Carnet, 2024

1 et 2 Janvier

 

C’est sous le gris d’un ciel magnifique que je retrouve Nice. Des nuages effilochés sur le bord de mer avec des goélands criards. La perspective est meilleure tout au bout de la Promenade, à l’angle de Rauba Capeu.

Y vient dans l’après-midi. Avec Cécilia, il entame l’énorme puzzle représentant l’Ecosse et ses contours, ses particularités culturelles, ses châteaux et ses fantômes qui attirent à eux les petits enfants.

Du côté de chez Sauveur, de nouveaux visages apparaissent. Comme toujours, de petits riens font que les bandes se forment et se défont dans des mouvements imperceptibles de la vie. Claude ne vient plus à cause de son cancer, Fabrice est mort il y a juste un an, Stephan retourné en Allemagne, d’autres ont aussi changé d’horizon.

A partir d’un lieu fixe et bien déterminé comme un bistro, il est plus facile encore de mesurer ces mouvements imperceptibles des déterminations humaines.

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3 Janvier

 

Lecture d’Elena Ferrante, « L’Amie Prodigieuse ».

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4 Janvier

 

Ce matin les tablées se font nombreuses chez Sauveur, les tables se resserrent. La température plus clémente et un soleil radieux expliquent peut-être cela.

J’ai rendez-vous sur la Place Masséna avec Cécilia et les enfants. Le soleil ne monte pas haut dans le ciel, et à contre-jour, la lumière est aveuglante et semble irradier d’une féérie que seule l’hiver peut produire. Ils montent tous les trois dans la grande roue, la vue doit être magnifique sur la Place. Je me contente de suivre leur nacelle depuis le bas. Puis j’accompagne Y au trampoline, puis les deux enfants vont au manège dans un traineau tiré par des rennes. Puis c’est le moment des crêpes.

Les « Etudes » de Debussy par Steven Osborne sont arrivées vers cinq heures.

 Ce soir, je continue cette drôle de saga de « l’amie prodigieuse » dans Naples, dont pas un instant on ne décrit encore les quartiers où se déroule réellement ce conte. Seule la « montagne Vésuve » est nommée à un moment.

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à Bernard :

 

Les fêtes sont passées. Les dates du carnet ont changé. La poésie en est déjà à sa première page, écrite dans un peu d’ivresse de champagne. Cet après-midi les enfants vont grimper dans la nacelle de la grande roue de la place Masséna et tout va continuer à tourner… 
Je crains toujours et même un peu plus qu’avant ce pressentiment de l’inéluctable. 
Je viens d’entamer avec plaisir "l’amie prodigieuse" d’E. Ferrante.. C’est fascinant.

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5 Janvier

 

A Monique Ariello :

 

J’ai reçu hier ton gentil courrier de fin d’année et de nouvelle année !
J’ai vu que les soucis se sont abattus avec acharnement l’an passé . C’est souvent en rafale que ça arrive. J’espère en tous cas que ton opération délicate s’est bien passée.

J’espère aussi que ton expo d’octobre en appellera d’autres et que tu auras pu trouver quelques nouveaux amateurs d’art sacré. Il y en a qui s’ignore parfois. Il suffit de les réveiller.

Tu me dis être dans Péguy jusqu’au cou ? j’avoue qu’il y a pire. Je me souviens de lectures enthousiastes des Tapisseries de Notre-Dame. Et de description de Chartres et de Jeanne d’Arc.
Je crois qu’il revient à la mode et c’est tant mieux.
Il a dit aussi : "Il faut dire ce que l’on voit", et mieux encore "Il faut voir ce que l’on voit"… Je crois que ça s’adressait à des idéologues peu soucieux du réel.

Je te renouvelle mes meilleurs vœux pour cette année, pour toi, ton époux et tes enfants. Ce sera pour moi une année commémorative, je suis arrivé en France en provenance de Rabat un certain jour de 1964…

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8 Janvier


à Bernard :

Je vois que tu lis toujours aussi attentivement, comme un bon éditeur que tu n’as cessé d’être. Les différents voyages de 2023 pourraient en effet former un tome de quasiment 200 pages.
Ils iront bien sûr rejoindre le site aux rubriques voyage et aussi fugue tant qu’on y est : autant tout proposer. Mais j’avoue que de ce côté-là je n’ai plus beaucoup d’enthousiasme. Lorsque j’aurai plus de moral sur ce plan, je referais des envois à d’autres éditeurs. L’idéal serait en fait de connaître, ou de rencontrer un éditeur dans son entourage. Il y a une vingtaine d’année j’en connaissais un qui fréquentait la banquette du même bistro que moi du côté des universités. Il travaillait toute la journée, le bistro était devenu son QG et en même temps son bureau. Je lui avais donné en main propre un exemplaire de Colombia et une cinquantaine de pages de poésie. Il a surtout apprécié le récit mais trouvé qu’il ne pouvait en faire un livre (10 pages !). Je pense qu’aujourd’hui il aurait le choix. Il m’a dit de revenir avec le récit colombien une fois étoffé. Le manuscrit est resté sans prendre de volume jusqu’à ce que je me mette systématiquement à noter mes voyages. Et puis j’ai changé de crèmerie. Je crois aussi qu’il était sincère lorsqu’il m’a dit que j’avais le sens des transitions. Je ne sais s’il est toujours là, le bistro ayant changé quatre fois de proprio depuis. Et puis plus de vingt ans ça mène loin dans le passé. Il est peut-être à la retraite. 

Comme je te le disais dans le précédent courrier, j’ai beaucoup aimé le premier volume de Ferrante, malgré ma prévenance de départ. Je suis étonné que tu n’aies pas accroché. C’est haletant du début à la fin. Je crois que je vais tenter la suite… Et d’un autre côté j’appréhende de retrouver les personnages, la suite peut être décevante etc. Bien sûr j’ai laissé en suspens d’autres lectures d’essais et le nouveau numéro de Front Populaire. C’est très bien fait, les éditoriaux tenus par des journalistes, écrivains ou spécialistes venant d’horizons divers. Parfois de belles plumes.

Moi aussi je suis entré dans la phase de turbulence de la décennie terrible qui est la nôtre. Je me dis que je n’en verrais peut-être pas le bout. C’est devenu un souci quotidien qui vire parfois à l’angoisse. Quand je regarde en arrière, dix ans nous ramènent à 2014. C’était hier. La durée de ma petite Citroën rouge. D’autant qu’avec le carnet, je mesure réellement la distance des évènements. Certains sont encore à portée de main, derrière moi… Et puis je m’obsède avec le passé. Ce n’est pas que je me lamente ou que je nostalgise mon passé, mais c’est une manière de vivre intérieurement le coup du sablier. Et c’est devenu insupportable. 

J’ai reçu un gentil courrier de Monique Ariello. Tu verras mon retour de courrier dans le carnet 2024. Elle travaille en ce moment sur Péguy.
J’ai aussi eu des vœux de Boni. Avec un collage en pièce jointe. Toujours Dylan en fond d’inspiration, et des réminiscences de plus en plus marquées d’Italie, de villes du sud, de lambeaux de monuments ocre etc. Comment peut-on, une vie entière, rester fidèle à une unique source d’inspiration. Peut-être un désir de ne plus quitter son âge d’or des années 60. Sa manière à elle de se retrouver belle, jeune avec l’avenir devant elle. Sunset Boulevard. En sommes-nous tous là ?

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9 Janvier


à Patrick Scrocco :

Tu comprends pourquoi les mascarades de lois contre (ou pour !) l’immigration ne sont que des jeux d’enfumage ?
Si on ne passe pas sur ce sommet des priorités qu’est le "bloc constitutionnel", nous serons toujours dépendant du cadre légal des traités européens (pro immigration).
Avec ce tableau en pièce jointe, tu as clairement l’ordre prioritaire permettant d’agir en fonction d’une souveraineté qui fait bien défaut dans tous les domaines dans notre pays..
Conclusion : le référendum s’impose sur le sujet migratoire qui est le premier souci des français et le marqueur de notre souveraineté.
En dehors de ce référendum, pas d’action. Et puis : depuis quand ne demande –t-on plus l’avis du peuple ?

On comprend pourquoi Macron le refuse et pourquoi il affirme que tout problème ne peut être réglé que par "son" Europe.

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10 Janvier


à Bernard :

Encore un mot si tu permets, ensuite je n’en parlerai plus. Mon enthousiasme est à la mesure de la dimension de la saga que j’ai sous les yeux. Ce qui pourrait nuire aussi dans l’esprit des critiques, c’est que le Ferrante a donné naissance à une série filmée, voire télévisée, que même certains de chez Sauveur connaissent. Mais n’a-t-on pas fait des adaptations de Pagnol, de Dickens voire des Splendeurs et Misères des courtisanes (Balzac a beaucoup servi le cinéma et la tv. Le Curé de Tours (avec Michel Bouquet quand même…Birotteau, très bien fait d’ailleurs) ?

