents de forêts pour montrer leur timidité qui s’esquisse d’un semblant de sauvagerie, comme ces enfants qui se posent sur le pas des portes, silencieux, morveux et les yeux sans rêves. Les villages prennent souvent la physionomie du lieu où ils se sont édifiés, la boue et le sable parlent le même langage que les toitures de guingois et la paille dépeignées par les vents qui soufflent inlassablement du même côté. Parfois, il arrive qu’on voit les enfants passer si près du train pour le suivre en riant qu’on sait bien qu’il peine et qu’il suffirait d’un rien pour qu’on se trouve perdus dans ces campagnes sans nom et sans raison d’être. C’est le moment où des hommes se hissent sur le dessus du train, avec ou sans menu bagage. Pour certains qui ne vont pas très loin c’est un peu le taxi des campagnes, pour les autres, l’occasion de filer vers leurs rêves, vers quelque famille, une femme délaissée dans la nuit des villes, ou pour une meilleure vie au-delà des torpeurs silencieuses de leur condition.

Le train va lentement, mais quand il prendra de la vitesse, ces passagers du toit n’auront pas le droit de s’assoupir ou de faire de mauvais déplacements tout là-haut, la chute signifierait la mort probable dans des lieux où personne ne jetterait un regard sur ces proies des chiens et des chacals de nuit.

Puis c’est l’arrêt soudain, sans prévenir. Il n’y a pas de gare, mais le train en a assez, il souffle, il a passé la nuit à rouler, à dissoudre de la distance pendant qu’on devait dormir. Le coq est parti, le mouton l’a suivi. C’était tôt le matin, dans une gare minuscule. L’horloge qui avait du être une fierté du temps des anglais marquait depuis longtemps l’heure de la veille, avec quelques heures de moins, mais ici, le temps ne se compte pas en horloge, mais en soleil qui passent, en nuages gros ou minces, à la lune qui penche d’un côté, qui montre sa face entière qui empêche de dormir, qui se cache avec caprice, tantôt montrant un croissant mauresque tantôt l’autre. Le village se rythme avec le train qui laisse partir ses villageois. Ils reviennent chargés de paniers, de poules et de quelque projet neuf, mais le village somnole.

Le train siffle et souffle comme un cachalot, cette fois en rase campagne, il semble dire non. Le train s’était vidé de la vieille femme et de la maigre au nourrisson, le coq et le mouton ont été remplacés par de vieux messieurs avec le drap en torchon sur la tête, la barbe drue et la moustache en décoration.

Je descends du train, il marche au pas maintenant, je l’accompagne. Au début, prudent, je me tiens à une poignée de la porte du wagon. Je suis heureux de me sentir si loin sans savoir où, allant au pas usé du train. On n’entend plus même les roues de métal qui déroulaient leur symphonie d’hypnose à la Philip Glass. Je m’aperçois qu’il y a pas mal de voyageurs qui accompagnent ainsi d’un pas processionnel la lente avancée du convoi. La campagne est aride, il y a des ronciers et des fruits sur de maigres arbres, on pourrait les toucher, des fruits barbares et de couleurs violentes.

Comme je vois que les indiens s’enhardissent et laissent les poignées du wagon, je lâche aussi le train, et nous nous trouvons dans une situation absurde. On a l’impression d’abuser de la lourde machine. Après tout je ne suis pas sûr que ces trains aient l’habitude de faire de si long parcours. Comme nous parvenons progressivement à une nouvelle gare d’un nouveau village, il y a la rencontre du fleuve et d’un de ses affluents, l’affluent tentant de prendre le gros du fleuve. Et c’est à nouveau des paquetages énormes, des valises à moitié éventrées, des ustensiles de cuisine qui dépassent des baluchons, encore des coqs, un nouveau mouton, je m’habitue aux animaux comme dans les fables, ils sont humanisés, ils parlent la nuit, j’en ai pris mon parti, et tout ça s’entasse en désordre au hasard des wagons. Il faut remonter, garder sa place…

Le train retrouve le rythme de Philip Glass.

C’est peut-être déjà midi. La gare de Delhi, New Delhi, je ne sais encore. Cela faisait longtemps que l’air avait changé. Le ciel paraît franchement bleu. Je me sens sauvé comme quelqu’un qui a fui. Il a suffi de quelque mille kilomètres de rails et de coqs et de moutons.

La maison de « l’avocat » est enceinte d’un mur blanc comme un sommet de pièce montée de mariage, en ovale, et tout en meringue fragile. On m’avait donné une adresse, peut-être le canadien. J’ai toujours eu la chance d’avoir un séminariste ou un canadien baroudeur pour mettre ma route un peu dans le bon sens.

Il fait donc beau, l’air léger, on le sent comme un duvet qui passe sur les joues, caressant. Les rues, les avenues tracent au cordeau des espaces qui ne sourient pas. Les tramways verts et blancs ont peut-être un siècle, ils le paraissent. La ville a quelque chose de large dans son costume, elle montre que sa démarche et sa gestique nonchalante sentent la capitale, un certain cossu un peu ébréché, un ordre encore britannique et sérieux.

Une large grille ouvragée trahit le confortable de la maison de l’avocat. On y pénètre aussi par une porte latérale discrète (donnant sur un jardin), toute aussi dessinée d’opulence de fers forgés que la grande à l’angle de la rue.

Mister Jain. (J’avais peur jusqu’à ce moment d’avoir oublié le nom de mon hôte à Delhi). En costume et cravate noire, malgré les trente degrés à onze heures, midi. C’est lui qui, dans un anglais tout à fait international, avec le fameux roulis de la tête qui accompagne les oui, ou les non, la fine moustache coloniale, me fait le tour du propriétaire. Du moins, il m’apprend les limites implicites qui sont celles de tous ceux qui logent ici. Je ne suis pas seul, tout le bas de la demeure constitue la partie hôtel de la pièce montée. On a l’impression d’une hacienda, blanche jusqu’à l’aveuglement mais sans les jarres de fleurs, les mouchetés de rouge et les senteurs andalouses, sans le murmure argentin d’un bassin d’eau, nue et trouée de portes d’entrée sur tout le bas de la bâtisse. Ce sont les chambres louées. La galerie à l’étage fait le tour de toute la demeure avec autant de portes qu’il y en a en bas, mais là-haut c’est le domaine des femmes. Elles n’apparaissent que si la mécanique des nécessités s’ordonne dans la ruche des besoin ou si la curiosité à pas de biche leur laisse hasarder, inclinant comme si quelque chose était tombée, leur port de tête royal vers le bas de notre bas monde.

Mon antre sera quelque part au milieu de cette galerie blanche, austère comme un monastère cistercien dans l’accablement de chaleur où, à cette heure, les âmes restent verrouillées dans leur ombre.

Les après midi ne servent à rien. Ils sont amputés de ces heures d’accablement jusque tard, vers l’heure improbable où le feu desserre l’étau d’acier qui paralyse toute velléité de mouvement.

Sous les arcades , les ordures sont répandues, les salades, les monceaux de détritus abjects empuantis dans l’ombre, et nez à nez soudain, la reine des remues ménages, maigre de cette maigreur qu’ont les grandes pensées qui se décharnent de cette chair inutile à la fécondation des passages à la vie meilleure, la danseuse millénaire à quatre pattes, dans son ivresse légère de porter l’errance, le port de tête aussi royal que celui des servantes de l’avocat, mais d’une courbure plus terre à terre, errant à l’ombre des arcades d’une sagesse attribuée comme d’autres ont eu l’intouchabilité attribuée, l’incarnation des karmas, porteuse de divinité muette et solitaire de son mufle souillé de vache sacrée.

« …Nous irons aux temples, nous toucherons les vaches sacrées et le soleil qui se lève sur le Gange… (Dani Belmonte, quelque part vers Avril, Mai 70)

C’est Chaurasia que j’entend, ce ne peut être que ce naja, souple et sensuel comme une coulée de neige, une venue de forêt lointaine égrenant un souffle d’Himalaya descendu et répandu sur la ville, cette fraîcheur d’ambre qu’on a au fond des poumons, cette respiration de galaxie distillée par les ondulations de serpent ancestral jouées sur la flûte.

La musique des vents vient donc des autres vents qui circulent aux lisières des cités et des vallées, qui emportent et entrechoquent comme une traînée de fleurs essaimées au vent, l’âme de ceux qui franchissent avec les paupières closes, les montagnes, les ravines et se jettent aux fleuves jusqu’à cette porte où je me trouve maintenant pétrifié.

C’est Chaurasia le djinn, je le reconnais à cette manière de faire venir les morts, il a le secret des souffles partis comme des voleurs emportant tout des tremblements de paroles des vieilles plaines de pleine lune, qui gardent la mémoire des nuits de pivoines et d’oranges amères, de toutes ces fragrances dont on parfume les espérances et le velouté des mariés fragiles, des nuits assis sur le bord des margelles avec les étoiles du ciel qui explosent du plus lointain d’un sac de cristaux cette poudre des cosmos qui éclaire le monde.

C’est avec la nuit venue que j’entends le fantôme de Hariprasad Chaurasia. Je sais bien que ce n’est pas lui, il est à Rotterdam avec Henri Tournier, le maître de la flûte bansuri, il enseigne le chant de la flûte, il m’appris que ce souffle de Kerala, c’est la virtuosité du sud, celle du violon de Subramanian aussi, nécessaire à élever vers les cimes, mais que le profond de l’âme qui tremble, du chant qui revient chaque nuit, c’est dans les plaines et les contreforts de cette Inde du Nord qu’il se répand dans la danse immémoriale des palais rouges et des sables brûlants vers l’Ouest, c’est là qu’il se dissout et s’unit dans les ruisseaux et les torrents d’eaux froides de l’Afghanistan, de Rajasthan et remonte vers les plateaux de l’Iran .

Je vais chercher Ram Narayan à l’aéroport de Nice, il donne ce soir un concert dans l’auditorium du Musée Chagall , on m’a bien prévenu qu’il  fallait le déposer à l’Hôtel Plaza, qu’il lui fallait se reposer avant qu’on vienne le prendre pour l’heure du concert. Je sais que Ram Narayan n’a pas besoin de repos, il ne dort jamais, il descend impassible des fleuves de whisky en même temps qu’il fait parcourir les temps forts et les phrasés ancestraux et lyriques sur les cordes du sarangui. Ram Narayan est un Pandit comme Chaurasia. Ils ont souvent joué ensemble les plaintes nocturnes de l’Inde du Nord. Mais ce soir c’est moi qui suis aux Indes, et c’est la même flûte qui avait enchanté de ses immatérialités karnatiques les rivages de Californie avec « Call the Valley », servit de fond mystique à « The Inner Light » des Beatles et au premier album seul de George Harrison (Wonderwall). Ils étaient venu ici aussi, mais avaient fait bien plus de tintamarre que moi et avaient ramené dans leurs valises Chaurasia qui devenait un dieu pour les campus de Berkeley et de toute la Californie, bien qu’on n’ait jamais pu approcher ce dieu du vent. 

Le joueur de flûte a cessé. C’est un grand barbu à cheveux de Christ, tout en blanc mystique, il loge dans une des chambres pas loin de la mienne. Il est accompagné d’une sorte de cour, tout de blanc aussi. C’est bien la première fois que je vois s’extraire d’une de ces chambres des vivants sous l’étau du soleil d’après-midi. La chaleur n’est pas encore descendue et il est presque cinq heures. La nuit descend d’autant plus lentement que la paralysie de ces heures mortes où le ciel est de feu se répand longtemps jusqu’à la venue des étoiles qui sont ici plus claires qu’à Bombay et ne s’évanouissent que juste avant les premiers dessins et les contours imprécis sur les choses de la première aube.

La mousson d’hiver est bien là. Les pluies et la grisaille sont définitivement derrière nous. La légèreté, si ce n’était l’accablement du feu sec des plaines de Delhi, a clarifié le ciel, comme la flûte a pénétré de rythmes alanguis et lents chacun de nos gestes.

Les maux de gorges s’étaient évanouis depuis longtemps.

…  

Connaught Circus exerce une attraction qui dépasse le fait d’être le cœur même de Delhi. Comme son nom le dit, elle est ronde, c’est un cercle parfait, si l’on peut dire, et gigantesque. On y est comme dans un manège sans cesse en marche et qui se suffirait à lui seul.

Le cœur de Delhi, avec dans l’axe, la fuyante rectiligne et sans humour de l’interminable Kasturba Gandhi, l’avenue large et sans cesse encombrée mène à l’Indian Gate. Depuis celui-ci, le Rajpath qui s’étire sur l’Ouest, sur plus de deux kilomètres de pelouses, de jardins et de deux canaux de part et d’autre de ces petits champs élysées, est la voie royale menant à ce joyau d’architecture britannique qu’est la Parlement indien. Le pouvoir anglais en avait fait l’orgueil de sa puissance coloniale, l’Indépendance en fera la Résidence Présidentielle des chefs d’Etat indiens.

Delhi n’est pas une ville de poésie. Elle oscille entre une vocation de cossu qui se doit de se doter de la suffisante splendeur des capitales aux administrations proprement peignées, et la gaucherie des cités construites sur un modèle qui ne vient pas du cœur.

Mais l’attraction, une fois satisfaite la curiosité de longer ces larges et sévères espaces diplomatiques, la vie mouvante du centre de la ville est la Place Connaught. Elle y draine à peu près tout ce qui traverse la ville. Saturée à n’importe quelle heure du jour, on peut mesurer la densité de son trafic au rythme des klaxons qui a son pic d’intensité vers les six heures du soir, dans la fièvre encore haute d’un soleil qui fait la queue de paon.

Connaught Place c’est l’épine dorsale pour l’occidental qui retrouve dans ce seul manège circulaire, les boutiques et les cafés qui ne désemplissent pas jusque tard dans la nuit, les pelouses qu’on traverse comme un champ, menant sur toute la distance de son diamètre à n’importe quel centre d’intérêt de la place.

L’architecture coloniale est une reprise de celles de villes anglaises de type georgienne (Georges V), avec ses arcades et ses hautes colonnades blanches où circuler à l’ombre de trottoirs assez larges aux heures les moins chaudes est encore possible quand le soleil décline.

La maison de l’avocat , tout en étant à quelques pas de la fièvre tournante de Connaught, est située miraculeusement dans un dédale de petites rues, souvent coupées courts à angles droits, aux petits murets des villas toujours blancs, faisant de parfaites branches d’un labyrinthe arboré et tranquille dont je ne connaîtrais le tracé par cœur et l’exactitude à l’aveugle qu’en fin de séjour.

… 

Je sentis derrière moi les mains et les bras faisant cercle qui se posèrent sur mes yeux comme un bandeau de colin maillart.

Tu devines qui ?

 

La peau sentait bon l’ombre fraîche et la fougère. Nous étions dans un des rares angles du patio abrité du soleil et j’avais encore les cheveux en désordre de m’être lavé au seul tuyau d’arrosage à disposition dans ce qui faisait office de salle de bain en plein air.

C’était Maureen. Je l’avais aperçue il y a quelques jours quand elle était arrivée tard, presque à la nuit tombante, avec Eileen et leurs immenses sacs à dos. Leur chambre devait être à proximité. Les filles qui logeaient là était traitées comme les garçons, dans la résidence du bas, et ne partageaient évidemment pas l’étage des femmes et des servantes de Monsieur Jain.

Maureen était rousse de sa rousseur irlandaise, à la peau blanche qu’on ne peut concevoir que dans des berceaux de dentelles et d’arabesques de tendresse, cultivée à l’ombre de ciels bas et de terres fertiles.

Connaught était déjà éclairées de tous les feux de la nuit qui arrive, plus magique encore lorsqu’on ne sait si la lumière, d’égale intensité, vient du soleil ou de l’éclairage des lampadaires et des enseignes des boutiques sous les arcades.

C’est l’heure des narguillés sur les pelouses. Les vieux enturbannés se creusent sur la partie d’échec au pied des marchands ambulants pour leur soirée de fritures et de barbes à papa. On peut aussi s’asseoir à quelques tables où on servira des plats biryanis ; je n’ai jamais su ce qu’était ces préparations biryanis mais j’en faisais souvent mes repas du soir. Les après-midi, c’était aussi les larges feuilles de manguiers ou de bananiers sur lesquelles étaient déposées des coulées de sauces brunes de curry sur du riz qui coûtaient quelques dixièmes de roupie et parfumaient jusque très loin dans les rues.

J’appris bien après que biryani venait du persan « birya » qui veut dire « frit ». C’est donc à longueur de soirée que je mangeais des fritures en tous genres.

je ne fréquentais pas grand monde. Je gardais les moindres impressions, les plus petits évènements comme de l’énergie que j’entassais égoïstement pour n’en perdre rien dans le fond de la mémoire. Mais il ne m’était jamais venu à l’esprit de prendre des notes, d’écrire mon histoire, celle que j’aurais à dire aux oreilles attentives et envieuses à mon retour.

S’il m’est arrivé d’avoir senti la solitude, je dirais une solitude de parenthèse et d’enclos, une fois dans l’existence, c’est probablement et le plus sûrement entre la maison de Monsieur Jain et la Place Connaught.

Les nuits n’étaient pas simples. Je logeais avec un enturbanné aux pantalons de zouaves comme on en voit dans les vieilles photos des temps coloniaux, un peu joueur de polo débraillé. Je l’aurais bien surnommé  janissaire. Les chambrées étaient généralement occupées par deux personnes, qu’elles soient arrivées ensembles ou qu’elles se rencontrassent au hasard que Monsieur Jain se chargeait d’organiser dans sa petite affaire. Celui qui partageait ma chambre au début du séjour, bien qu’enturbanné et arborant le gros vestimentaire de ceux qui affichent une expérience de ces pays là, n’était pas un indien mais bel et bien un Français de Bordeaux. Il avait l’intention de repartir pour l’Afghanistan où il avait des contacts, recharger son capital de cannabis, entre deux leçons de Bhagavadad Gita et une tirade bien envoyée de morale universaliste. Il ne me plaisait pas plus que ça.

Le pire venait des débuts de nuit. La fraîcheur, ou ce qui paraissait en être une, comparée au plomb supporté dans la journée, donnait des ivresses aux chambres adjacentes et un peu partout dans le périmètre des résidences du bas.

Passé minuit, c’était la symphonie des invocations, les danses de frénésies instrumentales, le martyr des tablas, des cuivres des dessous de lampe de chevet qui servaient de percussion, des tambours de  rage et autres rythmiques, les frénésies ne suffisant pas à éteindre ces soifs de ciels. Il y en avait pour toutes les divinités, les anciennes et les futures, et c’était des Hare Krishna qui s’étiraient en grimpant dans l’aiguë, des Hare Krishna de fièvre et des guitares grêles et incertaines qui soutenaient des voix bêlant des improvisations vacillantes, des tambourins et tambours de basques frétillant comme serpents à sonnettes se fondaient aux imprécations dévotes, et ça déplorait, et ça montait au ciel, ne manquait pour moi que le tableau néo orientaliste que j’imaginais facilement au travers des cloisons, de tous ces petits ballets nocturnes qui ne s’achevaient que dans le decrescendo inévitable des énergies vers la fin de la nuit, sans que Monsieur Jain semble encore habiter la maison.

Les nuits à l’étage filaient d’une toute autre sensibilité.

Mon compagnon de chambrée, allongé raide de tout son long, avec le turban et le pantalon zouave, restait, avant de s’endormir, de longs moments les yeux révulsés avec les lèvres remuant quelque mantra salvateur.

Et puis le zouave partit pour le Pakistan ou l’Afghanistan. J’avais la chambre pour moi seul.

Je n’avais pas de larges perspectives ni de grands projets de visites vers des horizons que le tourisme d’aujourd’hui recommanderait inévitablement. Je ne verrais donc pas le Taj Mahal, Agra n’étant qu’à quelques centaines de kilomètres au sud, ni Bénarès, dont le nom même évoquait toutes les sagesses et le condensé de toutes les finalités vivantes des Indes.

L’illusion absolue et comme la fin du récit.

Et puis le Gange, m’avait-on prévenu, à cet endroit particulièrement, laissait ses égouts se déverser aux pieds des marches et des ghats qui ne finissaient jamais de brûler ses défunts achevant leur réincarnation au fil de l’eau.

Les fidèles et les nouveaux apôtres se baignaient dans des eaux immondes et noirâtres, et la ville étaient infestés de rats.

La mort et le changement d’incarnation ne m’inspiraient guère. Je n’étais pas tenté par de telles perspectives, et puis je m’évitais encore trente six heures ou plus de train dans l’intérieur du pays. Bien sûr le Palais édifié pour l’amour pourrait se regretter un jour.

 

Delhi suffisait pour le moment à mon bonheur relatif, tout en songeant que quelque part à Nice, Stéphane et les autres devaient avoir une belle fin d’automne, et qu’ils avaient depuis longtemps fait leur rentrée, soit au lycée, soit bientôt sur les bancs de Carlone.

J’enfilais les aérogrammes qui s’envolaient aussi vite et aussi souvent que des papillons éphémères pouvaient leur en apporter, c’était ma manière de dire à l’Occident que j’étais encore bel et bien vivant.

Eileen est partie hier soir par le train, elle rejoint sa sœur vers Goa. Je ne tarderais pas à rentrer chez moi, les vacances sont bientôt finie … Oui, c’était un peu des vacances … Je préfère rester ici, Goa est bien trop loin pour moi…

 

Je sentais qu’elle parlait de son amie avec tristesse, mais aussi que le charme de cet Orient semblait s’estomper dans ses yeux, que l’exploration des abîmes et le mirage des sagesses avaient une fin. Elle était ici depuis plusieurs semaines, et ses parents serait avec elle bientôt, elle verrait à nouveau Dublin.

Maureen était belle, et le long sari de mousseline vert et blanc faisait une étonnante harmonie avec son crin rouge au vent libre et la rousseur sur la peau de ses longs bras.

Nous sommes montés dans l’après-midi sur une terrasse de Connaugth Place, une de ces terrasses dont j’avais le secret où un mur laissait une brèche permettant de se hisser sur les toits. C’est là que les femmes faisaient sécher le linge, et que les corbeaux tournoyant par milliers s’offraient une dernière perspective sur la ville et tout en bas, sur le manège de Connaught.

Nous sommes restés longtemps silencieux, à voir les grappes d’oiseaux dans le ciel, appuyés sur les remparts, laissant l’immense roue de luna park rougeoyant descendre vers l’autre versant du monde.

Les longs cheveux de Maureen s’était dénoués un jour, il y a très longtemps, de ce soleil évanescent.

Dans les bars je fis connaissance avec un Suisse de Genève ; ça tombait bien pour la conversation, et je pouvais lui parler de mon escapade du printemps dernier. Il était un des rares à avoir mon âge, ce qui glissa plus vite encore vers la sympathie. Il avait aussi sa chambre chez Monsieur Jain.

Puis il m’ouvrit des horizons. Je croyais que l’implantation de tous les hippies et tous les occidentaux voyageant ici n’étaient le fait que de ceux qui veulent regarder Dieu en face, comme disait Pélieu, par les grâces du cannabis (ou plus dur encore), ou par les invocations, les petits woodstocks dont je commençais à me lasser la nuit venue. En aucun cas je n’eus imaginé le côté corsaire, ou même pirate d’un petit Suisse qui vivait ici aux frais de maman qui tenait boutique à Genève. Une boutique de fourrures.

 

Je gagne mon aventure six mois de l’année, en faisant passer des manteaux de lynx en décembre.

– … ?

En décembre, une permission exceptionnelle autorise toutes sortes de colis, jusqu’à X  kilos, pour les fêtes de fin d’années. Ma mère réceptionne ce que je lui fais parvenir et les vitrines de son magasin font le plein de fourrures qui reviennent dix fois moins chers que par le moyen d’approvisionnement de ses concurrents. Je ne suis pas un trafiquant d’amour, ni d’armes, je traque les meilleurs lynx dans les ateliers de la ville.

 

En effet…

Je n’avais donc encore rien vu, et pas tout compris non plus. La béatitude ne requérait plus la seule quête des shivas, des vishnus et des berlues torturées d’extatiques et bien conventionnelles attitudes de fraternités feintes. Il ne manquait d’ailleurs à celles-ci que d’avoir troqué l’uniforme du service militaire pour le non moins morne uniforme rouge et ocre des communautés bêlantes de la conscience de krishna

Dans l’ombre, des Bob Morane insolents avaient aussi aiguisé leurs plans de conquête de gentils rapaces solitaires.

Les diamants, les fourrures, les réseaux d’affaires de drogue peut-être, vus de l’autre fenêtre, tiraient les cordons, laissaient flotter dans mon esprit des horizons troubles et inattendus jusque là.

Je venais de rencontrer un capitaine d’industrie de dix neuf ans qui caracolait six mois de l’année avec les sous de maman qui pelotait derrière une vitrine sur le lac Léman.

… 

En Inde, tout devenait possible, parce qu’il n’y avait qu’à ramasser par delà la misère qui prenait toute la place et relevait de tous les scandales, ce qui sous l’impassibilité morale drainait les désirs et les initiatives les plus débridées.

Et tout était possible jusqu’au désastre.

J’allais aujourd’hui vers le marché découvert, assez loin de la villa, suffisamment loin pour y passer la matinée. Les marchés étant souvent au meilleur de leurs couleurs, à la fraîcheur éphémère des matins comme celui-ci, où je sentais pour la première fois que l’air pouvait avoir une pureté, loin de Connaught et des artères saturées de bruits et de fureur. Je pénétrais dans les allées où les étalages se faisaient à même le sol, les différentes denrées délimitant naturellement les vendeurs de produits proposés de celui d’à côté.

Au rayon des merveilles et des senteurs qui saturent vite l’odorat, le soleil dessinait les amoncellements de colossol aux chairs blanches à graines noires, les fruits du dragon, qu’on dit ici pitaya où l’on pénètre dans un ciel blanc à étoiles noires, -fermant les yeux on mange une portion de ciel- plus loin des cherimole à nom d’indien d’Amérique, les nèfles du Japon et les caïmite à la rose intime de femme, puis la carambole qui forme une étoile déconseillée pour les insuffisances rénales, et tant d’étalages de mangues qu’on mange salées quand elles sont vertes, surtout chez les vendeurs à carriole à chaque coin de rue.

Les étalages d’épices, celles dont on ignorait même le nom, comme le garam masala ou la moutarde noire, le panch phoron aux saveurs chaudes citronnées du Bengale, le fenugrec qui remplace le céleri, puis les tandoori plus connus chez nous et le vadouvan ou le french curry qui se présente comme une simple racine des bois. Tout un étourdissant arc en ciel sur ces invitations au voyage olfactif qui mènent à confondre les chemins jusqu’à se perdre dans les allées, et jusqu’à ne plus différencier non plus les simples parfums habituels.

Dans ces mêmes marchés, il y a aussi les enfants mendiants, les aveugles et les estropiés, les loqueteux. Tout se mélange, les senteurs des rives lointaines et des séjours idylliques plus crus et plus rares, contrastant avec les lèpres humaines les mains tendues comme une prolongation même de la carcasse humaine qui n’avance plus, qui ferme ses yeux d’aveugles. Les monstres à la lèpre véritable côtoient les rampants nus et les béquilles de ceux tombés du train qui n’ont pas été dévorés. Les vieux mourants doucement caressés de soleil et les femmes folles aux yeux de sang noir qui épouillent quelque vieille maladie qui s’incruste sur les chevelures, les bouches ouvertes qui ne disent plus le mal du corps et l’homme tronc, dans un coin de flaque où il peut voir le reflet du ciel près de lui, sans plus de bras ni aucune jambe, qui se meut sur place avec la lenteur d’une portion de serpent, les yeux jaunis de la cigarette à la bouche qui le fait plus encore sortir du magasin d’accessoires du Freaks de Tod Browning. C’est toute l’Inde grondant silencieusement sous le soleil qui ne compte pas non plus les faux aveugles et les estropiés professionnels qui le soir venu ont une seconde existence dans les boyaux noirs de quelque déversoir d’opium, à attendre la femme prostituée quelque part dans la ville, qui exhibent leurs fausses plaies et leurs vraies douleurs le lendemain entre les mangues et les senteurs d’épices.

L’Inde, puissance émergente ? d’où émergerait-elle ? les mêmes chiens de toujours dévorent les humains hagards tombés des trains, les mêmes humains plongent dans les bouches à ordures dans les quartiers des bijoutiers et les diamantaires à la recherche de la poussière d’or. Les castes sont des échelles invisibles d’où l’on ne franchit jamais la marche du dessus, milles religions se tolèrent, quand elles se tolèrent, et s’annihilent comme autant de règles de jeux différents qui finissent par s’accepter comme on admet les règles d’un jeu de cartes qu’on ne pratiquera jamais mais qui se joue chez les voisins, des adorations d’éléphants pour les uns, de vaches maigres, déclassées et solitaires réduites à l’urbanisme, pour presque tout le monde, des puretés de singes ou d’adoration de rats pour d’autres, et qu’on finit par supporter tout ça dans le paysage avec un simple haussement d’épaules.

Les réincarnés se réincarneront dans la roue des cycles des illusions, dans l’enchaînement et l’engrenage d’une libération qui tarde toujours à venir, qui ne se dépêtrera jamais de la loi du désir, de l’esclavage de la prime humanité, et des moussons qui font dire avec un sourire quand on atterrit à Calcutta, ça y est, on s’écrase dans les marais !   

L’Inde d’aujourd’hui et de demain fait penser à ce que disait Georges Marchais à propos du communisme : « Nous avons une position claire, nous n’avons jamais changé, nous ne changerons jamais…nous sommes pour le changement ! »

Je rentre souvent vers les midis. C’est maintenant l’ombre, la blancheur des murs, l’aveuglement silencieux et l’immobilité, les rares battements d’ailes des corbeaux ou de quelque vautour égaré.

Je vois que dans le patio on s’apprête à partir. Tous les jours on a de nouveaux hébergés, puis d’autres qui s’en vont. C’est la règle du jeu.

 

Oui, je pars demain, je serai chez mes parents, je vais revoir l’Irlande … depuis le temps ! … peut-être qu’avec le décalage encore, je ne sais combien d’heures, l’avion …   

Il arrive parfois que dans les déserts de la solitude, aucun paysage, ni aucun ailleurs heureux, fut-il le bout du monde, ne remplace l’absence des visages aimés. Les journées filaient parfois avec ce manque d’une partie aimante de votre vie.

Je pensais ainsi aux fantômes, à ceux qu’écrivit Tagore, les fameux contes fantastiques indiens.

Sur Connaught, j’allais fréquemment à une librairie anglaise, ils commençaient à me connaître, ils faisaient le roulis de la tête de gauche à droite, ça signifiait qu’ils m’avaient reconnu, qu’ils étaient peut-être contents de me voir. Je feuilletais les poésies de Tagore, les Krishnamurti en éditions d’origine, les volumineux Aurobindo. C’est étonnant ce qu’il a pu écrire tout en se transcendant et se martyrisant de silence et de jeûnes. 

J’allais jeter également un coup d’œil sur un magasin de luxe qui vendait des peaux, des fourrures. Les lumières brillaient deux fois plus que dans les autres commerces de la place. J’avais repéré les lynx. En effet ils étaient impressionnants. Des poils jaunes comme des yeux de chat et mouchetés du noir que les femmes mettent dans les exagérations de fard débordant après les pleurs. Il y avait quelque chose de chiffonné et en même temps d’organisé dans la génétique du félin. Le tout avait une souplesse et une légèreté sous le toucher qu’on aurait pu dormir tout nu avec.

Je doute qu’on eut pu porter ça facilement. Peut-être des femmes de maharadjah, des actrices de Bowlywood. Les nuits de faste.

Je pensais en même temps à l’ami Suisse qui en connaissait toutes les nuances.

La nuit faisait descendre des paillettes d’étoiles encore timides sur la peau du ciel. La lumière façonnait des reliefs très découpés qui perçaient la vue très loin vers l’Indian Gate paraissant avoir raccourci sa distance. Des myriades de promeneurs s’égrenaient encore tout le long de l’avenue Kusturba Gandhi. Je montais à la terrasse par le mur en brèche et m’accoudais aux remparts comme un capitaine de navire. Les oiseaux noirs tournaient comme au-dessus d’un marais invisible. Un couple de vautours planait haut, puis vint se mêler dans des cercles larges aux grappes noires des corbeaux, en une danse lente et rituelle d’un ballet macabre qui marquait chaque soir le début du ciel qui s’éclairait.

Connaught scintillait de tous les feux de la nuit descendant, les commerces déplaçaient leur activité sur le centre de la place, et un petit orchestre improvisé faisait monter les sons d’une élégie ancienne.

Je restais ainsi, dans cette lumière qui n’était pas encore celle qui marquait le vrai début de la nuit, mais ce n’était plus celle du plomb paralysant des heures chaudes de plein jour. La féerie, depuis mon lieu d’observation, ne durait que quelques minutes quand, dans cet éclairage de mélancolie, le ciel tout à l’horizon dévoilait de larges vagues de nuages lourds de pleines peignées horizontales lâchées par le geste juste du créateur du monde, d’un mélange chromatique des plus beaux mauves et des orangés rouges comme sanguine, des tapis de roses qui se noyaient dans les verts cristallins jusqu’à se dissoudre, et le tout paraissait s’accorder à la mélopée des siècles depuis les accords lents des cordes du sarangui et de la flûte grave qui jouaient au pied de l’arbre séculaire dans une scène d’osmose entre les métamorphoses du ciel et la berceuse sans âge qui montait vers lui.

Il était tard maintenant. Dès que l’on quittait le périmètre de la place, un silence parfumé couvrait les ruelles qui menaient vers la villa de l’avocat.

Je me retrouvais seul avec Dostoïevski depuis que le zouave avait décampé.

… 

« Nastassia aime le prince, mais s’enfuit de nouveau avec Rogojine. Celui-ci, fiévreux et consumé par la passion, l’assassine au cours de la nuit qui suit… »

J’entendis frapper doucement à la porte. J’étais pieds nus. La fraîcheur avait du mal à se poser sur la villa blanche. Malgré la fièvre qui montait des chambres voisines, j’allais ouvrir. Maureen avait aussi les pieds nus, les cheveux en vrac sur les épaules. Elle entra sans un mot, je fermai la porte derrière nous.

Je quittais moi aussi ce matin là le silence tout empreigné de l’indécision d’un karma flageolant, et je marchais vers le nord de la ville, après Connaught.

Je pénétrais dans le vieux Delhi, suintant de ses ruelles rouges. Les fumées des herbes brûlées se mêlaient aux bûchers de viandes qui rôtissaient en pleine rue. C’était le quartier musulman. Il y avait là plus encore de turbans, de barbes, et de larges tuniques blanches, et à cette heure, peu de femmes dans les rues. Les parfums étaient les mêmes que dans le Delhi colonial, mais la saturation des pivoines et des ocres du quartier des teinturiers, se fondait en un sillage de mille nuées âcres de pourriture de mouton et de savon. Il fallait remonter au delà de la somptueuse mosquée Jama Masjid qui s’étalait sur une très large esplanade, en fait, une enceinte qui déjà signifiait le périmètre sacré de l’édifice, pour remonter par des boyaux tortueux, vers l’Est du quartier.

La mosquée présentait trois coupoles dont la plus grosse était au milieu, et deux minarets d’angle élégants. Encadrant la porte principale, une galerie à arcades de chaque côté qui rythmaient la façade de l’édifice. Il n’était pas possible d’y pénétrer aux heures principales de prières.

Je remontais donc par les rues plus étroites, et débouchais sur une sorte de plateau dégagé où apparut dans toute la majesté de ses ocres bruns et mauves, le Fort Rouge. L’architecture de l’édifice de type moghol dégageait une sérénité d’assise autant par la rudesse et la maîtrise des larges proportions que par sa position isolée à l’écart de tout. Les ocres saturés et les vermillons devaient incendier les couchants comme un prélude fortifié et serein à l’entrée du désert. 

J’entrais par la monumentale Porte de Lahore. Je noyais un certain vague à l’âme dans de délicieux jardins dotés de bassins, de fontaines et de parterre de fleurs. Mais ce paradis terrestre qui se voulait une oasis fastueuse avait perdu de sa splendeur par l’érosion naturelle et les ravages du temps que les humains n’ont pas toujours su lui redonner.

Le Fort Rouge restait alors ce symbole qui unifiera toujours d’une certaine manière l’Inde et le Pakistan. Les deux pays étant entré en conflit en cette année soixante et onze, avec Indira Gandhi reconduite au pouvoir depuis peu.

Je franchissais à nouveau les merveilleuses galeries aux voûtes compliquées d’arc polylobés et en arêtes ciselées, je caressais la pierre des piliers géants et embrassais une dernière fois du regard ce trésor de l’art islamique en redescendant vers le quartier grouillant du vieux Delhi.

J’eus la désagréable surprise de me trouver dans une ruelle en plein cœur des turbans mais aussi de lieux isolés où je m’étais un peu égaré. Le parfait boyau à traquenard.

Quatre ou cinq très jeunes m’interpellaient déjà du coin d’une rue, avec la morgue exclamative et des paroles que je ne pouvais comprendre.

L’affrontement, ou quelque chose comme ça, me semblait inévitable. Ils étaient maintenant face à moi. J’avais connu de telles provocations de la part de bandes jeunes et vindicatives au Maroc. Contre ceux de notre communauté.

La règle du quatre ou cinq contre un. L’arme blanche.

Même pour simplement impressionner, parfois plus.

Tout s’est passé comme dans un éclair. J’ai foncé dans le tas, faisant une brèche et libérant l’arrière du cul de sac. C’était West Side Story.

 Instinctivement je sautais sur le toit d’un véhicule et atteins un muret où, au-delà, je dégringolais à nouveau sur une autre rue… J’étais sauvé.

Dans ces moments, c’est tout un destin qui peut basculer. Pour un simple faux pas et un cul de sac imprévu. J’en avais eu conscience au moment même où ils me narguaient de face et que je les sentais déterminés.

La vitesse d’analyse est aussi rapide que l’ordinateur qui évalue en temps réel le risque qui se joue. Le danger envisagé d’abord, le danger physique, le couteau. Le billet d’avion, l’identité, le passeport sans lesquels je n’étais qu’un anonyme qui devrait justifier de tout. Qui j’étais, d’où je venais. Trouver le consulat, convaincre, paraître crédible. C’était un temps où l’informatique et les moyens de recherches étaient à un stade artisanal. Mes ressources financières ne pouvaient pas non plus excéder une rallonge indéfinie de mon séjour ni la date de départ de mon retour. D’autant que le contrat des charters ne prévoyait pas le report des vols à une date ultérieure.

Comme dans un ralenti de toutes mes facultés, en un instant qui ne relevait plus du temps ordinaire, j’avais vu le lien fragile qui fait basculer ou non le cours des choses.

Je me retrouvais maintenant le cœur battant, avec la certitude d’avoir passé la vague, le mur, qui ne préviennent pas de la force du danger.

L’Inde n’étant pas toujours ce pays de non violence qu’on serinait inlassablement dans nos pays.

Les humains ayant le même visage à tous les coins de rue de la planète.

Chez Mister Jain, je vis arriver un matin, vers les onze heures, un drôle d’individu. Il ne ressemblait à rien. Il ressemblait d’autant moins à ceux d’ici qui portaient l’uniforme, que lui portait de manière affichée et sans paraître s’en soucier, le classique vestimentaire d’un occidental contemporain. Il paraissait sortir fraîchement de chez le coiffeur avec la coupe ordinaire des occidentaux qui traversent les continents. La coupe du bon élève.

Ses lunettes noires n’étaient pas de petites lunettes rondes cerclées, mais des lunettes d’une grande banalité, celles qu’aurait pu porter un James Bond quelconque ou un étudiant en faculté de Droit.

Mais des lunettes qui permettent sûrement de voir avec un coup d’avance.

Je le saurais bientôt.

Il n’avait pas de large chemise, ni de fleurs imprimées quelque part, simplement une chemisette étroite et un pantalon comme celui que j’avais mis au rebut à mon arrivée à Bombay.

L’homme invisible, le passe muraille, la discrétion même.

Avec quelque chose de soucieux, de préoccupé. Il devait avoir vingt cinq ans, à peine plus peut-être.

Mister Jain lui attribua la chambre contiguë à la mienne.

Ce matin je me rends vers l’ouest de la ville, voir le Birla Temple. On l’appelle aussi de façon plus compliqué, Lakshmi Narayan. Le temple se présente sur une grande longueur de la rue. Il a des airs de gâteau fantaisie, de pâtisserie joyeuse avec des dômes en forme de Hedjet ou de pschent. Les murs et tout ce qui peut prendre relief est coloré d’ocre rouge et de vanille. C’est un jouet pour enfant, une construction de château grandeur nature pour conte et légende tant la représentation d’un édifice religieux paraît incompatible avec la gravité habituelle de leurs architectures.

L’hindouisme présente souvent sa spiritualité sous des formes de naïveté crue d’un grand réalisme. Il est difficile de trouver dans ses rites et les images qu’il véhicule des enseignements conceptuels.

Aujourd’hui les enfants ne seraient pas surpris de voir ces édifices sous le ciel de Disneyland.

Des escaliers mènent à une des entrées principales, encadrées d’éléphants blancs, pas des ganesh, mais des éléphants sur pieds de la grandeur d’éléphanteaux dans de la belle pierre lisse, la trompe relevée, ou entortillonée faisant une belle boucle ronde devant lui. Dès l’entrée, l’encens est répandu fortement. Il existe une des rares photos prises durant le séjour ou je m’abrite à l’ombre d’un de ces éléphants, et où on aperçoit, si l’on regarde bien, le Dostoïevski qui ne m’a pas quitté.

Les Français devenaient de moins en moins nombreux chez Mister Jain. Les soirées étaient toujours très confusément animées de tablas frénétiques et d’un halo de musique qui ne finissait que tard.

J’avais pris l’habitude, avec Michel Ortusi, dont j’avais fini par me rapprocher, de m’écarter du patio encore trop agité des va et vient des locataires, pour profiter d’un peu de la fraîcheur descendue sur le jardin à cette heure de la soirée. Les conversations n’en finissaient jamais.

On avait fini par sympathiser. Ortusi était Corse, mais né à Paris. On l’aurait à coup sûr deviné au fort accent (qui m’a toujours paru le reflet de ceux qui ont déjà tout vu du haut de leurs pavés), et à la gouaille d’un parler de bonimenteur. Comme je l’avais supposé, il avait quelques années de plus que moi, et ces quelques années pèsent souvent dans l’expérience à cet âge.

Et puis un soir il fut décidé de convaincre Mister Jain, de quitter nos chambres respectives pour dormir dans un coin du jardin, dans des hamacs. C’était l’une des parties qu’on avait repérées pour ses arbres, sa tranquillité et ses nuits remplies d’étoiles.

Il nous en coûta quelque cinquante centimes de roupie de plus. Jain avait improvisé cette petite augmentation, (je l’avais senti à la légère hésitation qu’ont ceux qui évaluent les profits à la vitesse de l’éclair), et ne voyait aucun inconvénient à ce qu’on occupe un lieu qui ne contrariait pas le fonctionnement et la gestion de sa maison. D’autant qu’on venait de libérer deux chambres supplémentaires…

Nous avions, quant à nous, la certitude d’un calme nocturne absolu.

Vois-tu, cher ami (Ortusi ne m’appela jamais par mon prénom, mais toujours par un cher ami de désinvolture ; ça lui permettait de montrer avec affection tout de même, qu’il était plus âgé que moi) je ne sais pas trop ce que je fais ici, cette taule est impossible, mais il fallait que je parte loin pour un bout de temps. – Je ne pouvais interrompre Ortusi, il parlait même en dormant – j’habite Istanbul depuis quelques temps, c’est un pote qui m’a hébergé, puis maintenant j’ai une adresse à l’hôtel, tu sais, une boîte à lettres, une poste restante, tu comprends. Et puis en ce moment, valait mieux que je me fasse oublier. La Turquie c’est très cool, je m’y plais bien, mais là, en ce moment il me fallait prendre des distances. –  j’avais rarement l’occasion de couper le débit, ample et sans fin – Tu as quel âge toi, moi vingt six ans et j’ai quitté la France un peu rapidement, tu sais, j’ai pas trop eu le choix. Regarde la lune, on a bien fait de se tirer des chambres avec tous ces fous, c’est à croire qu’il dorment jamais. Regarde cette lune ! c’est du miel… j’espère que ça tombera pas pendant la nuit. Tu imagines, des morceaux de lune, on a pas besoin de lumière, la pleine lune, couleur miel… j’en ai vue une comme ça à Erzurum, je crois que c’est là-bas que je vais passer un peu de temps, histoire qu’on m’oublie, j’aime bien la Turquie, si tu voyais le Bosphore, c’est grand, c’est large, je traversais  tous les jours ou presque. – le monologue pouvait durer une partie de la nuit. Je devais m’endormir entre temps. C’est pourquoi je transcris intégralement tout ça – J’ai des projets, tu verras, on fera peut-être des affaires ensembles. Ne crains rien, ça n’a rien à voir avec toutes ces histoires de cannabis, tu as vu tous ces détraqués, la bande au Christ barbu, c’est tous les soirs java, ça dure jusqu’au matin je suis sûr… tu dors ? – Comment dormir, j’apprenais des choses, la Turquie, le Bosphore… –  A Istanbul je mène grand train, c’est facile, il suffit d’avoir les moyens, les turcs sont pas regardant. Je vis seul, c’est l’avantage, je m’encombre pas… De temps à autre j’envoies un peu d’argent à mes vieux, ils savent rien, ils comprennent pas que je sois à Istanbul. Faut pas croire, je suis pas ici pour le tourisme, pour les petits trafics, moi mon truc c’est plutôt les voyages, les billets d’avion. Les billets d’avion, j’en achète beaucoup, puis je les revends – Là je sentais qu’il faisait une pause, il attendait que je réplique, voir son petit effet – Oui, je les revends, oh ! pas une fois seulement, je les revends tant que je peux… tu comprends, j’en achète un, c’est déjà bien investi, c’est pas du charter, c’est du long courrier , vol régulier toujours pour le bout du monde, ça coûte cher, ça rassure le client… je les revends trois fois minimum, à moitié prix, tu comprends, à trois pigeons différents. Je leur donne rendez-vous à chacun dans des lieux et à des heures que je décide, et ils viennent, ils font une bonne affaire qu’ils croient, je dis que je peux plus prendre l’avion, qu’il y a contretemps, que ma femme me quitte, que c’est grave, je les revends moitié prix. Les nigauds sont sûr de partir première classe pour les îles, le Mexique, j’achète des billets qui font rêver, pas des endroits d’hommes d’affaire, pas Hambourg, pas Londres, c’est banal, on se méfierait, et puis ceux-là ont les moyens de payer n’importe quoi. Regarde la lune grossit encore, c’est une belle idée ces hamacs, on va avoir la lune, ça doit te plaire à toi, ces poésies de lune, j’ai vu que tu lisais un gros bouquin, tu m’as l’air de bien rêver, qu’est ce que tu es venu faire ici, c’est la perdition, ils sont tous accros, je suis sûr qu’il y en a qui vont crever ici, qu’est ce que tu es venu chercher là, je vois que tu fumes pas, que tu rêves du côté de Connaught. Ne va pas à Bénarès, c’est la mort, ne vas pas te baigner, c’est comme si tu te jetais dans les ordures. – Je repensais à Stef, à Dani « … voir le Gange, caresser les vaches sacrées, partir, ne plus revenir, s’endormir en regardant le crépuscule à Bénarès… » ; ça me paraissait loin maintenant, comme quelque chose qui s’était décousu –

… J’ai eu les poches pleines, à Istanbul on me connaissait pas, des billets j’en vendais tous les jours, les nigauds se retrouvaient seuls au rendez vous, ils m’avaient donné un quart du billet d’avance, pour les plus impatients la moitié ! ils m’attendent toujours, bénéfice net…les gens se mettent à aller au bout du monde, je les encourageais, je faisais baisser les prix …– ils riait, il faisait des bilans, il pouvait le faire sous la lumière de la lune, ça lui donnait l’impression d’avoir de l’espace…-

C’est pas comme à Angers, c’est à Angers que ça a commencé. Ils commençaient à avoir des doutes, on a fait courir le bruit… Ne plus acheter les billets de charter dans la rue à n’importe qui. C’est pourtant bien le moment, tout le monde veut venir ici, ou le Mexique, les îles, Bali, c’est bien à la mode tout ça… Faut savoir, il y en a qui peuvent pas prendre les vols à prix fort… Et puis en plus j’avais Pompidou sur le dos, tu sais, j’ai été obligé de partir. C’était à l’époque, oh ! il y a trois ans pas plus, je voulais pas faire l’armée, figure toi, je l’ai pas faite !… Au début, j’étais obligé, pas moyen de me faire réformer. A la caserne un beau matin, j’ai franchi la Loire. Déserteur, tu te rends compte !

J’ai franchi la Loire à la rame, ils devaient me voir depuis la caserne. Le prix à payer c’était de me faire oublier. Ils se sont mis à me chercher, j’étais parti discrètement, je devais aller le plus loin possible. J’avais un pote à Istanbul… Dis, tu dors ?…  – Comment dormir, ce n’est que beaucoup plus tard que je dormirais, je suivais les épisodes. J’avoue qu’il y avait de la fascination, puis le sommeil viendrait tout seul… – Maintenant c’est comme des vacances pour moi, des vacances un peu obligées, et puis Jain, il nous a à la bonne, j’ai mis tout un tas de pognon et des papiers dans son coffre, il sait pas ce qu’il y a, je me méfie, la tentation, mais j’ai mis ça dans des enveloppes, c’est discret, moi seul ai le code… Je pourrais revenir en Turquie quand ça se calmera, là-bas aussi ça sentait mauvais, j’ai du partir, c’est plus grand qu’Angers heureusement. Tu sais j’ai une idée pour toi et moi. J’ai remarqué qu’il y avait pas de train entre Istanbul et Téhéran. On pourrait se faire plein de pognon en montant une ligne entre les deux villes … Tu dors pas ?… Une ligne d’autocars, je vois ça d’ici, on aurait nos noms sur les flancs des véhicules, ça fait sérieux des noms d’européens. On ferait la navette, ils sont pas près de faire le train. Qu’est ce que t’en penses ?

Je ne suis pas trop sûr d’y avoir pensé, je ne suis pas même sûr qu’il m’ait parlé de ces histoires d’autocars, il avait tous les soirs des projets, mais de celui-ci, il avait du en parler une fois ou deux, donc je n’avais pas rêvé.

La surprise est venue le premier matin des hamacs. Le réveil dans le doux balancement des mailles était plutôt agréable. Le soleil était bas et ça sentait un parfum de fruit, je n’ai jamais su si c’était les arbres ou si ça venait de plus loin, un parfum de fruit velouté, d’un vanillé de mangue verte ou peut-être d’un jasmin mauve. Le moins agréable, c’était les volées de corbeaux dans le ciel, et ceux qui guettait notre réveil en assemblée, en rang, sans un cri, à la manières des Oiseaux de Hitchcock. On a du s’habituer.

Avec Ortusi, je n’étais plus seul. On allait à Connaught par les petites rues, ça faisait presque banlieue, ces petites maisons basses, ces murets blancs et le soleil qui filtrait, au travers des arbres, leur lumière de matin. Ortusi prenait des airs avec les marchands ambulants, il marchandait, il avait pris l’habitude avec Istanbul. La grande vie, l’aisance. On fréquentait maintenant la galerie marchande, le marché couvert était une vraie féerie de commerces de fleurs, de fruits exotiques comme celui aux mendiants et à l’homme tronc, de bazars de pacotilles, de dieux indispensables, des shivas et des ganesh de toutes les tailles, de toutes les couleurs, on y côtoyait maintenant le Christ et sa bande, finalement ils étaient agréables, d’autant qu’on ne les supportait plus la nuit. Le Suisse était là aussi, c’était souvent la fête, je me suis mis à sortir de ma solitude, c’était mieux. Maureen aurait pu être là aussi avec moi. Le temps joue à des vitesses différentes, des temps plus lents, des temps de réflexions et des temps comme maintenant.

Pas loin de Connaught, vers le sud, il y avait un observatoire astronomique, je crois que c’est quelqu’un de la galerie qui en avait parlé.

Le Jantar Mantar. Un ensemble d’architecture moghol, du XVII° siècle peut-être, une construction très abstraite, proche du labyrinthe, tout en cercles, avec des enceintes, des murailles rouges et ocres, de la plus proche du noyau central, jusqu’au mur de l’enceinte extérieure séparées par des couloirs de circulation à l’intérieur de chacune d’elles, puis des escaliers traversant les cercles, comme ceux des pyramides du Mexique ou du Guatemala, sans protection latérale, montant très haut, des degrés abrupts qu’il n’était possible de franchir qu’en de grandes enjambées. C’est un des rares endroits où je conserve une photo de moi assis sur une pelouse, avec encore le Dostoïevski à la main. C’est aussi la première fois que je me suis laissé surprendre par ce phénomène dont je parle quand l’occasion s’en présente, de ce mal qu’on dit être du vertige, mais qui est inexpliqué, cette sensation, quand une élévation, un étage, un monument à gravir se présentent, une perte du sentiment de la gravité survient, comme si je pouvais m’envoler à la manière des ballons d’hélium. Une sensation horrible que j’ai donc connu dès la cinquième ou sixième marche de l’observatoire, où parmi les palmiers environnant, la quiétude du lieu loin des tumultes des avenues qui enserraient ce cadre serein, je me sentis perdre le contrôle de toute réflexion. Les corbeaux géants et lugubres qui tournaient, pouvaient me porter sur leurs ailes.


Michel Ortusi est donc reparti à Istanbul. Nous avons échangé quelques courriers après que je fus de retour à Nice. Il me parlait encore de ses projets, de ses arnaques pathétiques, et s’est même invité à venir me voir. J’ai eu la surprise, cher ami, de le voir pour une opération impérieuse sur Nice Côte d’Azur… Je n’avais évidemment pas pu le loger, c’est Ronald, le frère de Célia, qui l’avait accueilli pour deux jours.

Et Ronald fut du voyage à Bénarès et ailleurs, l’année d’après.

Mes récits avaient dû lui tourner la tête.

Ortusi continua de me donner des nouvelles pendant un certain temps encore, peut-être deux ans, comme il le faisait à Delhi, dans un mélange de grandes fugues à plusieurs voix et de cafouillages le nez dans le tarmac.

C’était quelques temps avant que je songe au retour. J’étais devenu plus familier avec le Christ blanc. Ses chemises étaient moins blanches, et je n’ai jamais su son prénom. Il prenait même du temps pour me parler, il était là depuis longtemps, un peu comme Azoulay qui n’avait plus quitté Bombay pour cause de mort. Un soir, devant un vin blanc des Indes, le Christ me dit : « Je vais devoir partir, je crois que chez Jain, c’est plus possible pour moi. On n’a pas été discret. Je ne peux plus vendre. La police peut me trouver quand elle voudra, je n’ai plus de temps, je partirai pour Bombay par le train, c’est le plus sûr, on ne sait jamais retrouver les gens dans les trains. J’ai un plan pour la Tanzanie par navire, il faut que je file d’ici, me débarrasser de tout ce qui me reste, c’est urgent. Je vais perdre beaucoup, mais c’est mieux que la prison. »

Au début je n’ai pas bien compris ni pourquoi il me parlait de ça ni où il voulait en venir.

« … Voilà, j’ai trois kilo de résine, je sais que c’est perdu, je ne pourrais embarquer pour l’Afrique avec ça, c’est gros comme une branche. Il suffit de découper en parts, des grosses et des moins grosses, ça dépendra des besoins des acheteurs. Avec de telles quantités tu peux faire un fric fou… »

C’est quand il a dit « tu peux… » que j’ai compris. C’était un tu qui aurait aussi pu être un on. Mais il fut plus explicite encore, en ajoutant que parmi toute sa suite aucun ne prendrait le risque de trois kilos à revendre. Que la police ne rechercherait en fait que lui, mais les autres avaient peur.

Moi, j’avais l’innocence même.

« … Avec Ortusi et toi dans les hamacs, on peut pas faire plus discrets, il saura t’aider si tu lui en donnes la moitié… du côté du marché aux mendiants c’est là qu’on trouve toute sorte d’acheteurs … Voilà, je laisserai le paquet roulé dans un papier. C’est énorme. Ce sera dans le jardin … »

Je ne revis plus le Christ blanc. On disait qu’il avait continué son chemin.

Au début Ortusi était ravi et avait une manière très dextre de faire de l’argent si facilement. C’était aux abords du grand marché à l’homme au tronc, mais il sentit le vent de la Turquie lui parler certaines nuits, et il partit comme il était arrivé.

Un soir il me dit « demain je serais loin, mon pote a trouvé un autre hôtel à Istanbul, de l’autre côté du Bosphore… la police, pour m’y débusquer ! … je te donne mon adresse poste restante dès mon arrivée ». Il restait beaucoup à vendre.

Je repris sa part et avais tôt fait d’écouler ces barres de deux à cinq cent grammes chacune de la meilleure résine, les clients étaient visibles, c’étaient des européens des beaux hôtels, beaucoup venaient de l’hôtel Taj Mahal qui était à deux pas. Ils étaient discrets, avaient compris le petit changement, et s’approvisionnaient pour longtemps en une fois, peut-être un mois, pour leurs petites folies en salon. Cinq cent grammes, c’était tout un arsenal en Europe.

Et il ne fallut pas plus d’une dizaine de jours de ce petit trafic, pour en finir avec tout ça. Je n’avais pas eu le temps d’être repéré et je n’eus plus à y revenir. Je me retrouvais avec tant de billets que je dus aussi passer, enveloppes bien ficelées, par le coffre de Mister Jain.

Connaught était toujours un centre magique la nuit venue. J’aimais particulièrement cette lumière où le soleil et les éclairages artificiels se confondaient. Le magasin de luxe brillait plus que jamais. J’eus l’idée de faire confectionner sur mesure un manteau de fourrure en lynx, avec des doublures de satin couleur champagne s’assemblant parfaitement avec la peau, et des poches intérieures de chaque côté. J’avais arpenté presque tous les magasins, j’avais des cadeaux pour tout le monde ou presque. Le sac marin avait peine à contenir tout ça. Des robes, des chemises de couleur qui auraient perdu toute leur teinture au premier lavage, mais j’en rapportais pour tout le monde, je choisissais les bijoux et les colliers de la meilleure qualité, seuls les textiles étaient horriblement mauvais. J’avais encore quelque place pour des bouddhas en cuivre lourd dont un qui ne m’a plus quitté malgré les déménagements, et qui médite toujours sur une étagère de bibliothèque.

Je n’ai pas souvenir du retour, des escales et du temps passé en vol. J’ai perdu complètement la mémoire des évènements qui me ramenèrent en Europe.

La veille de mon départ, des canadiens de chez Monsieur Jain, rentrant également chez eux, avait passé une nuit à faire la fête rien qu’à l’idée de faire escale à Moscou.

Après le départ d’Ortusi et du Christ, je n’avais plus aucune raison de dormir dans le hamac. C’était moins amusant sans les rêves éveillés. J’avais pris l’habitude de m’endormir entre Téhéran et Istanbul, de me réveiller avec des corbeaux bagués et apprivoisés qui passaient des sacs de drogue, je volais aussi sur les ailes d’avions pris en flagrant délit de clandestinité, et parfois je plongeais dans les eaux froides et fétides du côté de Bénarès.

De retour à Nice, Bénarès ne se nommait plus ainsi, on disait maintenant Varanasi.

Ca sonnait moins mythique.

De même, quand Brigitte revint l’an passé de son périple aux Indes, elle m’a parlé de Mumbay.

Ce n’était donc plus la Bon Baya des Portugais.

Je partageais maintenant pour un jour ou deux une chambre avec un allemand sévère qui m’apprit le plus simplement que, de toute façon, « Hitler, et Napoléon avaient été des dictateurs à mettre dans le même sac ».  

C’était encore le temps où la sélection réelle et les jugements sur la dictature faisaient trop la part des choses et étaient soit dans l’ignorance soit dans le déni.

Le Suisse semblait au mieux, on approchait de la saison des fêtes, les lynx et autres peaux de bêtes partiraient bientôt vers Genève.

Il venait souvent me voir, sa chambre était à côté. Je lui avais donné ce qui me restait d’objets qui m’avaient accompagné à l’aller. Je remplissais avec du neuf et me délestais des choses qui ne résistaient plus et me semblaient terriblement vieillies.

Il prit l’appareil photo dont je n’avais gardé qu’un seul rouleau de douze. Ce qui me fait penser que quand la maison Kodak a fermé sa production à la venue du numérique, elle demanda à un reporter professionnel de parcourir les pays d’Asie avec un seul rouleau de douze, symboliquement le dernier de la chaîne de production. Pour une dernière publication de travaux argentiques. Pour l’Histoire.

Et il en revint avec douze chefs d’œuvre.

Le temps n’était pas encore aux bijoux numériques mis entre les mains de tous.

Et puis le Suisse hérita de mon feutre à la Hendrix, à large bord, qui allait si bien avec ses petites lunettes rondes, des cartes géographiques que m’avait laissé Ortusi, qui serviraient à aller vers les abords de l’Himalaya. Des cartes, j’en avais maintenant de trop. Je n’avais aperçu la chaîne majestueuse que de très loin. Et pas même capturé en photo.

Je crois bien avoir légué le Dostoïevski au Suisse qui en parut ému.

J’avais manqué Manali, la capitale du yoga dont parlait souvent Paga, mais qu’importe. Ramakrishna était loin, je n’étais plus impressionné.

Danièle Belmonte a maintenant un diplôme de yoga, et à ma connaissance elle n’a pas eu à se rendre à Manali, ni où que ce soit aux Indes.

Rishikesh m’est resté inconnu. Qu’y aurais-je fait ? Singer les Beatles et tenter de mettre mes traces dans les leurs ? Sortir les fleurs de la paix et le moulin à prière ?

Le Katmandou des leurres a duré longtemps encore pour d’autres.

Le voyage aux Indes est venu clore ce terme de trois années de douces et irremplaçables années de mue lente et turbulente que furent ces années de Parc Impérial, de fin d’adolescence, ou du moins d’une partie de cette peau qu’on commence à voir s’en aller, de virées avec Stef qui, dans un sens, comme aussi celui de l’air de ce temps là, avait été en partie, et inconsciemment, le promoteur de ce voyage que j’aurai finalement fait seul, dans le fantomatique de l’inéluctable flûte enchantée du chemin initiatique.

Paris.

Les pavés sous les roues du taxi paraissaient un doux chemin de roses, comme franchis dans un nuage cotonneux amortissant les aspérités du chemin. Les ciels et les masses cossues des immeubles parlaient d’une harmonie bleue et tendre comme celle de l’enfance, dans une osmose des pierres et de la couleur des ciels, je sentais pour la première fois le visage de Paris, de cette fusion des choses dans un monde façonné dans le moule sensible qui était depuis toujours le mien auquel je n’avais jamais prêté attention.

La rue de Rivoli usait d’un silencieux sur tout le trajet feutré du véhicule qui me menait comme dans une bulle étanche et sans heurt jusqu’à cette adresse où je dus être logé avant le dernier vol pour Nice.

Je me souviens d’une telle poussée de croissance aiguë, lorsque vers mes treize ans déjà, revenant de Moulinet, j’avais pris dix centimètres en un mois.

J’avais maintenant la perspective de rejoindre, dans les mois qui viendraient, l’université, la section philosophie. J’y rencontrerais finalement Platon.

Je m’étais réconcilié avec le monde.

Maintenant mon père avait la fierté débordante. C’est tout juste si ce n’était pas lui qui m’avait encouragé à partir. Ma mère avait la retenue de celle qui a enduré les nuits d’inquiétude et qui sait que les prières ont été exhaussées.

On a débouché le Bordeaux, comme si c’était la première fois.

Je partis quelque temps en Corse, chez la marraine Angela. Un mois peut-être, pour attendre les fêtes de fin d’année. On découvrit que j’étais devenu tout jaune. On n’en a jamais trouvé la cause. On a prononcé le mot de jaunisse, mais les analyses n’étaient en rien concluantes. On ne savait rien. La maladie supposée a dû passer ou est restée pour toujours dans le plus profond de mes cellules.

 

                                                                                     (26 février/ 28 Mars)

…………………………………………………………………………………….26 Février

 

RECLUS

 

Cela commence à angoisser. Le coronavirus en lui-même nous semble loin, sans réel danger comme on envisage toujours un tel risque si peu tangible, une sorte de danger improbable puisqu’il est invisible et que sur des milliards d’individus…

Ce n’est pas tant lui qui nous préoccupe, bien que l’épidémie se propage depuis la Chine au mois de Janvier, avec aujourd’hui la Lombardie et la Vénétie.

Ce qui nous inquiète est que la fermeture de nombreux lieux publics, et peut-être des mesures plus drastiques encore à venir en Italie, risquent de rendre caduc notre séjour à Florence.

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On a dit de Gustav Mahler, on s’est plu à répéter ce qu’il aurait prononcé sur l’avenir de sa musique : Je suis trois fois apatride ! comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne et comme Juif dans le monde entier… »

Comment expliquer l’énorme 8° symphonie dont le mouvement initial soit un gigantesque Veni Creator latin dans la plus vaste composition qu’il ait laissée.

Où s’entremêlent la certitude de la fin proche, la fixation maternelle et le complexe de la Vierge, le Mater Dolorosa et l’Eternel féminin du « Second Faust » ?

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Je me surprend à écouter pour la cinquième fois le concerto pour violon de Schönberg.

Isabelle Faust.

Peut-être parce que je sens qu’il est presque surhumain à maîtriser. Monumental.

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29 Février

 

L’homme est seul maître de la planète, il en a eu l’exploitation exclusive si on peut dire.

C’est finalement le considérer comme un démiurge tragique et wagnérien.

Les élites de nos grandes cités ont toujours eu une antipathie , voire une haine pour les campagnes, les villages et les clochers, pour tous les culs terreux et tous les bouseux qui semaient et se levaient déjà avec la nuit à peine finie.

Ces mêmes blafards grisâtres qui aujourd’hui traquent jusqu’au fond de leurs assiettes les racines de l’authentique, la traçabilité des viandes de terroir et conspuent les matières de synthèses qui formeraient les plate-formes des nouveaux continents de plastique.

Ceux-là même qui iront demain manger les vers de terre protéinés et qui abhorrent le chant du coq.

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2 Mars

 

En entrant dans « L’entretien des muses »   de Philippe Jaccottet, au chapitre concernant René Char, je mesure aujourd’hui ce malaise, au fil des temps, qui s’était établi aux relectures de celui-ci. Je crois avoir mesuré la distance entre les inspirations, pour ne pas dire les fulgurances évidentes d’une poésie chargée d’éclairs et ce que Jaccottet nomme les « excès de singularité » où la respiration même du poème se trouve menacée :

 

Porteront rameaux ceux dont l’endurance sait

user la nuit noueuse qui précède et suit l’éclair.

Leur parole reçoit existence du fruit intermittent

qui la propage en la dilacérant. Ils sont les fils

incestueux de l’entaille et du signe, qui élevèrent

aux margelles le cercle en fleurs de la jarre

du ralliement. La rage des vents les maintient encore

dévêtus. Contre eux vole un duvet de nuit noire.

 

La concentration du poème devient ici asphyxie et s’altère en crispation.

Je préfère rester dans les parages d’un René Char, non moins énigmatique et cernés de ténèbres comme ceux de « Dehors la nuit est gouvernée » ou les simples étincelles de

 

La nuit était ancienne

Quand le feu l’entrouvrit.

Ainsi de ma maison.

 

On ne tue point la rose

Dans les guerres du ciel

On exile une lyre

 

Ou encore :  Je sais bien que les chemins marchent

     Plus vite que les écoliers

     Attelés à leur cartable

     Roulant dans la glu des fumées

     Où l’automne perd le souffle 

 

entre mille autres.

Je comprends mieux aujourd’hui cette crispation de ce Char que je crois avoir été victime d’un complexe de prophétie.

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Preuve de l’esclavage de l’homme, partout où l’on porte le regard, il est à vendre.

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 Courrier à Bernard :

 

Katmandou a toujours été un leurre. Je n’est jamais aimé stricto sensu l’image de son idéal dans sa naïveté. Ma démarche se trouvait en marge de ce paradis de la défonce. En fait aux Indes je n’ai pas touché une seule fois au cannabis.

Je crois que j’y étais allé comme on attend douloureusement la preuve et la confirmation qu’on a fait fausse route, du moins qu’on est entré dans une impasse. Et qui venait clore ce cycle de trois ans, d’une dernière poussée de fièvre adolescente.

En l’occurrence, cette impasse (qui n’était plus celles des violettes), était un égarement un peu poétique de l’air du temps, de nature transitoire.

Il me fallait bien ça pour avoir enfin la ferme conviction que mon avenir passait bien par le chemin désormais désarmé de mon réel avenir.

Platon et Aristote. je savais que tu pencherais plutôt pour le logicien qui creuse. Il y a entre Platon et Aristote un peu la même différence sensible établissant une parallèle où on ne se rejoint pas entre Saint Augustin et Thomas d’Aquin.

Le premier qui distingue la cité des hommes et la cité de Dieu, pencherait franchement du côté de Platon ( le monde des réalités s’opposant au monde de l’ailleurs des Idées).

Le second qui établit la possible permutabilité des qualités de l’homme qui se confondent avec celles du Créateur. ( Où l’Eglise et l’Etat vont ensemble comme la Grâce et la Raison).

 

Le poète, l’artiste seraient naturellement du côté 1, du côté d’un monde à construire, d’un ciel à inventer. Au-dessus des nécessités.

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Perfection vocale de Eileen Farrell. De Verdi en Wagner, égale aux plus grandes.

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3 Mars

 

 à Jacquot :

 

Pour le séjour à Florence j’ai bien l’impression que c’est compromis.

En France, il n’y a aucun problème avec le virus. Je dis ça parce que tu vis à l’étranger et que tu ne peux savoir à quel point nous maîtrisons tout ça avec calme et sérénité. Le rocher de Monaco avait déjà sauvé les meubles quand le monde entier était en danger depuis Tchernobyl, et aujourd’hui, la raison nous dit clairement qu’il n’y a pas de quoi embêter les urgentistes qui sont bien occupés à travailler 10 h par jour comme de vulgaires chemineaux. Je ne sais si en Savoie et en Suisse des mesures ont été prises, mais ici nous savons qu’il fallait tout simplement s(en)e laver les mains tant qu’on en avait envie, et éternuer bien dans le creux du coude. Ce que pas un chinois n’a été foutu de faire, engoncés qu’ils sont avec leurs masques de dépistage et d’isolation qui ne peuvent que paniquer les foules. Nous, nous évoluons dans le calme et la dignité, nous avons un nouveau ministre de la Santé publique. L’autre, qui était en échec cuisant devant toutes les professions de santé s’est octroyée illicco une promotion en proposant ses vues perçantes sur la future gestion de la Mairie de Paris.

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L’Alcyone de Marin Marais est une tragédie lyrique qui valait la peine de s’arrêter aux douleurs de celle-là, en la personne de Lea Desandre, dans le rôle titre, adorable mezzo comédienne dont les yeux mangeaient le visage de douleur et les longs bras de ponctuer celle-ci jusqu’à en faire une déploration montant vers le ciel.

On ne l’avait plus programmée depuis Marc Minkowski qui l’enregistrait dans la foulée du succès mondial de « Tous les matins du monde ».

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TEXTE ENVISAGE POUR MONIQUE ARIELLO 

 

pour le Festival de l’Estampe à la Chapelle Sainte Agathe, à Méolans du 25 au 29 Mai 2020  :

 

 

L’oeuvre pour piano de Claude Debussy est une somme pianistique qui fait partie de la colonne vertébrale de l’histoire musicale occidentale dans son plus grand classicisme.

Elle est sur cet olympe qui, partant de Beethoven, remonte vers Schumann, Chopin, Liszt, et fait le lien avec l’avenir, que poursuivront les générations lui devant leurs plus belles conquêtes,

comme celle de Messiaen qui, lui-même, aura essaimé pour la seconde moitié du XX° siècle.

 

C’est avec un plaisir immense que j’appris dans le courant de l’année dernière que Monique Ariello avait été heureusement inspirée par une oeuvre de Debussy,

ses fameux Jardins sous la pluie.

Elle ne pouvait effectivement rester insensible à une pièce suffisamment courte et concise pour qu’elle se fonde et s’harmonise avec l’art infiniment subtile et aérien

de notre artiste. Et puis, les Jardins sous la pluie, ne faisaient-ils pas partie du troisième volet du recueil de Debussy intitulé Estampes ?

Comme un appel à l’inspiration de Monique Ariello, à ses fines et discrètes arabesques, ses obliques déclinées comme autant de pluies fines sur des bribes de jardins qui disparaissent déjà sur le papier.

 

Et puis aujourd’hui, après ces Estampes, recueil de la première maturité de Debussy, Monique Ariello propose l’illustration des douze premières pièces du Livre I des Préludes.

Oeuvres de la haute maturité et piliers dans son corpus pianistique à l’image de ce que sont les Préludes dans l’oeuvre de Chopin.

 

On y retrouve chez Monique Ariello, sûre dans le geste, l’osmose avec un musicien qui, s’il eut été présent aujourd’hui, aurait reconnu dans les traits et les harmonies doucement colorées,

leur quasi correspondance dans les fraternités de l’âme artistique.

 

Claude Debussy ne préférait-il pas d’ailleurs la compagnie des peintres et des littérateurs que celle de ses pairs en musique ?

Ce qui nous donne aujourd’hui le bonheur de voir la série complète des transpositions de ces pièces de Préludes en de merveilleuses réalisations plastiques.

 

A chaque Prélude, Monique a su saisir l’instant, l’éphémère moment de grâce de ces fameuses "impressions", elle a marché dans "les Pas sur la neige", comme elle a respiré les "Collines d’Anacapri",

dans des courbes et des arabesques merveilleusement dépouillées et si proche de l’original auriculaire.

La profondeur de l’espace y est un cadre à disposer les éléments qui illustreront ces différents motifs que sont les arbres, la neige, les flocons, et la suggestion de l’instant magique que les sons de Debussy avaient suggéré.

 

Pareillement "La Cathédrale Engloutie", dans l’apparition de ses volées de cloches qui surgissent du fond de la mémoire des habitants de la ville d’Ys, trouve-t-elle une correspondance fraternelle avec l’imaginaire fécondé

dans sa réalisation plastique. A Chaque fois, une image, une simple suggestion, et le décor est planté. Et la vision rendue, parfaitement adéquate.

 

Et ainsi pour les douze Préludes.

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8 Mars

 

La psychose européenne qui frappe nos pays fait presque autant de ravages que le virus corona lui-même. S’il fallait d’ailleurs avoir une image de cette Europe émiettée et sans volonté commune, c’est dans la dispersion des décisions prises contre la maladie qui touche le monde, que nous en avons un exemple. Ce qui se pratique en Italie, n’est pas forcément appliqué en France, en Espagne ou ailleurs, chacun des pays européens appliquant la volonté et la perspective perçues comme la meilleure pour eux. Les lignes ferroviaires, les vols aériens sont maintenus, les grandes messes sportives sont, soit annulées, soit au contraire maintenues suivant l’importance économique et le degré de passion supposée par ceux qui décident le maintien ou non des dites manifestations. Les consignes émanant du Ministère de la Santé consistant à deux fois rien : se laver les mains et éternuer au creux du coude (au creux du genou eut été plus complexe). Sinon, attendre d’être frappé, au-delà des symptômes, par de sévères manifestations du mal pour consulter, mais en aucun cas faire un test de dépistage. D’autant que les urgentistes et les généralistes en cabinet de consultation attendent toujours des masques de protection efficaces dépêchés par le Ministère.

Plus le temps passe plus le séjour prévu vers Florence devient chimérique.

L’épidémie descendant maintenant de Milan, vers l’Emilie Romagne, avant la Toscane…

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10 Mars

 

L’EXTASE DE THERESE D’AVILA

 

L’extase de marbre de Thérèse d’Avila du Bernin  a toujours suscité les analyses les plus échevelées des historiens, des théologiens et des analystes.

L’occasion était trop belle pour y saisir, aux travers des convulsions, toutes physiquement visibles, le dévoilement, non d’une extase, dirons nous, d’une mysticité comblée d’un diaphane désincarné, mais d’une apostasie implicite de la vie dévote, d’un pur jouir sensoriel dans la plénitude d’un abandon  de la chair.

La première impression à la vue du marbre est cette double évidence de l’abandon et de l’aveu par les attributs attachés à la volupté des mouvements du visage, de la crispation convulsive du corps dans son ensemble, et suprême élément de la totale sujétion au jouir, le mouvement du bras et de la main pressant le sein.

Si il eut été question d’une relation d’extase dans la verticalité du rapport de la sainte à Dieu, les éléments corporels n’eussent pas ainsi été convoqués dans la représentation de l’âme pâmée.

Pas de cette façon univoque. Et certainement pas dans ce mouvement de pression de la main sur le sein comme révélation d’une adoration suspectée pour la source jaillissante de la vitalité expressément matérielle du corps.

 

« Tandis que j’étais en cet état, il plut au Seigneur de me favoriser à différentes reprises de la vision suivante. Je voyais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. … Il n’était pas grand, mais petit et extrêmement beau. A son visage enflammé, il paraissait être des plus élevés parmi ceux qui semblent tout embrasés d’amour. Ce sont apparemment ceux qu’on appelle Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais il y a dans le ciel, je le vois clairement, une si grande différence de certains anges à d’autres, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais l’exprimer. Je voyais donc l’ange qui tenait à la main un long dard en or, dont l’extrémité en fer portait, je crois, un peu de feu. Il me semblait qu’il le plongeait parfois au travers de mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière embrasée d’un immense amour de Dieu. La douleur était si vive qu’elle me faisait pousser ces gémissements dont j’ai parlé. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l’âme ne peut en désirer la fin, ni se contenter de rien en dehors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle. Elle est spirituelle. Le corps cependant ne laisse pas d’y participer quelque peu, et même beaucoup. C’est un échange d’amour si suave entre Dieu et l’âme, que je supplie le Seigneur de daigner dans sa bonté en favoriser ceux qui n’ajouteraient pas foi à ma parole. Les jours que durait cette faveur, j’étais comme hors de moi. J’aurais voulu ne rien voir et ne point parler, mais savourer mon tourment, car il était pour moi une gloire au-dessus de toutes les gloires d’ici-bas. » 

 

Le texte est grandiose d’aveu et de liberté. Thérèse a un rapport à Dieu s’élevant en spirale. En cela avec Jean de la Croix, elle incarne le baroque espagnol, et même le baroque rocailleux, rococo.

Elle monte à Dieu en spirale, en volutes qui sont autant d’acceptation des lois de la chair. Elle en rend grâce comme d’une faveur. Qu’eut été sa foi capitonnée de certitudes ?

Et en désincarnation.

Thérèse n’est donc pas un ange

L’aveu terrible : « ce sont ceux qu’on appelle chérubins, car ils ne me disent pas leur noms ». La fièvre imaginative et masturbatoire de Thérèse la mène à la lisière des autres, de leur corps, de leur pénétration voluptueuse comme avec la volonté de s’y fondre et de s’y soumettre.

Dans ce rêve, la clarté du récit éblouit : «  un long dard en or…il le plongeait au travers de mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles… en le retirant la douleur était si vive qu’il me fallait pousser ces gémissements… 

« O dolorosa gioia” disait le madrigalMais elle ne pouvait connaître le prince de Gesualdo .

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11 Mars

 

JOACHIM MARTIN PRES D’EMBRUN

 

J’aurais écrit sans être lu. Mais il y aura peut-être un temps favorable. Les écrits passent parfois par des labyrinthes tortueux qu’il ne nous est pas permis de connaître, pas plus que d’espérer nous y aventurer pour leur donner le sens qui mènerait les œuvres vers la lumière.

Soixante douze planches ont été découvertes entre 1999 et 2000. Elles sont conservées dans un château près d’Embrun, après avoir été défaites de leur emplacement initial, dans une valise rangée au grenier. C’est en quelques sorte le testament outre tombe de Joachim Martin, maître charpentier qui livre sur de simples planches, écrites pour la plupart au dos du parquet, la vie et les secrets d’un temps disparu. La chronique de son pays environnant.

Les planches furent découvertes et réunies par la suite. On attribua des numéros à chacune de manière continue, à la manière d’un feuilleton, comme le feraient les archéologues de fragments destinés à être recomposés, rendant possible l’ensemble à une nouvelle vie.

L’œuvre de Joachim Martin est aujourd’hui en voie de prendre un sens,  et se voit rendue à la connaissance de tous,  alors que le  destin de ses écrits était aussi peu favorable à une exhumation qu’une bouteille à la mer.

Ce Joachim a toujours dû croire en son étoile commençant ainsi son récit :

« Heureux mortel, quand tu me liras je ne serais plus… »

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14 Mars

 

FAUSSAIRES

 

C’est toute une série d’arbres que j’ai photographié. En tous cas je garderais les deux qui penchent sous l’effet du vent, avec dans les lointains le Baou et Saint Paul, jusqu’à disparaître.

A partir d’une seule photo, j’ai traité les quatre saisons. Du moins un œil curieux y aura vu sûrement ce qui s’attache généralement à chaque saison. Comme ces trop célèbres saisons de Vivaldi, qui finalement ne présentent qu’une illusion possible d’états d’âme que le compositeur n’avait pas envisagé lui-même, mais que les musicologues le découvrant des siècles plus tard, lui attribuèrent comme une piste aidant à l’écoute possible d’un défilement des humeurs analogues aux quatre saison distinctes, ce qui relève simplement de quatre mouvements habituels alternés en allegro, adagio etc.

De même, parti d’une seule photo, disons dans sa neutralité, j’en ai tiré plusieurs atmosphères rendant possible une invite à y sentir les changements chromatiques propres à ce qu’on estime être les critères attribués aux saisons.

Changement des expositions, des contrastes, abaissant ou élevant les niveaux de lumière, élaborant un rétro-éclairage faisant naître des ocres et des dorés où figuraient précédemment de simples coulis de jaunes, saturant des portions d’espace, et ainsi pour tous les éléments exigeant une transformation à des fins de créer des saisons. 

Ma fille Hélène me dit que c’est trahir la photo elle même. Là où je ne fais que satisfaire ma vision intérieure d’un arbre pris dans sa nudité et sa réalité du moment. ( Mais la réalité dont parle Hélène, ne serait-ce pas là une restitution de la réalité par le seul potentiel de l’appareil avec ses qualités et ses limites d’absorpsion ? Un autre appareil, plus ou moins de qualité meilleures ou moins bonnes donnant d’autres critères de fidélité à ce que voit l’œil ?).

J’attribue donc à cet arbre ce qu’il ne m’avait pas donné. Je le recompose et je n’en suis satisfait que lorsqu’il a rendu ces micro variations qu’il aurait pu développer par lui même dans la nature. Je ménage simplement la vision d’un plausible.

Et d’une succession possible de plausibles.

En gardant chaque évolution des transformations qui rendent en accéléré ce qui fut figé une première fois et se voit rhabillé dans une mise en scène créant l’illusion dramatique de ses successives métamorphoses.

« Mais à chaque fois, c’est triché, tu n’as plus l’arbre tel qu’il était ».

L’arbre n’a jamais été.

Il sera toujours plus vrai dans son idée d’arbre que ne pourront le fidéliser les techniques d’accaparement des appareils.

L’essentiel est l’appropriation que l’artiste et le photographe auront fait de lui.

Je n’ai pas eu à aller bien loin. J’ai ouvert la fenêtre de la chambre, j’ai franchi la haie qui donne sur la forêt. L’arbre a joué le rôle du modèle que sont les modèles d’atelier ou de plein air.

La réalité est ailleurs comme dirait Rimbaud. Cézanne n’avait cure des arbres de la sainte Victoire. Il réinventait l’essence (sans jeu de mots) de l’arbre. Picasso lui donnait ses costumes d’arlequin. Je lui donne la possibilité de respirer toutes les saisons du monde.

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Je découvre à la librairie Masséna que Clément Rosset a laissé un inédit aux Editions de Minuit. Il s’agirait d’un très mince récit des premières années de sa vie littéraires et philosophique, où il se raconte en épisodes faussement intimes où apparaît un certain Gabriel de fiction. Episodes auxquels il ne nous avait habitué et qui colore mal la distance et la pudeur qu’il avait toujours tenu à maintenir dans l’ensemble de ses écrits.

Je pense que Clément Rosset aurait pris goût à écrire de pures nouvelles littéraires, ayant depuis longtemps épuisé sa veine philosophique qui se réduit en fait à quelque chose de bien mince.

J’ai retenu également ce désir de connaître enfin Minorque. Minorque pourtant très peu éloignée de sa maison majorquaine qui lui servait de havre depuis toujours.

Cet écrit vient en parallèle au très mince roman de Hélios Azoulay dans le paysage littéraire de ce mois-ci, retrouvant à travers eux des bribes de personnes et d’histoire d’un temps maintenant éloigné.

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15 Mars

 

à Bernard :

 

 … Expérience faite hier : je tombe sur un Rosset inédit ("Ecrits intimes", 100 pages) ed. de Minuit. Je me dis, comme pour le Azoulay, c’est quelqu’un que j’ai connu, je prends. Tu penses, des pages intimes, secrètes sur sa vie, alors qu’il a toujours gardé une distance sérieuse avec son privé, ce ne pouvait être qu’un posthume indispensable (la préface annonce que c’est dédié à Ravel (on peut pas faire plus secret) —n’est mentionnée nulle part ailleurs que sur la bonne foi du préfacier—

Que nenni, une farce !

Il s’agit de quatre nouvelles, plutôt banales, dont la seconde est une pédante description d’une "grande patience" (réussite au carte), illisible jusqu’à ce que ça tombe des mains. Aussi ennuyeux qu’un mode d’emploi de mécano.

Limite masturbatoire.

La quatrième révèle quelques traits d’humour (enfin), mais la conclusion est tellement niaiseuse que je doute que ces récits ait été composés par Rosset. Ou il avait bien vieilli pour en accepter la publication.

Est-ce signé par Rosset et commis par quelqu’un d’autre ? En fait il s’agit donc d’écrits d’avant sa grande période philosophique, sans grand intérêt.

Et puis rien n’est daté.

De son vivant aurait-il eu le jugement déficient de transférer des écrits médiocres (et surtout peu compatibles avec son esprit quand on l’a un peu connu !) sous sa signature.

 Que Je crois qu’il aurait bien aimé écrire des nouvelles finalement, et que ce que j’ai eu entre les mains ne sont que de mauvaises tentatives.

Je conclus que même chez des éditeurs aussi spécialisés et sérieux que "Minuit", il y a des pièges pour vendre en soldant les fonds de tiroir d’un auteur phare de la collection …

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20 heures

 

La sentence est tombée. Après quelques semaines d’atermoiements, la France à la traîne de l’Italie et d’autres pays ayant pris des mesures urgentes, décide de fermer à son tour tous les lieux publics, les salles de spectacles, les universités et les écoles primaires, puis tous les commerces sans exceptions, hormis les points de vente de nourriture, les pharmacies et évidemment les urgences médicales…

Probablement qu’un confinement général sera décrété assez rapidement.

Le rêve de Florence était compromis depuis longtemps, Barcelone maintenant s’éloigne définitivement.

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16 Mars

 

Courrier à Bernard :

 

… Théorie de Cécilia : les chinois ont perdu beaucoup de vies humaines (on ne pourra jamais savoir combien).

Ils sont les seuls à pouvoir perdre beaucoup de vies humaines tant ils sont nombreux. (Et dieu sait s’ils ont eu de la discipline. Leurs pertes ne  représenteraient qu’une infime quantité de leur masse humaine).

Aujourd’hui en affaiblissant l’économie européenne en particulier (sans l’avoir voulu vraiment), la Chine a la maîtrise sur l’économie mondiale.

La preuve, mon futur ordi dépend de sa venue en France.

Ne se proposent-ils pas déjà de nous venir en aide ?

 

Nous avons eu du mal à accorder nos violons européens et la France a été la plus laxiste.

Est-il normal qu’on soit le seul pays à manquer de masques ? de tentes de détection ?

 

Cécilia a attrapé le virus, on en est sûr maintenant. Tous les symptômes depuis décembre. On lui a refusé une simple consultation à l’hôpital. Mais je sais que trois mois de toux sèche, nuit et jour, ça ne pouvait être que ça. Trois mois de toux inexpliquées (même par le toubib habituel).

C’est fou comme les médecins ignorent tout en ce moment. Et se contredisent.

Je n’ai par contre rien eu. En tous cas sans effets visibles.

Hélène a aussi eu les mêmes symptômes que sa mère mais moins longtemps. Toux sèche. C’EST LE SYMPTOME, préludant le mal respiratoire.

Les statistiques sont complètement incontrôlées.

Je me souviens de Tchernobyl : "le nuage ne peut passer la frontière, nous sommes sous avis et contrôles scientifiques"

Bon, c’est fou comme en se mettant devant la page blanche

les souvenirs affluent avec acuité et précision.

Comme si j’étais parti hier. Parfois certains détails se bousculent comme pris au zoom. Du chirurgical.

Comment vais-je tenir sous ce beau soleil sans sortir au bord de mer ? avec deux seuls verres de vin par jour. Mais sept kilos en moins.

Je m’en vais donc me confiner de ce pas.

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à Alain Jacquot :

 

Et bien nous voilà confinés.

Après avoir tergiversé, manqué de masques, de tentes de détection, on se met à vouloir rattraper le temps perdu, après les confusions et les contradictions ministérielles, sous le refrain si bien connu du syndrome de Tchernobyl, "Ne craignez rien, nous sommes sous avis et contrôles scientifiques". Les mêmes frontières qui nous protégeaient en 86, sont devenues aujourd’hui des lieux de passages permis pour l’infection et presque encouragés par conviction idéologique (tu sais, cette sainte horreur de la discrimination). La France se doit de donner l’exemple de dignité et de sang froid dont on a le secret et qui marque notre superbe.

Les "avis et contrôles scientifiques" disaient donc ce samedi qu’il devenait urgent, ce que disait déjà certains politiciens "alarmistes et discriminants" il y a quelques longues semaines, de se confiner enfin et se restreindre au strict minimum, à savoir le supermarché, le travail, si contrainte absolue, et pratiquement rien d’autre que le repli ascétique pour peut-être trois semaines.

Devant ce subi revirement alarmiste (c’est là que nous retombons platement comme de simples espagnols ou italiens sur le plancher des réalités), quid des tentes de détection ? des masques toujours manquants ?

Un médecin : « Un pays ne répondant pas à un besoin de matériel dans le cas d’épidémie comme celle que nous vivons, s’appelle un pays en précarité médicale ».

Rien donc. Nous attendons en fait des masques de Chine …

Les élections du premier tour étaient totalement sous contrôle, mais celles de la semaine prochaine devenant une folie sanitaire impensable. Que s’est-il passé entre temps : les contrôles scientifiques ont évolué, les yeux scientifiques se sont décillés.

Mais la pandémie est là depuis deux mois !…

Voilà quelques réflexions qui me viennent en vrac.

Sinon que je reste persuadé que Cécilia a été une des premières atteintes il y a déjà presque trois mois (décembre). Les symptômes aujourd’hui reconnus de toux sèches précédées de fièvre légère et de fatigue inexpliquées, ont duré trois mois pour elle. Tu as bien entendu, trois mois. Et tu connais la négligence et le peu d’intérêt que Cécilia porte à ces petits choses de santé… (toux de nuit et jour, à fréquence presque frénétiques parfois, sans que la toux ne descende dans le gras des poumons : infection bien connue de tous nos coups de froid hivernaux). Là, les symptômes persistant étaient bien plus insolites. Le médecin traitant n’ayant rien diagnostiqué de particulier (parce que non détectés…).

Donc, toux grasse ? toux sèche ? fatigue ? Doliprane.

Bien sûr il n’y avait peut-être rien d’autre à prescrire, mais qu’en est-il des quantités réelles de malades ? Et des risque encourus parce que non détectés ? Ceux des « asymptomatiques ».

Entre parenthèse, nous avons dû consulter un dermatologue il y a quelques jours à l’hôpital Grace de Monaco, ceux d’ici ne donnant rendez-vous que dans six mois. C’est le rythme nouveau de la très avancée médecine de notre pays, de son recrutement, de ses structures et de son avenir.

Mais le corps médical descend dans la rue pendant que madame Buzyn , fraîche démissionnaire du ministère de la santé paradait hier soir aux résultats de sa candidature pourtant médiocre de l’élection prochaine de miss Paris.

je suis ravi devant tant de suffisances qu’on m’ait intimé de me confiner entre mes murs, à cultiver misanthropie et colère sourde.

Je pourrais toujours profiter des 32 sonates de Beethoven dans la réédition de l’intégrale Badura-Skoda. Les amateurs l’attendaient depuis sa disparition en vinyle. Je la trouve excellente, sur pianoforte Schanz, Walter, Broadwood, Graf, ce qui donne des couleurs nuancées suivant le caractère des différentes périodes. Je trouve malgré tout que dans les sonates qui tendent à aller au delà du clavier (hammerklavier, mais aussi pleins d’autres), les aiguës maigres et grelottants dans les forte ne remplacent pas le son des piano d’aujourd’hui. Beethoven le savait déjà.

De cet interprète restent les exceptionnels quatuors de Mozart sur le Schantz, où là il est sans rival.

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17 Mars

 

Me voilà à la maison. Les journées peuvent être longues. Jusqu’à présent, j’occupais une partie de la matinée à écrire, à rassembler des idées ou des projets de la veille, reprendre des poèmes écrits plutôt le soir, tard. Puis je me fondais dans le monde où l’on se doit de ne pas toujours être seul. J’allais Chez Sauveur, autant pour y voir quelques figures humaines que pour étalonner mes pensées et mon ressenti du monde comparé à celui des gens de la rue. Bien que souvent décevants, ces échanges de vues sur le quotidien ou sur les schémas plus larges des idées sur l’art ou la politique, j’avais régulièrement confirmation de ce que mes sens et ma raison me faisaient concevoir de vrai et de juste. Et puis tout se terminait par un dernier coup avant que je ne parte vers d’autres moments qui jalonnaient mes journées, d’autres lectures, d’autres rêves rythmant le quotidien.

Aujourd’hui, l’inactivité et l’isolement, d’une certaine manière, ne me font pas peur, mais cette obligation « d’assignation à résidence », même douce, donne l’impression de voir ce monde sans ses paysages et son relief, ces espaces que les oiseaux traversent maintenant seuls, et que je ne devrais voir seulement qu’au travers de la fenêtre. L’air même, qui porte sa propre densité lorsque l’on se trouve à l’air libre, semble comprimé comme avant un quelconque tremblement de la vie, l’approche d’un événement qui se devra de surgir ou une boîte qui va s’ouvrir. Le silence lui même, perçu depuis ma chambre ou le salon, se densifie comme plus lourd et chargé d’intention.

J’ai bien heureusement des lectures, mais il m’a toujours été, par un effet de contre pied redevable à ma nature, que je ne profitais bien des fruits qu’offre la vie que lorsque c’est moi qui les choisit. Lorsqu’il fallait lire en préparation des examens du bac, la Nouvelle Héloïse ou Madame Bovary, je fuyais vers la poésie américaine underground des années cinquante, et vers d’autres modes de sentir. Ce qui ne m’empêcha pas de retrouver la Bovary ou Rousseau plus tard, mûris, pour m’accueillir de leurs bienfaits. De même, mes lectures d’aujourd’hui se doivent d’être volées à ces après-midi vécues comme une bénédiction dans mes espaces de liberté, et pas parce que j’ai quelques contraintes à devoir meubler le temps qui s’uniformise.

Le ciel se couvre, il va vers le sombre, peut-être qu’il vaut mieux que la pluie s’en mêle, que le confinement ait l’air d’une nécessité sur la journée.

Et puis on apprendra l’isolement. Je vois qu’au travers des carreaux les arbres sont désertés par le vent, que cette saison est décidément un prolongement d’un hiver qui a tardé. Les bourgeons ne sont pas prêts à sortir, les sèves restent dans les fonds de la terre et le gris uniformes des paysages montre un ralenti soudain du temps. Les oiseaux qui se baignent avec suspicion sur le bord du bassin à l’angelot, paraissent plus trembler de froid que d’apercevoir mon visage aux travers de la vitre.  

Du côté du jardin on aura donc perdu le prunius, qui laisse sa souche visible au ras de l’herbe rappeler qu’il vivait ici depuis avant même notre venue. Les travaux du jardin, prévus pour ce mois-ci sont ajournés. Il y aura comme un air d’abandon autour de nous et une petite désolation comme le révèle généralement le sentiment de l’inachevé.

Il me revient quelque chose de Machiavel , troublant d’où nous sommes :  Une purge naturelle  : " lorsque le monde a surabondance d’habitants, lorsque la terre ne peut les nourrir, quand la malice et la fausseté humaine sont à leur comble, la nature, pour se venger, se sert de l’un de ces trois fléaux, afin que les hommes ainsi réduits à un petit nombre et abattus par le malheur, trouvent plus facilement leur subsistance et deviennent meilleurs." (Tite-live II, chap.5)

Encore qu’en étant pessimiste on puisse contester la conclusion...

Machiavel, à lire, à relire.

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d’hier soir

 

Ce que je retiens de l’allocution du Président de la République, c’est son acharnement à persister dans la demie mesure, le flou et parfois le déni. Sommé par certains politiciens lucides de son opposition et la plupart des scientifiques, il a longtemps tergiversé pour envisager la fermeture des frontières. Il parle aujourd’hui de guerre, contre le mal, contre l’ennemi invisible, et comme capitaine de ses armées, il admet devant l’évidence et avec le retard qu’il aura occasionné, devoir fermer les frontières. Mais encore une fois, par idéologie, ce ne sont pas les frontières de la France qu’il veut fermer, l’idée lui en est assez insupportable, c’est la fermeture de l’espace Schengen.

La question se pose : Président de la France, il n’a, à ma connaissance, que le pouvoir de fermer les frontières de notre territoire. Celles de Schengen, à moins qu’il n’en soit le plénipotentiaire européen, ne dépendent pas de sa seule volonté, mais d’une décision de la Cour européenne.

Les italiens, les espagnols n’ont pas attendu des décisions européennes pour isoler et protéger leurs ressortissants.

Comment se fait-il que même dans les cas extrêmes où nous nous trouvons, l’aveuglement et la haine du repli motive l’analyse de celui qui a la responsabilité du pays ? (Il s’agit ici non d’une fermeture au monde, mais bien d’un cas sanitaire de repli vital momentané et sans précédent).

Les frontières que voudrait fermer le Président sont les seules qui ne soient pas maîtrisables puisque franchies quotidiennement par les flux migratoires sub méditerranéens.

Un signe m’a frappé, à la fin de l’allocution.

Les dernières paroles, vers 20 heures 10, comme de coutume furent lancés un vive la République claironnant, et un vive la France qu’on a entendu à peine murmuré.

Peut-être que cette idée de la France est décidément lourde à porter pour lui.

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18 Mars

 

Je vais promener au Parc de Vaugrenier, c’est grand, je respirerais après deux jours entiers à la maison. La police, l’armée pourront me demander pourquoi.

J’ai le papier dérogatoire. Je contaminerai moins qu’ailleurs et les autres ne me contamineront pas non plus.

Et puis il y a des bancs drus d’orties. Ça ne coûte rien, ça fait de merveilleuses soupes.

Il fait très beau.

Hélène et les deux petits sont bouclés.

Cécilia fait la moitié du travail au bureau (ce qui ne peut que se traiter là-bas), moitié à la maison sur ordi.

Je suis dans le Virgile de Giono. Un autre monde.

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19 Mars

 

Le parc est maintenant interdit, clôturé. C’est pourtant bien un endroit où le risque de se faire contaminer est infinitésimal.

Décret préfectoral.

J’ai marché ce matin plus d’une heure faisant tout le grand tour de près de trois kilomètres sans croiser plus de deux personnes. Le parc est si beau.

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20 Mars, printemps, 8heures

 

Réponse à Bernard :

           

… Essais sur l’entendement. David Hume. Philosophie anglaise, comme toujours ceux-ci sont pragmatiques. Il fait partie, si mes souvenirs sont bons, de la philosophie expérimentale, de l’empirisme, sensualiste aussi. C’est à dire que pour un anglais, tout doit être toujours remis en question. Exemple : le soleil se lève immanquablement (c’est donc le matin), et ainsi tous les jours. On en a fait un axiome scientifique. Il existera toujours un matin.

Hume répond : pas si sûr. C’est l’expérience de l’observation qui nous fait vivre tous les matins un soleil qui se lève. Et le phénomène de répétition un acquis. Rien ne dit (peut-être accident cosmique imprévisible) qu’il n’y aura pas un jour "sans". Que tout est toujours à prouver malgré un cycle de répétition très long.

(Ne me dit pas que les scientifiques ont prévu que les astres, que la terre ronde etc.)

Philosophiquement Hume se tient.

Quant à Spinoza, il m’ennuie. Cette manière d’avancer en ayant besoin de toujours regarder derrière lui, comme petit Poucet, s’il n’a pas oublié un maillon de l’enchaînement. Son Traité Théologico politique reprend tous les évènements bibliques pour leur trouver une "raison".

Tout ça pour accoucher d’un optimisme béat (« on est doué pour le bonheur ou pas, le coup du verre à moitié vide, ou plein » etc. qui fait de la vie une bonne vie). Nietzsche disait qu’une philosophie ne valait que par ce qu’elle pouvait apporter. Chez Spinoza c’est beau comme un bel objet et je m’y ennuie.

Leibniz n’a pas intéressé B. Russell ? Question science il fait partie du club des "découvreurs" du calcul infinitésimal. Il écrivait son essai de théodicée en français, donc aussi clair que Descartes, et fut un des seuls à parler du problème du mal sur terre sans en conclure : « ou c’est Dieu, ou c’est le mal ». Il a été bien plus loin. Les monades ? l’essence même des choses. Mais on peut s’y prendre autrement C’est celui que je préfère des trois du 17°.

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21 Mars, printemps

 

à Bernard, depuis la maison, reclus… :

 

On m’a supprimé Vaugrenier. C’est dommage, c’est le seul endroit sain, sans risque de transmission aucune, et on l’a fermé. Dommage aussi parce que c’est un air de printemps depuis quelques jours.

Je crois que derrière tous ces interdits il y a inconsciemment une volonté de gentiment faire la morale, du genre, on vous l’a dit c’est pour votre bien, obéissez. Un vieux réflexe directif. Je sais bien que c’est probablement la seule solution pour discipliner ceux qui se perdent un peu trop dans la nature.

Le compliqué c’est l’approvisionnement. Des heures de files…

Pour les virées en Italie et en Espagne on a un peu de chance. Florence a remboursé et Barcelone accepte de déplacer les réservations.

 

Restent en effet les pavés de mille pages ou les petits pavés de cinq cent. Mais pour toute une après-midi, ce n’est pas varié. Et puis tu sais, quand on voulait m’obliger à lire Flaubert pour le bac, je voulais lire Kaufman.

Aujourd’hui on nous confine, rien que pour ça je ne voudrais pas lire mais sortir. Enfin, je lirai. J’ai le choix. Des récits (idiots ou quelconques) sur un Voyage aux Indes (Patrick Boman,) un livre sur Monet (« Deux remords de Claude Monet ») de Michel Bernard. Puis des lettres inédites de Giono, et puis l’autre Pessoa (très différent !) le Livre de(s) l’inquiétude, et puis, et puis…

Il y a aussi les visites de pleins de musées du monde… Mais Florence aurait été mieux en vrai.

Et puis, j’ai une nouvelle version de l’intégrale des sonates de Beethoven par Badura-Skoda. Sur pianoforte d’époque. Ça varie les couleurs.

 

Voilà, nous sommes les seuls survivants, mais pour quoi faire ? On est seuls il n’y a plus personne. On va encore s’ennuyer.

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23 Mars

 

L’enfermement chez soi, mais aussi l’hiver qui revient au galop. Le vent a soufflé tout le jour, hargneux, gris et froid. C’est le silence dans les Hameaux. Nous sommes les fantômes de nous-mêmes.

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23 Mars

 

à Bernard :

 

… La science fiction, je n’ai jamais accroché, peut-être suis-je trop fiction (quand ça reste plausible), et pas assez science, mais l’osmose des deux a souvent du mal à me séduire. J’avais aimé "l’homme qui rétrécit" dont je parle dans 6 h 51, mais les livres me sont plus durs d’approche.

L’idée du langage comme source de camouflage (protection ?) dans l’échange social oral, les intérêts en jeu, me paraît très vrai. C’est même l’essence de la vie en société, et plus loin, de la vie nuancée de la pensée maîtrisée qui n’est pas forcément la réalité brute. Tout ça a donné les écrits sacrés, les légendes et les mythes édifiants, l’héroïsme" unificateur, la symbolique etc. …

Je viens de finir le récit d’un qui retourne souvent aux Indes, comme d’autres s’égarent en banlieue. Je préfère l’approche condensée du mien. Enfin tu verras.

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26 Mars

 

à Bernard :

 

Avec « La douceur de l’ombre » on apprend aussi que le plus vieil arbre du monde serait dans la Vallée de la Mort, il a un nom : Pinus Aristata   ( 4 à 5 mille ans )

Que John Muir, botaniste humaniste, a donné son nom à une forêt de séquoias (d’un bled que j’ai visité et où Steph a habité, -Muir Woods-, au nord de San Francisco).

Le séquoia est un menhir végétal, un Néandertal de la forêt. Il n’est pas à l’échelle des humains. Son immortalité lui fait défier le ciel, il ne peut mourir que de la foudre.

Et que Montaigne durant son séjour en Italie a découvert le système des anneaux permettant de dater l’âge des arbres.

Le confinement a du bon, l’air est pur.

 

Le vent cesse le matin. Et aujourd’hui il fait grand beau temps.

Je ferais le tour des hameaux, je contournerai la forêt, je toucherai un arbre de la main .

Et j’alternerai avec le Virgile de Giono.

Le récit indien est bien avancé.

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27 Mars

 

à Bernard :

 

Hier, je suis donc sorti. J’ai fait un tour jusqu’au village. Je n’ai rencontré personne. Personne !

J’avais l’impression d’être dans un décor de cinéma, où le chemin avait été reconstitué en attendant de tourner dans ce coin qui m’est familier.

Il n’y avait que quelques véhicules qui passaient et roulaient à très vive allure. Profitant sans doute d’une absence totale de contrôle.

J’ai longé le loup, la rivière était limpide, à peine troublée par le vent, mais je n’ai vu aucun poisson. D’habitude il y a des bancs de truites et des canards en surface. Même ces petits choses du décor habituel étaient absentes.

Je suis rentré assez vite, ça devenait un peu triste, d’autant que depuis une semaine le temps est vraiment de circonstance, venteux, aigre, et froid.

 

Je continue « l’arbre, source d’émotion, de l’Antiquité à nos jours », sous titre de « La douceur de l’ombre » de Corbin.

Qu’y a-t-il d’autre à faire ?

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J’aperçois la voisine qui est souvent prompte à adresser quelques mots à ceux qui descendent l’allée. Je l’entends depuis mon clavier. Elle est encore plus seule depuis la mort de son mari.

Les journées sont maintenant au rythme régulier de la monotonie. J’écris ces lignes le matin. Depuis les vitres de la chambre. Le paysage au Nord semble rentrer dans l’hiver comme si les saisons vivaient en sens inverses. Après une fin de saison, en février, presque exagérément clémente, nous sommes tombés dans le plein froid. Saint Paul est au bord de la neige, le Baou est dans un ciel blanc aveuglant, les arbres ne bourgeonnent pas encore en face de la maison, les branches montrent les sinuosités et les nœuds de leur dépouillement comme des crispations dans le ciel laiteux, comme une angoisse de la terre.

Les quelques frémissement de printemps aux jeunes arbres laissent voir de timides éclosions de fleurs blanches, parfois roses, où des flambées annonçaient généralement le plein épanouissement des floraisons.

Après cette sortie fantomatiques sur le chemin du village hier, j’attendrais moins de froid et un ciel dégagé dans les jours qui viennent.
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28 Mars

 

à Bernard :

 

Tu recevras finalement le carnet avec le récit des Indes achevé. C’est allé plus vite que prévu. je devais jusqu’à présent être très attentif au côté chronologique et ne pas m’entortiller avec les divers souvenirs.

50 ans ça remonte à loin.

Je suis soulagé et content d’autant que je tenais à mettre sous cloche ce vieux souvenir central de ma période baroque/parc Impérial/fin d’adolescence/fin de quelque chose, fin de la fin etc.

Une manière de le sanctifier, de lui donner sa place, avec toutes les craquelures qu’il porte sur le visage.

C’est fait il est gravé. On peut y revenir, on peut suivre les traces qui n’étaient jusqu’ici que dans un coin de mémoire.

Peut-être que le confinement a hâté les choses.

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29 Mars

 

Promenade au bord du Loup. Il fait beau ce dimanche, c’est agréable de longer les berges sous le soleil. Les arbres sont dépouillés, l’hiver n’en finit pas malgré la douceur revenue. Villeneuve rappelle qu’Escoffier a puisé beaucoup de son inspiration musicale pour ses créations culinaires. Des panneaux montrent entre autres chefs d’œuvre connus du grand maître, la poire Belle Hélène inspirées de l’opérette d’Offenbach, en l’honneur de la créatrice du rôle Hortense Schneider, et la pêche melba crée en l’honneur de Nellie Melba soprano australienne qui chantait dans Lohengrin comme un lointain rappel des cygnes qui séjournent au village.

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État d’âme de quatorze heures… à travers les vitres fermées…

… quelques constats …

 

Un pont aérien militaire est installé entre la Chine et la France. Les médecins, les gendarmes de la rue attendent des masques promis depuis quinze jours.  Sans compter les professions exposées aux risques qui ont vocation à poursuivre leur travail comme les travailleurs du bâtiment, les agents de sécurité, les professions de santé, du public comme du privé, ou tout simplement les commerçants indispensables au quotidien de tout un chacun….

Comme nous n’en produisons pas, ou que les quelques stocks des dernières épidémies n’ont jamais été entretenus, la Chine se fait un plaisir de fournir ces masques (nécessitant de la part de nos avions sanitaires des ballets quasi surréaliste entre la France et la Chine)

N’y a-t-il pas une honte à dépendre de l’étranger pour à peu près tout. Les tubes métalliques des appareils respiratoires sont conçus en Italie, les masques sont façonnés quelque part dans des pays d’Asie ou d’Europe, mais pas ici, il n’est aucune pièce, aucun boulon dont on ne sache qu’ils ont été conçus made in Italy, made in China, made Germany, etc mais pas en France et ainsi de tout un pan béant de production industrielle dont souffre le pays et qui s’affiche aujourd’hui dans une criante et très coupable absence de prévision.

La France sort par ce fait vaincue de la réalité mondialiste qui fait que nous dépendons plus d’autrui que jamais.

Les gouvernements regardent le ciel quand on constate que le pays achète plus qu’il ne vend. Que l’outil industriel est détruit depuis longtemps. Qu’on dépend de tout ce qui est fabriqué ailleurs. Cette crise pandémique est le révélateur de la misère, et de la faillite, non seulement de notre système de santé, mais de tout l’arsenal industriel.

Restent Vuitton, Chanel et quelques dinosaures de l’industrie du luxe, englobés souvent dans des consortiums à capitaux étrangers, parfois majoritaires, dont bénéficient seulement les riches de la planète, qui peuvent encore être regardés comme des fleurons de la cotation en bourse. Mais peut on être un pays de pointe avec seulement une industrie du luxe, quand tout le reste a été démantelé ?

Reste l’industrie automobile, symptomatique.

Pas même un nom, dans cette industrie, qui se hisse à hauteur de ces étendards que sont Ferrari en Italie, d’Aston Martin en Angleterre ou de Maybach en Allemagne (je délaisse les autres noms d’automobiles allemandes). La France a abandonné depuis longtemps ses portes drapeaux qu’étaient Bugatti ou Delage et quelques autres fleurons depuis les années quarante.

Ce qui situe la frilosité, le manque de hauteur et de perspective que les hauts dirigeants du pays ont de l’avenir et de ses potentiels.

Comme de nos vins dont on s’enorgueillit mais que nous ne buvons pas. Et qui font le bonheur à des milliers de kilomètres du pays. Et pire, quand les vignobles des plus grands crus ne sont pas cédés à des chinois ou des grecs (Margaux). Je le disais, dans le plus grand des dépits et en forme d’ironie, que l’on vendrait bientôt les grandes orgues de Notre Dame, le plateau de Valensole, jusqu’aux abeilles de Provence et même les aéroports, mais aujourd’hui c’est dans la réalité qu’il faut entendre ce que je vois de ces braderies criminelles. Aucun des pires de nos rois ne se seraient abaissés à vendre le pays au plus offrant. Car telle est la réalité française.

Ce sont donc aujourd’hui de ces masques surtout que manquent actuellement ceux qui sauvent des vies. Et ce, depuis le premier discours du président il y a maintenant quinze jours ( ! ).

« Dès demain, les hôpitaux seront fournis en masque et en moyens… » (Discours inaugural du début de la période de confinement)

Depuis rien. Au compte goutte, de manière artisanale. Et maintenant des médecins meurent aussi. 

Le sixième pays économique au monde !?

La dévaluation en matière d’économie réelle est vertigineuse. Le symptôme de cette crise sanitaire a mis le doigt, au-delà des masques, sur la réalité de notre place dans le monde.

Nous sommes en guerre … a-t-il martelé plusieurs fois, toujours dans l’émotionnel.

Depuis le XX° siècle, nous avons souvent l’habitude de les perdre.

Quinze jours c’est très long dans ces circonstances. Mais toujours est tenu le discours de ceux qui savent tenir la barre.

Le Premier ministre, visage énergique, catégorique, monologuant sans cesse sur le bien fondé et la qualité de ses actions, lisant les conclusions de décisions prises entre membres du gouvernement, nous assène dans chacune de ses interventions que tout est maîtrisé et se déroule comme les commissions scientifiques le prévoient dans le développement des évènements, simplement étonné que des rumeurs amoindrissent le moral des français…

Toujours est-il, qu’on attend toujours des millions de masques aujourd’hui 29 Mars (les faits sont têtus). On ne sait comment marteler plus cette simple vérité qui crie l’impuissance gouvernementale.

Des députés de la majorité avouent, mais ne sont que rarement relayé par les médias, que l’ordre de consignation à domicile ne peut être respecté dans les secteurs sensibles de nos villes et de ses banlieues, et que ces consignes sont bafouées par provocations auxquelles les dirigeants ont cessé de répondre par la même impuissance depuis longtemps.

La situation sanitaire est symptomatique de la division sociale et communautaire que la République voit se scinder entre les citoyens qui respectent le confinement, et ceux qui bravent par   haine systématique l’autorité quelle qu’elle soit même dans les circonstances les plus extrêmes. Ils ne sont pas concernés par les lois.

C’est la réponse cinglante à ceux qui optimisent l’avenir de ceux-là.

Les forces de sécurité n’ayant vocation dans les circonstances actuelles à aller au-delà de leur mission de maintien de l’ordre ordinaire. Et on les comprend, c’est aujourd’hui l’armée seule qui pourrait rétablir cet ordre.

Cet aveu de parlementaires (de la majorité présidentielle !)  confirme que des pans de territoires n’appartiennent plus à l’ordre républicain.

….

Le gouvernement actuel ne prévoit pas (ce qui est le propre du politique), il attend, il laisse venir les décisions que prennent les voisins, puis il s’aligne.

N’y a-t-il pas une honte, doublée d’un déni de réalité dans les paroles de nos dirigeants, à l’heure où, par négligence de longue date, des gens meurent plus qu’il n’en faudrait ?

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30 Mars

 

Krysztof Penderecki est mort.  Il nous avait donné les Diables de Loudun, le premier opéra contemporain que j’aurais entendu. Un immense compositeur, qui n’avait pas eu peur, après avoir précédé des vagues d’avant-garde, de tisser et d’oser d’immenses fresques spirituelles à la suite des grands polyphonistes de toujours. Un géant qu’on peut comparer à Messiaen dans l’ordre de la dimension spirituelle et un symphoniste qui laisse un corpus de 8 monuments, sans compter les domaines de la musique de chambre et du théâtre. Il était passé par le Conservatoire de Nice pour un Te Deum de Bruckner et pour le sien. Reste-t-il des traces de cette soirée ?

Il se promenait dans le patio près de la machine à café et impressionnait grandement les sopranos qui devaient l’affronter aux répétitions. Penderecki n’était pas un tendre.

Antoni Witt avait donné aussi un concert vers 2010, petit bonhomme discret, qui faisait des bonds sur l’estrade, comme voulant se hisser sur les cimes de ces Penderecki qu’il a toujours défendus.

On écoutait ces cris et ces grands déchirements d’orchestre avec l’ami Guillon, rue Andrioli, dans la semi obscurité qui rendait ces Diables encore plus saisissants. C’était vers le début des années soixante dix.

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31 Mars

 

à Bernard, confiné également :

 

… C’est vrai que je modifie toujours un peu mes textes avant de décider de la forme définitive. Pour les fautes les plus bénignes mais surtout pour l’expression juste, celle qui ne laisse plus de doute.

Je suis souvent à la torture lorsque j’hésite entre deux types de phrases. Flaubert faisait bien seize pages pour une de conservée (d’après de très pointues études sur les brouillons existants). Et c’était Flaubert.

Tu verras que la poésie a été plus restreinte, je n’ai gardé que l’essentiel.

Je vais devoir consacrer ces jours confinés pour travailler les prochains photos/poèmes qui abondent. Les dernières "peintures" (avec le peuplier maigre qui va vers le ciel) me plaisent bien. 

Les après-midi alternent entre Corbin et Chateaubriand…

Tu sais, maintenant je lis très lentement les ouvrages importants, les classiques ou ceux qu’on est censé connaître. Je fais comme pour les partitions, je dissèque le style, je me mets à la place de l’écrivain. J’arrive à déduire parfois de la célérité d’une phrase ou de l’hésitation à la faire naître. Stendhal m’a toujours donné du mal, sa phrase est très rarement déployée, aride parfois, et il m’arrive de devoir relire deux fois voyant le sens m’échapper. Stendhal est fatigant. Chateaubriand coule facilement et je suis sûr que ça lui demandait beaucoup. C’est comme en musique, certains accouchent des pires difficultés, donnant l’impression d’extrême facilité ou d’évidence.

 Les émissions de France Musique (j’écoute cette station à 80%) ont modifié sensiblement la grille des programmes.

Je te conseille vivement à seize heures, l’émission sur les « Carrefours des Amériques" consacrée à la musique cubaine, colombienne et brésilienne entre autres. On entend là des merveilles très éloignées de ces musiques galvaudées par la suite. Ce sont pour la plupart des enregistrements des années d’avant guerre. On append aussi que Jouvet a vécu entre La Havane, le Pérou, Bogota, Haïti et presque toute l’Amérique latine entre 41 et 45.

(Jouvet au pied du volcan Potopaxi en Equateur, loin des affres du Paris occupé, quel privilège …)

Après 45, c’est Erich Keiber qui sillonna l’Amérique du Sud, notamment La Havane, et l’Argentine, pour des raisons probablement inverses.

Jouant, l"Ecole des femmes", et les classiques devant des parterres de francophiles médusés. En ce temps-là notre rayonnement culturel engendrait des choses qu’on peine à imaginer. Les pochettes de disques, pourtant à vocation de diffusion internationale, aujourd’hui ne sont que très rarement traduites, ou alors il faut que ce soit Deutsche Gramophone, qui a vocation à maintenir les mélomanes de tous horizons. Même des enregistrement concernant une intégrale de musique française ne sont pas présentés en français. Quand je suis allé à Prague il y a déjà plus de vingt ans j’étais étonné de voir à quel point notre langue passait après l’allemand (pourtant les tchèques se sont battus contre l’impérialisme linguistique allemand. On dit maintenant Antonin Dvorak et plus Anton, Ferenc Liszt et plus Franz). Mais aujourd’hui on parle aussi plus volontiers l’anglais évidemment, et même l’italien. Le temps du rayonnement de la France est bien passé. Les lois européennes d’ailleurs l’enfoncent un peu plus. Jusqu’au J.O. où la langue de Coubertin est réduite au minimum des cérémonies, comme un vestige vénérable.

Le niveau sud américain a baissé également malgré les larges moyens de diffusion actuels, mais la cause en est le désintérêt pour Molière et Racine, comme d’ailleurs dans l’enseignement d’une manière générale en France même.

(Cela peut se nommer « le nivellement par le Monde »). La priorité anglo-saxonne.

Imagine -t-on aujourd’hui remplir des salles dans des pays d’Afrique ou d’Amérique du Sud avec Molière ou Racine dans la langue d’origine ? Pour un public de simples classes moyennes aimant la langue française ?

Et à l’échelle du temps, c’était hier.

Ou alors il y a très longtemps semble-t-il.

Voilà, le confinement me fait m’étendre et même me répandre.

Il va tomber des cordes aujourd’hui.

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En fait de printemps, Mars s’en va déjà. J’écoute un bien mélancolique Printemps de Claude Lejeune, à défaut de celui-là.

Voicy du gai printans… quand le soleil se vient lever…

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1 Avril

 

J’écoute au loin une chanson d’Alain Barrière, « Partir ». Elle est rare celle-ci.

C’est vieux.

J’ai senti une seconde la vie en arrière, la vie antérieure.

Elle raconte des souffrances qu’ont connu ceux partis d’Algérie, ceux partis plus en douceur, du Maroc. Dans ce genre de chanson en général, dans les paroles des tragédies des départs et de leurs déchirements, et dans tous les départs qui impliquent un arrachement, toutes pourraient s’appliquer à la mort.

C’est une tragédie de la mort anticipée, comme un raccourci qui s’est installé, une miniature de mort ressentie pareille à l’odeur de la poudre, qui s’est incrustée et que ne connaissent que ceux qui ont les lignes de vie de la main qui laissent apparaître une césure, parfois une franche cassure. C’est inscrit comme le jour de la mort est inscrit quelque part mais qui ne se saura que le jour …  Ceux qui sont partis en connaissent ce pressenti de la chose. On parle souvent de cicatrice dans tous les épisodes qui relatent le départ d’une terre natale.

La ligne de vie de la main gauche séparée en deux, comme la mienne.

Ce sont des images et des parfums qui restent discrètement conservés dans la boîte à mémoire, qu’on n’ouvre pas souvent, mais qui sont à disposition comme le serait l’histoire qui pourrait en dérouler le film dans ses grandes lignes.

Toutes les chansons pourraient dire :

Partir sachant seulement un matin qu’il faut partir

Ignorant tout de ce que sera l’avenir

Partir au loin pour un ailleurs

Pour d’autres cieux d’autres soleils d’autres matins

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2 Avril

 

REFLEXION A L’ADRESSE DE CEUX QUI N’ONT VU LA FAILLITE ANNONCEE


L’absence de masques dans les milieux hospitaliers, les pharmacies et pour tous ceux qui assurent la protection sanitaire et la sécurité civile, mais aussi chez les commerçants qui sont les seuls liens que les confinés ont avec le monde extérieur, s’explique de plus en plus, les langues de responsables se déliant, par le système de Santé Public français définitivement caduc.

Un des systèmes vantés à l’égal de ceux de certains pays scandinaves, il fut un moment considéré comme le meilleur et le plus généreux durant quelques temps.

Nous constatons aujourd’hui sa fragilité dans la crise que nous traversons, par un des facteurs évident de sa faillite qui est l’ouverture universelle des droits aux soins depuis très longtemps.

L’ouverture aux soins à l’échelle de la planète a évidemment fragilisé le système de protection et ouvert des failles en matière de prévision, (les budgets n’étant pas extensibles, allant au plus urgent), voire de carence et de choix comme celles de ces masques dont on n’a, à aucun moment jugé nécessaire de renouveler et d’entretenir des stocks déjà insuffisants.

Mais dans d’autres types d’urgence, il n’est pas dit que d’autres manquements ne s’exposeraient également en une faillite criante et ne révèlent les limites d’un système trop insolemment surévalué, parce que quelque part démesurément béant.

Là où les pays scandinaves ont su protéger un système généreux réservé à ceux pour lequel il était destiné, a vu la France ouvrir les vannes du droit aux soins et à la chirurgie à la planète entière. Depuis très longtemps.

Les vocations se perdent, les études coûtent cher, les femmes nouvellement diplômées ne veulent se perdrent aux confins de pays silencieux et peuplés de vieillards.

Déjà, dans les campagnes, il n’est pas rare depuis de nombreuses années, de voir des médecins faire la tournée de toutes les communes environnantes, sans lesquels il n’y aurait plus de soins en milieu rural. C’est encore un siècle et demi après, le fameux médecin de campagne de Balzac.

J’ai personnellement fait l’expérience de six mois d’attente pour obtenir un simple rendez-vous chez un dermatologue. L’absence de médecins devient une souffrance qui malheureusement se banalise.

Aujourd’hui, le symptôme, ce sont les masques.

C’est maintenant un dossier que devront, après que le monde ait retrouvé son cours normal, exposer clairement ceux qui ont la responsabilité de notre santé, et amorcer des perspectives plus humbles, moins universalistes, et revenir, en dessinant les priorités et les accès à une distribution des avancées médicales, à la seule population contribuable de ce pays, et elle seule. Comme dans les pays où l’instinct de conservation est encore une réalité.

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L’Europe de la santé n’existe pas. Le covid-19 a simplement eu à passer par là pour dévoiler une Europe nue, désunie cruellement.

….

Le vent souffle tous les matins vers onze heures et ne cesse que tard le soir.

Malgré les journées passées enfermé, j’ai perdu dix kilos à ce jour. Depuis deux mois, je ne fais que tremper les lèvres dans deux verres de vin.

…………………………………………………………………………………….Alain Badiou, dont je suis très éloigné de la philosophie politique, s’est révélé être un très fin connaisseur en matière de lyrique, surtout de mélodies françaises.

Ses penchants pour Souzay, Panzera, leurs dictions parfaites et leurs dons de coloriste, m’ont étonné. Il a poussé plus encore mon étonnement quand j’appris qu’il était un fervent de Bayreuth. Ne désespérons pas.

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3 Avril

 

Courrier à Alain Jacquot :

 

 …On est bien patient. Les journées prennent un petit rythme, mais je ne me plains pas trop. L’environnement est encore plus calme. C’est tout juste si j’aperçois derrière la vitre, deux, trois personnes qui passent dans l’allée.

Comme des lépreux. Les gens donnent l’impression de marcher sur des oeufs.

Mon courrier est motivé par la mort de Penderecki. Il a disparu le 29, du moins, je l’ai appris ce jours-là. Il y a des disparus qui disparaissent plus que d’autres semble-t-il. Et ce sera le cas pour lui.

D’une part, il n’a été fait allusion nulle part de sa disparition, sinon un hommage à plus d’heure sur France Musique.

Quant aux médias tous formats confondus, c’est le silence de rigueur.

D’autre part, il y a des évènements qui touchent plus que d’autres. C’est le cas aujourd’hui. J’avais ressenti  un peu la même chose lorsque Karajan est mort. J’étais allé l’année suivante, pour mon premier séjour à Salzbourg, et fait le déplacement jusqu’à Anif, le château où il repose. Celui-ci est à l’image du personnage. C’est une sorte de Neuchwanstein en réduction, isolé par un lac, avec des tourelles romantiques en diable, et tout ce que tu peux imaginer que le chef pouvait avoir suscité de symboles de sa grandeur; ce n’est pas tant ça qui m’avait ému. Mais la disparition de celui qui avait élargi le répertoire européen jusque dans le saint des saints salzbourgeois, avec le Festival de Pâques et ses Verdi dans le fief de Mozart. Je ne peux repasser dans cette ville, du côté de Kaigasse, sans penser à la paix jurée, une nuit pas comme les autres, où Furtwängler et lui avaient promis de ranger les couteaux. Paix trahie dès le lendemain…

Le patron de la taverne possédait l’acte définitif de non agression, qui était la carte du menu du jour, signé par tous les témoins de la scène. Bien des années plus tard, un amateur d’histoire et de faits incongrus qui font la saveur des collections, voulut acquérir le document. Il lui fut répondu : "Ce n’est pas à vendre, sinon, peut être un jour, avec les murs". 

Salzbourg est nourrie comme ça de légendes de sa propre gloire. Jusque chez les petites gens qui vénèrent les natifs de la ville sans rien connaître d’eux. Que leurs légendes, qui fait dire que si, sur une même place sont nés Doppler et Karajan, et qu’on y trouve une deuxième maison où Mozart vécut, c’est simplement parce que l’air du pays et la beauté de cristal de la ville ne peuvent engendrer que de telles gloires.

Penderecki n’aura pas Cracovie ou Varsovie derrière lui. Du moins, j’espère que la Pologne aura un geste à la mesure du personnage.

Quand je pense qu’on l’aura reçu pour ses quatre vingt ans et que le Conservatoire n’aura pas eu (à moins que je l’ignore) l’idée d’enregistrer son Te Deum donné conjointement à celui de Bruckner. Un grand moment. Surtout, durant une répétition, lorsque, croyant que tout ronronnait parfaitement, (du moins j’en étais persuadé), le compositeur se rua sur l’une des deux sopranos pour lui signifier, probablement, qu’elle n’avait pas respecté une quelconque respiration dans le texte.

Il y avait là du Toscanini dans l’exigence. La pauvre soprano eut la force de reprendre, et le soir ce fut un triomphe.

Lorsque je devais avoir dix huit ans, il cassait les vitres de la musique contemporaine (De natura sonoris, Threnody…) avant de se faire honnir par les bien pensants de celle-ci en osant une Passion Selon Saint Luc et de récidiver durant quarante ans à produire, à l’égal de Messiaen, le plus élevé de la musique religieuse du siècle. On pourra ajouter Schnittke comme troisième larron.

Les « Diables de Loudun », j’en avais fait une de mes musiques nocturnes, et d’ailleurs, tous les soirs je me propose un florilège de ses chefs d’oeuvre, où je revisite le concerto pour piano, celui pour cor, ou Utrenya (Mise au Tombeau et Résurrection).

Le « Largo pour violoncelle » en quatre mouvements lents est tout à fait de saison.

La nécessité voulant qu’on soit au ralenti, je continue mes promenades dans le temps sacré des arbres de l’Antiquité à nos jours. Puis aussi dans ces Mémoires d’Outre Tombe que j’espère ne jamais finir.

Je vous espère dans les meilleures dispositions malgré un printemps frissonnant.

Les bourgeons ont surgi en une nuit depuis les arbres derrière ma fenêtre.

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Je parle d’honneurs officiels à rendre à Penderecki, comme ceux qu’on a omis de rendre à Dutilleux il y a quelques années, mais ces gens-là, briseurs de fausse traditions, casseurs et iconoclastes que nous avons aimé justement parce qu’ils rejetaient les vieux sillons, ont-ils besoin de sanctification gouvernementale ? L’auraient-ils souhaitée d’ailleurs ?

C’est la contradiction entre ce désir de les voir reconnus à la dimension de leur génie réel, et une hypothétique reconnaissance dont on sait qu’elle sonnerait à peine plus que l’annonce qu’un nuage a passé sur la ville.

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5 Avril

 

Douleurs des dents. L’enfermement était déjà une privation, mais supportable. Les douleurs de l’infection sont difficiles, elles irradient dans toute la mâchoire et sont une espèce de torture.

Le Docteur Rascle n’est pas directement joignable.

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Lectures, réflexions d’après-midi.

Les arbres ont redoublé de verdeur, on ne distingue bientôt plus les branches. En quelques jours, ils semblent avoir rattrapé un moment de stupeur dans la saison, comme un arrêt qu’aurait eu la nature. Ils sont maintenant en habit de printemps, et j’ai l’impression que cette année, celui-ci nous aura échappé, qu’il se sera développé à travers nous.

L’outre-tombe. On ne pouvait pas trouver meilleur titre. Ces Mémoires sont encore plus opulentes de style que ne pouvaient l’être les étapes de l’Itinéraire. Remonter le temps, revoir l’enfance, l’adolescence, le parfum des marées et la lumière de la mer jusqu’aux infinis qui partent vers les Amériques, qui reviennent, qui vont vers le Levant et qui reviennent aussi sans que la pierre et les perspectives sur cet océan n’aient changées. C’est le voyageurs qui prend les rides et qui vieillit.

En achevant le récit sur ce séjour ancien aux Indes, je vois les photos de mes moins de vingt ans, et j’en comprends mieux l’expression de Rimbaud, je est un autre.

L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités : sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier (Livre premier chap.1).

C’est un peu la métaphore, (en étant indulgent, je m’autorise à y voir la métaphore des trois âges de la vie) de cette supériorité de la prime enfance, de la vie et des forces ascendantes qui fixent l’impression de toute chose nouvelle comme une clarté et une brillance qu’elle ne connaîtra que dans cet âge, l’âge de la conquête, puis le privilège peut être entendu comme le moment zénithal qui sera plus ou moins florissant et durable comme les plus grands crus, suivant que les destins ont été favorables ou pas, mais qui porte déjà les germes de son déclin et enfin la triste vanité de vouloir, quand les jeux sont fait, espérer plus que ce qu’un miroir, comme un mirage, nous renverra du meilleur de la trajectoire, et pour ceux qui auraient eu de la descendance, le regard bienveillant sur les fruits qui nous prolongeront.

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15 heures

Une des grandeurs de Wagner est d’avoir, dans sa Tétralogie, entrevu la fin des dieux, et l’accession du règne solitaire de l’humain, de l’humanité dans sa trajectoire.

Wotan : « Viendra un jour un homme plus fort et plus libre qu’un dieu. »

A la fin de chaque Tétralogie, de 1976 à 80, à la fin du Crépuscule des Dieux, à la fin de quinze heures de Ring, Patrice Chéreau avait prévu qu’après que la musique eut donné ses derniers accords, dans la ruine du Walhalla , les chœurs muets regardent le public durant un temps très long, prolongeant par là l’au-delà de l’œuvre, empêchant un moment toute velléité d’applaudissement, dans le sens d’un questionnement qui dirait quelque chose comme : « la marche du monde dépend de nous maintenant, qu’allons nous en faire ? ».

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9 Avril

 

Promenade vers le village. Il est près de treize heures. On a l’impression d’être dans cet album de Spirou lorsque les Zorglubs endorment la ville pour la dépouiller, d’un gaz narcotique qui rend la ville fantôme.

Pas un seul promeneur aujourd’hui. Il y a quelque chose d’irréel sous le soleil, et le silence des fermes alentour donne à la campagne une profondeur encore plus épaisse. C’est finalement dans de telles circonstances qu’il serait idéal de promener dans Venise.

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10 Avril

 

Courrier à Bernard :

 

Il ne faut pas s’attendre à des textes particulièrement relevés pour Reclus. Je tenais à mettre un titre à partir du début de cette période confinée, mais comme pour toi, le retour des journées, la monotonie du rythme, mènent à la platitude d’un printemps qu’on nous vole. C’est égoïste de dire ça, mais je le sens ainsi. on aura perdu un printemps de notre vie. On a beau avoir la chance de ne pas connaître de malheur, puisqu’il s’agit bien de ça, on a dû retrancher une partie de cette saison ascendante de l’année. Espérons que l’été sera libre.

Je consigne donc des échanges épistolaires, j’en invente presque avec mon vieux collègue Jacquot qui doit se demander pourquoi je lui fais soudain de longs courriers.

Une manière comme une autre de continuer à cerner cette période de vie ralentie.

On y trouvera des réflexions et des mouvements d’humeur. Des sévérités concernant ceux qui nous gouvernent. Le constat que l’Asie a de l’avance, et que la vieille Europe a décliné.

Chaque siècle  ayant connu un pays ou un continent à la proue du monde. La France de Louis XIV après la guerre de Trente Ans, l’Angleterre du XIX° et les Etats Unies au XX°. C’est le déclin pour tout cet Occident.

La Corée, la Chine, Singapour nous ont montré notre difficulté à réagir et les limites de nos capacités. Le XXI° siècle a changé de visage.

Concernant la France, c’est presque pitoyable. S’enorgueillir de voir les petites mains des Opéras de provinces confectionner les masques qui nous manquent toujours est d’une tristesse ! …

Et voir les scientifiques s’étriper (probablement se jalouser) pour savoir si l’assemblée des "scientifiques autorisés" ou les solutions préconisées par d’autres savants ont priorité !

Je m’en vais promener sur les bords du Loup, mais même cette sortie dans des limites autorisées me lassent.

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Cinquante années derrière moi, c’était la Rue des Potiers, c’était le jour où je savais que Dani viendrait en début d’après midi, qu’il se passerait quelque chose que nous n’avions encore jamais vécu.

Il y avait, à l’heure où le soleil décline, (ce jour là était comme aujourd’hui, rayonnant et sans l’ombre d’un nuage. On dirait qu’il attendait, de sourire complice, que nous remettions de l’ordre dans la chambre), l’embrasement d’avril qui se faisait plus sensible et d’autant plus rouge que la couverture qui nous enveloppait, de la même couleur, répondait à ce feu qui nous avait pris à la gorge.

On avait dû remonter ensuite le boulevard Grosso, rejoindre l’effervescence du Pub Latin, avec cette complicité de partager un secret qui ne nous quitterait plus.

Durant plusieurs semaines, on a eu en tête cette sentence définitive de Dylan, qui démarquait ainsi ceux qui savent, établissant une sorte de scellés de noce à l’adresse du monde entier :

« …and something was happening

                and you don’t know what it is,

       do you, Mister Jones ? »            (Ballad of a thin man)

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 Dix sept heures.

 

PEINTURE DE L’APRES MIDI

 

Puisque la solitude s’éternise, je décide de passer une demie heure chaque jour devant une peinture. Aujourd’hui, j’ai pris au hasard un volume de Poussin de chez Flammarion, et suis tombé sur un des plus beaux : Eliezer et Rebecca.

Il s’agit de regarder un tableau et rien que lui, de ne pas se laisser distraire.

Habituellement, dans les musées, devant la profusion des œuvres d’art, il est rare qu’on prenne le temps.

A Amsterdam, il y a quelques années, je n’avais la force de profiter de toutes les merveilles du Rijskmuseum. Je me suis assis une bonne demie heure devant la seule Ronde de nuit.

Comme toujours, l’architecture chez Poussin est aussi structurée qu’une scène de Racine, à moins que ce ne soit les scènes de Racine qui se colorent et se structurent comme un Poussin. Les trois jeunes filles sur le flanc droit au bord de la fontaine pourraient à elles seules constituer un tableau composé, détaché de l’ensemble. Mais d’autres plans le pourraient également.

Chez Poussin, il serait rare qu’un voleur de tableau hypothétique  ne trouve son compte en découpant divers plans, refaisant chaque fois un tableau nouveau à partir du seul grand ensemble.

Eliezer, envoyé par Abraham à la recherche d’une épouse pour Isaac choisira celle qui lui donnera à boire, à lui et à ses chameaux. Ce sera donc Rebecca.

Ne s’agit-il pas aussi d’une préfiguration de l’eau purificatrice du baptême, de l’ange Gabriel de l’Annonciation à la Vierge, là où Rebecca porte la robe  du bleue de celle-ci ?

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11 Avril

 

Dix sept heures

 

PEINTURE DE L’APRES MIDI

 

Le hasard de la main n’existe pas , et je suis tombé sur un volume de Goya qui aurait pu m’offrir des Majas, qui eussent été de saison, mais ma main a été plus juste encore puisqu’il s’agit de l’Enterrement de la sardine.

Bruegel avait fait s’affronter dans un combat sur des chevaux de bois, Carnaval et Carême.

La sardine, le poisson, le maigre de l’abstinence.

Le symbole du Mercredi des Cendres. A quelques jours près, c’était la peinture idéale pour un commentaire pascal.

Goya nous présente une danse macabre de vieilles femmes au centre du tableau, lequel est en dominante grise et en touches hâtives et brusque comme la danse, qu’on pourrait y entendre une musique anguleuse et déhanchée de Stravinsky ou de Prokofiev, mieux encore, la voix de l’Amour Sorcier, les noirs dominant dans les robes de deuil (deuil de la mort, deuil qui endort le temps de la fête), et puis les masques.

Les masques ne sont pas souvent loin de la mort.

Dans le Don Giovanni de Losey, le commanditaire du Requiem de Mozart se présente à sa porte affublé d’un masque.

La banderole de l’enterrement grinçante, aux dents largement découvertes avait connu un précédent où, à la place du visage macabre, était inscrit tout simplement Mortus.

L’analogie est un peu facile, mais évidemment, c’est à cette ronde universelle qui nous unit depuis quelques semaines que cet enterrement semble évoquer. Le gris des visages, et ces masques qui restent toujours dans l’ambivalence hésitent entre la dissimulation du faussaire et celle qui protège des contagions.

Je reste dans cette parfaite harmonie de grisaille avec le cahier de poésie à portée de main, la méditation sur les noirs de  Goya et le dernier acte de Katya Kabanova  qui me vient du fond du salon, où celle-ci s’enfonce à la suite de ses aveux dans l’eau glacée de la rivière.

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12 Avril

 

à Bernard :

 

On s’occupe l’esprit, on regarde des peintures, on a même de nouvelles chaînes de tv qui volent à notre secours, qu’on ne regarde que cinq minutes.

En plus j’en suis toujours à deux verres. Heureusement je n’ai pas été pris de cours par les évènements, j’avais anticipé.

On a quand même Y. jusqu’à mardi, ça occupe, d’autant qu’à part le jardin et la terrasse (suivant la course du soleil), on tourne quand même en rond.

On n’ a pas à se plaindre. le patron du Sauveur a six enfants et ils sont dix à table. C’est pour ça qu’il se dépêche de retrouver son tabac qui ouvre toujours, même dans l’obscurité.

Les peintures que je regarde vers dix sept heures (je tiens à la régularité de l’heure), apaisent quand même. ça fait effet mandala. Plonger dans les couleurs, comme si on était soi-même Goya ou Poussin.

En fait je ne sais pas où on en est avec l’Espagne. ils commencent à déconfiner. Qui sait, d’ici juillet ?

Je pense que tu as retrouvé mes portraits dans un coin. Sinon tant pis, on commencera avec mon portrait à la Varese ronchon. Tu grouperas ces quelques photos, ça pourra servir.

Il me reste mes cahiers, le soir j’aime bien, après qu’ils se soient calmés, les voisins se sont pris au jeu du vingt heures tapantes, le quartier tape dans des couvercles, il y a même un qui se sent meneur, qui hurle dans un micro, (il existe enfin), du genre, "…  Alors les hameaux, ça va fort ?!" … On en a toujours pour se croire à Bercy. Décidément, même confinés, les réflexes….

 

PEINTURE DE FIN D’APRES MIDI

 

J’avais besoin de paysages, d’un vrai espace où plonger, quelque chose à voir en peinture qu’on regarde moins souvent. Constable m’a occupé durant une belle demie heure, d’une image de campagne anglaise, la Vallée de Dedham, opulente et grasse, pleine d’une pluie récente, avec des plans ouverts sur la vallée menant à l’horizon, très loin dans une coulée de lumière claire et timide, ponctués de repères à chacun des plans, comme l’église au point de lumière zénithal, puis le ciel au fond, dans une autre tonalité qui voit déjà la matière blanchie d’orage qui bascule vers derrière l’horizon. Un plan intermédiaire présente une ferme partagée en deux par un pont et la roue d’un moulin qui plonge ses bras  dans la rivière.

 

La poétique du paysage dans cette peinture, mais aussi dans presque toutes les vues anglaises, est ce qui me ravit le plus. Cette inexplicable touche turbulente et tant maîtrisée, de la matière épaisse ne négligeant pas la finesse d’observation, le tout dans des compositions extrêmement souveraines. La vue de Dedham dans sa composition est redevable, mais c’est le cas pour la plupart des grands paysagistes, à la vision classique de Claude Lorrain, de ces petits personnages qui ponctuent les plans, comme celui qui s’enfouit dans les hautes herbes dans l’ombre du premier plan, la maison, minuscule au coin droit derrière le bosquet d’arbres et devant un maigre feu improvisé, une vache perdue dans les broussailles dont le peintre s’est presque amusé à dissimuler la présence, chaque élément participant au théâtre du paysage, lui donnant tout à la fois la quiétude (la cheminée qui fume), le personnage qui lit assis, dans un ensemble lumineux et aux touches paradoxalement nerveuses et vigoureusement dramatiques.

C’est le secret de toute les visions de Constable. Une sereine composition toute classique sous un traitement des traits acérés d’une grande violence de tons et de touches.

Il y a toujours dans les paysages anglais ces maisons, ces cottages d’un temps de pluie et de grisaille qui font désirer de pénétrer le mystère des longues nuits d’où s’échapperaient ces senteurs de bois et de feutré cachés derrière les vitres ondulées et les culs de bouteille où se fondent et se confondent les caresses du temps à l’abri de ces éternelles pluies.. 

Une peinture qui me ramènerait au Chateaubriand de l’exil en Angleterre.

Des paysages sur les routes de campagnes qu’on va retrouver dans Barry Lindon.

… Tout un monde lointain absent presque défunt

Vit dans les profondeurs …  (La Chevelure, les Fleurs du Mal).

 

Là c’est Dutilleux, le Concerto pour violoncelle qui poursuit l’après-midi finissant, dans les houles baudelairiennes qu’il cisèle de xylophones crescendo et de glissandi de cordes, tout d’une entière marine houleuse de perfection dramatique, ouverte sur un monde auriculaire d’une aristocratie de gestes des équilibres d’instruments.

Constable et Dutilleux, qui l’eut cru ?

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13 Avril

 

à Bernard :

 

Ce que tu me dis de Mcdo n’allègera pas mes sentiments du moment. J’ai une haine prononcée pour tout ce que cette chaîne peut représenter.

Moins j’entends leur diabolique besoin de remplir le vide sur les ondes mieux ça ira.

Le confinement c’est comme l’apné, ça dépend de la prise d’air initiale. Après il y a une gestion moins douloureuse.

Je lis dans le jardin, il y avait hier une lumière violente, mais mon dos fatigue et on est aveuglé après une demie heure de cette clarté.

Rien ne va.

On va en tous cas dans le sens où l’été c’est tintin. L’Espagne, l’Andalousie à cette allure c’est pour plus tard. On ira peut-être, si la France est accessible, vers la Bretagne ou l’Auvergne. Mais ça risque d’être la ruée vers l’or, la bousculade géante sur la bolée d’air.

je regarde toujours une peinture vers dix sept heures trente, comme un rituel , une messe quotidienne ou un rendez vous important. Quand on est à la retraite, ce qui m’a fait le plus sentir qu’on n’est plus accroché aux wagons c’est l’absence de ces obligations. Sauf le dentiste ou le cardio.

C’est le moment de lire de gros pavés. De bons gros romans germaniques, genre Hermann Broch. J’avais commencé Le Somnambule il y a longtemps, j’ai filé à l’air libre. La mort de Virgile, pareil. J’avais tenté celui-ci parce que Jean Barraqué s’en était inspiré pour en faire une grande oeuvre chorale. Mais j’ai du mal avec cette littérature.

J’ai mon cahier. Les poèmes seront ramassés, plus denses. Et en volume moindre. Mais quand j’ai fait un dizain ou même cinq ou six vers de suite, ça comble la journée.

C’est Pâques en effet, on n’aura pas même mis des oeufs dans la forêt d’en face. Une année d’illusion en moins pour Y..

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treize heures

 

Personne sur le chemin. Cela fait trois jours que je ne mets le nez à la fenêtre.

Les chevaux des fermes sont laissés dans les près à cette heure, sur l’herbe parsemée de boutons d’or apparus depuis peu. En ce lundi de Pâques on croise encore moins de ces fantômes stridents qui n’apparaissent que de loin en loin.

 

PEINTURE DE FIN D’APRES MIDI

 

C’est un temps à rester enfermé, un temps qui va avec. J’ouvre donc les Vermeer. C’est la Jeune femme assoupie. D’un assoupissement discret et solitaire, comme la lumière habituellement calme faisant baigner de douceurs tous ces intérieurs cossus, lisses et hors du temps, même si la profusion des objets ne parlent que du temps qui trahit l’époque qui les a vus naître.

Cette femme est présentée, comme tous les attraits du tableau, sur la partie gauche. La droite est une échappée sur une porte ouverte et une autre pièce vide dont le peintre ne tient pas à montrer plus. Les gris et les bruns sobres restent dominants.

A gauche, par contre, une profusion de couleurs, d’étoffes et de natures mortes comme si le peintre déversait ses virtuosités chromatiques au travers d’une abondance d’arabesques et d’un surplus d’opulence bourgeoise à la face des observateurs.

Dans l’aveu confortable d’une suprématie marchande hollandaise.

L’étoffe n’est d’ailleurs pas dans la perspective générale de la table et cache celle, aussi luxuriante, qui couvre la table. Elle semble jetée pour surajouter encore de la matière, et l’épaisseur de celle-ci rivalise en grain organique autant qu’en chatoiement de motifs colorés.

Vermeer invite ici au tactile.

Comme un lointain ancêtre des motifs décoratifs qui seront les thèmes exclusifs de certaines œuvres chez Matisse.

La jeune femme est assoupie, dit le titre. Une attitude tout à fait classique, comme une liseuse, une penseuse les yeux fermées, assise, appuyée sur un coude pareille à certaines sculptures gothiques.

Mais ce peut aussi bien être une personnification d’une douleur, une image d’une désillusion amoureuse. La jeune femme ne serait donc pas dans ce moment de pause et de léger endormissement, mais prostrée et recueillie dans un chagrin discret.

Peut-être aussi l’instant d’un rêve, non plus douloureux, mais érotique, une préfiguration d’un plaisir évanoui ou souhaité.

Si, comme certains historiens l’ont supposé, la jeune femme en question était l’épouse de Vermeer, d’autres suppositions d’ordres psychanalytique ne manqueraient d’éclairer ce qui demeure , à l’égal de toutes ces jeunes femmes aux intérieurs sereins, parmi les mystères les plus épais de la psychologie opaque de ce monde clos.

La soirée est au bord de l’orage, Saint Paul s’éclaire timidement.

Y. a retrouvé ses parents.

Pâques a filé dans le silence, dans ces fameuses Leçons de Ténèbres qui n’ont jamais si bien portées leur appellation.

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14 Avril

 

à Bernard :

 

"Barbaque et bibine, pas une passion politique qui se puisse comparer"

                                                                                                                                                                                             – D’un Chateau l’autre –

 

Je t’envoie quelques illustrations de la cathédrale de Chartres et de son avenir potentiel. Remarque, ce travail de vision sur l’avenir pourrait s’imaginer pour n’importe quoi.

Notre Dame sous les bananiers après le réchauffement promis, l’arc de triomphe à l’entrée du cirque barnum etc.

Il te faudra patienter. C’est pas quelques expos d’art contemporain en moins qui vont t’achever. Oui, jusqu’au 11 Mai.

Il fallait peut-être moins hésiter. Quand on entend la porte parole du Président, on meure de rire.

A défaut d’autre mort. Et de celle du ridicule.

"Les masques ne servent à rien, moi-même je ne sais pas les mettre… on se gratte toujours au-dessous…"  Sibeth N’Diaye, de la mi Mars 2020.

Dit avec humour dans un contexte différent on aurait souri…

Mais ces archives finiront dans l’oubli des poussières. Le Français est oublieux.

Comme tu dis, la grippe de Hong Kong avait fait un million de morts en 69, rien qu’en France plusieurs dizaines de milliers, mais tu as oublié, tu pensais à autre chose. Et personne n’en lisait plus qu’un entrefilet dans la presse.

Aujourd’hui les jeunes n’aiment pas la mort, on leur a tellement promis une espérance de vie tellement élevée, chacun pensant passer la barre au dessus, qu’ils ont du mal à compter les décimales, qu’elle en devient scandaleuse.

Il y a des agonies qui ne seront pas triste…

 

On regarde quand même les Melville du soir. Mais on les connaît par coeur.

Et puis si j’ai bien compris, la sortie du tunnel risque d’être plus pagailleuse encore que le confinement :  tests à vitesses multiples, sortie des uns et quaranaine continuée pour d’autres etc.

Et puis tout ça nous purge des vieux, non ?

Si la gestion de la sortie est aussi chaotique que l’entrée dans l’épidémie, on n’est pas rendu en Espagne !

J’entends même dire que ce pays gardera ses frontières fermées pour éviter les gens qui viennent s’y ruer depuis le Nord. Encore une élite qui perd la boussole.

Le pire c’est qu’à force de dire santé/priorité, il faut lire par en dessous comme toujours, qu’en arrière plan tout est fait en fonction d’éviter une économie qui va sacrément vaciller.

La température sur le front des malades, mais aussi un peu sur le CAC 40.

je t’encourage donc à lire de gros romans germaniques, « le Somnambule » par exemple, ou la « Mort de Virgile ».

Et puis le concerto pour violoncelle " Tout un monde lointain"…

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PEINTURE DE FIN D’APRES MIDI

 

C’est Rembrandt. Le Philosophe lisant, un tableau d’atmosphère d’un peintre de vingt cinq ans. On connaît le peintre des drames du clair obscur, des profondeurs de l’âme et des grands cliquetis de la Ronde de nuit qui sent le cuir, l’étoupe et la pierre à fusil. On connaît le Christ d’Emmaüs, qui se dématérialise dans la lumière solaire de la nuit d’une auberge, une ombre absolue, mais on ne pense jamais à ce tableau impressionniste qu’est le philosophe lisant, le philosophe dans les nimbes d’une lumière crue et immatérielle d’après-midi.

 

 

Composé à la verticale, le tableau suit le mouvement de l’intérieur du palais, car il se peut que ce soit un palais de l’esprit.

On dirait que la méditation du supposé saint Anastase a besoin d’espace, de verticalité, jusqu’aux voûtes du palais. 

La lumière est d’une impeccable subtilité de nuances floues, de bleues et de jaunes, qu’il s’en dégage une chaleur de tons impressionnistes tout à fait inusitée dans les manières de l’artiste.

Rembrandt, dans la tradition, et respectant en cela les écoles flamandes et hollandaises, privilégie la psychologie de l’âme, les recoins expressifs d’un visage, avec des fonds obscurs n’ayant aucune importance. Il ira jusqu’à s’auto produire dans un portrait, douloureux à la vue, que le dernier autoportrait ricanant et comme cassé en deux par l’âge venu, sans se départir d’un sourire dont on ne sait s’il reflète l’autodérision de l’artiste exécutant une dernière pirouette de type « et bien voilà, rideau maintenant », ou s’il caricature en large touches désinvoltes et crépusculaires, le vieillard qui entre réellement dans le reflet de son miroir.

Cet autoportrait est étonnamment éloigné du Philosophe lisant, sous la lumière de la fenêtre ouverte, et ici, par la manière d’estomper le réel, (alors que dans l’ultime autoportrait il l’accentue), le penseur est envisagé de loin. Ce qui importe est le climat dans lequel plonge le vieux lecteur. Le plan large ne permettant pas de saisir ni l’émotion ni une quelconque gravité, à peine esquissé peut-être, issue de la lecture. C’est simplement l’espace métaphorique du palais bleu qui en donne la dimension large, lumineuse et presque pareille à une voûte étoilée, du cœur de la pensée …

Le ciel intérieur, le ciel idéal !

Un tableau de la même veine, de la même époque. L’artiste devait avoir vingt sept ans (c’est daté 16… ce serait un 3 qui suit), Le philosophe en Méditation, tout aussi poétique, mais avec les clés qui vont avec. Un escalier monte vers l’étage supérieur en spirale, telle la  métaphore de la pensée qui s’élève, avec une porte ouverte sur un plan supérieur. Le penseur est devant la fenêtre également ouverte et donne le dos à la servante laquelle ne peut que s’occuper de mettre du bois dans la cheminée (elle entretient donc la seule vie matérielle de la maisonnée) pendant que le philosophe laisse pénétrer la pleine lumière.

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POUR UNE VRAIE  PARTITION DU TEXTE POETIQUE

 

Printemps 87.

 

Je faisais une séance d’enregistrement dans nos locaux du CAIDEM. C’était Frédéric Altman qui devait réciter certains de mes textes et j’en voulais une impression d’ensemble. Comme un rendu en relief.

 La prise fut exécutée presque immédiatement. A ma grande surprise, après une seule lecture silencieuse, le texte fut dit d’une manière irréprochable de sa voix de basse chaude et sobre. Pour finir il me dit : «  tes textes sont difficiles… » . Il m’eut dit le contraire que je n’en eus pas été étonné. Altman était très cabot, mais au talent chirurgical. Il avait été Premier Prix d’Art Dramatique en 65 ou 66.

Je pensais en regardant, et surtout en relisant certains de mes textes, que celui qui énonce devient seul maître à bord dans le déroulement du texte, comme peut l’être une exécution musicale à partir d’une partition.

Le comédien déroule une partition spontanée.

Suivant comment le texte est respiré, rythmé, la teneur en est révélée ou l’est moins, ou ne l’est pas.

Le texte étant à l’entière merci de celui qui le dit.

En principe, la ponctuation et tous les éléments de respiration y sont inscrit, mais par rapport à une partition, les signes, les indications de sensibilité se font rares.

Restent les mots et leur contenu, et rien qu’eux. Dans une partition, le moindre silence est indiqué, les rythmes notés, les forte et les pianissimi aussi, toutes les nuances indiquées comme autant de touches de pinceau virtuose.

Y compris l’attaque des sons sans compter la hauteur de ceux-ci.

Tout compte fait, le texte théâtral ou poétique est moins riche en notation et en précision que celui d’une musique écrite où chaque paramètre ne laisse pratiquement aucune marge à l’exécutant (sauf, mais rarement –dans des compositions aléatoires ou les pures improvisations – si le compositeur le désire).

Comme art qui se déroule dans le temps, il serait peut-être bon d’établir en marge d’un texte poétique les indications de tons et de rythmes, de respiration, voire d’intensité dramatique ou lyrique à donner en plus des seuls mots qui s’y trouvent.

Jusqu’à présent, l’acteur est seul maître à rendre, à partir du squelette verbal, la chair d’un texte suivant l’interprétation qu’il désire en donner, et dans l’entière liberté de dire celui-ci.

L’écrivain se devrait de livrer l’intégralité des clés matérielles d’un rendu poétique.

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15 Avril

 

à Bernard :

Souviens toi : " Se changer soi-même plutôt que l’ordre du monde …"  – Descartes –

 

C’est vrai qu’en ce moment on aurait envie un peu du contraire.