Je maintiens que l’analyse des caractères des personnages, la manière de créer des plan/séquence longs en alternance avec des retours qui font des ponts dynamisant l’action est exceptionnel. Le relief des personnages est dessiné avec tout le poids social des différentes appartenances, soit à la camorra, soit à la Naples miséreuse dont l’héroïne, Lila, va s’employer à trouver des échappatoires. La multiplicité des personnages baignant dans leur jus ajoute à ce sentiment de fourmillement social et ces micro hiérarchisations sur la durée. Au bout de deux cent pages les traits sont devenus compacts, les caractères magnifiquement dessinés. La narratrice tient les commandes de tout ce petit monde comme avec l’œil à la fois distancié, et impliqué du metteur en scène qui joue, en plus, le rôle du double complémentaire du personnage de pointe. C’est, si tu préfères, une image qui me convient plutôt, un long concerto pour orchestre… Pour la petite histoire, on dit que ce ne serait pas celle qui signe le livre qui serait l’auteure. On laisse ça aux critiques (ou aux publicistes). 
Pour ce qui concerne Murakami, puisque tu en as parlé, il est tombé en discrédit du jour où il a commis (à quatre mains avec Ozawa) son ouvrage "musique" (si c’est bien le titre). Présenté sous forme d’entretiens. Il n’y a que lui qui parle. Ayant en face de lui le plus célèbre des chef d’orchestre japonais, il arrive à vouloir lui en remontrer. L’autre ponctuant par des "certes… en effet…" quand il ne le remet pas carrément à sa place discrètement. Ça m’est tombé des mains à mi-parcours. Murakami est plus brillant dans « 1969 » où notre génération s’est repue d’un temps qu’on a vraiment vécu du dedans. Mais ça m’a paru s’adresser à une élite d’adolescent. Et moi j’ai trouvé ça un peu léger. Pamuk dont j’ai lu l’Istanbul est le seul Nobel que je respecte encore. Les autres passent comme "autant en emporte le vent" auquel m’a fait aussi penser « l’amie prodigieuse ».

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11 Janvier

 

à Bernard :

 

Puisqu’on est dans la fiction, ce n’est effectivement pas souvent le cas d’y échanger nos sensibilités, autre succès populaire et adaptation cinématographique (assez réussie également", "le parfum" de Süskind. Qui demeure un très beau roman et qui a aussi eu le World Fantasy. Il y a très longtemps. Mais qui reste irrésistible. Paradoxalement la littérature japonaise contemporaine m’a souvent un peu déçu (pour des raisons inverses de ce qui me plait en musique -Yunko Ueda- je ne pourrais m’en passer, depuis que vue et entendue en concert, mais aussi toutes les autres formes de musique japonaise) et les haïkus dont je pense que les traductions leur font perdre 99,9% de leur force. J’ai bien aimé, mais ce n’est déjà plus du roman, l"Eloge de l’ombre bleue" de Tanizaki. Reste leur cinéma que j’adore, de Mizoguchi à Kitano ("Dolls"-je ne m’en suis jamais remis- ainsi que "De l’eau tiède sous un pont rouge" (Imamura) qui réapparaît jusque dans le "nocturne à l’arche de Noë" (nouvelle 6). Allusion dont tu n’as jamais relevé la source , ou peut-être allait-elle de soi dans le récit qui en était truffé comme l’arche en question…

J’ai donc continué hier soir avec le tome 2 faisant l’impasse sur les "Cheyennes", dernier western de J. Ford et premier film que je voyais en Juillet 64 arrivant à Nice. Et puis tant pis, il y a tant de vidéos que je n’ai pas même encore descellées…

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12 Janvier

 

Le paradigme de la gauche progressiste est très largement ouvert sur un monde passé : une grille de lecture et un prisme étroit et définitif qui sont le paradoxe d’une certaine gauche qui se veut aller de l’avant. Elle porte en fait les lunettes de vue noir et blanc de l’avant-guerre ou du régime de Vichy. Elle voit ses adversaires politique aux prises, quels que soient les données et les contextes d’un conflit entre gauche et droite, avec les mêmes enjeux historiques que ceux des années trente quarante.

Devant les problèmes posés par le monde de 2024, et ce ne sont pas ceux-ci qui manquent, ce sont les risques des années trente (du siècle dernier) qui leur semble être le danger imminent à l’horizon de chaque consultation électorale voire à chaque évènement de la vie politique.  Cette gauche qui avance dans la plus belle des frilosités… Une peur maladive que l’Histoire refile les plats. Comment pourrait-on nommer cette sorte de monomanie, cette frilosité des dangers d’un autre temps pendant qu’en même temps elle s’aveugle et s’exonère devant le réel qui avance ? Elle crie aux loups devant des loups empaillés depuis longtemps.

Et s’effarouche comme une aveugle qui ne veut voir les dangers qui se dressent aujourd’hui. Et se trompe toujours d’une guerre mais ne doute pas des nouvelles lignes Maginot.

C’est bien connu, tout ce qui a caractère d’avenir ne peut se développer que dans le progrès, même si le pas de trop mène au précipice.

Je parierai, et c’est ce non-dit qui les gonfle de fatuité, que leur comportement, en regard de l’Histoire passée, se mire dans le miroir de l’héroïque et du vertueux qu’ils eussent rêvé d’incarner en écho des mises en garde tonitruantes qu’ils adressent à tous leurs adversaires d’aujourd’hui.

J’hésite entre le don quichotisme abstrait, l’hypocrisie manœuvrière et la bêtise bêlante.

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Littérature

 

Je m’étais enthousiasmé quand j’ai appris qu’il y avait un volume dans la collection le « dictionnaire amoureux » consacré au Maroc. C’est Tahar ben Jelloun qui en était l’auteur. Je l’ai donc acheté pour le Maroc, sans hésiter. Quelle ne fut ma surprise ! Je pense que c’est le plus mauvais volume consacré à une thématique de la collection. J’avais auparavant feuilleté le Montaigne, le volume consacré au Théâtre ou à l’Italie. Les auteurs les avaient conçus comme la collection le laisse supposer, avec l’amour porté à leur sujet. Ici je ne donnerai qu’un exemple : Rabat est traitée en quatre lignes (où l’auteur a le temps de dire qu’il y a tout de même fait ses études) et le racisme que les marocains subissent en France, une page et demie !

Et ainsi de quasiment chaque rubrique.

J’enrage… il ne me reste plus qu’à m’en séparer le plus vite possible, ma bibliothèque n’étant plus extensible.

Ce qui fait passer, entre hier et aujourd’hui, la valeur du volume de trente euros à quinze centimes. Ça ne vaudra malheureusement pas plus.

14 Janvier

 

Beigbeder, sentencieux sur France Inter, jugeant le dernier essai d’Elena Ferrante : « Entre les marches » d’Elena Ferrante… on comprend pourquoi elle refuse les interviews. Ce sont trois conférences d’une élève studieuse qui veut avoir une bonne note à l’université d’Umberto Eco. C’est le problème avec la gloire, on passe son temps à s’auto-congratuler. Ici, on dirait qu’elle prépare son discours pour le prix Nobel qu’elle n’aura pas". Beigberder, c’est sûr, ne s’apprête pas à recevoir le Prix Nobel. Qu’aura-t-il lui, littérateur de supermarché ? A sa grande surprise, une fessée des féministes.

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15 Janvier

 

DAVOS LE MONDE

 

Je me réveille … aujourd’hui c’est l’ouverture du forum de Davos. On parle des G7 des G20 à grands renforts d’images et de commentaires, mais jamais nous ne pénétrons dans le feutré des réunions des quarante plus grandes fortunes du monde. C’est pourtant là que se font et se défont les perspectives du monde occidental.

On peut résumer le paradigme de la globalisation en quatre points s’enchaînant ainsi :

    Le primat de l’économique et du financier comme seul objet essentiel du marché international et finalité de l’idée européenne.

Les relais médiatiques indispensables comme pouvoir de conviction auprès des masses mondiales

Le pouvoir au sein des états actuels doit tendre à devenir celui de l’entreprise privée ou du moins de l’entreprise gérant les difficultés du monde aux mains d’une poignée d’oligarques (Macron avait déjà imprudemment évoqué, devant une France ne saisissant pas la réalité de la chose, le concept de « start up nation » -le saint simonisme adapté aux besoins actuels-)

    La notion de nation devenant affaiblie jusqu’à devoir être engloutie et disparaître à mesure que les frontières disparaissent. Toute notion de souveraineté devenant progressivement caduque au profit d’une organisation au sommet d’une pyramide économique et sociale mondiale.

Cela fait froid dans le dos. Mais c’est le désir frénétique des gens de Davos appelant à l’effacement de l’organisation séculaire des pouvoirs actuels.

Parenthèse : les grands décideurs de cette assemblée ne sont jamais au pouvoir. Ils se contentent de la discrétion. Georges Soros, pour ne prendre que la figure la plus en vue, ne fait qu’orienter la politique économique mondiale. Orienter et installer les politiques qui œuvrent dans le sens de ce marché toujours plus puissant.