De se dégourdir un peu les jambes. De faire avancer le monde. J’allais hier faire quelques courses, je me faisais l’effet d’un convalescent, un peu faible des pattes de devant.

Ce n’est pas tant le corps qui se donne des fourmis, c’est une disposition de l’esprit un peu tourneboulé, sans entrain. La morne plaine. Comme le chemin qui mène au village.

Sans âme. Et avec ce printemps qui frappe aux volets. Les bourgeons, l’éclosion et les sourires du ciel qui lancine…

Le bleu de saison.

On va vivre aussi Mai de la même manière, comme si on avait passé un tour. Cette année est clôturée d’une grande parenthèse d’hibernation.

Les choses n’ont plus de goût. Voilà le risque.

Imagine un peu la prison. Une clôture qui peut parfois faire parenthèse dix ans, vingt ans …

 

Je vais continuer mes peintures, mes gros livres, l’outre tombe.

Aujourd’hui deuxième citation …

 

" c’est encore ce qu’on a trouvé de plus propre pour donner la mort. La guillotine, voyez vous, c’est le Prix Goncourt du crime "

 

(attribué à Céline par le Journal Marianne (1933).

Le vent souffle très fort, le ciel en est plus dégagé, s’il se pouvait, et les arbres devenus drus de leurs plus beaux verts qu’on n’en voit plus les branches qu’on croyait mortes il y a peu.

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 Dix heures

 

Dispersion !

divisions !

dissensions !

embûches,

aux canons !

 

je pète le feu ! de dieu !

on bouge plus,

rouge du Var au tonneau !

Viragus !!

 

On tient. Whatshap. Les ondes courtes encore un mois.

 

(envoyé à Saint-Etienne-les Orgues)

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PEINTURE DE FIN D’APRES MIDI

 

Les Cathédrales de Rouen de Monet jalonnent les heures qui passent et il n’est aucune peinture qui s’accorde mieux à l’enfermement de ces jours-ci. D’ailleurs, j’ai fait une exception, et ce n’est pas un seul tableau qui a été objet de méditations, mais pour une fois, la série complète des six cathédrales considérée comme une même oeuvre.

Six fois la même, mais six fois une autre.

 

Comme il y a Six Suites pour violoncelle de Bach, il y a six moments de la cathédrale dans la course du soleil.

Pour Bach, c’était une suite par jour, la septième qui n’existe pas, pour le repos du dimanche.

Monet, lui, s’occupe des heures qui passent et qui fragmentent en séquences la vision des états du jour qui nous est renvoyé par la cathédrale.

Par le plus grand des paradoxes, c’est un monument d’éternité, au travers de la pierre, immuable à échelle humaine, que l’analyse de la lumière est proposée. C’est justement sur cette immuabilité que la lumière habille le temps qui coure sur cet espace de pierre immobile.

Pourquoi six moments de la journée, et pas un affinage plus grand, proposé de micro variations de la physionomie de la pierre ? Monet a choisi les plus représentatifs, que sont l’éveil de la lumière, la montée lumineuse et puis le midi et enfin le déclin jusqu’au retrait de celle-ci. Evidemment, il est tentant, comme j’ai pu le rêver devant le spectacle de Grand canyon, de planter, à partir d’un plan unique, un matériel photographique dès six heures du matin et de déclencher, disons toute les trente minutes, afin de saisir les moindres changements, les moindres propositions poétiques de la lumière, rendant une sorte de carte psychologique des instants diffusés dans ces gorges d’éternité.

Comme Clémenceau, dans « La Révolution des Cathédrales », disait qu’il aurait pu y avoir « cinquante, cent, mille toiles du même sujet, autant qu’il y a de secondes dans la vie » …

C’est la poésie de l’irisation du temps qui passe, comme le seront les Nymphéas, la série des peupliers ou des vues de Venise. Une même thématique jusqu’à l’épuisement inépuisable de la matière lumineuse.

Les nymphéas ne proposaient pas tant de variations en une seule journée. C’est au travers des saisons que se déroulait le tapis des nuances.

Mais plus que pour les nymphéas, Monet travaille ici l’éphémère sur l’éternité de la pierre contrastant.

Pourrait-on encore aujourd’hui s’installer au second étage du magasin Au Caprice, 81 rue du Grand Pont, pour saisir le miracle chaque jour recommencé de la lumière ?

Ceux qui habitent aux abords de cette façade de pierre perçoivent-ils leur  visage et les rides qui se creusent à l’ombre de ce lieu qui, plus qu’un autre, et plus subtilement que le nombre de volées de cloches, indique le passage du temps ?

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16 Avril

 

à Bernard :

 

… « Katmandou on y était ou pas, Mai 68 on y était ou pas, mais aujourd’hui on y est tous. ». Nostalgie mise à part.

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Dans la chambre d’Hélène, une photo épinglée de son troisième anniversaire fêté à Pereira.

Photo jaunie, carrément brûlée d’être exposée au soleil du matin. Ce jauni qui incline vers la disparition.

C’est la même chose que la lumière de la cathédrale de Rouen. Sauf que là, le support papier laisse s’évanouir les traces colorées comme un aveu d’érosion ce que cache le retour cyclique de la lumière à Rouen. Tout s’effiloche et jaunit. La poussière dans les recoins des livres, les couleurs du papier, les couvertures qui se délavent, même immobiles dans leurs positions de momie. Les écailles sur les objets, sur les vernis qui attestent l’usure…

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Avec Cécilia nous longeons un petit ruisseau qu’on n’avait jamais remonté. Nous avons mis à profit la petite heure à laquelle chacun a droit. Une manière de se dégourdir. Mais le cœur n’y est pas.

Le temps est lourd. Il n’y a pas eu de méditations sur la peinture  cet après-midi.

Chateaubriand décrit les premiers jours de la prise de la Bastille, les premières têtes au dessus des piques, les portraits de ceux qui résument ce qui restera de la Révolution, de Mirabeau qu’il dit représentant du meilleur et du pire portrait de vertu de l’Ancien Régime aristocratique, suivra celui de Robespierre en représentant de la Démocratie, de Bonaparte pour le despotisme.

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17 et 18 Avril

 

PEINTURE DE L’APRES MIDI

 

Il y a bien les noirs et les tout dépouillés panneaux de la Capelle Rothko à Huston, il y a les œuvres dispersées dans les musées et les collections privées du monde, et puis il y a ces « bandes de bleu, jaune et rouge », où je m’arrête, comme un étendard, un drapeau colombien ou vénézuélien par le choix des couleurs et la densité de la texture.

Ce qui est frappant, c’est l’exubérance de cette œuvre, dans sa matière et le choix d’un chromatisme à plusieurs tonalités (bleu rouge et jaune), là où Rothko cultive habituellement, soit le monochrome, soit une tonalité d’ensemble, coupée par une autre seule tonalité qui débouche sur une fenêtre sur le monde.

Et puis nous ne sommes pas sûr qu’il s’agisse d’une fenêtre qui s’ouvre. Pas plus qu’on ne saurait y voir une autre qui se ferme. Une fenêtre simplement. Depuis celle de Matisse, Fenêtre à Collioure, on n’en finit plus de penser en terme de fenêtre.

Comme les fenêtres qui sont aujourd’hui notre horizon sur le monde.

Pareillement à Soulages, les tableaux « classiques » de Rothko interrogent la lumière, la lumière diaphane, crue et irradiante. Dépouillée de toute autre trace de réalité.

Avec les combinaisons minimales d’une palette de couleurs chaudes ou froides, claires ou sombres, nous sommes renvoyés à des sentiments de grandeur, de drame, de profondeur qui débouchent sur leur équivalent musical, d’une densité d’immobilité et d’irisation. C’est la Rothko Chapel de Feldman, mais ce pourrait être n’importe quelle musique de Feldman. Le quatuor à cordes n° 1 qui dure un temps infini, comme dure l’irisation continue de ces bandes de bleues, le temps infini d’une méditation sur le silence.

« Dès lors qu’il n’y a plus de lignes, ni plus de signes, avec quoi peut-on encore peindre ? »

Les expansions chromatiques deviennent des forces mystiques transcendantes, ce qui fit évoluer l’artiste de l’éclat des rouges, des bleus et des autres tonalités vibrantes, vers des sombres solitaires et monolithiques.

Rothko a  travaillé sur des fenêtres ouvertes vers un au-delà sans visage et sans paysage, vers un univers de musique de chambre qui suggère la simple présence de variations  dans le monde visuel répondant aux  multiples fugues de Jean-Sébastien Bach dans l’abstraction mentale vivant des combinaisons de la matière sonore.

Lumière intérieure

Le soir descend aujourd’hui sur un crépuscule sans couleur et dans les blancs laiteux d’un jour qui brûle de son inconsistance.

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Dans le voisinage on abat un arbre de vingt mètres de haut. C’est presque sous nos fenêtres, et c’est un crime qui ne semble troubler personne. L’arbre appartenant à la commune, de tels actes sur les poumons naturels de la forêt plusieurs fois centenaires sont perpétrés par des criminels qu’on ne peut empêcher d’agir.

J’ai interpellé l’homme à la tronçonneuse qui m’a répondu que l’arbre lui faisait de l’ombre.

Et ces blessures de l’arbre qui disent, dans « L’Enfant et les Sortilèges »   :

 

–   L’ENFANT (ouvrant les bras) Ah! Quelle joie de te retrouver, Jardin! (Il s’appuie au gros tronc d’arbre qui gémit.) (effrayé de nouveau) Quoi?
L’ARBRE (gémissant) Ma blessure… Ma blessure…
L’ENFANT
Quelle blessure?
L’ARBRE
Celle que tu fis aujourd’hui à mon flanc, avec le couteau dérobé ́… Hélas! Elle saigne encore de sève…

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Réponse à un courrier d’Alain Jacquot  au 22 Avril :

 

… Pour Lubin, c’est très simple, son leg discographique représente l’équivalent d’une heure quarante cinq et puis c’est tout. Rien d’autre. Elle n’aimait pas

s’entendre. Tout le contraire de celle qui l’avait précédée, Felia Litvinne, qui disait, mettant la main sur sa petite pile de vieilles cires : "tout mon enseignement est là".

Elle ne laissait pas grand chose pourtant, mais on peut se procurer quelques raretés.

On a du mal à imaginer une époque où les techniques et l’industrie de la mémoire des artistes étaient inexistantes et les carrières ne se "programmaient" pas.

Lubin a eu les malheurs que tu sais et ça n’a pas arrangé les choses. Dix ans de silence en résidence, et l’oubli médiatique pour celle que même les wagnériens abordent en murmurant.

Elle mêlait le velours de voyelles venues du fond des brumes de son Alsace dans une ligne de chant bel cantiste fondue dans des sonorités d’orgue qu’on ne peut comparer qu’à Flagstad.

Les traductions françaises sont désastreuses, le sens des mots étant inversé par rapport à l’allemand, on a une accentuation qui déplacent l’impact des mots d’origine.

(J’ai entendu des Pélléas en allemand ! – Windgassen  –  ça existe ! – ) , je suppose que le problème est le même.

C’est pour cette raison que les quelques sept minutes de sa mort d’Isolde sont précieuses. C’est le seul document (Bayreuth 39 et rien d’autre) qui la fait chanter ce que chantent habituellement ses rivales.

Et Bayreuth s’est mise à genoux en 39 (sur ce terrain là …)

Les son filés et les pianissimi d’aigu dans un tel format valaient bien la révérence.

Il est dommage que je n’ai pu profiter de son "Vissi d’Arte", là aussi traduit évidemment en "d’amour et d’art" dans mes petites expériences lyriques. Les commentaires en fin de séances eussent demandé une belle rallonge horaire…

Voilà, toutes ces petites perles étaient sur le circuit commercial (tout se trouve toujours), mais indisponibles depuis X temps. Il ne me manquait que ces quelques minutes. C’est fait…

Si Lubin avait choisi d’autres trajectoires, le Met en 40, et jusqu’à la fin du conflit, ses témoignages auraient été à l’égal d’une Flagstad (dont elle disait avec un orgueil qui ne peut cacher l’élan de l’artiste véritable), "Non, elle aura été sans doute la plus grande Brunnehilde, mais Isolde c’est moi "…

On ne refait pas l’Histoire.

On ne peut que rêver.

 

A propos de ces séances sur l’art lyrique qui restent les derniers moments (Thérèse Roméo) avant mon départ, il me semble que ce 22 Mai 2017 , comme dans les Contes du lundi de Daudet,

j’ai terminé sur les trois "Vissi d’arte" que tu sais, et " le Temps des Lilas " qui résument bien quelque trente cinq ans d’amour…

N’est-ce pas ?

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Coronavirus, que restera-t-il de ce Covid 19 de morts, de masques, de lits d’hôpitaux et de cœurs gantés ?

Covid 19 de rues désertées et de nuages reflétés sur le lit des rivières, de ce temps durci, de quelle sagesse dans la pénombre des chambres silencieuse, de masques et de morts de la mort éprise qui fauche du baiser invisible la joue et les lèvres des vieillards, qui pénètre le sang et rétrécit le souffle ? …

Je tourne les pages des livres, inlassablement, et dans les rues, les chemins s’allongent sous l’effet du silence.

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23 Avril

 

à Bernard :

 

Mon lecteur dvd est cassé, donc pas de cinéma depuis quelques semaines. Dommage, j’ai des quantités d’opéra filmés. Tous ceux que j’ aime et même quelques autres quand c’est Zeffirelli qui filme.

Ozu j’aime beaucoup. Si Jacques prononçait correctement Ozu se dit un peu en ouvrant le U : Ozeu.

« Dodescaden » est un de mes Kurasawa préféré avec Barberousse (plus classique dans la narration). Je m’amuse quand je transforme mes photos, je pense à "Rêves" ou à ces couleurs irréels qu’on voit dans la séquence du clochard avec son fils qui imagine des palais et des paradis qu’il est loin de vivre.

Sais-tu que dodescaden est l’onomatopée du tram qui fait ce bruit en passant sur les changements de rails.

Mais j’aime aussi Naruse ("Nuage flottant" et toutes la série des nuages), poète de la déception en amour, de la trahison aussi.

Puis tous les Mizoguchi surtout ceux moins connus des années trente (Femmes de Tokyo…). Et Kinugasa, et Imamura et…

Le Japon fascine. J’avais commencé d’apprendre vers 2003. Deux petites années. J’avais l’impression le lundi en fin de cours que j’avais tout compris. En rentrant à la maison, de repenser à une tournure de phrase me paraissait aussi compliqué que de traduire simultanément une phrase de grec ancien en prussien des banlieues. Le lundi suivant, on recommençait.

Quand on ira à Tokyo, on verra absolument du bunraku. C’est moins hard et peut-être moins long que le No.

Le début et la fin de "Dolls" (Kitano), montrent des scènes de poupées.

Je me régale à voir des masterclass de Boulez. Il y en a d’intégrales. Sa musique est aussi mystérieusement atemporelle que le No.

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25 Avril :

 

à Monique Ariello :

 

J’ai été très touché de recevoir votre livre d’artiste.  C’est d’autant plus touchant qu’il s’agit d’une oeuvre inspirée par Claude Debussy.

C’est le complément idéal des Jardins sous la pluie. Ils ont une belle place dans la maison.

Et puis cela a rompu la monotonie d’un service de la Poste qui est toujours très aléatoire. Et pas qu’en temps de crise.

C’était donc un plaisir de voir arriver du courrier, et qui plus est, une oeuvre inspirée dans un contenant tricoté comme de la dentelle …

La monotonie des jours et le fait d’être confiné n’est pas trop dur à supporter, sauf à voir derrière les fenêtres la belle saison qui est là.

Je pense que dans vos campagnes cette contrainte est amoindrie, mais vivement que tout cela finisse.

Cela ne vous empêchera pas de poursuivre dans plus de silence encore le travail qui continue. Les artistes n’ont pas de télétravail (quelle expression affreuse).

En espérant des jours meilleurs, avec toute la patience qu’il faudra.

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26 Avril

 

Je revois des documents sur le Polytope de Cluny de 1972. Les images aujourd’hui ont énormément vieillies, mais l’impact sonore, les efflorescences acoustiques de Xenakis n’ont pas pris une ride. Il s’agit à l’origine d’une manière de sculpter le son et d’en rendre les profondeurs abyssales. On a pu penser aussi que le Helicopter quartet de Stockhausen était un encombrant et onéreux projet pour festivaliers en manque de sensations au festival de Salzbourg. Il s’agissait simplement du nouveau rêve d’Icare de se hisser dans les airs avec la lyre d’Orphée. Certains diront en raccourcissant, que Bach composait des canons, Stockhausen s’était servi d’hélicoptères.

Il est plus difficile d’aller de Répons ou de Jonchaies à Tchaïkovsky, (à rebours donc dans la compréhension ) que de procéder du contraire.

Il est des jours où certaines musiques du passé n’ont plus aucune saveur. Il est par contre des mélodie venues de si loin, comme ces Jonchaies, qu’elle me parlaient de ces espaces  secrets de certaines rizières d’Asie où des roseaux, courbes et brisés plongés dans l’eau, émergeraient d’un contre-jour pour tout  paysage sans vie, de ces lieux dévastés sur lesquels ne resteraient que les lambeaux de quelques accords assonants d’une mélodie en ruine.

J’avais mal interprété les larmes de Yvonne Loriot lorsqu’elle découvrit la partition de la seconde sonate de Boulez. Ce n’était pas des larmes d’émotion, mais des larmes qui peuvent couler devant des Himalaya à franchir.

Ce soir c’est le quintette de Enesco (Mallarmé aurait dit … ouï ce pur quintette), miracle d’harmonie.

Et puis la pluie, et derrière les carreaux, rangés sagement et pour longtemps, les billots de l’arbre abattu.

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1 Mai

 

à Bernard :

 

A propos de reclus, il y en a un de célèbre dont on ne parle plus guère, c’est Joe Bousquet, grande figure aristocratique des Lettres, qui recevait en fauteuil roulant les plus lettrés d’Europe chez lui à Carcassonne, dans une chambre aux rideaux tirés.

Ces carnets sont truffés de sueurs et de désir cassés, comme sa colonne vertébrale qu’il devait à une fatale blessure de 14.

Je vais parcourir un peu ses labyrinthes, il y en a qui tiennent bien encore.

 

Tu as dû recevoir de la lecture pour les jours qui viennent. J’ai l’impression que la poésie change de tournures, insensiblement, comme un nuage qui se transforme imperceptiblement. J’espère que ce n’est pas dans le sens d’un ramollissement.

Nous apprenons par Denis que René Gilles est décédé. Il avait disparu de mon paysage depuis pas mal de temps. Les dernières fois c’était d’abord en béquilles, puis en fauteuil électrique. Sa physionomie le rendait presque méconnaissable.

Je crois qu’il était de 46.

 

J’avais rencontré une femme étrange il y a quelques années, qui était mathématicienne. Violaine, comme l’héroïne de Claudel (cf carnet 13). Parce qu’elle lisait aussi. Elle me parlait de modèles, de paysages et d’arbres qui se mettent en équations. Elles m’avaient promis de m’initier. Elle a glissé vers l’Italie et je ne l’ai plus revue. Dommage pour les maths. Mais c’était aussi un canon.

 

« Je ne peux plus écouter la radio, ils découvrent un génie par semaine, des Balzac tous les quinze jours, des George Sand chaque matin, je n’ai pas le temps de suivre, moi je travaille» Céline      –  Lettre à Claude Sarraute  –

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Réponse à Bernard, tard la nuit :

 

……… Je n’oublie pas que mon carnet n’est pas un traité philosophique ni même un éditorial mensuel sur les évènements et sur les réflexions qu’il pourrait engendrer.

Mes réflexions – réflections ? – (les seules miennes) sont justifiées simplement par des évènements qu’on a sous le nez et sont aussi naturelles que de mettre un pied devant l’autre pour marcher. A part le corona et toutes les masses d’info que drainent les médias à son sujet jusqu’à la nausée, j’ai eu du mal en avril à nourrir la réflexion avec autre chose. A peine parler des feuilles des arbres qui bougent derrières les vitres.

Je maintiens aussi ce qui est écrit. Je laisse à l’Histoire et aux défricheurs professionnels de dire la vérité (sur les civilisations, les pandémies, les dessous des dessus etc.). Mon carnet avance simplement comme moi.

Parenthèse :

 – … ça fait 50 ans qu’on prédit que l’Asie va prendre la tête de la civilisation, que le Pacifique va remplacer l’Atlantique. Il doit y avoir du vrai, mais, mais avec beaucoup de nuances. Tous les pays croient qu’ils sont le centre du monde, la perle de la culture, les français comme les belges ou les singapouriens. La vérité est que cette notion est un pur fantasme idéologique, un vulgaire outil de manipulation.

– Tous les pays qui peuvent avancer plus vite et mieux que les autres le font un jour ou l’autre. Un pays ou un bloc qui domine n’est pas un fantasme. (Les exemples que j’ai cité du 17° au 20° siècles sont suffisamment évident pour le prouver).

L’histoire tourne en effet périodiquement. Mais dans ce que j’écris je ne fais que constater qu’on a passé la main depuis longtemps. Le fantasme est de nous faire croire que nous sommes encore un modèle.

suite, au 2 Mai :

 

d’un « feu orange » :

 

… Sortis du corona je ne sais pas. Mais je te dirais comment c’est, les "sorties surveillées". On va avoir droit à pas mal de tracasseries, de nouvelles habitudes, des réflexes à prendre. C’est pas gagné. J’avoue que les restos et les terrasses ne me manquent pas vraiment. J’ai l’impression d’avoir perdu le goût de quelque chose. Le manque de spontanéité dans tout, l’absence de perspective pour des vacances programmées, ou pour une simple flânerie le long du Loup. Un peu comme le désenchantement à l’arrivée des capotes à cause du sida. Et encore…

Et puis, la zone orange ce sera quoi ? je ne connais pas même les modalités de cette zone intermédiaire.

Dans tout ça j’ai retrouvé le goût du vin. J’en bois toujours deux à trois verres quand c’est le grand enthousiasme. Je les fais passer très lentement. Les mêmes vins me paraissaient sans saveur il y a peu.

Je me fais ainsi des dégustations, je leur trouve des dominantes florales, des notes épicées, une attaque franche ou une finale courte etc. C’est très amusant. Dans l’affaire j’ai laissé douze kilos là où la période inciterait plutôt à confiner les graisses. J’ai redécouvert le goût de fruits que je ne mangeais plus depuis longtemps. (Compensant le besoin de sucre qui était dans la charge des ballons de rouge) … Pas de régime spécifique, mais seulement le pain n’est plus quotidien, les huiles saturées à la cuisson limitées (mais sans les éliminer) et réduire les quantités de tout. Voilà, à suivre notamment pour les femmes qui iraient se faire cuire sur les plages dans deux étés. Elles ont le temps de mesurer le bien fondé des expériences du docteur Paul…

 

Je m’en vais retrouver avec enthousiasme (j’en ai quand je fais des pauses bien marquées) mes outre tombes, mes peintures et mes musiques nocturnes (je suis dans Grisey ou Elliott Carter, les « Dérives » de Boulez, le soir tard, ça défile comme du diamant en fusion).

Tu verras dans quelques mois, on aura un petit pincement en repensant à tout ça.

C’est un week-end avec Y., donc promesse de dynamisme.

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 Réponse au vieux Scroc :

 

Merci mon ami pour cette chanson.

On en avait déjà parlé toi et moi il y a quelques semaines. C’est une chanson qui prend très au fond des souvenirs et de ce dernier chapitre de la France d’avant, quand elle était grande.

Je ne venais pas d’Algérie, je suis né, comme tu sais au Maroc. Nous avons dû partir en 64, dans des conditions très dignes, mais jamais nous n’avons oublié ce drame qui frappait en fait toute une France qui devait disparaître et dont on voit aujourd’hui les lambeaux de ce qu’elle a pu être.

Longtemps on m’a dit que j’avais une ligne de vie sur la paume de la main gauche qui était coupée en deux. Je n’ai jamais trop su pourquoi. Ni ce que cela pouvait signifier. Un jeu de bonimenteurs.

Aujourd’hui, dans la symbolique de la rupture et de la mémoire qui reste tenace, je comprends mieux.

J’avais douze ans, et comme tous les enfants de cet âge que tu connais si bien, je suis arrivé à Nice et je suis devenu un enfant qui avait simplement traversé la Méditerranée.

Le plus admirable, ce sont mes parents qui avaient passé la quarantaine. Ce n’est qu’aujourd’hui que je mesure la ligne de vie qui fut la leur et dont le premier fragment, celui de la source, a dû rester dans les racines qui les avaient vu naître.

Jamais, ni mon père, ni ma mère n’ont montré de quelconques manifestations de ce qu’on appelle "nostalgie", et j’ai pu grandir en me projetant vers l’avenir. C’était encore un cadeau que me faisaient mes parents.

Je sais qu’ils ont gardé cette blessure du partir, en me donnant la force de ces paroles qui finissent le refrain de la chanson, … partir pour d’autres soleils partir pour d’autres matins. J’ai eu ces autres soleils et ces autres matins. Je les dois à cette force qui m’avait été donnée. La douleur d’un enfant de douze ans n’est pas comparable à celle de parents qui en ont quarante.

Je mesure maintenant, dans les accents d’une telle chanson, qui devrait quelque part devenir un hymne, cette douleur de l’ailleurs qui n’est pas l’ailleurs de l’avenir, mais celui de la source.

Merci mon ami. On ne voit pas souvent, mais je sais qu’on n’est pas loin l’un de l’autre.

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3 / 5  Mai

 

RABAT –  AIN’ EL AOUDA 

(D’UNE CYTHERE ENFANTINE)

 

Du plus profond de l’enfance vient le désir de l’embarquement, du départ.

Ce qui aujourd’hui paraît, (en ce temps de traitement de la solitude, de ce sentiment d’impuissance et d’une vaine rotation en cage), un impossible séjour vers l’Espagne ou vers Florence, prévu en Avril, ne fait que plus ressentir l’essence même de la dimension des départs. Comme d’ailleurs l’acte de voyager ou de conquérir un territoire ouvert pour l’esprit, a ses racines dans le pays fertile qui se projette chaque fois vers un plus loin de liberté, une projection de l’âme vers une quête, une aventure intérieure que j’ai tôt connue dans le plus lointain de ma prime enfance.

C’était toujours le matin. D’abord au pied de l’entrée de la Villa de la tante Louisette (on l’appelait ainsi parce qu’elle devait être probablement la tante de mon père qui nous logeait dans la dépendance à l’arrière du jardin), je faisais des va et vient entre la maison et l’entrée, guettant le moment vraiment crucial, le plus intense de ces deux ou trois jours que dureraient le séjour qui déjà se projetaient en image fécondes et en espaces infinis sur les terres de la ferme de mon grand père Paul. J’attendais donc la traction avant, j’en entendais le bruit très longtemps avant qu’elle ne tourne au coin de l’allée menant à l’entrée de chez nous. Et c’était peut-être l’instant le plus attendu, celui où surgissait la Citroën noire, à l’angle de la villa, chargée de Jo et Henriette, de Georges mon cousin et d’Anne-Marie la cousine.

Puis ce fut, plus tard, depuis le balcon du premier étage de la rue Taillandier, où pour l’occasion je traversais la chambre de mes parents pour me figer sur l’étroit poste d’observation, dans l’attente du moteur de la traction. Il était tôt, le mot même de circulation n’avait, dans cette fin des années cinquante, pas même de sens. On percevait comme le vol d’un oiseau le bruit sourd, ce ne pouvait être que lui, qui se profilait et qui finirait sa trajectoire au pied de chez nous.

Et puis là aussi, comme à la villa, à l’angle gauche, depuis l’immeuble qui nous faisait face, surgissait la voiture noire avec ce son de moteur si caractéristique. C’était comme le navire pour le départ vers Cythère. Il s’agissait vraiment d’un embarquement puisque nous n’étions pas moins de six dans le véhicule. Le volant était immense, le levier de vitesse un vrai gouvernail, et nous glissions lentement le long des rues désertées à cette heure du matin pour franchir les remparts ocres et majestueux au nord de la ville, avec au-delà, sur la gauche du cheminement, les ruines de l’antique Chellah, ce qui signifiait que la campagne nous pénétrait maintenant de ses premières forêts de chênes liège et que le resserrement de la chaussée annonçait les escarpements et les sinuosités de la route vers l’intérieur des terres.

Aïn-el-Aouda n’était en réalité qu’à moins de trente kilomètres de Rabat, mais la distance importe peu, comme n’a aucune signification dans le tableau de Watteau la distance menant vers les sources de la félicité. Celle-ci étant toujours à portée de main ou plus vraisemblablement sans souci réel de la distance à parcourir. Dans le cas présent c’était vingt huit kilomètres traversant ces fameuses forêts qui s’étendaient très loin dans tout le pays intérieur et faisaient le bonheur des dimanches de pique-niques sous les chênes où les glands tapissaient le pied des arbres et bien au-delà, sous lesquels se faisaient ces déjeuners sur l’herbe des lundis de Pâques où se mêlaient les œufs peints cachés sous les herbes ou ces dimanches, toujours attendus aux beaux jours, qui drainaient la famille pour ces parties de campagne qui furent mes premiers souvenirs de liberté bucolique.

Aujourd’hui la ferme Paul Deydier n’existe plus. L’embarquement ne ferait plus rêver à mes Cythères enfantines, le temps ayant réduit la distance qui séparait la ville de la ferme à la sortie nord du village d’Aïn el Aouda. Et je n’y serais jamais plus retourné.

C’est Georges, il y a peu, qui me fit le désolant récit de l’érosion du temps et de ce qui peut s’effacer jusqu’à l’oubli par la main de l’homme. 

Le temps s’est converti en une métamorphose de l’espace, dévorant par le tentacule de la ville qui est venue absorber, au travers des forêts de chêne équarries et des routes sinueuses, les prairies et les espaces en une lointaine mais sûre banlieue de Rabat. En quelque cinquante années d’érosion qu’il faut pour manger un univers oublié.

Et puis, une fois passée les chênes liège, le paysage se mettait à découvert sur des routes vallonnées sans arbres, avec de larges fossés en bordure de route. Les herbes étaient hautes, quelques maisons apparaissaient dans les lointains. Une vieille masure à main gauche, sous une avalanche de feuillages drus présentait une enseigne qu’on apercevait de loin, « Le Lapin qui Fume ». C’était la seule auberge sur le chemin menant à la ferme.

Une nuit, sur le chemin du retour, dans le noir du serpentin de la route et maintenant sur une belle ligne droite, l’obscurité épaisse ne permettait pas de distinguer à quelle hauteur nous nous situions. On ne distinguait plus guère que l’enseigne sur la droite qui me donnait un point de repère, la voiture s’arrêta à hauteur de l’auberge. Il y avait des lumières fortes, des phares, et des personnes qui traversaient la chaussée. Je ne compris pas le pourquoi de cet arrêt dans l’obscurité et l’agitation sur la route. Les gens allaient et venaient. J’entendais quelques exclamations, quelques paroles étouffées dans ce désert nocturne et je sentais dans la voiture un halo de gravité sur les visages mal éclairés. L’oncle Jo au volant paraissait fixer un point précis de la chaussée où convergeait maintenant l’attention de tous ceux qui s’agitaient alentour. Personne ne descendait du véhicule, les cousins devaient dormir, ou faire semblant comme moi qui jetait furtivement des regards vers l’extérieur. L’endroit où tous les regards se focalisaient laissait distinguer un corps à même la chaussée sous le faisceau des phares jaunes, donnant à la scène une gravité et une complexité fantomatique.

C’est le premier homme mort, et d’un d’accident, que je voyais dans la nuit qui nous ramenait sur le retour vers chez nous.

Mon grand père Paul me dit qu’une pareille nuit, un homme avait perdu la vie en percutant de plein fouet une vache qui traversait une longue ligne droite déserte et sans obstacle.

La route continuait ainsi sinuant légèrement sur une configuration plus plate jusqu’à apercevoir à la sortie de certains virages, des bordées d’arbres qui enveloppaient des maisons. C’était au loin les prémisses d’Aïn el Aouda.

Puis, l’apothéose de l’arrivée se trouvait être la ligne droite, (après le village clairsemé, en direction du nord, des gorges du Korifla et de la forêt des Zaër), qui me semblait infinie par la majestueuse monotonie de ses bordures de peupliers géants formant une arche continue si intense qu’elle en voilait le ciel. Pendant un long moment je me laissais bercer par le rythme défilant de ces arbres, ces jalons de troncs réguliers plantés il y a si longtemps. C’est d’ailleurs cette ligne droite, monotone et s’imposant impérieusement dans sa majesté qui fut un de mes premiers paradigmes d’éternité aux sources les plus lointaines de ma sensibilité.

La voiture ralentissait et on pouvait distinguer sur la droite le panneau discret et toujours de guingois qui indiquait « Ferme Paul Deydier ».

A angle droit on pénétrait sur un méchant chemin de terre et de cailloux, sur deux cents mètres peut-être, bordés de maigres oliviers où, suivant la saison, on entendait les nids d’oiseaux chanter. Et poindre solitaire sur une vaste étendue de vignes et de champs à perte de vue pour mon regard d’enfant, la bâtisse de la ferme familiale.

Maintenant c’était l’immensité, l’éternité, dans l’espace et le temps qui passerait toujours trop vite.

La voiture noire se garait au pied de l’escalier qui menait par un petit couloir avec son contrebas de potagers et de fleurs odorantes, vers l’entrée principale de la maison.

C’était un pays de roseaux, un pays d’aridité. Les horizons étaient tellement larges et ouverts qu’il y avait toute la place pour y entendre les plus mélancoliques mélodies que l’imagination pouvait concevoir.

De là l’obsédant mouvement lent du concerto en sol de Ravel qui reste irrémédiablement lié, et le sera toujours, à ce défilé des peupliers jalonnant la route dans sa panoramique lente et régulière, infinie, qui borde tout à la fois ce paysage réel, que l’âme que je lui attribuais devenue ma propre mélancolie.

C’était comme des âges anciens qui faisaient irruption sur les horizons du couchant.

Une nuit, une grange brûla tout au loin, et cela dura toute la nuit que j’en avais les paupières qui brûlaient aussi de fatigue. C’était un Turner dans un fond de nuit dégagée d’étoiles.

Ces meules de foin où il nous arrivait de nous précipiter du plus haut de celles-ci et de finir notre course tout en bas non sans avoir traversé en s’y engouffrant, comme Dersou Ouzala, toute l’épaisseur d’un nuage de paille.

C’est ainsi qu’un jour on retira de l’une de mes narines un brin de paille durci qui était remonté jusqu’au sinus, occasionnant un mal de tête dont on mit des heures avant de déceler l’origine.

Ces journées, volées à la semaine des petits enfants des villes, étaient attendues comme des promesses d’une liberté qui n’avait pas de nom, dès les vendredis qui précédaient les départs. Je voyais déjà les espaces qui s’offriraient à nouveau et les échos des précédents samedi matin où viendrait l’embarcation noire et odorante et toute chaude comme un char de Phaëton qui traverserait les monts et les plaines jusqu’aux confins tant espérés de cette liberté sans frein sur ces larges espaces d’arbres et de champs qui n’avaient de limites que l’horizon.

J’y ai vu un serpent à la tête écrasé par mon oncle riant de son tour d’audace et riant plus encore de voir l’effroi sur nos visages quand il brandissait la couleuvre comme un trophée au dessus de sa tête. J’y ai vu des papillons gros comme une paume de la main, des nids d’oiseaux tombés du ciel, tricotés comme des dentelles de haute couture, des grains de raisins verts qui donnaient d’étonnantes douleurs de ventre. Mon goût pour l’eau vive m’inspirait des jeux d’éclats dont la cousine faisait les frais. Sur le haut du bassin, il y avait une plate-forme au-dessus du réservoir et c’était des voyages en pleine mer sur le pont durant des après-midis entières. Le seul horizon était l’infinie plaine au-delà d’Aïn el Aouda.

Mais il y avait aussi l’odeur effroyables des écuries où j’évitais le soir de suivre ceux qui rentraient le bétail. Je détestais aussi la basse cour malodorante pour mon nez fin de la ville, et je faisais de grands gestes pour faire fuir en gloussant, dans toutes les directions, les pintades et les dindons à la crête écarlate, pendante et ridée qui faisaient leur horrible roue, que de loin j’entendais la tante ou la grand mère dire toujours « Ah ! c’est encore p’tit Louis » …

Mon grand père ou mon père, je ne sais plus, m’avait dit, juché sur les épaules : « tu vois, au-delà des vignes, au plus loin que tu puisses voir, c’est encore la ferme. On doit y aller demain pour abattre un arbre ». La ferme ne faisait pourtant qu’une quarantaine d’hectares. Mais mes grands parents avaient hissé ces maigres terres ingrates à donner ce qu’elle pouvait de meilleurs vins, d’arbres fruitiers et de viandes pour en vivre sans dépendance.

Ils n’avaient que ce que leur travail prenait à la terre.

Depuis je jour où j’ai vu cet arbre, dans toute sa force et du haut de ses vingt mètres, tomber au milieu des autres avec un fracas de tempête, j’ai les ai considérés comme sacrés.

Et puis il y avait l’escapade. Les parents savaient que ce monde de ruralité était encore vierge de tout mal. Nous épousions le chemin des herbes, la marche des vents, et les pantalons et les jupes revenaient avec des trous et des déchirures. Avec Georges et sa sœur, plus tard nous traînions aussi la petite Véronique, nous allions loin dans les champs de blé. Parfois j’avais du mal à voir au-delà de mon prochain pas tant les herbes étaient hautes. Et lorsqu’un peuplier, large et vieux, nous proposait l’ombre, on naviguait encore au-dessus de l’océan de blé sur les nœuds et les fourches des branches pour y dresser des tissus qui habillaient en autant de chambres le palais imaginaire.

Les roues des bicyclettes menaient aux confins de la ferme, ou du moins dans les parties praticables qui longeaient les hauts cyprès, comme l’auraient fait les chevaux dans le ranch de mes westerns.

Les enfants d’hier ont dû être surpris le jour où pour la première fois on découvrait, dans toute son irrationalité, l’interrupteur et que la lumière arrivait aussi vite qu’en un tour de magie. Pour moi, ce fut le chemin inverse. Lorsque la nuit tombait sur la ferme, que le couchant disparaissait en rougeoyant, les lampes à pétrole s’allumaient et leur clarté relative se mêlait à la descente des crépuscules qu’on ne savait si c’était encore la lumière du jour ou les lampes qui donnait la lumière. Le rythme se faisait plus lent. La nuit éclairée faiblement incitait à la parole sans éclat, mais dans les tablées de dix personnes et parfois quinze près de la cheminée, le vin et les épais fumets de viandes aidant, l’enthousiasme et le verbe de l’oncle reprenaient, dans des veillées sans fin, dont je ne retenais que la musique des mots et des phrases que seuls les grands comprenaient. Revenaient souvent « Istiqlal… leur indépendance l’Algérie, le FLN… le Maroc a changé… »

C’est longtemps resté comme un secret honteux. Un matin très tôt, les ouvriers avaient dressé la broche et la pique en fer sur des trépieds au-dessus d’une fosse béante, ce qui était le signe que c’était un dimanche de fête, qu’il y aurait méchoui. On l’avait dit la veille. Blotti près de la fenêtre, et sans que mes parents le sachent, je vis arriver le mouton qui se débattait faiblement d’abord, puis plus convulsivement lorsque, en un temps qui passa comme l’éclair de la lame sur la gorge, le sang jaillit lourd et tout vivant d’une tiédeur bouillonnante qui semblait sortir d’un sommeil , qu’on pouvait sentir le trajet fait lentement, et avec la précision d’une main sûre, par l’acier opérant sa tranchée jusqu’à ce que les quatre bras qui accompagnaient les derniers soubresauts lâchèrent l’animal aux yeux chavirés.

Je n’avais jamais osé dire à mes parents ni à quiconque que le sentiment que j’en avais éprouvé, qui devait être proche d’un effroi glacial, était mêlé d’une sorte de jouissance et de frisson inconnu, que j’ai toujours pensé qu’il relevait d’une survivance animale en nous, de celle que l’ancienne Rome savait déjà offrir à son public.

Des cyprès géants, épais et indestructibles, comme il n’en n’existe plus même en Toscane ou en Haute Provence, séparaient les différentes cultures, les champs de céréales des champs d’orangers, tout en étant le seul recours contre la circulation violente des vents sur ces plaines sans abris. L’éolienne dominait le paysage avec sa roue qui avait fini par grincer tout en haut de sa tour.

Au printemps c’était les champs qui se tapissaient de fleurs jaunes sur des parterres d’un vert épais qu’on aurait pu croire à l’éclosion spontanée de poussins parsemant les espaces qui n’étaient pas cultivé. Il reste de rares photos où les robes viennent se mêler aux herbes, aux chapeaux et aux fleurs pour d’éphémères poses sur ces parterres de printemps.

(Bien des années après, lorsque mon père est mort, ma mère dit spontanément, « maintenant il a rejoint un grand jardin fleuri », je n’ai pu m’empêcher de le voir ce jardin, là où poussaient avant ces poussins jaunes et ces naissances de printemps à Aïn el Aouda.

Les nuits étaient plus près du ciel qu’on pouvait presque se mêler à des nuages d’étoiles qui poudraient comme du sucre fin, par poignée, le lit de la nuit.

Le couloir qui séparait en deux les différentes chambres de part et d’autre de la maison, était la colonne vertébrale de notre territoire le soir venu. Il était immense et suffisamment sombre pour y planter l’abstraction neutre de toute une gamme de jeux différents sans en changer le décor, bien que ce sentiment de grandes dimensions était vécu probablement avec les yeux des enfants qui voient toujours les lieux de l’enfance avec les dimensions de l’imaginaire. C’était le lieu d’inventions de guerre, de manœuvres et de plans pour les lendemains où seraient repérées les traces d’un fauve menant à quelque tanière, ou la recherche que la rumeur alentour avait laissé plané, d’un nid d’épervier ayant abandonné ses enfants, ce qui obligerait à agrandir le champ de nos conquêtes territoriales plus avant encore que d’habitude.

D’Aïn el Aouda même, du village, je n’ai qu’une vision déformée où peu d’images a pénétré dans la mémoire, moins encore de faits notoires. Sinon le nom de ceux qui tenaient le bistro ou l’épicerie, les deux probablement, « Chez Foulana ». A la façon dont on en parlait dans les conversations, il s’agissait de ceux qui tenaient le comptoir, de chez qui on revenait avec une multitude de pains immenses. En ces temps anciens, le pain avait une place gargantuesque et symbolique, qu’on imagine mal aujourd’hui, autant parce que nourriture première que parce qu’on touchait là à l’essentiel.

L’entrée du village se faisait après un virage légèrement montant, et se composait d’une longue ligne droite, assez large (est-ce l’absence de chaussée alors inexistante pour garer les véhicules qui en donnait l’illusion ?), et la maison de ma tante Pauline, la sœur de mon  père, était située à droite en allant vers la ferme. Elle eut une fille, la troisième cousine, Marie-Claude, qui vit aujourd’hui à Valréas, laquelle eut un fils qui devrait être dans l’âge d’Hélène. Elles avait aussi fait partie de ces sagas bucoliques sur nos terrains de jeux de vacances et jouait souvent les souffre douleurs de mes autres cousins. Je ne l’ai plus revue depuis l’enterrement de mon père.

La maison de Pauline était vétuste et  n’ai souvenir que du jardin auquel on accédait par quelques marches descendantes, et ce n’était alors que fleurs en abondance. Pauline était comme mon père, la poétesse de la famille, Claude et Henriette plutôt les chevilles ouvrières, les réalistes. Pauline aimait les violettes, il y en avait des bassins parsemés sur toutes les surfaces possibles que j’en ai la dominante vive et monochrome encore présente quand je ferme les yeux. Puis des fougères. Elles poussaient sur les murs, dans les jarres, elles pénétraient dans la maigre chambre qui lui servit de chambre mortuaire, car Pauline mourut jeune de la tuberculose qu’on ne guérissait pas, et aucun souvenir d’elle ne m’est parvenu avec précision, sinon cette chambre rendue grise et verdâtre, au crucifix austère au dessus du lit, le jour de sa mort. Et du cercueil clair, presque blanc, peut-être parce qu’elle partit à trente trois ans à peine. Et puis du cercueil, rien n’est même bien certain, puisqu’il est possible que je confonde avec celui du grand père Paul. Tous deux partirent autour de 1960.

J’appris que la forte cicatrice qu’avait au front mon oncle Claude, frère cadet de mon père, avait été occasionnée par la ruade d’une des mules de l’écurie lorsqu’il n’avait pas dix ans et qu’il ne faut donc jamais appréhender les caprices de celles-ci par l’arrière, mais bien en les contournant. Ce que me répétait souvent mon père.

Nous montions, au temps des récoltes, sur les immenses carrioles où le foin dans ses opulences se hissait haut à toucher le ciel, et sur l’une des survivances photographiques on y voit dans le flou de ce temps, mon père et ma mère tout là-haut, dans la posture involontaire dans les lointains, d’une scène pastorale d’Eisenstein.

C’est toujours à quelque motet ou chanson de Machaut que je vois se distiller le temps de ce temps traversé du plus lointain qu’ait pu circuler le sang jusqu’à venir dans mes veines y témoigner d’une mélodie du fond des âges.

Il reste de la ferme et de la propriété quelques photos aériennes prises à la demande de l’oncle Claude, qui avait repris l’exploitation dès après le décès du grand-père, avant de rentrer en France quelques dix, quinze années plus tard. Mon père dont j’ai hérité du peu de goût pour le travail aux champs avait rejoint, avec ma mère, dès qu’il eut décidé de partir de la ferme, la vie citadine et la quiétude de Rabat.

On voit bien, sur les photos, les contours très marqués de frontières non écrites et non dites, existant bien pourtant dans des cadastres que le Royaume du Maroc du exhumer en reprenant possession de ces terres. On y voit aussi l’élégance de la terre maîtrisée de ces sables devenus des jardins.

Je reçus durant une dizaine d’années des mensualités correspondant à la part que chacun des héritiers vivants de la famille Deydier Paul étaient en droit de recevoir. Ces maigres versements s’étalèrent longtemps après que je fus parti du Maroc et entré dans l’âge adulte.

Lors d’un passage à Nice il y a peu, nous parlions avec le cousin Georges de cette enfance qui nous fut commune, et de la ferme qu’il eut le bonheur de revoir à plusieurs moments bien plus tard. Ce qui ne fut pas mon cas.

Dans un premier temps, tout ce qui était cultivé et tracé avec précision, et rationnellement diversifié dans l’exploitation de ces terres difficiles, fut abandonné à la maigre activité pastorale de paysans semi nomades qui utilisèrent le corps principal du bâtiment comme refuge pour les moutons et autres animaux. Les carreaux cassés, les écuries et les bâtiments annexes dénudés de toute fonction autre que servant d’abri momentané et peut-être saisonnier. Sur le chemin de la ruine, comme territoire de passage.

Le temps des cavernes.

La terre fut rendue à son ingratitude naturelle et à celle des hommes qui l’ont traversée depuis.

Puis, moins de cinquante années depuis la cession définitive, en un second temps, toute trace de pierres  et le moindre visage de ce qui put voir naître depuis le sable du désert, la vie d’un îlot heureux et florissant, où je découvris la nature, l’espace sans limites, le mouvement lent du Ravel qui deviendra la cristallisation indélébile de ces  bordures de peupliers qui longent l’horizon, la propension au rêve et à cet imaginaire qui s’incarnait si bien durant ces quelques années que j’eus la chance de vivre, en vit disparaître les vestiges les plus infimes.

N’est resté que le vent qui souffle au loin.  

   

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Courrier à Alain Jacquot :

 

J’ai été ravi de t’entendre hier. Par la voix on paraît plus proche. Et puis nous avons justement parlé des voix, des voix qui me font souvenir que j’ai passé ma dernière séance dans le lyrique, avec tout symboliquement ces paroles qui resteront longtemps à résonner pour moi seul, après que je fus parti de Thérèse Roméo, et qui disaient … « le temps des lilas et le temps des roses est passé ». Et c’était Nan Merriman.

J’ai ressenti un trouble sur le moment très intense, qu’évidemment l’enseignante, toute jeune ce jour-là, ne pouvait percevoir. Ce qui m’a ramené par là même aux paroles que disait Katy lorsque je lui fis parvenir les photos de son pot de départ, « oui, elles resteront un souvenir, mais je sais que ma vie a passé, que les plus belles années sont maintenant derrière moi" comme si elle savait qu’une conclusion précoce se profilait ou qu’une porte se refermait derrière elle. Ce sont des analogies qui surgissent imparablement à des moments de méditations ou de simple nostalgie de ne rien retenir de ce flux qui avance. Et Dieu sait si depuis Mars le temps continue son chemin alors que nous vivons un sentiment d’amoindrissement et de perte de saveur pour à peu près tout. Et dire que l’arbre qui se dresse derrière ma fenêtre a retrouvé ses feuilles de leur vert intense et dru que l’on n’aurait pas cru il y a encore quelques semaines. Il tourne sur un manège où les tours ne se comptent plus, il reverdit et c’est son privilège. Le temps circulaire ne nous est pas accordé. Passer chaque année la métamorphose des saisons à chaque tour de roue, et revenir inlassablement à un cycle répété sans prendre une ride. La dimension du séquoia qui tutoie le ciel n’est frappé que par la foudre.

Ce qui n’empêche pas mon arbre de vieillir, mais il touche de plus près la dimension d’un temps élargi de type éternel retour, qui effleure l’illusion de l’éternité.

Voilà, mes considérations sur le vieillissement ne vont pas trop t’aider à supporter ce temps de repli obligé.

 

On a donc parlé hier des grands lyriques qui reviennent, toujours les même Panzéra, Bernac et quelques monuments qui se survivent dans nos cœurs, comme modèles de ce bien chanter que nous aimons.

Ce que nous gagnons en prenant de l’âge, c’est l’assouplissement de jugements impensables pour moi il y a quelques dizaines d’années. J’en suis heureux de réentendre ce Pélléas de Ansermet comme je te le disais. Il était resté muet tout ce temps sur un coin d’étagère. Je le réentends avec presque stupeur tant il reste moderne dans la compréhension de la prosodie et les accents justes de l’orchestre qui entretisse les paroles dans l’ineffable musicalité de l’orchestre.

Cela sert peut-être à ça d’accumuler les documents comme autant de pile d’assiettes restées longtemps dans le placard.

La version que donne aussi Jean Morel fait partie des rééditions exhumées avec raison. Vraiment.

Slatkin, son élève aux Etats-Unis, disait qu’il aurait eu la carrière de Monteux s’il n’y avait eu la guerre.

 

Si tu as eu accès au Classica de ce mois, tu découvriras avec bonheur la voix de Hilde Rössel-Majdan dans quelques cantates de Bach. C’est au temps de Scherchen, 51 et 52, où elle est au meilleur. J’en avais quelques traces rencontrées dans la Messe de Janacek pour Kubelk, un Requiem de Mozart avec Böhm et Seefried, et la deuxième de Mahler avec Schwarzkopf et Klemperer. Et qu’importe si les baroqueux grincent à l’écoute de cordes raides et sèches, au continuo sans vertèbres et à une précarité de son d’ensemble. Le document intéresse uniquement pour la direction et la rareté de la chanteuse. On est ici loin de toutes ces voix blanches et froides d’aujourd’hui.

Je m’en voudrais longtemps d’avoir laissé filer son Chant de la Terre en public à Salzbourg avec toujours Kubelik. On peut l’avoir, mais aujourd’hui d’occasion à soixante dix euros. Son timbre de voix lui fait tenir la place de la grande soeur de Kathleen Ferrier dont l’apesanteur à l’approche du ciel est un privilège dont peu d’entre elles constituent un maigre florilège sur les cimes dans l’ordre de la grâce. D’où une rareté de répertoire malgré une longévité de carrière importante. Elle a fait le bonheur d’élèves à Graz où Janowitz a aussi été un temps directrice du lieu au sommet de sa petite colline.

J’alterne, dans cette période où le temps est à ramasser dans tous les sens, avec des musiques très contrastées la nuit venue, comme ce testament de Boulez que sont les "Dérive 1 et 2" qui me font penser à du diamant en fusion. C’est dans la veine de « Répons », cette fois sans le secours acoustique de la 4X, comme un défi supplémentaire dans l’aventure du son.

On découvrira demain un enregistrement que j’attends impatiemment de raretés pianistiques de Ralph Van Vaat de « l’Etude oubliée » de Debussy, une adaptation de fragments du « Canyon aux étoiles », et surtout les trente minutes d’une partition retirée par Boulez d’un "Prélude, toccata et scherzo" de 1944 !…

J’ai dû oublier encore de te dire plein de choses, mais c’est comme l’eau qui s’échappe qu’on voudrait retenir qu’il faudrait tout noter des évènements d’un temps pourtant bien uniforme et gris.

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5 Mai

 

à Bernard :

 

… La seule musique urbaine qui ne fasse plus de frontières entre les pures traditions et le populaire "commercial", c’est la colombienne. Parce que si tu veux tout de suite savoir la tendance, tu t’adresses au chauffeur de taxi. Ils sont branchés sur des canaux comme on a du mal à imaginer. Chez eux pas de différences entres les genres. Mais dans les montagnes on trouve des musiques à textes, tristes et tout à fait éternelles, genre légendes de griots.

Dans les îles ils sont systématiquement branchés sur Kingstone, reggae. Grrr…

Ma fille m’a dit que ça avait évolué mal et que les gosses d’aujourd’hui ont attrapé pire que le covid, ils font du rap colombien. Ecoute si tu peux de la musique de Colombie, une musique rapide comme le vent et surtout cumbia et vellenato.

Vellenato (prononcer vajénato, accent sur l’avant dernière syllabe) veut dire musique du département du Valle (Vajé). Il y a tous les ans un festival (comme le concours de flamenco de Cordoue depuis 1922). Une institution. Le plus célèbre lauréat dans les années 90 reste Carlos Vives. Une gloire, un mythe, un Carlos Gardel définitif. Je pense qu’il y en a sur youtube. C’est à la fois Elvis et la pure tradition du pays électrifiée. Dylan après Woody Guthrie.

Sur Vivès il y a le duo avec Shakira qui résume un peu l’esprit du vallenato, mais il faut dénicher des titres des années 90 sans commune mesure. 

Fureur garantie. Il était beau, mince et avait des cheveux blonds (rares là-bas);

On a passé des nuits entières avec ça. Où tout se danse à faire chavirer. Même dans les mini bus affrétés pour le tour de la ville, la musique coule à fond en traversant les rues de Carthagène. Et ce n’est pas une image de tourisme. De grands moments.

Il faut s’accompagner de grandes noix de coco vertes, les jeunes noix, avec leur jus translucide et remplir d’une bouteille entière de rhum blanc.  Il faut compter à peu près une noix pour deux. C’est à peine de l’audace….

J’avais moins de quarante ans …

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6 Mai

 

à Bernard :

 

… Tu verras, suite à la fin de mon courrier d’hier, une photo en noir et blanc qui est dans la box. C’est en rapport avec ce petit texte que j’écris depuis deux jours sur quelques souvenirs tout à fait essentiels sur mon passé d’enfant.

Je suis sur que je l’ai fait in memoriam pour toute les personnes aujourd’hui disparues. C’est écrit pour ceux qui viendront après (s’ils jugent utile et curieux d’entrer dans des archives qui concernent tant de monde).

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7 mai

 

Pessoa revient souvent dans mes écrits. Je m’en aperçois en relisant en amont des textes qui le citent ou qui suscitent le commentaire.

Je me confronte à ses déchirements et ses interpellations de vieux loup. Je ne sais si la mauvaise foi le dispute à la douleur des solitaires, mais la posture souffreteuse de l’admirable intranquilité n’empêche pas la pensée toute symptomatique de ce que Nietzsche considère comme la pensée du ressentiment.

Je n’accorde généralement que peu d’importance à la poésie qui est traduite. C’est peu de dire, dans ce cas des traductions, la perte en énergie et en mélodie intime et féconde qu’on laisse en chemin. Et la poésie de Pessoa n’échappe pas à la règle. Il y a pourtant un fragment du Gardeur de Troupeau (XXVI) qui a relevé mon attention, si ce n’est pour ses qualités de pure musicalité, que pour le sens qui s’en dégage  :

 

de la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?

un fruit, par hasard aurait-il de la beauté ?

non, ils ont couleur et forme

et existence tout simplement.

La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas

et que je donne aux choses en échange du plaisir qu’elles

me donnent.

Cela ne signifie rien.

Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles.

 

L’auteur est bien trop lucide pour ne pas être conscient qu’il tient dans ces quelques vers une négation des perspectives toutes platoniciennes de l’existence. Nous disons donc des choses, (une fleur est belle) mais celles-ci n’ont pas les qualités qu’on leur prête. La beauté est simplement épithétique et l’attribution de la qualité prêtée ne serait en quelque sorte qu’une convention de langage, ou une impulsion servant à appuyer sur une qualité qui serait propre à faire comprendre que la fleur n’est pas que la fleur, mais quelque chose qui la prolonge, qui lui donne un supplément d’existence (bien que l’auteur dise : existence tout simplement). Mais Pessoa, en niant la qualité épithétiquement accolée, nie donc que la fleur puisse accéder à la qualité de fleur belle.

Comme lui est intolérable l’idée platonicienne des qualités qui se répandent dans le vivant, en l’occurrence belle fleur qui participe du concept de Beauté.

Et plus loin il ajoute, moi-même qui ne vis que de vivre… viennent me rejoindre les mensonges des hommes…

Dans l’esprit de Pessoa une confusion s’est installée entre l’attribution qu’une qualité (l’Idée platonicienne de beauté) et le mensonge qui serait le voile que les hommes portent en jugement sur l’Etre véritable que serait l’homme Pessoa. (Qui ne vit que de vivre).

On comprend bien l’inquiétude et même la lourde intranquilité qui se répandent à longueur de pages, d’un auteur qui nie la beauté de la fleur (seule compte le plaisir que les choses me donnent) et qui ne ressent que le mauvais jugement qu’on peut porter sur lui (qui ne demande rien moins qu’à ne pas à être qualifié, et surtout sous qualifié, mais à simplement vivre, ce qui est aussi louable).

Philosophie du désenchantement et du dépouillement. Jetant au passage quelques pleurs sur elle-même

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C’est le 8 Mai, et malgré le printemps odorant maintenant de tous ses parfums sur les abords et les rives du Loup, le village semble plus endormi que les autres jours s’il était possible. Le lit de la rivière n’a pas une ride qu’on y peut lire toutes les algues, les pierres et les branches mortes tout au fond, sans que le moindre frémissement ne trouble la surface des eaux. Pas même les bandes de truites qui ne remontent plus vers l’embouchure. La semaine précédente il fallait être attentif pour apercevoir les bancs de la nouvelle génération toute frétillante.

Les coquelicots qui n’en n’ont que pour quelques semaines à rendre l’éclat de Mai si particulier, ont éclos rapidement, en quelques nuits, et ce matin les mouchetages rouges de ceux-ci jonchent les berges herbeuses du Loup. Elles sont d’un rouge si soutenu à cet endroit qu’elles virent vers le carmin.

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Cet après midi c’est Dérive et Dérive 2, le miroitement des chapelets dérivant de bribes nerveuses et noueuses d’une perpétuelle prolifération de motifs instrumentaux qui cisèlent, dans le raffinement extrême de l’insensibilité des constellations, des expansions d’harmonie de velours et d’éclats de lumière dont on ne sait si ce sont des fragments de verres scintillant, des laves répandues ou des torsions de diamants parsemés au travers du prisme éblouissant des astres.

On comprend que cette musique ait été composée par Boulez dans l’environnement de sa propriété de Baden-Baden, dans la sérénité des bois et des oiseaux au cœur de la Forêt Noire, rivalisant dans l’inspiration et la perfection créatrice.

Ces Dérive(s), d’une version d’autant plus émouvante qu’elles sont dues à Daniel Kawka et l’Ensemble Orchestral Contemporain, enregistrées dans une salle de Montbrison, ville natale de Boulez et en présence du compositeur.

Si ce n’était, à cette heure, la créativité des tristes confinés qui m’environnent de leurs scies et de leurs perceuses électriques.

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10 Mai

 

à Bernard :

 

Le Livre des Répons peut aussi bien se lire dans les lieux d’aisance face à une certaine affiche que je connais délivrant des pensées essentielles.

Mais c’est vrai que sur une terrasse de bistro…

C’est fou le nombre de gens qui vont se déverser bientôt sur les terrasses de bar au soleil et qui n’y allaient jamais.

Hier soir déjà, l’homme au micro qui mobilise le quartier en applaudissements et en concerts de casserole, a organisé une petite prolongation avec des rangés d’enfants et Y. qui participait aussi.

Et puis, j’entendais au loin des fêtards vers vingt et une heure heures, derrière la forêt, qui m’avaient l’air de bien commencer le week-end. Tous ces confinements ont-ils servi à quelque chose ?

Peut-être redoublaient-ils d’impatience avant les grosses pluies annoncées ?

Comme tu as reçu ma nouvelle série d’arbres au bord du Loup, tu les mettras avec les habituels paysages d’arbres. On aura un photo / poème avec un choix inépuisable.

Si tu t’ennuies cet après-midi, la Tribune des critiques propose le "Le Poème de l’Amour et de la Mer" de Chausson, extraordinaire poésie de la mort de l’amour. La mélodie en voix grave des parties lyriques est bouleversante.

C’est à seize heures, avant mon premier verre du Domaine de Reillanes (un sublime rouge du Var qui se mâche et se dépose sur le palais sans trace aucune d’acidité.)

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11 Mai

 

à Bernard :

 

… Il a tellement plu dans les petits matins que j’ai cru, dans mon premier réveil, au mégaphone du voisin qui félicitait cette fois le voisinage de sortir des confins… Le cerveau est encore plein de ressources…

Ce n’était que le tonnerre, et ici, le tonnerre ce n’est pas du clairon.

Je crois finalement que je vais laisser les confinés à leur sortie tant attendue, je prendrai mon temps. Peut-être dans le courant d’après-midi, pour jauger la densité des personnes en ville. Je vais pouvoir écrire "Fin de réclusion" à la date de ce jour. Tout compte fait, je ne me plains pas. J’entends déjà la rumeur de ceux qui ont perdu leur entreprise ou leur commerce fragilisé, ou ceux qui vont devoir licencier. On va passer par un après confinement qui risque de grincer plus encore. L’Allemagne a remis sa population au chaud dans certains ländlers. La Corée aussi. Les bons élèves ont aussi les pattes de devant un peu faibles.

Les plages de Miami étaient presque saturées de baigneurs et d’inconscients au coude à coude. Un malin circulait tout de noir, le visage masqué et la faux de la mort qui frappait symboliquement au passage de groupes d’adolescents. Encore un qui a le sens de l’humour combiné à celui de la com.

 

Enfin, ne boudons pas notre lucarne ouverte sur le monde, c’est un premier pas vers la convalescence. Mais sortie sous la pluie.

 

FIN DE RECLUSION     (ACTE 1 ?)

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11 Mai

 

Comme nous ne le savions pas, il s’agit d’envisager maintenant le jour d’après. Nous n’entendons plus parler que de ça. La venue de martiens sur notre planète n’aurait pas poussé les commentateurs de notre actualité la plus vive plus loin dans l’excès oratoire. Le jour d’après quelques petits jours (un mois et demi, une quarantaine) à se voir confiné chez soi. Comme si une tempête menaçant nos existence (non pas le virus) avait frappé, les analystes les plus fins expliquent ce manque qu’ont ressenti ceux qui se virent dans   l’impossibilité de courir dans les rues (pour lutter contre la mort désormais niée), de bambocher en famille (laquelle ? il n’ y en a plus dans les grandes villes évoluées), de faire son tennis, de vaquer au terrasses de café ou, pour les plus démunis, de naviguer inlassablement en rangs serrés dans les couloirs et les rames de métro, les bus saturés, dans le quotidien de chacun.

Que nos modes de vie, voire, nos modes de penser la vie sociale, seront demain irrémédiablement changés par les effets de ce repli de quelques semaines dans nos appartements ou, pour les plus chanceux encore, nos résidences secondaires. Nos modes de vie donc prétendument remis en question pour un « empêchement » de ce beau printemps qui se profilait, il est vrai.

Que la vie d’avant le jour d’après en a pris un coup, et que désormais on a retrouvé les valeurs de toujours que sont les joies simples d’avoir en face de soi ses enfants, de parler avec eux, de donner des significations aux gestes les plus simples, de faire son marché à taille humaine dans les commerces de proximité, en gros, la vie retrouvée de ceux qui, peut-être ont toujours vécu ainsi dans les campagnes. Il s’agit donc bien de l’existence d’une autre vie que les citadins ont du, par la force des choses, découvrir sans même en avoir émis le souhait, faisant remettre hypothétiquement en question la vie d’avant.

C’est en réalité une opposition de deux modes de vie et de deux temps d’existence qui se sont opposés.

Ce que n’ont pas supporté les confinés c’est le faux rythme de l’existence du travail et du temps qui passe dans les espaces ruraux, (ou dans l’unité familiale imposée par le confinement). Parce que les conditions dans lesquelles le ralentissement des activités se sont déroulées étaient vécu dans un cadre devenu sans saveur, (et non conforme à celui naturel des campagnes) l’homme des villes étant fait pour brûler sa propre énergie, et rien qu’elle), et que son improductivité momentanée débouchait sur un néant stérile et vain, comme celui de courir, de vaquer et d’engranger de tonnes de provisions dans les congélateurs.

L’homme des campagnes a continué de planter, de faucher le blé et de soigner les bêtes. Ce qui est sa réelle finalité.

Et l’on a trouvé ça naturel avec raison.

Mais l’homme des villes a découvert à grands concerts de casseroles à vingt heures, comme un miracle, ce qui n’est que le dévouement et parfois le sacrifice au quotidien qui est le lot des soignants de toutes espèces. 

Il semble donc que ce flux habituel de nos comportements et de nos penchants d’homme et de femmes des grandes cités, s’est vu un temps ralenti, mais contrairement à ce que les observateurs et les sociologues prédisent, la vie reprend identique à la vie d’avant. Peut-être que des automatisations et des téléguidages par l’approche du travail à domicile, la robotisation de tâches ne nécessitant plus l’intervention humaine se développeront-elles, mais en aucun cas, d’une part, la finalité de la fièvre consumériste, et d’autre part, la mondialisation des comportements remarqués à Paris comme à New-York ou à Singapour, ne changeront avant longtemps.

Déjà hier, la longue file d’attente dans les Mac Drive de Cagnes sur Mer, révélait à quel point l’arrivée du « jour d’après » déferlait comme un bienfait pareil à l’identique d’avant, sur les familles blotties en rang compact dans les véhicules, dans la frénétique attente de la restauration enfin retrouvée.

Les campagnes retrouveront, elles aussi, le rythme large et monotone de la vie d’avant qui avait toujours continué de couler.

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Midi.

Il y avait déjà, depuis bien longtemps, le confinement des baladeurs, que c’est presque sans surprise que derrière les masques de ce matin, on ne distingue un sourire, une indifférence, ou le visage de préoccupations qui se portent lourdement derrière ces voiles.

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13 Mai

 

L’état n’est pas resté les bras croisés. Durant cette période douloureuse, la député de la majorité, Madame Avia, a préparé une loi contre la haine ( !) dans les réseaux sociaux. Ce qui appelle une double réflexion :

Comment va-t-on se préserver, au-delà des réseaux anonymes visés en premier lieu, où toutes sortes de débordements comportementaux s’étalent dans la plus grande violence, contre ce sentiment qui, comme tous les sentiments est une réaction du plus profond de notre organum mental, souvent incontrôlée parce que vivante du plus vivant de nous-même provoquant, suivant les cas de figure, un goût prononcé ou une aversion pour les pommes, la pensée de Mao Tse Toung, les religions ou les œufs de lump ?

La première réaction est une surprise de constater que le Président de la République opère un retour, cette fois sous couvert de la loi, de l’antique idéal un peu défraîchi par les réalités de toujours, du Peace and Love dont on ne pourrait que se réjouir.

Passé le premier moment de stupeur, il vient à l’esprit qu’une subtilité certaine aura germée dans l’élaboration d’une telle orientation de législation.

Les lois antiracistes ne parvenant pas toujours à museler une critique ou une opposition à la règle de conduite d’une pensée conforme aux bienséances humanistes, les opposants se réclamant rarement ouvertement de jugement directement dirigée contre une loi déjà existant qui les mènerait à une condamnation, il devient plus judicieux de cerner la part « incontrôlée » de nous-même qui sortirait de la ligne dessinée par les auteurs desdites lois.

Demain il suffira que n’importe quelle argumentation, fut-elle la plus rationnelle et la plus constructive cette fois en dehors des réseaux sociaux, exprimée par ceux qui émettent une pensée qui se veut juste, fut décrétée animée par un sentiment de haine, pour que soit muselé tout ce qui se mettrait en travers de l’idéologie conforme aux vœux de la bonne pensée.

Il s’agit donc d’une tentative liberticide qui touche maintenant la sphère jusque là épargnée, parce que impensable, du simple sentiment. 

Cela nous fait de plus en plus dangereusement approcher des rivages des lois du Big Brother d’Orwell, qui, sous couvert de fêtes déguisées de l’Amour et autre arsenal de guerre contre les déviants la pensée unique, condamne et élimine toute opposition à celle-ci.

A l’avenir n’importe quelle minorité agissante pourra faire condamner un quidam sous couvert d’un manquement à la loi contre la Haine sous les hospices certaines de la Cour Internationale des Droits de l’Homme.

Malgré tout, on ne saura bouder notre plaisir, Madame Avia, issue des minorités de couleurs de notre pays, nous ayant réjoui de s’être faite connaître de nous il y a peu, pour avoir mordu à l’épaule un pauvre chauffeur de taxi, lui contestant le prix de sa course.

De même qu’il faut se garder de désespérer sachant qu’après condamnation et mise en correction de jugement, le contrevenant à la pensée bonne finit généralement par aimer de son propre sentiment Big Brother.

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14 Mai

 

Courrier à Alain Jacquot :

 

C’est fait, nous sommes lâchés. Je n’avoue ne pas avoir subi la contagion (le syndrome du Canal St Martin) de la grégarité fraternisante. Et dire que les parisiens se plaignent des embouteillages, du manque de vertu écologique de leur prochain etc. Il faut voir les lendemains de fêtes arrosées ! Le canal Saint Martin où je suis allé en septembre dernier ressemblait aux premières heures du matin à un champ de bataille moucheté à la canette de bière par centaines dans le canal même, mêlés aux vomis et à toutes les gracieusetés que tu peux imaginer. C’est à croire qu’il y a le parisien hygiénique hystérique, vertueux façon Madame Hidalgo, où la voiture est radicalement la parente abandonnée, vouée à n’être définitivement utilisable que pour les fins de semaine en direction des manoirs normands (une semaine paire, une autre impaire ?) le temps d’adopter la bicyclette de dix-huit kilos, par tous les temps et en toutes circonstances. Puis il y a le parisien à qui on ne la fait pas, et qui n’écoute que le sentiment de son moi le plus brimé et qui "s’oxygène", façon cartons de pizza et bouteilles de bière les fins de semaine.

J’ai donc découvert timidement le retour des libertés conditionnées, sans ce sentiment d’avoir perdu grand chose d’une liberté "retrouvée", que certains auraient vécu "l’enfermement" comme une misère affreuse et une contrainte comparable à une incarcération accompagnée des troubles mentaux aux limites du tolérable. La torture par le confinement ! Dallapiccola avait traité la torture par l’espérance, au moins !  (« le Prisonnier »).

Le Français moyen est un chat de race qui perd ses repères une fois passé le douillet périmètre des ses pénates (20 000 chômeurs ont été renvoyé ces jours-ci après une journée de récolte des fraises pour incapacités et intolérance aux charges de travail…)  Les polonais sont restés…

C’est dire l’état réel de résistance morale et mentale du Français d’aujourd’hui, plus habitué aux files d’attente dans les grandes surfaces, les périphériques et les couloirs de métro, avec ces femmes qui souffrent dans les salles de remises en forme (avant elles étaient attelées à la charrue des labours) que de lectures de Chateaubriand quand la raison contraignante l’impose.

D’autre part, je n’ai jamais autant entendu de scies mécaniques ou de tronçonneuses à n’importe quelle heure du jour !) . Il faut bien aussi occuper les mains de certains… La France a donc redécouvert l’ennui comme disait mon général, et l’on sait que ça peut parfois déboucher sur de bien grands caprices en retour.

Voilà, c’est un épisode dont on se serait passé à nos âges, qu’on aura vécu une fois dans la vie.

Au moment où je t’écris ces lignes, j’ai le Premium d’Amazon (je m’y suis abonné) qui fait entendre les Liederkreis par Dermota. Décidément, c’est le ténor qui me vient au coeur quand je pense ténor (avec Thill bien sûr). Il est de partout (de l’Evangéliste à Florestan -avec Mödl – !), aux lieder les plus merveilleusement ciselés. Avec ce premium, je peux écouter tout en écrivant. Et puis les enceintes sont meilleures que celles de salon…

J’en ai profité aussi pour continuer mes écrits intimes sur mon passé (l’enfance revient souvent : une manière de laisser des traces pour les petits enfants qui verront un visage surprenant de leur grand-père), et puis le travail de tous les jours fait venir les souvenirs, les tournures viennent plus facilement et en fin de journée j’ai le sentiment qu’après mes quelques pages cette journée aura accouché de quelque chose qui reste quand une part invisible de nous s’en va peu à peu.

Pour terminer sur un tableau moins pessimiste (quoique) je m’en vais écouter Rose Pauly, l’immense voix de Salomé et d’Elektra d’il y a presque cent ans.

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16 Mai

 

ce matin –

C’était de vieilles photos jaunies que je prenais à la volée en plein visage, (une pensée vers Cathy Bes qui nous a quitté l’an passé. Un an déjà dans la semaine qui vient…)

Et puis quelques autres de Peggy Fleming aux Jeux de Grenoble. Dans les dictionnaires on dira que la plus grande patineuse sur glace sera toujours Sonia Henie, mais je garde toujours des larmes, moi qui suis assez indifférent lorsqu’il s’agit de danse, d’une émotion supérieure qui ne s’est encore pas effacée, devant la perfection de la reine des Jeux de 68. De grâce, de charme, qu’on voudrait mettre sous le cristal comme ces poupées qui égrènent des notes métalliques d’un faux clavecin et qu’on met sous un globe fragile.

Peggy Fleming ne retombait pas sur la glace, elle l’effleurait au passage et pirouettait avec les petits volants de sa robe de pomme verte, dans des anses de bras, et un port de cygne sous le chignon, dont aucune autre n’a jamais approchée la grâce.

Elle a aujourd’hui soixante douze ans.

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17 Mai

 

à  Bernard :

 

A défaut de faire une citation de mon cru, celles-ci s’adapteront bien à toutes situations :

 

" Quand on n’a pas d’imagination mourir c’est peu de choses, quand on en a, mourir c’est trop" Le Voyage…

Ou une autre " : "la plupart des gens ne meurent qu’au dernier moments, d’autres commencent et s’y prennent vingt ans d’avance…" Le voyage

 

Donc ta belle-mère il faut la comprendre, elle y croit encore. Remarque, les vieux deviennent vieux plus tard qu’avant. Et avec un caractère autoritaire, pour l’entourage c’est pire.

 

Ma grand-mère (la Nonina du Carnet), est restée autonome jusqu’à quatre vingt quinze ans. Elle avait ses petites deux pièces sur Bottero, et une aide ménagère. L’avantage des grandes familles, c’est que ses filles se relayaient presque tous les jours pour lui apporter ses provisions. Il a fallu (comme on dit d’une personne qu’on fait tomber du haut de l’escalier) qu’elle chute un jour et se casse pour la seconde fois le col du fémur. La première fois elle est tombée à quatre vingt quatre ans, la veille de mon mariage. On a trinqué à l’hôpital.

Et même sa mort fut accidentelle. Elle est tombée une troisième fois du fauteuil roulant, tentant d’atteindre le bouton d’ascenseur qui la mènerait au réfectoire, elle a frappé la porte en métal et occasionné une hémorragie cérébrale. Elle est morte sans souffrance. Elle n’est restée que deux ans en maison de retraite. Ça peut paraître long.

Une histoire m’avait marqué il y a longtemps. L’homme le plus vieux du monde, un asiatique de Mongolie où on l’imagine bien déjà conservé dans son froid himalayen, avait cent quinze ans. On pourrait croire que c’est déjà bien d’en arriver là en étant quasiment autonome. En fait c’est simplement une chute qui aura eu raison de lui : tombé des escaliers il est mort sur le coup. (Ma mère avait ajouté, « c’est pas beau de boire, vois-tu il était complètement soûl. » En effet, c’est pas beau).

La plus coriace de toute, c’est Madame Hervieu ( de la galerie du même nom qui avait sous contrat, après la mort de Paul Hervieu, des peintres aujourd’hui sur le marché international (Goetz, Pappart, Coignard, Hélénon) qui avait aussi Marchand des Raux, mon ami des années 80, que nous avons eu la surprise de voir toute cabossée à quatre vingt douze ans, presque méconnaissable, sauf le regard, mais terriblement vivante, courbée dans tous les sens, à la moitié de sa taille, et venue au vernissage de Marchand en voiture. Elle nous a reconnus immédiatement. Au retour on l’a hissée au volant, et vogue le navire !

Sache que tous ces gens sont morts pour les plus jeunes à presque cent ans.

Compensés par d’autres, partis de maladies à des âges d’espérance.

Le Kasim, ce n’était pas un cadeau de départ, c’était un pastel que Brigitte avait acheté pour elle-même à Prague. J’ai été d’autant plus touché qu’elle m’en ait offert un sur les deux qu’elle avait. Et c’est moi qui ait même choisi.

C’est vraiment une personne rare.

Quelque chose qui montre qu’on a pris de l’âge aussi : hier je vis une photo des Jeux d’hiver de Grenoble 68.

Immédiatement les larmes sont montées. C’était Peggy Fleming, la fée et la reine de ces jeux exceptionnels. Exceptionnels parce que c’était les premiers Jeux que je voyais à la maison, et non pas au travers des vitrines des magasins de télévisions.  Et puis, c’était les premiers jeux en couleurs. Et puis quand elle patinait, on voyait sa petite robe verte à volant qui flottait quand elle exécutait ses figures vers le ciel. On n’a jamais retrouvé autant de grâce et un port de tête aussi beau.

Je la garde dans mon marque-pages.

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21 Mai

 

A Bernard :

 

 

… En effet, hier la journée a été marquée par le passage à la torture ostéopathique. Douce torture malgré tout, mais torture physique quand même. Pas un os du corps n’a été épargné. Le côté gauche était sacrément amorphe.

La perte de quartorze kilos n’entraîne pas que la perte de l’excédent mais aussi d’une proportion de muscles. C’est probablement la cause de ces douleurs qui apparaissent rapidement à la marche. J’ai encore mal, et ce n’est pas que l’endolorissement des os (comme si j’avais une mosaïque de bleus), mais la réaction aux manipulations. Il y a un mouvement que je dois pratiquer pour renforcer le dos. Facile à faire. Autre théorie, ce serait le coeur qui travaille beaucoup, expliquant la poussée subite de tension de février. D’où, enchaînement de ce qui a fait revoir mon régime, le vin diminué etc. et donc douleurs.  La seconde théorie serait plutôt alarmante. J’en parlerais au cardio début Juillet. Tout ça ne partira pas tout de suite, il faut que le corps s’habitue à sa nouvelle enveloppe.

 

Je compte partir en Espagne sans traîner des soucis de santé.

Je suis assez content de mes textes de Mai bien que le mois continue. Peut-être que ce n’est qu’une illusion comme ça l’est quand je pense que je me répète. Nous verrons l’avis du Grand Lecteur.

 

La saison est bien propice aux photos, la lumière et surtout la chaleur sont bien printanières avec une violence déjà d’été.

J’espère bien que cela fera comme pour les virus saisonniers et que tout ne sera qu’un drôle de souvenir.

 

Les potes du Sauveur m’envoient souvent des messages, ça sent l’impatience. Mais les rues du Vieux sont vides, les bistros fermés et le Sauveur reste dans l’ombre et débite seulement du tabac. Certains arrivent à se faire servir leur verre en douce. On verra bientôt. Je me limiterai à mon verre de rouquin.

Aujourd’hui c’est l’Ascension, ça fait comme une journée de confinement. Enfin je vais marcher vers Nice, le quartier Gambetta etc.

15 heures

 

Oui, on vieillit, mais les neurones du cerveau ne sont pas atteints du tout. Peut-être que la mémoire (la sélective) a prélevé ce qu’elle voulait et a négligé le reste. Je serais bien incapable de réciter de mémoire un de mes poèmes, même ceux qui me demandaient du temps et que de soir en soir j’arrivais à mémoriser jusqu’au « par cœur » et au moment où il fallait écrire la suite. C’était il y a trente ans. Aujourd’hui, je les écris, je les archives pour toujours, sans retenir même ceux de la veille. Je ne fais plus buvard. Ni palimpseste. Ma mère avait tout oublié des cinq minutes précédentes, mais se souvenait de détails à la plage lorsqu’elle avait vingt ans. C’est ce qu’on appelle les circuits imprimés au delà desquels…

 

je n’ai pas très bien compris cette mise en récit que tu dis faire bientôt de la période de réclusion. J’ai mis en exergue et en bien gros " Reclus" et en fin de période "fin de réclusion", mais il ne s’agit pas vraiment d’un récit, seulement une ouverture de parenthèse signifiant cette période bien précise. D’ailleurs on y trouve quelques commentaires d’humeur ou des notes concernant les réalités présentes de cette période, mais pas plus. C’est simplement une sorte de marque/page chronologique dans le flot continu de ces évènements propres à s’intégrer dans un carnet). Par contre tu découvriras à Mai un autre récit que tu pourras consigner dans les récits de voyages et autres. Tu as une photo (pour l’instant c’est la seule, mais d’autres viendront), d’une grosse carriole de foin des années 50, avec mes parents au sommet de la meule de paille. Elle fera partie des images qui illustreront.

 

Je crois en effet qu’on peut être étonnamment optimiste pour l’été. les quatre pays de tourisme du sud se donnent la main, j’en vois mal un  s’isoler quand les autres reprennent la marche avant. Là c’est vraiment la guerre ouverte, le confinement c’était la vie à sauver.

Juillet est loin, à l’allure où la vie évolue dans le sens de la fin des dangers. En étant rigoureux dans les gestes de base. Et puis en septembre ce sera le report de Barcelone.

 

Je vais mieux aujourd’hui, la carcasse semble se faire aux misères infligées. C’est la poitrine qui est le plus percluse de douleur proche des courbatures ou des bleus après traumatisme. Je suis complètement décalaminé.

 

Dans le carnet ne t’étonne pas si, de plus en plus, les courriers sont inclus et font partis du continuum des évènements. C’est qu’ils disent autant que qui est dit à la première personne.

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à Jacquot :

 

… Rapidement, depuis mon pense-bête (j’ai pris des notes parce j’aurais oublié de t’en parler) quelques mots sur mes dernières trouvailles.

Il existe donc 84 minutes d’inédits de Debussy (tu ne rêves pas) qui échappent en partie au catalogue officiel, (du moins c’est le seul effort fait dans ce sens) de Lesure.

Je dis, en parti, car il s’agit parfois de transcriptions pour piano, et parfois de versions que le compositeur n’a pas retenues.

On trouve 6 préludes "oubliés", dont un vraiment perdu jusqu’à présent, "Prélude à l’histoire de Tristan" de 1907, donc loin de fonds de tiroir de jeunesse,

et un long prélude de 1913 (époque des Etudes), "Toomaï des éléphants". Ce sont 2 inédits vraiment originaux.

Le reste est intéressant, une réduction piano des airs de la cantate Prix de Rome, "l’Enfant Prodigue", version ballet. Idem pour le merveilleux Prélude de l’opéra pré-Pélléas, "Rodrigue et Chimène".

Et enfin, "Bruyères" et "la fille aux cheveux de lin", premières manières.

Une "Petite valse", et "Fêtes galantes", premier mouvement d’un ballet inachevé, ultérieur à "Jeux". (9 minutes !)

Le plus étonnant est un ballet chinois de 1914, que je n’ai jamais repéré dans la correspondance de Debussy avec Pierre Loüys et surtout Segalen qui lui avait suggéré , entre autres, "Le Maître du Jouir" qu’avait décliné Debussy. Cela aurait été  un pendant tout plein de sueur et de suggestions érotiques façon polynésie… à une quelconque future Lulu… Je ne m’en remettrais jamais.

De la collaboration de Debussy et Victor Segalen reste le livret complet d’un Orphée, donc projet très sérieux, avorté. (Je ne sais si on le trouve intégralement ailleurs qu’aux vieilles éditions du Rocher, peut-être sur le net).

Donc, le ballet chinois, NO-JA-LI (le palais du Silence), avec narrateur, d’une durée de 17 minutes. Jamais ouï avant, même par allusion dans aucune lettre.

Ensuite l’intégrale piano des 4 mouvements, "Le Roi Lear", cantate de 1904, dont on n’a eu pour le centenaire d’il y a deux ans, seulement les 2 premiers mouvements.

Pour finir, retour aux ultimes oeuvres de l’âge de la maladie,

"un jour affreux avec le diable dans le beffroi" (11′ 30) et "une nuit dans la maison Usher" (6′ 30).

Voilà, un chapelet de nouveautés très importantes, mêlé à des transcriptions qui donnent le squelette d’œuvres déjà connues, ici souvent dans des versions complétées, dues aux soins du musicologue Robert Orledge et du pianiste Nicolas Horvath (des américains).

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(soir)

 

Beauvoir disait « on ne naît pas femme on le devient ». Ce qui pourrait pousser la moitié de l’humanité, dans un cas extrême, vers une humanité d’un unisexe féminin si tant est qu’une mode un tantinet orientée, l’y conduise …

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(nuit)

 

On a longtemps déploré, et je m’en émouvais encore ce matin devant un texte qui narrait la possibilité de faire naître un opéra qui demeura un vœu pieux dans l’esprit de Debussy, c’est ce mythique Orphée-Roi qui n’est resté qu’un livret achevé, mais muet. J’en lisais le pourquoi dans les quelques lignes en fin d’article :

Mais le chant qui revêt des paroles apparaissait déjà comme une solution bâtarde à Debussy. Allait-il renouveler l’erreur qu’il avait reprochée à Gluck ? Pouvait-il exiger de Segalen qu’Orphée chantât sans paroles ? Cette dernière constatation du 5 juin 1916 est bien amère : « […] on ne fait pas chanter Orphée, parce qu’il est le chant lui-même. — C’est une conception fausse. » Dès lors il ne pouvait plus que laisser Segalen seul avec son texte.

Plus tard, tout à la fin de sa vie, des bribes sur des textes de Poë, feront simplement siffler le diable dans « le Diable dans le Beffroi », histoire de temps et d’angoisse. Là aussi nous restons devant un inachevé, le temps étant compté pour le compositeur et l’angoisse de la mort prochaine ne pouvait se mettre en musique au risque d’outrepasser la condition humaine.

……………………………………………………………………………………. 22 Mai

 

à Bernard :

 

Nous sommes nous passé le mot, on n’entend que « le chant des kärcher le soir du fond des terrasses. »

C’est le printemps et on a enfin jeté à bas les vêtements d’hiver, c’est parti cette fois.

 

j’ai fait un saut à ce qui est un peu un vestige le la Sorbonne (Hôtel des Postes), qui est encore une cavernes à merveilles. Il faut voir les collections de livres anciens… Mais pas qu’eux.

De vieux 10/18 démodés et tellement vieux qu’on croirait des occasions, ce qu’ils ne sont.

Pareil avec les milliers de poche à couverture d’époque qu’on peut presque situer les années d’éditions à la mesure de nos jeunes années. Les Garnier Flammarion, les Albin Michel d’histoire, les collections philo de chez Vrin…

Puis les gros livres d’Art improbables, aux illustrations bistres et sans couleurs. Un merveilleux textes sur Constable (illustré de reproductions noirs et blancs !)

Certains sont en lambeau, passés de main en main tout en étant restés dans cette Sorbonne. Jamais vendus, on ne sait pourquoi. Le vieillissement touche aussi le livre. Les mains des passants peut-être à la fin, comme les femmes qu’on aurait trop ouvertes aux bonnes pages.

Je n’ai pas résisté à un vieux Plon de la collection Terre Humaine ("Les immémoriaux" de Ségalen qui m’occupe en ce moment). On peut trouver encore les Tristes Tropiques en version cartonné…

Il y a les couvertures noires des livres Arthaud de civilisations mystérieuses ou disparues, ceux de l’Ile de Pâques, ou du Pérou de Cuzco et de ses pierres jointes à douze côtés, et tant d’autres…

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23 Mai

 

Frédéric Boyer qui traduit tous les grands livres qu’a produit l’humanité, (entre autres La Bible, Saint Augustin, Shakespeare, la Chanson de Roland, le Kamasutrà – n’est ce pas trop ?- ) vient de rendre un Virgile aérien dans une forme de vers libres, débarrassée de la surcharge de la phraséologie de la langue commune pour un continuum de vers faisant place à une lisibilité pour l’œil, rendant plus directe la poésie dans son contenu. Et sur le plan de la pagination, j’eus l’impression qu’il avait trouvé la même fluidité que j’avais essayé de donner dans le Livre des Répons. Il a titré « le Souci de la Terre », nouvelle traduction des Géorgiques.

Et comme l’hiver, ou ce qui lui ressemblait jusqu’à ces derniers temps, a laissé son manteau de vent, de pluie, de froidure et s’est vêtu de broderies, il est bien agréable de lire les après-midi sur le flanc sud de la maison, à l’abri de l’arbre. Mais pas des fourmis qui, cette année paraissent virulentes à résister aux barrières chimiques qu’on répand la saison venue.

Depuis que nous vivons ici, c’est une habitude de voir tourner les saisons, les naissances des bourgeons, l’apparition des végétaux, leur déclin, les herbes aromatiques ainsi que la croissance des quelques plants de légumes que nous semons, que chaque moment du temps est vécu dans les métamorphoses que produit la nature. Et des premiers visiteurs printaniers sortis des leurs palais d’hiver souterrains.

Les fourmis sont un phénomène avec lequel il faut vivre dans les campagnes, et les habitations ont parfois la désagréable surprise, comme il nous est arrivé, le premier printemps de notre installation ici, de subir un exode et un détournement du chemin impressionnant de colonnes de plusieurs files nerveuses et déterminées de fourmis traversant la chambre d’Hélène en moins de temps qu’il nous avait fallu pour prendre le repas du dimanche midi sur la terrasse Nord. C’était la traversée foudroyante et en urgence de la Mer Rouge, avant le repli des eaux sur elle-mêmes. Le trajet des millions d’insectes passait, comme une infinie lame noire, dans l’orientation mystérieuse de leur instinct collectif,  par le balcon à l’étage, et suivaient dans leur logique un plan connu d’elles seules, par le centre du lit d’Hélène, longeant ensuite l’enfilade des plinthes par les angles, le long des murs, et semblaient vouloir rejoindre quelque territoire vers une autre chambre pour disparaître dans la fissure presque invisible d’un mur, si ce n’avait été à l’occasion de cette invasion. Il fallut plus d’une heure pour briser la chaîne aveugle du phénomène dans sa marche vers l’avant et que ne disparaisse le tracé quasi géométrique de son parcours, et ne se brise la masse mobile de ces millions d’êtres par notre intervention avant que Hélène n’assiste à l’envahissement de son périmètre habitable.

Dès le lendemain je me ruais sur la Vie des Fourmis de notre Virgile du siècle dernier, qui n’est pas que l’auteur de la pièce « Pélléas et Mélisande », mais le merveilleux observateur de l’univers vivant, tragique et d’une organisation exemplaire que sont les mondes pluriels des abeilles et des fourmis.

S’il est une illustration qui confirme que le tout est supérieur à la partie, c’est dans la vie des fourmilières et des ruches. Et je ne fus pas surpris d’apprendre dès les premières pages que : 

« la fourmi possède en effet une poche extraordinaire qu’on pourrait appeler la poche ou le jabot social. Cette poche abdominale explique toute la psychologie, toute la morale et la plupart des destinées de l’insecte… »

Plus encore m’intriguent les araignées pour lesquelles aucun ouvrage ne m’a encore éclairé sur la sensibilité des ces être de l’ombre qui tiennent de l’enfer des souterrains et de la pieuvre dans les avancées larges et saccadées de la démarche monstrueuse. Jung aura peut-être eu des explications sur l’horreur collective et ancestrale que la plupart d’entre nous ressentons dans certaines circonstances en présence de ces insectes. Y a-t-il quelques points commun avec l’origine de certaines croyances inscrites quasiment de mémoire génétique comme les phénomènes de peur « que le ciel nous tombe sur la tête », « sortir de la cuisse de Jupiter », (Vénus, planète jeune encore, ne serait qu’une traînée solidifiée de Jupiter), vieilles locutions témoignant de survivances des nuits cosmologiques, des déplacements planétaires, lorsque la lune passa près de la terre par exemple (et répercuté jusque dans un album de Tintin), et des phénomènes grandioses qui parcoururent l’univers depuis la fenêtre terrestre du temps de nos premiers ancêtres.

Toujours est-il que le mystère des araignées, même les plus petites, les plus abordables qu’elles en deviennent moins monstrueuses, reste sans réponses quant à leur capacité sensitive qui les fait réagir lorsque leur vie est en danger. Quel organe, quel récepteur, sur une structure si infime par la taille, leur permet de deviner en une fraction de seconde, notre intention d’anéantir et d’abolir leur existence, avant même que nous sachions, nous qui figurons comme un univers macrocosmique par rapport à leurs dimensions, si c’est avec la main ou avec un quelconque autre objet que la mort va les croiser. Comme de ces ouragans et tumultes plus grands encore qui s’abattraient sur nous.

Ces êtres de l’ombre et des espaces de la nuit du monde ont pareillement dû développer plus que toutes les autres ruses nécessaires à leur vie et à leur survie, un sens prodigieusement grand en matière de défense. Une araignée aussi petite qu’une tête d’épingle comprit hier, sans que j’ai encore amorcé le moindre mouvement, comme lisant dans mon esprit, mon intention de l’éliminer.

Il y a des infiniment grands, des infiniment petits dans l’ordre de l’espace, il y a également des extrêmes que les études nanophysiques ou biologiques du vivant mettront en lumière un jour ces phénomènes d’appréhension de la vie et de la survie chez des êtres ne comprenant pas nos langages et nos systèmes de pensée. Faut-il croire que la vie et la survie transcendent et interprètent, dans l’ordre des priorités, les plus petits mouvements intentionnels qui seraient perçus dès avant même que nous les exécutions ?

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15 heures

 

C’est un peu la continuation des Mémoires d’Outre-Tombe avec Milton. Chateaubriand a mis à profit ses années d’émigration en Angleterre pour traduire, comme Baudelaire avec Poë, un Paradis Perdu qui pêche le moins possible de la trahison inévitable de la traduction, en en faisant d’une certaine manière une œuvre qui nous parle comme si elle avait été conçue pour le lecteur français.

Mes après-midi de soleil se passent dans le confort de la terrasse aux pousses de tomates qui pointent leur nez, dans l’alternance des deux ouvrages.

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Courrier à Bernard :

 

 La ville s’anime, les petits Sauveur commencent à s’impatienter. je ne bougerai pas jusque là-bas avant réouverture des bistros et restos. Donc, bientôt. Mais je sens qu’on triche un peu dans les parties ombrées du bar, côté zinc …

A mon âge je ne me satisfais pas de la station debout devant l’entrée. On est plus au Pub Latin. Et encore, je me calfeutrais dans des box moelleux à dire mes peines fictives à quelque âme féminine sensible. On ne va pas au bar pour rien. Maintenant peut-être.

Les libraires et les vendeurs commencent à recevoir les prix "nouveauté", donc on est sorti du gouffre. Mais la Sorbonne regorge encore de ces trésors sans âge. Le nouveau, au bureau caisse, est certainement de la famille Serra (quelque chose dans la physionomie…) (ancien proprio assez acariâtre -c’est lui qui nous faisait prendre la main dans le sac -une fois je n’ai retiré mon livre de dessous l’aisselle que devant les Galeries Lafayette. J’avais senti comme une présence -et en effet, sous les arcades j’ai senti une main qui me prenait comme on dit "main dans le sac") … Ce n’était pas juste, il embauchait des agents de surveillance qui savait bien y faire.

Steph s’était fait avoir naïvement avec un bouquin d’Alain Dister. Serra lui dit sans une once d’humour " Ah Bravo, « Je veux regarder Dieu en face », ah ! bravo".

Ce matin, les gens respectaient bien les distances et l’attente dans les files à l’encaissement.

Demain si le temps continue ainsi, on fera peut-être pique nique au col de Vence. On aura Y.. Une journée entière à la maison, c’est long. Mais il ne réclame jamais rien.

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24 mai

 

Courrier à Bernard :

 

Je vois que la période traversée t’a touché plus que je n’imaginais. Plus que moi finalement. J’ai souvent tempêté contre les évènements ou les responsables de notre santé publique, mais je n’ai pas eu à me plaindre des contraintes occasionnées depuis Mars. Et ça se comprend. Le confinement a changé peu à mes rythmes habituels.

Mes matinées sont organisées autour du dépouillement de tout ce qui tourne sur l’ordi, (mes textes de la veille, puis la suite à inventer etc.) et ce, jusque vers 10 h ou plus, selon. Puis, en général, c’est la descente vers Nice, le Sauveur durant peu de temps finalement, pour être vers 15 heures au plus, de retour à Villeneuve. Et les après-midi, c’est soit la lecture, accompagnée de musique ou non, ou de musique sans lecture. Mais cela ne dure pas longtemps. je suis devenu de plus en plus comme les enfants qui ne soutiennent pas l’attention longtemps, et je passe à autre chose. Préparer un curry rouge thaï vers 17 h est un moment important, j’ai des émissions radio qui meublent comme autant de feuilletons quotidiens. Puis vers 18h, 18h 30, je prend les nouvelles de BMF ou CNews et je mesure le niveau des catastrophes dans notre monde, puis le soir passe assez vite. D’autant que de nouveau devant l’ordi, j’ai les musiques d’abonnement d’Amazon qui accompagnent ce que je fais. Parfois, je sacrifie à un programme tv, surtout Columbo que je pourrais voir toutes les semaines. J’aime aussi Poirot et les petits meurtres d’Agatha Christie.

Voilà, j’ai passé en revue un exemplaire à peu près type de mes auto confinements habituels. Il n’est pas exclu que tout ceci soit bien bousculé aussi. Mais la période qu’on a vécu me semble avoir été ressentie par certains de façon excessivement dramatique. Je le comprends pour ceux qui étaient entassés de force.

J’avais, quant à moi, c’est le seul ressenti précis, perdu le goût des choses (pas au sens du virus), et je ne ressentais que de la fadeur et une perte irrémédiable de l’enchaînement du temps précieux qui file, comme si les saisons passaient sans nous accompagner ni nous faire signe, de leur essence et de leur beauté de printemps, chaque année renouvelée. Ce qui m’a paru plus grave que la contrainte dorée de devoir rester sans rencontrer personne ou presque.

J’ai mesuré aussi, chaque fois, les séjours qui s’évanouissaient de mes perspectives (Florence, Barcelone) et l’épidémie se ressentait à ça. Comme le temps d’un ouragan qui passe et paralyse tout projet.

J’ai adopté, peut-être est-ce une perte d’existence (?), un rythme kantien à mes journées. La seule fois où celui-ci a dérogé à ce rythme de mort dans ses après-midi, c’est à l’annonce de la Révolution française, où il se confondit un peu dans le déroulement des ses déambulations autour de chez lui, et qu’il ne se repérait plus à l’horloge du clocher.

Je deviens plus vieux, et ceci explique maintenant cela. Je trouve de la saveur à n’avoir que peu d’espace . Mentalement tout est effectivement, comme dirait Jacques ou n’importe quel professeur de base, que le monde est suivant comment on en dresse la qualités des angles qui nous le fait entrevoir et sentir du dedans. On est plus près des battements du coeur, plus près de l’égrènement du temps, et on s’éloigne du tumulte et des fureurs de l’action.

L’Espagne rouvre ses frontières librement début Juillet. Sauvés par le gong !

J’ai été long. Tu m’as tendu la perche.

Va voir Jumièges. La Tapisserie de Bayeux. Aussi essentielle que Lascaux, Guernica, les Pyramides ! C’est la première chose que je ferai si j’étais en Normandie.
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Cet après-midi ce sera un trio avec piano de Brahms. Il fait trop chaud pour le col de Vence.

Et puis le concerto pour violon de Schönberg ira bien à l’ombre. Hillary Hahn est vraiment une grande du violon. Elle fait chanter  les ombres et reste solaire. Je ne me lasse pas non plus de sa Chaconne de la Deuxième Partita.

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FIN NOUVELLE DE RECLUSION                                                        – 25 Mai –

 

A Bernard :

 

Lorsqu’on en est à se palper, à faire des bilans sur la période encourue, c’est que c’est vraiment derrière nous. Quelques soubresauts sont peut-être à venir, mais rien qui ne soit maîtrisable.

La férocité viendrait maintenant de savoir qui va organiser le mieux cette période de tourisme. L’atonie est rangée, pliée, on sort l’arsenal qui sommeillait.

Raoult avait peut-être raison. Comme par hasard, depuis l’annonce de Trump prenant de la chloroquine, les "études" (on n’en a jamais fait autant -sur quoi, sur qui…) montrent que c’est très mauvais etc….En attendant que les Labos labellisés…

Avant le retour de la guerre des tourismes, il y eut donc la guerre des thérapeutiques sous influences. "Le jour d’après" n’est pas près d’arriver.

Je pense que décidément les médias devraient faire breveter des médicaments démocrates dûment obligatoires. (Je sais, tu vas me dire, c’est pas si simple)

Toujours est-il que l’empirisme du toubib en question pronostiquait qu’à partir du 15 mai, c’était bon, et qu’on pouvait plier.

 

Donc la rue est de nouveau libre de circulation et ça fait plaisir de voir du mouvement. J’ai tenté un parcours depuis Nice Etoile jusqu’à Gambetta et retour, le dos a bien tenu. Une petite saturation dorsale quand même (mais il faut attendre une dizaine de jour pour voir les pleins effets de l’ostéo). Serais-je un homme neuf ? La ligne en tout cas me donne l’impression d’avoir longtemps pris du tour de ceinture pour tourner Orson Wells dans le rôle, et qu’on a arrêté la comédie.

En tous cas ma théorie empirique d’amaigrissement s’avère la bonne et je me demande comment je ne m’assois pas sur une montagne de fric d’ici cet été avec une clientèle féminine hystérique.

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15 heures

 

En 1720, J S Bach laisse un recueil de six sonates et partitas pour violon seul, avec en épitaphe « sei solo » qui ne veut pas dire six solo ou soli de violon mais « tu es seul ».

C’est l’année de la mort de Maria Barbara, première épouse de Bach, ce qui explique mieux l’exergue en tête de ces sonates.

Paul Hilliard a remembré des parties de cantate et d’extraits de la Saint Matthieu, et formé une célébration funèbre à partir des différents mouvements et en alternance des différentes parties de  la seconde partita et son point culminant la Ciaccona devenue le « tombeau » célébrant la disparition de son épouse, dans le chevauchement jamais encore réalisé et tout à fait convainquant du sommet violonistique et des paroles :

Christ gisait dans les liens de la mort

Sacrifié pour nos péchés

Il est ressuscité

Et nous a apporté la vie…

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26 Mai

 

Tarek, qui est né à Marrakech, m’avait dit un matin de lucidité « tu n’aimerais pas le désert, il faut imaginer son âme qui se pose sur le sable. Il n’y a aucun bruit. Il n’y a pas de point de fuite, tu es seul tout le temps ».

Quelque chose comme ça.

Je crois que l’expérience du désert, bien que je n’en ai jamais fait un absolu, un jeûne, ou idéal de retrouvaille avec moi-même, me semble un peu (si on considère l’essence de la solitude) de la nature du confinement qui s’est imposé ces temps-ci. Mais le désert doit être plus féroce, prenant comme une asphyxie qui ne relâche pas. L’enfermement relatif que nous avons vécu ménageait quelques points de fuite bien doux. Le monde du dépouillement matériel jusqu’à l’horizon, la fadeur de ses collines de sables, la rugosité et la dilution même des ciels sans nuance où aucun questionnement ne serait accueilli que par l’uniformité contrastante d’une plénitude de silence, lève sûrement une vérité de vertige, un halètement dû à la raréfaction de l’air qui régulerait le rythme cardiaque sans l’apaiser, qu’accompagnerait un bruissement du fond de l’auditif.

D’où, probablement, la futilité de la parole, cet ameublement habituel qui substitue par elle-même les silences urbains redoutés qui verraient émerger dans le tourbillon vorace de la ville, l’approche de la voix intérieure qui ne se met en écho que rarement.

SEI SOLO.

Après Ouarzazate, je suppose  que le dernier mirage de terre signifiante, les havres d’architecture d’une argile ocre, de sérénité qui s’attachent encore à nos tumultes, s’en vont se raréfiant, se perdent vers des pistes improbables, en un brouillement qui creusent les questionnements, les incertitudes. Encore faut-il avoir un guide, une route à suivre. Imaginons le visiteur accidentel, le personnage de Saint Exupéry, le pilote d’avion échoué, plongé depuis sa chute dans le décor dénudé comme on tourne une page sans prévenir. Au delà du naufrage qui, comme tous les naufrages ne tolère aucune adaptation préalable, ce serait un peu le Petit Prince abandonné sur une lune sans personne.

Désert peut-être aussi la musique sérielle, la tour d’ivoire. Désert que l’œuvre au bord de s’auto engendrer parce que sur déterminée.

C’est aussi le cubisme du moment musical, le cristal dépoli dans le renouvellement ascétique des formes classiques, corsetées volontairement. Les plus grands s’en sont sortis, magnifiés, vivifiés après une période d’ascèse.

Et c’est l’éclosion de la  sonate de Barraqué et la seconde sonate de Boulez.

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27 Mai

 

à Bernard :

La grande forme, je ne sais pas. La compression de ce printemps fait ressortir les énergies d’un coup.

Je suis passé pour la première fois depuis deux mois devant le Sauveur. Il y faisait noir, on a sorti les grandes embrassades à distance et j’ai poursuivi. Dehors il se trouvait quelques jeunes, debout, dérivant leur vieux réflexe,  en mal de pronostics (plus de foot, plus de jeux), ils avaient l’air hébétés. Ils soutenaient presque les piliers de l’entrée.

Les magasins de la rue principale étaient ouverts.  A la superette j’ai été surpris de voir Jo (le marchand de panini en face du bistro) affublé d’un vêtement fluo orange : il est maintenant employé dans une société de nettoyage (il ramasse les poubelles); il avait l’air content. Je crois qu’il est d’un naturel optimiste et qu’il voulait donner le change. Il a tout de même avoué qu’il ne pouvait plus payer les six milles euros réclamés pour le fond de commerce. En voilà un qui sera parti dans la tourmente des confinements. Dommage, il était bien apprécié, et venait parfois boire le coup en apportant les crêpes salées de l’apéro.

Maigret est un vrai bonheur. Je ne l’ai jamais lu, mais j’aime beaucoup les ambiances nocturnes et les noirs et blancs dans les interprétations de Cremer. Simenon écrivait une pleine page par jour tous les jours de sa vie. C’est le bon rythme.

J’apprends que beaucoup sont encore confinés (c’est presque un découpage à la carte: la zone libre,  zone orange etc. Et dire qu’on dit du mal de l’administration…). Tu verras qu’on finira sur le podium, loin devant les autres, en matière de morts (à la proportionnelle morts par millions d’habitants). Et qu’on entamera la prochaine série de débats et de tables rondes, qu’on nommera des commissions pour l’avenir "du jour d’après"… Les spécialistes en sont à passer des soirée à parler d’un certain médicament. Il faudra trouver un bon coupable qui rassemblerait tous les rescapés que nous sommes.

La seule chose qui met tout le monde d’accord, et qui  aura émergée depuis la tragédie, est qu’on doit consommer local les produits de notre bonne vieille terre. Le populisme du terroir en quelque sorte.

 

Tu as bien fait d’aller tailler tes arbres. Nous attendons que les plants de tomates montrent le bout du nez. La chaleur est venue d’un coup vif.

Tu es donc passé sans difficultés ? Attention aux dénonciateurs et aux méchantes langues.

C’est la fin du mois. C’est tout comme. Tu va avoir de la lecture en plus. Tu me diras.

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28 Mai

 

J’ai donc quitté mon ancienne enveloppe et je me suis débarrassé d’excédents, et par là, de mon tour de taille Orson Welles. L’inverse de ce qu’ont du vivre les confinés les plus meurtris qui réagirent comme les dépressifs, enclenchant souvent à tort, et inconsciemment, le principe de survie.

Un de mes secrets, outre d’avoir contrôlé mes débordements de bistro, est de m’être englouti dans une consommation presque exclusive de fruits et surtout de poires. Je commence à avoir fait le tour de toutes les variétés. L’excellence, la palme indiscutable revient à l’angélys. Elle pourrait rivaliser et faire rêver, pour la finesse, avec les meilleures pitayas  des Indes. Entre les rondes, les allongées, les chairs fermes et les éphémères, les farineuses qu’il faut manger très vite, on peut y passer la semaine sans monotonie. Le sucre du vin, que je n’ingère plus que modérément, est compensé par  celui de fruits en tous genre, comme les kiwis, l’ananas frais, les oranges, les goyaves et les mangues. Ce n’est pas par goût de l’exotisme mais les saveurs qui me conviennent sont réellement dans ces fruits venus de loin. Seule la poire m’était à (re)découvrir. Je la regardais comme les pommes et les bananes qui sont les seules choses parmi tout ce qui pousse sur la terre que je ne pourrais jamais ingérer. Le parfum de la banane très ténu  me semble exhaler jusque très loin, et j’arrive à savoir si quelqu’un en a mangé même longtemps après. Et c’est surtout cette dégradation de son parfum dans l’haleine d’une personne qui  est à l’origine de ce dégoût. Et pas l’étonnement au premier degré de constater que nous consommons des bananes tout comme le singe, ce qui n’est qu’un point parmi beaucoup d’autre que nous partageons avec lui. Des souvenirs d’enfance sont également liés à mon dégoût de la pomme tout en ne remontant pas à Eve.

Les Comices, les Conférences, Williams, Guyot, les Beurré Hardy, Abate, Louise Bonne, toutes souvent impossibles à différencier sur nos étalages, viennent d’ailleurs, ou presque. Elles portent le même nom sous toutes les latitudes apparemment. Hier je n’ai trouvé que des poires d’Argentine, plus loin du Brésil.

De voir des oranges et des poires d’Espagne ou d’Italie est maintenant une presque habitude. On nous dira qu’il s’agit de la circulation de produits au sein de l’Europe. Mais l’Argentine et l’Afrique du Sud, ça fait beaucoup de précautions à prendre de faire traverser la moitié du monde à des fruits si fragiles pour des produits de la terre qui sont traditionnels et en quantité abondante  en France. Quelles en sont les raisons ? Le coût de la main d’œuvre française ? Probablement. La rentabilité dans les arcanes de la grande distribution ? Certainement.  Et qui est en charge de la régulation de ces produits et responsable de la défense de ces poires qui poussent tout près de nous ? Peut-être trouve-t-on nos poires à Buenos-Aires, sur les marchés de Rio, ou tout simplement de Turin ? J’en doute.

Nous n’avons pas manqué que de masques durant ces terribles semaines de doutes et de fébrilité.

Ces réflexions me viennent au moment où les hystéries se focalisèrent durant la période qu’on vient de vivre, sur le retour du petit maraîcher local, du producteur de proximité, voire du poisson en eaux régionales. La raison étant la peur de l’épidémie dans les longues files d’attente et de promiscuité au sein des grandes surfaces. En y ajoutant le souci aigu de la suprême référence écologique. Ce que je nommais hier, le retour, (paradoxalement chez les plus ardents défenseurs du libre échange tous azimuth), de ce que certains nomment déjà du populisme de terroir. Ce n’est malheureusement qu’un effet des conditions très particulières que nous venons de vivre, et que ce vœu pieux de privilégier les fruits de nos terres agricoles en priorité (puisque nos terres, les plus abondantes et les plus diversifiées d’Europe, pourraient nourrir toutes les populations locales) restera comme un moment d’égarement, et que le fameux « jour d’après » n’est pas près d’advenir.

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Lorsque au restaurant, je commandais une entrée, j’ai toujours demandé le plus simplement du monde, « pour commencer je prendrais une tranche de saumon ».

Qu’y a-t-il de plus vulgaire d’entendre aujourd’hui quelqu’un dire « pour commencer je vais partir sur une tranche de saumon » ?

Langage de technocrate, de décorateur, de designer proposant une idée, un style à un client ?

De même, nous n’habitons plus Paris, l’urbaniste branché a rendu inévitable « nous sommes sur Paris ».

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ETAT CIGALE / CONTRIBUABLE FOURMI

 

Etat cigale, et contribuable fourmi… C’est ce qui ressort des conséquences de la planche à billets européenne qui va permettre artificiellement d’aider les entreprises nationales.

La France d’aujourd’hui est faux-monnayeuse comme l’était celle du temps de Philippe le Bel.

N’y a-t-il pas quelque rapprochement à faire sur l’attitude de notre monarque républicain, après l’annonce de la BCE de sortir cinq cent milliards de sa planche à billet, rendant un large sourire au président Macron, avec :

“Un des témoins entendus dans le procès de Bernard Saisset (…) rapporta que l’évêque, parlant de Philippe le Bel, lui avait dit : “Notre roi ressemble au duc, le plus beau des oiseaux, et qui ne vaut rien ; c’est le plus bel homme du monde, mais il ne sait que regarder les gens fixement sans parler.

Huit siècle plus tard, il est troublant de lire : « la monnaie forte, basée sur l’or et l’argent, instaurée par Louis IX est mis à mal par Philippe le Bel et ses conseillers. Pour faire baisser la dette royale, il décide de diminuer le poids de métal et d’augmenter le nombre de pièces dévaluées… Cet artifice budgétaire, s’il procure les bénéfices éphémères entraîne en revanche un vif mécontentement de la population, celui des salariés payés en monnaie dévaluée.

… Les charges sont de plus en plus lourdes, le peule en colère… Alimenter le budget de l’état, payer les rentes et les agents de l’administration, maintenir le train de vie de la cour, demande des sommes considérables…

Le pays est exsangue, qui vivait jadis dans une certaine opulence, se voit au bord de la ruine.

Lorsque Philippe le Bel meurt en 1314, la France entière est prête à la révolte »

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31 mai

 

à Bernard :

 

… Le week a été bien rempli. On a eu les deux enfants. Liweï à six mois est bien vive, elle comprend tout sans passer par Kant. Elle aura les yeux sombres, presque noirs.

J’ai revu ce soir "Retour à Cold Mountain". Ca m’a fait plaisir, toute cette histoire de neige, de guerre et d’amour. Un petit « autant en emporte le vent », ça marche toujours.

Tu as les textes de Mai à l’heure et je reste suspendu à tes lectures.

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2 Juin

 

à Bernard :

 

… Le long week end a été rythmé par les deux petits. Cinq ans d’écart ça fait beaucoup. On a l’impression que Y. est maintenant un grand. D’ailleurs, comme il était avec sa petite soeur, il sait bien jouer les protecteurs.

Hélène est venue dans l’après midi les récupérer et on a ouvert le champagne. Joyeuse pagaïe dans la maisonnée.

 

J’espère qu’on va reprendre le fil des photos/poèmes. La priorité me semble de retrouver les arbres (les derniers datant du confinement, et ceux de Vaugrenier). Je te laisse les disposer dans le site. Quand ce sera fait, je supprimerais les doubles et les inutiles. La série des arbres est ce qui me semble plus important que les ciels incendiés ou autre reflets et promenades. Les photos urbaines (rails du tram etc.) tiennent bien la route également.

Il y aura les textes qui viendront. Je pourrais les écrire en visualisant les séquences imagées.

 

C’est la réouverture ! la vraie, celle des bars, bistros, restos, celle que la France entière attendait comme la liesse finale. C’est fou comme les gens attendent toujours Noël dès qu’une petite privation les a touchés.

Le pauvre occidental (le riche aussi et surtout), ne supporte pas la contrainte. Il faut jouir de tous ses pores et tout le temps. Donc, plaisir et jouissance dès maintenant. Jouir de son corps et d’un temps qui ne finira jamais…

Mais avec préservatif. C’est le mot qui caractérise le mieux ces quarante dernières années. Cette fois on le porte tous sur le nez.

Open bar. Enfin presque. Parler à son vis à vis à plus d’un mètre sur des terrasses sous contrôle (au Sauveur ça ressemblera plutôt à une réunion des élites, avec président, rapporteur de commission etc. Il faudra presque choisir qui va s’asseoir.

–deux tables seulement sur quatre si on respecte les distances, ça fait maigre–

Comment faire. Et je n’imagine pas ces contraintes au zinc. Non, les vieux réflexes ne se perdent pas.

 

Dernière ligne droite, les « cartovilles » de Grenade et de Cordoue. Ca va venir si vite.
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15 heures

 

…….. Je crois qu’on a tous vécu un peu les mêmes sensations durant ces deux mois. M’en prendre trop aux médias et aux responsable ? Il faut que le temps décante ce qui a été omissions et négligences sur le long terme.

Je crois que les fausses routes ne relèvent pas que de cette partie émergée qu’on a pu enfin voir, mais d’une globalité politique qui tient en partie à une désindustrialisation et une fuite de nos rares industries vers l’étranger.

L’Allemagne a moins souffert de l’épidémie parce qu’elle avait les moyens d’une autonomie industrielle (avec le même budget Santé que le notre) ……..

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3 Juin

 

DESESPERATLY POLITICAL

 

On a remarqué que les vieux réflexes d’avant la pandémie sont revenus comme une vague ayant attendue longtemps pour mieux frapper de toute la force contenue dans sa différance. Le signe que la pandémie est désormais derrière nous se mesure à la proportion de nouvelles qui oublient que celle-ci continue de vivre sans pour autant plus nous affecter.

Les vacances, le retour des tables en terrasses, les bistros, les parcs, la liberté du tourbillon revenu, le réveil de l’économie, tel est le baromètre de nos préoccupations.

Le premier signe que tout va bien à nouveau est que nous retrouvons des marqueurs, je dirais routiniers, dans le paysage de nos toujours anciennes sensibilités.

Le racisme des policiers blancs avéré est en effet de retour aux Etats-Unis depuis la fin Mai.

Donc, La violence du combat, puisqu’il s’agit plus maintenant d’un combat de rue que de débat politique à une encablure des échéances électorales américaines, est exercée par l’opposition démocrate se servant de la mort du citoyen noir George Floyd lors d’une arrestation musclée par un policier blanc. La réaction de la rue se fait dans ces cas précis avec une rigueur et un déploiement de pathos qu’on ne retrouve, du plus loin qu’on regarde en arrière, que du temps de la guerre du Viet Nam.

C’est le règne du Bien contre le Mal, du miroir biseauté de symétrie parfaite sur lequel ne passe pas l’épaisseur d’une feuille de papier de la moindre nuance possible.

Ayant essayé l’impeachment judiciaire sans succès, vécu les espoirs d’une économie défaillante, puis mis en place toutes les stratégies du corps à corps du fait divers à retourner contre le récipiendaire de la Maison blanche, les prévisions ne donnent malgré tout pas cher des chances de l’opposition démocrate. Donc la bavure policière, synonyme  de barbarie coutumière du pouvoir d’aujourd’hui, arrive comme le recours à la dernière carte à jouer.

Et c’est comme un seul homme que l’on voit toutes les villes américaines s’agenouiller (combien sont-ils en réalité ?), la main sur le cœur et la foudre de l’autre s’abattant sur le fléau du racisme. Sur ce mal ancestral et viscéral qui torture et gangrène la société blanche occidentale qu’on agite comme autant de marotte en un choeur de déploration unanime.

Oubliant que la police américaine est un métissage d’individus dont les statistiques indiquent que les proportions de noirs tués par des noirs sont aussi importantes que celles de blancs tuant des noirs.

Toujours est-il que Minneapolis est à feu et à sang depuis une semaine. Et que la police des Etats Unis est confrontée (ce qui n’est pas le cas dans nos sociétés européennes), à une population qui a le droit de porter une arme.

Malgré tout, et dans un bienveillant souci de solidarité, la vague de protestation et les appels à la mobilisation antiraciste commencent à se structurer en France également, où la lutte des classes a depuis longtemps été remplacée par l’opposition frontale des supposées minorités défavorisées de couleurs contre les tenants du pouvoir avéré des blancs. Par la conversion des antagonismes de classes, ce que fut la masse majoritaire des travailleurs défavorisés s’est vu remplacée par la force non moins grande des minorités raciales d’opposition.

Ce qui compte le plus finalement, au-delà de la prétendue justice sociale, est de rendre tangible l’abstraction des antagonismes en des masses (ouvriers majoritaires d’hier et minoritaires d’origine lointaine d’aujourd’hui) qui puissent s’affronter, s’opposer et se justifier dans les règles toujours morales des jeux pour le Pouvoir.

Le déplacement de la sensibilité s’est métamorphosé progressivement de l’éradication de la pauvreté (l’échec est si cuisant devant toutes les tentatives) vers la prise de conscience des exigences des minorités (d’en bas) contre les privilégiés supposés (d’en haut). 

Monsieur Mélanchon sait très bien qu’il vaut mieux aujourd’hui défiler dans un cortège de soutien antiraciste que derrière des banderoles appelant à soulever le peuple affamé. Celui-ci ayant rejoint d’autres horizons politiques depuis bien longtemps.

L’épidémie a donc bien glissé lentement vers sa fin espérée et les vieux réflexes ne tardèrent pas à signifier le retour à la santé…

Il est étonnant de mesurer à quel point un virus a momentanément fait disparaître du champ médiatique les champs minés en Syrie, les grands chantiers terroristes (bien que la France ait couvert quelques tentatives (revendiquées…) d’armes blanches converties en folie relevant de la rassurante psychiatrie ordinaire), les tyrannies, chantages et désirs d’hégémonie islamique turques, les haines poutiniennes, les migrations nécessaires à nos sociétés futures, la toujours plus grande construction de l’Europe des marchés, et tous les grands fléaux et les grandes espérances ainsi remisés à plus tard. Il aura suffi d’un virus, d’une moins qu’invisible peste…

Retour à Machiavel : « … la nature, comme la plupart des corps simples, lorsqu’elle est chargée d’un excès de matière, se secoue d’elle-même et subit une purge qui est la santé de ce grand corps.

Ainsi lorsque le monde a surabondance d’habitants, lorsque le terre ne peut les nourrir, quand la malice et la fausseté humaine sont à leur comble, la nature, pour se purger, se sert de l’un de ces trois fléaux afin que les hommes ainsi réduits… » Tite-Live, II Chap.5.

Les réalités reviennent frapper aux portes. Les évènements de Minneapolis éveillent en moi cet avenir proche d’un lumpenprolétariat espéré par une gauche de partis divisée et exsangue, mais qui défriche dangereusement du côté de futures phalanges depuis ces navires échoués, ces migrants d’aujourd’hui et de demain.

Elle a le choix de deux axes tellement complémentaires.

La jonction suicidaire, comme une dernière carte de très fort calibre, à jouer le renouvellement de la sève spirituelle d’un christianisme et de ses valeurs exsangues, par l’acceptation et même l’urgence de reconnaître et de se soumettre à l’Islam, et de fraterniser dans l’élaboration à venir d’une utopie nouvelle, débarrassée du capitalisme.

L’autre axe, pareillement suicidaire, serait la récupération des masses échouées sur nos espaces aimantés et d’y puiser les futurs électeurs comme l’Allemagne de 2015 a fait le choix de la même immigration à des fins de combler les déficits de natalité et remplir par ce sang neuf le ventre des femmes.

Dans les deux cas, séparément ou se conjuguant, ce suicide idéologique échouerait à moyen terme.

Dans le cas d’un nouveau prolétariat, les migrants d’hier n’accepteraient que momentanément le mode civilisationnel tel que nous l’avons laissé en ruine. L’attrait, pour la plupart des arrivants, se situant dans les cadres déjà constitués d’une origine en terre d’Islam, pencherait pour l’adoption du modèle déjà en cours d’élaboration dans les villes et les banlieues à fortes proportions de communautés musulmanes.

Dans les deux cas (ou par la synthèse des deux) la contamination se ferait au détriment de plus de deux mille ans de constitution d’une civilisation qui semble ne vouloir qu’accélérer sa ruine.

Badiou, dans le plus désespéré pathétique ne voit-il pas, sans rire, en Enée, le héros troyen échouant sur les rivages du Latium, fondateur de la future Rome, le modèle absolu du migrant, représentant à lui seul l’entité migratoire créatrice de forces d’avenir, accueillie comme le sang neuf et inexorable qui manquait aux vieux peuples ?

22 heures

La manifestation interdite par le préfet de la capitale n’a pas empêché vingt mille personnes de défiler dans les rues de Paris cet après-midi.

Outre le camouflet au Ministre de l’Intérieur paralysé, une vidéo montre un jeune policier noir face  aux vociférations  de la foule hurlant « vendu, vendu… » . Vomissant une haine jusque là à peine larvée (… France colonialiste, raciste, impérialiste sexiste…)

Ce stigmatisé de la police de la République est donc perçu, par la majorité noire qui manifestait, comme le traître d’une cause  antiraciste qui a du mal à ne pas tomber le masque de ceux qui portent le vrai visage du racisme.

Et puis, définitif et surprenant pour une fois, Mike Tyson : « Si les blancs faisaient une émeute à chaque fois qu’un noir tue l’un d’entre eux, où irait-on ? »

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5 Juin

 

Le Concerto pour piano de Busoni que je n’écoutais plus depuis au moins le siècle dernier (!), est exactement le modèle qu’aurait pu concevoir Gustav Mahler s’il en avait composé un. Et dans la durée, et dans le déploiement de moyens sonores sans limites. Plutôt qu’un concerto, c’est une vaste fresque poétique, une symphonie avec soliste où disparaît l’antagonisme propre au genre, entre le soliste et les parties d’orchestre.

Cette œuvre est un peu l’équivalent de la Symphonie des Milles dans le genre concerto, jusqu’à l’utilisation d’un substantiel chœur masculin dans le dernier mouvement. On y entend une inspiration de fin de romantisme (les cors dans le lointain, les mélodies ciselées comme le seraient celles de Liszt).

Seul le vivace « à l’italienne » au centre de l’œuvre rompt cette impression de longue et démesurée coulée de romantisme finissant.

Il semble que le fantôme de Alma la dévoreuse plane sur cette longue fresque fine de siècle. Busoni a-t-il subi personnellement le charme vénéneux de Madame Mahler ?  

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6 Juin

 

à Bernard :

   

Le titre de Mai en fait un long poème dont le dénominateur est en effet la dérive ou les dérives, d’où « l’autre part du silence » à laquelle répond « la moitié de mes rêves est à moi » et aussi « j’ai de l’humain jusqu’au fond des âges du sang. »

Et pour finir « c’est le sang des astres qui chante le velours de la terre. »

Il y a bien le sens d’une coulée, de quelque chose qui dérive de quelque chose (donc plusieurs sens de dériver). L’idée de départ c’est l’enchaînement invisible des phénomènes. Jusqu’à la métamorphose.

J’ai toujours été fasciné par d’OU NOUS VENONS. Tout ce sang charrié depuis la nuit des humains, la source complète de notre héritage génétique.

Il y a un peu la même approche avec la source des rêves. Ceux-ci sont généralement subis. Mais on s’y reconnaît par fragments, par certaines images ou par séquences. Et puis aussi, le rêve est si intime qu’il est à chacun de nous au plus profond. « Le rêve est à moi » puisque c’est moi qui le GENERE. Et encore…

Il y a toujours cette idée d’un mouvement invisible d’une métamorphose radicale, qui donne le tragique ignoré de ce que nous sommes.

 

Voilà, pour une fois c’est moi qui fait un retour de commentaires. On peut évidemment percevoir les arcanes de ma poésie de toute autre manière.

 

Grand soleil aujourd’hui, on alterne avec des retours d’hiver comme avec des senteurs fortes de l’été. Les coquelicots au bord des routes n’auront pas généré la fête avec laquelle on les attend habituellement. Ils ont eu l’amertume d’avoir à peine pris place dans le paysage dévasté de nos folies humaines.

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7 Juin

 

Y a-t-il un rapport entre le nom d’emprunt de Jean Dorat, dont le nom de naissance était Jean Dinamendi (Mangematin),  (secrétaire de l’helléniste Antoine du Baïf), précepteur et « initiateur » de Ronsard à la poésie, avec l’imposante et massive Collégiale de la ville du même nom. D’autant que Dorat était aussi du Limousin ?

Cette question n’est pas venue par le hasard du ciel pluvieux de ce matin de 7 Juin.

L’inconscient et ce qu’on nomme « un geste machinal » font bien les choses.

Je me souviens que le premier vers que j’ai jamais écrit dans un petit carnet vert disparu, sur lequel j’avais collé un timbre qui servirait la cause des enfants handicapés, se trouvait ce fameux « comme on voit certaine rose … » qui venait d’une imitation de la seule poésie qui ne pouvait m’être attribuée que comme une « à la manière de Ronsard ». Je donnerais cher pour retrouver la suite de ce poème sans valeur autre que la signifiance qu’il a su garder en cinquante année et plus. Je reste toujours le seul à fêter cet anniversaire. Peut-être qu’après mon départ, ce 7 de ce mois rentrera dans sa simple signification première de septième jour après le premier jour du mois.

Cette année encore, le plus grand des miracles, qui aurait été de me faire parvenir ce carnet par la Poste, n’a pas eu lieu.

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– la pluie ce matin –

 

Je saurais répondre aujourd’hui à la question de savoir ce qu’est communément un « géant ».

Lauritz Melchior.

Le plus humain des grands ténors héroïques. Il était si grand par la taille qu’il n’avait pu naître que pour incarner les héros wagnériens, les presque dieux.

Avec, en ces temps là, les cuirasses, les pectoraux, les casques ailés, les lances et tout l’accoutrement qui fait sourire comme à ressortir de vieilles nippes des fond du grenier.

Flagstad qui chantait régulièrement avec lui, lui rendait deux tête qu’elle en paraissait petite, bien qu’ils fussent les plus immenses interprètes par la gémellité dans la hauteur de leur supériorité.

Non seulement on ne pourrait citer un nom à lui opposer sauf à admettre unanimement auparavant qu’il serait descendu d’un cran. Ce qui n’est pas si mal.

Plus de deux cent cinquante incarnations de Tristan (!), le rôle absolu, qui ronge, qui corrode, qu’il a interprété sans que la voix ne fléchisse ni ne flétrisse dans les vingt cinq années au plus haut depuis sa prise de rôle. Sans compter les Siegfried impossibles et les rôles moins dévorant. Et puis des Verdi de routine.

Certains se sont risqués à Tristan une seule fois sur scène et n’ont plus retrouvé la souplesse et l’homogénéité de leur organe.

Ce qui a évidemment usé ses potentiels rivaux des quatre coins du monde.

Le plus grand parce que le plus fragile aussi. Il n’y a qu’une voix d’un tel souffle pour rester au second acte du duo d’amour de Tristan à donner dans la vibration des harmoniques des notes aiguës pianissimi, le frémissement de la nuit et la brise lunaire qui passent sur la terrasse des amours.  A l’aveugle, il est le frémissement et la brise tout à la fois. Je me souviens d’une soirée londonienne où la voix légèrement enrouée (Covent Garden 1937), donnait plus encore si c’était possible, ce miraculeux équilibre de la force et de la fêlure.  Avec la facilité, le naturel qui sied à l’idéal des géants.

Quand il ne fut plus Tristan sur la scène, il était devenu dans les années cinquante, non moins grand de taille, mais américain et portait parfois dans les rues de Broadway, un large feutre à la mode, et faisait encore les beaux jours de la radio en animant des émissions ou il jouait pour le cinéma son propre rôle, en révélant les coulisses du monde de l’art lyrique, en poussant encore la voix qui n’avait rien perdu et se permettait, un rien cabot, d’ insister sur sa supériorité, en soufflant dans des pavillons acoustiques qui faisait la pâmoison des belles. Enfin, une fin tourbillonnante, propre à l’admiration des grands médias de l’après-guerre qui ne virent du danois légendaire que la part superficielle de ce géant, que même ses enfants sur la seule photo que je connaisse, lui rendent également une tête complète, comme venue d’une autre génétique.

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 16 heures

 

à Jacquot :

  

 Contrairement au mouvement de libération collectif un peu intempestif (à proportion de l’aisance ou non des parisiens) que je n’imaginais pas tant aimer ouvrir le rouge sur les pelouses de la ville, je déprime un peu.

Donc je m’enferme. Je préfère le confinement à la nouvelle agitation qui secoue le monde moral et ses revendications civiques. Je n’avais jamais autant entendu bêler un tel choeur unanime armé de la mélasse de bons sentiments, de l’hypocrisie et de la bêtise la plus vile. L’homme blanc occidental ajoute décidément, aux péchés mortels, celui de la haine de soi. Par culpabilité, après s’être vautré dans la cupidité consumériste. Cela suffit-il pour se laisser aveugler par une telle manoeuvre, en seconde main revendicative, comme jamais il n’y en eu, d’une désespérée et déplorable manipulation électorale. Quand je dis désespérée, ce n’est pas perdu pour les agitateurs de ficelles, mais que ce ne soit pas visible et risible pour les gens de bon sens, cela mérite à nouveau le confinement.

Le vase a débordé ce midi quand j’écoutais d’une oreille ce Laurent Vallière, qui n’a pas un cheveu sur la langue, non, mais la queue de cheval que je suppose de sa soeur, qui débusqua une "artiste" que j’ai supposée sortie tout frais du lit plutôt que de l’enfermement où elle aurait pu rester, nous asséner un message tout nuancé sur le thème  "… l’Amérique souffre d’une lèpre… que ne retrouve-t-on le temps apaisé d’Obama fédérant une Nation etc" avant de roucouler un gnangan de 42 ° Rue d’un jazz trop haut perché pour ses pauvres moyens. Qu’ai-je donc fait ? Qu’ai-je mérité ? L’enfermement.

Ce que je m’en vais faire sur ma terrasse au soleil des privilèges qui sont les miens.

Tu me pardonneras ce mouvement de saine violence, mais je préférais encore la situation précédente. Là, j’ai l’impression que le cauchemar s’alourdit. Vivement le réveil d’Août. Rien n’a jamais résisté aux migrations estivales.

 

Alors je m’autorise des parenthèses des plus ascétiques aux plus suaves. Il faut entendre cette Emmy Bettendorf (j’avais dressé l’oreille le jour de l’inauguration du centenaire où je la découvrais dans un flon flon viennois, mais la voix à la radio était si souple et si ample, que son nom m’est resté), dans les Noces, en comtesse, puis dans tous les rôles dramatiques de Wagner et un quintette des Maitres Chanteurs à écouter à genoux, avec une Agathe à l’égal de Grümmer.

Les années trente.

Les partenaires avec qui elle swinguait ne pouvaient être que Melchior et quelques autres de ce calibre.

De rester enfermé, ça élague..

Pour l’ascèse, tu serais surpris par ce piano presque immobile et pourtant griffu de micro reliefs et d’archipels de Tristan Murail. Un garçon que j’ai vu en concert du temps qu’on fréquentait le CIRM où, si tu te souviens, on eut un fou rire au premier rang avant la première note d’un concert. Ça commençait très mal. C’était notre période glandulaire. Murail de son côté n’était pas plus tranquille. Au moments de saluer, perdu dans la salle, je n’ai jamais vu quelqu’un rougir autant sous les éclairages que je crus que le sang lui sortirait des yeux, que j’en eus presque mal pour lui. Une grande sensibilité et une extrême pudeur qui auront été versées en abondance dans sa musique.

Plus sévères et radicales, j’alterne les différentes approches de la Sonate unique de Jean Barraqué. Avec le temps, c’est devenu le meilleur limon de ces années cinquante. Avec la Deuxième Sonate de Boulez. Le déterminisme du sérialisme a rendu, par la force de l’abstraction qui pouvait mener nulle part, la meilleure sève dans ces oeuvres-là. Des stèles grandioses.

 

Pour en revenir à lui, je te propose de découvrir, si tu ne l’as déjà fait, Lauritz Melchior dans l’air final de Lohengrin. En noir et blanc, en 51, il était déjà rangé depuis des lustres. Il empoigne son air tout en force, sans un mouvement, les pouces aux revers du veston, tout en audace, un brin de supériorité légitime, une unité dans tous les registres, ce qu’il faisait déjà si bien avec Flagstad. Et le timbre intact. La reine de Suède était là.

J’ai tout de suite comparé avec Kaufman et bien sûr je n’aurais pas du.

Je me suis consolé dans son duo avec la sublime plastique de Kristin Opolais (Mme Andriss Nelsons), mais vraiment pour la plastique, enfin pas seulement.

Et puis Hillary Hahn a donné vingt-cinq ans après son complément à son intégrale des sonates et partitas de Bach. Elle a bien fait, c’est superlatif et ça confirme ce fameux concerto de Schönberg avec lequel tu m’entends beaucoup cette année, mais c’est une oeuvre dont Stravinsky disait que c’était le plus grand concerto jamais écrit, et je me suis surpris à l’entendre quatre à cinq fois par semaine, ce que je commence à trouver douteux…

 

Tu as remarqué que j’ai pris quelques pense-bêtes sinon mon courrier n’aurait pas coulé autant que cette Moldau que nous avons eu pour notre quatre heures. Tu me donneras ton avis.

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Finir la semaine avec « L’Office des Naufragés » ou la « Petite Cantate de chambre » d’Olivier Greif. Comme un baume, un air pur dans les tourbillons du temps. Il est mort à cinquante ans. Il savait que ça irait vite.

J’avais aimé son quatuor « Ulysse ». un peu comme la sonate de Barraqué, cinquante minutes de monolithe.

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Ce samedi je revenais chez Sauveur. Je n’y mettais plus les pieds depuis le début de mes poussées de tension et du réajustement de mon traitement.

Nous avons passé un bon moment avec Fabrice. Les tables se sont déplacées, et nous avons adopté une de celles provisoirement adossées contre la grille fermée du petit commerce de Panini. Que Jo a finalement quitté faute de pouvoir payer ses loyers. Comme beaucoup de petits commerces.

Chacun retrouve sa petite place, le galant revient faire sa cour à la vendeuse au fond du magasin de cuir, comme s’il l’avait quitté de la veille, à la même place, accoudé, le regard appuyé (complice ?), le dos légèrement voûté de la confidence. Plus loin, les arrivants s’exclamant de loin d’un ton élevé signifiant allègrement qu’ils s’annoncent et sont ici chez eux, les espaces du comptoir se partagent selon un rite silencieux où chacun s’insèrent dans le paysage et ainsi de tous les rôles et des figurations qui reprirent leur place comme un pied qui trouve sa place dans la chaussure. 

Et durant deux heures nous avons reçu les rayons doux et tout à la fois vigoureux d’un soleil qui n’existait auparavant à aucun endroit de la terrasse du bistro. Sauveur est le bar de l’ombre. C’était un privilège durant les mois d’été mais une sorte d’ascèse tout le reste de l’année. Les habitudes reprennent vite, les conversations débridées, les personnages de fantaisie passent,  s’installent, d’autres saluent et s’évanouissent dans les rues fuyantes en suivant l’aspiration de leurs propres ombres.

Les vieux réflexes des conversations, que certains ont du mal à éluder, reviennent sur la table, et les plus lourdes ne tardent pas à échauffer les esprits. Nous avons quelques cas d’espèce, d’individus qui ne manquent jamais de soulever les questions les plus absurdes ou les plus désespérées.

Patrick : « je ne comprend pas un monde où des riches possédant des milliards vivent dans le même monde que certains qui n’ont pas de quoi manger… ».

Dans la proposition qui est exposée est contenue la solution implicite du locuteur.

Le Café du Commerce.

Le même monde ? Peut-être pas.

Outre que la lourdeur et l’énormité de la sempiternelle exposition des absences de générosité que montre l’univers entier, la solution ne se trouverait ni dans le fond de dix bouteilles vidées, ni dans mille bouteilles, le tambour des injustices sociales et des litanies habituelles se remit à battre au rythme des échauffements. Comme avant. Comme toujours.

Le système dans lequel nous vivons qui produit tant de disparités, n’est-il pas le seul qui permettent d’entretenir des marges de plus en plus larges d’inactifs volontaires dont le plus virulent des orateurs du jour se trouve lui-même possédant terrain, oliviers et patrimoine ancestral de biens fonciers. Où nous ne serons jamais conviés.

Et qui n’a jamais de mal à  ne jamais offrir la tournée.

Machiavel, l’Ancien Testament, le Nouveau aussi, et quelques autres vieux livres de plus en plus silencieux, parleraient de la nature mauvaise de l’humanité sur terre.

…. « Non, tu es peut-être égoïste, moi je reste ouvert et généreux ». Dit-il.

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9 Juin

 

Pessoa réprouve ceux, incapables de penser ce qu’il sente. N’est-ce pas déjà (ou Pessoa avait peut-être eu vent de la psychanalyse) interroger le travail des relations de tous phénomènes cognitifs, sur les causes ou les déterminations troubles de la sensibilité ?

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10 Juin

 

FENETRES SUR RABAT

 

à Bernard :                                                    FENETRES SUR RABAT                                            

« Je savais que j’avais omis ma réponse à un courrier où tu me parlais de ton passage au Maroc, coopérant dans le cadre de ton service militaire : 

Donc, c’est vrai que Rabat est une petite ville, qu’elle n’a pas changé, du moins dans le centre construit dès les années 1915/20, aux dires de ceux qui y sont allé il y a peu.

Les casablancais ont toujours jalousement dénigré la capitale. Ils ont toujours pensé que vivant dans le coeur économique du pays, ils en étaient le centre tout court.

Casa, comme on disait, était déjà une ville moderne, j’entends par là une ville déjà saturée, embouteillée et tentaculaire à nos yeux, comme pouvait être tentaculaire une ville dans les années 60… un peu crasseuse et manquant de cette fraîcheur qu’elle ne saurait avoir eue.

Rabat c’est une autre affaire, et je ne serais pas objectif en en parlant, mais c’était tout de même une petite cité merveilleuse, enguirlandée de bougainvilliers comme les gens de Casa ne pouvaient en rêver, sa casbah est toujours la plus belle qui se puisse encore visiter, puisque badigeonnée sans cesse de ses bleus azurs aux fenêtres et de cette blancheur inimitable sous le ciel, tortueuse et farouche, de ses fleurs grimpant au hasard des murs et menant au promontoire des Oudaïas, oasis à la pointe même des remparts de la ville, qui sentait le thé à la menthe à l’ombre sucrée des fruits de ses arbres et de ses cactus, ses murs de faïences et ses roses où se jette le fleuve jaune Bou Regreg qui expose une vue panoramique tout à la fois, sur la passe souvent grondante et grandiose comme une porte sur l’océan, et sur la petite ville de Salé sur la rive opposée. La vue sur les Oudaïas depuis la rive opposée du fleuve est à elle seule une capture photographique de la ville dans ses fortifications et son altière position à l’entrée de l’océan qui ne relève plus de l’ordre du temps. Rabat est photogénique. Elle a l’harmonie des foudres silencieuses. La Casbah d’Alger qui a fait parler d’elle de façon si contradictoire, entre un Pépé le Moko en idéal exotique et la réelle Guerre d’Algérie, n’est plus aujourd’hui qu’une ruine languissante de misère. Rabat était une ville classieuse comme on dirait maintenant, ville d’ambassades, d’arbres lourds et crépus, d’immeubles à deux étages. Je logeais à cinquante mètres d’une des portes d’enceintes du Palais Royal. On pouvait y voir depuis le balcon, les murs ocres crénelés qui longeaient une rue menant à la triple porte médiévale délimitant la ville extérieure menant vers le sud et vers la mer. L’école Pierre de Ronsard dans son buisson d’arbres, sentait encore la peinture fraîche et le neuf des murs et des meubles lorsque j’y ai posé mes culottes courtes et inauguré les premières classes en 1960. Les arbres ont terriblement poussé. Les photos actuelles montrent qu’elle n’a pas perdu de sa jeunesse, l’architecture n’ayant pas vieillie ses pourtant plus de soixante années. Et puis la ville sentait l’herbe coupée, le miel et les abeilles en abondance, les dards de celles-ci étaient de terribles harpons dont je n’ai pas perdu le souvenir des douleurs les plus vives… Les avenues (qui seraient ici de simples rues à peine un peu plus larges) étaient jalonnées de citronniers et le plus souvent d’orangers peignés au carré comme des cubes, parfois ébouriffés et majestueux (ma première école portait ce même nom comme celui du quartier dit des Orangers). Ceux-ci dévoraient de leur senteur l’intérieur des maisons, surtout après qu’on eut lavé les sols en mosaïques, rendant la fraîcheur permanente dans les maisons assourdies de soleil. La grande artère, il n’y en avait qu’une bien délimitée, traversant du nord au sud, l’avenue successivement del Magzen, puis du nom d’un Maréchal d’Empire, et enfin depuis la mort du roi, avenue Mohamed Cinq, dont je vis vers 1961, le cercueil rutilant de son carrosse, descendre cette même avenue qui portera bientôt son nom. Au spectacle terrible que celui de ces femmes s’évanouissant tout à la fois d’hystérie et d’extrême épuisement d’avoir attendues depuis l’aube le passage de la Garde Noire en turban, costume rouge et vert, la lance aiguisé tournée vers le ciel, et du cercueil recouvert du drapeau chérifien tirés par les purs sangs défilant comme à Saumur, avant de se perdre dans les cavités souterraines du mausolée des Alaouïtes dont tu me parlais, et qui est devenu, hélas, un lieu de visite impromptue pour touristes en quête d’un minimum d’histoire vite oubliée. Tout au bout de l’avenue Mohamed V, vers la mer et la médina, après la longue promenade bordée de palmiers géants où se dressaient d’un côté le palais de Justice et de l’autre le fameux hôtel Balima, juste avant d’entrer dans la ville ancienne, mon grand père maternel (le Nono) avait ses habitudes au Café de la Renaissance. On y entendait son bon rire à la fois épanoui, sonore tout autant que timide à rougir de plaisir, qui était chez lui comme autant de phrases qu’il ne savait dire et qui emportait l’adhésion de ses partenaires de belote (ou d’un jeu similaire). Le jeu, c’est le seul vice que lui ait reproché, durant toute l’existence, la Nonina.

Rabat avait aussi ses cinémas, il y en avait sept dont j’ai encore les noms en mémoire. « Le Colisée » où se jouaient tout aussi bien les péplums que « Ott’e Mezzo » de Fellini. (C’est en 63, me dirent mes parents, qu’eut lieu un tremblement de terre impressionnant, surtout venant après celui d’Agadir, et sa terrible secousse à l’échelle de Richter, que la salle s’était vidée en un clin d’œil, laissant une montagne de chaussures au sol qui aurait suffi à remplir un magasin. Ce qui me parût cocasse c’est que l’événement eut lieu durant la projection de Huit et demi…) Le Royal donnait à partir du mercredi les westerns dont il se faisait une spécialité avec les péplums (j’y assistais, pétrifié, à La Bataille de Marathon et au Rois des Rois, aux Macistes et aux Hercules de Steve Reeves et de Mark Forest que nous rejouions sans tarder, en améliorant les scènes et les rôles avec mes camarades de jeux dans le grand jardin désert, sauvage et clos qui faisait face à l’immeuble des grands parents : « le terrain vague » disions-nous). La Renaissance était aussi un cinéma qui donnait les policiers, les Jean Gabin, les noirs et blancs surtout. D’ailleurs les habitués de cinéma ne parlaient pas des titres des films, mais disaient d’abord « qu’est-ce qu’on joue ce soir au Royal , au Marignan, au Rex ? ». Les autres se nommaient le « Vox » à la très petite salle dans un quartier où nous n’allions que pour le cinéma près de la piscine du Club Nautique de Rabat (CNR), « le Star », dans la ville indigène, et « l’Alhambra » qui n’est plus qu’un nom pour moi. Chacun avait sa préférence pour une salle. C’était plutôt des salons. Certains avaient comme des survivances de l’Opéra, des niches, des balcons aux fauteuils en bois, des dorures et des entrelacs stylisés de feuilles d’acanthes, presque des loges de luxe, des tissus frappés d’armoiries. Les salles déterminaient beaucoup le goût qu’on portait aux spectacles. Evidemment Casablanca possédait déjà des amphithéâtres comme ce Rialto où Angela nous mena voir en primeur West Side Story dont aucun rôle ne pouvait être joué, ni par moi ni par mes petits camarades. Ce n’était pas encore des rôles qu’on saisissait bien. Et puis qu’aurait-on fait de cette belle brune qui semblait si malheureuse ? Non, Rabat nous avait donné le goût de Burt Lancaster qui se roulait dans la poussière, de Kirk Douglas que mon père aimait bien parce qu’il avait la même fossette au menton et qu’on lui avait trouvé aussi une certaine ressemblance. Il me fallut être de l’autre côté de la Méditerranée pour voir enfin « The Alamo », que j’ai longtemps vécu comme un manque. Une histoire de punition infligée par ma mère qui traîne encore comme un contentieux…

Parfois les scénarios des films nous menaient à faire des épées avec des bouts de bois finement taillés sur lesquels on clouait un morceau plus petits en travers de ce qui devait être la lame de l’épée pour faire le pommeau, et des couvercles de lessiveuse servaient de boucliers. Le reste des décors défilaient en imagination.

J’ai bien retenu le nom des rues, et pour celle que nous avions quitté avant de venir à Nice, je n’ai jamais su qui était ce fameux Taillandier de notre numéro 6. Le dictionnaire même ne sait pas… Ces noms chantent comme des phonèmes dans mon esprit, des sésames à la couleur de la ville, « Le merveilleux hôpital Marie Feuillet (disparu), rue Marin-Laméllée, clinique Dubois-Roquebert, rue Urbain Blanc, rue Henri Popp, rue colonel Petitjean, boulevard de Kebibat, rue du Père de Foucault, l’immeuble dit « des Phosphates », tant d’autres… » qui restent, pour ceux qui les ont traversés, attachés à la ville d’autrefois, bien que tous ces noms fussent débaptisés depuis. Des héros, des aventuriers ou simplement le chirurgien ayant opéré le roi, rendus maintenant à leur anonymat. La ville n’était pas saturée de noms de généraux ou de maréchaux. Lyautey seul avait sa statue équestre, ce qui correspond à un honneur quasi royal. Il a déménagé lui aussi du côté des morts, la même année que Mohamed V, il eut sa levée du corps déjà enfoui depuis quelques temps et il a été défilant son cercueil sur la même avenue Mohamed V, la même année que le roi. Les ministres français pouvaient se voir depuis le balcon de la Nonina. Couve de Murville, Messmer étaient du voyage. Ces deux, monarque et maréchal, avaient donné successivement leur nom à cette avenue, « Cours Lyautey » d’abord, succédant à El Magzen, puis l’avenue au nom du grand père du roi actuel. Lyautey est maintenant aux Invalides.

Rabat était en fait assez loin des plages que nous fréquentions. Bien que la mer touchât les rives de la ville, que le Bou Regreg se jetât dans une rencontre furieuse avec l’Océan, nous allions vers les plages plus au sud, en direction de Casa. Le sable y était plus fin et plus blond. Les Sables d’Or, les Contrebandiers, tels étaient les noms qui venaient d’on ne sait où. Nous allions rarement à la Plage des Nations, la plage des noyés. Certaines étaient enserrées de rochers tranchants comme des lames de couteaux aux Contrebandiers et il était impossible d’y marcher pieds nus. C’est là que se remplissaient les paniers de moules. Certaines variétés étaient grosses comme la longueur d’une main d’enfant. Le soir les paniers débordaient. D’autres plages, aux creux d’anses naturelles, attiraient en saison, pour la qualité des oursins. Le soir, dans les cuisines, c’était l’océan qui pénétrait de ses parfums d’algues acres jusqu’à saturer l’odorat. Certains mois d’Août la tente était plantée vers Skrirat où la plage n’avait pas de fin sinon dans les mirages fuyant à l’horizon. Nous habitions jours et nuits sur le sable. Les étoiles, avant de rentrer dormir, brillaient tant qu’elles semblaient sortir de leur sphère comme des clins d’œil furtifs dans le tournoiement des constellations. Il n’y avait qu’un silence de monde oublié. Le seul bruit des vagues, suivant les marées, proche ou plus lointain, nous réveillait doucement, comme il l’aurait fait sur une île abandonnée. Le mois passait, les peaux étaient saturées de sel et viraient aux couleurs du caramel ou du chocolat suivant les pigmentations. Mes cheveux avaient renforcé leur blondeur comme après la saturation d’une teinture. Nous nous nourrissions de pastèques, et souvent les dimanches soirs, en dehors de ces périodes, nous nous arrêtions sur le bord de la route, où les vagues venaient frapper en contrebas les rochers avec des bruits d’enfer et on achetait ces pastèques saturées d’eau aux paillotes ambulantes qui proposaient aussi des poissons vifs et des coquillages.

Lorsque l’accablement du soleil nous prenait, certains soirs de retour des plages, nous allions au quartier populaire dit de « l’océan » où nous nous attablions sur de larges terrasses pour des brochettes de cœur et de foie au cumin avec le bruit des vagues qui cinglaient encore à nos oreilles à moins que ce n’en fut que l’écho qui continuait.

Certains retour du dimanche nous pouvions, maintenant qu’à rebours j’ai pu admiré les foudroyantes convulsions  d’harmonies des lumineux Delacroix, assister avec un peu de chance, sur les terrains désertiques le long de la route,  à ces éclairs de purs sangs arabes portant des cavaliers en grands costumes de guerre, clochettes et coiffes à multiples franges (les chevaux barbes), la foudre des fusil en l’air, tirer ensemble en hurlant des paroles se mêlant à la poudre qui se confondait à la poussière en fin de cavalcades. C’était le rituel de la « Fantasia ». Delacroix a rendu à merveille les portes des remparts de l’entrée nord de la ville, le sultan protégé par le parasol royal, mais aussi ces joutes folkloriques et religieuses, ces traînées de couleurs crépusculaires et fulgurantes de chevauchée fantastique, avec le mouvement d’ouragan de ces chevaux de race parés de franges, de cuir et d’énergie guerrière.

Pas loin de ces théâtres de résurrection de traditions ancestrales, l’oncle André m’avait mené, une après-midi entière à la pêche sur ces fameux rochers surplombant du très haut de la falaise, un gouffre donnant sur l’écume mortelle d’une eau bouillonnante noire et verte qui frappait la base de ces masses de rochers depuis la nuit des temps, libérant ces fines pellicules d’eau qui sifflaient et cinglaient leur écume comme des gifles sur nos joues durant tout le temps que durait la pêche. J’y ai connu une des plus belles agonies de soif, battu des vents et du sel qui coupait les lèvres. Nous avions oublié l’eau et le temps ne comptait plus face à l’océan. Pour les prises de poissons il est rare que nous ayons attendu plus d’une vingtaine de minutes avant qu’une dorade, un sar ou n’importe quel poisson, parfois énorme, ne morde l’hameçon. Les vagues grossissaient de très loin et s’élevaient avant de frapper, laissant apparaître en transparence dans leur mouvement ample, comme découvrant la vie sous marine à fleur de surface, des bans entiers de dorades succédant à d’autres espèces, sans discontinuer, dans l’infini mouvement des courants et des vagues. Le fond des mers offrait encore ce qu’on nommerait maintenant des pêches miraculeuses. Et c’étaient ainsi qu’avec de simples cannes, de frêles moulinets, les paniers se remplissaient en fin de journée.

Plus le temps s’est avancé plus Rabat me paraît aujourd’hui incomparablement belle de cette beauté que peuvent n’avoir que les êtres, les choses ou les évènements qui se produisent pour la première fois.

Le chemin de la piscine du Club Nautique traversait d’abord un quartier de maisons basses ornées d’allées de palmiers, d’où émergeait comme un pain d’épice de miel ocre, depuis bien loin, la forte architecture parallélépipédique aux arêtes saillantes de la Tour Hassan, où sont les tombeaux alaouïtes. Architecture inachevée pour sa partie supérieure, lui donnant l’air d’avoir été plantée au sol comme un mégalithe plutôt que de donner l’illusion de se hisser vers le ciel. Un symbole de force placide et d’éternité sereine fichées en terre. Durant des années je suis passé devant sans jamais m’émerveiller ni même poser mon regard sur un des monuments qui en une seule image identifie immédiatement tout le Maroc. Il a fallu que je sache que je partais définitivement du pays à mes douze ans, pour qu’une après-midi, je grimpe tout là-haut, par la longue et interminable spirale intérieure, large et sans escaliers. Je ne crois pas avoir eu la force de regarder une fois la-haut, ce que j’imagine être le splendide panorama à trois cent soixante degrés sur la ville et au-delà. C’était comme un au revoir dont j’avais conscience, que plus jamais avant longtemps je ne franchirais l’enceinte de ces espaces de l’art sacré marocain, ces colonnes romaines et ces fûts décapités à leur sommet, ces tombeaux au pied de la tour et la vue calme sur le fleuve allant à la mer. De même, que passant devant la nécropole du Chellah où les cigognes font leur nid sur les parties crénelées du minaret, je n’ai jamais pénétré. C’était juste à la sortie nord des remparts de la ville, et comme les parisiens n’allant jamais à la tour Eiffel, nous ne portions pas plus d’intérêt à cette oasis de poésie que nous avions à portée de main sur le chemin du quartier de l’Aviation où était la maisonnette que nous habitions.