En 2016, cela ne s’invente pas, Emmanuel Macron a été l’élu de l’année par ses parrains de Davos qui, chaque année, encourage une sorte de poulain ou de modèle représentant la voie à suivre. Cette année 2024 ce sera Gabriel Attal. François Fillon avait reçu, en tant que Premier Ministre en 2016, des représentants de ce pouvoir occulte. Il n’avait pas présenté les garanties suffisantes. C’est Macron qui s’est vu affiché en Une de soixante-quatre magazines favorables durant la campagne présidentielle (pas un seul média négatif). L’homme de la start up nation…

Mais c’est là la vision occidentale du monde. C’est la vision intempestive d’un monde économique et seulement économique que les Etats-Unis veulent imposer en un premier temps à l’Europe et ensuite au monde. Mais on en est encore loin.

Les BRICS sont l’autre face du monde. Ils regroupent les géants démographiques que sont la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil. Mais contrairement à l’influence occidentale qui n’a plus à attendre d’autres forces que celles d’Occident, ils exercent un pouvoir d’attraction qui fait que de nombreux pays d’Afrique se joignent à ce nouvel élan (la France est aujourd’hui chassée d’Afrique) mais aussi l’Argentine et de nombreux pays musulmans (Egypte déjà) comme le Maroc et l’Algérie patientent pour élargir encore le groupe.

La vision mondialiste est donc une vision qui ne concerne que les idéologues occidentaux rêvant d’une gouvernance qui leur serait favorable. En fait, le monde n’est plus sous l’emprise exclusive de l’empire occidental. Et Huntington a bien montré que ce modèle se voyait parfois rejeté au profit de valeurs culturelles, religieuses et justement souverainistes dans le concert des peuples et des nations séculaires et parfois millénaires. Un peu comme des adolescences parvenant à maturité. Avec comme arrière-plan, de démanteler les valeurs occidentales anciennes trop longtemps dominantes.

Ces résistances à Davos et à son camp de retranchement, la géopolitique internationale montre que le mondialisme, dont aucun européen ne doute, est en fait une vision qui n’est pas fatale et qui n’est pas partagée par ces nouveaux émergeants.

D’une part l’économique, d’autre part, l’occupation du terrain. Dans de nombreux pays sensibles aux accords du BRICS, de nombreux pays musulmans. Ceux-ci, comme la nature, ont horreur du vide.

 Huntington : « Le problème pour l’Occident n’est pas le fondamentalisme islamique, c’est l’Islam. C’est l’Islam, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de la supériorité de leur culture et obsédés par l’infériorité de leur puissance.

C’est l’Occident, civilisation dont les représentants sont convaincus de l’universalité de leur culture et croient que leur puissance supérieure, bien que déclinante, leur confère le devoir d’étendre cette culture à travers le monde. ».

Mais constatant qu’un vide spirituel de nos pays d’occident, une béance de plus en plus flagrante, un affaissement de nos mœurs, du moins tel que perçu par les autres cultures du monde, ce vide est aujourd’hui convoité par l’Islam sur la fragilité des territoires occidentaux. Il est accompagné par les mouvements complaisamment encouragés de populations du sud vers le nord, d’un islam conquérant et confiant vers un nord déchristianisé, sans repère que celui de remplir les caddies de supermarché. Celui de penser que le ciel est vide et que l’homme n’est que poussière. Il y a dans ce tragique une opportunité qui se présente pour combler ce sentiment d’infériorité de puissance en terre d’islam.

Et la France, prise entre le mondialisme et sa tête de proue européenne, et l’émergence sur notre propre sol d’une culture que, en son temps, le roi Hassan avait déjà résumé comme incompatible, ne reflètera plus bientôt qu’un lambeau d’une Histoire et d’un pays qui se recomposera sans la volonté de ceux qui le composent.

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16 Janvier

 

Pour l’idéologue, le réel n’est que l’expérience du monde qui a échoué. Jean-Jacques Rousseau disait « surtout ne vous fiez pas au réel ».  Il s’agit alors de faire entrer un réel échoué dans le goulot de bouteille de la pensée conditionnelle.

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Dans un pays comme le nôtre, où parler de préférence nationale est devenu un crime, on admet paradoxalement, sur notre sol administratif, la préférence algérienne (en regard des accords de 1968) concernant les demandeurs d’emploi. Qu’en pensent les travailleurs Marocains ? Qu’en pense la gauche européiste ? Qu’en pensent surtout les Français ?

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Paradoxe : les progressistes, à force de progresser découvrent les vertus du vélo. C’est ce que les maoïstes d’antan aurait dû découvrir et trouver matière à orgueil du temps où la Chine pédalait en peloton serré et qu’il n’était pas criminel de faire vrombir un V8 à Paris.

A force d’aller de l’avant, les progressistes lorgnent vers les courbes de décroissance.

Mais comment alors impliquer dans l’équation, avec un taux de croissance inférieur à celui de l’inflation, une volonté d’intégrer dans les processus de solidarités sociales, une toujours plus forte immigration ?

Nous n’avons pas quatre heures mais quelques années pour ne pas y répondre.

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FRONTON

 

Liberté, égalité, fraternité. Passons sur le troisième terme de la devise. Hors de l’acceptation maçonnique, elle semble incongrue lorsqu’on a un peu pénétré les tréfonds de la nature humaine.

Des trois termes de la devise nationale, c’est l’Egalité qui s’est développée comme l’herbe sauvage dans un champ solitaire. Rien ne résiste moins à l’esprit français que de couper tout ce qui dépasse d’inégal ne serait-ce que d’un brin. Le syndrome du coupeur de tête. Tant on va à la tonte qu’on en ressort rafraîchi. Parfois un peu démuni. On a le sentiment de faire corps avec ceux qui sont nos semblables. On fait masse. Rien qui dépasse. Lisse, l’orgueil panurgesque. (Pour qui donc te prendrais-tu ? imparable)

Je pense sincèrement que même la liberté se verrait bien un peu écornée, sacrifiée, si l’égalité se voyait mise en cause dans n’importe quel domaine. L’éducation nationale, à force d’égalité (des chances, des normes, des élans communs, etc.), en est l’exemple sacrificateur le plus visible.

La jalousie étant le moteur imposant aux mouvements ascensionnels de rentrer le plus vite possible dans un main dans la main avec la médiocrité plutôt que de reconnaître un échelonnement naturel de différents mérites qui demanderaient à se hisser vers plus de hauteur.

D’où cette toujours interminable affection pour le communisme et pour un totalitarisme à peine larvé en France. (Gorbatchev avait raison de dire que la France était le seul pays au monde où le communisme avait réussi… (à s’imposer dans les esprits et de façon encore durable).

Parce que le moteur de l’égalité procède de la culpabilité de la différence.

Que l’on se sent coupable depuis les origines.

Que l’égalité est la justification de la justice avant la jurisprudence du Jugement de Salomon.

Paradoxe : comment concilier le progressisme des différences et des minorités prises aux rets d’une égalité de fait avec ceux qui n’en sont pas.

D’où cet héritage plus lointain encore, du christianisme : nous sommes tous pécheurs, tous égaux devant la finitude, égaux devant la mort, retour de tout le monde à la poussière, égaux devant Dieu.

Plus fort que les chaînes, une fois qu’on s’en serait libéré, l’égalité devient ce vers quoi tendent tous nos déterminismes.

Souvent pour une mer tranquille et médiocre, souvent pour le pire.

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A Bernard :

 

Je n’attendais pas un reportage de ta part. Je connais un peu Rothko. Et je l’aime bien pour des raisons qui sont sans raison. C’est comme ça qu’on aime le mieux. 
Je pense toujours qu’il serait préférable d’associer sa peinture à la musique de Feldman. Il a même composé une œuvre inspirée par la Rothko Chapel, aussi minimaliste, aussi dépouillée, sauf que si on écoute l’œuvre en son entier on reste une demie heure sans répit. Avec le regard, on peut fuir le silence ou la nudité quand bon nous semble. Il suffit de porter le regard plus loin.

Je suis un peu en désaccord avec toi quand tu dis que tu n’as jamais vu rien de plus "a-sensique". Il y a un sens de la proportion et de la séparation des masses accompagnée de complémentarité chromatique. On cherche toujours la ligne d’horizon. C’est sommaire mais parfaitement pensé. En étant méchant je dirais que ça ne dérangerait pas dans n’importe quelle déco de bureau ou de chambre ascétique, et encore, les couleurs seraient trop franches et pas assez dépouillées de toute velléité d’enchantement. Mais les marges dans la création contemporaine ne sont-elles pas aujourd’hui proches d’atteindre l’os de toute signification ?

J’ai pris un pot avec Brigitte qui travaillait avec moi au Conservatoire. Au soleil de la Libé. C’est magnifique le matin. Elle s’est remise à peindre. Elle a un grain de folie, ce qui explique que je ne la perds pas de vue. Son copain a monté une salle de tango près de Grosso, toute aménagée et décorée avec des lustres et des objets achetés à Marrakech. C’est lui qui danse, qui enseigne et qui organise Il a fait des concours à Londres et à Buenos-Aires tout en bossant dans une agence immobilière (on a tous des vies parallèles). La salle en question est ensoleillée dans la journée avec un plafond vitré qui donne sur le ciel (un vrai Riad !). Il compte exploiter le lieu, en plus de la danse, pour des conférences ou des ateliers en tous genres. Je m’immiscerais peut-être pour quelques séances d’histoire de l’art ou de la musique. Je vais les laisser prendre une vitesse de croisière. On m’a proposé d’entrer dans le cercle de l’université du troisième âge, idem, pour donner des séances. J’ai un peu peur de me retrouver quelques années en arrière à répéter que 
Schumann contrairement à ce qu’on dit est un néo-classique comme son compère Brahms etc etc. je n’ai pas vraiment envie de m’y coller. Cécilia, qui a du bon sens, me répète que ce serait bien de faire quelques sous tout en continuant à m’entretenir dans ce que j’ai toujours fait. Et puis, argument imparable, il faut transmettre…
Les journées rallongent à tel point que je pensais qu’on n’était encore qu’au milieu de l’après-midi.