A la fin de ma scolarité dans le primaire il se trouvait deux choix possibles pour moi. Mes parents m’inscrivait soit directement dans ce lycée Descartes tout neuf, dont le nom m’impressionnait parce que j’en avais vaguement entendu parler à la fin de Pierre de Ronsard comme d’un personnage sur lequel j’aurais à réfléchir plus tard … « vraiment un grand homme ». Dans ce lycée tout neuf il y aurait eu la continuité de ma petite scolarité. J’y aurais retrouvé Bernard Balmelle, mes amis, et tous ceux que je connaissais depuis Ronsard, une continuité en basculant chez les « grands ». Ou, ce à quoi je ne m’attendais pas, et que je vécu comme une désertion, une infidélité et pire peut-être, on avait décidé que ce serait l’Institution de La Salle. Comme pour le cousin Georges. Je voyais déjà les Frères en habits noirs, la collerette blanche fermant le col et tout un assortiment de sévérités et d’austérités que je vivais déjà comme une punition. Ce fut pourtant une des plus belles années passées à Rabat. Tous les matins le petit car de ramassage Mercedes me prenait à l’angle de ma rue, et on avait droit à un tour complet des quartiers excentrés, en s’enfonçant dans le bois de l’Agdal, les lisières des quartiers posés sur la mer, pour revenir longer longtemps les remparts, jusqu’à l’entrée de l’Institution qui dominait le paysage vers le nord. J’y appris à me savoir nul en mathématique. C’était comme entrer dans le château de Kafka. Mais je compris que j’aimais bien rêver sur les textes de Français et que ma sympathie pour les descriptions romanesques n’avait aucun mal à adopter et à rendre visibles et vivants les personnages des récits de notre littérature. Ce fut une révélation qui ne se démentira plus. L’institution de la Salle savait aussi organiser les vacances de saisons à la montagne. Mais c’est là que je compris que la neige me serait toujours hostile, malgré les paysages de sapins, de cèdres croulant sous les habits blancs de l’hiver. Rabat ce fut, plus que jamais la « Librairie Horizons ». Je m’y étais fait enfermer un soir de début d’été tant j’étais imprégné de mes lectures, assis dans l’ombre, invisible aux autres, au pied des rayons de livres, sans remarquer qu’on avait fermé depuis longtemps. J’en ai retenu pour la vie le numéro de téléphone, 277 07 37. Angela avait acquis ce commerce l’année de ma naissance et je disais souvent à celle-ci, « plus tard je viendrais avec toi travailler ici ». La Librairie existe toujours. Les rideaux métalliques ont bien un peu rouillé, d ‘une rouille de plus de soixante année. La crasse qui environne le lieu laisse penser que la ruine passera bientôt par là. Peut-être n’est-ce plus déjà qu’un simple débit de journaux et de tabac.

C’était aussi la gare, où mon père avait sa librairie à lui, qui n’était autre que le kiosque du marchand de journaux avant les grands escaliers qui menaient aux quais, et qui devait constituer à peu près parfaitement le centre géographique de la ville européenne. Aller à la gare constituait le petit moment de rêve qu’il s’accordait vers midi.

La cathédrale a été construite très tôt dans le développement de la ville. Dans un style néo-byzantin que rappellerait à Nice l’Eglise Don Bosco. La légende voudrait que le Nono, qui était maçon, ait contribué à l’érection de la croix et aurait, comme les pionniers sur la lune, mis la dernière main et planté le signe de reconnaissance de la catholicité à Rabat. Mes parents s’y sont mariés, maman en robe à longue traîne, avec des demoiselles d’honneur toute de blanc, et sur la seule photo qui me reste, on les voit de loin descendre les marches, bien émus. J’y ai fait toutes les cérémonies religieuses depuis la première communion jusqu’à la solennelle, quelques semaines avant de quitter définitivement le Maroc.

L’architecture de la ville, dans un regard d’ensemble, n’a jamais été agressive. Les maisons et les immeubles se fondaient dans le paysage et ne dépassaient que rarement les deux étages. L’urbanisme et les modes de vie actuels prévoyant des normes de qualité respectant l’environnement, par imposition de l’empire administratif, n’existait pas. Ce qui n’empêchait la diversité et les heureuses initiatives architecturales. On construisait comme Robinson faisait son radeau. La nature restait vierge, on ne faisait qu’envelopper celle-ci de nos besoins de s’y fondre dans la plus grande harmonie. Nous n’étions pas les uns sur les autres non plus, on ne savait pas encore le mot démographie, certains devaient le connaître, il n’était pas encore dans le rouge.

L’intérieur des habitations, (nous n’avions jamais eu plus de trois pièces, ce qui nous faisait un petit château tant les pièces étaient vastes) n’était pas calculé en fonction du marché immobilier. Le parc immobilier a subi les lois du marché quand l’offre et la demande ont défavorisé les demandeurs de logements trop nombreux. J’ai vécu l’époque béni où changer de logement se faisait comme on le fait d’une chemise. Mes grands parents d’ailleurs ont gardé ce caprice du changement lorsqu’ils furent établis à Nice. Ce ne fut pas aisé pour les enfants qui eurent la responsabilité des déménagements.

Les immeubles des années quinze vingt avaient poussé d’un coup, ce que les urbanistes et les démographes futurs pourraient faire correspondre à l’élan de construction du style art déco qui se développa fortement ces années-là.

Notre petit immeuble, rue Taillandier, avait été signé par Boyer et Balois, dont les lettres entrelacées de leurs deux B en fer forgé s’inscrivaient en grand dans la partie supérieure de la porte d’entrée de l’immeuble. Les architectes n’avaient pas honte de signer leurs réalisations. Les six numéros d’immeubles dans un ensemble continu de la rue sur tout son long, étaient uniment dus à ces architectes sans que je me sois douté qu’il s’agissait de construction qu’on aurait pu trouver au même moment à Miami ou à San Francisco. Le style des années vingt avait servi tout autant aux réalisations de monuments publics comme le cinéma Royal, la Banque d’Etat du Maroc, ou certaines façades d’ambassades, qu’au néo-byzantin de nombreuses églises, lui-même émanant de l’esprit art déco.

Le chef d’œuvre restant l’immeuble qui n’avait pas de nom, mais qui abritait tout à la fois, l’appartement de mes grands parents  au second étage et une administration qui donnait du côté de notre petite rue. C’est dire si nous n’étions pas éloignés de chez la Nonina. Je pourrais le décrire et y promener mon fantôme les yeux fermés. C’était à mes yeux le plus bel édifice de la ville, donnant sur l’avenue Mohamed V, large et tracée comme un axe monumental allant de l’Est de la ville jusqu’aux abords de la mer. Les proportions de cet l’immeuble gardaient le sens de la majesté et le soleil rendait dès la première heure les plus beaux matins de lumière. J’ai encore une photo où je n’ai pas plus de deux mois, emmitouflé dans un linge, le ventre à l’air, comme un lézard qui veut vivre. L’architecte qui avait dû présider à sa réalisation ne connaissait de contrainte d’ordre d’espace, de taille ou d’impératifs quelconques. Ce qui n’empêchait pas les projets dans ces années-là de rendre un bijou sans fioritures inutiles et d’une beauté indémodable. Les architectes avaient eu le crayon libre. Ce n’était pas encore le promoteur qui avait la main sur l’impératif économique. L’immeuble est toujours debout en 2020. Dans son même espace, large, qu’aucune construction n’est venue troubler en face. Seuls, le décati des revêtements et quelques balafres du temps ont pu vieillir la façade. Tout y avait été conçu sans soucis de restreindre les volumes et les dimensions. Les plafonds culminaient à trois  mètre, parfois plus. Dans les immeubles de luxe ou d’ambassades ça grimpait bien plus haut. Les sols étaient en mosaïques souvent tricolores. Dans certaines villas c’était Pompéi. Ces revêtements facilitaient les couloirs de fraîcheur durant les mois d’excessives chaleurs. Paradoxalement toutes les maisons, et tous les appartements étaient construits avec des cheminées. L’âtre relevant du réflexe de la maison européenne. Celle-ci se percevait surtout sous ces latitudes comme élément de décoration. C’est dire l’absence de contrainte du cahier des charges qui présidait aux projets. On faisait dans le généreux. D’autant que le salon, mais aussi chaque chambre avait sa cheminée, comme dans de petits palais ! Et puis l’immeuble avait été construit sous des arcades, comme l’ensemble des immeubles de l’avenue. C’était rendre à celle-ci une majesté qui situait bien sa position de centre névralgique de la ville, tout autant que magnifiant le tracé menant ou venant vers le Palais Royal. Et l’immeuble de la Nonina était en bout d’avenue, et possédait un angle donnant directement sur le Palais. C’est de là que je vis depuis le balcon, le convoi funéraire de 1961.

Rabat était belle de cette lumière du matin qui frappait sur la blancheur des façades de l’hôtel Terminus et du Café de la Gare. C’est le cœur réel de la ville fantasmée, le décor des pionniers lorsqu’il n’y a rien, que le train qui arrive, et l’hôtel où l’on pose les valises. J’ai toujours rêvé de cette blancheur du matin et lors de mes promenades du dimanche avec mon père, nous passions devant ces façades de blancheur miraculeuse, plus belle que celle du soir tombant. J’ai imaginé les premiers arrivants derrière la cloison de leur chambre qui donnait sur la place, la gare et le début de la construction de l’avenue del Magzen. Et rien d’autre alentour. Regardant ces fenêtres, je sais que depuis l’origine de la ville en expansion, ces curieuses lucarnes ont vu grandir, d’étapes successives, le développement de la ville. C’est dans cet hôtel que j’aimerais poser les valises si l’avenir donne écho à une dernière visite que je souhaite vers mes lieux d’enfance. Bien sûr, il y a le plus prestigieux hôtel Balima, dont des photos de 1915 montrent que pas un élément du décor et de l’architecture d’origine n’ont changé à ce jour. Pas même son décor intérieur. Aussi célèbre que la Mamounia à Marrakech, il bénéficie d’une situation au centre de l’avenue et légèrement en retrait, laissant de luxuriants jardins ouvrir sur la ville. A main droite, le chemin vers la mer, à main gauche, le grand minaret et le palais royal. L’oncle Jo avait été chef d’atelier du garage Citroën dans la petite rue parallèle, durant plus de trente ans, à l’ombre de cet hôtel.

Le treize ou quatorze Juillet 64, nous tournions avec nos bicyclettes sur le trottoir autour du pâté de maisons de la rue Taillandier. Depuis quelques temps déjà, mes petits voisins et amis, Bernard et Chantal Chalençon, savaient que je partirais le quinze pour Casablanca et son aéroport. Durant ce dernier tour le long des trottoirs de notre quartier, Bernard sifflotait doucement. Je me souviens de lui avoir dit au revoir. Je ne suis pas sûr qu’il ait bien entendu, mais peut-être qu’il croyait qu’il me reverrait le lendemain matin. 

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12 Juin

 

à Bernard :

 

J’ai retrouvé à la Sorbonne le vieil "Eté grec" de Lacarrière. Je vais aller immédiatement aux pages sur les Cyclades.

C’est incroyable cette Sorbonne; quand il n’y a personne on croirait qu’on a pénétré en infraction. Il y a encore des pépites d"éditions dans ses sous sols. Malheureusement ces livres sont devenus comme d’occasion à force de vieillir sur plant.

Une analyse de sang ? Il faut bien de temps en temps, ça oriente parfois l’avenir. Ma tension m’aura fait changer d’axe ma vision de certaines choses, et c’est plus de quatorze kilos qui sont partis. En moins de quatre mois.

Je suis bon pour la catégorie vieux plagiste.

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« La Mort de Virgile » de Hermann Broch m’est connue depuis que Jean Barraqué avait tenté de se pencher sur la mise en musique de cet ouvrage colossal. Il en avait tiré « Le temps restitué » et « Au-delà du hasard », vastes fresques instrumentales et chorales. Cela reste comme de superbes torses grecs inachevés.

Et puis toutes ces pages sur le thème de savoir, à la veille de sa mort, s’il fallait ou non qu’il brûle l’Enéïde… ça peut être aussi crucial que la réponse à donner à « la vie vaut-elle d’être vécue ? ».

Le roman allemand ne se départit jamais de son long fleuve de méditations abstraites…

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Nouvelle traduction du Journal de Kafka, avec les compléments de textes entaillés auparavant. Comme si les éditeurs avaient eu un droit de regard sur l’intérêt que pourraient ou non présenter des fragments de vie ou des évènements privés de l’auteur.

J’ai tourné quelques pages. L’édition est aussi épaisse que s’il s’agissait d’une version bilingue de l’Ancien Testament… Je suis parti de la librairie avec les « Choses vues » de Hugo. C’est déjà bien assez gros.

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13 Juin

 

… Et puis Y. qui sera là aujourd’hui nous confectionne des marionnettes avec des rouleaux de papiers toilette. Il dessine les sourires ou les grimaces, et il leur met des chapeaux avec du chiffon ou du papier sur le haut du rouleau. On se fait des séances de guignol.

Il a déjà les mains bien habiles. Ce qui n’est pas mon cas.

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14 Juin

 

FRANCE EN VRAC

 

Tous les germes de ce que nous voyons aujourd’hui, dans les désordres sociaux et d’antagonismes raciaux, sont déjà dans les leçons que nous avons apprises de l’Histoire de la Guerre d’Algérie : la prise de réalité par les circuits médiatiques orientant, d’une sémantique culpabilisante, d’un fait, fut-il une simple étincelle, pour en rendre l’irréelle amplification nécessaire à un conflit d’intérêts. Et de cadrer globalement, d’une théorie faisant ressortir d’évidence, un sens à donner à une cause qui viendra se développer sur ce simple fait en soi insignifiant .

La liberté, l’indépendance du peuple algérien ? Lequel ? des peuplades de tribus éparses, ou berbères au commencement, du plus loin qu’on remonte, puis les présences byzantines et romaines, musulmanes et arabes successivement ?   Terre de passage historique, toujours. Espagnole et italienne greffées, française solidement structurée, depuis 1830. Laquelle n’avait trouvé à son arrivée que tribus antagonistes ancestrales, clans et divisions. Cette présence, dès son arrivée, mit fin aux traites successives d’esclaves durant des siècles, aujourd’hui oubliées, et aux pillages sur mer de caïdats méditerranéens. Entre le milieu du dix neuvième siècle et 1960, l’Algérie devenait un pays de niveau européen et de considération internationale. Il est, depuis, retombé librement dans les affres de ses vieux démons. Aujourd’hui encore, plus de soixante années après la décolonisation, il est retourné progressivement à l’obscurité. Le droit du sol (en France), si sensible aujourd’hui dans la stratégie d’acquisition d’une nationalité, n’avait pourtant jamais été si bien appliqué sur cette Algérie (dont le nom même fut donné par les Français du temps de leur présence). Faire de ses derniers maîtres des envahisseurs et des colonisateurs abusifs, (tombeaux des danaïdes contemporains d’une repentance exigée) a été le rôle que l’on attend généralement des médias et des historiens complaisants, que des décideurs avides et intéressés ont su leur faire tenir par une inclination en amont.

La rhétorique n’a pas changé à ce jour. La lutte des classes inopérante dans ses impasses électorales aux essoufflements définitifs,  est maintenant convertie, à l’international, en lutte d’oppositions ethniques. A remplacer dans le binôme classe par race, nous obtenons la vieille équation verticale d’antagonismes que nous avons maintenant sous les yeux.

Sauf que la métamorphose du pauvre en riche (et son contraire) ne fonctionne pas dans l’irréversible couleur de la peau.

L’issue ?

15 Juin

Des Tchétchènes à la rescousse d’un des leurs, par centaines venus des quatre coins de la France, ont affronté des hordes de maghrébins de la banlieue de Dijon. Des centaines de personnes déversées dans un quartier d’une ville de province. Des barres de fer, des coups de feu, une voiture fonçant dans la foule. Un blessé grave, le maire de la ville demandant d’urgence le recours d’un renfort des forces de l’ordre.

Quatre jours de chaos.

La veille, le ministre de l’Intérieur Castaner avait affirmé que les « suspicions avérées de racisme » seraient fermement sanctionnées dans le cadre de la police française. Les élites médiatiques sont médusées de satisfaction.

Les gendarmes de la France entière sont descendus dans la rue aujourd’hui, et ont jeté à terre leurs menottes en signe de protestation silencieuse.

La France se dessine un peu façon Albanie des années quatre vingt dix.

Symptôme : Les « identitaires » sont considérés comme extrémistes, une  manière de reconnaître que l’avenir ne peut que répandre un blacks live matters  salutaire, et faire se diluer doucement les Sioux d’origine.

(Un peu comme les lois du marché à Bruxelles).

Faire comprendre la logique de l’arrestation de membres de ces identitaires, comme contrariant la manifestation des minorités racisées, non autorisée, mais tolérée dans l’émotion (de qui ?)… initiée par le refus de quatre rendus de justice concluant à la culpabilité de l’accusé…

Donc, à la faveur de l’émotion suscitée par la mort de George Floyd aux Etats-Unis, pour la quatrième fois justice sera demandée en France pour le déjà condamné Traore ayant à son compte dix-sept chefs d’inculpation. La manifestation… non autorisée… mais tolérée… a été organisée par la sœur ayant, comme les autres (ils sont quatorze ou dix sept) des membres de la fratrie Traore, véritable entreprise familiale, un casier judiciaire à faire pâlir…

On se met donc à genoux.

Sainte Angela Davis.

après les guerres de religion …

Jean Marc Ayrault (Premier ministre oublié de François Hollande) va débaptiser la Place Colbert dans la ville dont il est maire. (« négrophobie d’Etat » est-il marqué sur le tag de la statue). Le révisionnisme ne perd pas de temps. La frousse et la pensée bonne non plus.

Une journaliste sur un plateau de télévision accuse les Tchétchène, violents de nature, de provoquer les communautés maghrébines (de déranger leurs principautés territoriales ?)

les médias comme soutien des caïdats de banlieue ? (un vieux réflexe de soumission journalistique).

Ne pas toucher aux banlieues.

Ranger son courage

Acheter la paix sociale.

Mettre le masque.

Mettre le voile

Jean Raspail est mort dans la plus grande discrétion. Hier. A quatre vingt quatorze ans.

Le Camps des Saints ( 1973)

Je préférais la douceur du confinement sanitaire.

……………………………………………………………………………………. 17 Juin

 

Les fruits, tout comme l’arbre, sont des milieux, des relais entre la terre profonde et les aspirations vers la lumière et le ciel sans limite. Le goût des poires a sa plus forte densité, de concentration de sucre et de saveur, dans sa base , qui se trouve être comme une poche, au plus éloigné de la tige. Comme si la sève avait continué de suivre, dans sa pleine maturité, son développement en se concentrant dans le ventre même du fruit. C’est une constatation qu’on peut faire sur toutes les variétés de ce fruit. De même que, dès que celui-ci est taché, qu’une légère moisissure commence à se développer, il prend le goût acre et insupportable du bois pourri, de la terre moisie, de la mort qui s’installe au cœur et dans la saturation de la croissance de la poire. Il en va de même de tous les fruits dont le goût diffère de celui-ci mais dont la moisissure et le goût de bois saturé est identique. C’est la terre qui appelle à revenir à elle. La décomposition, quelque différent que nous soyons  de corps, procède d’un  même et universel processus de désintégration dans ses composantes, ses caractéristiques et son achèvement dans son versant de mort. Nous naissons différents, distincts et de saveurs multiples et variées, la mort nous rend pareil à ce parfum, à ce pourri, comme une petite mort sur le corps même de l’arbre rejeté dans une de ses composantes, par la terre.

Le pouvoir de s’unir dans les mystérieux labyrinthes de l’accordance ont fait que, plus jamais, depuis que j’y ai posé le pied et qu’il en est resté un peu de mon âme, la musique de Vivaldi qui sonne maintenant dans tel adagio de concerto de violoncelle, ne se dissociera de la chair même de Venise, de l’ église San Giovanni in Bragore, des masques et dentelles de ses fêtes et jusque dans l’ombre de ses eaux immobiles. C’est probablement ce qu’on nomme les épousailles parfaites, tel qu’ on pourrait le dire d’une personne faite pour une autre, ou comme la chaussure de Cendrillon épouse celle-ci comme un gant. Vivaldi est la métaphore de Venise, son prolongement Il n’est rien dans l’architecture de la ville ressurgissant du recoin harmonique de ses pierres et des volutes de ses églises, qui ne trouve la main posée sur l’autre main dans tel lointain écho du murmure d’une mandoline ou quelque soupir de viole diffuse au travers d’une fenêtre entrouverte. La nuit même, adagio plus encore que célébrant ses outrances insouciantes, la lagune, une fois descendue la lumière saturée de ses rougeoiements sur l’orient de l’occident, se dissout en une métamorphose de ces fantômes concertants qui s’invitent à habiter les festons de la pierre et la dentelle de la danse. Concerter est bien le verbe qui sied au mieux à l’âme réciproque qui ne fait qu’un seul mouvement  d’osmose entre les opéras de chair et d’esprit du prêtre de San Giovanni et du serpentin d’eau, comme du festin de pierre dans la  lumière de la cité.

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Bossuet, Chateaubriand à sa suite, a dit de manière infiniment subtile et comme marquée dans le marbre (Sermon sur la Mort), tout ce que tout un chacun peut comprendre de nos destinées post mortem. Que rien, pas même le dépôt de nos cendres ne persistera dans l’état avant la complète disparition matérielle de ce que furent les plus infimes composantes de ce que nous fûmes. Moins que sable, moins que  le vent dont on sent encore qu’il est vivant. Je pensais à tous ces morts qui s’en sont allés ces dernières années. A cette mort qui frôle un peu tous les jours.

Nous n’emporterons rien entend-t-on dire d’évidence. Les pharaons, les harpagons savent qu’ils n’auront rien. Pas même ce qui, dans d’autres mondes ne gênerait personne, ce trois fois rien d’immatériel, d’immortel que serait le souvenir du passage ici. Pas même.

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22 heures trente hier soir.

 

Les maffias Tchétchènes et maghrébines ont trouvé un accord à la mosquée de Dijon, sous les hospices, les gâteaux et les douceurs de sourires de grande sagesse de l’imam de la ville… Dans l’indifférence de nous. Comme si, derrière un voile, un théâtre se jouaient d’autres règles dans lesquelles nous n’aurions pas eu le texte et que les répliques ne nous soient jamais adressées. Un jeu ne nous regardant pas en quelque sorte. Le mépris déjà.

On a toujours du mépris pour la faiblesse.

Les lois de la République dit-on, loin des kalashnikov …

L’abstraction des lois, la réalité du couteau, du fusil.

Au cœur même d’un territoire français où à Dijon un voleur de canard, il y a quarante ans, aurait fait la une des journaux.

sous le nez de forces de l’ordre de la République absente, dans une partition déjà entamée du territoire national.

Comme dit ci-dessus :

Ne pas toucher aux banlieues

Ranger son courage

Acheter la paix civile

Et maintenant,

Eventuellement : abandonner des pans de territoire.

Le Liban ou l’Albanie de demain.

L’ordre règne donc, comme naguère à Varsovie.

On comprend l’Etat. Faire intervenir des forces d’ordre serait déclencher des réactions très vives en face. Définitives. Une déclaration de guerre civile que nous ne serions pas sûr de gagner. Ce qui explique la passivité en toute occasion. Parce que tout dans l’idéologie française, depuis X années, aux travers de lâchetés successives et d’aveuglement, a mené à l’ankylose et à la paralysie des mécanismes de défense. Et à l’Etat qui a peur. C’est dire l’état de délabrement.

En face, on le sait…

Il n’y a pas que dans les commissariats de police que les vieux ordinateurs ronflent de lassitude.

Mélanchon, député à l’assemblée de notre pays se déclarant lui-même, après des errances socialistes, devenus insoumis de façade, être maghrébin européen. On ne peut donner dans une tonalité plus bien intentionnée. En 68, les révolutionnaires en peau de zibeline ne disaient-ils pas tous être des juifs allemands ?

Le même jour, on a tenté par des moyens légaux d’empêcher une députée européenne native de Bretagne, qui réunit il y a trois ans près de douze millions d’électeurs sur son nom, de participer aux commémorations du 18 Juin sur l’île de Sein.

« Parce qu’elle contourne un processus de diabolisation » explique avec naturel un journaliste.

Parce qu’en France, on diabolise.

A défaut de maintenir la souveraineté nationale, la France s’assassine entre chapelles intestines. C’est plus confortable.

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18 Juin

 

Et si les plus beaux textes de littérature française du XVII° siècle étaient ces biens oubliés Caractères de La Bruyère composés à l’abri du prologue d’une traduction anonyme de Théophraste ? Est-ce qu’on saurait même encore les lire à la fin du lycée ?

Bernard a raison. J’ai beaucoup aimé dans le Journal de Jules Renard la visite que l’auteur fit à Sarah Bernhardt, vautrée dans une peau d’ours blanc, où elle ne recevait d’ailleurs que couché :  

« Une bouteille de champagne se renverse … le bouchon part , et Sarah, couchée sur sa peau d’ours, reçoit la limonade en plein visage. Un moment j’ai cru que ça faisait partie du programme…

Je ne cherchais pas ce soir, mon chapeau, qui était sur ma tête, mais j’emportais tranquillement à la main celui d’un autre.

Philippe Jaccottet a même eu le loisir de composer ses propres œuvres. De délicates poésies.

Le socle de ses investigations littéraires restant l’extraordinaire travail de traduction. Une vraie imprimerie à lui seul. Non seulement les grands romans germaniques, mais Homère.

S’il nous entretient encore de Saint John Perse ou de Char, comme d’une douce récréation, on sent tout de même qu’il évite Musil, Mann et les autres. Il y a mis le nez dedans assez longtemps. On le comprend.

A Paris, la pédale prend le pouvoir, vélo, skate, trottinette…

Au cœur des problèmes électoraux. Au plus vertueux.

Il y a quarante ans, le tout venant des programmes politiques prévoyait la Ferrari pour tous.

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20 Juin

 

à Bernard :

 

Aujourd’hui on se bat pour faire des musées, pour recycler les anciennes architectures. Une vraie maladie. Même les églises. Dommage. C’était quand même bien pour les cloches.

Ça fait très longtemps que la cathédrale de Séville (pourtant pas sécularisée) est un des plus grands "centre culturel" d’Europe.

 

Je n’ai passé "que" soixante et huit ans. Je revois tous ceux qui ont passé cet âge parmi les générations qui nous ont précédé. C’était des vieillards. Dans l’allure, le vestimentaire, la vérité cellulaire, jusqu’à un oncle qui a décidé à la fin de la cinquantaine (vers 1960) d’arrêter de conduire, se sentant trop vieux et amoindri (et puis disait-il "on ne peut plus circuler"). C’est sa femme qui a pris le volant (ça lui donnait l’allure d’un lord, il faut dire qu’il était banquier, il portait un feutre). Mon grand-père paternel, mort à soixante deux ans paraissait quatre vingt. Il vivait dans les champs, il aimait la bonbonne. Mon père même, qui nous a pris de vitesse avec sa maladie, avait déjà un physique démodé.

Mais peut-être qu’Hélène, et bientôt les deux petits me voient-ils déjà comme ça.

L’illusion est peut-être entretenue par mes contemporains.

J’ai commencé « Guillaume le Maréchal » de Duby. Grande affaire.

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21 Juin

 

à Bernard :

 

C’est l’été ! Ah! les petites tentations ne manquent jamais. Parfois c’est en voyage. Dans les années quatre vingt dix, lors de mes séjours en Colombie, j’ai fait de vraies folies avec les statuettes précolombiennes. J’avais parfois rendez-vous avec des pilleurs de tombes (souvent de vénérables pères de familles qui recevaient discrètement dans un coin de la maison, exposaient des pièces à rendre fou : je résiste rarement, pas plus qu’une femme dans un magasin de chaussures (caricature constatée malheureusement). J’ai enfreint les lois concernant la préservation du patrimoine quelques années avant le durcissement de celles-ci. Les interdictions étaient plus théoriques qu’effectives, les douaniers habilités à reconnaître le vrai du faux ne courant pas les rues. Et puis le retour par l’avion n’est pas simple. C’est volumineux. Essayer de les cacher, les déclarer comme des faux ? Heureusement à cette époque ni les douaniers colombiens ni les français n’étaient très regardant. Aujourd’hui ça leur rapporterait des taxes fraîches. Depuis qu’on a créer Branly, je crois que je ne pourrais plus même payer la hauteur de ces amendes. Peut-être as-tu aperçu ces terres cuites à la maison. Dommage qu’au bout de quelques temps on ne remarque plus ni les tableaux, ni les objets de nos collections…

L’église de Honfleur visible entre toutes, est une chapelle charmante. Et puis j’ai un bon souvenir de ce petit port, tranquille dans les années quatre vingt. Tu as la chance, comme d’autres avec Saint Paul, ou Eze, de pouvoir y aller quand tu veux.

Les ciels de Boudin, c’est bien aussi. Tu entres dans le musée, puis tu ressors et tu compares les nuages qu’il fait ce jour-là. La photographie s’est aussi emparée des plages et des bords de mer normands début XX°. Il y a un superbe livre qui s’appelle "Debussy à la plage" avec des photos rares de sa vie privée. Mais toujours en costume de ville, cravate et col fermés. Ou ne quittant pas des yeux sa fille Chouchou. Une véritable anthologie du phénomène balnéaire naissant, où les gens avaient le chic de ne jamais quitter le vestimentaire des salons. Boudin a bien montré ces féeries, Monet…

 

Le parc de Vaugrenier est maintenant bien ouvert. J’avais commencé le confinement avec une gentille interdiction autour du 18, 19 Mars, alors que je n’avais croisé que quelques personnes toujours loin de moi. C’était vraiment le seul lieu où les risques étaient nuls. Même en temps normal, les distances sont très grandes. C’est si vaste… J’y retournerais aujourd’hui seulement, à cause des pluies qui ont laissé des ornières.

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J’ai finalement compris la douloureuse monotonie des dimanches des temps confinés. Bien que tous les jours aient ressemblé à des jours chômés. Les tristes journées de silence dans les rues.

De nos jours, même les cloches restent muettes. Ces affreux après-midi me font toujours l’effet que je vais rencontrer un chien misérable reniflant et longeant une rue aux détritus, aux papiers gras qui volent au gré des vents et de la poussière. Sans rencontrer âme qui vive, sinon quelques personnes se pressant. Pour aller où ?

De la tristesse engluée. Rien n’y fait, que ce soit du temps des volées de cloches du matin, ou des grand-messes données du côté des grandes surfaces.

Mais peut-être faut-t-il avoir vécu ces nécessités du repos du dimanche.

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John Cage demandait à Aragon comment écrire l’Histoire. Celui-ci répondait : « Il faut l’inventer ».

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Réponse à Patrick Scrocco sur le testament politique de Poniatowki:

 

« … Vision très lucide, comme peuvent l’être celles de responsables au fait du monde à venir.

Mais n’a-t-il été ministre de Giscard d’Estaing, qui jeta la première pelletée du fossoyeur sur la France des années 80 ?

Que n’a-t-il fait entendre cette voix si lucide, et passer aux actes, plutôt que complice d’une politique dont il savait les conséquences ?

Ou s’allier à d’autres forces, qui déjà avaient la même lucidité sur les évènements ? Et qui restent diabolisées jusqu’à aujourd’hui.

Car, c’est aussi un fait, en France on diabolise. Les bûchers ne sont jamais loin, bien que les croyances en le diable ou au bon Dieu eussent fait long feu…

Finalement, Poniatowski laissera d’admirables et de très complètes belles mémoires d’une France qu’il aura contribué à enliser quand il était encore temps de changer de cap.

Ce qui laisse d’autant plus de regrets.

La lucidité est une chose, mais « le vrai courage d’un politique » se juge à ses actes.

N’est ce pas d’ailleurs ce qui manque à tous ceux qui lui ont succédé ? »

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J’ai rendu visite à Henri, Boulevard de Magnan. Le « Jean Bart » n’a pas changé. Mais là où depuis la fenêtre qui donnait une perspective magnifique jusqu’au Mont Boron, vient d’être construit un immeuble qu’on pourrait toucher en allongeant le bras. L’immobilier n’a pitié de rien. Henri est devenu le portrait même de Brahms. On ne voit plus ses lèvres et l’épaisseur de la barbe sur des cheveux de plusieurs années reflètent la misère d’un mental en morceaux. Et comme Henri n’a jamais eu de perspectives…

L’ancien bistro de notre jeunesse, au bas de la descente est devenu une boulangerie Multari.

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23 Juin

 

Dans le Concerto pour violon de Perez-Ramirez, « Atacama », c’est vraiment l’étendue large et nue du désert. Un étirement sans fin, ponctué par des cailloux de percussion, tels des virgules, des repères ou des traces, au long de ce superbe voyage d’à peine plus d’un quart d’heure. Manquent les étoiles, les constellations. Le sidéral qu’on pourrait presque toucher.

Un regret, d’ailleurs, de n’être pas aller il y a dix ans dans cette partie plus austère du Chili.

…………………………………………………………………………………….Encore des lectures sur l’Inde. Mon propre récit me poursuit. Après « Retour vers l’Inde » de Patrick Borman, plutôt vision de routard, j’ouvre le petit opuscule de Moravia :

 

« … Disons que l’Inde c’est le pays de la religion.

Et c’est ce qui en ferait le contraire de l’Europe ? Mais l’Europe aussi est religieuse.

Non, l’Europe n’est pas religieuse.

Et que fais-tu de la Méditerranée, des pays nordiques, du catholicisme et de la Réforme ?

Peu importe l’Europe n’est pas religieuse.

En tant qu’indien je dirais que l’Europe est ce continent où l’homme est convaincu qu’il existe réellement, où le passé s’appelle l’Histoire ; où l’on préfère l’action à la contemplation ; où il est admis communément que la vie vaut la peine d’être vécue.

– Le Moyen Age ? j’allais t’en parler. Il n’est pas vrai que notre indien ignore le Moyen Age : au contraire, il l’apprécie parce que c’est justement la période historique qui lui rappelle l’Inde. Il sait aussi que pour la plupart, les européens considèrent le Moyen Age comme un temps des malheurs, d’ignorance, de brutalités, d’obscurantisme et de misères. La persistance tenace de ce préjugé dans l’opinion populaire prouve une fois de plus à notre indien, que l’Europe, au fond, n’est pas religieuse. Les européens considèrent enfin que la Renaissance est la fin de cette âge, et du point de vue de l’Inde, c’est cette période de nouvel élan qui devrait s’appeler la décadence. 

– L’essence de l’Europe ne s’explique nullement par la religion, mais par les efforts entrepris pour concilier les exigences propres à la religion avec ce qui lui est étranger ou ennemi…

Il suffit de voir ce que les européens ont fait du christianisme en l’espace de quelques siècles…

Plus loin :

« … le sentiment d’impureté des indiens, n’a rien de commun avec celui des occidentaux : pour les premiers, il est intimement mêlé à la religion et revêt une signification symbolique ; pour les seconds, il est lié à des considérations d’ordre hygiénique, et scientifique, et il procède de la crainte objective, quoique parfois infondé, de la contagion et des maladies. »

Religion, théorèmes… En Inde, il n’est pas sûr que ce que nous appréhendons, que nous nommons le monde, dans lequel nous sommes une infime partie, soit une réalité. Ce monde est d’ailleurs méprisable. Il ne s’agit pas de le réformer, de le remembrer, de lui ajouter les rustines qui le feraient paraître plus habitable. La science, en cela, soigne le mal du monde, en laminant les apparences et les aspérités les plus grossières. Mais le tout de la réalité n’est-t-il pas même une illusoire apparence ? Stéphane se plaisait à répéter, « le nirvana n’est pas opposé au samsara ». Le monde des Indes est un monde qu’il n’urge pas de modifier ou de s’y fondre dans un aménagement universel, mais de quitter et d’accéder à une sphère supérieure de conscience. Une délivrance au bout du chemin. En cela, le mode de pensée de cet orient n’est pas très éloigné des fins dernières espérées du christianisme. La science est l’orgueil des occidentaux, la foi en une lointaine perfection que nous ne devrons, à la fin de la chaîne, à la fin de l’Histoire, à la fin des temps, qu’au chemin tâtonnant d’aveugle qui tient sa rampe.

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Bernard me parlait de notre avancée en âge. Que lui dire qu’il ne sache déjà :

 

 … Les jeunes, les bien plus jeunes nous considèrent comme des vieux. Ce qui n’est que jugement du plus normal. Les différences d’âge étant de l’ordre du grand écart parfois. Certaines femmes pourraient être nos filles, d’autres nos petites filles. Ce sont des normes de générations qui s’évaluent à vue de nez. Ce n’est pas triste de le constater. Ce qui l’est, c’est le regard inéluctable de celui ou de celle qui ne veulent pas se voir dans cette configuration de déperdition. Il est loin à nos âges, le temps de l’exemplarité…

Pour les mieux lotis, les moins égratignés, ils auront la générosité de se voir trouver des qualités et le charme requis par l’expérience de cet âge. C’est la seule consolation.

Dans dix ans le fossé les ferait nous voir comme une erreur.

Ce que la jeunesse dans sa grande insouciance, et c’est ce qui la fait jeune, n’imagine même pas.

Comme une spirale qui se déroule et inverse l’ordre des valeurs, en un parfait fondu enchaîné, le jeune, qui aura admiré et pris comme modèle son père ou quelqu’un d’une génération qui l’a précédé, se refuse bien évidemment à entrer dans la peau du vieil homme de maintenant, lequel, regarde aujourd’hui d’en bas la force ascendante de celui qui grandit.

 … « Mais restons ici, où est leur tombeau.
Et avec le fer de sa houe il cassa la glace de la source où jadis riaient les naïades. Il prenait de grands morceaux froids, et, les soulevant vers le ciel pâle, il regardait au travers »

(Le tombeau des naïades – Chansons de Bilitis— Pierre Louys)

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25 Juin

 

LUIGI NONO COMPOSITEUR VENITIEN

 

Les textes de Luigi Nono, compilés en un énorme volume parcourant l’ensemble des conférences, d’articles et de notices explicatives d’œuvres jalonnant sa vie créatrice, laissent un sentiment mitigé de fulgurance et de malaise devant une stylistique qui paraît devoir beaucoup à la rhétorique des années de plomb de l’idéologie qui l’animait. Autant les textes de Boulez, que ce fut ceux donnés au Collège de France ou dans ses multiples travaux pédagogiques, furent lumineux, autant ceux de Nono sont empêtrés dans un flou et une inadéquation de rigueur dont on soupçonne qu’il veuille laisser le lecteur tenter de dévoiler le sens impulsé par le compositeur.

Je note au hasard des huit cent pages : LiederZyclus à Massimo Cacciari :  le pire :

« variantes informations dans nos deux propositions d’écoute d’un autre sang-âme

 

amitié profonde—admiration reconnaissance—affetto : omaggio à Kurtag—dédicace du LiederZyclusà Massimo Cacciari

d’autres étude –expérimentales—combinaison dans l’étude toujours surprenante dans l’étude—voix d’une intelligence fascinante…. »

Plus loin le meilleur, dans la logorrhée des années 60/70 :

« … l’utilisation de l’écoute spatiale et musicale est le résultat de l’utilisation unidirectionnelle, unidimensionnelle de la géométrie, aggravée dans le cas particulier, par les possibilités de réverbération… pour citer Foucault, nous pourrions dire que à un moment donné surgissent des « hétérotopies » appliquées à l’écoute musicale. Parallèlement aux cimetières, aux prisons et aux asiles, s’édifient des théâtres et des salles de concert…la concentration et l’homogénéisation de l’espace, la disposition de la multispatialité possible du fait musical, sont étroitement liées à la réduction flagrante de la polyvocité, multivocité possible des « sens » d’écoute… » S’ensuivent des considérations sur le Concile de Trente, liées aux phénomènes de perception etc. De toute cette matière ressortent inévitablement par analogie, les conflits sociaux et les orientations dirigistes appliquées à l’écoute musicale.

Résumons : l’écoute univoque de la « voix du maître » oblitère les multiples possibilités d’imaginer d’autres voix perceptibles.

Pour aborder l’œuvre, du moins une œuvre au hasard du catalogue de Nono, il n’est que de l’écouter sans passer préalablement par le discours du compositeur sur celle-ci. Il se dégage dans « Guai a i gelidi mostri » ou « No hay camino hay che caminar », une beauté indicible qui ne se compare à aucune autre. Faites de lambeaux de sonorités comme issues d’un songe éveillé, versus cauchemar ou simplement paradis perdu, de torsions et de bribes d’un monde écroulé et dont le sens a perdu l’axe et les repères communs à l’écoute habituelle d’œuvres, disons du temps de Poulenc ou même au plus près de nous, de celles des initiateurs de la génération de Nono, Schönberg ou Webern. Le monde sonore qui s’offre à nous est vierge de ce sens qui indique l’histoire à suivre. La même incompréhension a pu être constaté avec les chefs d’œuvre incontestables de Boulez, ou ceux de Ivo Malec, mais également de ceux de toute cette génération qui eut vingt ans vers 1945.

Les textes, volontairement révolutionnaires, parfois complaisamment guerilléristes,  assortis de cette violence extrême que Nono pointe au bout de l’épée, ne sont que des « façades », des témoins qu’il soumet à l’auditeur, comme un préambule, une signature de l’état d’esprit dans lequel a été conçue l’œuvre , mais nullement perceptible à la compréhension de ces textes chantés, fondus et plus souvent rendus à l’état de  métamorphoses phonémiques dans le magma sonore de l’œuvre, que pour leur impact verbal direct.

Ceux-ci étant plus souvent murmurés, comme étouffés de silence et prêt à surgir, jamais au-delà du cri solitaire.

De même, Pierre Boulez avait utilisé dans le « Soleil des eaux », « Le Visage Nuptial », des textes de René Char, non pas pour les éclairer et les surligner de sons musicaux, en rendre la clarté intelligible, comme il est d’usage dans l’histoire du lied ou de la mélodie, mais pour en tirer l’ « âme » du texte, son jumeau musical.

La transposition sonore.

Lorsque l’on demanda à Jean Barraqué quelle était la raison du divorce entre le grand public et la création d’œuvres contemporaines, la réponse fut d’une simplicité qu’il fut difficile de saisir tant la clarté en paraissait aveuglante : « l’exigence du compositeur d’aujourd’hui est telle, que le sens à donner à la vie, à la mort et aux plus grands problèmes qui se posent à la conscience des créateurs d’œuvres d’art, ne tend pas à proposer une compréhension et un plaisir hédoniste immédiats pour le grand public ».

Nono est né à Venise. Dans la Venise de Vivaldi, celle des festons gothiques aux fenêtres et des embruns proches de la lagune. Il épousa la fille de Schönberg, Nuria, faisant de lui une presque caution des avancées et des recherches technologiques dans les pourtours estivaux de Darmstadt. Son génie et son élégance lui permirent, de par une naissance quasi aristocratique de vivre non pas dans les favellas sud américaines mais à l’ombre cossue de l’île de la Giudecca qui fut sa tour d’ivoire, parmi les cyprès et la sérénité antique. Il est heureux que les textes qu’il mit en musique n’aient jamais émergés autrement que par le souffle intériorisé de l’angoisse et le voile pudique au contenu masqué d’une révolte qu’il était en droit de ressentir, sans jamais que celle-ci ne prisse le visage malvenu de la revendication ostentatoire.

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27 Juin

 

à Bernard :

 

… Comme tous les autres mois, Juin a filé. Pas même le temps d’en profiter. Du moins l’impression qu’on a plus le temps de prendre son temps. Qu’on est poussé vers l’arrière du wagon. Les coquelicots ont disparu depuis longtemps. A eux seuls c’est pourtant tout le printemps. Monet, le vent qui agite les voilettes…

Et l’été est là. Cette année j’ai la méchante impression qu’il ne s’agit que d’une récréation avant une rentrée très fortement secouée. Dans tous les domaines.

Guillaume le Maréchal se lit en quelques petites heures. il m’en faut plus à cause du dos. Je ne supporte plus les stations immobiles.

Guillaume, le chevalier, couchait avec la reine d’Angleterre, femme de Henri II, sœur de Philippe Auguste, fils de Louis VII, tu te rends compte… Guillaume était aussi jalousé par les jeunes courtisans parce que trop aimé du roi. Les amours masculines y allaient bon train aussi.  De vraies stratégies de femmes vipérines. La courtoisie de l’époque faisait la part des choses. Ça n’empêchait pas de s’étriper dans de fabuleuses joutes fortement viriles.

Claude de chez Sauveur m’a passé un numéro spécial de Science et Vie très complet sur l’incendie de Notre Dame. Depuis les premières fumées jusqu’aux plus délirants projets pour l’avenir.

Les doutes quant à certaines réalisations envisagées sont bien à craindre. Le projet suédois (on n’attendait pas moins d’eux) imagine une piscine convertible en patinoire couverte sur le toit.

Pas moins. Avec sèche linges ?

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10 heures

 

ENCLUME

L’émission du samedi matin sur la chaîne musicale offre une tribune à des anonymes qui parlent des musiques qu’ils aiment, de souvenirs enfouis qui se partagent avec les auditeurs.

Maintenant ce sont les « Chansons Madécasses » de Ravel. C’est donc un malgache qui présente le vœu d’entendre ces mélodies. Il parle abondamment, ne trouvent pas ses mots. Hésitant, mal à l’aise, ou trop heureux d’être là peut-être. Il sait qu’il s’agit de vieux textes d’un certain Evariste Parny (1753-1814). Quelqu’un du cru. On en arrive à parler des évènements récents. Le monde noir qui parle fort, qui demande des comptes. Pourquoi ces mélodies ? Pourquoi cet anonyme a-t-il choisi ces Ravel-ci ? Dans la seconde qui est la cinquième poésie du recueil, il est dit dans le premier vers : « Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage… », le texte concluant au dernier vers « méfiez-vous des blancs, habitants du rivage ». C’est tout simple.

Comme le tam-tam est bon, il est annoncé à la même heure que l’entreprise l’Oréal supprime du vocabulaire de sa stratégie de communication, les mots « blanc », « blanchissant » et « clair ».

Et le mauvais esprit du « white spirit » a-t-il assez duré ?

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28 Juin

 

« L’Histoire n’est autre chose qu’un des aspects de l’Enfer » Julien Green (« Partir avant les jours »)

 

Dans le Journal de Julien Green, je me sens à l’aise. Je peux prendre le texte à n’importe quel endroit et cela déclenche un vrai bonheur, plongeant au hasard des dates, ou au contraire, dans la saisie volontaire d’une série d’années, de périodes correspondant aux années que j’ai moi-même traversées. C’est pour cette raison que les volumes V et VI de la Pléiade sont fréquemment consultés.

J’aime aussi cette œuvre parce que le découpage est délimité par des titres poétiques quasi mallarméens (Le Bel Aujourd’hui, 1956/1958, Vers l’Invisible 58/66, Ce qui reste de jour 66/72, La Bouteille à la Mer (72/76, La Terre est si belle 76/78, et enfin La Lumière du Monde 78/81. Ces deux volumes correspondant en gros, aux années de ma prime jeunesse dont je n’ai eu écho qu’indirectement, aux années qui me virent quitter la peau de l’adolescence et les débuts de mes activités professionnelles.

J’ai cherché d’instinct les pages qui pouvaient parler de Debussy, je fus surpris de voir que les pages 84, 120 et 405 le concernaient (22 décembre 57 « Ecouté les Etudes de Debussy, musique où passe le vent, je veux dire que si le vent pouvait composer de la musique ce serait cela. Je l’ai écoutée avec une joie profonde »)

Puis, le 6 janvier 70 : « Un premier amour, s’il est frustré, dévaste le cœur à jamais. Un demi siècle a passé sur mon premier amour sans que rien ait jamais pu faire que la blessure se referme, et par la bouche de cette blessure, por la boca de su  herida, j’ai dit mon chant de désespoir dans toute mon œuvre. »

Il parle d’un événement s’étant produit donc aux alentours de mille neuf cent vingt. Je m’applique cette sentence à moi-même et au travers de ces premiers poèmes taillés sur l’écorce des arbres, je ressens aussi à cinquante années d’intervalle, que je pourrais détourner pour mon compte, ce qu’il dit de lui-même.

De cette lecture parallèle, je vois qu’en date de Mai 68, ou je commence mon tour des curiosités, l’événement n’est effleuré (pour des raisons évidemment différentes des miennes) qu’en quelques remarques, tout le long du mois, comme une démangeaison parasitaire dans le continu de ce printemps là et de ses préoccupations parallèles. Bien sûr, nous avions encore peu de recul.

Le Journal de Léautaud, une des plus attractives mine d’intérêts et d’ouverture sur le monde des arts, des gloires naissantes et de la politique du temps, son infinie grâce à assassiner dans les coins des figures illustres. Celui de Kafka ou de Neruda, d’autres encore, ne me procurent pas cet effet de miroir, celui de voir au travers d’évènements d’un temps identique au mien, la vision que peut faire défiler celui d’un autre, ici celui de Green pour les années dont je viens d’entreprendre la lecture.

On pourra me reprocher le pourquoi de ce Journal-ci, celui d’un auteur un peu démodé aujourd’hui, un peu inverti, écrivant un lumineux « François d’Assise » à la fin de son œuvre. C’est peut-être pour ces raisons (et puis pourquoi d’ailleurs se justifier) que je m’y sens bien, comme parcourant dans leur désuétude des évènements mis en lumière dans ce jauni d’un passé qui me parle infiniment.

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à Bernard :

 

« Elephant man » a beaucoup vieilli pour moi. Pour l’avoir revu aussi il y a peu. Mis à part le cri du pauvre homme, aussi glaçant que celui de Peter Lorre dans l’Ange Bleu, (et tout l’exotisme de la monstruosité de cirque), son contenu me paraît, à la lumière du monde de maintenant, relever un message qui n’est pas celui espéré finalement, à savoir l’ouverture sur la différence, sur l’autre, sur ce qui dans un sens peut se considérer comme un échec. Du moins le thème récurrent de l’Autre en a-t-il pris un coup ces derniers temps. Avec toujours, en fond social, ce monde bourgeois qui s’aveugle et se replie devant l’inconnu en le jugeant à l’aune de sa petitesse. Thème maintenant éculé.

N’oublions pas que ce film arrive au moment où naît vers 82, SOS Racisme. L’essoufflement est palpable.

Mais je suis comme tu sais, sinon mauvais public, du moins il m’en faut plus pour me convaincre. C’est pour les mêmes raisons, concernant mes écrits, que j’ai de tant de doutes et d’incertitudes sur la réception que pourraient en avoir les lecteurs.

Paris nécessite quelques aménagements bien compréhensibles pour drainer les foules dans ses musées ou ses expositions. Le Musée d ‘Orsay n’étant pas le moins fréquenté. Et les autres non plus…

Et puis nous sommes fin Juin, autant dire que c’est bientôt la chevauchée fantastique. (Bien que j’ai ouï dire que les fréquentations seront bien à la baisse dans le tourisme venu de l’étranger).

Nous avions eu la chance d’avoir Soulages. mais comme tu sais, avec ces évènements, la province n’a pu honorer l’expo jusqu’à son terme. Heureusement j’ai senti qu’il valait mieux y aller deux fois plutôt qu’une. Et une interview que je n’aurais jamais vue sur les infos régionales.

 

Tout est depuis cette dernière semaine de Juin en mode "fin d’année scolaire" : les grilles de programmes radio et le reste ont déjà les pieds dans l’eau. Rdv en septembre. Les choses sérieuses risquent d’être lourdes.

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(suite)

Mourir étouffé, tu te rends compte ! C’est pas joyeux non plus. Il faudrait être raisonnable, ne pas mourir.

Il existe en Suisse un euthanasie (ça coûte très cher) qui te permet d’organiser ta fin, en buvant cette sorte de ciguë, avec l’aide d’un maître de cérémonie qui dirige le moment propice.

Auparavant tu peux choisir un coin de montagne, un plateau dégagé, où les amis, la famille, les proches sont là. Un peu comme une cène profane, à partager les dernières heures. La mort se fait progressivement, doucement, et les angoisses des derniers instants très atténués par les composants même du produit qui anesthésient ou mettent en route des endorphines de détachement. Comme une ivresse endormissante, sans réveil.

Le plus dur doit être d’accepter le moment que le maître de cérémonie propose… Il y a toujours la décision cruciale de l’acceptation.  De l’arrachement.  Le moment le plus terrible d’une vie.

Peut-être que pour y arriver et ne pas hésiter trop faut-il boire plus que de raison. Voilà comme j’aimerais finir, si j’en avais le choix. C’est une mort programmée tout à fait humaine quand on a une maladie vraiment incurable.

Le moment où, une fois dans sa vie , on se trouve dans la peau de Socrate.

Cinquante mille euros la séance, le prix d’une voiture de séducteur italien.

Bon, je vois que ce n’est pas gai.

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Je découvre Braga Santos comme on découvre un jour le Portugal. La même discrétion sommeillante que ne trouble le gravitationnel qui occupe les énergies et les curiosités de ceux qui font le monde, ses modes et par lesquelles tout a valeur de modèle. Braga Santos est né la même année que Luigi Nono, et paraît lui rendre un siècle au regard de l’écriture musicale. Son prélude symphonique Lisboa aurait pu être composé du temps de l’Après-midi d’un Faune, ou pour être moins désespérant, contemporain des œuvres de l’Ecole de Paris, de Tansman ou de Martinu. Comme une anachronie volontaire, un autisme au regard du temps qui dicte les sensibilités. Il a également des moments de noirceur bartokienne dans le concerto pour cordes, des lyrismes qui ne sont qu’à lui. Si l’on surmonte cette confusion dans l’ordre des chaînons obligés de l’Histoire, ses symphonies, ses ouvertures symphoniques, sa Lisboa, gardent la mélancolie et le désuet patiné des vieilles rues du Lisbonne des vents frais et des grands larges du fado. Et puis, pourquoi ne pas avouer que j’aime éperdument cette musique au parfum d’avant-hier.

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2 Juillet

 

LAPIDAIRE

 

Il a neigé toute la nuit dans ma commune, et je me réveille en découvrant un manteau blanc qui recouvre toute la ville. Je me dis que quand j’étais enfant, je faisais des bonhommes de neige, et qu’il y a longtemps que je n’ai plus joué à cela.

08:00 : je commence à faire mon bonhomme de neige.

08:10 : il fait 50 cm de haut, je suis très fier de moi. Carotte et manche à balai, j’ai retrouvé tout de suite mes réflexes d’enfance.
08:15 : une féministe passe et me demande pourquoi je n’ai pas fait une bonne femme de neige.
08:25 : alors je fais aussi une bonne femme de neige, juste à côté, et je le finis en 10 minutes.
08:27 : la nounou des voisins râle parce qu’elle trouve la poitrine de la bonne femme de neige trop voluptueuse.
08:30 : le couple d’homo du quartier grommelle que ça aurait pu être deux bonshommes de neige.
08:33 : altercation avec un couple de lesbiennes, qui s’engueule avec le couple homo, et réclame au contraire deux bonnes femmes de neige.
08:35 : les végétariens du n°12 rouspètent à cause de la carotte qui sert de nez au bonhomme. Les légumes sont de la nourriture et ne doivent pas servir à ça.
08:40 : on me traite de raciste car le couple est blanc.
08:41 : les musulmans de l’autre côté de la rue veulent que je mette un foulard à ma bonne femme de neige.
08:45 : il y a à présent 50 personnes qui me font face, qui m’engueulent, souvent pour des raisons contradictoires. La tension est à son comble.
08:50 : quelqu’un appelle la police qui vient voir ce qui se passe, toutes sirènes hurlantes.
08:52 : les policiers me disent qu’il faut que j’enlève le manche à balai que tient le bonhomme de neige car il pourrait être utilisé comme une arme mortelle. Les choses empirent quand je marmonne : « oui, surtout si vous l’avez … ».
08:55 : l’équipe de TV locale s’amène. Ils me demandent si je connais la différence entre un bonhomme de neige et une bonne femme de neige. Je réponds : « oui, les boules ». La jeune journaliste me traite de sexiste et de porc !
08:59 : la situation s’envenime. Des mamans bâchées, accompagnées de salafistes en djellaba de la cité voisine, veulent voiler de force ma bonne femme de neige. Je m’y oppose. Je dois faire face à une foule hostile, qui soutient la démarche des voilées, et me traite de raciste.
09:01 : la plus déterminée des turbannées, gabarit lanceuse de poids, fonce sur ma bonne femme de neige, avec l’intention évidente d’y apposer le voile qu’elle tient en main. Je la repousse fermement, elle part en arrière, sa tête heurte le sol. KO !
09:02 : c’est un début d’émeute. Je ne dois mon salut qu’à l’intervention rapide de la Bac. Les flics m’embarquent vite fait dans le panier à salade, pour me protéger, disent-ils. Mon téléphone portable est saisi, et je suis embarqué au commissariat. Je vois à travers la fenêtre de la voiture de police la foule qui lapide mon bonhomme et ma bonne femme de neige. En dix secondes, il ne reste plus rien.
09:10 : le commissaire de police commence l’interrogatoire. Il me demande si j’ai des complices.
09:15 : je fais la « une » de l’ensemble de l’actualité. Les flashs spéciaux se multiplient sur toutes les ondes. Je suis présenté comme l’homme raciste qui a agressé sauvagement une paisible française, après avoir monté une provocation grossière contre la communauté musulmane.
09:18 : on apprend que la paisible musulmane agressée a repris connaissance, mais qu’elle conservera probablement des séquelles toute sa vie, suite à l’agression subie.
09:20 : la Licra dépose plainte contre moi, et prend de vitesse le MRAP, la LDH, SOS Racisme et le CRIF, qui le feront dans la matinée.
09:30 : Caroline de Haas demande qu’on interdise d’utiliser des carottes, symboles phalliques qui incitent au viol, pour décorer les bonhommes de neige.
09:40 : Marlène Schiappa annonce qu’elle dépose un projet de loi pour exiger la parité dans l’élaboration des « oeuvres de neige », et interdire l’utilisation du mot « bonhomme de neige ».
09:55 : Marwan Muhammad appelle l’ensemble des musulmans à faire des prières de rue, à partir de 13 heures , dans toute la France, pour protester contre la grave agression islamophobe commise par un raciste contre une paisible sœur.
10:00 : le juge d’instruction me met en examen pour incitation à la haine contre un groupe de personnes, en raison de leur appartenance religieuse, violences en réunion, et décide de me maintenir en détention.
10:30 : j’entre dans la prison de Fleury-Mérogis. Dès que mon arrivée est signalée, j’entends « Allah Ouakbar » qui résonne dans les cellules.

J’espère que je rêve, que je vais me réveiller, que je suis tout de même en France. On y avait toujours fait des bonhommes de neige…

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2 Juillet (soir)

 

Quelle pages plus lyriques que celles d’André Suarès dans ses visions de Ségeste, Agrigente et Sélinonte ? Ce Voyage du Condottiere ?

Dominique Fernandez, après avoir suivi les traces de Stendhal, plagie le Piéton de Paris de L.P. Fargue avec Venise et Florence. Mais l’amour de l’Italie le rend parfaitement audible, comme aux accents d’une amoureuse sincère.

J’entends un éditorialiste plein de charme parler de Florence du temps de Savoranole (médicamenteux me suis-je dit ?)

Frédéric Lodéon fait ses adieux aux ondes. On n’entendra plus sa voix radiogénique vers les seize heures. Il fut ce grand absent d’un concert de la Fondation Maeght au printemps 76, remplacé par Alain Meunier dans la sonate pour violoncelle de Debussy.

Plus avant dans cet après-midi lourd de nuages sur le pays vençois, je craignais à l’annonce de La Mer, dirigée par Valery Gergyev que je n’ai jamais aimé, qui donna à ma grande surprise une vision contrastée et violente de ce Dialogue du vent et de la mer, le plus beau des monuments d’orchestre qu’on ait composé à ce jour.

Yves Bonnefoy est décédé en 2016 sans que je m’en sois aperçu. Comme sa poésie toute de discrétion de de délicatesse. Il fit, avant de disparaître, un constat de fureur et d’agonie d’un monde qui arrive avant 2060. Il ajoute tout de même que l’espérance demeure dans une métaphore de l’arbre nu et desséché dans un paysage aux harmonies d’un beau crépuscule.

L’Apocalypse est aussi ce voile qui se lève sur un ailleurs qui nous attend.

Jules Renard : « Je suis furieusement anticlérical mais j’ai le cœur d’un moine ».

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3 Juillet

 

JULIEN GREEN

 

En poursuivant la lecture, l’enlisement n’est pas loin. J’attendais plus.

De ce Journal de Julien Green, c’est un voyage dans un temps où je me serais voulu palimpseste à la lecture de Ce qui reste de jour, période où je commence à exister dans la vie (1966/1972). J’osais espérer voir jaillir de possibles interférences de nos visions en ce monde de la fin des années soixante, une sorte de croisement d’expériences entre celles de ce grand écrivain et les bribes de souvenirs indélébiles qui marquèrent les moments que j’en avais vécu. Monde qui comprenait la Guerre d’Algérie, Mai 68, le premier pas sur la lune, et les grands évènements qui marquèrent le monde d’alors.

Et souvent je lis pour ne pas trouver ce que je cherche ! …

Le sens d’un Journal étant de réduire la cavalcade des évènements, de n’en retenir dans le marbre ou la formule percutante, que les images fortes et les considérations qui s’y attachent. Chez Julien Green ce qui m’avait séduit dans son découpage en périodes, s’est avéré réduit à quelques fugitives visions vite détournées pour quelques considérations improbables sur la visite d’un ami, d’un Père Spirituel, d’un directeur de conscience commentant telles ou telles pensée de Saint Augustin là où je m’attendais qu’il s’attardât à un fond de pensée sur ces évènements plus conséquent.

Ainsi au 11 Mai 68 : « dans la nuit de jeudi à vendredi, j’ai été tiré de mon sommeil par la voix de la foule : les étudiants qui descendaient le boulevard Raspail, grand bruit sinistre. Depuis il y a des désordres, des barricades au Luxembourg… » et puis, deux lignes plus loin : « …dans la chapelle presque vide et si profondément tranquille que je m’y serais cru au fond d’un bois… ».

au 29 Mai : « je ne sais que dire des nouvelles. Dans les ténèbres de la politique, je suis le dernier à voir clair….

30 Mai : « de Gaulle doit parler à sept heures et demie. Il a mystérieusement disparu entre onze heures et dix-neuf heures. On ne sait où il est allé ni qui il a vu … » et deux lignes plus loin : « J’ai relu le livre du Père Daniélou sur la Trinité… sur les mystiques rhéno-flamands ».

L’élan est tout de suite brisé.

En Juin, c’est son prochain livre qui le soucie (si l’on suit la chronologie à ces dates, il s’agirait de L’Autre, roman bien vieilli dont le thème est l’opposition entre les tentations de l’amour charnel et son antithèse, l’amour spirituel, au cœur d’une même conscience, source d’espérance et de paix intérieure).

Puis Mai et Juin 68 s’évanouissent. Les évènements, autrement plus graves de cette année-là, qu’ont été l’entrée et l’agression des chars soviétiques dans Prague, sont à peine esquissés d’un crayon plus dur. On y parle des réactions des voisins roumains et hongrois, puis en janvier de l’année qui suivra, l’immolation de Jan Palach à Prague. C’est presque tout. Il y a chez Green, après qu’on eut vainement espéré un intérêt plus profond pour ces évènements du passé, un regard sans couleur comme de quelqu’un qui fermerait la fenêtre pour ne pas que le fracas de la rue ne pénètre au travers de son épaisseur d’édredon la quiétude d’un monde stable et tout fait du feutré de la vie spirituelle. De celui qui fut proche de Jacques Maritain et de Vatican II.

De la Guerre d’Algérie le Journal est quasiment muet, ne reprend que l’écho de loin en loin de ce que les parisiens ont pu en savoir.

Peut-être suis-je bien sévère. Mais je continuerai de parcourir ce Journal foisonnant sans plus chercher à revoir en miroir mes propres années de la fin de ces années soixante.

Parce que j’ai retrouvé et retenu un mot, ou plutôt un nom, une résonance au travers de ces pages : Biafra. Bien oublié aujourd’hui dans cette Afrique qui change de noms aussi vite que de régimes politiques.

Biafra, je l’avais entendu comme synonyme d’enfants maigres, affamés, dont les photos étaient reproduites jusque sur les timbres-poste de ces temps de conflits intestins au Nigeria (déjà des ethnies musulmanes s’opposant à d’autres chrétiennes).

C’était vers 1970 ou 71, en classe de Terminale, au Parc Impérial. La mode était au débat. Toute dimension légèrement conflictuelle était prétexte à débat. Le prof de Français avait décidé que nous débattrions sur « l’existence de Dieu : pour ou contre ». Cela avait le goût des spectacles qu’on donnait grandeur nature sur les écrans de l’époque, où la naïveté des gens d’après soixante-huit, raffolait des affrontements entre patron des patrons et leader de la CGT, écrivain de gauche contre écrivain de droite, et toutes ces oppositions qui offraient matière à faire vivre, pensait-on, la démocratie nouvelle.

Sur l’estrade de bois étaient disposés les pupitres à encrier, face à face, et deux interlocuteurs assis aux deux seules places disponibles.

Geneviève Serve, une des élèves les plus brillantes de la classe était rouge de confusion et de rage : « porter le débat sur les croyances religieuses sur cette estrade est indécent, cela doit rester privé. Mon père m’interdit d’y participer ». Elle restera muette tout le temps du débat, les yeux dans le vide faisant grève.

Je m’étais risqué, pour la seule fois de l’année, à participer au côté de mon ami Philippe Lièvremont. Nous défendions la thèse du contre.

Michel Barrucand, l’élève modèle, celle du pour. J’avais à la fois de l’admiration pour lui, et il représentait toutes les docilités contre lesquelles je me raidissais :

 « Comment douter de l’existence de Dieu quand on a sous les yeux les merveilles de la nature, le rythme des saisons ?! »

-« Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? »

-« De rien il ne sort que rien »

-« Du néant est sortie la matière »

– « Impossible, à l’origine il y eut une impulsion, etc. »

Comme j’avais préparé un peu mon coup, et bien que n’ayant pas encore lu Leibniz, ni encore pris la parole, je posais enfin la question de l’existence du mal.

Alors une tornade, comme la foudre divine, s’abattit sur l’assemblée.

Un qui ne parlait jamais, qui ne s’exprimait pas plus que par des sourires supérieurs et la mobilité d’un regard intimidant dans un corps plus adulte que le nôtre :

-« Parler de ces histoires de Dieu quand il y a des enfants que l’impérialisme américain fait mourir au Biafra, voilà l’indécence… » Jean-Paul Deveau était aux Jeunesses Communistes et avait serré bien fort la main de Jacques Duclos.

Il s’ensuivit un désordre généralisé, et plus rien d’audible qui intéressât le sujet.

Nous ne saurons donc jamais si Dieu s’est imposé ou le parti d’opposition.

Je n’ai pas souvenir de la suite. Qu’importe. Y avait-il une chance de conclure ?

J’ai revu Deveau bien plus tard, sur la Promenade des Anglais, plus tranquille. Il avait entre-temps épousé Evelyne Grimaud qui eut, semble-t-il, un faible que je n’ai voulu voir (elle m’appelait Manuel comme le héros de l’Espoir de Malraux). Nous avions passé une soirée à faire tourner les tables chez un de nos collègues dans un appartement d’une cité des Moulins et étions rentré chez nous à la nuit noire.

Jean-Paul Deveau disparut aussi du paysage après que j’eus donc recueilli ses démêlées avec Evelyne dont il avait divorcé et en revint apparemment plus déçu que du communisme. Plus tard encore, je fis connaissance de son jeune frère (Patrice ?) au même sourire ironique et supérieur, à la sortie d’un fabuleux Jeanne au Bûcher de Honegger, compositeur qui n’était pas encore rentré dans son purgatoire.

Un seul nom avait, dans le Journal de Green, eut plus de résonnance que les dates, les appréciations auxquelles je n’ai retrouvé la synchronie espérée.

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Dans le Lisboa et les courts poèmes symphoniques de Braga Santos, c’est un peu l’air de l’Après-midi d’un Faune, le Cygne de Tuonela qui vient parrainer.

L’air d’un premier matin.

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A Bernard :

 

 … Je viens de remarquer que Lucas Trévise vient illustrer de façon hasardeuse, une théorie de la relativité restreinte ou "paradoxe des jumeaux". Painlevé, Poincaré, Einstein s’en sont mêlés. Merci.

Le jumeau A, parti de la terre à la vitesse de la lumière pour un voyage interstellaire, revient plus jeune que son frère jumeau B, resté au temps galiléen (plus lent)

Ce qu’on avait omis de dire, c’est qu’avant le réveil à 6h 51, Trévise avait déconnecté son cerveau parti dans un voyage temporel qui le faisait en fait revenir en arrière vers la terre (et ses semblables) et qu’il se trouve prit au moment où les choses commencent à se vivre en temps décalé (retour sur terre). Continuant ainsi, lui va vers le big bang, nous à la mort.

Je ne voulais pas perdre Lucas Trévise …

ça vient de me réveiller, il est 6 heure 09, le lundi 6 juillet 2020….

Si on aligne les chiffres que je vois sur la ligne que je viens d’écrire :

6 heures 09, 6 juillet = 696. En inversant comme il est fatal, on a :

666.

Reste le mystère juillet et 2020 à résoudre

6h 09, c’est mon cadran lumineux à l’heure où j’ai mis ce matin le pied par terre pour venir noter tout ça.

le premier message est parti à 6h 18  = 6 + (8-1) = juillet (07)

8-1 et pas 1-8 (on a inversé)

Reste toujours 2020

 

ça avance

6h 51= 6+(cinq et un)= 66 …

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Shopenhauer ne se contente pas d’être pessimiste, il peut être très méchant. A l’allemande. C’est-à-dire sans nuance et sans cette espèce d’humour qui fait souvent que celui qui pourrait se sentir blesser s’incline devant les contours d’esprit qui désamorcent la violence de la critique. L’humour dans ces cas-là représente une politique de l’atténuement en arrondissant l’angle d’attaque.

Combien d’autres tournures auraient peut-être justifié la férocité anguleuse de ce qui n’est plus même de l’humour noir :

 

Les autres parties du monde ont des singes, l’Europe a des Français. Cela se compense.

Je fais ici cette confession, en prévision de ma mort, que je méprise la nation allemande à cause de son immense bêtise, et que je rougis de lui appartenir

Les italiens ne trouvant pas grâce non plus.

Et puis la méchanceté la plus tenace par la longueur et par la récurrence est adressée à Hegel :

 

On a vu s’introduire dans la philosophie allemande, au lieu de notions claires et de recherches loyalement poursuivies, « l’intuition intellectuelle, la pensée absolue ». Tromper, étourdir, mystifier, recourir à tous les tours d’adresse pour jeter de la poudre aux yeux du lecteur, est devenu la méthode universelle… Par cet ensemble de manœuvres, la philosophie, si on peut encore l’appeler de ce nom, a dû nécessairement tomber par degré de plus en plus bas… jusqu’au degré dernier d’avilissement dans la personne de Hegel… cet homme, pour anéantir la liberté de la pensée conquise par Kant, osa transformer la philosophie, cette mère future de la vérité, en un instrument de l’obscurantisme et du jésuitisme protestant…il jeta sur elle le voile du verbiage le plus creux et du galimatias le plus stupide qui ait été entendu, du moins, en dehors des maisons de fous. (Parerga)

Hegel mérite-t-il tant d’opprobre ? Sa philosophie n’est pas claire c’est sûr, son contenu mérite qu’on s’y penche.

D’autres ont cru voir dans la « Phénoménologie de l’esprit » « … un ouvrage décisif dans l’histoire de la philosophie : c’est aussi aux côtés du théâtre de Shakespeare ou de la Divine Comédie, l’une des œuvres majeures de la culture occidentale… »

 

(Jean-Pierre Lefebvre, traducteur)

 

Nous voilà bien…

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Marguerite Duras est entrée il y a longtemps dans la Pléiade. J’ouvrais les premières pages de « L’Amour », au hasard :

 

« Je marchais le long de la plage. La mer ne bougeait pas. Je me risquais le long de la jetée. L’air était soudain devenu frais. Je revins sur mes pas… Les volets de la maison étaient clos. Ils étaient peints en verts. Je n’aimais plus le vert… »

A force d’épurer, de faire court, il y a le risque, soit de l’essoufflement, soit de s’engourdir plus pesamment que prévu. La distanciation, dans la narration, ne peut se permettre le détachement complet. Au risque de l’insensibilité. Marguerite Duras pense le roman en scénariste. Pourquoi pas.

D’où l’amour immodéré que porte Depardieu à cette littérature. D’ailleurs il est parfait disant les mêmes phrases, insistant sur le répétitif de la brièveté, les cheveux au vent, s’agitant en des mouvements saccadés de la tête, avec juste ce qu’il faut d’emphatique dans le ton.

Depardieu qui peut tout, peut faire dix scénarios de Duras à l’heure matinale des œufs à la coque.

Littérature de la maigreur. Avaricieuse d’elle-même en guise de style.

Duras, suffirait-elle à un régime pour pachyderme ?

Il n’y resterait que la coque grêle des œufs.

Elle est donc entrée dans la Pléiade, collection des références littéraires universelles, devenue peut-être collection des sympathies littéraires, des sensibilités provisoires. Relit-on André Maurois, Bazin ?

« Climats » revu en adaptation cinématographique il y a quelques années ne me parut pourtant pas si daté que ça.

Les roues sont faites pour tourner.

Et puis les phrases de Duras ci-dessus sont de moi, on peut maintenant le dire. Et ce n’est même pas l’heure des œufs à la coque.

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8 Juillet

 

Le Gouvernement remanie. La surprise médiatique qui exclue toutes autres formes d’analyse se focalise sur le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, Eric Dupont-Moretti. Louangé, in petto visiblement, par les mêmes médias, et honni par le sérail. Dit-on.

… Assassinat d’un conducteur de bus, quatre « jeunes » l’ont roué de coup. Mort cérébral à l’arrivée à l’hôpital. Mort le lendemain.

… Une femme policier tuée après avoir été percutée par un conducteur après trois tentative d’arrestation du véhicule…

Les Tchétchènes déclarent à l’imam de Dijon qu’en France on peut tout. Ils ajoutent qu’il n’y a pas que Dijon en France. (« la France est à prendre »). Paralysée

 La Cathédrale de Nantes brûle. Ce n’est pas Notre-Dame. L’initiateur de l’incendie est relâché après interrogatoire…

Caillassage et jets de mortier en banlieue à l’arrivée de pompiers pour un autre incendie…L’un d’eux sévèrement touché à la jambe.

En moins de deux jours…

Les minorités restent muettes.

Pas de déclaration du Ministre de la Justice. Pas de genou à terre.

L’émotion est ailleurs.

L’émotion a déjà migré.

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Une marque de crème glacée a retiré le terme esquimau de sa marque jugeant offensant celui-ci.

Le pilote de Formule 1, Lewis Hamilton, six fois champion du monde, a exhorté les pilotes, lors du départ du Grand Prix d’Autriche, à mettre genou à terre. Quelques courageux n’ont pas obtempéré. Formule 1, milieu de blancs. Hamilton, blanc seulement par sa mère. (N’est-il pas gêné d’avoir six mécanos, qui ne sont pas de couleur, dévoués à sa personne ? d’avoir un volant Mercédès ? d’être devenu milliardaire dans ce milieu exclusivement blanc ?)

(Reproche-t-on au championnat de basket américain, au milieu de la boxe, d’être des trusts pour gens de couleurs ? Au professionnels du championnat de France et à son équipe nationale de football de n’être composé à quatre-vingt-dix pour cent que de joueurs africains ?)

On propose de ne plus sélectionner à l’aveugle les candidats à des postes d’instrumentistes mais d’établir un quota équilibré de personnes de couleurs dans les philharmonies américaines les meilleures. Les disparités étant trop criantes. (Dans les concours les musiciens jouent derrière un rideau pour ne pas influencer le jury).

Minorités.

Pensée unique. Repentance. S’y conformer. Genoux à terre.

Nous avons la liberté de ne plus écrire ton nom

Nous avons la liberté de vivre demain

Fortement et férocement côte à côte

Bientôt face à face

(La vérité c’est le mensonge. Le vrai c’est le faux -Début et fin de 1984-)

Je préfère décidément le confinement

Le XX° siècle avait commencé réellement en 1914.

Le XXI° siècle, ça y est, on y entre en 2020.

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ESPAGNE

 

(9/19 Juillet)

 

GERONE/GRENADE/CORDOUE/TOLEDE/

TARRAGONE

 

Demain nous serons en Espagne. Le passage à Séville avait suscité l’an passé un certain goût d’inachevé. L’Andalousie méritait d’être embrassée de plus près et sur le plus possible de ses replis, de ses faenas, de ses rudesses et de ses parfums de Sud. Loin des repentirs.

Il avait donc été promis de rendre une visite à l’Alhambra, sœur de l’Alcazar sur l’écrin des merveilles. L’Andalousie et Grenade sont le tourniquet, la porte qu’on ouvre de Nord au Sud et de Sud au Nord, la porte ouverte sur le Maroc de mon enfance.

El Greco, depuis cette Pentecôte qui m’avait illuminé à Amsterdam il y a quelques années, serait aussi un des fils rouges de notre séjour. Donc Tolède dans le cœur du pays, pour se hisser sur les oblongues de la mysticité et le feu qui ne manquera pas de nous porter.

Ce matin, la confortable Nissan n’a aucun mal. La chaleur n’est ressentie que lorsque nous faisons une halte. Les vitres teintées protègent du soleil qui monte. Les tronçons d’autoroute, les panneaux bleus défilent, Lyon, Montpellier. L’Aude bientôt. C’est toujours de bien loin qu’on sait que Narbonne arrive. Le vaisseau de la Cathédrale apparaît, comme l’église de la ville d’Ys, de son océan de plaine, et signale que la ville invisible de Narbonne est à ses pieds.

Furtivement, depuis un champ, un terrain vague, d’une casse, apparaît une 404 Peugeot désolée, un peu à l’écart, quasi désossée, dans sa classique couleur vert d’eau d’époque, qu’en une image lumineuse je crus voir celle qui nous menait, vers Grenade, il y a cinquante-huit ans, du temps de l’oncle André. Nous revenions d’un séjour au Pays Basque. En 1962 exactement. En Juillet probablement. Nous avions traversé et souffert avec la 404 sur les pentes sans ombres de la Sierra Nevada durant un temps qui parut interminable, avant la descente vers la ville orangeraie, l’oasis, après les affres de la montagne lunaire.

Le château de Salses émerge, puis avant même de nous en apercevoir, nous pénétrons déjà en Espagne catalane.

Les éoliennes jalonnent tristement de-ci, de-là, de leurs figures inopportunes les paysages propices aux vents, au défilé du moindre promontoire de ces pays au creux des Pyrénées, qu’on croirait qu’elles s’essoufflent plutôt qu’elles n’alimentent en énergie. Elles sont comme les statues de l’île de Pâques (ce serait la seule analogie quelque peu flatteuse pour ces mobiles contemporains) que dans mille ans on se demandera ce que c’est. Des invocations vers un ciel muet ? un désir de s’envoler, ou des moulins à pourfendre par la chevalerie errante ? J’opterais bien pour la troisième possibilité. Sans attendre mille ans.

 

GERONE

 

L’entrée dans Gérone arrive très vite, la ville est à l’heure des fantômes. Hôtel Ultonia. D’une architecture des années cinquante, presque romantique, qu’on aborde depuis une belle place dégagée. De notre septième étage et la petite terrasse qui prolonge la chambre, il n’y a pas plus charmant paysage urbain que cette vue sur la Cathédrale et l’ensemble de la cité ancienne, avec, nous faisant face, un admirable immeuble Renaissance aux cierros (sorte d’échauguettes fréquemment construites en Espagne, à usage des jaloux et des curieux), aux larges baies de vitres ondulées laissant apercevoir très nettement les intérieurs des appartements à chaque étage. Comme des fenêtres sur cour, des fauteuils somnolents, des jouets d’enfants, des meubles de style, toute une petite poésie de théâtre intime.

La couleur dominante de la ville est jaune. Comme la rivière, le Riu Onyar, qu’on franchit depuis plusieurs ponts. Rivière jaune et boueuse, morte ou endormie de charruer les fatigues des heures brûlantes. Le long des deux rives, la perspective est acérée sur des immeubles de couleurs en anarchie, des rouges, des ocres jaunes, des verts et des bleus délavés, mangeant la lumière d’une violence furieuse, qui rivaliserait avec les opulences somnolentes de Venise, avec modestie.

La vieille ville qui commence avec la rivière s’en va se percher par des ruelles pentues, perpendiculaires. On n’arrête pas de grimper, de redescendre des escaliers. Heureusement ce bijou historique n’est pas vaste. La cité ancienne est un mouchoir de poche. Les catalans et les espagnols sont à l’ombre. Le confinement est ici une discipline héréditaire comme la sieste en Corse. Le hasard de nos pas mène vers l’austère façade, close à cette heure, du couvent Sant Domenec, encadré de beaux cyprès noirs. Cette petite ville historique est jalonnée, d’escaliers en points de vue, de monuments et d’églises en églises, par de petites place dégagées, souvent ombragées qui donnent comme un rythme à prendre au cœur de la cité.

Du bas de l’escalier, la Cathédrale se dresse, de style Renaissance et baroque, majestueuse, avec son porche large, et comme à la Trinité des Monts, on embrasse la perspective en contre plongée. Sur la place qui lui fait face, on pourrait méditer des heures sur la terrasse à l’ombre des arbres.

A l’arrière de la Cathédrale, le Musée des Arts (qui aurait pu ajouter Catalan), est aménagé dans un ancien bâtiment à l’austérité de château-fort, aux pièce démesurément grandes, où les vierges romanes, les vierges de piété, dépouillées de toute magnificence, avec leurs visages de paysannes authentiques, sont l’expression de la foi des campagnes. Des christs en bois, pareillement, raidis sur la croix à la manière byzantine, sans aucune expression de douleur, parce que remplis des plus divines simplicités, et témoignant simplement de la dramatique finalité de l’homme. Parmi toutes les pièces présentées, j’ai été particulièrement ému par une sculpture, pareillement humble, représentant Saint Martin découpant son manteau avec, à sa droite le pauvre, les mains jointes, et à gauche la Vierge, encadrant tous deux le magnifique cheval, tête baissée, position génialement adoptée par le sculpteur dans la nécessité de faire entrer les quatre personnages de sa thématique dans l’espace réduit (la loi du cadre) qui avait dû être celui d’un chapiteau à l’origine.

Remontant à la lisière boisée de la vieille ville, se prolongent de vastes étendues de campagnes découvertes. Les ruelles étroites et pavées à main droite de la Cathédrale, mènent à un jardin d’où se dresse en contrebas Sant Père de Galligants, une des perles d’architecture romane du pays catalan. Il est très étonnant par ailleurs que dans la très sérieuse collection Zodiaque, éditée naguère par les moines de La Pierre qui Vire, aucune étude ne lui ait été consacrée dans la Catalogne romane vol. 2, alors même que la moindre chapelle rurale se trouve identifiée dans des inventaires régionaux plus qu’exhaustifs…

San Père s’aperçoit depuis le promontoire du jardin, dans un paysage franciscain, plus franciscain peut-être qu’Assise même, bordé de cyprès et flanqué à son chevet d’un petit parc avec un bassin d’eau qui accentue plus encore la quiétude environnant l’édifice.

Au-dessous, à hauteur des fondations de l’église, le Galligants qui longe celle-ci n’est plus qu’un lit étroit asséché aux couleurs de safran qui ne garde plus que le souvenir d’une ancienne rivière. 

La première impression que laisse cette église est cette similitude tout droit sortie du génie clunisien, perle bourguignonne en terre catalane. Avec un clocher au plan octogonal dont la délicatesse des arêtes lui confère un profil circulaire depuis l’endroit où on l’admire, et en parfaite harmonie avec son abside et sa série de deux absidioles de part et d’autres. Par le plus grand des miracles Sant Père peut être admiré de n’importe quel angle que ce soit. Depuis l’entrée au portail occidental, l’église semble engloutie par une forêt de cyprès.

Construite au XII° siècle, elle suit le plan basilical avec trois nef, séparées par des piliers qui soutiennent des arcs semi circulaires. Les chapiteaux de la nef centrale sont de grandes dimensions mais presque hors de lisibilité. Deux d’entre eux sont attribués au Maître de Cabestany, qui œuvra en Languedoc, notamment à Saint Guilhem le Désert.

Au cloître, les petits chapiteaux sont décorés de motifs végétaux et d’animaux fabuleux.

L’origine des bains arabes de Gérone reste inconnue. On sait seulement qu’en 1194, le roi Alphone I donna deux cent cinquante salaires prélevés sur les revenus des bains, pour le service de la cathédrale.

L’apodyterium, sorte de vestiaire de ces bains, est la salle la plus spectaculaire, avec sa piscine octogonale, entourée de colonnes couronnées de grands chapiteaux, de sa lanterne et de son dôme. La perspective d’ensemble dans la semi obscurité, avec cette lumière venue du haut de l’édifice est digne ici d’une beauté cistercienne ou d’un tableau orientalisant de la fin du 19° si on l’imagine du temps de sa splendeur.

Trois autres salles servaient aux autres nécessité des bains, le frigédarium, où le froid était permanent, puis la pièce tiède, transitoire, le tepidarium où les usagers se remettaient du froid intense, et enfin le caldarium, à la chaleur extrême, alimentée par un chauffage souterrain, l’hypocauste.

Après un passage à la basilique Sant Fellu, visible de tous les points de la cité grâce à son long clocher ciselé avec élégance, nous reprenons le pont qui lui fait face et avons une nouvelle série de maisons colorées qui se mirent largement dans la rivière jaune. Canaletto, ou plutôt Guardi, pour le dessin plus acéré et le clair-obscur des lieux, auraient aimé l’endroit.

La lumière creuse profondément les reliefs. Nous revenons vers la Plaza del Independenza pour un verre bien mérité.

Sur la terrasse du bistro, Cécilia est soudainement étonnée d’un grondement progressif. C’est l’heure où les espagnols s’éveillent à la fin de journée. La rumeur gronde presque, en effet. Les jeunes filles, à quelques tables de là, s’animent et font entendre des rires et des éclats gutturaux, comme après un long repos de la voix. L’avenue centrale délimitant le tracé de la ville nouvelle ruisselle maintenant de véhicules.

Il est temps de voir une fois encore le paysage panoramique depuis la terrasse de l’hôtel, et de descendre à la nuit venue sur la même place où les tables deviennent difficiles à trouver. L’animation battra son plein jusque tard dans la nuit. Les reflets nocturnes sur la rivière remplacent maintenant les foudres de couleurs depuis les ponts qui gardent la vieille ville.

 

Vendredi 10 Juillet

 

Des nuages couvrent le ciel. La petite place au pied de la Cathédrale est absolument déserte. Il est dur de se hisser en haut des marches interminables. L’intérieur, silencieux et frais, aux stucs baroco doloristes dort encore de son silence matinal.

(La description ne pourrait mieux en être faite que dans le volume de Zodiaque qui y consacre de larges pages.)

Au sortir du flanc sud, un petit chemin étroit mène au parc della francesa construit par une française amoureuse de ce carré inspiré de tendresse, qu’elle a voulu surplombant la vieille ville, d’où l’on voit maintenant Sant Père et tout le bas de ces lieux franciscains depuis ce charmant jardin aux cyprès, aux rosiers et aux différentes terrasses faisant un îlot en surplomb de la cité.

Gérone est triste sous la grisaille. La ville nouvelle est vite avalée, et la route menant au sud ne quittera que rarement des yeux les bords de la mer. Benidorm dresse monstrueusement ses immeubles jusqu’à des hauteurs impressionnantes, jaillissant à même le rivage, sur des kilomètres.

En contraste, les paysages s’uniformisent, du moins dans l’aridité et l’absence de relief, sur de vastes plateaux aux terres jaunes que peuplent des étendues d’oliviers et des grappes de cultures d’arbres fruitiers. Les villages s’emblent s’engloutir dans le jauni des paysages.

 

GRENADE

 

Grenade, comme les femmes, peut s’aborder de diverses manières. Durant ces traversées de l’Espagne du sud au nord ou inversement, il nous arrivait de faire étape à Marbella, parfois à Cadiz. Les autoroutes des années soixante étaient encore peu développées et ne se profilaient qu’aux abords des grandes villes. L’inspiration tenait lieu d’itinéraires. Maintenant c’est l’étape de Grenade.

La lumière de dix-huit heures aujourd’hui allongeait déjà les ombres.

Comme il y a cinquante-huit ans, Grenade apparaît d’un coup. Mais cette fois la Sierra Nevada est noyée dans les lointains. C’est par un autre défilé en pente sévère qu’apparaissent par fragments, les éclats d’orange d’un fond pourpre sur sa grappe d’arbres et de maisons blanches, qui font de la ville l’oasis si attendue. Puis les premiers quartiers d’immeubles nouveaux, dans les carmins foncés rehaussés par le soleil tombant et les longues allées boisées, les chemins tortueux jusqu’à l’hôtel dans le périmètre sud de l’Albaicin.

Face à nous, bien haut, la colline de l’Alhambra.

Déjà la ville est plongée dans la lumière électrique, le bruit et le déhanché si particulier des nuits sans fin d’Andalousie. Aux tavernes, aux jambons noirs pendus au plafond comme des gourdins, au vin de Barbera et à la frénésie de l’heure avancée.

Soirée dans Grenade aurait écrit Debussy…

 

Samedi 11 Juillet

 

 L’ALAHMBRA

 

C’est le bus 32 qui fait la grimpette par des lacets montants jusqu’aux portes de l’Alhambra. Il fait presque frais, les rues continuent de dormir. La lumière est idéale. Dès l’arrivée, et avant de pénétrer, les murailles exposent leur teinte safran sous les premières percées de soleil.

En ce moment de Covid 19, l’entrée est, comme on l’imagine, une occasion de multiplier les absurdités. Les gardiens, les responsables de sécurité, et toute une fourmilière hiérarchisée de petits bonshommes et de zélotes bien déterminées, d’ordinaire voués à un total désœuvrement, trouvent ici une occasion inespérée d’exister au travers de contrôles de photos, de pièces d’identité et de tout un tas de petites tracasseries, bien en contraste avec le silence majestueux des remparts qui sont maintenant à nos pieds.

Les touristes asiatiques mitraillent déjà la moindre pierre, fut-elle celle d’un bâtiment administratif, la photo étant pour l’asiatique un dédoublement schizophrénique d’une seconde vie parallèle, vécue en temps réel.

C’est dans l’allée du Palais Charles Quint que nous pénétrons sans plus de préambule, vers notre droite, les murs d’où vient s’ouvrir l’Acropole andalouse. 

La partie de l’Alcazaba, rugueuse au sommet de la colline, est ouverte par la Puerta del Vino, où la médina est visible dans ses ruines austères. (J’ai toujours cru que cette Puerta del Vino du deuxième cahier de Préludes de Debussy était une ouverture vers une route des vins d’Espagne ! …)

Là vivaient deux mille personnes du temps des rois Nasrides. Mais c’est en pénétrant dans les Palais, par une enfilade de raffinements successifs que l’Alhambra déroule ses trésors. L’ensemble des palais est divisé en deux : le Palais de Comares et le Palais des Lions. Leur disposition est typique des palais orientaux, c’est-à-dire, autour d’une grande cour, diverses salles de représentations, de dépendances privées et de bains à proximité.

Le Mexuar (Nonina et ma mère parlaient souvent du Méchouar de Rabat, au sein du Palais royal à deux pas de chez nous…), et son Oratoire donne, depuis son enceinte intérieure, une vue générale depuis la découpe silhouettée des fenêtres, sur le quartier de l’Albaicin. D’autant plus remarquable, ce matin, que le soleil vient frapper au levant ce quartier, au pied du palais où nous sommes.

 

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L’Art Nasride : 

« C’est l’ensemble des manifestations artistiques qui se réalisèrent durant le royaume de Grenade crée en 1237 qui, étant un emporium indépendant, développa un style qui lui fut propre. On y observe une influence inévitable de l’Occident ainsi que la présence exceptionnelle de représentations animées, totalement interdites par le Coran. Mais ce qui caractérise surtout cet art, est sa grande richesse décorative. Il devient sublime à l’Alhambra dans les salles, les cours, et les jardins qui transmettent une atmosphère poétique et raffinée.

Les motifs ornementaux de ses arabesques sont végétaux ou purement linéaires et géométriques (entrelacs) outre les textes et épigrammes tellement bien intégrés qu’on ne les voit pas toujours. Il s’agit de textes religieux ou de poèmes, les uns en coufique (aux traits plus anguleux), les autres en italique ou nasji. Une phrase revient dans toutes les salles (« La gallib illa Allah » (il n’y a d’autre vainqueur que Dieu), devise de la dynastie Nasride.

Les couleurs, souvent aujourd’hui disparues, symbolisaient l’or, la royauté ; le rouge, le pouvoir ; le vert le paradis, et le bleu, l’espérance du paradis.

Nous trouvons aussi à l’Alhambra un riche trésor décoratif d »alicatados » (lambris d’azulejos). Ce travail d’azulejos reçoit le nom de l’instrument (al’qata’a) avec lequel on réalisait les pièces et les compositions géométriques, soit sur les surfaces lisses, soit sur les colonnes avec souvent une grande virtuosité, d’une complexité mathématique qui a fasciné les artistes du monde entier. Le rythme répétitif et la symétrie sont des constantes dans toutes les compositions.

Il est à signaler aussi le contraste entre la richesse intérieure de la décoration et la sobriété de l’extérieur. Il s’agissait de souligner que la vie intime, la vie familiale, c’est-à-dire la spiritualité était la richesse authentique ».

-Collection Guides Espagne –Escudo de Oro- p. 23/24

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Le Patio des Myrtes, au centre du Palais Comares est conçu pour recevoir le soleil tout le long du jour. Quel que soit sa position, aucun élément d’architecture n’entravera et ne croisera sa course durant tout le jour. Et puis l’eau, vitale en tous lieux et plus encore dans la culture arabe, l’écoulement de l’eau dans son bassin ou par jets délicats contribue à l’architecture en en prolongeant l’aspect décoratif reflétée à ciel ouvert.

Le patio des Lions est au centre du second palais. Cent vingt-quatre colonnes fines de marbre blanc semblables à des palmiers entourent le patio. Elles sont regroupées par deux, à l’exception de celles des deux pavillons saillants.

Ces patios sont probablement le cœur même de l’Alhambra, donnant les images les plus classiques répandues dans le monde. C’est ici un authentique plaisir pour les sens. Tout y est délicatement ciselé dans la virtuosité des ciseaux de l’artiste. Les chapiteaux et les colonnes qui semblent toutes pareilles au premier regard, découvrent peu à peu leurs différences. On ne sait qu’admirer le plus des festons de pierre ou des proportions des ensembles architecturaux.

Les douze lions qui soutiennent la vasque furent taillés dans un style volontairement plus frustres, et datent d’une période antérieure. On les imaginerait bien dans un palais babylonien.

Contrairement aux Pyramides d’Egypte ou du Mexique, ce n’est pas par une foudre immédiate que le sublime de l’Alhambra se révèle. Mais par une graduation et une succession d’enclos, de ciselures aux murs des palais, d’alignements de fenêtres offrant encore des séductions en faisant jaillir une perspective sur le bas de la ville, faisant suite à d’autres enclos d’architecture ou de jardins, comme des enchaînements de prodiges se déroulant en une ondulation esthétique pour le bonheur du cœur et de l’esprit. Une manière quasi évolutive d’aborder les merveilles.

Et puis les noms chantent par eux-mêmes. La Salle des Rois (où une fresque de plafond réunit les dix premiers souverains de la dynastie Nasrides), la Salle des Deux Sœurs, le mirador de Daxara, le palais et la tour des dames du Portal, le jardin de Lindaraja. (Debussy n’en avait ouï les jets d’eau qu’au travers de cartes postales.)

C’est ensuite d’un point à l’autre des remparts, une succession de carrés de jardins, de perspectives luxuriantes avec souvent, en fond, la découpe d’un mur d’ocre austère ou de crénelures derrière lesquels s’abritaient des univers fabuleux de sensualités. La tour des Infantes est pour moi comme un déjà vu miraculeux de figuiers de barbarie, de bougainvillées, de rosiers grimpant et de peupliers séculaires, ajoutant à cet impressionnisme d’oasis marocain l’invitation vers les portes du désert.

La légende dit que la Tour de la Captive, auparavant Tour de la Sultane, avait été la résidence de Isabel de Solis, convertie à l’Islam et devenue favorite du sultan sous le nom de Zoraya.

Revenus au bout du chemin des murailles, nous retrouvons la longue allée menant au Generalife, la résidence secondaire des sultans nasrides, avec en perspective, les Tours de l’Infante et celle de la Captive qui se profilent maintenant au loin, de quelques points que ce soit depuis que nous pénétrons dans les luxuriants jardins, les plus beaux et les plus apprêtés de l’Alhambra. Je comprends que Manuel de Falla ait nommé le mouvement lent initial de son concerto pour piano « Nuits dans les jardins d’Espagne », « Dans les Jardins du Generalife ».

Les bassins de l’allée centrale sont entourés de cyprès et à chaque extrémité des bassins, des vasques déversent la fraîcheur dont les jets d’eau donnent l’impression de s’épanouir en une fleur qui s’ouvre sur une perspective plongeante vers les jardins du bas dans le damier des carrés de fleurs, de tournesols, de vigne vierges, (les fameux carmen), de néfliers et de magnolias, de mille espèces d’arbres et de fleurs, les cognassiers, les sophoras, les koéléries, renoncules, clérodendrons et gerberas, avec pour fond la plus extraordinaire vue sur les murailles et les tours de l’Infante et de la Captive. Certains carrés de fleurs dans leur cadre de cyprès rendent des bleus de saphirs, des tonalités d’émeraude aux ombres basses et des harmonies de roses qu’on croirait l’éclosion d’une luxuriance propice à faire naître un Monet ou un Renoir.

Du haut de son palais d’été le Generalife domine, dans son splendide isolement, ce lieu insolent de quiétude qu’on appelle la colline du soleil.

C’est par une allée aux rosiers grimpants sous la voûte végétale qui donne l’ombre que nous finissons par revenir à nouveau vers le Partal et ses jardins sous l’enceinte des murailles.

Midi est déjà là. C’est l’heure de la sortie des communiants tous vêtus de blanc à l’Eglise Santa Maria de l’Alhambra.

Et de quitter, dans le silence de l’heure torride, cette colline du soleil.

De rêver au dernier des Abencerages.

C’est aussi l’heure méritée du verre de Barbera chez « Manuel », à deux pas de l’hôtel. Le sourire de la serveuse à l’ombre devenue rare sous le feu de la ville, est aussi une oasis. Une générosité devenue suspecte en France. Face à notre petite terrasse, la Casa del Vino, bar à vin, lieu de rencontre traditionnel connu des amateurs si on en croit le nombre d’enseignes de recommandation du Routard. Depuis 1995. L’intérieur n’est qu’un couloir sombre avec quelques tables et tabourets et finit par un mur et une simple table basse tout au fond. J’y déguste avec Cécilia un Tio Pepe au comptoir, à la santé de Louis Toulet qui ne manquait jamais d’en boire en passant en Espagne. Le verre de blanc est à deux euros !

Le plomb du ciel incite à rentrer à l’hôtel jusqu’à une heure plus propice aux grandes marches dans la ville.

Depuis l’angle de la rue, on peut apercevoir le chevet de la Cathédrale, et juste sur ses flancs, le Chapelle Royale, la Capilla Real, que nous abordons vers seize heures.

En complément de la visite à l’Alhambra, j’ai compris depuis cette visite à la chapelle, qu’il y avait, avant l’arrivée au trône d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, une Espagne en quatre royaumes indépendants : la Castille, l’Aragon, la Navarre et Grenade. Le royaume de Navarre le plus petit et celui de Grenade, le dernier territoire aux mains des Musulmans, et donc le plus convoité.

Isabelle et Ferdinand menèrent à l’unification tous ces territoires sous la domination d’une seule monarchie régnante. Les deux évènements décisifs dans la naissance de l’Espagne comme royaume moderne furent leur mariage et la conquête du royaume de Grenade. Par ailleurs, sous leur règne, furent aussi attachés à la couronne d’Espagne tous les territoires d’Amérique où Christophe Colomb débarquait.

D’où l’importance que cette Chapelle soit dans la ville de Grenade.

C’est ici que se résume l’Histoire de ces grandes conquêtes, dans les tombeaux, les gisants, le Sceptre de la reine, l’épée de cérémonie de Ferdinand, et le coffret à bijoux.

…L’âge d’or espagnol s’achève avec la destruction de « l’invincible armada » en 1588. L’Angleterre qui ne tolérât jamais d’autre empire que le sien, cautionna Francis Drake et la piraterie, détournant à son profit des butins revenus de l’Eldorado…

Parmi les trésors artistiques, des peintures de van der Weyden, et de magnifiques Memling dont une exceptionnelle Descente de Croix aux Pleurs des Saintes Femmes. Plus loin, la Vierge avec le Christ de la Pitié.

Dans l’angle d’une salle un très beau Ferdinand en bois polychrome.

En ce samedi, on s’attendrait à plus de mouvement dans le cœur de Grenade. Les rues sont quasiment désertes, et pas seulement parce qu’il y fait très chaud. De nombreux commerces ont rendu l’âme. Les rideaux de fer sont visiblement baissés depuis longtemps. Le chemin est tortueux pour rejoindre le Monastère de San Jeronimo, les portions de rues se coupant fréquemment à angles droits et les noms de rues se multipliant, on a du mal à s’orienter. Débouchant sur une petite place, ce n’est pas le monastère qui se présente à nous mais San Juan de Dios. On ne peut y pénétrer. Certaines de ses parties seraient en réfection, les portes sont closes aujourd’hui. En fait les rues sont tristes et sales comme un dimanche d’été qui prend à la gorge.

Seule la Plaza de Bib Rambla, large et dégagée sous le gris du ciel, foisonne de magasins de souvenirs, de fanfreluches et des tapis arabes de la rue de Zacatin.

Les nuages se sont estompés, le ciel se découvre franchement quand nous abordons la Plaza Nueva et le début de la Carrera del Darro.

Sur la place, c’est le rassemblement de toutes les gênes, de toutes les pauvretés, des misères à peine voilées. Les trottoirs sont mal entretenus et ne peuvent cacher les négligences dans l’entretien de la ville.

Les espagnols ont la passion des jeux de hasard. On y trouve des loteries dans chaque rue, des hommes sandwiches crient que la fortune est dans ces numéros qui sont à vendre. L’espagnol ne se contente pas de posséder les plus grands clubs de football, chaque socio est détenteur d’une part de rêve, d’une part de la fortune du club.

L’église Santa Anna présente sa façade à l’heure rougeoyante de tous ses ocres. C’est, après elle, le vrai début de la Carrera qui longe la rivière et épouse le pli naturel du pied de la colline de l’Alhambra. La rue se transforme en ruelle pavée où les véhicules ont peine à se frayer un chemin. C’est, de l’autre côté, l’Albaicin, le débouché des rues étroites qui montent au travers de ses maisons blanches vers le sommet de la colline.  Ce soir, nous longeons le cours du Darro que traversent quelques jolis ponts anciens qui ont l’étroitesse de la rivière. Son cours est quasiment asséché et comme assoiffé dans ses bambous et ses herbes folles. Quelques baigneurs se réfugient vers de rares poches d’eau encore vives. Le long serpentin de la rue mène à une esplanade (paseao del padre manjon) où se succèdent des terrasses de bistros depuis lesquelles on peut voir tout là-haut, l’enfilade des murailles de l’Alhambra, et saillantes et solitaires, les tours se profilant au pied du ciel.

Une femme aux interminables ongles peints nous indique un lieu où se joue le meilleur flamenco de la ville.

Vous direz que vous venez de la part d’Elena.

Comme pour midi, nous dînons au « Manuel » et plongeons à la Casa del Vino où je vois avec surprise que les clients sont surtout servis en bière. Les femmes en particulier. Je m’en étonne auprès de la patronne qui me dit en souriant « C’est une forme de préambule, ensuite ces dames boivent de nos meilleurs vins » Je suis rassuré, avec l’âge devant de telles attitudes, je me serais senti devenir intolérant.

 C’est un Paraje del Mincal de 2015 que j’emporte, à déguster plus tard.

Dimanche 12 Juillet

 

La ville est comme morte d’un dimanche mortel. La lumière ne tarde pas à se lever, tranchante sur toutes les arêtes de la pierre. Le seul bistro ouvert sur sa large terrasse est sur la Plaza de Bib Rambla. Les devantures des commerces sont fermées, rideaux de fer aux tags innombrables, c’est la désertification du centre-ville. Les rues, étroites autour de la place, vidées de leurs habitants. Il est presque neuf heures. Sur notre chemin sommeillent encore jusqu’en fin de matinée San Geronimo et San Juan de Dios à la belle façade baroque, aux proportions impressionnantes.

C’est en s’enfonçant un peu au-delà du périmètre historique, par les rues baignées maintenant de soleil, bien boisées et meurtries d’une précarité qui ne se cache plus, de quelques commerces qui durent être florissants il y a longtemps, que le chemin montant mène au monastère de la Cartuja, la Chartreuse de Saint Bruno, l’inventeur du silence.

Une cloche sonne au loin les dix heures, d’un son fêlé comme sonnent les cloches d’ici, d’un battement de détresse, aux harmoniques faibles, qu’on croirait l’angélus d’un western mexicain.

La façade de la Cartuja se situe sur une place bien dégagée. L’entrée se fait par un double escalier en pierre ciselée. Les salles autour du cloître, présentent des scènes de la vie du saint, des peintures de différents martyres, des persécutions par les turcs de moines chartreux, et de moines exécutés à Prague.

L’église baroque divise son espace en plusieurs parties. Dans la première se trouve les sept étoiles allégoriques de Saint Bruno et de ses six compagnons se retirant à « la Chartreuse » près de Grenoble. Dans la seconde, la fuite en Egypte et le baptême du Christ de José Manuel Vazquez. La troisième partie est complètement isolée comme l’exige la règle des moines chartreux.

Puis enfin la sacristie : « Il y a des moments où l’art ne nécessite pas d’être expliqué : la beauté et l’harmonie parlent d’elles-mêmes… mais pas encore parvenues au fameux « climax ». C’est comme franchissant un seuil nous entrions dans l’acte final de la neuvième de Beethoven ou l’adagio de la septième de Bruckner. La lumière nous envahit dans un espace encore plus éthéré. »

(-Grenade, éditions Miguel Sanchez-)

Ce sera ce que nous retiendrons dans ce silence de dimanche matin où nous n’avons pas rencontré une seule personne, sauf quelques moines venus plier et replier quelque nappe d’autel avec un œil par moments négligemment posé sur nous.

Redescendus vers douze heures trente, la ville du côté de San Jeronimo est plus animée. Pénétrer dans Jeronimo en plein cœur de la ville, c’est faire un bond contrasté de cinq siècles en arrière, au XVI°, au siècle de sa construction et de la mort du « Gran Capitan » qui œuvra à toutes les guerres de reconquête du royaume de Grenade. L’intérieur est d’une Renaissance triomphante, et c’est au transept que le passage se fait du gothique isabellin au pur style de la Renaissance. Il est soutenu par d’énormes arcs décorés par des figures de l’Antiquité : César, Hannibal, Pompée dont on pourrait trouver étrange qu’ils se trouvent dans une grande église catholique. La raison en est qu’elle laisse se hisser le Gran Capitan à hauteur des exploits de ces illustres aînés.

Le retable du chœur est probablement le plus grand de la Renaissance espagnole (sauf peut-être celui de Séville ?). Chaque sculpture, sur quatre rangées, à taille humaine, est l’œuvre d’une constellation innombrable d’artistes, ce qui, miraculeusement n’entrave l’harmonie parfaite de l’ensemble.

La dernière visite est pour San Juan de Dios. Nous n’avions pas eu de chance la veille. Aujourd’hui, le quartier tout alentour est soudainement animé. Le soleil embellit plus encore une façade monumentale avec ses deux clochers jumeaux. A l’intérieur, la coupole, très élevée au transept, est comme un oculus céleste qui s’ouvrirait sur le ciel, qui domine de sa perfection géométrique la sérénité des lieux.

Sortis de la pénombre fraîche, nous transitons à l’ombre du Charles I, où semblent se retrouver les habitués du dimanche. Le vin y est toujours aussi bon pour deux euros. Ce Charles I est en fait Charles Quint, comme je le soupçonnais dès l’entrée, et comme le confirmait le portrait dressé au-dessus de notre table.

Depuis la vitre du bistro, la foule se presse, sur la petite place, dans l’attente du concert dominical, en un baguenaudage très « sortie d’église ».

En venant à Grenade, il y a au moins une figure d’Histoire, native de la ville dont je me devais d’aller à la rencontre, c’est Manuel de Falla. Pour ses Jardins d’Espagne chantés dans le nocturne du Generalife comme dans la pleine lumière des deux autres mouvements de cette œuvre qui sentent l’oranger et la chaux blanche des murs de la ville, pour son Atlantida inachevée, dont il définissait une fois pour toute l’existence, non pas dans un passé mythique et disparu, mais dans la chance qui fut donné à l’Espagne de découvrir le continent futur des Amériques.

Malgré l’écrasante chaleur qui reste sensiblement humide à Grenade, vers seize heures, nous allons vers la maison natale du compositeur. Sur le plan, sa demeure est au flanc de l’Alhambra, du côté opposé où nous nous trouvions hier soir (paseo au bord de la rivière Darro), et au nord du quartier Realejo. Pour ne pas manquer la maison qui devrait être modeste d’après ce que je crois savoir de son enfance, nous allons à pied sur le chemin sensiblement le même que celui qui mène par le 32 à l’Alhambra. Les rues sont désertées, la pente est régulière mais ne présente que rarement un répit ombragé, et les trottoirs, comme à Séville, sont pratiquement inexistants. Nous rejoignons la Plaza de San Cecilio, d’où toutes les rues semblent converger, puis ensuite, les goulets, les rampes et les minuscules traverses sont autant de labyrinthes où se perdre.

Dans le silence des 42° affichés à un panneau lumineux, nous rencontrons deux jeunes filles qui viennent grimper aussi quelque part vers les sommets de l’Alhambra.

Elles disent aller vers cet hôtel de luxe qui se profile depuis le début de notre escalade, mais ne savent où se trouve la rue de Falla. Elles ont bien rencontré un écriteau ce matin, mais sans certitude. Ce ne doit donc pas être bien loin. Elles concluent d’un « C’est par là » avant que nos chemins ne se séparent. Elles disparaissent au loin, et par une boucle qui parait interminable nous les revoyons, assises plus haut, sur un banc où elles semblaient nous attendre, et d’un geste qui sauve, au moment où je sentais le découragement et le renoncement venir, un geste qui disait clairement, pointant du doigt : « C’est là ! » en toute certitude, et de nous dire au revoir dans la distance, disparaissant avec de grands moulinets du bras.

Eussé-je atteint un sommet alpin, je n’en aurais pas été plus heureux !

Une simple rue sans issue, pavé méchamment, à flanc abrupt de l’Alhambra, mangée de plantes grimpantes, d’une profusion de fleurs bleues en harmonie avec les volets pareillement bleus et fraîchement peints sur le blanc aveuglant des murs de la maisonnette, flanquée de beaux cyprès tout au bout de l’impasse… Et un panneau au mur : « Carmen Museo Manuel de Falla ». J’appris plus tard que carmen veut dire villa. Et dans les parages, il n’y avait que des carmens.

La maison musée, depuis la covid, est fermée au public, ainsi que le bâtiment discret et très moderne qui abrite le Centro musicale de Falla. Mais qu’importe, j’avais vu la maison. Je peux imaginer maintenant le compositeur dans cette petite demeure, son dénuement et sa solitude, qui virent naître l’austère et lyrique concerto pour clavecin, la Fantaisie Bétique ou ce lointain rêve d’Atlantida.

Et puis, pour que tout se rejoigne, mes tempes résonnent des dernières mesures du « Tombeau de Claude Debussy » de Falla, qui cite, dans les dernières mesures, la « Soirée dans Grenade ».

Redescendant le flanc de colline et traversant à nouveau du côté de la Plaza Nueva, le 32 se faufile sur l’étroite rue le long de la rivière Darro, frôlant parfois les murs à sa gauche ou le parapet du côté de la rivière. Il nous laisse sur la place du promontoire de l’Albaicin, depuis lequel l’Alhambra se dresse sur toute la dimension de ses murailles, d’un panoramique dans toute la sérénité de l’acropole. Au loin, la Sierra Nevada.

Le bleu pur du ciel sans mélange. On fait des photos de nous, évidemment.

Depuis ce promontoire, l’Albaicin embrasse toute la colline que rien ne sépare, et l’Alhambra plonge sur lui au-delà de ses murailles.

Il ne reste plus qu’à se perdre dans les rues et les ruelles de maisons blanches. Aux fenêtres pendent des pots de fleurs bleus comme autant de taches qui harmonisent les demeures immaculées qui rivalisent avec le ciel d’azur. Le temps n’a pas eu de prise sur l’Albaicin. L’inspiration poétique du Grenade de toujours est là. Entre les portes mauresques où débouchent à l’Arco de las Pesas, la Plaza Larga et ses terrasses bien à l’ombre, ses cafés aux faïences et aux fers forgés, ses pavés aux rues montantes, aux grappes de bougainvillées et aux échappées sur des restes sauvages de la colline. Les églises dorment d’un sommeil résolu. Le chemin continue vers le Sacromonte, le quartier des gitans (« les tribus égyptiennes »), sans que la démarcation des deux quartiers ne se perçoive sensiblement, sinon à la progressive raréfaction des maisons tout le long. Des cactus et des figuiers de barbarie jalonnent le chemin. De savants désordres apparaissent dans les jardins aux maigres cultures, des enfants jouent sur le pavé. Des maisons troglodytiques apparaissent, puis le Museo de las cuevas qui restitue un intérieur tel qu’il en existe encore aujourd’hui. Enfin, tout au bout du monde, la Venta el gallo, creusée dans la roche, comme indiquée par Elena hier au soir. Au-delà, je ne sais si c’est encore Grenade. Le restaurant flamenco, à cette heure, sort à peine de sa torpeur. Une armée de jeunes filles aux chignons serrés et aux robes à pois et à voilettes virevoltent avec grâce dans les salles désertes. Des portraits de cantaores célèbres tapissent les murs.  Camaron de la Isla trône au-dessus du miroir du bar. Photographié exactement à l’angle de celui-ci, il a dû chanter lors d’un passage ici. On nous sert les olives noires et le barbera rouge. La patronne s’enquiert de savoir si nous assisterons au spectacle de ce soir. La journée paraît avoir durée ce que pourrait durer un séjour entier. C’est avec regret que nous déclinons la proposition, et pourtant c’est certainement ici qu’on entend le meilleur de l’âme de Grenade. Mais le spectacle ne commence que dans plusieurs heures. Alors, pour nous remercier d’être venu à pied, la patronne nous prie de monter à l’étage. Par un escalier raide, à mi-chemin de la terrasse, par une porte entrebâillée, deux superbes danseuses sont au maquillage, face au miroir, dans des robes serrées et des chignons tirés ne laissant apparaître que le front haut et des lèvres incandescentes. Le rouge et le noir. Dans quelques heures, ce sera l’arène furieuse, la magie du duende, s’il y en a. Tout alentour est bleu et blanc, creusé dans la pierre, noyé dans des flots de fougères et de sauvageries africaines.

Depuis la minuscule terrasse tout là-haut, où sont déjà des cantaores souriants, le regard survole tout l’Albaicin et la partie du Sacromonte que nous avons traversé. Au-delà de la perspective des terrasses des maisons proches, des treilles et des murs fleuris, sur la ligne d’horizon, à toucher le ciel, l’Alhambra, tout là-bas, s’incendie dans le rougeoiement du soir qui descend.  

 

Lundi 13 Juillet

 

Le soleil est très bas, nous sommes sortis le plus tôt possible, comme si Grenade allait nous échapper, comme si on allait en perdre. La lumière rend des reflets presque mouillés aux arbres, une fraîcheur factice qu’on ne peut ressentir qu’aux premières heures. La Plaza Nueva est au ralenti, sommeillant sous les cris des seuls oiseaux. C’est à pied cette fois qu’on traverse les rues de l’Albaicin jusqu’au promontoire où l’Alhambra en face est à nu, débarrassée des vapeurs de chaleur. Les pentes douces du matin n’en rendent pas moins belles les ruelles devenues fantômes, les ombres profondes de certaines perspectives où tout respire le sommeil andalou. Nous pénétrons dans un des rares café ouverts sur la rue qui prolonge la Plaza Larga. De vieux andalous sont là, silencieux. Deux belles femmes au comptoir semblent poursuivre une histoire commencée la veille. C’est un peu notre au revoir à Grenade.

Nous franchissons une fois de plus l’Arco de las Pesas, qu’on croirait sœur jumelle d’une porte de Rabat ou de Marrakech. On se laisse descendre au hasard, de placettes en ruelles, par des chemins où nos ombres au sol rejoignent et dépassent parfois la taille des cyprès. Toute les perspectives, frontales ou transversales, mènent à hauteur de ciel, aux murailles en pleine lumière, contrastant avec la nuit encore présente dans les goulets profonds des rues qui leur font face. Sur une petite place, au pied d’un arbre, un oiseau s’est perdu. Il lui manquait une aile. Il n’aura pas le temps de devenir un oiseau d’Albaicin.

Puis c’est une rue qui longe le chemin parallèle à la rivière, puis enfin les ponts sur l’étroit goulet, le lit de la rivière, et déjà nous avons rejoint Plaza Nueva, l’hôtel, il est près de midi.

… 

 

CORDOUE

 

L’arrivée à Cordoue, par les quartiers neufs, respirent le propre et l’équilibre, un certain cossu, et rapidement nous nous retrouvons aux pied de la zone infranchissable des murailles. La vieille ville, le vieux Cordoue se gardent jalousement du moindre trafic automobile. Ce qui en rend encore plus perceptible ce sentiment, qui vient immédiatement, d’une mysticité silencieuse et âpre.

Une calèche nous indique la direction. La vie semble ralentie à treize heures. Le Guadalquivir est jaune. On l’avait quitté l’an passé à Séville, avec son débit lent traversé par le pont qui menait à Triana. Aujourd’hui il semble endormi parmi les roseaux, les joncs, fondu à la pierre du large pont qui le traverse.

La pierre est nue, décapée comme de la terre cuite. Nous longeons la partie de l’enceinte de la Mezquita, côté Torrijos, avec ses portes et ses arcatures mauresques brûlées de lumière, ses peintures passées au crible d’un soleil incessant. Au loin, j’aperçois le long cierge du campanile, et l’angle de la rue, la rue Cardenal Herrero où notre hôtel est à quelque pas de l’entrée principale de l’orangerais et de l’impressionnante muraille de la Mezquita !

L’impression de mirage est tellement forte qu’on croirait avoir sous les yeux une architecture d’argile jaune ou de sable fragile.

Je n’ai souvenir de Cordoue qu’au travers d’images, qui défaillent aujourd’hui, d’une traversée de l’Espagne, ce devait être en 65, d’un palace et peut-être de ces palmiers de rouge et de blanc où nous pénétrons après l’orangeraie et le campanile qu’on peut maintenant presque toucher en tendant le bras depuis le balcon de l’hôtel.

 

LA  MEZQUITA

 

Dès l’entrée, la pénombre suggère un espace immense, infini, un horizon improbable que la vision mettra un certain temps à se fondre dans les volumes de l’architecture.

Et puis la rythmique du rouge et blanc, des rangées d’arcs doubles l’un au-dessus de l’autre, tendus et quasi prébaroque, peut-être même d’une rythmique stravinskienne, puisque intemporels, en brèves verticales répétées infiniment dans l’océan spatial, vide de tout superflu, à la lumière descendue par les ouvertures latérales et par celles, artificielles et douces descendues des plafonds. La polyphonie des colonnes et des pilastres qui redoublent les arcs supérieurs sont autant de rythmes réguliers et répétitifs, qui forment la limpidité rayonnant sur tout l’immense volume rivalisant avec les plus pures abstractions.

Abstraction des courbes, abstraction des dynamiques où l’ensemble des motifs rythmiques en rend la sublimité d’un élan symphonique. Si la comparaison ne semblait déplacée, je dirais que c’est une fugue architecturale à plusieurs voix, de la meilleure manière de Bach.

Les arcs bicolores et la rythmique de la Mezquita sont aux pyramides d’Egypte ce que les colonnes de Buren seraient à la pyramide de Falicon.

« Jamais auparavant n’avaient été conçu des espaces intérieurs aussi vastes avec des moyens aussi simples comme des colonnes supportant des arcs de dimensions réduites.

Ni les temples hypostyles des temples pharaoniques, ni les basiliques romaines, ni les églises constantiniennes pouvaient être comparées. Jamais les espaces n’avaient été si légers et transparents. ». Henri Stierlin

En pénétrant dans la grande mosquée cordouane, on est saisi par un sentiment d’évidence, celui de toucher à une mathématique sacrée, le chemin d’une forme abstraite. On est imprégné d’un espace de sérénité quel que soit la direction prise dans cet océan répandu, dans lequel s’ordonnent les arcs nerveux, suspendus comme des palmiers au-delà de toute pesanteur.

Les piliers affirment leur verticalité et les chapiteaux sur lesquels des branches poussent en quête de lumière. A gauche de la Maqsura, les arcs lobulés confèrent une légèreté, même si les arcs trahissent une force dynamique, comme un entrecroisement de toiles d’araignées, créant des lignes de décharges d’un très bel effet.

L’enceinte de la Maqsura est ce lieu de prière du calife où l’art atteint sa pleine maturité et où apparaissent avec la plus grande force, comme en une synthèse, les forces combinées de l’Orient et de l’Occident. L’art califal a hérité de la période hispano-wisigothique, l’arc outrepassé (ou en fer à cheval), et le chapiteau de feuilles charnues, et du monde byzantin, la représentation figurée.

Ce qui serait essentiellement oméyade seraient le transept, les minarets de plan carré, les mosaïques et les coupoles. Des ennemis abbasides, ils auraient récupéré les arcs lobés. Les voûtes nervées seraient une création cordouane ainsi que les décorations géométriques.

Le Mihrab, point d’orgue de ce monde intérieur, est la porte symbolique surmontée d’un arc outrepassé qui conduit à un au-delà où s’élèvent les prières, un symbole de l’absolu, une affirmation du divin en ce bas-monde. C’est ainsi que dans la pénombre le mihrab semble noyé dans un scintillement de faïences tout impressionnistes, délicatement lumineux, contrastant avec les forces rythmiques des arcs qui jalonnent l’espace.

Le temps n’a pas de prise. Deux heures peut-être passent. Belles comme un songe. Il semble que nous n’avons rencontré personne durant ce passage en ces espaces hors du temps.

Fantômes lointains peut-être, silencieux comme l’irréalité du lieu.

Tout le contraire d’une visite de musée.

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La fraîcheur de la Cathédrale nous fit oublier toutes contingences. Cordoue est maintenant horriblement irrespirable bien qu’il soit près de dix-huit heures. L’air est plus sec qu’à Grenade, on y transpire moins mais les poumons brûlent.

Nous traversons le pont romain pour atteindre l’autre rive du Guadalquivir. Un étrange monument, de type ex-voto, est érigé en son centre. C’est l’archange Saint Raphaël qui, selon la tradition délivra la ville d’une épidémie de peste. De même qu’au pied de la Mezquita, à l’entrée du pont, un monument commémoratif est élevé sur la Place de la Victoire.

La ville ne semble pas débarrassée de ses pestes, la torpeur de l’été traînant des relents d’égout circulant par bouffées au gré des vents.

Sur la rive opposée, la lumière descend son miel sur la pierre des contreforts qui font comme autant de proues de navire sur le fleuve. Le quartier de Miraflores ne présente aucun intérêt, sinon l’église Santa Teresa badigeonnée de coulées d’ocre aux angles, sur un blanc fraîchement posé.

Depuis l’ancienne forteresse arabe, la vue sur l’ensemble de Cordoue est embrassée d’un doux crépuscule jaune et mat, avec le Guadalquivir se fondant en un paresseux camaïeu boueux.

Revenus sur l’autre rive, la fraîcheur d’un brumisateur nous est donnée à la terrasse d’un bistro sur une petite place jouxtant le Barrio de la Juderia. Une longue rue montante trace vers le nord de la ville, et comme à Séville, les noms de rue changent dès que celles-ci opèrent un léger changement de direction. Blanco Belmonte est suivi de Angel Saavedra, en un long goulet se faisant plus grouillant en arrivant, à ma plus belle surprise, au « Conservatoire de musique Raphaël Orozco ».

Une nuée de gardiens du temple me pourfend à l’entrée pour avoir négligemment omis de poser mon masque sur le nez, que je n’en poursuis pas plus avant ma découverte du lieu.

Nous continuons jusqu’à la large Plaza Tendillas fortement animée, contrastant avec de nombreux commerces fermés et les rues transversales presque désertes.

… C’est à la Casa Pepe vers vingt et une heure que nous dinons dans un charmant jardin d’hiver, le plus gentil et le meilleur endroit dans le quartier de la Juderia, aux belles maisons et aux lierres enveloppant comme pour en préserver l’intimité.

Depuis le balcon de la chambre, le campanile et la muraille d’enceinte sont jaunies de lumières nocturnes. C’est maintenant un silence plein d’étoiles. La Cathédrale se dresse de toute sa splendeur.

 

Mardi 14 Juillet

 

C’est bien tôt qu’il faut sortir, traverser le pont pour saisir la lumière sur la rive de Miraflores. Depuis le fortin au pied de la berge, le soleil sur le cœur de la ville semble avoir donné du poids à celle-ci, avoir dessiné fermement les contours des pierres et des reliefs qui se hissent vers le ciel. Des ombres encore bien longues accompagnent la densité colorée du paysage. Les arches intérieures du pont donnent un éclat comme autant de petits soleils qui jaillissent et laissent le Guadalquivir paresseux poursuivre vers les îlots d’herbes sauvages qui ralentissent encore sa course. La perspective est majestueuse d’un Corot qui aurait pu exister.

Les cloches cordouanes, comme à Grenade, sonnent fréquemment, d’un tintement grêle à la manière d’un gamelan pauvre en harmoniques, qui me laissent toujours cette impression d’un appel lointain depuis un village de peones.

L’Alcazar des rois est très proche. Nous longeons les murailles pour pénétrer dans de sévères bâtisses et des galeries abritant un sarcophage romain, des pièces d’archéologie, et le buste de celui qui revient comme un rappel récurrent dans la ville : Sénèque. Il est ici un peu à toutes les sauces. Dans les magasins, les ascenseurs, dans le nom d’une épicerie et celui d’un commerce de mobilier, quand ce n’est pas comme hier soir, dans une rue pleine de charme à l’enseigne d’un hôtel qui proposait aussi, à sa manière, des charmes bien vivants.

Des patios succèdent à d’autres galeries, et un salon de mosaïques, dont un splendide Polyphème et Galatée. Mais la principale beauté est le vaste jardin, tout en longueur et dressé dans toute une rigueur géométrique de type arabo-andalou, mais qui pourrait faire clin d’œil à certains de nos jardins à la française, sauf peut-être un quelque chose de purement méditerranéen. Les reflets de fleurs roses et jaunes et de hauts cyprès se mirant dans les bassins se poursuivent sur de longues allées jalonnées d’ombre et de statues wisigothiques. Le Guadalquivir est juste derrière une haie qui nous en sépare.

En remontant par Saavedra, le Conservatoire Orozco, au-delà de la Plaza Tendillas, nous croisons une artère animée, arborée, avec plus de commerces, de cinémas, avec les vendeurs de billets de loterie, certains enfermés dans un espace si réduit qu’on croirait que la bulle où ils sont est le prolongement d’eux-mêmes. Le chemin mène vers la grande place de Colon.

Sur le bas de Saavedra, à l’angle d’une rue, il y a la « Calle de las flores », une parfaite synthèse des parfums et des couleurs, d’où l’on aperçoit, entre géraniums et balcons aux pots de fleurs bleus, le clocher de la cathédrale.

J’ai mal à cette hernie qui à chaque voyage devient plus sensible. Mon pas se fait momentanément plus lent. Il n’y a plus qu’à invoquer Sénèque, Maïmonide et leur bénédiction. Puis descendant légèrement, on croise une magnifique tour d’enceinte, circulaire, lisse et fleurie à sa base, encadrant les immeubles de chaque côté. Nous sommes Plaza de los Dolores, ce qui préfigure donc quelque part l’état de mes douleurs. Descendant encore dans les ruelles redevenues tortueuses, sans arbres et chauffées à blanc, c’est la Plaza et l’église Santa Marina. Lui faisant face, encadrée de chevaux furieux, la statue de pied en cap de Manolete dans toute la splendeur et l’harmonie d’une placette qui paraît avoir été bâtie autour de cette représentation taureaumachique. Pour une fois, la psychologie du personnage est plutôt réussie. Le visage triste et fermé, le corps esquissant une légère torsion sur le côté, d’un geste fatigué. La tenue de la cape sobre, et l’épée pudiquement voilée. Sur l’autre partie de la place, comme étant là l’un pour l’autre, face à Manolete, l’église Santa Marina close et muette à cette heure, en harmonie austère avec la rugueuse simplicité de la place, le dépouillé architecturale des maisons, la nudité décorative de ce quartier parfaitement cordouan.

Dans le prolongement, finissant la boucle descendant depuis Colon, Plaza Don Gomez, une demeure à la façade ouvragée, sombre, à la manière des portes seigneuriales au relief accusé. C’est le Palais du marquis Viana, prototype des demeures cordouanes du XVI° siècle. De nombreuses maisons de Cordoue sont jalousement fermées à la visite, leurs patios bien cachés derrières d’épais murs blancs. Le Palais de Viana sera le seul qui nous sera offert à la visite de ses treize patios, et de ses jardins parmi les plus beaux de la ville. Avec de surprenantes échappées florales, parfois sauvages, quelques bassins qui susurrent de mélancolie de vieux secrets d’ombre et de silence. D’harmonie de bleus et de jaunes, de vasques se répandant sur de somptueux parterres fleuris.

Le mercure étant aussi des plus opulents, c’est à la terrasse d’un minuscule bistro, à même la rue que nous découvrons sous le parasol, de merveilleux cocktails de fruits et de légumes glacés, comme cet assemblage osé mais si frais, d’ananas, de persil, d’épinards, de concombre et de pamplemousse … Et face à nous, ces maisons si blanches que le regard a du mal à s’y fixer, aux bandeaux jaunes ou rouge à leur base, accompagnant le mouvement fuyant de la rue, qui nous disent que nous sommes bien dans ce bienheureux enfer andalou.

Le retour vers l’hôtel se fait au gré de ces ruelles serpentines, aux balcons fleuris, aux fameux pots bleus suspendus aux fenêtres faisant vibrer les alternances d’ombre et de blancheur extrême.

Nous rencontrons un très jeune cordouan qui nous accompagne, nous parle de la ville, de Grenade, avec qui nous traversons l’immense Plaza Corredera. Large et bordée d’arcades sur tout son périmètre, elle paraît tenir la même fonction urbanistique que notre Place Masséna.

Vers la Plaza Orive, la surprenante et troublante église San Andres d’un ocre sombre avec sa rangée supérieure de galeries, présentant une similitude avec Oviedo, de type préroman. C’est comme en songe que tous ces détails, parfois à contrejour, s’entremêlent et s’entrecoupent en ma mémoire…

Puis c’est la Plaza del Potro, celle qui restera ma préférée. Celle où on ne passe pas par hasard, puisque je savais que s’y trouvait la Posada del Potro (la fameuse auberge de Don Quichotte !), devenue l’Académie de musique Fosforito. Merveilleusement proportionnée, la place, entre ses maisons basses aux fenêtres et aux balcons sobres, ses commerces discrets, son cheval de pierre cabré au-dessus d’une vasque, et ses dimensions réduites, en font un espace aux harmonies et aux charmes simples et délicieux. Qui restera pour moi un des cœurs de Cordoue.

A l’extrémité du côté ouvert de la place, une colonne se dresse à l’effigie de Saint Raphaël, à la croisée d’une rue séparant l’espace qui va, non loin, vers le Guadalquivir.

Le jeune homme qui nous accompagnait disparaît discrètement d’un signe de la main. Un charmant marchand de souvenirs auquel nous achetons une bouteille d’eau, nous indique le chemin de la Mezquita.

14 heures

 

Depuis la fenêtre, et au balcon de notre chambre, le temps est suspendu. La rue s’est figée à cette heure. Aucune ombre sur le campanile. Quelques égarés à pas lent cherchent un coin d’ombre, un répit au soleil, d’autres ont trouvé l’abri d’un auvent ou un muret de protection. Les oiseaux mêmes ont renoncé à l’azur.

Dans la fraîcheur de la chambre, c’est la voix d’Antonio Chacon qui vrille dans le ciel, qui perce l’espace des misères. L’Académie Fosforito m’a donné des ailes flamenquistes, je passe donc en revue les grandes gloires andalouses. Antonio Mairena,

« … Por los siete dolores qui mi Dios paso

Por los grande dolores que mi Dios paso

Va a recibir la mare de mi alma … Dolores … », Ramon Montoya et Sabicas, aux doigts magiciens, voûtés sur les cordes, le chapeau bas sur le front, Manolo Caracol le styliste aux notes qui se distillent dans la mélancolie des brumes. Sa grand-mère l’avait surnommé Escargot parce qu’il en avait renversé une pleine marmite tout petit, Terremoto de Jerez à la voix de tremblement de terre qui finit pachydermique et explosa à cinquante ans, en plein vol comme une cigale, El Nino de Almaden insurpassable dans la malaguena. En pleine force du chant, alors que la phrase est lancée, la trajectoire arquée, il y a soudain une rupture dans l’intensité et la mélodie se prolonge dans un ralenti (les lyriques parleraient d’aigus pianissimi), les notes se prolongeant comme perdues dans les lointains avec une retenue, une fragilité palpable venue du fond de l’âme. Puis la Nina, la Nina de los Peines, celle qu’on dit la plus grande chanteuse flamenca de tous les temps, adulée de Garcia Lorca à Picasso, la nina gigante, sœur du cantaor Tomas Pavon et épouse de Pepe Pinto. Que des grands… A la fin de sa vie, lorsque les hommes la croisaient dans la rue, ils jetaient leurs chapeaux à ses pieds. Lorsqu’elle mourut un jour de 69 à Séville, c’est toute l’Andalousie qui pleurait. Son surnom de « la petite fille aux peignes » vient de cette habitude qu’elle avait, toute petite, de ficher de grands peignes dans ses cheveux.

D’autres disent que le surnom viendrait d’un vers d’une copla qu’elle chantait souvent : « Peigne-toi avec mes peignes, mes peignes sont de la cannelle. ».

C’est un peu de cette hérédité que j’entends dans le fond des gorges des femmes d’ici.

Cécilia s’est maintenant endormie

18 heures

 

C’est dans une petite impasse qu’on peut se prendre pour Samson écartant les murs du palais. L’étroitesse de la ruelle est telle qu’on peut prendre la pose, singeant celui qui écarte les murs sur son passage. Non loin de là, dans une autre ruelle aux pots de fleurs bleus, l’enseigne, comme souvent, d’un hôtel Seneca.

Cordoue a maintenant la douceur du velours qui descend sur la nuit. Les magasins de souvenirs regorgent de myriades de trésors inutiles en pleine lumière. Des sacs à dos arrivent depuis les murs d’enceinte, cherchant l’adresse de l’hôtel. Depuis la terrasse, le campanile est encore sous le feu du soleil au point de se coucher. L’ocre de sa pierre prend des teintes roses, pourpres et violacées.

Nous retournons chez Casa Pepe pour la queue de taureau confite, sous l’abri bienveillant de la petite salle fleurie et du portrait d’un Leopold d’Autriche ventru du XVI° siècle.

La nuit n’a pas d’étoile et tout le monde semble s’être donné rendez-vous sur le pont jaune. Sur l’autre rive, la mezquita tout au bout de la perspective est dressée sur la ville. On entendrait presque le Guadalquivir respirer.

 

Mercredi 15 Juillet

 

Réveil un peu plus tardif. Depuis la fenêtre l’immobilité de l’air fige le silence alentour que troublent seuls les oiseaux dans leur large cercle au-dessus de l’orangeraie.

De l’autre côté du pont le quartier de Miraflores est vite abandonné à ses vendeurs de loterie, à son église Santa Teresa un peu seule dans ce coin de ville pétaradant.

Ce matin, les abords du Guadalquivir sentent encore fort de ces émanations pestilentielles qui nous viennent par des nappes de vent.

Le bus n°1 nous mène, par la large avenue de Barcelona à la Plaza Corazon de Maria où se trouve l’église du même nom sous son capuchon de palmiers géants.

Sur la longue avenue Maria Auxiliadora se succèdent un sanctuaire ouvert aux quatre vents présentant l’arrivée d’une caravelle, puis San Lorenzo, à la ressemblance marquée du style italien à la façade à arcades, et enfin, nichée dans une petite place en cul de sac, San Agustin, avant de rejoindre par de tortueux fragments de ruelles, notre bistro à cocktails miraculeux. Cette fois, ce sera Guanabana, gingembre, citron vert et vanille… Ce coin de Cordoue exerce près de la Plaza de Gomez une attraction particulière. Peut-être d’y réunir un condensé de la ville dans sa blancheur, son absence de trottoir et d’arbre accentuant le sentiment d’une ville trésor enclose sur elle-même et une perte d’orientation.

Comme au cœur d’une passacaille, je ferme les yeux, j’entends « Par les rues et par les chemins, les parfums de la nuit et le matin d’un jour de fête » …

En poursuivant vers San Andres et son église à galerie, l’Avenue San Pablo. La physionomie de la ville reprend les airs qu’elle avait près de la Place Colon, avec ses rues animées et ses commerces. Face à l’Ayutamiento (La Mairie), une extraordinaire façade ouvragée baroque, et sur un léger promontoire au flanc de bâtiments modernes, les ruines romaines du Temple de Marcelo, qui rappellent que Cordoue témoigne de l’importance de Rome dans cette province de la Beatica.

Puis c’est à nouveau dans des serpentins de ruelles du très vieux Cordoue que l’on raccordera notre quartier, passant par de multiples maisons de plus en plus mauresques, jalonnées de places en cul de sac aux palmiers géants et aux cactus qui sentent déjà l’Afrique puis des rues encore plus étroites. Une chapelle baroque est blottie discrètement à l’angle de deux maisons qui en laissent admirer la façade.

Et c’est encore Sénèque que nous rencontrons. Parce qu’une taverne porte une enseigne à son nom, et un peu plus loin, une statue sans tête, d’un marbre négligé, et une inscription aux pieds du vieux sage. Sénèque est partout.

C’est dans la fraîcheur de la chambre que se passent les heures torrides. Depuis le balcon, les ombres sont au plus court. Quelques égarés, plan à la main, se risquent malgré eux à longer les murs des remparts.

Cécilia immortalise un portrait de moi depuis la fenêtre, et par l’illusion du second étage, je donne l’impression d’avoir le clocher juste à portée de main.

Puisque Sénèque en avait involontairement suggéré l’idée, l’après-midi passera à la recherche des trois gloires entre toutes de Cordoue.

Plus en haut de l’Alcazar des rois chrétiens, c’est derrière le quartier de la Juderia que les remparts, à la lumière déjà plus douce de fin d’après-midi, offrent aux pierres dentelées de délicieux reflets sur les bassins qui les longent. Plus peut-être qu’à Grenade, je crois rêver de cette illusion parfaite des tonalités d’ocre si particulière que j’ai pu connaître à l’entrée des Oudaïas à Rabat. Au pied d’une de ces tours crénelées, la sculpture d’Averroès apparaît dans une pierre tendre et blanche et sans grande qualité. Une plaque indique sous son portrait « la ville de Cordoba … fait en 1967. »

Remontant le long des remparts, jusqu’à une sorte de palmeraie, sur un espace dégagé, comme triomphant dans l’espace qui est le sien dans sa ville, de pied en cap d’un bronze noir et brillant sous les feux de dix-neuf heures, le geste auguste et presque césarien, l’inévitable romain d’Espagne.

« Le sage ne diffère de Dieu que par la durée. (Bonus tempore tantum a Deo differt26.) »

Si Dieu est exempt de toute crainte, le sage aussi. Si Dieu est affranchi de la crainte par le bienfait de sa nature, le sage a l’avantage de l’être par lui-même :

« Supportez courageusement ; c’est par là que vous surpassez Dieu. Dieu est placé hors de l’atteinte des maux, vous, au-dessus d’eux27. »  Seneca  

Face à lui, s’ouvre à la vue toute la longueur des bassins qui va jusqu’à rejoindre, au-delà d’Averroès, l’emplacement des calèches et le triangle d’ombre et de verdures qui fait angle avec l’Alcazar. La perspective est somptueuse où l’eau stagne comme dans un vrai miroir où les fleurs et la pierre peintes dans de délicates arabesques de roses, de bleu de ciel et de toutes les nuances végétales de vert.

Par une des portes, le labyrinthe de la Juderia s’ouvre à nouveau sur des rues blanches et ocres comme tonalité majeure de la ville. A l’endroit le plus étroit d’un de ces goulets, au centre d’une place minuscule, la superbe sculpture au bronze profond de Maïmonide, posé, calme et pénétrant.

« Il n’y a aucun moyen de percevoir Dieu autrement que par ses œuvres ; ce sont elles qui indiquent son existence et ce qu’il faut croire à son égard, je veux dire ce qu’il faut affirmer ou nier de lui. Il faut donc nécessairement examiner les êtres dans leur réalité, afin que de chaque branche de science, nous puissions tirer des principes vrais et certains pour nous servir dans nos recherches métaphysiques. Combien de principes ne puise-t-on pas, en effet, dans la nature des nombres et dans les propriétés des figures géométriques, principes par lesquels nous sommes conduits à connaître certaines choses que nous devons écarter de la Divinité et dont la négation nous conduit à divers sujets métaphysiques ! Quant aux choses de l’astronomie et de la physique, il n’y aura, je pense, aucun doute que ce ne soient des choses nécessaires pour comprendre la relation de l’univers au gouvernement de Dieu, telle qu’elle est en réalité et non conformément aux imaginations »

— Moïse Maïmonide, Guide des égarés

 

Comme une synthèse entre révélation et vérité scientifique représentée par le système d’Aristote.

C’est le temps en Europe, où Maïmonide est contemporain de Philippe Auguste, de Saint François d’Assise et d’Aladin. Et aussi de Frédéric II Hohenstaufen.

Après cette incursion vers les esprits majeurs cordouans et ce bain de fraîcheur au pied des remparts, il est bien temps de prendre un verre. Le « Patio » contigu à l’Hôtel est encore dans l’engourdissement désespérant de la chaleur sèche qu’accentue la lumière au pied de la mezquita, que nous faisons halte dans un de ces bistros déjà actifs près de la Plaza del Potro.

Le téléviseur à voix basse ne nous ramène pas moins aux réalités universelles de l’épidémie d’aujourd’hui. Aux nombre de victimes, aux masques qu’il est urgent de porter…

Ici, le vin coule, les tablées s’animent, les ombres descendent, dramatiques comme une guerre d’Espagne, avec une huitaine ou une dizaine de cordouans gutturaux et enthousiastes. Les mouches nous reviennent du Guadalquivir, vigoureuses et tenaces, contrastant avec la douce mélancolie qui monte en songeant que ce passage à Cordoue est déjà sur sa fin.

De passar et de callar, notre passacaille pédestre nous rapproche du Guadalquivir, et c’est sur la Plaza del Potro maintenant dans l’ombre du crépuscule que nous arrivons.

Un vent presque frais nous parvient du couloir que forme la longue allée qui mène du Guadalquivir à la Plaza del Potro.

La nuit est maintenant tombée après le calmar géant du petit restaurant où nous étions parmi de rares clients.

La plaza est animée. De lumière électrique, de pavois qui traverse l’espace sur toute la largeur reliant les maisons qui se font face. Des tréteaux ont été dressés depuis le matin. Il y aura donc un concert sur cette place qui vit don Quichotte rêver à des pays de grandeur, de faste, d’honneur et d’exploits chevaleresques. Ce soir ce sont des membres de l’Académie de Fosforito qui seront sur scène.

De flamenco cordouan.

Depuis le début de l’épidémie de Covid, les concerts sont rares. Ce soir des chaises ont été disposées sur tout l’espace possible de la place, le plus simplement du monde, laissant la distance réglementaire entre chacune des chaises. Les familles sont venues, comme surgies des maisons alentour, certaines femmes en noir accoudées aux dossiers des chaises, en connaisseuses. Les hommes avec la canette au pied de la chaise. Les enfants impatients et distraits sont là aussi. Contrairement à l’an passé, il ne s’agit plus d’un hangar aménagé en taverne, mais d’un espace ouvert à la nuit étoilée. Par bonheur, deux chaises sont encore disponibles au pied de la colonne de Saint Raphaël, vers le fond de la place, avec à main gauche le magasin de souvenirs.

Elle apparaît dans une longue robe rouge à voilette, à gros pois noirs, tracée et dessinée dans le moule de sa silhouette fine et longue, par le faisceau de lumière qui plonge le reste de la scène dans l’obscurité. Le visage creusé, le cheveu noir et le chignon tenu serré comme modelé dans toute la fierté mêlée à la fois de sensualité et d’arrogance provocatrice. Le maquillage sur dimensionnant des yeux de charbons. Le nez fin et pincé. Puis les deux cantaores s’installent, guitare à la main pour l’un, et la pose droite et concentré de l’autre, debout prêt à entamer les longues litanies ancestrales de l’amour et de la mort.

Durant plus d’une heure, le ballet taureaumachique de la robe retroussée, agitée, déchirée de révoltes et des douleurs, le châle parfois aérien d’un soleil noir enveloppant comme une faena, parfois tordu et doublant dans un mouvement de caprice le battement frénétique des talons. C’est une mise à mort par la danse qui accompagne de son rouge et de son noir les voix successives de l’un et de l’autre des messieurs, soulevant proprement de leur chant alterné, la chorégraphie impeccable de la danseuse.

Brisée, résignée, son cou de cygne penchant à droite, tantôt à gauche, elle est à la fois le matador et l’animal vaincu.

Vers la fin du spectacle, sentant le grand élan lyrique à son paroxysme, je délaissais ma chaise pour venir sur le côté gauche du podium admirer mieux qu’à un premier rang, la dernière série de déhanchements de grâce et de désir symbolisé.

En toute fin de spectacle, la tornade rouge enfin apaisée, fit venir un angelot tout de blanc vêtu, de l’école de Fosforito, et entama avec lui une ultime série de figures, de jeux de talons et de mouvements de bras, les cheveux dénoués comme un soleil blond pour lui, et pour elle, le chignon toujours impeccablement raidi et noir au-dessus de son long et majestueux port de cygne.

Dans l’enthousiasme de la fin du spectacle, le vieux monsieur du magasin de souvenir se rappela de nous et nous en arrivâmes presque à des embrassades.

La dernière nuit à Cordoue ne pouvait avoir meilleur parfum que dans ses rouges et ses noirs sous les embruns apaisés du Guadalquivir.

 

Jeudi 16 Juillet

 

Ce matin, c’est un croissant de lune, une fine lame sur le ciel limpide et froid, qui se dresse depuis ma fenêtre, à l’heure où les oiseaux tournoient au-dessus de la palmeraie.

Quelques étoiles brillent, accrochées encore dans le paysage. Avec la nôtre, peut-être.

Nous quittons Cordoue dans le silence de ses rues, par le même chemin longeant le fleuve, le parc aux calèches, les remparts de l’Alcazar des rois…. Puis c’est la traversée de la ville neuve, ses artères et ses immeubles confortables.

L’Espagne est doloriste. Lorsqu’on voit les étendues désertiques, la terre qui se répand sur l’infini de tous les horizons d’Andalousie, de la Mancha vers laquelle nous remontons, il n’est pas étonnant d’apercevoir au loin des villes qui s’appellent Consolation.

C’est le cœur géographique de l’Espagne. Je le sens comme on sent un cœur qui bat. Plus rien n’existe que ce ventre jaune de paysages plats, d’oliveraies, de cultures et de vignes égarées, silencieux, à perte de vue.

Un ralentissement sur l’autoroute, puis l’immobilisation de longues minutes. Il s’agit d’un convoi lourd, gigantesque, qui nous croise. Chaque camion porte les éléments épars et encore détachés des éoliennes qui seront assemblées quelque part, au gré des vents et des collines dans le paysage. Les pals des hélices mesures vingt mètres, peut-être plus …

Chaque percée de la Castille qui se fond dans la Mancha est maintenant un vaste champ d’éoliennes. Le moindre mamelon à l’horizon présente son armada d’affreux bataillons d’ailes mécaniques.

C’est maintenant le lieu de naissance de Cervantès. Et même s’il est né aux environs de Madrid, c’est dans cette Mancha d’éoliennes et d’ailes fabuleuses que son nom s’immortalise.

Le pays des géants.

Depuis des kilomètres déjà, tout à l’horizon, une rangée de vrais moulins à vent. On s’en approche, on les contourne, ils disparaissent et reviennent dans le paysage, tout en haut d’un promontoire pelé. Il n’y a plus d’arbres. Un mince filet de route tracé dans la pierre et la terre d’ocre mène à la colline de l’Alcazar de San Juan, aux moulins de la Muela.

Tout là-haut le vent siffle, les plaines s’étirent à l’infini. Derrière le muret qui enclos le moulin de Rossinante, les plaines déclinent toutes leurs variétés de jaunes, striés de marqueteries vertes et de pompons d’oliveraies sur toute une languissante perspective.

Il est des paysages dont la calme monotonie, les tonalités tranchantes et contrastées peuvent atteindre à une forme de sublime.

Les ailes des moulins sont immobiles, muettes comme des aiguilles d’horloge qui n’indiqueraient plus le temps.

Un motard, comme un chevalier tout de cuir noir, vrombissant   dans le paysage livide au sommet de Muela, nous dépasse, redescendant vers la route principale. D’un geste de la main, il indique la direction de Consuegra.

C’est la route étroite, déchiquetée, vers Campos de Criptana, le lieu véritable des géants. Un peu perdus aux abords du grand village, un quidam intarissable nous dit d’aller là-haut où est la seconde série des moulins, ceux de la lance et du combat contre les géants. Et d’aller déjeuner tout au bout de l’enceinte, à Las Musas, ce qui veut dire les deux muses. Arrivant là-haut, au bout de l’enceinte, deux ombres chinoises sur fond d’un mur blanc immaculé, reproduisent deux petites vieilles voûtées côte à côte.

Sur un large plateau caillouteux de ronces et de poussière, dans la lumière de midi, se dressent à bonne distance les uns des autres, dominant l’espace et le village en contrebas, les douze moulins portant chacun le nom d’un personnage de Don Quichotte de la Mancha.

Laquelle veut dire terre sèche.

Depuis le plateau où nous sommes, on peut maintenant apercevoir très loin dans la plaine infiniment désolée, le sein menu, nettement dessiné sur lequel reposent les six moulins de la Muela dans leur solitude. Un terrain propice pour hisser la lance au ciel.

 

« Si vous me dissiez que la Terre
A tant tourner vous offensa,
Je lui dépêcherais Pança:
Vous la verriez fixe et se taire.
Si vous me dissiez que l’ennui
Vous vient du ciel trop fleuri d’astres,
Déchirant les divins cadastres,
Je faucherais d’un coup la nuit.
Si vous me dissiez que l’espace
Ainsi vidé ne vous plaît point,
Chevalier Dieu, la lance au poing,
J’étoilerais le vent qui passe.
Mais si vous dissiez que mon sang
Est plus à moi qu’à vous ma Dame,
Je blêmirais dessous le blâme
Et je mourrais vous bénissant.
Ô Dulcinée … »

 

(Chanson romanesque de Don quichotte à Dulcinée), mélodie de Ravel.

 

TOLEDE

 

Les longues plaines languissantes et austères sous l’accablement du soleil, dessinent au loin des villages qui se fondent dans les tonalités claires du pays. D’oliviers et de vergers.

Puis Tolède apparait vers dix-huit heures, au sommet de sa butte avec les capuchons de son Escorial.

 

                                                           ***

Je comprends maintenant la légende selon laquelle au quatrième jour de la création, Dieu prit entre ses mains le soleil et le posa juste au-dessus de Tolède

                                                                                              Rainer Maria Rilke

                                                           ***

Après le cœur de l’Andalousie, sur le chemin du retour, il me fallait composer des étapes. Tolède, à faible distance de Cordoue, était idéalement placée, d’autant que j’eus la révélation de cette immense Pentecôte de Gréco, il y a quelques années, en pénétrant dans la grande église sur la Place du Dam.

Gréco devenait donc l’attraction majeure pour cette visite nous menant lentement vers le Nord.

… 

Ce n’est pas un hôtel, mais un appartement que nous occuperons, dans une rue montante où la lourde maison de pierre orange paraît disposer d’autant d’ombre qu’une forteresse.

Nous sommes au cœur de la cité.

Tolède est une ville jalouse de ses ombres et de ses lumières. Elles transpirent de ce qui fit d’elle la plus importante cité durant des siècles, jusqu’au XVI°. Notre logeuse nous annonce que la ville est sur le point d’acquérir le concept du Puy du Fou.

A cette heure, dans toute la ville médiévale, les rues sont encore amorphes, d’une léthargie plongée dans tous les recoins d’ombre, les grilles des commerces sont fermées et le silence troublé de loin en loin par le sourd grondement de quelques rares véhicules glissant sur les pavés.

L’épidémie semble paralyser les énergies autant que ce soleil qui inonde tant qu’on a du mal à lever les yeux pour apercevoir la magnifique flèche ciselée de la cathédrale. Celle-ci est malheureusement voilées par une armée de tubulures recouvertes de bâches, le temps d’un ravalement de ses dentelles de pierre.

L’impression que donne ce silence, ajoutée à une très faible densité de promeneurs et de touristes, est celle de pénétrer dans l’intimité d’une cité battant au rythme d’une saison morte. Et nous sommes en Juillet.

Ici tout est en courbes et mamelons, sur des tapis de pavés. Les rues tranchantes comme des arêtes vives aux angles des rues où apparaissent de petites places débouchant sur d’autres ruelles jaunes et ocres. Ces tranchées montent et descendent sans jamais laisser le temps de respirer (l’ami Larché, grand voyageur, disait Tolède est le paradis des cardiaques). Ses maisons s’accrochent depuis toujours sur ce promontoire, avec ses épées d’acier entassées, ses heaumes de chevaliers et ses magasins de bondieuseries où tout est clos.

Tolède est la capitale de l’acier, le meilleur et le plus dense, à produire de magnifiques épées lourdes, des armures telles qu’on croirait certains magasins fournissant en accessoires les studios de cinéma.

La maison de Greco est là, entre les murailles, les jardins et les courbes des ruelles pavées dans le silence presque absolu de la soirée qui descend. Il est trop tard pour la première visite au Musée. Les horaires espagnols étant d’une variabilité dont je n’ai jamais saisi le sens.

La moiteur descend sur la ville. Les églises romanes surgissent dans l’impeccable austérité de leurs tours massives. San Roman, San Tomé, encore baignées de soleil.

Un bistro dans une ruelle montante, une enseigne illisible. Un bar à l’ancienne, probablement pour de vieux habitués. La salle est vaste, désertée. Une jeune fille sert, avant même qu’on ait demandé le rouge de la région, des tapas qui devaient nous attendre depuis dix jours. Au comptoir d’affreux assemblages de viandes décomposées sous une cloche de verre. Dans la cuisine, un grand gaillard jovial secoue les œufs d’une méchante omelette, mêlée à un infâme boudin déjà gris. Le vin est pourtant excellent. Evidemment, nous nous esquivons sur la pointe des pieds.

C’était certainement l’Auberge Rouge.

Une statue de Cervantès de pied en cap sort de sa tristesse au croisement d’une petite place et d’une rue descendant sur le Tage. Il est difficile de trouver une taverne convenable.

Vendredi 17 Juillet

 

 La lumière réveille peu à peu les reliefs des ruelles, modèle les édifices qui se dressent.

Une petite vieille à un balcon qui semble ne jamais avoir quitté son poste d’observation, nous indique le meilleur chemin pour voir le pont.

Pour avoir une vue de celui-ci qui enjambe le Tage à un endroit où la vallée est très encaissée, il n’est qu’à se laisser glisser sur les pavés jusqu’à un grand jardin d’où partent des sentiers qui mènent aux rive du Tage. L’exposition solaire y est parfaite à cette heure. Là, le fleuve s’enroule autour de Tolède, entre les ponts de Alcantara et de San Martin.

Une fois passée les arches de ce dernier, les eaux s’étalent nonchalamment à travers la grande vallée qui mène jusqu’à Talavera de la Reina et le Portugal, pour déboucher largement à Lisbonne.

De l’endroit où nous sommes la vue plongeante sur le fleuve paraît n’être encore qu’un lac endormi.

 

GRECO

 

Le Musée Greco est situé dans la maison même où celui qui aurait dû se nommer  el griego  vécut. Sur une belle esplanade pleine d’arbres et de fraîcheur où on entend encore les premiers oiseaux. L’entrée se fait une fois franchi un vieux patio défraîchi et quelques escaliers de bois. Le musée est constitué à l’étage, d’une longue galerie sombre où est exposé sous un éclairage légèrement de biais et sans agressivité, le christ et toute une série d’apôtres.

A l’origine, six apôtres regardaient vers la droite, les six autres vers la gauche. Au centre la place du christ. Malheureusement il ne reste qu’une des trois séries d’origine visible aujourd’hui. Mais heureusement une des séries les plus abouties des années 1607/1608.

Des treize toiles, outre le Christ, ne restent que Saint Paul et Saint Pierre, Thomas, Jacques le Majeur, Philippe, Jean Evangéliste, Jacques le Mineur, André, Judas, Matthieu et Barthélémy. Au fond de la galerie, la vue de Tolède. Plus loin, dans un couloir adjacent des portraits de personnages et d’amis du peintre.

La sobriété du traitement, et l’extrême dépouillement des portraits, ne laissent de place qu’à la concentration spirituelle de chacun des apôtres. L’attention est vite attirée par le soin apporté aux mains finement étirées et aux regard, graves, les yeux au ciel ou dirigé vers les lointains dans l’absorption de quelque vérité céleste. Le plus caractéristique et peut-être le plus abouti à mon goût serait le repentir de Saint Pierre, ou plus exactement les larmes de St Pierre dont j’aurais la surprise de voir ultérieurement une version légèrement modifiée au Musée Santa Cruz. Chaque fois que je vois une reproduction de ce tableau j’entends son complément musical qui tourne autour d’un madrigal de Gesualdo ou proche des madrigaux de Lassus inspirés par ces mêmes larmes. Les couleurs, appliquées vivement, sous des blancs auparavant posés en première épaisseur, en des éclairs lacérant presque la toile, de tonalités immédiatement reconnaissables, que chacun des verts (Jean l’Evangéliste), des pourpres ou des bleus mûrement préparés, compensent le sentiment d’inabouti du geste de la fièvre intérieure.