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19 Janvier

 

Qui l’eut cru ? dans les couloirs de Davos l’esprit punk est de retour. L’avenir est mort. No futur. Quarante-cinq ans après, la finance internationale dresse une crête de coq sur les courbes négatives de l’économie du monde. La danse du scalp. Ne faites plus d’enfants. Les écueils sont évidemment nombreux. Ils respirent et dégagent bien sûr du gaz carbonique. Les vaches pètent aussi et lâchent du méthylène. L’agriculture doit mourir aussi. Les femmes n’ont plus besoin de personne pour gérer leur utérus nous dit-on. Enfanter ça déforme la courbe des hanches (« Notre corps, nous-mêmes », slogan 1975.). Madame Sandrine Rousseau affirme d’ailleurs que la natalité en France ne doit en aucune manière être une cause nationale. Sauvons donc la planète en toute urgence. Demain c’est la fin du monde. Les pandas d’abord…

Et puis une épidémie a pointé lors de ces réunions élitaires. En conclusion d’un discours ferme, Madame van der Leyen a affirmé que le danger viendrait de la désinformation (il faut comprendre par-là, non pas que la presse internationale influence fortement dans le sens d’un vote favorable à l’Europe et demain à un monde enchanteur) mais que le gros risque viendrait que ces influenceurs-là ne fonctionneraient plus avec le gros tas d’ignorance des peuples européens.

Soit les médias sont décidemment peu convaincant, soit la démocratie n’est plus tenue en laisse.

 Et donc, Berthold Brecht a raison :  

1) salaud de peuple…

2) si le peuple est récalcitrant, changeons-le.

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21 janvier

 

A Bernard :

 

Amalia Rodriguez toujours dans le cœur du quartier d’En Graça. Comme Callas dans le cœur de la Scala et Hendrix au cœur de 1969. Mais le fado me lasse assez vite. J’ai rapporté pourtant de beaux enregistrements des chanteuses avec lesquelles j’ai pu échangé à Lisbonne. De belles femmes à fort caractère, dont une maigrelette dont je me demande où elle prenait l’énergie. Il y a une taverne pas plus grande que mon salon au cœur même d’Alfama où les puristes viennent chanter et viennent écouter le chagrin des autres. Nuit et jour.

Tu m’as dressé une liste d’écrivains, mais pas de romans…
Je suis aussi dans l’étonnement : pas de Beckett.
On n’a pas la même approche littéraire. Quoique je n’ai jamais pensé à faire moi-même cette liste. Je me suis arrêté à 3 : Mort à crédit, Salammbô et cent ans de solitude. Dans l’ordre, dans le désordre…


Le temps s’est remis au très beau. On va songer bientôt à refaire quelques virées de proximité (Cinque terre ?). Peut-être la Bretagne aux beaux jours, comme toi la Pologne : le sud, puis le nord
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Anniversaire de la mort de Louis XVI.

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23 Janvier

 

A Bernard :


Les lettres de Céline je ne les ai jamais lues dans l’ordre, mais un peu au hasard comme lorsqu’on ouvre une boite et qu’elles jaillissent dans le désordre le plus complet. C’est ma manière. C’est vrai que le style (avec Céline je dirais plutôt le ton, puisqu’il dit avoir « sa petite musique à lui ») va évoluer jusqu’à la fin. J’ai bien aimé certaines lettres de quelques conseils à l’allemande Erika (oublié le nom) lorsqu’il était encore médecin. Je lis ces lettres comme on regarde de vieilles photos. Comme les coulisses de sa création. C’est ce que sont généralement les courriers.

J’achève ce soir ou demain, au plus tard, la saga le Lila et Léna. (l"Amie prodigieuse"). Je n’ai pas vu passer les 2000 pages des 4 volumes. Moins de 3 semaines de lectures, ce qui est exceptionnel pour moi. Et c’est aussi le long fleuve d’une narration exceptionnelle. Je pense que pour une fois le verdict populaire et l’ingéniosité littéraire sont en adéquation. D’autant que j’ai senti passer le ciel et la poussière de Naples tout au long du récit. Le Vésuve et le golfe, « le quartier » qui n’est jamais nommé…
Je ne sais pas si je peux te conseiller cette lecture. Tu lis plus de fictions que moi, dans des domaines si divers, que nos impressions pourraient ne pas correspondre. Mais sans aller jusqu’à cette critique de Fabienne Pascaud (Télérama qui n’est plus ma lecture depuis les années 70) qui parle d’une écriture volcanique et d’un élan shakespearien. Mais on connait les critiques…  
Un cinquième volume pourtant, s’il avait été possible … 

Je te parlerai (on verra ça sérieusement) de « l’air du catalogue » laissé en plan. Tu imagines qu’en janvier je n’ai pas eu la tête à ça. Mais le plan est tout tracé. Il faut simplement que je me remette dans le bain. Je fais tout de mémoire. Attali en serait vert de rage.

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24 Janvier

 

A Bernard :

 

C’est après 2088 (?) pages peut-être que j’ai refermé le quatrième tome de la saga de Ferrante. Je ne risque pas d’attendre la suite. La boucle a été bouclé de l’enfance à la fin. Comme on pouvait s’y attendre. Cette œuvre est amenée à devenir un classique du genre pour la génération contemporaine. Un peu comme Dumas père avec les trois mousquetaires ou Monte Cristo. Pas moins. J’ai rêvé cette nuit que j’écrivais des chapitres à la manière de… Rêve entêtant et fatigant sûrement le cerveau. Dévorer autant de pages d’un coup, forcément il y a bousculade dans les neurones…
J’avais commencé un roman du temps que je lisais Butor et son "emploi du temps". En 72 peut-être. J’aurais dû poursuivre. Mais je n’ai jamais eu la fibre romanesque pour ce "Lucrèce échevelée" dont je n’ai accouché que de trente pages dans le triste style du nouveau roman. Peut-être que m’en apercevant, je laissais ça s’effeuiller des années durant. Sur du papier vert, écrit à la main. Je me souviens pourtant que ma grand-mère (la Nonina) me disait, petit, que j’avais une grande imagination. Vers huit ou neuf ans, retour de cinéma, je racontais le film, avec des parenthèses qui n’en finissaient pas. Ce qui l’impressionnait, elle qui n’avait jamais ouvert un livre, c’est que je retrouvais toujours le fil de l’histoire. Lorsque j’ai vu "l’homme qui tua Liberty Valance", elle eut droit à la version longue. Entre deux séquences je faisais le commentaire de mes sentiments à tel ou tel moment de l’action. Puis elle avait droit à la suite. Fallait-il qu’elle m’aime !
J’aimerais écrire un vrai roman. Une histoire fictive, avec personnages, sentiments, action située dans un lieu d’élection, une Naples à moi, un Rabat idéal que tout le monde reconnaisse. Mais je n’ai jamais trouvé le thème, la trame majeure où déployer tout ce que je pourrais y inclure. Et puis j’ai une disposition d’esprit encline à plus d’abstraction. Et puis c’est sans compter sur la paresse de mener à bien un thème qui sans doute ne me serait pas essentiel. A moins de raconter sa vie. Et ça, ça ne se fait qu’une fois. Par contre, ma poésie s’offre une part d’énigme et de distanciation avec le réel. Tout en étant la chair même de la vie qui est la mienne. D’une part renouvelable, fragmentée comme par jets successifs. Où je me sens plus libre, comme avançant pas à pas jour après jour. 
 Ce mois-ci justement, est-ce l’effet d’un nouveau départ annuel, j’ai été (un peu) plus prolixe ?
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L’Angleterre qui a retrouvé, en sortant de l’Europe, une indépendance de décision, a innové en matière d’immigration. Devant le problème aigu du phénomène extensif du flux continu de navires et de populations venant sur son sol, elle aurait trouvé la solution. Du moins une esquisse de solution : Payer le Rwanda pour contenir tous les réfugiés indésirés et renvoyés depuis le territoire britannique. Une sorte de parcage dans un pays collaborant avec le pays qui ne veut plus recevoir d’indésirables.

L’Italie envisage un accord avec l’Albanie. La Turquie jouait, il y a peu encore, ce rôle de garde-fou. Mais on sait maintenant ce qu’il en est en matière de chantage et de corruption.

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La liberté est indissociable de la souveraineté. On assiste aujourd’hui à une impuissance de nombreux pays, dont la France qui s’en remet aux différentes commissions de Bruxelles concernant les myriades de normes imposées, enfreignant toute décisions et toutes indépendances nationales. Sans souveraineté il n’est pas jusqu’aux décisions judiciaires qui ne soient remises en cause par la CEDH. Sans souveraineté, la France est dépendante de l’industrie internationale depuis quarante ans. Son agriculture est vouée à moyen terme à disparaître. Laissant notre avenir alimentaire dépendant du reste du monde. Il n’est pas jusqu’à notre dépendance énergétique qui ne dépendent de cette Europe allemande. Le plan Marshall des années quarante voyait bien au-delà de la reconstruction matérielle de l’Allemagne. Il envisageait de donner les clés au plus discipliné et au plus fragile de cette époque, la gestion du futur sous-continent, supplétif de la suzeraineté américaine. Les américains ne sont pas venus au secours du monde libre en 45 pour rien, prévoyant même le nom du débarquement normand : « Overlord. »

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27 Janvier

 

La saga d’Helena Ferrante est maintenant rangée dans la bibliothèque. La fin de cette œuvre est une coda mélancolique et suspensive de l’histoire qui vient de se dérouler depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse des deux amies en question. Un prodigieux retour dans le présent, sans certitude, mais comme une mélopée qu’il eut été dommage de manquer, proposé comme la fin de l’histoire. L’héroïne « prodigieuse » ayant mystérieusement disparue.

J’ai pensé à cette accélération du temps qu’on retrouve dans les dernières pages de Cent ans de Solitude.

On voit qu’il s’agit là d’une pure autobiographie. On ne peut inventer avec une telle véracité les caractères et les évolutions des personnages, une telle longue histoire qui a tous les traits du charnel et qui a pour cadre scénique Naples, et en particulier, un certain « quartier » dont jamais le nom n’est prononcé. J’ai pensé aux populaires quartiers spagnolis, mais ils sont cités parfois comme étant étranger au leur. J’ai pensé à Sanità, mais rien ne vient prouver que ce soit celui-là. Il s’agirait plutôt d’un tout petit quartier dans la ville tentaculaire, une micro citée au nord ou proche du Vésuve. Aucun indice n’a jamais permis d’élucider le profil géographique du quartier. Sauf peut-être le fameux tunnel, théâtre de l’enfantine tentative de découverte de la mer dont le narratif de l’épisode révèle que celle-ci semble bien loin. Ce seul indice devrait aider ceux qui connaissent Naples plus que moi.

En achevant cette longue histoire lue comme foudroyé, en trois semaines, j’ai eu réellement le sentiment d’avoir accompagné l’évolution sociale et personnelle de chacun des personnages dans leurs complexes entrecroisements, et de n’avoir pas non plus quitté cette ville que j’ai traversé avec bonheur en Août dernier.

La force de l’écriture fera de cette histoire un probable classique de la littérature mondiale comme parfois une histoire hors du commun peut toucher d’instinct les fibres populaires, plus peut-être que celles de professionnels désabusés. Depuis le temps qu’on donne des Nobel à n’importe qui, il est parfois préférable de posséder un véritable lectorat à la manière de Dumas qui n’a d’autre titre de noblesse que les millions et millions de lecteurs dans tous les coins du monde depuis ces premiers trois mousquetaires.

Et à défaut de Nobel, elle, d’entrer comme lui dans la Pléiade.

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Exposition « Tintin et Monsieur Chang » au Musée des Arts Asiatiques. Depuis quinze ou peut-être vingt ans qu’on ne venait ici. Du temps des concerts nocturnes, c’était presque tous les vendredi soir durant la saison qu’on assistait à ce que l’Asie donnait de meilleur. Des danses birmanes à l’opéra chinois dans les jardins donnant sur le parc Phoenix, avec une percussionniste qui aurait affolé les plus virtuoses africains ou brésiliens. Des ensembles japonais avec la sublime Junko Ueda, aux théâtres d’ombres javanais, ces concerts étaient ce qui se faisait de plus élevé à Nice. Et puis, un beau jour, plus rien.

Nous y sommes allés avec les enfants, mais j’ai l’impression que l’expo était plutôt destinée aujourd’hui aux 77 ans qu’à ceux de 7 ans.

On a pu voir entre autres, des murs tapissés des différentes éditions dans toutes les langues qui ont traduit Hergé. L’après-midi est passé comme un tourbillon. Un paon faisait la roue à l’entrée du parc, comme le goéland de Saint Andrews en d’octobre dernier…

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28 Janvier

 

MUSIQUES

 

Les Messes de Bruckner ne craignent aucune autre. Pas même celles de Mozart et la Missa Solemnis de Beethoven.

Il est seul à comparaître devant les polyphonistes du XVI° siècle. Et devant Bach. Même si la Messe en si, pyramide polyphonique définitive, ne fait pas entièrement partie de mon univers. Je serai plutôt vénitien d’ambiance.

 

… Messiaen, quoique jamais pris en défaut, serait-il un peu jaloux (?!) lorsqu’il répond « non, les Passions de Bach ne sont pas un absolu : chœur, récitatif, aria et ainsi de suite » …

Je comprends les tempis très lents de Celibidache. Mon cœur battant autour de cinquante pulsations…

« La Mer » de Debussy mets trente-trois minutes avec lui, vingt-trois avec Karel Ancerl et beaucoup d’autres.

Avec la pianiste Grete Scherzer, on arrive même à comprendre certains sans issus dans l’écriture de Schumann, tellement elle le met à nu dans la fantaisie en ut. Et on y entend les maladresses ou les paradoxes d’écritures. Mais Schumann c’est une longue coulée ininterrompue et une longue cascade de blessures aux genoux.

Des fantaisies en ut, j’en ai entendu des tonnes. Quelle est la meilleure ? Je reste, comme au bon dépucelage, à la version première que j’en entendue, celle de Clifford Curzon au festival de Salzbourg en Août 74. Mais comment ignorer Brendel, Arrau, Yves Nat, Richter et Gilels.

Scherzer attaque le deuxième mouvement de la fantaisie comme on attaque la Marseillaise. D’un geste insurrectionnel. On ne connaît d’elle que très peu d’enregistrement. Se retirant pour cause de mariage et de reconversion en anthropophilies. Restent cette magnifique Fantaisie en ut, un Gaspard de la Nuit et des Impromptus de Schubert

Schubert a connu la solitude. Il a dû marcher dans la neige. Il a vu le ciel aussi. Schumann a pleuré son amour des lacs allemands et son amour pour Clara. Il est mort sans quitter la terre. On ne sent pas plus la mer et le grand large dans sa musique. Seulement les échos lointains des auberges, seulement les rives du Rhin.

J’écris toujours sur Schumann alors que je n’aime pas tout de lui. Il fait parler comme tous les déréglés du temps de Nietzsche qui ne l’aimaient pas plus que ça.

La troisième sonate pour piano de Boulez se dilate en constellations de faux hasard. D’irruptivité captive et d’une toujours hauteur d’intelligence belliqueuse, qu’elle en fait le tour inattendu de sa propre incertitude. Le temps s’y égrène et tarde à plonger dans le cœur. Par contre les étoiles augmentent dans les galaxies.

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« L’Intranquilité » de Pessoa m’ennuie finalement. Il n’aime pas Lear et lui trouve des défauts à corriger. Soit.

Pessoa, je n’aime déjà pas ta poésie de brebis, je ne reconnais en toi que ton bistro de la Place Chiado et la statue où l’on peut s’assoir à côté d’un Pessoa de bronze à la terrasse. J’aime aussi ton appétence au porto. Et tu n’es qu’un faux Montaigne, mais maintenant tes cendres sont transférées depuis 1985 au monastère des Hiéronymites. Un retour à la terre, aux caveaux où pourront venir les insomniaques qui te vénèrent.

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30/31 Janvier

 

Du petit ouvrage de Corinne Samama « Utrillo, mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon », un portrait du peintre vu par la mère, je retiendrais que celle-ci fut étonnamment moderne au sens contemporain, mais dans les milieux populaires et ouvriers, les femmes n’ont pas attendu les cortèges féministes pour débrider leur sexualité, ni attendu la seconde vague des MeToo#, qui plaident pour un retour puritain à l’autosuffisance ou à la haine à visage découvert du mâle blanc de plus de cinquante ans.

Suzanne Valadon a eu, quant à elle, des amants jusqu’au-delà de soixante-dix ans et cela devient peut-être accessoire dans le portrait d’Utrillo.

Par contre son besoin de se libérer du poids de la maternité de façon quasiment frénétique à la naissance du petit Maurice, a eu sûrement des conséquences criminelles sur l’enfant. Valadon fermait les yeux, si ce n’est qu’elle l’encourageait, quand la grand-mère Madeleine mettait de la gnole dans le biberon et augmentait les doses à mesure que l’enfant exprimait son plaisir. En fait il dormait des journées entières, laissant les deux inconscientes libres de toutes fantaisies.

Le bébé était alcoolique avant même d’avoir pénétré dans le moindre bistro de Montmartre. Il eut sa première tentative de désintoxication à dix-huit ans. On ne sait s’il faut plaindre la mère d’Utrillo d’avoir fini dans la misère.

Suzanne Valadon se prénommait en fait, Clémentine Valadon. Suzanne est celui que lui attribua un de ses amants (Satie ? Toulouse Lautrec ?) en référence à la quantité de vieux messieurs libidineux auxquels elle aurait succombé.