Nous sommes les seuls visiteurs, ce qui pour une fois est une vraie bénédiction. Loin des foules et des commentaires souvent disgracieux… Une sorte de visite privée dans le silence du matin.

… Et le silence est tel dans la galerie principale qu’on entend craquer le sol au moindre de nos pas. On y voit le possible fantôme de Greco vivre et peindre à cet étage. Depuis certaines fenêtres, le patio carré au-dessous de nous laisse imaginer le va et vient et l’intimité de la maison. Le tableau de la Ville de Tolède chante les louanges des excellences et de la gloire de Tolède en tant que ville la plus ancienne d’Espagne créée, selon la légende, par Hercules lui-même. La vue panoramique est prise depuis la route de Madrid, avec au premier plan, l’Hôpital Tavera sur un nuage.

(parenthèse)

Greco est à la croisée des chemins qui mènent de la fin de la Renaissance dont il est un des ultimes représentants à la suite des vénitiens, et celui qui incarne le baroque triomphant de la Contreréforme.  Sa trajectoire, dans l’Histoire des Arts, est parfaitement parallèle à celle de Monteverdi. Lorsque celui-ci crée l’Orfeo, le premier opéra de l’histoire, c’est le couronnement de la musique de la renaissance. Trente-cinq ans plus tard Monteverdi, à la veille de sa mort, laisse devant lui l’œuvre majeure du premier baroque, le Couronnement de Poppée. Pareillement, si l’on excepte la période orthodoxe de la peinture de Greco, son Christ chassant les marchands du temple encore largement redevable aux vénitiens, s’affirme dans la troisième version du même thème comme un peintre étant devenu entretemps, le Greco des grandes manières torsadées, aux visages oblongues, aux très sensibles allongements des formes.

Autant Georges de la Tour et Philippe de Champaigne sont résolument Classiques, la Tour faisant accomplir à sa Maternité de Rennes, à ses différentes versions de ses Saint Sébastien, une sublime synthèse de la statuaire médiévale modelant les volumes des sujets traités, Champaigne pétrissant d’un geste économe l’ordre et le maintien épuré de son Louis XIII et de sa moniale de Port Royal, autant Greco est, dans ses torsades en mouvements, la furieuse incarnation de la lyrique baroque.

Baroque et lyrique, on pourrait dire, au sens musical, chromatique, usant des dièses et des bémols dissonants, là où d’autres useraient d’un jaune complétant un bleu, Greco associera un vert près du bleu, comme d’une dissonance que seule la vue d’ensemble justifiera.

Il fait faire un bond à la peinture du XVII° siècle qui se projette déjà vers les libertés du XX°.

… 

Le message du Greco dans l’art espagnol est celui du baroque, qui est un des aspects de la Contreréforme.

L’essor gothique de la foi qui allait directement au ciel par la verticale a rencontré opposition et la ligne qui le traduisait, a subi, comme un ressort, une compression, qui à son tour, produit une énergie réactive. De là ce goût désormais pour la voûte, pour le dôme, pour la colonne torse, pour le muscle, pour tout ce qui se tend et se tord et se bande, pour tout ce qui est capable de supporter, de vaincre, de soulever. Le géant catholique, d’une poussée d’épaule, essaie de remettre droit le char penchant de la chrétienté. La théologie prend la forme de la plaidoirie, de la controverse et de l’apologétique.

 

-Paul Claudel, L’œil écoute-

C’était à Amsterdam. Une seule œuvre de Greco exposée dans cette église de la Place du Dam. De plus de quatre mètres sur plus de deux mètres. La Pentecôte. Ce jour-là j’ai réalisé la grandeur d’une telle peinture. Et puis, depuis, je retrouve les mouvements qui ne sont qu’à lui. Cette position par exemple, d’un bras replié sur le visage, comme pour se protéger d’une trop grande lumière, le corps prêt à vaciller. Cette posture extraordinaire, que je n’ai jamais rencontrée dans aucun autre exemple de peinture au monde, de l’apôtre de la Pentecôte, sur le côté droit du bas du tableau, qui part à la renverse, foudroyé, avec cette toujours même intention chez le peintre d’extasier ses personnages.

Le mouvement du bras, tout muscles tendus, se protégeant aussi d’une violence réelle, celle du Christ chassant les marchands du Temple. Dans les deux cas, il s’agit d’une réaction contre un éblouissement, une lumière venue de l’intérieur autant que du monde environnant (je pense pareillement à la Conversion de Paul sur le chemin de Damas de Caravage). L’ouverture du cinquième sceau de l’ultime Greco, tord bien les membres de ses apôtres, de ses bras qui se lèvent en forme d’imploration et de protection contre trop d’aveuglante lumière. Et c’est toute la peinture de Greco qui nous chavire.

Pour partir aussi à la renverse.

C’est dans une chapelle attenante à l’église San Tomé que se trouve le joyau de Tolède. 

« L’enterrement du Comte d’Orgaz » est l’œuvre la plus importante de Greco et l’une des pièces majeures de la peinture mondiale. Elle relate le miracle de la venue sur terre de Saint Etienne et de Saint Augustin qui président à cet enterrement en raison de la vie exemplaire que mena le noble tolédan.

Et ils sont tous là. Les amis, les proches, unis dans la sombre gravité des vêtements. Portant tous la collerette blanche, en une ligne qui délimite la partie supérieure du tableau, en une sorte de polyphonie au dessin ferme, la partie céleste, et celle du bas où sont les deux saints qui portent le corps du défunt. Les visages sont différenciés par l’inclinaison, le visage long, l’attitude digne et sévère. Aucun ne regarde devant soi, et tous ont une posture qui révèle leur méditation silencieuse. Les deux seuls, qui plongent leur regard dans les notre, qu’on perçoit au bout d’un moment, sont le peintre lui-même, qui s’est représenté au milieu de la rangée, regardant devant lui, et, au pied de Saint Etienne, le fils de Greco, Jorge Manuel, qui montre du doigt la lapidation d’Etienne sur un détail du vêtement de celui-ci.

L’enterrement se fonde sur l’équilibre inébranlable des deux espaces du ciel et de la terre, que tout oppose. De l’un à l’autre, aucun déchirement. La sérénité des gentilshommes tout en noir qui assistent au miracle repose sur l’heureuse alliance de leur foi et de leur raison. La mort ne saurait les effrayer, qui n’existe que pour ouvrir le chemin des Cieux dans son chatoiement de couleurs diaphanes et comme irréellement sans pesanteur.

Le tableau ne laissera jamais les tolédans oublier qui ils sont : ce que la puissance religieuse et intellectuelle de leur cité signifie, et à quel point elle pèsera face au pouvoir de Madrid. « L’Enterrement d’Orgaz » est le portrait de la grandeur de Tolède. Nulle part ailleurs, le ciel et la terre ne se seront si harmonieusement partagé l’âme d’une ville.

L’œuvre fait presque cinq mètre de hauteur sur plus de trois mètres et demi de large. Ce matin, par chance, nous sommes aussi les seuls visiteurs à prendre le recul nécessaire à l’embrasser sur l’ensemble de ses grandes dimensions, ou d’en isoler du regard les détails les plus infimes.

D’où que l’on regarde vers le ciel, il y a de grandes chances d’apercevoir la tour carré de San Tomé ou de San Roman. Celle-ci est la seule à conserver sa structure originelle du XIII° siècle et la majorité de ses fresques romanes. L’église a été désacralisée et abrite aujourd’hui le musée des conciles et de la culture wisigothe. Cette église de San Roman est la première construite à Tolède de style mudéjar. Sa structure est à trois nef séparées par des arcs en fer à cheval qui reposent sur des colonnes et des chapiteaux romains et wisigoths. Jusqu’en 1926 les murs blancs recouvraient les surfaces avant qu’on ne découvre sous l’écaille les magnifiques peintures des douze et treizième siècles. De l’art wisigoth, des objets épars, des restes de chapiteaux, des bas-reliefs plus proches des signes gravés dans la pierre de la Vallée des Merveilles que de de l’art médiéval à son apogée.

Depuis une petite place encadrée de cyprès, face à San Roman, une belle statue de Lope de Vega.

Mais le monument le plus extraordinaire de la ville, visible d’où que l’on vienne, est évidemment la Cathédrale.

Contournant la Chapelle Majeure, une des originalités de l’édifice qui donne à la lumière cette mysticité diaphane unique est le Transparent.

Dans de nombreuses cultures, Aztèque, Maya, Egyptienne ou Grecque, le solstice d’été a toujours donné lieu à réinventer et à sacraliser la lumière de ce jour-là. A Chartres, il s’agit d’un trou fait à un certain endroit d’un vitrail permettant aux rayons, à leur apogée de se poser sur une dalle où se trouve une épine de la vraie Croix. A Tolède, la transcendance de ce jour est magnifiée par ce Transparent de deux oculus qui laissent passer les premiers rayons du matin, donnant un nimbé lumineux tout à fait impressionniste. La lumière se pose donc avec une infinie transparence sur des représentations de prophètes, des scènes de l’Ancien Testament dans une parfaite harmonie de sculptures, de peintures et d’architectures.

Le maître-autel ou retable pourrait passer à lui seul pour une église ; c’est un énorme entassement de colonnettes, de niches, de statues, de rinceaux et d’arabesques, dont la description la plus minutieuse ne donnerait qu’une bien faible idée ; toute cette architecture qui monte jusqu’à la voûte et qui fait le tour du sanctuaire, est peinte et dorée avec une richesse inimaginable. Les tons fauves et chauds de l’antique dorure font ressortir splendidement les filets et les paillettes de lumière accrochés au passage par les nervures et les saillies des ornements, et produisent des effets admirables de la plus grande opulence pittoresque. Les peintures sur fond d’or qui garnissent les panneaux de cet autel valent, pour la richesse de la couleur, les plus éclatantes toiles vénitiennes ; cette union de la couleur avec les formes sévères et presque hiératiques de l’art du Moyen-Age, ne se rencontre que bien rarement ; l’on pourrait prendre quelques-unes de ces peintures pour des Giorgione de la première manière.

 

 -Voyage en Espagne –Théophile Gautier

 

Il y a en effet peu de maîtres-autels, sinon celui de Séville, qui puissent se comparer à celui-ci.

Et puis les tableaux de la sacristie, en avalanche. Un Saint Jean Baptiste de Caravage, une Déploration magnifique de Bellini, un tableau ténébriste de l’Arrestation du Christ au Mont des Oliviers de Goya, le magnifique portrait de Jules II de Titien, un Velazquez, et enfin l’autre version des larmes de Saint Pierre, tout en haut accroché, à peine visible, qu’il eut été dommage de ne pas avoir contemplé au calme et tout à loisir celui de ce matin.

Et puis le Partage de la Tunique du Christ : plusieurs versions existent. Je m’y attarde longuement.

Au milieu de la foule grimaçante, les yeux tournés vers le ciel, une masse de brutes vocifère, crie. Un soldat qui porte beau, tout en cuirasse nous regarde comme s’il était témoin privilégié de ce moment d’Histoire (un bienfaiteur ?). Mais l’essentiel c’est l’homme en rouge au centre de la composition et tenant des deux tiers de la hauteur du tableau. On va bientôt jouer la tunique aux dés, comme c’est l’usage dans la soldatesque romaine, la tunique rouge comme celle du sang qui ne coule pas encore. Le bourreau s’affaire, courbé sur la croix encore au sol, la main du Christ passe au-dessus de son dos comme en forme de protection, appeler la compassion du ciel sur cet homme qui perce un trou dans le bois. Le jeune bourreau ne voit pas le geste, il porte le vêtement jaune dont Michel Pastoureau dit qu’elle est la couleur de l’infamie. Les trois Marie sur le coin gauche de la toile, observent silencieuses, la traverse de bois, le trou dans le bois. Bientôt des clous dans la chair vivante. Greco annonce la mort dans le regard de celles qui savent. Les Evangiles ne parlent pas d’elles : elles n’auraient pas dû être là. Pas si près. D’autres sources apocryphes les situent dans la scène, mais plus loin. Greco a besoin d’elles, de leur douceur qui doit répondre à la violence de la scène.

Dans la scénographie du tableau, les figures agglutinées sur le plan de la toile suppriment toute réalité du lieu. Aucun décor, pas de paysage. Le tableau se passe de la profondeur devenue inutile, pour mieux resserrer son emprise sur le rôle des différents personnages. L’air manque, l’image est impitoyable.


Tolède est une ville de calvaire, mystique. L’été y est d’acier et de pierre.

Depuis le portail latéral de la Cathédrale, la rue s’anime vers midi. Une vieille dame nous aborde soudain à proximité d’une terrasse de restaurant. Je crois un instant me trouver dans certains lieux d’Italie, ou même de Nice, où on vous aborde pour vanter les mérites culinaires du commerce en vue. Une fâcheuse manière d’appuyer, qu’à Rome on m’a carrément pris la manche… La dame explique à Cécilia que son époux tient un endroit qui n’est pas sur le grand passage de la rue animée, mais juste un peu plus haut, « L’Officina », que la cuisine est la vraie, la meilleure cuisine de maison qu’on puisse trouver.

Nous pénétrons dans un endroit frais, lumineux, où les salles sont divisées en plusieurs angles autour d’un bar qui ne demanderait qu’à s’animer, et comme souvent nous nous retrouvons les seuls clients de midi. Pour le churrasco d’agneau. Le patron qui est aux cuisines s’affairent aussi autour de nous. Le fils est là pour le service et la conversation. Je vois qu’ils ont les larmes aux yeux. La Covid, les touristes qui désertent…

Je tente de me faire comprendre :

L’aigle de Tolède vit toujours ici ?

Et comme s’il avait attendu ma question, qu’elle avait été la plus prévisible qui soit :

Si senor, Federico Bahamontes vit toujours ici. On peut le voir quelque fois sur la place Zocodover. Mais vous savez il est âgé maintenant, il a plus de quatre-vingt-dix ans.

Mon père aurait été ému de savoir que le premier vainqueur espagnol du Tour en 1959 était vivant et qu’il régnait encore dans les cœurs populaires de Tolède.

Je m’aperçois seulement aujourd’hui que l’un des plus légendaires grimpeurs de l’Histoire du vélo vit dans une ville dépourvue de montagne alentour.

Et Tolède est entourée de vallonnements, de ressacs, de collines truffées de bosquets sombres tout au loin, de terres brunâtres et arides, sur lesquelles sont plantées de maigres maisons. Descendant vers Zodocover, sur sa petite place, Cervantès a toujours son sourire triste. La rue descend maintenant à l’heure zénithal vers le Tage qu’on ne tarde pas à voir depuis un beau jardin bordé de cyprès et d’arbres séculaires faisant l’ombre d’un début d’après-midi sur nos bancs de pierre.

C’est quasiment franciscain.

Nous baignons, le temps d’un répit, dans ce havre de quiétude. Sur l’autre versant du Tage, le paysage, la pastorale d’après-midi, n’ont pas pris une ride depuis des siècles.

Le silence respire la paix d’une cité fière. Je crois sentir du plus profond, comme sur les plaines de la Mancha, battre le cœur de l’Espagne.

En bas du promontoire le Tage, le pont San Martin ou l’autre, le Pont d’Alcantara, en haut, l’Escorial.

… 

Remontant par la même rue pavée, maintenant montante, à main gauche du Cervantès, le Musée Santa Cruz, à la façade baroque tout en arabesques de pierres décoratives. Bâti à l’emplacement d’un ancien hôpital.

Ce qui surprend à Santa Cruz, c’est d’abord la qualité de l’éclairage, la douceur du jaune des murs. Tout est magnifié avec le risque d’une tonalité vive, là où souvent les musées proposent la nudité des blancs. De longs couloirs égrènent des peintures de la Renaissance des XV° et XVI°, de Jean de Bourgogne et tout un ensemble de peintres locaux. Un buste en armure dont je n’ai su si c’était Charles Quint, Cervantès ou un gentilhomme barbu de la ville, ciselé de la plus fine manière, et puis encore les Greco, avec l’Immaculée Conception, encore très italienne dont l’inspiration vient directement de ce même thème traité par Titien à Venise.

L’Assomption est ici l’œuvre phare du peintre, une des plus spectaculaires. On y trouve la grande manière caractéristique des dernières années, où l’acidité des teintes n’hésitent pas à dissoner, où l’allongement des formes se risque jusqu’à l’ellipsoïde ascendante, démesurément, que les tableaux gagnent à être de plus en plus regardés de loin, comme si la synthèse de l’œuvre ne se saisissait qu’en entrant nous-mêmes dans la conception atrophiée de Greco.

Comme de Cézanne, on a parlé de problème de vision et de myopie. Il n’en est rien. C’est un nouvel ordre pictural qui se met en place chez le peintre depuis le début des années 1600. Un processus qu’on pourrait appeler de la flamme spirituelle.

A la droite et à la gauche de cette Assomption, deux portrait d’un Saint Pierre les yeux vers le ciel comme celui des larmes, et un évêque en grande pompe.

Dans les même bleus, la vision de Jean à Patmos, la Vierge monte vers les cieux dans le plus grand calme, ne perdant pas de vue Jean, l’apôtre préféré.

L’Annonciation, moins torturée dans le chromatisme, de la même dernière période, tout comme le Saint Joseph à l’enfant.

Puis, isolé, épuré comme les apôtres de la maison du peintre, Saint François et Saint Augustin, la Sainte famille, de l’ultime période et les Adieux du Christ à sa mère.

16 heures

 

L’après-midi s’allonge aussi. La fraîcheur de notre forteresse à l’ombre de l’appartement ajoute à la sévérité d’une ville fière et sombre, luxuriante de ses ombres, de ses aciers et de sa lumière.

Le récit des catastrophes pandémiques s’éternise sur les écrans, la mort rôde, les inquiétudes sur les visages contrastent avec la pierre sereine qui brûle jusqu’à tard dans la soirée.

Plaza Zocodover. Nous ne rencontrons pas Bahamontès, mais le jeune homme de l’Officina de ce midi, avec sa fiancée. C’est l’heure si étonnante où, comme à Gérone, le grondement d’une ville qui s’éveille se fait entendre sourdement, progressivement. L’heure des terrasses s’animent, les lumières creusent les reliefs de la pierre, les fantômes de la nuit s’installent. La Place Zocodover a le charme tout à fait espéré pour un adieu. J’ai encore des Greco dans l’arrière de la rétine.

Depuis la place jusqu’à la forteresse de notre appartement, la perspective plongeante, le long de la rue laisse enfin paraître la flèche de la Cathédrale éclairée, pointue et saillante de son côté qui n’a pas subi les affres des échafaudages.

C’est une sorte de cadeau inespéré.

La nuit est tombée.  Au menu, on mange encore de la perdrix à Tolède.

Samedi 18 Juillet

 

Nous quittons la ville, les pavés coupants et les ruelles encore sombres du début de matinée. Traversons les épais remparts pour prendre les premiers lacets à la sortie de la ville jaune et baignée de lumière. En se retournant on voit maintenant l’image emblématique et séculaire du piton que dominent l’Alcazar et ses capuches, la flèche pointue, les maisons accrochées aux pentes de sa colline, et on devine le Tage qui coule doucement dans ses eaux sombres.

Les paysages arides et souvent monotones ne laissent pas de temps pour la route cistercienne de Santa Cruz, Poblet et du monastère, niché haut, de Roda. Pour le prochain rêve.

 

TARRAGONE

 

Tarragone, le bord de mer, le vent léger, le sel. L’heure, une fois de plus, impose une arrivée aux Rambla Nova dans le silence de la sieste. C’est dans cette longue avenue ombragée et large, séparée par un terre-plein qui mène, de la Plaza Imperial Tarraco, au bord de mer, que nous avons notre chambre. La ville est immédiatement riante. La Rome antique a posé des racines visibles dans toute la ville.

Les romains en firent la capitale de toute une partie de la péninsule ibérique. Elle fut résidence d’Auguste, de Galba et d’Hadrien. Ce dont on ne tardera pas à s’apercevoir. La lumière et la densité de l’air ont changé. On croirait entendre la mer dans l’air que l’on respire. Contrairement à l’austère Tolède, cette mi-Juillet voit ici des flots de visiteurs sur cette longue promenade. Le forum à ciel ouvert apparaît au bout d’une ruelle, présentant de hautes et très élégantes colonnes délimitant l’enceinte, de ces pierres laissées dans l’oubli de leur fonction, vieillissants de leurs vestiges aujourd’hui périmétrés, de ce qui dut être un lieu de rencontres, peut-être d’assemblée de magistrats ou de sénateurs.

Puis tout au bout de la Rambla, au sortir de la longue avenue ombragée, au soleil couchant d’où nous sommes, surgissent sur une très large esplanade, la Tour de les Monges à l’angle de deux rangées de muraille et en retrait, la solide et austère tour médiévale. Parfaitement parallélépipédique. Elle regarde le front de mer du haut de ces cinquante mètres, présentant une façade ocre brun seulement entaillée de deux séries de triples meurtrières superposées comme deux postes d’observation absolument imprenables. A l’entrée de la tour, une louve romaine, puis des restes de murs antiques, et une statue de pied en cap d’un empereur romain au geste auguste donnant l’impression d’être pris dans les rets de l’azur en une impressionnante apesanteur.

Le règne de la pierre, les signes de la pierre où que l’on porte les yeux, parlent des superpositions de temps et d’histoire en des espaces qui s’entrechoquent.

Dès que l’ascenseur aux parois de verre eut fermé ses portes, je sentis le piège.  La montée vers la terrasse de la tour s’effectue doucement, au centre même de l’enceinte de celle-ci, laissant apparaître les quatre parois de murs. Je me sentais monter dans le vide au centre d’un trou. Le mouvement ascensionnel me parut aussi interminable que commençait à s’organiser en moi ma vieille phobie qu’on nommera tout à la fois de la terre qui s’ouvre et de la perte de gravité.

Puis c’est l’ouverture à l’air libre. La lumière inonde le périmètre de la terrasse nue, exposée aux vents, presque dépourvue de murets de protection. La vue embrasse comme en un triomphe toute la dimension de la ville, ses principaux monuments, les ocres variés de ses tuiles, ses bouquets de cyprès et ses maisons déjà dans le soleil descendant et l’azur silencieux. Et surtout, la cathédrale se dressant au-dessus de sa colline.

De là-haut on entendrait ce sifflement paisible que peuvent produire les grands oiseaux solitaires.

Je restais ainsi les yeux ouverts, m’agrippant aux parois de verre de l’ascenseur, attendant qu’on voulut bien le renvoyer avant que je ne m’évanouisse.

Depuis la tour médiévale, c’est la vieille ville qui s’ouvre à nous. Nous parvenons par des ruelles tortueuses, par d’autres rues plus larges, pavées, sous les doubles expositions de lumières sur les bariolés bleus, jaunes ou verts des murs, et les ombres qui s’y opposent. Avec tout dans l’air, comme à l’arrivée sur le Rambla, paraissant vif et enjoué. Entre deux maisons, à l’angle d’une façade, surgissent sans prévenir, des restes de murs romains, des colonnes solitaires.

On entendrait presque les voix anciennes qui hantent encore ces vieux quartiers.

La Cathédrale apparait au détour d’une petite place. Néogothique, avec des restes de périodes plus anciennes. Le porche d’entrée est démesurément ouvert et profond, surdimensionné par rapport aux proportions d’ensemble, mais habité de multiples statues aux angles et aux voussures. Comme au cœur inaugurale d’une longue rue descendant à escalier où semblent se donner rendez-vous la jeunesse vive de la cité.

De là sont donnés les tournois de castells, ces tours particulières où des grappes d’humain composent des étages successifs montant vers un sommet où souvent un enfant se trouve être tout là-haut, le dernier maillon de la pyramide. On peut échafauder jusqu’à dix étages. Ces castells expriment l’âme catalane et particulièrement Tarraconaise inventive et dynamique.

De la sombre entrée de la cathédrale, on glisse dans la nef, sobre, où apparaissent progressivement les multiples trésors qu’elle renferme. Le merveilleux retable de Sainte Thècle, qui donne le nom à l’édifice, une collection de vierges romanes de bois polychrome et d’orfèvreries, d’émaux recouvrant des châsses, des peintures médiévales anonymes et au sortir de ce musée diocésain, l’extraordinaire cloître. Cloître parfumé de roses, de bassins aux tortues et d’échappées de ciel au-dessus de la pierre au couchant.

La lumière irradie maintenant dans des cabossages d’or, des tranches jaunes contrastant avec des pans entiers d’ombre sur des rues pentues, des fenêtres ouvertes qu’on pourrait s’y projeter. Il y a ici des petits côtés Lisbonne avec ses rues qui chavirent.

Sur la terrasse sous arcades au sortir de la cathédrale, c’est le rendez-vous des préparatifs de fêtes du samedi. Les jeunes grimpent les larges escaliers, descendent vers les profondeurs de la ville. Tarragone a aussi de l’Italie dans ses vapeurs de bord de mer. Peut-être est-ce cette terrasse de café sous le rythme des hauts piliers qui donne depuis ce parvis des airs florentins à l’heure du petit vin du soir.

Et puis tout converge, comme prévu en manière d’apothéose, vers cette Plaza de Font. Large et profonde, avec au bout de la longue promenade bordée de commerces et de restaurants, la façade classique de la Mairie. Comme sur toutes les plus belles places des villes d’Europe, l’élégance et l’harmonie des couleurs, le jalonnement des arbres, l’espace dévolu à la promenade contribuent à donner à cette dernière soirée espagnole, un parfum de temps qui ralentit.

 

Dimanche 18 Juillet

 

La Rambla Nova est toute mouillée, pimpante à l’heure du réveil des oiseaux, comme rénovée après la nuit. Depuis la sortie de l’hôtel, la perspective sur toute la profondeur de l’avenue est perceptible jusqu’au monument qui borde le front de mer. Les cafés commencent lentement à sortir les empilements de chaises ; tout est silence qu’on entendrait avec un peu d’attention le vent et les mouvements tranquilles du bord de mer. Quelques joggers rappellent que la ville s’éveille lentement d’un dimanche. Les croissants sont aussi bons que ceux de Paris, ce qui n’est pas peu dire. La lumière rayonne en reflets argentés sur la nappe de mer immobile, et par un chemin étroit, nous débouchons sur le Théâtre antique qui donne le dos à la mer. Le spectacle est unique de cette pierre blanche en demi-cercle, caressée par les rayons doux et encore bas, de la mer en fond de décor, encadrée de cyprès et de quelques ruines de colonnes posées au hasard du temps, avec en point d’orgue sur l’horizon, de larges pétroliers encore endormis.

La place qui donne sur les remparts et la Tour médiévale reçoit la lumière du levant et la sobriété toute militaire de ces monuments flamboie de tous les ocres qui n’étaient que timidement dessinés hier au soir.

Par le Rambla nous retrouvons à l’autre extrémité de l’avenue le très beau monument à la gloire des castells, imposant, massif, d’un bronze noir de huit ou dix rangées en pyramide. Levant les yeux, on croirait que la pyramide pourrait continuer de s’élever jusqu’aux plus haut des immeubles qui l’encadre.

Les rues sont désertes, on a la douce impression que la ville s’est rendue à notre fantaisie imaginative et qu’il suffirait de l’animer par un simple mouvement de l’esprit.

On imagine donc vivre à Tarragone. On y fait se mouvoir les commerces, l’intérieurs des maisons, ce qui s’abrite derrière les balcons.

L’immobilier affiche des maisons immenses à des prix qui feraient sourire les promoteurs niçois.

Par les rues et par les chemins, par La Cardenal Cervantès, l’avenue des Capuçins, c’est le Théâtre romain qui s’étire de ses pierres blondes et éparses.

C’est une rangée de cyprès et des pavés qui font mal aux roulettes des valises, dans le silence de la longue rue au sortir de l’hôtel, que se dressent en signe d’au-revoir, les derniers vestiges de colonnes et les épigraphies antiques sur la ville endormie.

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 23 Juillet

 

A Bernard :

 

Je m’y suis mis. Un peu rouillé de n’avoir pris que des notes en voyages. Je vais prendre mon temps. J’espère finir avant la fin juillet.

Un beau séjour, vraiment. J’aime beaucoup l’Espagne. Même si la période fut critique. Les espagnols sont de grands anxieux. Rigoureux dans l’acceptation de porter le masque, et des mesures de protection qu’on imagine mal ici.

A Tolède on avait un appartement dans une sorte de forteresse. Il y faisait frais même sans la clim. A Cordoue, on dormait sous les hospices du campanile comme tu as pu voir sur une photo.

Toutes les villes traversées regorgent de trésors. On a même rêvé à la chevalerie errante à Campos de Criptana Les moulins sont encore debout.

J’en suis revenu brûlé de soleil.

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24 juillet

 

A Bernard :

 

On n’a pas retrouvé une vingtaine de pages (parties sur une surbrillance intempestive ? une rupture de courant ?). J’ai dû extraire la version de la box.

Ça n’a l’air de rien, mais perdre dans le néant un travail conséquent, ça traumatise. Un peu comme une ciselure qu’on a voulu telle et qui n’a pas son double. Bien sûr on peut recommencer. Mais la première version hante longtemps… A moins de se hisser plus haut, faire mieux. Ce qui devient une gageure de reprendre tout. Il y a comme un élan et une spontanéité en moins. J’ai repris courage hier. Je vais aller doucement. Certaines phrases reviennent comme par enchantement telles quelles. D’autres sont meilleures, d’autres sont regrettées.

J’adore le style de Voltaire. Je me méfie aussi de lui. Il a défriché dans le sens du monde qui est le nôtre.

Les églises et les calvaires sont ce qui a réuni les humains durant des siècles. Et ce n’était pas des vieilles lunes. Aujourd’hui on a mille écoles (tombées si bas), on a (avec le temps et le progrès matériel) construit des tas d’hôpitaux. La nature humaine a-t-elle engrangé plus ?

(Manger des croissants avec le café du matin, et des frites avec des moules…). Mais malgré les églises et les calvaires, on mangeait des frites et des moules dans ces temps reculés. Certainement meilleures…

Les églises et les calvaires ont aussi façonné les paysages comme les champs et les physionomies générales de l’habitat en harmonie avec le rythme de la vie.

C’est ce que nous ont légué ceux venus avant. Mais je sais que tu raisonnes en scientifique.

Et puis la Bretagne est si belle ainsi.

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A quoi servent les Champs-Elysées (à Paris) d’une échelle à manche trop larges pour les épaules et pour la vision des humains ? Pourquoi n’y a-t-il pas de gentilles niches, des tavernes simples et boisées où boire à l’ombre, au lieu qu’on ne voit pas même l’autre rive qui n’est qu’un horizon lointain ? Après tout, c’est ce que tout le monde désire, l’’échelle humaine. Ces Champs, en tant qu’avenue, ne sont pas à proportion d’homme. Ils ressortent d’une dimension de géants, d’une froideur que pourrait avoir une porte faite pour les dieux ouvrant la pyramide de Kéops, s’il y en avait une. Comme ne répondant pas à notre sensibilité. Ces Champs-Elysées ne me semblent parfaits que le jour où on les met en scène, dans la nudité de ses galbes, et aussi vus du ciel, le jour des arrivées du Tour de France. Là elles montrent Paris. Grandiose…

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Le « Journal » de Jules Renard ne se compare à aucun autre. C’est un livre ciselé.

Par exemple, « les lunes vertes d’hiver » d’un 31 décembre. Rien avant, rien après. Le diamant.

Renard, Jules. Avec un nom comme ça, c’était ensuite des histoires de nature, de poils, presque de basse-cour…

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J’entasse des livres. Le salon regorge, déborde. L’épidémie a investi la chambre

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Courrier retrouvé, envoyé à Alain Jacquot en Mai :

 

… j’ai enregistré en marque/page des docs intéressantes sur la musique contemporaine, notamment sur les masters class de Boulez.

Une vidéo m’a cependant intrigué et étonnée : Pierre Laurent Aimard déchiffrant en présence du compositeur, la 3° sonate pour piano, méconnaissable.

Habillé comme l’éclairagiste de la salle de concert, mal fagoté, le cheveu gras, il montre (à quatre pattes) dans quel ordre il va interpréter la sonate, devant un Boulez impavide et assis, en costume, sans sourire, qui ne quitte des yeux sa partition devant un Aimard dont la voix est aussi méconnaissable. Métamorphosé, que j’en ai conclu (tu me donneras ton avis) qu’il était dans un mélange de révérence extrême et de trouille superlative.

Alors qu’il sait jouer ça par coeur…

Et qu’il est au cœur des œuvres. Qu’il est l’interprète privilégié de Ligeti, de Kurtag. Que Brendel dit de lui « qu’il est hors norme ».

On voit dans d’autres vidéos, Boulez et Aimard, (souvent en concert…), sous un angle bien différent.

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La Basilique Sainte Sophie est redevenue active, source nouvelle de culte, elle, si tranquille depuis 1934. Musulmane. Reconvertie pour un monde d’émotion. Les poils des tapis de prière sont orientés vers la Mecque, se soustrayant à l’orientation architecturale des chevets vers Jérusalem (c’est l’idée nouvelle). Un nouveau mur de Berlin sans casser une pierre (« aucun os ne sera brisé de son corps » (récit de la Passion). Un nouveau chemin d’autisme pour l’Occident.

La Vierge sera voilée aux heures de prière. Dévoilée aux heures de musées.

Deuxième, troisième prise de Constantinople ? Mystification, impuissance, bassesse politique de l’Occident ?

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26 Juillet

 

Mon verre avec son bouquet de persil devient vaseux si je le laisse plus d’une nuit sans changer l’eau. Le persil baisse un peu de la tête. J’arrive à conserver mon bouquet plusieurs jours avec les tiges en érection en lui donnant à boire, en coupant le pied des tiges comme on le ferait pour des chevelures. Les feuilles s’épanouissent comme des mains qui grandissent tout à fait heureuses.

Comment les mers pourraient-elles ainsi s’oxygéner et changer de bocal ?

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Des « Etudes », des « Images oubliées » de Debussy, qu’on découvre aujourd’hui aussi neuves d’émotion qu’il y a cinquante ans les Préludes dans mes nuits de la Rue des Orangers.

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Boulez déteste Brahms.

Nous sommes nus. Le ciel est peuplé de milliards d’astres. Ce n’est peut-être qu’un théâtre à la Brahms. L’essentiel est ailleurs.

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Et si nous étions morts cinq ou six fois auparavant ? Ce serait réconfortant. On sait donc que pour mourir sept fois, il faudrait vivre encore dans les intervalles, une vie dans les coins, comme aujourd’hui.

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Je me prends à rêver au plus petit dénominateur poétique. Comme ceux qui savent réduire les fractions.

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27 Juillet

 

Carnac. Bernard me dit l’absurdité de ces mégalithes. Je lui réponds que l’homme se tourne toujours vers le ciel. Que les humains ne sont jamais motivés de manière gratuite.

Dans l’Etranger, le narrateur réalise un crime absurde, sans mobile. Camus a laissé à plusieurs générations le soin de répondre à la possibilité d’un tel acte.

Il n’existe aujourd’hui aucun roman, aucune question autour de la violence au quotidien, sur la banalité d’un couteau qui tranche, d’une vie qui disparaît.

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Ce dimanche, une interview de Daniel Barenboïm d’une belle hauteur d’âme. Il joue avec son fils Michael et Kian Soltani le trio des Esprits de Beethoven, chez lui, à Berlin.

L’homme d’aujourd’hui est individualiste. Il passe son temps à revendiquer, par lui-même ou au travers d’associations. Aucun ne se sent redevable, aucun n’engage jamais sa responsabilité.

J’entendais en écho, il n’y a pas longtemps : « l’Etat n’a plus en vue l’intérêt général de la nation, mais se trouve à l’écoute des individus, des minorités ou des représentant de celles-ci ».

L’Etat, guichet des doléances.

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Les places de villages provençaux sont des scènes de théâtre antique. (Pastis, platanes… fontaines).

Un pendu est toujours un qui est tombé de l’arbre. (Manon des sources ?)

L’idée des fleurs est toujours l’idée du revenir.

Les cimetières en sont pleins.

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28 Juillet

 

A Bernard :

 

C’est vrai que l’humour masque souvent par un détour, une crainte ou une impuissance ; il élude la position frontale. Tout d’ailleurs ne peut être traité par l’humour.

Nos histoires de mort, de décrépitude ou de trouille de la vieillesse marquent bien souvent les limites de l’humour. Quoiqu’on puisse aussi sainement réagir par les biais.

Je résumerais, au risque de me répéter, que j’envie toujours l’affiche qui est dans ton coin d’aisance. Ça c’est le vrai sérieux. Rodin.

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Les larges phrases symphoniques de Braga Santos, pour anachroniques et démodées qu’elles paraissent, font penser à ces proues de navires qui fendent les mers au temps de Vasco de Gama. Dans la même approche, il y a les « Pins de la Via Appia » de Respighi, évoquant les tumultes conquérants des armées romaines.

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29 juillet 20

 

A Bernard :

 

C’est bien, je sens que l’air marin te fouette les sangs et les sens. La Mort de Virgile, je l’ai commencée et comme j’ai trente-six mille lectures en cours tout bouchonne et je n’avance dans aucune. Sauf un petit livre de Barrès sur Greco.

J’ai fini aussi le sensible livre sur Guillaume le Maréchal de Duby. Mais la Mort de Virgile c’est du lourd. « Les Somnambules » aussi attendent au coin du salon. Heureusement que je n’ai pas lorgné sur "les Irresponsables". (La période des années 30 est encombrée). Je me concentre sur mon séjour et j’avance à très petits pas. C’est la première fois que j’occulte la spontanéité et que je vois mes notes avec distance.

 

Je ne sais si tu te souviens de Dany la Piaf (c’est comme ça que je l’appelle). Elle chantait dans les rue de la vieille ville avec sa casquette gavroche. On est devenu très bons amis. Elle a fêté ses 79 ans l’an passé sur la place St François avec deux musiciens de l’orchestre de Nice. Depuis elle a beaucoup baissé, au point qu’on ne la voyait plus. Et la période confinement et la suite n’ont rien arrangé. Je pense qu’elle est totalement Alzheimer. Elle qui chantait Piaf, quand je lui demande qui chantait "la vie en rose", elle ne sait plus. Elle pense que c’est par distraction. Pareille pour la Bohême. Je lui dis "ça commence par un A et le prénom c’est Charles"… Elle bredouille Barclay et éclate de rire quand je lui dis Aznavour. Idem pour le chapeau du fou chantant et "Y a d’la joie". Je suis allé la chercher chez elle ce matin et je l’ai mené au Vieux Nice où on prit un verre. Ça lui a permis de sortir. Elle est d’autant plus délaissée que son fils de 45 ans qui vivait avec elle vient de trouver une femme et a quitté l’appartement. Je l’ai raccompagné vers 15 heures. D’ici trois mois, la dame qui lui fait sa sortie quotidienne ne suffira pas. Voilà, on revient toujours à ces horribles nuages qui menacent avec l’âge.

Profite bien de cette région plus agréable en été. Ici je ferme les volets. Je vis à l’espagnole.

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31 Juillet

 

Promenant dans Cagnes sur Mer ce matin, ayant deux trois heures à perdre, le temps d’une révision de la voiture dans un petit garage, je longe l’Avenue Auguste Renoir, une des deux grandes artères dynamiques du centre-ville. Je m’aperçois, avec étonnement, du grand nombre de plaques de bronze dorées et rutilantes exerçant des professions libérales.

Comme dans d’autres villes il y a le quartier des bazars, des bijoutiers ou des tanneurs de cuir, Cagnes se fait une spécialité des maladies de l’âme. J’ai noté pas moins de six psychanalystes, un psychothérapeute, plus loin un réfléxothérapeute, un coach personnel et une sophrologue certifiée. Plus loin encore, un clinicien psychothérapeute, un cabinet d’hypnose et une praticienne narrative, puis, sans doute pour remonter à l’origine de tout mal, plusieurs vénérologues, et un sexologue en relation conjugale. Cagnes serait la première ville au monde qui aurait une avenue « du corps et de l’esprit ». Ma surprise est allée grandissant, quand je saisis qu’une plaque plus luxueuse encore affichait à plusieurs endroits, ce que je pense être la synthèse de tous ces soins de l’esprit, Députée Européenne, sans plus de précision, suivie en petits caractères de … pour plus d’information composer le …

Prenant de la hauteur (à Cagnes tous les chemins mènent, qu’on le veuille ou non, vers le Château, au sommet de sa colline), je croisais, un peu à l’écart déjà, l’enseigne d’un « Institut : L’Ile au Trésor ». Je n’ai pas eu la curiosité de questionner le contenu d’une si belle entrée en matière.

Ayant encore du temps, je grimpais la pente raide de la Montée de la Bourgade. La ville semble ici créer son propre enchantement à mesure qu’elle s’élève, entièrement pavée, aux maisons fleuries, où des échappées de ruelles en labyrinthes, plus étroites encore, débouchent sur des merveilleuses harmonies de pierres et de fleurs, de perspectives inattendues sur de petites placettes ou des voies sans issues au hasard du cheminement. Comme cette plaque apposée discrètement sur un mur indiquant la maison que Modigliani habita en 1918. Avec une façade précédée d’une galerie en arcade à trois volée et flanquée d’un cyprès géant dans la plus belle tradition des monastères toscans. Dans cette Montée du Vieux Cagnes, on rencontre aussi Félix Vallotton, qu’on indique par des céramiques, à l’endroit où il dut poser le chevalet, reproduisant des œuvres inspirées comme les « Mimosas en fleurs à Cagnes », ou près de l’enceinte du Château, « Cagnes, soleil couchant ». La lumière, vers les onze heures en cette pleine saison, a cette façon de rendre la découpe et de saturer les reliefs tout à fait uniques au monde. La Montée Denis-Jean Clergue débouche sur la Porte de Nice et le clocher de l’église qui signifie que nous sommes au sommet de la colline. 

Derrière les muraille se dresse le Château.

Par certaines perspectives, on aperçoit tout en bas les premières maisons accrochées à leur pente, et plus loin encore, l’horizon et parfois la mer.

Redescendant par cette même Montée de la Bourgade, l’écriteau d’une maison à vendre où vécut un temps Georges Simenon.

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A Bernard :

 

Je ne vais donc pas sur les réseaux sociaux. Je n’en ai pas l’habitude, mais Cécilia y va souvent. Elle propose des images de nos voyages à l’intention des gens de Colombie. Quelques photos parfois remplacent toutes mes paroles et mes récits.

 

Tu recevras la poésie de Juillet. Elle n’a pas l’air réjouissante. C’est le monde qui veut ça. Je transcende, mais je n’échappe pas complètement à l’air ambiant.

Et puis, le mois est nettement coupé en deux. Avec un large vide entre le 9 et le 19.

Je reprends doucement le récit que j’ai laissé à Grenade et à l’Alhambra. C’est presque un préambule à un futur voyage au Maroc et son sud près de Ouarzazate.

Tu vois, je suis loin d’en finir… Tu liras donc le carnet un peu plus tard.

Il fait très chaud, on a presque les températures supportées au coeur de l’Espagne.

Où en est la mort de Virgile ? Je crois qu’on va lire ça en parallèle.

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3 Août

 

L’été réserve parfois des surprises. C’est Francis Poulenc qu’on entend animant sa propre émission vers 1948. D’un français comme on ne le parlera jamais plus.

Qui pourrait aujourd’hui chanter « Montparnasse » ou « le Jardin d’Anna » comme le faisait Pierre Bernac ? Et Suzanne Peignot qui aurait aussi pu rayonner dans Schumann et Schubert dont pas un mot ne se perd dans ses Poulenc.

Dans un autre registre, Rosa Ponselle dans « Casta Diva » où personne n’a atteint depuis un tel art du chant. Pas même Callas qui est pourtant ici chez elle.

Il est des jours où il est bon de resituer les ordres de grandeur.

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4 Août

 

Explosion d’une usine à gaz à Beyrouth. Sur les images qui nous parviennent, dans la fureur de l’explosion, un nuage de gaz enveloppe très nettement les trois quarts de la ville. Le reste monte à la verticale à la manière des champignons atomiques. Le Liban était à genoux depuis longtemps déjà, aux mains de corrupteurs. Les malheurs ne vont jamais seuls.

6 Août

 

Le Président Macron, apparaissant tel un urgentiste devant les libanais, a trouvé en un réflexe qui prend tout le monde de court, l’occasion de faire à la fois oublier l’image désolante qu’il traîne ici, pour apparaître attendu comme un ultime rempart à la ruine d’un pays, tout en faisant son premier discours de relance au deux tiers de son mandat. Le procédé est d’un tel classique qu’on a le sentiment, devant l’étalage d’une satisfaction si facile, qui serait celui qu’on aurait devant un manipulateur de bonneteau.

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8 Août

 

Bernard :

 

… « Déjà 2020 : en miroir au poème d’Eluard, tu pourfends notre époque, certes riche en contraste. Bien vu, même si je conteste certaines assertions.

nuit d’el Greco: je ne suis pas capable de ressentir tant de choses en regardant les tableaux du Greco. J’y vois trop de religiosité glaçante ; je dois mal regarder. »…

Réponse à Bernard :

 

On a bien pensé à la nuit des étoiles, mais de chez nous ce n’est pas encore la campagne.

 

Greco est depuis la nuit des temps un de mes peintres préférés. Trop de religiosité ? Mais tout a toujours été ainsi. Déjà, le fait de vouloir voir Mars. Demain on posera la question qui était une évidence pour Claude Pélieu, "je veux voir Dieu en face". La question n’est pas neuve.

En plus Greco est le peintre de la Contre-Réforme.

Tu as peut-être une excuse. Primo tu n’es pas mystique. Deuxio tu n’as jamais vu ses peintures "en vrai". Pourtant les parisiens ont la chance d’avoir le Grand Palais. Ils peuvent y aller à vélo.

 

Note bien : outre que les touristes viennent à paquet, Notre Dame est plein de religiosité. Certains pensent que déjà les grottes de Lascaux…

-Les cornes des grands taureaux seraient une représentation notée d’une position de constellation (cf. un scientifique de l’Observatoire de Nice) –

Juillet est sombre. Moi aussi. Il n’y a évidemment pas une virgule que je retrancherais à "Déjà 2020". Sauf les virgules que je me suis fait force de ne pas rajouter.

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9 heures 30

 

Passant devant le jardin Alsace Lorraine, à l’ombre de la Rue Guiglia, au numéro six, je vois au-dessus des fenêtres du soupirail où était la chambre de Josiane Roche, une plaque que je n’avais jamais remarquée, surmontée d’un discret bas-relief faisant allusion à un bulbe d’église russe : Andrey Konztantinov, assassiné par les Allemands … 1944. Qui était-il ?

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Pour un écrivain, quelle serait la plus belle finalité espérée, sinon le plus beau et le plus libre des livres électroniques ?

Laisser son nom, d’un seul choix, à l’Académie française, au prix Nobel de littérature ou dans la bibliothèque de la Pléiade ?

……………………………………………………………………………………. J’achevais cet après-midi le Livre XVI des Mémoires d’OutreTombe. Peut-être le plus sensible, s’il en était, et sûrement le plus lyrique à l’endroit de l’exécution du duc d’Enghien, de la fin des Bourbons et de la responsabilité de Bonaparte. Le ton de Chateaubriand, dans ce livre, s’élève aux cimes du « Discours sur l’Histoire Universelle ».

« Alexis de Tocqueville a parcouru l’Amérique civilisé dont j’ai visité les forêts ». Livre XVII. Mémoires d’Outre-Tombe

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Le second mouvement de la deuxième symphonie de Braga Santos, à 2’22 jusqu’à 2’32 du second mouvement, fait jaillir, outre les larmes, de vieux fonds grégoriens, une échelle modale qui aurait entendu les « Litanies » de Jehan Alain.

Ses symphonies ne sont jamais jouées en concert, et qui même connait son nom ? Elles sont pourtant des perles du genre.  Finalement ce n’est pas plus mal, elles restent dans l’intimité des rêves antiques de Vasco de Gama ou des sublimes mouvements lents de l’âme.

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 11 Août

 

A Bernard : (suite à notre conversation sur le Te Deum De Joubert et ma mélodie chantée, Dialogue des Visions de l’Ame)

 

… Je viens de réécouter le Te Deum de Joubert. Tu remarqueras que la partie des Dialogues des visions est très circonscrite vers 21′ 55 (dès que le piano seul et la chanteuse interviennent) et dure à peu près 15 minutes sans interruption. Une longue mélodie ininterrompue.

C’est le centre de l’oeuvre comme me l’avait dit Joubert.

Ensuite l’orgue et les choeurs enchaînent.

Que dire ? C ‘est un enregistrement à en faire tomber les bras. Evidemment, ce n’est pas la Philharmonie de Vienne ou la Radio Bavaroise, mais quel est cet affreux orchestre ? J’ai du mal à croire qu’il s’agisse de l’orchestre symphonique de Nuremberg.

Et combien de répétitions leur a-t-on accordées ?!!

La chanteuse ne comprend rien et moi non plus. J’essaierai comme toi en suivant avec les paroles. (Avant on faisait ça avec les textes des Beatles, texte en main pour comprendre. Là il faudra mon texte sous les yeux pour que je puisse comprendre ce qu’elle chante. Un comble. Je le savais, ça fait 10 ans que j’évite d’écouter ça.).

 

Un mot sur Joubert : Il a l’habitude des offices, de l’orgue. Il est diacre dans la région de Lyon. 

Je pense que ses dons d’improvisateurs sont uniques. On n’a jamais eu un tel talent depuis Pierre Cochereau (titulaire notoire des orgues de ND de Paris et génie de l’impro).

J’ai revu Joubert pour le centenaire du conservatoire, il a improvisé durant 30′ le dernier soir, à faire froid dans le dos. Il peut tout faire avec cet instrument.

Dans la partie piano du Dialogue on sent l’improvisation supérieure.

Mais comme compositeur, c’est plus compliqué… Tout de même, ce Te deum méritait un peu plus de soin. En plus je n’étais pas à Nuremberg et la chanteuse avait demandé après moi.

Elle s’appelle Maria Gulina ou Marina, je ne voudrais pas me tromper moi aussi.

 

Photos de Mme, Mlle ?  Gulina

Et de Dominique Joubert

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14 Août

 

Dans la littérature, comme dans la peinture ou la musique, une découverte n’est pas parfois sans avoir été devancée par un évènement ou un précédent similaire, du même ordre, d’une lignée apparentée ou appartenant à une même hérédité.

J’ai lu Roméo et Juliette du temps du lycée, puis j’entendis celui de Gounod, mais jamais je n’eus l’impression de découvrir une œuvre nouvelle. J’avais tout simplement retrouvé au travers du drame de Shakespeare, ce qui constitua quelques années auparavant le choc de West Side Story.

Dans un genre à peu près semblable, j’ai eu une révélation, comme elle a dû aussi se produire pour ceux qui le découvrirent de son vivant, pour la musique de Claude Debussy, et je cite dans ce jeu de générations ce qu’en dit Lévi-Stauss, concernant probablement la filiation qu’on ne manquerait pas de faire dans la comparaison des Préludes de Chopin et ceux de Debussy :

 

« Pourquoi Chopin, vers qui mes goûts ne m’avaient pas particulièrement porté ? Elevé dans le culte wagnérien, j’avais découvert Debussy à une date toute récente, après même que les « Noces », entendues à la deuxième ou troisième représentation, m’eurent révélé en Stravinsky un monde qui me paraissait plus réel et plus solide que les savanes du Brésil faisant s’effondrer mon univers musical antérieur. Mais au moment où je quittais la France, c’était « Pélléas » qui me fournissait la nourriture spirituelle dont j’avais besoin ; alors pourquoi Chopin et son œuvre la plus banale s’imposaient-ils à moi dans le désert ? … Je me disais que le progrès qui consiste à passer de Chopin à Debussy se trouve peut-être amplifié quand il se produit dans l’autre sens. Les délices qui me faisaient préférer Debussy, je les goûtais maintenant dans Chopin, mais sous une forme implicite, incertaine encore, et si discrète que je ne les avais pas perçues au début et que j’étais allé d’emblée vers leur manifestation la plus ostentatoire. J’accomplissais un double progrès : approfondissant l’œuvre du compositeur le plus ancien, je lui reconnaissais des beautés destinées à rester cachées de qui n’eût pas d’abord connu Debussy. »

(« L’Apothéose d’Auguste » dans Tristes Tropiques)

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17 Août

 

A Bernard :

 

Poursuivant « la Mort de Virgile », cela se confirme. Les romans allemands sont truffés de métaphysique (permettant souvent le délayage : "Narcisse et Goldmund" faisait un tabac dans les années 70). Le grand thème des allemands, le corps qui se heurte à l’esprit. C’est toujours épais.

Ici j’en suis aux limbes cosmico prémortem du poète. Le grand tout, l’unité, la matière, les origines etc. Mais comme ce n’est que les cent premières pages, je reste curieux.

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18 Août

 

Depuis hier, j’écoute la voix impossible à définir de Pierre Barbizet, enregistré lors d’une émission avec Claude Maupomé en 88. C’est extraordinaire comme cette voix, d’un homme déjà âgé, peut déborder d’enthousiasme, d’éraillé et de passion. Il module ses phrases, il les emporte haut, les fait dérailler de tous leurs gonds tout en disant des choses merveilleuses sur Samson François, Monique Haas, sur Rameau et tant d’autres. Qu’il ait été le partenaire exclusif de Christian Ferras durant toute leur carrière n’est pas étonnant. Je crois avoir manqué pour raison d’annulation (de Ferras probablement), un concert dans le cloître du Monastère de Cimiez. Ce devait être vers 1976.

J’ai retenu que pour Barbizet il n’y en avait que deux qui se situaient dans les sphères divines. Monteverdi dans les années 1600 et Debussy dans les années 1900.

Dans la Tentation de Saint Antoine de Michel Chion, le nom du récitant, jouant le rôle du saint n’est autre que Pierre Schaeffer.

Je pourrais me persuader que c’est Barbizet. On ne peut trouver élan plus féroce et plus glapissant que le sien lorsqu’il éructe « … qui c’est qui fait pas des fausses notes ? tout le monde fait des fausses notes. Backhaus fait pas de fausses notes, Arrau fait pas des fausses notes… » avant que la voix ne disparaisse décrescendo. Cette éructation éraillée sur le mode du professeur de piano qui explose en même temps le clavier est donc celle de Schaeffer, et je jurerais qu’il n’y a aucun ton, aucune voix aussi proche dans l’éructation, la bonhomie et la rythmique naturelle aux accents posés de manière si jumelle que celle entendue aujourd’hui de Pierre Barbizet. Ce qui peut évidemment s’entendre dans le court extrait que j’en avais gardé dans mon Catalogue des Clameurs.

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 Réponse à Alain Jacquot :

 

Oui ! j’étais aussi à l’écoute de ces émissions d’un autre âge ! Quand je pense que ce n’était qu’en 88. Que nous devions être chez la vieille, devant une sole !

On avait la culture de la sole à point, juste beurrée comme « ces messieurs » aimaient.

Ce Barbizet a aussi le physique de sa voix éructant. Il a plongé comme Ferras dans les méandres labyrinthiques de l’alcool ou ça lui ressemble. Avec l’humour en tous cas que n’avait pas Ferras.

Sa voix m’a fait penser à ce passage de la Tentation de Saint Antoine de Michel Chion (te souviens-tu ?) quand le récitant Saint Antoine (Pierre Schaeffer) dit à un moment … (… « tout le monde fait des fausses notes… Backhaus fait pas de fausses notes, Arrau fait pas de fausses notes … » tout en maltraitant le clavier).

J’ai trouvé que Barbizet avait le même débit, la même rythmique qui ondule et en même temps se méphistophélise. J’ai beaucoup aimé.

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Sur la géo taureaumachie que j’ai sous les yeux, je vois que dans le monde, le véritable culte de Mithra n’est plus honoré qu’en Espagne (suivant les régions) et en Colombie, mais qu’en Chine, le rituel est également autorisé.

Midi avec Alain Jacquot et Anne-Marie au Grand Balcon. La carte d’été s’est malheureusement italianisée. Le Saumur rouge à soixante euros avait le souffle un peu court.

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21 Août

 

à Bernard :

 

C’est moins dur quand on voit les siens partir et qu’on a passé 60 ans. Mais c’est aussi un sentiment de répétition générale qui se profile.

Ça m’a fait drôle le jour où j’ai mesuré que je n’avais plus aucun ascendant familial. Il y a notre génération qui s’avance en regardant celles qui viennent après nous.

 

J’entendais Dylan il n’y a pas longtemps en musique de fond à la fnac. Le temps des révoltes est en effet passé. Le tchador avance tranquillement.

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Je plonge dans les « Histoires » de Tacite. A la première page : « Un auteur qui fait sa cour ne laisse pas de provoquer l’aversion tandis que le dénigrement et l’envie trouvent des oreilles complaisantes : c’est qu’à l’adulation s’attache de déshonorant reproche de servilisme, alors que la malignité a un faux air d’indépendance ».

Comme de Gaulle, comme Racine, qui n’aurait aimé écrire comme lui. Pour sa clarté froide, son marbre et sa distance.

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26 août

 

A Bernard :

 

La façon dont j’aborde mes lectures aujourd’hui a bien changé. Il fut un temps où l’intérêt pour le contenu, la qualité de la narration avaient une importance première. Aujourd’hui, depuis que j’écris plus que je ne lis, il me semble que je lis, je pourrais dire entre les lignes, si ce n’était que, globalement je lis essentiellement "comment" un livre est écrit. Je ne peux m’empêcher d’être d’ailleurs sévère pour les auteurs pour lesquels je lis ce que je n’aurais jamais voulu écrire moi-même, ni dans la structure d’ensemble, ni dans le choix de certaines expressions ou de certains mots. Du rythme de la phrase également qui reste le souffle même de la forme.

C’est aussi ce que je ressens quand je prends en main un volume de poésie. Elle peut me tomber des mains immédiatement. Ce n’est pas que je condamne l’auteur ou la qualité de ses écrits, mais je n’y entre plus. Je m’y sens étranger à la réception de sentiments dits dans une langue qui ne saurait plus me convaincre. D’où mon côté apparemment mauvais public. Depuis la page lue, ma pensée comprend immédiatement la structure d’ensemble d’un texte, sa substance cognitive autant que les assemblages expressifs choisis par l’auteur. D’où la rareté des lectures qui me maintiennent en état de poursuivre sur des routes sans issues pour moi. Je serais plus indulgent pour les récits de voyage, parce que moi-même plongé souvent dans de tels récits, et les journaux, parce qu’on peut y tolérer un certain relâchement de la forme, au bénéfice d’un contenu inattendu ou la révélation de quelque domaine personnel de l’écrivain. Ou simplement une maladresse, une faille dans la carapace de l’auteur.

Finalement je me regarde lire les autres comme je le fais lorsque je mets en place et conditionne mes propres écrits. Ce qui conséquemment m’empêche de tomber sur de bons romans, me fait fuir le contenu de la science-fiction, ou de romans policiers qui nécessitent une technique de découpage bien particulière. Je poursuis donc un récit de Loti sur le Maroc. Et même sa belle écriture me semble se perdre dans des désordres structurels et se perdre dans un délayage de détails insignifiants. J’attendais en fait qu’il parle plus de Rabat, comme j’attendais de Julien Green qu’il s’étende sur les grands évènements des années de ma jeunesse. Pour voir l’écart qui pouvait nous séparer ou nous rapprocher. Mais tu liras ça dans la suite de mon carnet. Tout ça aussi pour confirmer que cette Mort de Virgile, tout ambitieuse qu’elle est n’en est pas moins assez indigeste. Longue et un peu paumée dans les étoiles, comme savent si bien se perdre les lettres germaniques.

……………………………………………………………………………………14 heures.

 

FIN DE PARTIE

 

La haine de l’Occident chrétien a longtemps été entretenue par ce qu’on nomme aujourd’hui les élites, qu’elles soient intellectuelles ou simplement installées dans les multiples relais médiatiques. Depuis la fameuse loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, le culte et les différents gouvernements ont repris leurs droits, justifiant le vieil adage qui rend à Dieu ce qui lui appartient, et à César ce qui relève de son pouvoir. 

Si, depuis les crises successives et les désespoirs politiques dans les douloureuses traversées du siècle précédent a vu se verrouiller ce qui relève du fonctionnement des affaires de l’Etat, l’identité et la vieille source de notre passé spirituel, qu’on soit croyant ou non, ont subies un pourrissement entretenu et une mise à mort programmée par les élites en question, ressenties comme de vieilles lunes à abattre, et que d’un chœur unanime on s’accorde d’harmonie pour dénoncer les moindres effluves résurgentes d’un éternel obscurantisme.

L’Eglise et Vatican II ont, par ailleurs, organisé le suicide inattendu de ce dont elles étaient dépositaires.

Nous en sommes arrivés à réduire au silence la moindre allusion à tout ce passé spirituel. Nous sommes allés, si fort d’une raison ne reconnaissant aujourd’hui que les valeurs des forces d’argent, à vomir quand il se peut, toute réflexion sur mille ans d’Histoire.

La laïcité devenue un rempart à tout ce qui est considéré comme les affaires de la raison dans la cité.

D’une telle saturation de haine, critiquant de l’intérieur le contenu même de ce que certains peuvent encore considérer comme valeur morale ou d’ordre eschatologique suivant les espérances de nos anciennes racines, que nous avons oublié d’exiger de tous ces nouveaux croyants venus aujourd’hui des espaces naturels de l’Islam qui se comptent par millions actifs, de se faire plus discrets.

Mais non seulement ils ne font pas dans la discrétion, mais le prosélytisme y est une seconde nature. Dans les espaces publics, dans la rue, et même à l’appel nouveau des muezzins. A Nice, à Marseille, dans les banlieues conquises.

Il est bien connu qu’il ne peut y avoir qu’un seul Dieu. Celui venu de leur terre lointaine.

Donc on assiste à une résurgence nouvelle des vieilles lunes, sauf qu’aujourd’hui, au nom d’un principe inviolable de tolérance, ceux qui nourrissaient de haine le vieux fond chrétien, considèrent d’un très profond respect la foi des nouveaux arrivants, par sacralisation de tout ce qui est venu d’ailleurs.

Et par peur.

Parce que les nouveaux venus ne transigent pas sur les domaines de la foi. Et que la République n’a aucune arme contre la foi.

Et la paix sociale s’achète à ce prix aujourd’hui.

Nos penseurs de fond se disant juste envers toutes les religions, par bienveillante neutralité.

En France, le principe d’égalité ira toujours jusqu’à préférer l’injustice plutôt qu’à préserver le bon sens. On préfèrera encourager et accompagner de bienveillance l’Islam, qui est une véritable vague de fond, au nom du respect de toutes les religions, plutôt que d’avoir, un tant soit peu, encouragé, et s’en faire un allié, le vieux sacré qui fut le nôtre, le socle social et spirituel qui accompagna mille années de ciment et de commune culture dans nos pays Occidentaux. Avec la morale qui fut la nôtre.

Par le plus cruel des paradoxes, confinant au crime par irresponsabilité de ceux qui nous gouvernent depuis longtemps, la ligne Maginot de la laïcité comme seul absolu rempart de la République, verra demain ce que déjà le communautarisme et le refus des lois de cette même République, aura de conséquences.

Ce n’est pas tant l’islamisme radical et terroriste qui donnera le coup de grâce, mais la démographie lente, obstinée, inexorable.

Boumediene avait dit cette phrase terrible : « le ventre de nos femmes donnera la victoire »

Le plus grand des échecs sera de voir que nos forces intellectuelles auront permis le développement d’une religion totalitaire, qu’elle l’aura même entretenue, voire soutenue à la gauche de tous les partis, et demain par la majorité d’entre les partis, préférant finalement l’installation sur notre sol d’un Islam potentiellement réservoir de voix électorales immédiates, que l’ancienne foi des ancêtres et des générations qui ont défendu notre unité culturelle durant des siècles. Ce que ne comprennent pas nos élites c’est que les nouvelles générations préfèrent se vautrer sur leurs vieilles lunes chez nous, y faire leur nouvel espace pour les générations dominantes demain, et n’ont que faire de notre seul moteur de développement matérialiste et consumériste.

La finalité spirituelle dernière de notre triste Occident laïc et indivisible n’a de valeur que celle du compte en banque, de la tranquillité solvable, et de la paix avec le voisin pour tout horizon.

On ne pouvait qu’en mourir.

L’islam veut aller bien au-delà de la République. L’Islam n’en à que faire de la République. Pour l’instant ses jours sont comptés, et l’Islam s’en accommode.

Demain, par le crime de ceux qui, chez nos Occidentaux, auront contribué à la dissolution de notre cohésion, ce sera une République peut-être, mais islamique, où les forces temporelles et spirituelles, à nous peut être imposées, se tiendront comme les doigts d’une seule main.

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Et ce n’est tout de même pas le moindre des paradoxes qui fait que les défenseurs de la laïcité et les athées de toutes les tribus de France aient installé proprement sur tout le territoire, en moins de cinquante années, par haine de notre histoire et de ce que nous sommes, un Islam qui ne les épargnera pas pour autant.

Soumission avait-on dit ?

Pas même le pire de nos rois n’aurait permis que l’Islam s’installe sur nos territoires.

Ce qu’ont encouragé nos monarques républicains depuis le début des années soixante-dix.

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20 heures

 

La France est aussi américaine. Elle pense américain, elle sent américain. Depuis 1945. Peut-être déjà dans les années Montparnasse.

De plus en plus. Et définitivement.

Colonisée par cet Ouest. Et par les Afriques.

Jacques Attali ne disait-il pas, escaladant des marches incertaines, sans plus de honte, que la France est un hôtel ?

De combien d’étoiles ? Et où couche-t-il, lui ?

Des candidats écologistes pour la future présidentielle ?! Pourquoi ?

La souveraineté et la gestion de l’espace national ne les intéressent pas. Leur domaine est abstraitement la planète. Laquelle ? Une nouvelle Internationale ?

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27 Août

 

Je suis un écrivain du repère. Du jalon. J’envoie régulièrement à mon éditeur Bernard, des écrits à date fixe. C’est devenu une sorte de rituel. Rien n’y contraint. J’en conclue qu’il y a un souci d’ordre, de rangement. Une fois envoyés ces textes, j’ai le sentiment de m’en être détaché, de les avoir archivés à usage ultérieur. Dans la préface du Livre des Répons, je disais qu’écrire, c’était une manière d’archiver une émotion. C’est encore plus vrai maintenant que ce rituel mensuel s’est réglé de façon systématique, que j’ai parfois peur que ça tourne à la routine. Mais peut-il y avoir une quelconque installation routinière dans le fait de travailler sur l’émotion et d’adopter un tempo rassurant, régulier ?

Je devrais plutôt m’inquiéter du jour où la page restera blanche.

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18 heures

L’Histoire, va être réécrite. Des opéras seront censurés, des livrets interdits, des noms de rues débaptisés. Des paroles de chansons réinterprétées. Des détournements de personnages d’Histoire. D’autres raturés

Pour les statues, c’est déjà fait.  Renversées.

De Colbert jusqu’à Voltaire.

Des livres disparaîtront, des titres supprimés. Les « Dix petits Nègres » devenus intolérables. La petite sirène de Copenhague trop dévêtue. Les esquimaux du cinéma une insulte qui a trop duré et offensé des générations d’Inuits.

Déjà les séquelles de Banania, d’Uncle Ben’s… Les sculptures féminines, les nus antiques seront rhabillés. Matisse et Picasso, deux phares de l’Art du XX° siècle, d’affreux inconséquents, exploiteurs de statues africaines exposées et détournées sous l’appellation d’Art Nègre. Rabbi Jacob aura des séquences coupées au ciseau. Jacques Brel ne chantera plus d’affreux couplets misogynes, Trenet ne parlera plus du Duc de Montmorency. « Autant en emporte le vent » qu’on a longtemps cru un chef d’œuvre, reverra ses dialogues, son contenu et sa morale revisités après purge.

Débaptiser le Montenegro.

Plus dire d’un homme ivre qu’il est complètement noir, ni du cafardeux qu’il broie du noir, on se demande pourquoi, ni noircir le tableau.

Le « sermon sur la montagne » du Christ, relu, amendé en présence de syndicats défendant sous conditions le droit des peuples à revendiquer la montée au ciel. L’Histoire condamnera les mots clair, blanc, ce qui est déjà fait chez les géants du cosmétique. Pourquoi, après une pluie, parler encore d’éclaircie ? De même qu’il y a de l’injustice que trop de blondes aient une chevelure libre et une pilosité qui flottent naturellement au vent.

Nous n’irons plus à Saint-Etienne, mais bien à Etienne, à Nazaire et à Brieuc. 

Polyeucte à l’autodafé.

Changer les mots, les symboles, renverser les usages, punir les intentions, les sentiments coupables soupçonnés, les non-dits, reconstruire la guillotine. Les couperets avec les couplets de Ministère a.m.e.r

Plus de cages aux folles, Blanche Neige, et les sept petits hommes, devenue …

Mettre des caméras d’investigation morale de partout. Créer un permis civique à points.

Jusqu’à la nudité sociale.

Les hommes avec les hommes font des enfants.

Les femmes avec les femmes font des enfants.

Les enfants achetés dans le ventre de mères des pays pauvres.

Ne plus dire à un petit garçon « quand tu seras un homme » …

Ne plus dire à une petite fille …

La nuit c’est le jour.

Le jour d’hui c’est la nuit.

La mort est en vue. 1984…

C’est ainsi que les portes du XXI° siècle viennent de s’ouvrir.

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Un antiracisme anti blanc est un antiracisme raciste –

(Pierre-Claude Taguieff) que d’aucun ne pourrait prendre à la lettre)

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31 Août

 

A Bernard :

 

J’ai passé une drôle de soirée ce samedi. Nous étions invités chez une copine de Cécilia, vénézuélienne et très proche de St Paul. Elle faisait ses 60 ans. Je me suis retrouvé, parmi les 40 invités, à la table de Boujenah et d’un certain Le Roy … je n’ai pas compris tout son nom, mais c’est celui qui a composé « don’t let me be misunderstood ». Charmant et dépressif. Les seuls moments qui extasiaient les convives étaient quand on passait en fond sonore les discos de ces année-là. Et le grand moment c’était Claude François. Il y avait aussi une grande femme blonde, Florence Guérin, qui a joué jadis les Messaline et aussi dans des films de Boujenah. Très jolie femme, désabusée, pas inintéressante. Il pleuvait aussi et nous étions sous des bâches.

Les conversations, comme tu l’imagines étaient de circonstances.

Tout ça me retarde dans ma concentration. Je bois un peu plus ces temps-ci sans reprendre du poids. Je surveille.

Tu n’auras la poésie que demain. J’hésite encore sur des ratures.

Le carnet viendra plus tard. J’ai des problèmes d’écriture. Quand les enfants sont là, qu’ils dorment le matin, le simple bruit du clavier vers 6 h 30 envahit l’étage. Ensuite je passe du temps à embrasser ma petite fille pour l’empêcher d’avoir des larmes.

Je ne me sens pas de poursuivre l’éphéméride, de même que les notes de voyage à t’envoyer à des dates précises…

Pour me purger c’est Josquin des Pres.

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Ce samedi je voulais venir à Nice avec Y., lui montrer les préparatifs du Tour. Finalement ça n’a pas été possible. Trop de rues fermées à la circulation, trop de détournements. Les deux étapes niçoises ont été magnifiques. L’une sous le déluge, l’autre, celle de la montée du Turini sous un ciel comme nous l’envie la plupart des amoureux de la Côte. L’organisation est colossale, les couleurs de la caravane ajoutent encore au bariolé des dimanches animés. Le matin la foule scandait le nom de Julian Alaphilippe. Et c’est lui qui a gagné sur la Promenade quelques heures plus tard.

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à Bernard :

Se priver de Greco parce que « trop religieux » ? Autant se priver de Monteverdi ou de Bach, de ses Passions et de ces deux cent cantates « Ad Majorem Deo Gloria ».

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2 Septembre

 

L’autodafé n’a aucune raison de s’arrêter. Après « Les 10 petits nègres », Voltaire devrait voir Candide censuré dans le chapitre du nègre de Surinam. Montesquieu dans l’esclavage des nègres, Jean Genet pour les Nègres, Cendrars pour les contes nègres etc.

Au buché …

Les élites creusent.

 

Cher frère blanc,
Quand je suis né, j’étais noir,
Quand j’ai grandi, j’étais noir,
Quand je suis au soleil, je suis noir,
Quand je suis malade, je suis noir,
Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au soleil, tu es rouge,
Quand tu as froid, tu es bleu,
Quand tu as peur, tu es vert,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,
Qui est l’homme de couleur ?

 

Léopold Senghor

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4 Septembre

 

Les ciels torturés d’un début d’automne. Les nuages gros comme des poings derrière Saint Paul. Les saisons passent.

J’ai encadré le premier dessin fait à l’école par Y.. Un soleil qui sourit avec plein de rayons rouges.

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6 Septembre

 

… Il s’écoutait mourir. Il ne pouvait en être autrement… Et maintenant étendu dans l’obscurité, à l’écoute de l’obscurité, il comprenait sa vie, et il comprenait combien elle avait été une perpétuelle écoute des développements de la mort : la vie se développait, la conscience se développait, le germe de la mort se développait- le germe mis dans toute existence dès le commencement…

… Il ne lui avait pas été permis de trouver la paix dans la profession de médecin, ni dans celle d’astrologue, ni dans celle de savant, de philosophe et de professeur… Aucune profession n’était capable de satisfaire sa connaissance, car il n’en existe pas qui soit exclusivement soumise à la connaissance de la vie, aucune, sauf une seule, qui était la poésie, la plus étrange de toutes les activités humaines, la seule qui soit consacrée à la connaissance de la mort.

(La Mort de Virgile, Hermann Broch, chapitre II, page…)

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8/9 Septembre

 

L’ABENCERAGE

 

C’est un conte, une peinture orientaliste auxquels ne manquent pas même le lieu supposé de ce drame de l’amour, Grenade et peut-être ses environs. Le dernier Abencérage est une histoire d’amour contrarié. Comme le sont la plupart des plus belles histoires du genre.

Nous pensons à Roméo et Juliette, à son avatar West Side Story, à Tony et Maria.

Dans Roméo, l’amour partagé est incontestable. La passion va les entraîner vers la mort.

Les protagonistes luttent contre des guerres de clans, les Capulet et les Montaigu. L’antagonisme héréditaire et politique ne peut être éradiqué que par l’amour défiant les règles et les lois qu’enfreindront les deux amants des clans que tout oppose.

Par la cause d’un malentendu, un message qui ne parvient pas à temps, le cristal fragile de la passion se brise pour toujours.

Entre Roméo et Juliette, les différences religieuses, politiques et culturelles étaient surmontées par le miracle de l’amour qui transcendait.

C’est là que l’analogie avec le récit de l’Abencérage s’arrête. Entre l’amour inconditionnel de Roméo et Juliette et l’amour fou conditionné dans le Chateaubriand.

C’est avec le plus grand réalisme que l’impossibilité d’aimer n’est pas transcendée. Des Capulet et des Montaigu, on pouvait se hisser dans l’amour sur plus d’air pur. Dans l’Abencérage, l’équation est simple :

Pour Blanca,

« qu’Aben-Hamet soit chrétien, qu’il m’aime, et je suis au bout de la terre . »

 

Pour Aben-Hamet, – « que Blanca soit musulmane, qu’elle m’aime et je la sers jusqu’à son dernier soupir. »

 

L’ordre des conditions est déjà dans la priorité des termes.

 

Plus encore :  Lui :    – « Je t’aimerais plus que la gloire, moins que l’honneur » 

C’est à Corneille que l’on pense.

 

Chimène a dit : va combattre le Maure

De ce combat surtout revient vainqueur.

Oui, je croirais que Rodrigue m’adore

S’il fait céder son amour à l’honneur

 

Plus que de pencher vers Roméo, l’Abencérage, bien qu’écrit à l’orée du Romantisme, se modèle sur le classicisme de la pensée de Racine, de Bérénice. Les amours de Titus ne peuvent déroger à la responsabilité d’empereur.

Le classicisme est bien plus objectif que le romantisme gothique de Shakespeare.

La réalité ne s’arrête pas où finissent les romans d’amour, sur un serment, sur la liebestod  et l’amour éternel.

Titus est resté empereur, a épousé la fille d’un ennemi en gage d’une paix durable.

Bérénice a poursuivi son chemin.

Les morts d’amour sont les mythes de Tristan, de Roméo.

Blanca ne se range pas dans l’irréalité de ces destins-là, mais dans le temps dur de la raison classique.

L’amour n’y a pas la valeur absolue et irrationnelle qu’on lui attribue si souvent et reste souvent illusoire, platonique et chimérique.

La chrétienne et le musulman en ces temps-là sont restés sur les assises de leurs valeurs de cultures inaliénables.

Chateaubriand à beau clore le récit par ces si belles phrases :

 

« Le tombeau du dernier Abencérage n’a rien de remarquable… seulement d’après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L’eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre, et sert dans un climat brûlant, à désaltérer l’oiseau du ciel ».

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11 Septembre

 

A Bernard :

 

Je finis tout doucement le récit. Je suis encore un peu dans les parfums et les couleurs de Tarragone. Demain, ce ne sera plus qu’un voyage pour la mémoire, plié dans la malle.

Et Florence ce n’est pas gagné. On annonce que peut-être on ne pourrait sortir à plus de 200 km. Ça recommence ! Enfin on aura jusqu’à deux jours avant pour annuler et ne pas perdre ces réservations.

Je ne sais si on fera un séjour de remplacement vers l’Auvergne (le temps commence à se détériorer, ce n’est plus l’été) ou plus près encore de chez nous. Quelle année.

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12 Septembre

 

Y. a perdu sa première dent. Il n’a jamais été aussi ravi. La souris avait laissé un billet de 10 euros sous la grosse peluche. « Avec une petite trousse en plus, pour pas la perdre ».

On a mal à croire, du moins on a oublié que les enfants sont à ce point dans un monde réellement composé de fées, de père Noël et de tout un arsenal imaginaire.

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13 Septembre

 

A voir les paysages de France, apparemment, la transmission du savoir dans les campagnes et le milieu de la paysannerie, depuis des siècles, se fait sans rien perdre de ces connaissances nécessaires à la meilleure qualité et à la diversité de l’agriculture.

Peut-on en dire autant de ces trésors de savoirs dont l’Education Nationale porte l’héritage ?

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à Bernard :

 

Je viens d’envoyer le carnet dans la box. Tu auras donc de la lecture en plus, et peut-être que c’est mieux d’avoir attendu un peu. Tu sais, j’ai été traumatisé par l’effacement des 10 premières pages. Ça m’a bloqué d’une certaine manière.