Ce qui fait que j’aime de plus en plus ce peintre.

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A Bernard :

 

…Vient de paraître chez atelier Dougier, dans la série "le roman d’un chef d’œuvre", le volume sur Utrillo. "Utrillo mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon". On y parle de sa détestation de l’épouse du peintre, Lucie-Valore, et de la longue descente aux enfers de son fils. Je verrais s’il y a des liens avec les lettres que j’ai dans ma valise à trésors, je verrais si je peux joindre l’auteur, Corinne Samama, si je peux l’intéresser à la copie de ces lettres.  Voilà donc ma prochaine lecture. Je ressors un peu du roman, tout en y restant aussi. Ensuite j’ai une bio sur Maria Callas par René de Ceccaty.  Que tu ne liras pas. Mais c’est un peu la continuation de mon univers naturel. Et puis sa vie n’est-elle pas un roman ?

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20 h 30

On envoie les images des jets de soupe sur la Joconde devant des invités d’une émission littéraire où chaque participant se doit de dire que « …cet acte militant est un message envoyé à des gouvernants restés depuis trop longtemps insensibles aux problèmes de transitions climatiques et que, oui, le geste est généreux, que l’art c’est la vie et que justement, s’il s’en sont pris à ce symbole universel de l’art, c’est pour clamer une juste révolte et montre la voie à suivre avant qu’il ne soit trop tard etc. Jusqu’à la nausée »

C’est sur une chaîne publique. Une unanimité d’analyse fine. Des sourires entendus. Une conscience claire, vertueuse et débarrassée de toute ambiguïté déplacée.

C’est à ce prix que se négocie une invitation à une émission littéraire.

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1 Février

 

A Bernard :

 

1 février, le mois sera court. Demain les crêpes. Il fut un temps, la première crêpe était retournée avec une pièce d’or sous le manche de la poêle pour attirer la chance et la fortune. Je ne me suis jamais demandé l’origine de cette tradition. La connaissais-tu ? Peut-être qu’elle appartient à la culture de mes grands-parents siciliens.

Ce matin Parc Phoenix avec Yeitson (grève des enseignants, jaloux des agriculteurs). Une fois par mois on fait une virée ensemble vers Nice. Il veut revoir le cygne noir entrevu dans le bassin des jardins depuis le musée asiatique. Il y a aussi la serre mexicaine. Ensuite on ira manger du poisson. C’est devenu une tradition.

Il ne me reste que quelques pages du Callas à finir (rien que je ne sache déjà, mais voir défiler la vie de ce météore est toujours échevelant), et le dernier Onfray. Qui écrit aussi vite que Lucky Luke : on le lit l’après-midi, lui en profite pour commencer (et terminer) un nouveau livre. J’avoue que depuis son crépuscule d’une idole, je ne rate aucun de ses écrits. 

La poésie et le carnet en date d’hier sont dans la box

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Michel Jazy est mort ! … Tokyo 64. Les images affluent immédiatement. En noir et blanc. Le dernier tour du 5000 mètre sur la cendrée lourde d’une nuit de pluie d’octobre, la fulgurance d’une foulée souple et aérienne, élégante et sans pareille. Puis le bel édifice, la superbe mécanique qui se grippe, avalée dans la dernière ligne droite. Quatrième. Il est demeuré même dans la défaite, le héros de mes douze ans, le modèle qui me faisait courir dans les rues comme un dératé, me prenant pour lui, allongeant ma foulée tout le long du boulevard Victor Hugo. Ou ailleurs. Je gagnais les médailles d’or qu’il n’a jamais eues. L’été soixante-quatre fut inoubliable pour mille raisons. Il a y juste soixante ans.

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Ce matin avec Y nous sommes venus à l’ouverture du Parc Phoenix. Le ciel est légèrement voilé, puis il tournera progressivement jusqu’au gris bien franc. Ce qui ne nous empêche d’admirer, sous l’immense serre, de magnifiques flamands roses dans leur bassin d’eau noir reflétant en mille stries leurs zébrures roses parmi les joncs et les fougères. Y les trouve plus petits qu’il les eut imaginés jusqu’à ce que certains d’entre eux hissent leur col vers le haut. Alors c’est l’émerveillement…

On a fait une halte pour le panini. Il n’y avait que nous. Jusqu’à l’arrivée du paon à l’entrée du snack, toute séduction déployée d’un soleil de soieries de bleues et de verts mouchetés de noir ! Il a entrepris, en plus de faire la roue, une danse de l’arrière train, assez laide en fait, agitant une paire d’ailes comme pour une danse peau-rouge sur le sentier de la guerre. Le verso de la danse de parade ressemblant plutôt à une gesticulation de poulet déplumé. Puis il disparut comme il était arrivé.

Plus loin ce sont les kangourous, les petites pattes devant leur ventre. Des kangourous très jeunes surement. On ne voit pas leur poche ventrale. Ce qui déçoit Y. Puis les autruches au col démesuré qui paraissent totalement idiotes. Les lémuriens bruyants et agressifs, et depuis les jets d’eau et le plan d’un bassin circulaire, la perspective sereine et dépouillée du magnifique Musée des Arts asiatiques.

On file jusqu’au Sauveur où Geneviève/Gavroche me donne deux petits fascicule sur Titien et Memling. De petits échanges entre nous…

Y a passé cette journée de grève des enseignants sans perdre trop de ces curiosités du monde.

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4 Février

 

A Bernard :

 

Je sens que tu n’aimes pas le Carnet. Son contenu. C’est un peu normal. j’ai aussi l’impression qu’on voit défiler les mêmes réalités avec des lunettes différentes.
Mais voit-on d’ailleurs les mêmes réalités ?
je cite deux trois exemples : 1) 
Je te laisse traiter du sujet de l’immigration … Je me demande où on pourrait trouver des chiffres honnêtes qui décrivent la situation et donnent une vision au moins au niveau de l’Europe. Franchement ne nous défaussons pas derrière des chiffres (honnêtes ou pas), il suffit d’ouvrir (honnêtement) les yeux dans la rue. 
2) Davos :
 je suis à fond pour le commerce et le capitalisme international : hé oui, c’est toujours Huntington ou Fukuyama. Je crois que le second s’est lourdement trompé : la fin de l’Histoire, la fin des guerres, la fin des nations par la dilution des nations européennes dans le libre échange n’a pas empêché ce qui arrive aujourd’hui (Ukraine, Israël, risque sur tous les fronts, déséquilibre en Afrique d’où nous sommes chassés etc.). L’Europe de Bruxelles n’est qu’un marché. Rien d’autre. Et nous soumet à des commissions non élues qui dictent dans TOUS les domaines ce qui est bon ou non pour les états "souverains". Le sont-ils encore ?
Ce que je crois : après la chute du mur, on a pas attendu trois ans pour faire Maastricht. On n’a donc plus un Polit Buro à Moscou (qui dirigeait la Géorgie, le Kazakhstan, l’Ukraine, etc), mais un Polit Buro à Bruxelles qui a utilisé la même méthode centralisatrice en fédérant les nations européennes. Pour réguler des marchés. Des marchés sauvages comme on le voit et on le verra encore plus avec l’affranchissement des droits de douane d’où que viennent les produits importés. Pour les conséquences que tu sais : immigration sauvage (puisque désirée par Bruxelles -les fameux besoins en main d’œuvre et faire baisser le coût des marchandises-) et disparition progressive de nos agriculteurs au nom des lois du marché -toujours à la baisse- après la disparition de notre industrie. Et que viennent faire des organismes comme la CEDH -intervenant jusque dans notre justice- dans ce qui ne devrait être qu’un marché ?
 
Je ne suis pas d’accord non plus quand tu dis que les BRICS se posent en simple concurrent. Il y a une grande différence : tous les membres du brics restent des nations souveraines et n’ont opéré aucun transfert de souveraineté, ni à la Chine, ni à la Russie, ni à personne. Chacun des membres partage sinon une vision commune en demeurant indépendants et libres d’en sortir, du moins une capacité à s’unir sans cesser d’être ce qu’ils sont en tant que nations souveraines. Huntington parle d’ailleurs, contrairement à nous, de la fierté retrouvée, culturelle et historique des pays émergeants : l’Occident n’est plus un modèle. Le contraire de cette Europe technocratique, saint-simonienne et sans âme.

Quant à la devise de la république , je suis surpris d’apprendre que c’est là aussi un produit marketing, (décidemment). Ce qui est certain c’est que ce que tu as lu de mon article ne doit pas être loin du vrai.
Dernier doute :
Couloir de Davos, bien sûr, Brecht a raison. Dans quel sens ? Dans le sens que les élites outrepasse le droit des peuples à choisir leur avenir ou dans le sens qu’il faut les réformer malgré eux ?

Tu as dû mal me lire, je n’aime pas la peinture de Suzanne Valadon. Je parlais du génie d’Utrillo qui lui est encore sous-estimé. Le livre de Corinne Samama est une narration sur la vie du peintre au travers de ce qu’en dit sa mère Suzanne Valadon.
 

Le titre de janvier est dans un courrier qui a dû t’échapper : GRAVEES (avec l’accent aigu que je n’arrive pas à faire).

Je commence les souvenirs d’Ernest Renan qui semble avoir un parcours tourmenté. Le style rappelle Chateaubriand. Est-ce le voisinage du bon pays de Bretagne ?

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Ce matin c’est « la Création » de Haydn, puis le prélude à « l’Or du Rhin » : le chaos avant le commencement des commencements.

C’est avec ce Wagner-là qu’on inaugure ce qui inspirera la musique des sphères et l’électroacoustique. Je comprends maintenant ce magnifique bloc sonore d’Ivo Malec, compact et évolutif comme une coulée de lave, « A Wagner ».

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5 Février

 

A Bernard :


… Il m’est venu l’idée d’envoyer les Fugues aux éditions Philippe Rey (je ne l’ai pas encore fait). Celui qui publie tous les Dominique Fernandez sur l’Italie :"le piéton de Florence", celui de Naples, celui de Venise et de Rome… Et même la Gorgone de Sicile. Très beaux livres brochés.
Je sais, il est de l’académie française, mais cette littérature sur ses voyages en Italie est vraiment dans le profil de mes récits de voyage. Et puis je suppose que cet éditeur n’édite pas que les académiciens…

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6 Février

 

MARIA CALLAS

 

En achevant la biographie de Maria Callas de René de Ceccatty, j’ai, comme souvent, ce sentiment de malaise au bout de l’aventure d’une vie si fragile, faite de fureur, de violences, de goût de la perfection et de trop de vanités.

On rêve encore de l’entendre dans les salles d’opéra dans les années cinquante. Ce seul petit couloir de temps où elle a construit la légende d’un siècle. La vanité l’aura perdue en même temps que sa voix s’est détricotée par abus de pouvoir et d’emprise sur elle-même. Sur elle-même et sur ce monde qui l’a faite briller et qui l’aura broyée. Morte comme par inachèvement.

A la Scala, son souvenir se perd volontairement au milieu d’autres gloires. J’ai été étonné au printemps dernier, de voir que ses portraits étaient plutôt distraitement disposés parmi ceux de la Pasta ou d’Adelina Patti et du souvenir de la Malibran. La Scala ne lui a pas encore pardonné ses rivalités et ses frasques, et comme dans toute relation amoureuse, lorsqu’on côtoie le sublime, on ne peut ensuite que tomber de là où l’on est monté.

Je me souviens encore de l’annonce de sa mort, dans la quasi indifférence, à la Conservation du Musée Chagall du temps de Pierre Provoyeur. A la fois dans l’incrédulité, et dans le maelström des activités du jour. On ne mesurait pas encore le moment historique. C’était pourtant un fier musée où l’on organisait pour les concerts nocturnes, les prestations de Victoria de Los Angeles, Christa Ludwig, Elly Ameling et de tant d’autres gloires contemporaines de Callas. J’en écrivais les dithyrambes pour les programmes du soir destinés au public

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« Inside, l’homme de l’intérieur », de Spike Lee. Anodin. Un film pour soirée du dimanche. Peut-être bien fait, c’est selon. Ce que j’en ai retenu, c’est qu’aujourd’hui on ressort un film qui date de 2006 et qui ose traiter de collaboration et de compromission entre un banquier juif et les nazis. Généralement la propagande télévisuelle s’est toujours attachée de faire jouer aux juifs le rôle de la victime. Il faut croire que les médias illustrent la distribution des bons et des mauvais rôles en fonction de leur penchant idéologique du moment. Le vent a tourné.

Le cinéma n’est-il pas aujourd’hui autre chose que ce miroir illustratif des penchants dominants ?

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7 Février

 

Comme Pasolini j’aurai pu dire « je suis né dans une ville pleine d’arcades en 1952 … »

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« Stravinsky est un prédateur. Même le solo de basson qui inaugure le Sacre est une mélodie traditionnelle lituanienne » (Pierre Boulez)

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Le grand-père de Jean d’Ormesson n’avait pas l’oreille musicale. Lorsqu’il entendait la Marseillaise, il se levait automatiquement, sauf que c’était souvent l’air du toréador qu’il entendait.

Mais c’est aussi une famille où l’on parle du phrasé dans la musique et de la musicalité de la phrase.

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C’est aussi René de Ceccatty qui préface et traduit le petit récit de Pasolini « L‘odeur de l’Inde » qui relate le séjour qu’il a partagé avec Moravia.

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9 Février

 

Après Jacques Delors, c’est un autre grand qui disparaît aujourd’hui, Badinter. La mitterandie s’amenuise. On lui devait ce qui restera la part la plus inévitablement humaine d’un règne de faussaires. L’abolition de la peine de mort institutionnelle dès 1981. Quelle emphase à l’Assemblée, quel humanisme ! On se serait cru dans une démonstration de Cayatte.

Depuis, la peine de mort et la barbarie en question sont dans la rue. Plus de guillotine. Plus de peine de substitution. La mort est au quotidien, au coin de la rue, sans procès, sans « petits matins blafards » dont parle le grand homme. C’est souvent au couteau que la peine de mort est donnée… sans retour du rasoir institutionnel pour celui qui tranche à l’arme blanche.

Sans avoir troublé les dernières années du cher grand homme. Parcheminé dans la gloire de son vivant. La caution morale d’une génération. Loin des lieux d’aujourd’hui, où l’on tranche à vif, et sans crainte.

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Seiji Ozawa est décédé aussi à l’âge de quatre-vingt-huit ans. En faisant moins de bruit dans les médias.

Il avait tout de même dirigé la première du Saint François d’Assise de Messiaen.

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A Bernard :

 

Je crois que l’éditeur exige une version papier parce que ça élimine pas mal de monde (frais d’envoi, poids du dossier : dans mon cas ça fait bien deux kilos). J’ai retrouvé un exemplaire (qui fait 900 pages -on avait dû faire selon un désir d’éditeur…). Il arrivera chez Philipe Rey éditions sur une brouette…
Orage, pluies, camion renversé sur l’autoroute coupée. Bref, journée maison.

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14 Février

 

CARAVAGE

Je m’entoure de plus en plus de Caravage, de ses livres, de ces images qui préfigurent tous les réalismes. Jusqu’à Courbet. Il est tout de même assez incroyable que la vie de ce peintre dresse le portrait d’un homme traqué s’achevant, jusqu’à marcher tout le long de la plage, regardant la mer dans les lointains, espérant revoir la goélette où se trouvaient ses derniers trésors oubliés. Jusqu’à l’essoufflement et la mort sur une grève dans les environs de Porte Ercole.

– Jour des amoureux. Y a préparé un petit bijou en plastique pour son amoureuse Maya, blonde comme il est brun, et de huit ans d’âge comme lui –

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Je remarque la grande économie de moyens dans les Caravage de ses deux dernières années. La composition de « l’Enterrement de sainte Lucie », merveille de Syracuse, trace une diagonale invisible descendant de droite à gauche à la manière des cartes à jouer, dont la partie supérieure est dépouillée, se noyant dans les tonalités chaudes d’ocre et de vert marbrés et la partie inférieure peuplée des personnages éplorés penchés sur le corps de la sainte, dans les mêmes marbrures d’ocre et de vert.

La seconde merveille parmi les chefs d’œuvre de la fin de Caravage, « La résurrection de Lazare » est également parcourue d’une diagonale partageant l’œuvre en deux. Cette fois, elle descend de gauche à droite avec quasiment la même inclinaison, partageant en part égale le tableau, dont la partie supérieure est noyée dans une intense obscurité et la partie inférieure, pareillement chargée d’ombre, d’un Lazare aux membres étirés, à la blancheur faisant un effet tranchant, presque douloureux dans sa nudité dramatique, et en contrepoint, un Christ sur sa gauche qui pointe le bras et le doigt dirigés vers le ressuscité qui rappelle étrangement « la vocation de Saint Matthieu ».

Un enterrement et une résurrection pareillement disposés dans un même partage d’espace.

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15 Février

 

A Patrick Scrocco :

 

Geoffroy de la Gasnerie, je le connais depuis bien longtemps. Un coupeur de têtes sans scrupules et sans complexes: exclure l’opposition, l’anéantir intellectuellement, voire physiquement selon les circonstances …
Cela ne choque pas les médias de la doxa dominante. Au contraire, Geoffroy dit ce qu’ils ne peuvent encore dire que de façon voilé (si je peux me permettre). Cet épisode de l’ARCOM n’est pas fruit du hasard, mais une tentative d’avancer sur l’échiquier de la parole maîtresse des esprits. C’est dans le programme des décideurs de Davos qui se sont réunis il y a un mois. Les conséquences sur la liberté d’exercer la parole publique ne se sont pas faites attendre : moins d’un mois. Ils vont malgré tout perdre la manche parce que dans un premier temps, il faudrait condamner aussi et surtout les médias de service publique (Inter, Info, F2 etc.), mais ils reviendront à la charge quitte à créer des lois interdisant la parole sous prétexte qu’elle n’est pas conforme au Ministère de la Vérité dans tel cas plutôt que dans tel autre. Ça s’approche de plus en plus de la fiction (?) d’Orwell.
 …
Une remarque concernant le sinistre Geoffroy de la Gasnerie. Un nom comme celui-là, on n’en trouve que dans les arbres généalogiques aristocratiques. Un malaise que le gaillard doit traîner depuis sa malheureuse enfance, trop proprette et trop bien éduquée. Il faut donc se déconstruire, se déstructurer.  Il fait donc perdurer une adolescence attardée de révolutionnaire au malaise œdipien pas encore surmonté. Un idiot utile sur le front, protégé par la doxa d’Etat.