Un peu comme si je venais d’être dévalisé. Ce n’est pas tant d’avoir à recommencer ce qui a été perdu, c’est le sentiment que ce qui avait été jugé complètement adéquat, voire unique, ne sera jamais récupéré. Je ne sais si les autres écrivains partagent ce sentiment. Encore une fois j’ai une pensée pour Saint Pol Roux dont les allemands avaient égrené au vent tous ses écrits. A faire dresser les cheveux. Le compositeur Marcel-Henri Faivre avait aussi tout perdu dans la débâcle de l’évacuation d’Alger en 62. Il avait paraît-il recomposé tous ses quatuors à cordes de mémoire.  Il a toujours gardé un doute sur la spontanéité des secondes versions comparées aux premières. Il dit avoir toujours vécu ça comme une brisure symbolique. Mais je pense que mon récit demeure fidèle aux sensations qui l’auront généré. Avec un dosage de descriptions, de précisions historiques, et d ‘expériences du moment toute personnelles.

Pour Florence ce serait pour jeudi. Je pense qu’apparemment il n’y a pas de contre-indication. Lundi on saura les mesures qui nous concerne.

J’espère que ta rando dans le Cantal a été réussie. J’aime beaucoup le Cantal, grandes plaines vallonnées, vertes et battues de vent. L’Aubrac surtout. J’y retournerais quand on se concentrera sur notre pays.

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à Alain Jacquot :

 

Figure-toi que j’ai trouvé un Rossini qui ne me déplaît pas. "Moïse". Avec un sujet pareil, il y avait des chances de ne pas se perdre fatalement dans des tarentelles et des légèretés mondaines. 

(Un opéra toutes les semaines, faisait-il) …

C’est vrai qu’il y a là il y a un climat "Clémence de Titus", de loin. Traverser la mer Rouge n’incite ni à la gaudriole ni au comique des portes qui claquent derrière soi.

Quoi que.

Les basses sont belles et les rares voix de femmes roucoulent bien rossiniennes.

Et puis j’aime encore Guillaume Tell. Avec Bacquier et d’autres, superlatifs.

 

Et puis cet après-midi, Inghelbrecht !

L’Après-midi d’un faune avec la flûte de Lucien Dufrenne. On nous promet "Pélléas "en feuilleton" durant la semaine. Je pourrais écouter jusqu’à mercredi. Jeudi matin nous partons pour Florence.

Je ne sais trop ce qu’on dit dans Rossini, mais Pélléas est un opéra de l’incommunicable.

 

Dès la première scène : …  Golaud : quel âge avez-vous ?

                                             Mélisande : Je commence à avoir froid

                                          Golaud : La nuit sera très noire et très froide

                                         Mélisande : Où allez-vous ?

                                       Golaud : je ne sais pas, je suis perdu aussi … (avec les vagues harmoniques qui emportent toute cette première scène).

 

Tout un monde de ce début de XX° pénétrait dans la psyché nouvelle.

 

Ce n’est pas rossinien bien sûr.

C’est quelque chose qui s’est inscrit comme un tatouage dans ma vie. Ce simple début, cette première scène….

 

Et puis on a entendu aussi Maurice. La Rapsodie. Munch l’avait joué avec ce même Orchestre National. Quel son ! Pas typé comme dira Myung Wun Chung… Et puis encore toute cette histoire de bouteilles à dévaliser dans le "Comte Ory", avec Michel Sénéchal !

Ce n’est pas non plus très très Debussy. Mais quelle époque.

 

Je ne sais comment le monde musical a pu oublier Braga Santos.

Je fais une confidence : je pense qu’il est un des plus grands symphonistes du siècle dernier

Orchestrateur comme Strauss…

Poète comme Camoës et roulant fictivement sur les mers du monde. Sa musique me fait penser à l’avancée des navires de Magellan ou de Vasco de Gama, et il y a c’est sûr du "Martyre de St Sébastien" dans l’orchestration, avec durant quelques minutes un hymne dont je ne suis pas loin de penser qu’il est commun aux «Litanies» de Jehan Alain.

Je pleure quand j’écoute sa 2° symphonie. Est-ce l’âge ?  La mer, la matrice oubliée ?

 

Enfin voilà. Ce dimanche Y. a perdu sa première dent. Il n’avait jamais été autant ravi de constater que la petite souris avait laissé 10 euros sous le nounours. "Et en plus une petite trousse, pour ne pas la perdre…"

On a perdu cette vérité des enfants qui vivent le Père Noël, les fées et les petites dents qui s’en vont.

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15 Septembre

 

A Bernard :

 

Tu ne peux imaginer le plaisir que j’ai eu de recevoir cette carte postale-là. Ce petit curieux de l’abbatiale de Conques. Une vraie merveille qu’on ne voit pas au premier coup d’oeil, tellement ce petit trait d’humour est justement un clin d’oeil. Conques est une des plus fortes émotions que j’ai ressenties au soleil couchant de fin Août, avec le tympan embrasé et les couleurs qui n’ont pas disparues. Le village lui-même est magnifique et les vitraux de Soulages discrets comme il se doit. Je pense y aller bientôt. Il fut un temps (décrit dans le carnet) où le patron de l’auberge St Jacques, face à l’abbatiale, disait : "Ah ! ça faisait longtemps qu’on ne vous voyait" quand je ne venais qu’une année sur deux…

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FLORENCE

                       

(17/22 Septembre)

 

Jeudi 17 Septembre

 

C’est un avantage de vivre à Nice, et on nous envie. Pour trois raisons au moins.

Nous vivons au bord de la Baie des Anges, et certains y plongent en n’importe quelle saison. Deux heures plus tard, nous sommes à la montagne. La troisième raison des envieux, c’est que, partant vers huit heures, on est à Florence pour déjeuner.

Quelle ville peut se vanter d’une telle position géostratégique ?

Il est plus facile de parler des dieux que de parler de Dieu. Sauf pour les philosophes. Passant de la Grèce à Florence, une confusion nous égare dans un délicat impressionnisme de conceptions.

L’entrée en ville n’est pas facile. On sent le bourdonnement, la ruche humaine, compacte et en mouvement. Les scooters comme dans « Vacances romaines ». Bien qu’ayant maintenant pris un coup de vieux, ils sont sales et pétaradent. Loin des princesses anonymes et des Gregory Peck sourire au vent. Les florentins n’ont pas attendu la mode des deux roues pour se faufiler dans les plus improbables espaces. Par contre, si la célérité de leurs engins à moteur contournent n’importe quel obstacle, l’odeur infernale s’installe dans toute la ville grouillante et circulante. L’air en est vite saturé. La ville italienne est aussi une ville sonore à l’extrême. Comme le parler avec les mains, la pointe ultime de l’expression est la manifestation par le bruit.

Piazza Piave, sur la rive nord de l’Arno. C’est à l’angle de cette petite place, à l’ombre d’une tour médiévale et d’arbres drus qui perdent déjà leurs feuilles, que se situe l’appartement des Résidences San Niccolo.

Florence indocile, à l’heure la plus battue de lumière. Nous ne prenons pas les chemins longeant l’Arno qui ne gargouille pas, qui doit glisser tranquillement et muet, qui se voit séparé de notre vue par un gros parapet de briques tout le long de son cours. Sur l’autre rive, depuis San Niccolo, on aperçoit tout là-haut, sur des mamelons voisinant le ciel, les cyprès et les villas, volets clos, qui partagent des bucoliques muettes tutoyant l’azur.

On ne demande jamais le nom des rues. Ici, ce sont les Places qui sont les repères. On peut s’engouffrer dans les boyaux, sur les tortures encrassées des pavés de la ville, le lieu d’émergence est la Place.

Piazza Santa Croce au bout de la Via de Malcontenti (!). Sortis de l’ombre de cette rue, la Place est baignée de cette lumière douce du début d’après-midi de fin d’été. Par chance, elle est comme issue d’un tableau de Chirico, presque désertée. C’est le lieu qui a suivi l’évolution de la ville, depuis les premiers rassemblements du peuple venu entendre les prédicateurs de la foi, aux tournois de chevaleries du XV° siècle.

De forme rectangulaire, elle a pour fond la basilique du même nom, et se voit entourée d’antiques palais aujourd’hui réduits au silence.

C’est un bonheur que de s’immiscer dans ces sas que sont ces îlots de place à quelques pas, et pourtant comme entre parenthèses, des trépidations et des pétarades qui semblent faire cache-cache à quelques coins de rues plus loin.

La façade est blanche, striée aux angles par des coulées de bleues, comme des veines qui creuse la pierre. L’église de Santa Croce est l’une des plus belles églises franciscaines d’Italie.

Tout de suite on y voit clair.

Il n’y a pas ce moment intermédiaire comme dans nos cathédrales gothiques de France où la lumière ne jaillit pas immédiatement mais, progressivement, après adaptation au rythme interne et immuable du champ clos des édifices.

Mais Florence c’est l’Italie. Ce n’est pas que le soleil y soit plus présent ou plus intense, mais c’est une autre conception du solaire. Celui-ci se conçoit déjà comme préalable à toute approche intellectuelle et spirituelle. D’où peut-être cette similitude de l’extériorisation dans l’espace qui leur semble sans limite, dans le geste, les tonalités de la voix, et le fracas de la parole qui n’est jamais loin.

Après la surprise du marbre blanc rehaussé de ses bleus, l’intérieur jaillit sans préambule. La structure est immédiatement identifiable au plan de la croix égyptienne, à trois nefs. Et puis les tombeaux. C’est presque un petit Père Lachaise florentin. Ici gisent, avec plus ou moins de grandiloquence dans l’hommage rendu, Michel-Ange et son tombeau impressionnant, Giorgio Vasari. Rossini en verve, comme sa musique, presque de belle humeur. Et puis disséminés au hasard, les tombeaux de Galilée, de Machiavel et de Dante, d’Alberti.

Quelle densité de repos éternel !

Une chose est sûre, c’est que la qualité et le goût du faste et de sa pompe inévitable et déjà vieillie, auront présidés à ces hommages de pierre post mortem par uniformisation et banalisation de leurs génies respectifs.

Nous marchons de tous nos pas anonymes sur les emplacements de dépouilles non moins anonymes aujourd’hui, à même le sol. Dépouilles de prélats ? de moines oubliés, de personnalités célèbres, d’ombres définitives ? Les traces de leurs dates de passage sur terre et les quelques pauvres paroles d’oraison ou de signes signifiants ce que put être leur existence inscrite dans ces sépultures sont destinées à s’obscurcir à force de piétinements.

Dans Santa Croce j’avais, dans un premier réflexe de respect, comme un scrupule à marcher sur ces signifiants de morts. Mais bien vite on apprend à lever les yeux vers la lumière et à ignorer ces vieilles dépouilles sans défense.

La magnificence des peintures incite au silence et décourage la description détaillée. Ce sont les chapelles du fond qui retiennent le plus longtemps l’attention. On en dénombre une douzaine reliée les unes aux autres, toutes dans des teintes claires et des tonalités appelant l’apesanteur et la légèreté de l’esprit.  Chacune d’elle a été édifiée par les plus puissantes familles florentines.

On y voit dans l’éblouissement les fresques de la vie de l’archange Saint Michel peint par un élève de Cimabue.

On se trouve nez à nez avec un ensemble de Giotto, précédemment recouvert d’autres fresques et finalement restaurées au XIX° siècle. Ce sont, à la paroi droite, les épisodes de la vie de Saint Jean Evangéliste, du haut en bas, les visions dans l’île de Patmos, et à la paroi de gauche les épisodes de la vie de Saint Jean Baptiste.

La chapelle Bardi est aussi décorée par Giotto avec les sublimes épisodes de la vie de Saint François. L’extraordinaire position droite des moines (la mort de St François) dont les plis non moins droits de leurs bures se chevauchent en une polyphonie lisse, parallèle et sans aspérités à la manière des mélismes de Roland de Lassus.  

Puis au centre de la chapelle, le fameux crucifix de Donatello critiqué par Brunelleschi pour son trop grand réalisme.

Par contre, discrètement placée à l’angle d’un mur, l’Annonciation de Donatello est certainement une de ses plus belles réalisations, dépourvues de certains maniérismes qu’on aura l’occasion de rencontrer plus tard.

On est comme immergé tout le temps de la contemplation dans un îlot de pastels soyeux, d’images signifiantes et de lumière silencieuse.

Dans le jardin clos, sous des cyprès, isolée, une statue de Henry Moore.

En sortant, la façade est maintenant entièrement baignée du soleil descendu sur l’ouest de l’édifice.

Sur les bancs de pierre les gens donnent l’impression de poser en harmonie avec la beauté des lieux. Comme une reconstitution d’un tableau de maître à des fins cinématographiques.

Par-dessus les toits, le chemin est tout tracé. Il suffit de se laisser guider par le sommet de la tour du Palazzo Vecchio qui émerge au hasard à l’angle de certaines rues. On sait ainsi qu’on est proche de la Place de la Seigneurie.

La ville historique, sortie des Places inondées de soleil, est englouties dans des boyaux d’ombre aux trottoirs improbables, et, contrairement à certaines rues espagnoles, la circulation des véhicules et les pétarades d’engins en tout genre y sont cruellement installées. Combien de fois Cécilia m’a-t-elle dit « Attention, tu es en plein milieu ! ». Lever les yeux vers le ciel est tout une gymnastique sachant qu’on risque l’accident à chaque intersection. Les éternels travaux de la voirie aggravant encore l’anarchie urbaine au cœur de la vieille ville.

C’est sous les brumisateurs de la modeste Piazza di San Firenze que nous prenons le premier chianti. Face à nous, l’austère Palais du Bargello, puis le Palais Vieux d’un côté et une autre immense bâtisse aux moellons cubiques de l’autre, comme le sont beaucoup de ces palais anciens, aux couleurs pain d’épices, aux fenêtres toujours chapeautées de frontons surbaissés. Ces architectures sévères et appliquées n’empêchent pas d’imaginer quelque prince renaissant dicter une politique florissante mais néanmoins de fer. Ces fenêtres sérieuses, abritant souvent des administrations, sont fréquemment entourées d’angelots géants, de Neptune barbus ou de quelque autre personnage mythologique.

Autant le dire maintenant : le chianti de cet après-midi est comme tous les chiantis que j’ai bu il y a longtemps à San Geminiano ou à Sienne. Ils manquent de longueur en finale et leur attaque est banale. Le bouquet aromatique sans surprise avec une pointe de jeune acidité, et même la robe, d’un rubis vineux, n’incitent pas à en boire un second par cette chaleur. Je sais que vont se lever des volières entières de cris d’horreur, mais c’est ainsi, je ne raffole pas des vins toscans. Et ce n’est pas faute d’en avoir fait déboucher durant ce séjour.

La Piazza di San Firenze, sans avoir la grandeur et le prestige d’autre Places florentines m’a tout de suite séduit par son ovale, ses proportions qui font ressembler à une avenue qui se serait élargie à l’endroit où se trouvent ces terrasses où nous sommes, face aux épais Palais de pierres sombres aux allures de fortins.

Puis c’est le débouché par la cour intérieure du Palazzo Vecchio sur la Place de la Seigneurie, si grande qu’une partie est déjà dans l’ombre alors que le reste est baigné de lumière.

Cette place fut le théâtre de harangues, de cérémonies et d’exécutions publiques, dont celle, la plus célèbre, de Savonarole, brûlé comme hérétique en 1498, à l’emplacement aujourd’hui marqué d’une plaque devant la fontaine de Neptune. Peut-être que c’est ici que j’assistais lors de mon second séjour à une sorte de jeu de ballon traditionnel pratiqué sur un espace de sable épais, par des joueurs en costume renaissant comme en portent les appartenant aux différents quartiers de la ville pour le fameux Palio à Sienne. La musique diffusée ce soir-là était la Pie Voleuse de Rossini.

La Loggia della Signoria présente d’un orgueil naturel le Persée de Cellini dans son bronze noir qui jaillit serein et de loin, dès la cour du Palazzio Vecchio, tout muscles bandés, saillants et triomphants avec les statues de l’Enlèvements des Sabines discrètement en retrait.

Les visiteurs transitant dans Florence semblent toucher à bon port lorsqu’ils s’asseyent enfin sur les margelles de pierre au pied du Persée.

Les Neptunes et les autres nymphes marines paraissent illustrer un chapitre d’Ovide sous les jets paisibles de la fontaine au pied de la haute tour du Palais.

Le David de Michel-Ange est dans l’ombre, et depuis ma précédente visite paraît s’être couvert de grisaille et d’un peu de tristesse, avec toujours ce souci au front à l’idée de frapper Goliath. Il demeure malgré tout, et bien que n’étant qu’une copie, la proie principale des photographes.

La Loggia dei Lanzi porte ce nom venant des Lanzichenecchi, les fameux Lansquenets, mercenaires germaniques à la solde du terrible Cosme Premier. Il trône quant à lui en statue équestre tout à côté du Neptune.

Peut-être est-ce une impression, mais ce lieu au cœur de Florence laisse toujours planer pour moi l’ombre silencieuse de Machiavel, comme le Ponte Vecchio, quelque part sous les arcades, le lieu de rencontre et du regard furtif de Dante à Béatrice.

L’arrivée sur la Place du Dôme se fait comme naturellement par un enchaînement de rues à peine plus larges et une densité de visiteurs plus compacte. Moins dégagée que celle de la Seigneurie, la Place s’ouvre frontalement sur la merveille non moins sublime que la vision première de la Basilique Saint Marc à Venise.

C’est une gigantesque meringue de marbre blanc avec une alternance de plaques de Carrare de couleur vert bouteille. Nous avons la bonne idée d’aborder l’édifice par le campanile initié par Giotto. Et il faut lever bien haut la tête pour en prendre intégralement la dimension dans le champ visuel, le recul à cet endroit ne permettant un large dégagement.                

L’équilibre et les proportions du dôme, du haut campanile et de la façade embrassée du regard laissent la rare impression d’une perfection sans mélange. Le rythme des marbres verts qui accompagne la blancheur embrasée de ce milieu d’après-midi, la rosace et les divers motifs architecturaux qui composent l’architectonie de l’édifice couronné de l’immense coupole est le cœur même de la Florence triomphante. Comme un vaisseau serein de sa puissance au cœur de la cité et comme témoin d’une religion qui pose ses certitudes.


Puis sans plus subir l’attraction de cette cathédrale, nous dérivons vers l’Arno par d’autres ruelles, d’autres bâtiments épais et rugueux, le Palazzo Strozzi, jusqu’au Ponte Santa Trinita. De là, on ne pouvait avoir meilleur approche du Ponte Vecchio à l’heure où l’ocre est accentué par le soleil qui nous donne le dos. De part et d’autre du fleuve, les maisons séculaires offrent les crénelures, les tourelles, et des milliers de fenêtres qui s’étirent dans la perspective jusqu’au fameux pont qui à lui seul rassemble Florence en une seule image. Image qu’on a plaisir à zoomer du regard pas à pas, par une approche lente, cherchant les détails et les angles de l’architecture qui s’offre différemment à mesure que nous avançons, profitant de la lumière bénie qui descend déjà.

Le Ponte Vecchio n’est apparemment plus habité. J’ai longtemps cru que sa célébrité était dû au fait qu’il y ait encore des habitants. Aujourd’hui c’est plutôt le quai des orfèvres. Les bijoutiers règnent, les marchands de cuir et les horlogers de luxe. Ils semblent tous s’être concentrés sous le buste altier de Benvenuto Cellini. Le pont garde son charme, et on imagine bien par-là Dante traverser d’une rive à l’autre à l’heure du crépuscule, hanté de visions célestes.

Fabrice est ici de passage. Je lui téléphone mais il paraît harassé et à l’autre bout de la ville.

Ma tante Lucia m’avait dit un jour « en Italie on mange rarement du bœuf, mais à Florence la spécialité c’est la bisteca à la fiorentina ». C’est le T bone découpé en tranches avec les parts proposées à l’hectogramme.

Pas moyen de trouver de l’escalope milanaise. Cécilia est déçue. Je luis dit, sans trop savoir, que c’est une vieille rivalité entre les deux villes.

Tout le quartier autour des berges de l’Arno, malgré l’épidémie, est sous les lampions des terrasses. Près du Ponte Vecchio qui est maintenant éclairé et clos pour la nuit, dans le plus beau des silences, les lueurs font miroir sur le fleuve, lui donnent un reflet de carcasse jaune et rouge avec la lumière émergeant de l’intérieur du pont comme un vaisseau fantôme échoué à l’ancre de la nuit.

 

Vendredi 18 Septembre

 

Si Rome est la ville qu’on ne peut imaginer sans les pins de la Via Appia, (bien qu’on y trouve les plus beaux cyprès peint par Corot depuis le Palatin), Florence, toujours par l’émerveillement du même Corot, est à coup sûr la ville des cyprès. Mais on y trouve évidemment de merveilleux pins comme celui qui me fait sortir de cette douce rêverie sur les bords de l’Arno en cette journée radieuse où se profile au loin le Ponte Vecchio, cette fois éclairé depuis la Piazza Piave. C’est un réel bonheur de longer ainsi le fleuve, en imaginant depuis la rive nord, ces villas, ces jardins et ces palais tout là-haut sur la rive opposée, magnifiés par ces arbres qui se dressent dans les silences de l’azur.

Maintenant le Dôme apparait éclairé sur tout le demi-cercle que constitue le mouvement de l’abside. Au sommet, l’immense coupole rouge octogonale, comme soutenue par deux répliques de coupoles coupées en deux formant une harmonie forte et souveraine. Le Dôme de Florence est probablement l’édifice le plus achevé, du moins le plus représentatif de la puissance toscane. Le sentiment que j’éprouve dans la position du spectateur au pied du chevet, c’est que le mouvement d’ensemble du terrible édifice partirait du sommet et descendrait comme une coulée progressive et merveilleusement proportionnée vers le bas où s’enracine l’ensemble. Contrairement à nos cathédrales gothiques, où inversement, la volonté des architectes était de créer un sentiment ascensionnel depuis le sol jusqu’à ce que se perde le regard vers les flèches et au-delà, vers le ciel.

A aucun moment, le Dôme ne rend ce mysticisme de la pensée ascendante des temps gothiques. Etant édifié tardivement si on le compare aux diverses Notre-Dame, le passage à la Renaissance est nettement amorcé, par l’ambivalence de la puissance terrestre qui descend, massive, mêlée à la foi qui s’y assied encore.

Sur une petite place avec un beau dégagement on a toute la façade rugueuse de San Lorenzo. C’est ce qui la caractérise dans son état primitif, le reste ayant été reconstruit par Brunelleschi, et à l’intérieur c’est une vraie construction Renaissance. A l’intérieur de la façade, le balcon du haut est l’œuvre de Michel-Ange.

La grande fresque du bas-côté gauche décrit le Martyre de Saint Laurent, œuvre du Bronzino. Les épisodes de la vie de Saint Jean Baptiste sont de Donatello. Au hasard de la promenade, un Filippo Lippi, et enfin le tombeau de Donatello. Poursuivant encore plus au Nord, les chapelles Médicis, dont on retiendra celle des Princes à la coupole ornée de fresques de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans la nouvelle sacristie, des œuvres de Michel-Ange, le tombeau de Laurent le Magnifique, duc d’Urbin, le tombeau de Julien duc de Nemours, une superbe Vierge à l’Enfant toujours de Michel-Ange entre Saint Côme de Montorsoli et de Saint Damien de Montelupo.

En sortant par le portail de gauche, au dernier moment, surgit l’immense tableau d’un martyre hissé sur une croix, les membres bandés sur le dos, que contemple une soldatesque à ses pieds, et qui ne laisse encore supposer le nom de ce martyre, ne sachant le type de supplice qui lui est réservé. Je contemple longtemps ce que je voudrais croire être un Sébastien.

Le Palazzo Medici Riccardi. La grâce maintenant. Tant sont fragiles les chefs-d’œuvre qu’on nous oblige à porter des protections couvrant les chaussures au-dessus et au-dessous (!) avant de pénétrer et de fouler le sol de marbre dans cette salle au trésor, à l’éclairage le plus subtil qui soit, la Chapelle des Mages. Dans la pénombre apparaissent quatre surfaces murales jaillies d’un miracle de grâce et de raffinement. Anciennement chapelle privée de la famille Médicis, les fresques sont l’œuvre de Gozzoli (celui de la Chapelle saint Augustin à San Geminiano), élève de l’Angelico.

Les peintures déploient le thème des Rois Mages en une évocation brillante, de lourds velours à imprimés coulant comme une musique de chambre (est-ce la petitesse et l’intimité de la pièce qui fait penser à ce rapprochement ?). Parmi les cavaliers, on reconnait Julien le frère de Laurent, accompagné d’un guépard.

Les membres des Médicis s’y mêlent à d’exotiques personnages venus d’Orient en l’honneur du Concile qui eut lieu à Florence en 1439 et qui œuvra beaucoup au prestige de la famille et à celui de la ville.

Un cortège bariolé comme paradant, défile sur fond de paysage et d’animaux, de scènes de chasse, de rochers fantastiques, de châteaux et de murailles hérissées de tours. La magie de ces peintures tient aux proportions des murs et à l’éclairage subtile d’une minuterie épargnant les fresques et ne permettant pas de s’attarder de trop.

Passant dans la Salle Luca Giordano, au contraire on est dans une sorte de galeries des Glaces, tout en faste orné de stucs dorés, de panneaux sculptés et de grands miroirs. Mais la gloire de cette salle tient à sa voûte recouverte d’une fresque représentant l’Apothéose de la deuxième dynastie des Médicis, composition baroque tout en mouvement, ornementations et apesanteur.

Dans la salle des sculptures, un amoncellement de bustes, de marbres et de copies de maître se trouve en une sorte d’exposition démontrant tout le savoir-faire des élèves de l’Académie. Sur la partie supérieure d’un mur, au-dessus d’une rangée de dieux antiques, une magnifique reproduction égale à l’original d’une Assomption de la Vierge de Titien vue à Venise.

Et puis, la Galleria del Accademia, un des musées les plus célèbres pour y abriter le fameux David de Michel-Ange recevant cette lumière particulière d’un gris mat, descendue d’une coupole et prenant plus d’espace qu’aucune autre œuvre, livré à l’admiration des foules. J’avoue ne pas aimer plus que ça ce David trop connu, trop adulé qu’on en a fait des miniatures pour touristes de toutes sortes. Porte-clés, statuettes en plastique, cendriers pour table de nuit, remplissant parfois des vitrines entières de magasins de souvenirs.

La Galerie des Prisonniers est plus intéressante avec cette série des Esclaves et surtout sa Piétà dite de Palestrina. Dans ces œuvres, Michel-Ange donne l’impression de sortir de leur gangue de marbre la dynamique de ces humains qui se libèrent de la matière même. Les humains de Michel Ange, malgré leurs attitudes et leurs postures baroques, maniérées, sont épais et sentent la terre, le noueux.

Mais le Michel-Ange qui me bouleverse vraiment n’est pas là. Il viendra plus tard, en un autre lieu.

Le chemin paraît long pour rejoindre la Piazza Beccaria qui nous remet dans le périmètre de la ville nouvelle par l’Avenue qui mène à l’hôtel San Niccolo. Nous prenons un verre sur les midis dans un minuscule bistrot à l’ombre d’une terrasse où le passage est si étroit que de rares véhicules hésitent à s’y risquer. Quelques placettes avec des églises à coupole, des chapelles romanes, nous aident à tracer notre chemin jusqu’à sortir de ce cœur historique.

C’est tout là-haut maintenant que nous allons nous hisser, vers ce long balcon qui longe la colline et que l’on voit depuis l’hôtel, où un fourmillement d’humains contemple depuis le promontoire la plus belle vue d’ensemble de Florence. La Piazza Michel-Ange.

C’est le 13 qui nous mène sur l’autre rive de l’Arno et nous dépose sur la large place. Des vendeurs de souvenirs, quelques bistrots, et puis la terrasse au bord de laquelle la ville est embrassée du plus loin que le regard peut porter. Le balcon idéal.

Nous restons près de la rambarde un long moment à photographier, à retrouver dans le paysage, les différentes places, les grands palais, le dôme qui triomphe et la tour du Palazzo vecchio qui servent d’orientation. Au loin, Santa Maria Novella, le Ponte Vecchio, et même l’hôtel, au bord du fleuve où nous étions il y a peu, et jusqu’à la fenêtre de la chambre. Nous faisons partie maintenant de ces fourmis que l’on doit voir depuis le long des berges.

Encore une fois, une copie du David s’élève sur un piédestal et contemple la cité. Il n’est pas jusqu’à la coulée verte de Nice qui ne possède son David de bronze verdâtre.

Et dire que depuis la Piazza Michelangelo, nous étions à deux pas de l’église San Miniato qui domine le paysage et que l’on voit comme un sommet de colline depuis les berges de l’Arno. Il a fallu que je demande à des quidam le chemin qui promettait d’être enchanteur, au cœur des allées, des pins et de cyprès, sur des sentiers montant pour atteindre la façade le l’église. Au lieu de faire simple, on nous conseille de prendre le 13 qui continue vers la Porta Romana et de descendre à cet arrêt pour l’église San Spirito. Evidemment, dans la fougue de mes explications, je m’étais trompé de nom d’église. Remontant par le chemin inverse, par le même 13, c’est l’occasion de voir le long de la route, de superbes villas, ou plutôt des maisons à deux, voire trois niveaux sous les arbres démesurément hauts, souvent cachées dans la simple pudeur du calme et de la volupté de s’être hissées si haut dans le paysage. Dans l’ocre toujours. Mais j’ai surpris aussi quelques heureuses fantaisies de vert se fondant plus encore dans l’harmonie, des mauves pâles, chacune faisant balcon sur le plus beau panorama de la ville. Le 13 nous dépose dans une clairière de pierre et de sentiers grimpant à gauche et à droite, comme un escalier à double échappée par des marches assez raides. Faisant boucle parmi les pins qui cachent momentanément la vue, c’est un arc en ciel de senteur durant cette courte ascension. Les cyprès se hissent sur le gris des pierres. Derrière soi on ne voit plus le cœur de la ville. Jusqu’à un dernier raidillon de marches où à la dernière de ces marches, surgit la façade éblouissante, incendiée du soleil sur tout l’ouest.

Depuis le plateau complètement nu où se tient San Miniato al Monte, la blancheur du marbre est encore plus lisse, entrelacée de parements verts qui impriment le rythme serein et régulier.

C’est à n’en plus douter le plus bel endroit de Florence pour la poésie. A l’écrin extérieur de l’église répond en se retournant, une vue plus belle et bien sûr plus haute encore que depuis la Place Michel-Ange. Des cyprès géants viennent donner un cadre vertical unique à la perspective sur la coupole du Dôme, un enchevêtrement de végétaux, de maigres oratoires de pierres rongés, sont comme oubliés et posés sur ce flanc de colline pour en souligner le bucolique, en même temps que la noblesse toscane dans son essence.

Il est très probable que c’est depuis ici que Corot nous a laissé les plus belles et les plus sereines vues sur la ville. Il y avait ajouté quelques moines méditant, devisant auprès d’un muret. Peut-être même depuis l’endroit qui nous sert aussi de point de vue sur la ville.

Au pied du petit cimetière en léger dégradé depuis le plateau où est la façade, on indique discrètement le caveau de la famille Zeffirelli.

Décor qui ne déparerait pas pour le plus grand des empereurs romains.

La poésie à l’intérieur de l’église m’a émue plus que n’importe quelle autre. Par ses proportions qui en ferait plutôt une chapelle. Par les tonalités de bleu profond et de blanc sur ses trois nefs. Le chœur est surélevé, et sous celui-ci, abritant des tombeaux, dont celui de Saint Minias, une crypte plongée dans la pénombre où filtrent d’irréels rayons du couchant. Ce qui fait de l’ensemble un vaste et pourtant très intime espace qui souligne plus qu’ailleurs l’essence même du recueillement Au centre s’élève la chapelle du Crucifix, et de part et d’autres les murs d’enceinte sont recouverts de fresques.

L’abside est dominée par un christ à la vierge dans une très certaine posture byzantine, sombre et sévère.

Ce décor naturel de San Miniato, au sommet de ce fragment de colline, n’a pas changé depuis plusieurs siècles. Les monstruosités de la ville grouillante et circulante n’y sont pas concevables. Les quelques habitants sont les morts du petit cimetière, et plus près encore de l’église quelques maisons posées là pour la protection jalouse de cette harmonie miraculeuse.

La redescente se fait par un autre sentier de pavés disjoints, entre les pins et les cyprès, le parfum des résines et l’azur entre les branches des arbres. Depuis une petite place donnant en cul de sac, on aperçoit le clocher sombre qui s’élève, au flanc gauche de l’église, comme ne voulant pas faire d’ombre à la splendeur de sa façade.

Le 13 nous laisse cette fois encore à la Porta Romana où semblent déboucher la Viale Francesco Petrarca et tous les embouteillages de Florence. Cette porte est probablement une ancienne entrée d’enceinte par laquelle des ruelles filent à nouveau vers le cœur de la ville. Le quartier est assez arboré et bientôt, après un kiosque et sa divinité un peu triste et esseulée sous des feuillages, un obélisque qu’on est étonné de voir dans tant de romanités, la Place où se dégage la façade de l’Eglise San Spirito lisse et aussi jaune qu’un soleil sans aucun autre décor. Une des plus pures architectures des débuts de la Renaissance.

C’est l’heure où la place est envahie de florentins. Il n’y a plus aucune table disponible à l’ombre des arbres monumentaux. C’est aussi l’heure de trinquer avec ce vin de Toscane.

Et si Dante et Machiavel s’étaient donnés rendez-vous eux aussi sur cette place ? Parler du Prince et de l’harmonie des sphères, assis sur ces bancs de bois et ces tables de bois.

Je coule dans une rêverie où je ne les imagine pas ailleurs que sur cette place qui reçoit un marché le samedi, et qui grouille de jeunesse en fin de semaine comme ce vendredi.

Dante aurait confié les secrets de son cœur. On aurait parlé de Béatrice entrevue furtivement. Je ne sais rien de la fiancée de Machiavel, mais on aurait aimé être à la table voisine.

C’est dans ce quartier populaire et criard que m’est revenu comme une évidence que c’est sûrement à San Lorenzo, devant la sobriété tout aussi rugueuse de San Spirito, que lors d’un séjour dans les années soixante-dix, j’entendis résonner les plus suaves polyphonies de Palestrina et de Lassus. Mais peut-être était-ce tout simplement ce San Spirito que j’ai maintenant sous les yeux. Fermant les paupières, il s’agit toujours d’une entrée sobre, sans ornement et sans défaut.

Pourquoi a-t-on construit tant d’églises, tant de basiliques ? Pour faire entendre la polyphonie. Imagine-t-on les plus beaux mélismes, les plus exquis entrecroisements de lignes sonores au sommet d’une colline, la plus bucolique soit-elle ? Il serait impossible que cela fasse corps avec une assemblée attentive, disposée à se rejoindre sur des motifs convergents. Les églises sont bâties pour faire résonner la polyphonie, faire bouillir le vaisseau jusqu’à ce que ça monte à la cervelle.

Et puis il est un mystère que je ne pourrais jamais élucider, c’est que lors de mon tout premier séjour ici, je fêtais, dans la nuit de mon arrivée, mes dix-neuf ans, que nous logions avec ma compagne du moment dans une méchante cage d’escaliers improvisée, enveloppés dans un sac de couchage où le sommeil ne vint jamais. C’était la rue des Maestri Pianisti. Une belle entrée d’immeuble, cossue. Les parlophones n’existaient pas encore.

Je ne l’ai pas retrouvée. J’ai cherché sur les plans, en levant les yeux sur la plaques de noms de rues, des ruelles ou des très modestes impasses ; elle semble avoir disparue. Peut-être a-t-elle simplement été débaptisée.

En ce temps-là nous n’étions pas bien imaginatifs. Le voyage jusqu’à Florence, dans des camions qui avaient pitié de ces pauvres vagabonds que nous étions, nous avait affaiblis. Je n’ai pas d’autres souvenirs que d’avoir lu quelques pages d’Henri Michaux dans un parc où des feuilles de journaux volaient aux quatre vents, d’y avoir dormi profondément et d’avoir traversé le Ponte Vecchio pour être bien sûr d’être dans Florence.

 

Samedi 19 Septembre

 

Pour le Palais Pitti, il n’y a qu’à traverser l’Arno et filer vers le Ponte Vecchio sur l’autre rive que celle de la veille. On ne peut faire plus simple.

Et le chemin qui mène à pied le long du fleuve n’est pas sans charme. Le soleil est dans notre dos et les rayons rasent la pierre. Seuls quelques joggers se sont levés à cette heure. A l’angle qui fait basculer sur la rive que nous longeons, j’aperçois une terrasse fleurie où des lianes descendent d’un arbre comme des serpents qui se répandent aux ras des tables, et sur la façade, écaillées de prendre éternellement le soleil, un écriteau dont la maison doit être fière, puisqu’y est apposée en de beaux caractères, bien visibles même au-delà des grilles, « Ici vécut James Joyce durant l’année 1954 ». Il avait donc à lui l’écoulement lent de l’Arno, qu’il devait apercevoir depuis une fenêtre à l’étage, se mêlant aux caprices des lianes descendant des murs de l’édifice. Il avait une vue sur cette tour en ruine qui fait face à notre hôtel de l’autre côté, qui a l’élégance d’habiller de ses croûtes de pierre en creux, les vestiges d’un colimaçon menant jusqu’à un promontoire au sommet.

Au-dessus de nous des villas imposantes, roses et vertes, des cyprès déjà qui ne finiront pas d’accompagner, comme des gardiens de ciel, les villas de plus en plus luxueuses à mesure que le sommet de la colline approche.

En contreplongée, nous passons sous les escaliers et les terrasses peignées finement des jardins Bardi.

A mesure que nous avançons le Pont grandit qu’on peut voir les échoppes de bijoutiers s’activer. On ouvre des panneaux de bois, des vitres laissent soudain apparaître le ciel en aval de notre cheminement. Le fleuve est d’un noir d’encre sous la clarté jaune des murs qui se réveillent.

Le Palais Pitti est à main gauche après quelques boyaux de rues dans l’ombre, et apparaît enfin sur une large esplanade avec les jardins dans son dos.

Seuls les puissants bossages en dégradé atténuent la rigueur quasi militaire de l’énorme façade dont ils rompent l’unité.

Mais le pire, c’est l’utilisation de cet immense espace au pied de l’édifice. Est-ce par le caprice d’un édile de la Municipalité, ou pour une quelconque autre raison, qu’une exposition, qu’on espère temporaire, intempestive, d’une profusion débridée de loups, nous reçoit dans l’ombre de neuf heures du matin. Une cinquantaine, peut-être plus, de loups en bronze, toutes babines et crocs menaçants, disposés comme au hasard après un coup de pétard. Pas un seul ne parait animé de bonnes intentions. Le contraste est saisissant entre cette façade austère et la nature hostile disposée sens dessus-dessous de ces créatures plus laides encore que le plus laid des Koons. Certains y verront paradoxalement une inclusion de la nature dans ce temple culturel, en ces temps de planète et d’espèces à sauver.

Hélène Grimaud accepterait-elle que les meutes de ses protégés fussent présentées ainsi comme les plus dévoreuses et les plus hideuse des bêtes de Gévaudan ?

Pour se perdre dans les allées et les diverses traverses des jardins de Boboli, il n’est qu’à se laisser aller au gré des diverticules, des allées d’ombres mystérieuses. A cette heure, nous sommes presque seuls une fois de plus. Ce qui laisse bien imaginer les fêtes que donnèrent du temps de Come Premier, les grands ducs, sur cette petite colline enserrée par la campagne toscane. Il suffit de suivre les escaliers menant au sommet et il n’y a plus de ville. Par-delà celle-ci, donnant dos au Palais, c’est toute la campagne mamelonnée de son herbe noire qui s’étend sous la lumière rasante. Le jardinet du sommet est assoiffé et n’est plus entretenu. La façade rose d’une villa, qui a dû être somptueuse, fait immédiatement penser à un pavillon idéal pour des entrevues galantes. Redescendant par les allées extérieures, la perspective offre un panorama large sur toute la ville, et c’est encore Corot qui dut le mieux en restituer la poésie.

Les dimensions du parc sont telles que nous oublions la grotte rococo et sa façade saturée, son nain ventru et barbu (peut-être est-ce un petit dieu ou un empereur satyre, une caricature de Médicis ?) juché sur le dos d’une tortue et tout un ensemble de folies sculptées bien dans la mode des grotesques d’époque.  Les allées bordées de cyprès et de citronniers, jalonnées de quelques statues tristes et comme égarées, redescendent en rejoignant l’allée principale, vers l’amphithéâtre, le bassin de Neptune, et le retour vers l’entrée du Palais.

Pitti est le nom d’une famille rivale des Médicis, d’où l’aspect militaire de l’immense édifice qui est le plus imposant de tous ceux de la rive sud de la ville. Mais la façade qu’on lui connait aujourd’hui, toujours aussi rigoureuse, sur plus de deux cent mètre de longueur, date du XVII° siècle.

Il abrite un des musées les plus riches de la ville, si riche qu’on se demande si un conservateur n’a jamais présidé à ses destinées !

Dès les premières salles, ce sont des myriades de chefs d’œuvre en avalanche, serrés les uns contre les autres comme si une panique les précipitait en désordre de peur de les perdre, qu’on ne sait plus ce qui est mis en valeur. On a plutôt l’impression d’un trop plein, d’une saturation que l’on ressent assez rapidement.

Mais le pire est l’éclairage. Des lampes jaunes, si proches des peintures qu’on doit se décaler vers la gauche ou la droite pour éviter des reflets qu’on ne pourra de toute manière éviter, lacérant parfois les deux tiers de l’œuvre.

Quand ce n’est pas la conjonction de la lumière de l’extérieur qui vient interférer avec ces affreuses lampes qui fatiguent la matière à force de mettre leur nez sur la toile.

La conception de telles expositions n’a probablement pas évolué depuis l’éclairage à la bougie.

On croirait au bout d’un moment baigner dans le feutré saturé de Barry Lyndon. Ce qui serait idéal pour une promenade dans la campagne florentine, mais désastreux dans le parcours où s’enchevêtrent tant de beautés. Celles-ci ne demanderaient que plus de sobriété, plus de respect pour des peintures pluri séculaires qui crient de se voir infliger des rayons qui les tuent, lacérées par des épées qui les transpercent.

Et c’est dans le plus grand des amoncellements que défilent les plus beaux Titien, les Raphaël et quelques Velazquez équestres, une série de Murillo, le Baptême du Christ de Veronese, dégringolant les uns sur les autres, trainant parfois sans raison dans leur sillage, étouffant la pièce maîtresse, de petits maîtres ou des anonymes d’une autre époque.

Malgré tout, je prends plaisir à retrouver ce Jeune homme aux yeux gris du Titien qui a perdu un peu de cet aplomb et ce petit peu d’anxiété de condottiere que je lui trouvais jadis. Cette Vierge d’Adoration de Perugino que j’aime autant que les très classiques et dépouillés portraits des Sforza de Raphaël. Les irremplaçables madone : la Madone du Grand Duc, la Madone à la Chaise à la douceur et à la grâce d’un artiste à son sommet, et la Madone au Voile qui serait peut-être la Fornarina aimée du peintre.

A mesure que les salons de Vénus, d’Apollon et de Mars défilent, je perds en route tant de chefs d’œuvre qu’il m’eut fallu les avoir tous notés rigoureusement. Bruegel, Murillo, de multiples primitifs…

Dans la dernière salle avant de quitter le Palais, un Caravage sombre, si sombre que l’éclairage, au lieu de le mettre en valeur, finit de l’achever par un harcèlement de faisceaux lumineux donnant l’impression au visiteur d’une fictive intrusion de sa part dans un intérieur de maison où, par un quelconque flambeau tremblant et clandestin, le fantôme de ce Caravage dans sa tranquillité troublée serait exhumé malgré lui.

 Sur le Ponte Vecchio, les petites boutiques semblent, au travers des vitres aperçues dans la profondeur de leur exigüité depuis la chaussée, se tenir en suspens au-dessus de l’Arno. Certains commerçants peuvent ainsi rester blottis dans ces minuscules espaces clos qui leur servent de petites prisons privilégiées.

Sous le regard de l’orfèvre Cellini, dominant la situation à égale distance des deux berges.

C’est midi, le chianti blanc pour changer, sur la place du Dôme. Nous sommes au centre, au cœur attractif de ce que le grouillement des visiteurs est venu chercher à Florence. Et puis, depuis deux jours, nous avons adopté une toute petite trattoria où l’on grignote trois fois rien pour trois fois rien, avec de larges sourires. On peut presque, depuis la table, toucher les larges panneaux de marbres verts qui alternent comme des colonnes de géants, avec les marbres blancs vénulés de gris de l’immense chevet. Comme un navire dont on prendrait du regard la mesure depuis le quai.

L’après-midi s’ouvre par la visite du Musée de l’Œuvre de la Cathédrale.

Alors que généralement j’évite de pénétrer dans les musées lors de mes voyages, privilégiant la spontanéité de la ville à ciel ouvert, il est impossible ici de s’en tenir à cette règle ; le ciel ouvert de Florence, comme dans l’autre exception, Venise, ce sont les trésors enclos entre les quatre murs des églises ou des musées qui constituent leur respiration même. D’ailleurs le cheminement est simple : au centre de la place, la cathédrale, au chevet le musée où nous allons pénétrer, et à l’opposé face au Dôme, le Baptistère qu’on se promet de visiter avant de quitter la place.

Ceux qui ont œuvré à embellir, magnifier l’édifice figurent parmi les excellences du monde de la sculpture. Les plus grands. Nous étions venus pour ce Michel-Ange, cette Piétà, plus grandiose encore que les œuvres de l’Accademia. Et les Donatello.

Ça commençait pourtant par un malentendu. Nous allions faire, par une erreur de parcours initiale, la visite à l’envers, en commençant là où les visiteurs termineraient le leur. Ce qui nous permit sans l’avoir voulu, une fois de plus, comme des Belphégor ingénus de déambuler à l’écart parmi l’ensemble des collections.

La densité des sculptures, tant des ensembles qui couvraient des pans entiers de la cathédrale, que les chefs d’œuvre marqué de signatures insignes, est telle, que je retiendrais surtout les Donatello, dont le magnifique Sacrifice d’Abraham, des personnages tout en long, parfois maigres, des dignitaires, tout à la limite d’une finesse qui traduit le mouvement acéré, noble et soucieux de la pensée.

Puis, le Michel-Ange, parmi d’autres Michel-Ange, celui que j’attendais, la fameuse Piétà sculptée dans le marbre d’un antique temple romain. Dans ce musée, il faut monter des étages, descendre, et sans prévenir, la salle de la Piétà ! D’un marbre brun très accusé, derrière une immense vitre de protection, elle est en restauration. C’est un peu comme si on assistait à un moment de la création de l’œuvre. Des outils, des caméras, jonchent le sol. On peut malgré tout admirer l’ultime chef d’œuvre d’un artiste de soixante-dix-huit ans qui réalise dans cette dernière piétà ce que Monteverdi fit avec son Couronnement de Poppée : le testament et le couronnement de l’ensemble de l’œuvre.

Et puis Cécilia manque une marche. C’est comme si, de tout son poids, de toute cette chute, j’avais cassé moi-même tous les marbres de la création.

Le temps de l’éclair prend la mesure du pire. Déjà, l’an passé à Porto, près des rives du Douro…

La douleur est vive sur le fémur. A l’accueil on nous donne une poche de glace.

Apparemment elle peut marcher. Mais je sais sa résistance au mal, et je ne cesserai d’être inquiet. Le rythme du séjour va forcément ralentir.

C’est par deux portes d’un lourd métal qu’on pénètre au baptistère. Portes dues à Lorenzo Ghiberti, portes lourdes de vingt-huit bas-reliefs chacune, racontant des épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament, gravés dans du bronze doré. Nous pénétrons par la porte qui suit directement la sortie de la Cathédrale qui lui fait face.

L’intérieur est comme un ciel qui descend par ses coulis octogonaux. On a l’impression qu’on est dans le fond d’un puits qui s’ouvrirait sur un ciel en myriades de pluie d’or, avec pour œil de cyclone, le sommet de la coupole. Encore une fois, comme pour le chevet du corps principal de la cathédrale, et contrairement à l’effet des édifices gothiques, le mouvement que produit la masse architecturale se fait de haut en bas, comme une descente d’évènements, d’enseignements bibliques, d’un ressenti de la matière qui fondrait en coulant et se fondant sur le spectateur.

L’œil s’habitue à la pénombre et les ors deviennent plus scintillants, le Christ en majesté de huit mètres de long, étonnamment, ne se trouve pas à la clé de voûte de la coupole mais dans une des parties inférieures. Les motifs ornementaux se distinguent progressivement avec les hiérarchies célestes, puis ceux de la Genèse, de la vie de Joseph, de Jean-Baptiste et de la vie du Christ.

C’est une vision circulaire et presque animée à la manière d’un manège que la tête du minuscule spectateur finit par tourner au centre de tant d’évènements.

Plus au Nord, la lumière du début d’après-midi se voile et banalise, en une grisaille sans relief, la pierre de Santa Maria Novella. La place est large, plus qu’à Santa Croce, mais son harmonie y est aujourd’hui largement moins expressive. Peut-être est-ce dû à la proximité de la gare centrale qui semble communiquer une agitation traduite, comme souvent aux abords des gares, par une dispute de clochards aux pieds des marches de l’entrée principale.

L’intérieur frappe immédiatement par cette extraordinaire crucifixion de Masaccio, tendue et à la fois dépourvue de tout pathos.

L’architecture traduit l’influence cistercienne en une version adoucie par la vision italienne, mêlant un zeste de gothique ornemental à la structure sobre de l’ensemble.

Sur un châssis, dans une des travées de la nef, un peu à l’écart, deux splendides Giotto semblent attendre d’être remis à neuf par quelque mystérieux médecin des formes et des couleurs. Comme à La Scuola di San Rocco de Venise, les opérations de restauration des œuvres se font apparemment sur les lieux même où elles sont destinées à être exposées.

L’église compte six chapelles, chacune appartenant à un notable de la ville. On remarque une Naissance de la Vierge de Ghirlandaïo à la Chapelle du Maître-Autel.

Le Cloître Vert est le premier de l’ensemble architectural avec des peintures de Paolo Uccello auquel on doit les épisodes de la Genèse.

C’est dans le cloître des Morts que se trouve la chapelle funéraire de la famille Strozzi et des fresques de la Résurrection. L’ensemble est somptueux et l’un des plus émouvant par la variété des épisodes, le réalisme des scènes et la variété des coloris dans un espace gothique où les artistes ont merveilleusement joué des éléments d’architecture. Depuis celui des Morts, on accède au Grand Cloître aux peintures murales d’artistes toscans des XV° et XVI° siècles très affectées et dont des pans entiers demeurent illisibles.

Sur l’un des murs d’une allée on peut voir la hauteur qu’a pu atteindre l’eau durant l’inondation de Novembre 66. Elle dépasse largement la taille d’un homme très grand. Autant dire que la ville était entièrement noyée et ces scènes murales en portent encore les stigmates.

Le quartier de la gare est maintenant dans le gris d’un ciel uniforme. Nous poursuivons sur la Via Nazionale, aux trottoirs étroits et à l’animation dense qui caractérise les quartiers populaires et bruyant.

A la devanture d’un magasin, de vieux vinyles en vrac, et « Good bye Cream » de 1969, la pochette d’origine ! Comme un clin d’œil des trois compères musiciens dans leur tenue de soirée exagérément brillante, nœud papillon, esquissant un pas de côté façon comédie musicale américaine. Evidemment, c’est tout un passé qui surgit d’un fond de la mémoire, jusqu’à ce retour même de la mode des vieilles cires. Lors de mon précédent passage ici en 75, c’était une affiche d’Arthur Grumiaux qui me fascinait. Elle portait la mention « le plus grand violoniste du monde ». Longtemps après, je considérais encore le musicien avec une vénération particulière. Cette affiche rivalisait avec les nouveautés de l’époque, particulièrement celle de la parution récente de l’Otello de Verdi qu’interprétaient Mirella Freni et Jon Vickers dirigés par Karajan. Quarante-cinq ans après, on peut encore considérer la version parmi les références historiques. Au hasard des trouvailles, je rapportais les deux sonates pour violoncelle de Brahms par Fournier et Firkusny. J’avais été guidé par la seule pochette qui présentait une photo noir et blanc du compositeur, mélancolique et légèrement flou, regardant la pluie au travers d’une fenêtre.

Aujourd’hui, ce sont des paires de chaussures Schekers, douces comme des pantoufles que nous avons trouvées dans une boutique aussi fascinante que la caverne d’Ali Baba.

Florence est souvent une ville de souffrance. L’épouvantable chaleur peut y devenir intolérable au point que j’en avais coupé les manches d’un pantalon la fois précédente.

Le taxi épargne aujourd’hui, depuis le pied de la Cathédrale, le chemin restant jusqu’à l’appartement San Niccolo.

C’est tout près, dans une ruelle qui n’en finit pas, que dans un renfoncement on lit : « Le Carciari ». Drôle de nom, les Prisons, pour un restaurant indiqué par internet. Mais le plus proche de la Piazza Piave, évitant à Cécilia d’avoir trop à marcher.

Loin des attractifs restaurants des environs du cœur historique, ces Prisons apparaissent dans l’une de ces rues longues et sans pittoresques près de San Niccolo après un couloir suivant l’enseigne sur le mur, et débouchent sur une large place plantée d’arbres, comme un décor espéré au centre d’un complexe d’immeubles en pierre saillantes comme des galets agglomérés, de couleurs multiples et dont les fenêtres ressemblent à des meurtrières. Ce sont d’anciennes prisons qui sont aujourd’hui devenues de paisibles appartements d’habitation dans un renfoncement de la ville, à l’abri des fureurs nocturnes des quartiers voisins.

C’est ici l’îlot rêvé pour une soirée sous des arcades romantiques. Malgré l’insolite et l’éloignement du lieu, il n’y a plus de place disponible. Ce n’est que devant le boitement ostensible de Cécilia que le patron finit par trouver pour nous un des meilleurs endroits de sa terrasse. Où l’on aura mangé excellemment.

Dimanche 20 Septembre

 

C’est l’automne avec un jour d’avance. Depuis les volets on entend la pluie qui crépite lourdement sur les pavés ; les rigoles font un bruit de gargouille.

Traverser l’Arno sous une pluie devenue bruine est une expérience qui ressemble au franchissement d’un pont à Saint Pétersbourg ou une ville grise d’un pays de l’Est, vidée de ses habitants et sans horizon apparent.

Ce matin, la Galerie des Offices n’est pas assaillie comme on l’imagine habituellement.

Le Palais et son extraordinaire Corridor est un chef d’œuvre architectonique de Vasari.

Chaque salle est traversée latéralement par ce long corridor pour rejoindre une autre salle, et ainsi tout le long de ce couloir, véritable fil conducteur.

Dès les premières salles, ce sont les primitifs des XIII°, XIV° siècle.

Giotto bien sûr, Vierge en trône à l’Enfant et aux Anges. C’est la peinture italienne qui se sépare de l’influence byzantine pour plus de réalisme. Deux œuvres insignes de Cimabuë et Buoninsegna encadrent cette Vierge à l’Enfant.

Dans les salles suivantes, des peintures de l’école de Sienne et des œuvres de disciples de Giotto, de Bernardo Daddi et Giottino.

Puis suivent les XIV° et XV° siècle qui unissent le style de Giotto au gothique flamboyant, maniéré.

Défilent Masaccio et son maître Masolino, et tout un pan entier consacré à la célébrissime bataille de San Romano de Paolo Uccello. Puis une tache d’or jaillit d’un ensemble. L’Angelico du Couronnement de la Vierge et de la Vierge à l’Enfant.

Puisque nous sommes décidément dans les vierges de hautes volées, je reste longtemps devant celle de Fillipo Lippi. Il me semble que je l’ai toujours eu sous les yeux, puisque je ne sais si Nonina ou Maman (l’une a dû la transmettre à l’autre) en avaient une reproduction dans un médaillon posé sur leur table de chevet. C’était un portrait qu’on finissait par ne plus voir. Et je l’ai maintenant sous les yeux dans ses vraies dimensions.

Les salles X-XIV sont consacrées à Botticelli. Longtemps j’ai détesté cette Naissance de Venus dont je trouvais que la composition était maladroite, organisant un vide autour de la Vénus, trop centrale, sortant de sa coquille. Il faut dire que lorsque je travaillais à cette Vénus en Histoire de l’Art, mes goûts me portaient plutôt vers Cézanne et Renoir.

Et là, surgissent, outre le très beau Printemps, des scènes de Vierge à l’Enfant, la Madone du Magnificat, la Calomnie. Botticelli d’un coup, rentre en grâce dans mon panthéon personnel. Ces yeux de madone démesurément grands, ces contours nets et concis du dessin et toute la science de la composition s’affichent maintenant tout le long de salles lui étant consacrées.

Les salles qui suivent sont consacrées aux flamands. L’idéal humaniste fait place à un réalisme concis, aux visages de femmes allongées et grisâtres, les traits tirés sous des coiffes bourgeoises trahissant leur rang d’épouses de riches marchands. Chez les nordiques, le vêtement de velours, lourd et compliqué remplace le voile de couleur vive et sobre des madones italiennes.

Le plus remarqué serait le Triptyque Portinari de van der Goes. Sous un paysage d’automne, les femmes agenouillées portent des couronnes pareilles à celles des Vierges.

Puis un Dürer, des portraits de notables aux traits épais et sévères. Le soleil est souvent absent de ces vues nordiques.

Passant à l’aile occidentale du Musée, on aperçoit au travers d’une fenêtre, à quelques dizaines de mètres plus bas, en vue plongeante, la traditionnelle perspective sur le Ponte Vecchio et les collines au loin.

Le soleil nous attendait à la sortie, comme si tant de couleurs et tant de lumières de l’esprit avaient obligeamment devancé le retour du beau temps.

Qu’on en a oublié de voir le premier niveau de la Galerie, avec ses Caravage (le fameux Bacchus malade) les Raphaël, les Léonard et la suite de la Renaissance la plus tardive… Mais comme pour la visite du Louvre, on n’épuise pas la matière des Offices en une seule visite.

Le vin blanc sur la place de la Seigneurie est meilleur bien avant midi.

Le Palais Bargello est à deux pas. C’est le plus vieil édifice avec le Ponte Vecchio. Bargello veut dire chef de la police. Le bâtiment était donc à l’origine une prison. Et ne devint musée national qu’au XIX siècle. Il est consacré à la sculpture toscane du XVI° siècle où tous les grands noms de la renaissance s’y trouvent représentés. Benvenutto Cellini, Michel –Ange et son Bacchus ivre, et les Donatello qui complètent ceux du Musée de l’Œuvre. Et notamment le David. Il était destiné à être placé dans une fontaine. Sa silhouette, totalement androgyne, entièrement nu, le mouvement des bras ne laissant pas supposer la force d’un héros antique mais une fragilité toute féminine accentuée par le port d’un casque à plume, porté comme une coquetterie rendant plus manifeste la nudité. Il n’en représenta pas moins pour les florentins, le symbole de la république indépendante. Le David de Verrocchio, en comparaison, paraît plus conforme à l’idée qu’on se fait du héros biblique.

La grande surprise du musée est à l’étage, où il lui est consacré tout un large espace, la salle des Della Robbia. Ce sont des ensembles de terres cuites vitrifiées aux magnifiques figures de Vierge à l’Enfant principalement. Mais plus rares, des scènes d’Evangiles en dimensions inattendues, où chacune est traitée comme une composition picturale. La Nativité, les Rois Mages, une Déposition de Croix, noli mi tangere traités dans des tonalités sans mélanges de bleus vifs, de vert et de jaunes dans des harmonies franches.

La maison de Dante est située dans un périmètre de ruelles tortueuses et précédée sur une petite Place par un portrait de son visage sculpté en bronze, au pied de la tour austère, quasi hautaine, qui laisse supposer les trois étages de la bâtisse. L’intérieur n’a d’intérêt que pour l’itinéraire littéraire et tout florentin du poète, la division des diverses sphères de l’Enfer au Paradis, avec de multiples cartes, de tableaux de synthèses, et certains documents qui passent pour être des mains même de Dante. On y voit, au travers d’un œilleton une reproduction de sa chambre, un lit, un rideau et l’ombre du géant. Et dans toute les salles, la voix récitant les vers. Et la plus célèbre évidemment, celle de Matteo Belli.

Après bien des difficultés, car à Florence il n’est pas simple de réserver ses billets, (après lesquels il est ensuite nécessaire de valider l’heure de visite), nous avons enfin rendez-vous pour découvrir l’intérieur du Dôme.

Il est également impossible d’accéder à une visite librement. C’est donc avec un groupe que nous suivrons une guide en costume officiel. Et devant les difficultés de plus en plus évidentes de Cécilia, on nous propose une chaise roulante…

J’avoue avoir ressenti une certaine déception. Autant l’impression de perfection architecturale est saisissante depuis quelque endroit depuis l’extérieur, autant l’intérieur apparaît soudainement austère et réduit à une sobriété inattendue. Suivant, nous dit-on, la conception toute florentine de la maison de Dieu.

En fait, je m’attendais à un intérieur proche de celui de Sienne, flamboyant et de marbre lisse de ce vert et blanc alterné, dans un espace aéré et en apesanteur.

Le large vaisseau qui n’est pas sans lourdeur, à la pierre fade, reste désolément dans l’ombre et semble si ample qu’il en fait ressentir une certaine nudité qu’elle a du mal à habiter ses cent quarante-huit mètres de long et ses quatre-vingt-onze de large.

Je suis vite attiré à la quatrième travée de la nef de gauche par le célèbre bois de Domenico di Michelino représentant Dante avec le Livre ouvert de la Divine Comédie, avec sur sa gauche, Florence, sur la droite l’Enfer, au fond la montagne du Purgatoire, et comme il se doit en haut, le Paradis.

Et puis, l’objet de toutes les attentions qui justifie la visite dans sa partie interne, la Coupole de Brunelleschi. On passe donc dans le grand octogone haut de cent quatorze mètres au diamètre de quarante-cinq mètres, à la fresque grandiose qui représente le Jugement Dernier. Par un étrange jeu de lumière, au centre de la coupole, à l’endroit le plus haut, celui du clocheton, on croirait une ouverture donnant directement sur le bleu du ciel. C’est donc dans cet océan de grisaille que la lumière jaillit sous ce dôme, avec ses anges, ses saints et tout le monde des cieux.

C’est au bord de l’épuisement que le taxi nous laisse à San Niccolo où nous n’avons d’autres forces que de reprendre dans la soirée le chemin de nos fameuses prisons où une table est cette fois réservée.

 

Lundi 21 Septembre

 

Parmi les incompréhensions, et les désagréments de Florence, il y a les lignes de bus. Il se trouve que dans certaines villes, un quidam de la rue puisse vous indiquer votre chemin, tenter de vous mettre dans la direction, vous donne le numéro d’une ligne qui vous y mènera. Ici, pas même le chauffeur de bus ne vous écoute. Il a toujours mieux à faire avec son portable. Ou pire, s’il vous donne une indication, vous risquez d’avoir à faire demi-tour. Il nous est arrivé de prendre le bus tout de même, comme ce matin, pour nous rendre vers notre dernière importantissime visite, à Santa Maria del Carmine où est la Chapelle Brancacci. Le trésor de peinture murale qui fit accélérer le cours de l’Histoire de la peinture.

La logique voudrait que la ligne 23 traverse l’Arno pour accéder à la rive ou trois jours auparavant nous découvrions le quartier de San Spirito. Brancacci se trouvant à quelque cent mètres ou à peine plus.

Au moment de traverser l’Arno, le bus bifurque et reste désespérément sur la rive opposée à notre destination. Cette expérience s’est répétée presque chaque fois que nous avons tenté de nous épargner trop de distances. Quant à lire sur les arrêts de bus le plan fonctionnel des différentes lignes, autant passer un diplôme d’ingénieur informatique.

Le taxi nous laisse donc sur une large place, sans charme particulier, ce qui est rare à Florence. Mais peut-être est-ce l’heure matinale du lundi. C’est un quartier populaire aux maisons décaties et grises, assez distant déjà des grands ensembles historiques. L’entrée de l’église est dans l’ombre et apparemment les grandes foules ne se sont pas précipitées vers ce haut lieu de l’art.

Durant toutes les visites de sites importants en cette période d’épidémie, le nombre de visiteurs est limité afin de permettre un flux régulier et raisonnable. Par chance, nous faisons partie d’un groupe très restreint et silencieux. La Chapelle est bien petite et l’intimité spirituelle s’installe dès l’entrée. Comme après l’ouverture d’un tombeau sacré.

Les fresques diffusent une lumière pastel et douce sur toutes les surfaces murales.

….

Ce qu’en disent les Guides : « La Chapelle fut construite à la fin du XII° siècle et décorée à partir de 1425 sur commission du riche marchand florentin Felipe Brancacci. Celui-ci confia les travaux à Masolino, artiste encore influencé par le gothique mais sensible aux innovations qui faisaient leur apparition dans la peinture toscane de l’époque.

Ces fresques marquèrent un moment primordial de l’histoire de l’art occidental.

Le précurseur de ce renouveau fut sans aucun doute le collaborateur que choisit Masolino, Masaccio.  Celui-ci remplaça ensuite son maître mais pour une raison inconnue n’acheva pas lui non plus son œuvre. C’est Filippo Lippi qui l’acheva entre 1481 et 1485.

C’est pourtant dans cette chapelle que Masaccio donna le meilleur de son talent : le caractère grandement dramatique des scènes et le naturel qui empreint les représentations, dénuées de tout ornement superflu, rappellent Giotto.

Les deux cycles de fresques sont consacrés au Péché Originel et à la vie de Saint Pierre

En commençant par le côté gauche en haut 1) Adam et Eve chassés du Paradis terrestre de Masaccio

2) Le paiement du tribut de Masaccio

3) La prédication de saint Pierre de Masolino ; à droite de l’autel 4) Saint Pierre baptisant les néophytes de Masaccio.

5) la partie gauche de la fresque représentant Saint Pierre guérissant le boiteux est de Masaccio, tandis que la partie droite

6)  saint Pierre ressuscitant Tobit est de Masolino.

7) La Tentation d’Adam, de Masolino.

En bas, sur la gauche,

8) Saint Paul visitant Saint Pierre de Filippo Lippi

9) la gauche de la fresque représente saint Pierre ressuscitant le neveu de l’Empereur, commencé par Masaccio et fini par Lippi sur le côté droit.

10) Saint Pierre en chaire de Masaccio

11) Saint Pierre guérit les infirmes par son ombre

12) Saint Pierre et saint Jean font l’aumône de Masaccio

13) la Condamnation et la Crucifixion de Saint Pierre de Lippi

14) L’ange libère Saint Pierre de sa prison de Filippo Lippi »

C’est du moins une répartition de l’espace mural que l’on considère avoir été ainsi distribué, bien que dans l’étude très fouillée de Alessandro Cecchi, la collaboration de Masolino et de Masaccio dût être plus étroite. Au point que certains thèmes peuvent avoir été, pour un œil averti, commencé par l’un puis continué par l’autre, avec un beau souci d’unité.

Mais dans « le Tribut », un des sommets de la Chapelle, c’est le visage du Christ, peint par Masolino, que les artistes ont considéré, pour une joliesse plus marquée par les manières du temps, que les traits graves et monumentaux dessinés par le génie parlant l’avenir de Masaccio.

… 

Si l’on compare simplement la tentation d’Adam et Eve de Masolino et Adam et Eve chassés du Paradis de Masaccio, on réalise le nouveau pas qui est franchi. Avec Masolino les deux personnages sont comme pétrifiés encore inexpressifs dans une simple narration, avec la symbolique de l’arbre et du serpent, alors que dans la scène de désolation d’Adam et Eve de Masaccio, les deux malheureux expriment réellement l’affliction qu’ils ressentent de devoir quitter ce Paradis perdu. On pourrait considérer cette fresque comme une des premières expressions de subjectivité dans la peinture du XV° siècle.

Ce petit miracle de chapelle garde une grande unité de facture, malgré trois artistes œuvrant à des périodes différentes et sur des espaces aussi restreints. De même que se dégage cette très nette impression de monumentalité dans une extrême sobriété de moyens et une gamme de tonalité aérienne qui ne s’égare jamais dans les trop faciles dramatismes de l’obscur.

La sérénité qui se dégage du lieu n’empêche pas parfois un petit hystérique photographe, malgré l’infime nombre de visiteurs, de se croire seul à monopoliser le devant des murs. « … Mais c’est mon droit, c’est mon droit ! ».

Devant tant de beauté, d’expression de sacré hors des folies humaines, seule la patience…

La place est toujours déserte aux environs de midi. Personne pour indiquer le prochain arrêt de bus, ni aucun abri visible aux environs. Reste le vin blanc sous l’azur d’une petite terrasse à l’autre extrémité de la place, au petit tabac à l’angle d’une ruelle qui plonge déjà dans ses pétarades et ses autobus qui passent sous notre nez sans jamais que l’on sache où ils se destinent.

C’est donc à pied que Cécilia est contrainte de marcher jusqu’aux environs de la Seigneurie. Sous le porche d’une rue donnant sur une placette où personne n’a l’air de vouloir s’aventurer, nous déjeunons chez « Buca Poldo », dans un silence seulement troublé par les quelques tintements d’assiettes provenant de tables lointaines.

Nous cherchons désespérément un cadeau pour Y.. On avait aperçu, le premier jour, un magasin de marionnettes en bois, des Gepeto et des Pinocchio, de personnages qui auraient contribué aux petites scénettes que nous faisons parfois avec des rois, des reines et des guignols quand il vient à la maison. Mais aujourd’hui pas moyen de retrouver le magasin en question. C’est lorsque nous cesserons de le chercher qu’on saura qu’il était juste à l’angle de notre fameuse Piazza di San Firenze.

Les ombres toujours, sur les ruelles étroites, les murs austères aux tailles de pains brunis par le temps, l’érosion et les diverses pollutions, contrastent avec l’aveuglante lumière sur le maelsröm du cœur de la cité ; l’après-midi se dénoue lentement à la recherche de ce cadeau. Ce qui nous fait découvrir d’autres artères, d’autres places au hasard d’un pas de piétons tranquilles. Les nuages reviennent, en gerbes compactes et grises et déjà menaçantes.

Il est dix-huit heures.

Maintenant la plaie est bien visible. D’énormes boursouflures apparaissent à hauteur du fémur. La contusion est rougeâtre, crevassée et forme des plis de peau brûlée par la poche de glace restée trop longtemps sur l’endroit de la douleur. Brûlure au second degré dira plus tard le médecin de l’hôpital.

Puis c’est le cheminement, comme deux petits vieux, Cécilia s’appuyant de tout son poids sur mon épaule, remontant vers la Place Beccaria, jusqu’à la Via Ghibellina, et les Carceri, où ce soir on nous attend avec impatience.

Les nuages sont tombés, le pavé sur le chemin de San Niccolo est luisant de la petite pluie fine qui annonce à sa façon la fin du séjour.

Je me perds avec délices, avant le sommeil, dans des pages du « Voyage d’Italie » de Dominique Fernandez.

 

Mardi 22 Septembre

 

Le soleil est réapparu. Cécilia reste dans la chambre, elle prend un peu de force avant le chemin du retour.

La lumière basse et rasante de l’heure matinale éclaire parfaitement la rive de San Miniato, les escaliers du jardin Bardi, les cyprès et les maisons d’ocre dans l’ombre de leur secret bucolique.

Elle accentue le jaune de la pierre des édifices. Je passe devant la Bibliothèque Nationale, les bordures de l’Arno, le Ponte Vecchio tout au loin dans son éternel incendie.

Etant seul, je m’imprègne de ce peu de fraîcheur qu’on a encore le matin. Je marche le plus lentement possible, je me retourne souvent. Je pose ma main sur des statues comme si je leur donnais rendez-vous, promettant cette fois de ne pas tarder autant.

Comme Tolède a ses épées d’acier, Florence a ses sacs et ses ceintures de cuir. Les arcades abritent déjà les premiers commerces de plein air entassés les uns sur les autres. Les joailliers n’ouvriront que plus tard.

Je déambule comme une récapitulation de ce séjour, après tout ce temps sans venir ici, comme on revient visiter un parent, une famille qu’on n’avait pas revue depuis longtemps.

Florence se lève doucement, les camions d’arrosage et les volets métalliques des cafés commencent leur ballet de chaises et de jets d’eau.

Le Persée est maintenant seul, mais toujours triomphant.

Je prends un plaisir extrême à rentrer le plus lentement possible le long de la berge à contrejour, où l’Arno rend les reflets d’or des maisons où l’ocre et les ombres noires se conjuguent et se figent une dernière fois.

Nous partageons, évidemment le même privilège avec ceux qui vivent à Florence, faisant pâlir d’envie les mêmes qui nous envient de vivre à Nice, sachant que partant vers midi, nous serons à coup sûr rendu à l’heure de l’apéro.

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23 Septembre

 

TEMPERANCE

 

On nous parle de tri sélectif, de développement durable, de machines non polluantes, de voitures électriques… de sauvetage de la planète, de nature vraie, de vertu écologique.

De suédoise mineure hystérique.

De science et d’environnement. De la forme des nuages etc.

De vélocipèdes et de trottinettes !

De tempérer le climat qui fout le camp !

Les mêmes veulent supprimer les centrales nucléaires non polluantes pourvoyeuses d’énergie électrique.

Les mêmes demandent la libre circulation des misères et la répartition de ces mêmes misères à la porte de nos maisons.

Les mêmes qui nous parlent ont la bouche cousue devant les onze milliards d’êtres vivants qu’on a l’audace de laisser venir naître à l’horizon de la fin de ce siècle.

La seule capitale du Nigeria s’est engrossée de plus de vingt-cinq millions d’habitants.

Ce n’est pas la forêt amazonienne ni aucun poumon du monde qui menace nos équilibres, mais la baise incessante et effrénée de ces sous continents affamés qui pissent leurs enfants comme d’autres jettent leurs masques d’épidémie au vent des naufrages.

Qui s’élargissent au gré des courants.

Un vieillard disait avoir eu cent cinquante enfants de quelques dizaine d’épouses. Pas pour la jouissance sexuelle. Pour peupler le pays comme une force aveugle, un pouvoir de survie, une répartition des énergies où les femmes sont trop nombreuses.

Démographie comme arme de conquête et d’identité.

… Et le vieillard conclut que de cette force aveugle nous aurons en France, à l’horizon 2040, un Président africain.

Tous les fruits de la terre, même préservés, suffiront-ils à nourrir la planète ?

Les mamelles de la Terre, qui ne sont pas celles de Tirésias, donneront-elles suffisamment de lait à ce monde qui s’avance ?

La vraie pollution que les tartuffes ne voient pas venir est cette graine d’humain qui grandit à raison exponentielle du Sud vers le Nord, de l’Est vers l’Ouest, exigeant toujours plus de refuge, de grottes, d’asile.

Machiavel toujours : « Quand la terre n’arrive plus à nourrir le trop plein d’humains, et que la corruption de ceux qui les gouvernent etc. »

On parle des mouvements de migrations causés par les guerres.

Qui est en guerre ?

Des Syriens ?

Ceux qui sont en guerre se battent. C’est le propre de la guerre.

Les nouveaux boat people sont principalement des exclus sociaux. D’Afrique du Nord qui n’est pas en guerre. Des misères sub-sahariennes.

Pas des réfugiés politiques.

Les images d’émotion laissent nettement voir une population d’hommes « fuyant les conditions de misères » de leur lieu d’origine, et dans ces clichés peu de femmes, sinon aucune.

Durant la débâcle de Juin 40, les routes étaient parsemées de familles, d’hommes, de femme et d’enfants fuyant les horreurs certaines de la guerre.

Que seraient donc ces migrants mâles abandonnant leurs femmes sur des territoires de guerre ?

Ceux qu’attendent nos gazelles européennes ?

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27 Septembre

 

à Bernard :

 

Peut-être ai-je mal interprété ce texte de Druon dont tu finis la lecture. J’ai seulement accroché la fin de phrase « notre intermède chrétien dont j’espère on sortira un jour ». Mais je crois sincèrement, hélas, qu’on en est sorti…

L’avoir espéré c’est autre chose. C’est tout de même notre civilisation que tu sembles vouloir évacuer.

La réponse, plutôt la suite, est dans "fin de partie" (septembre).

 

Le jardin d’hiver est toujours une bonne idée. En Normandie, le problème du chauffage doit peut-être se poser. Nous avons aussi l’intention de faire poser (après la fin des travaux prioritaires), une sorte d’extension de baies vitrées dans le côté jardin. C’est surtout pour Y. qui agrandirait son espace, genre atelier de construction, etc. Pour le reste on aurait aussi cet espace pour la lecture.

 

Pour faire des enfants ce n’est pas une idée comme ça. C’est déjà de savoir avec qui. Et puis je pensais que c’était un instinct qui ne pouvait être compris que par les futures mamans. Mais je ne suis plus du tout dans le courant.

 

La fin septembre arrive. Le journal de poésie n’en sera pas moins d’une nuit qui peut avoir les couleurs de Tolède et de son peintre, mais pas seulement. J’ai commencé laborieusement Florence. A petit pas. Je pèse, soupèse.

L’automne est arrivé, le matin il fait vraiment frais. Beau aussi. Mais vers midi la chaleur est encore là. C’est très contrasté.

 

Je me distrais instructivement avec Dominique Fernandez et l’aveuglement amoureux qui est le sien, (nous lisons, toi et moi des académiciens à distance !) mais aussi par de courtes lectures sur le Maroc de Loti (décevant, il n’est apparemment pas allé à Rabat). Je vais bientôt jeter un oeil sur le Journal de Pavese. Un de plus.

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28 Septembre

 

A Bernard :

 

La vision grecque des divinités plus sympathique ?! Il n’y a qu’entre dévorements (dans Platon ça commence avec Cronos, père de Zeus, qui dévore ses enfants – voir le mythe de la toupie), jalousies, intrigues et vengeance, à l’image de nos hommes politiques.

Mais on peut effectivement préférer ces beaux tableaux de désastres.

Les vieux académiciens invertis sont souvent en mal d’Antiques en tout genre. Le vieux monde chrétien leur est odieux. Il ne correspond pas à leur forme d’affect.

 

J’écris plus doucement depuis qu’on est rentré. Depuis que Cécilia est immobilisée pour quinze jours. Je dois m’occuper du petit déjeuner pour commencer. Puis ensuite je sens qu’il faut ne pas trop m’éloigner, donc je n’ai pas beaucoup de temps pour plonger dans mes textes. Enfin Florence est bien partie mais je n’en suis qu’au premier jour. Je soigne le ton, le style. J’essaie de me mettre à l’unisson des marbres et des splendeurs. Ce serait réussi si chaque ville parcourue avait une tonalité propre. Florence se doit d’être rutilante comme Tolède est sombre et lumineuse. Est-ce que ça se sentira, c’est autre chose.

 

Le jardin est devenue un joyeux bordel. On a commencé par passer toute une dalle de béton où avant il n’y avait que des dalles de pierre. On posera ensuite les nouvelles dalles. Le coin jardin, légumes et herbes sera plus réduit, mais l’entretien d’automne, des feuilles mortes sur le gravier, sera facilité. Enfin on passera aux clôtures et au portail. J’espère que tout ça tiendra jusqu’à la fin de mes jours. Donc ne pas se tromper et bien choisir.

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Steve Reich. Je me dis à chaque fois « ne te mets pas