Et puis, n’oublions jamais Gorbatchev : "
la France est le seul pays au monde où le communisme a réussi." Paroles d’expert.

Il est dit dans Wikipédia :

Geoffroy Daniel de Lagasnerie, né le 12 avril 1981, est le troisième enfant issu du mariage de Jean-François Daniel de Lagasnerie, ingénieur diplômé de l’École nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace, et d’Agnès de Goÿs de Meyzerac,(à l’oreille c’est presque de la musique de chambre) issue d’une ancienne famille de la noblesse du Vivarais.

La famille Daniel de Lagasnerie appartient à la bourgeoisie du Limousin.

Il y manque peut-être un frère parachutiste…

Encore des rescapés de la guillotine.

Il a écrit lui aussi un « Famille je vous hais », comme l’autre en son temps. Tout est dit.

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20 Février

 

Au soleil de la Libération avec Brigitte. Le temps est splendide. Nous allons voir son ami photographe sur le Boulevard Borriglione. Il est question que je matérialise quelques photos en versions papier.

Au marché, le prix du cabillaud est aujourd’hui supérieur à celui de la dorade sauvage.

Il y a un air de printemps qui arrive.

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Dans l’enquête « Œdipe n’est pas coupable » de Pierre Bayard, Œdipe laisse en effet ce rôle d’assassin de Laïos à Jocaste qui a tout prévu depuis le début. La propre mort de son fils envisagé pour contrevenir aux foudres de Jupiter, et promis comme Moïse à l’abandon le long du Nil, et comme le même Moïse, sauvé par pitié par le berger chargé des basses œuvres. Qui fut probablement l’amant de Jocaste, puisqu’elle lui donne une seconde chance en assassinant Laïos à la croisée des chemins qui mènent à Delphes. Jocaste serait la seule, depuis le début, à savoir quelle est la situation réelle de cette tragédie de l’inceste. 

Ella avait décidé de la mort d’Œdipe, mais aussi du meurtre de Laïos le violeur de Chrysippe. Car c’est cette origine meurtrière de Laïos, le père, qui est à l’origine de la colère des dieux et de la malédiction rejaillie sur le fils.

Pour Bayard, la pièce de Sophocle ne relève pas tant du mythe freudien du parricide que celui qui hantera dans la mythologie des kyrielles d’infanticides.

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22/23 Février

 

A Bernard :

 

 

J’irai voir dans la semaine "Bonnard, Pierre et Marthe" qui passe dans l’ancienne salle Mercury, rebaptisée (je l’ignorais) salle J.P. Belmondo.
Il y aussi un Hong sang soo ("waklk up") comme je les aime. Le problème c’est que la plupart des films passent tard. Il y a aussi "Munch" d’un réalisateur norvégien.

Je suis passé devant le cinéma en question et j’ai pris le programme du mois. Le "Jean-Paul Belmondo" est devenu ce qu’était feu la cinémathèque d’antan disparue maintenant dans les gravas du Théâtre de Nice et autres constructions qui n’ont vu le jour qu’une trentaine d’année. Pour rallonger la coulée verte qui s’en va rejoindre la nature naturée (comme disait Spinoza) le plus loin possible le long du Paillon. Estrosi espère trouver, à proportion, les électeurs sauveurs de planète au-delà de ses espérances. Ou la ville à la campagne et vice versa.
Le boulevard Gambetta va bientôt voir passer les sangliers en familles (sur le couloir des 2 roues ?)

Je m’en vais continuer l’air du catalogue : la deuxième moitié du XX°.

Cécilia a trouvé de quoi réduire, à son bureau, mes récits à 400 pages (les 900 m’avaient été demandées par un éditeur -audacieux- qui tenait à ce qu’on saute une ligne sur deux …)

sur le guéridon : 

                                   – Moravia est fini (les nouvelles romaines ont à peu près le volume que les miennes (7/8 pages, mais s’apparenteraient plutôt à des fables sociales )
                                    –  Le livre de l’économiste Charles Gave est fini
                                    –  le livre sur les amitiés privées de Mitterrand est fini
                                    –  Le naufrage des civilisations (Amin Maalouf) : j’attends encore un peu
                                    –  Le tour de la prison de Yourcenar ( je tourne autour depuis longtemps)
                                    –  Le Bergeaud-Blacker, « l’enquête sur le frérisme » est si dense et écrit si petit que je n’avance que lentement. Et puis ça peut se résumer à de grandes lignes que tout un chacun peut savoir, à savoir que ces frères-là mènent la danse en Europe et on en entend d’ailleurs parler ces jours-ci.

A 9 h 30 le matin sur France-Musique, une rubrique sur les femmes compositeurs, compositrices qui n’ont souvent de mérites que parce que femmes. Ça fait pourtant longtemps que je connais et que j’ai dans mon panthéon privé les œuvres de Lili Boulanger, de Kaija Saariaho (qui a travaillé à l’IRCAM), de Elisabeth Canat de Chizy, de Gubaïdulina, Camille Pépin et de beaucoup d’autres (sans remonter jusqu’à Hildegarde von Bingen) que je n’ai eu à m’occuper de leur appartenance sexuelle. Par contre certaines qu’on nous propose aujourd’hui n’ont d’intérêt que parce que labellisées femme. Triste mode.

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26 Février

 

A Bernard :

 

Oui, je me suis souvenu que tu avais préparé une version "classique" des fugues. Mais il fallait faire la version papier (presqu’une rame entière). Finalement ça fait presque 400 pages. C’est plus raisonnable.
Que je n’ai pas encore envoyées. On dirait que je recule pour moins être déçu, me disant que c’est encore une chance supplémentaire. Sinon, je tenterais un nouveau livre de poésie, on a l’embarras du choix…

Et puis mars arrive avec la nouvelle livraison poétique de février, assez abondante.
Avec mon nouveau portable, la vie a changé, je n’ai plus ce flou sur les côté qui est venu perturber tous mes clichés depuis deux ans. Pour les ciels du matin, c’est le rêve. Je me suis fait chasseur de nuages…


Malgré tout, je reste persuadé que le choix des ingénieurs Samsung privilégie les tonalités de températures de couleurs froides, alors que sur mon précédent je pouvais obtenir une palette de couleurs chaudes qui n’existe plus sur le nouveau. On ajoute, on retranche…

Je maintiens tout de même que le puzzle sur l’Ecosse est drôlement compliqué.
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27 Février

 

C’est sur les rayonnages de la FNAC qu’on a organisé tout un espace spécialement aménagé autour du « mois du ramadan », de livres de collections d’éditions inconnues, sur le thème du Coran d’amour et évidemment de lumière, avec des maximes soigneusement mises en exergues, sur la paix et les délices, la suavité et la douceur qu’on y trouverait.

A la FNAC on n’est jamais à court de « bon plan ». Une sorte de collaboration du moment comme il en fut jadis et naguère et toujours, dont la boutique aujourd’hui, aux soldats couleur moutarde, est coutumière.

Toujours fidèle à la vieille ligne capitalo-trotskiste.

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MACRON VA-T-EN GUERRE

 

La construction européenne fait de plus en plus penser, depuis le temps qu’on la construit, à la Sagrada Familia…

Emmanuel Macron, au lendemain du camouflet du salon de l’agriculture n’a « pas exclu » la possibilité d’envoyer des troupes sur le territoire ukrainien. Immédiatement désavoué par l’ensemble des capitales d’Europe, il semble   simplement prendre une posture et faire diversion devant l’impasse agricole, la fureur des agriculteurs, et les décisions remises entre les seules mains des commissions européennes.

Les accords très avancés de celles-ci avec Mercosur et autres contrats agricoles déjà signés avec la Nouvelle-Zélande nécessiteront pas mal de contorsions présidentielles face à la légitimé revendicative des agriculteurs.

Donc, pense-t-il réellement, pour donner le change, dans un exercice d’illusionniste, à un engagement territorial menant fatalement à une escalade avec la Russie ?

Nous sommes incapables de faire respecter les frontières de l’Europe, (et      celles de la France évidemment, comme on le constate tous les jours), mais nous serions prêts à combattre pour les frontières et l’intégrité de l’Ukraine ?

Mourir encore pour Dantzig ?

Pour un grand gestionnaire, le même président Macron a mis la barre très haut : trois mille milliards de dette publique (110% du PIB) et nous donnons sans consultation de nos impôts, trois milliards supplémentaires à l’Ukraine.

Son ministre de l’agriculture à qui on posait la question il y a déjà quelques années, de savoir en quelle saison se dégustaient les poires, n’a su répondre. On l’a promu ministre des finances. Tel est notre pays méritocrate.

…  

Pour preuve d’incompétence sinon de frivolité politique : se priver stratégiquement de la société EXXELIA, secteur de pointe en matière de composantes électroniques équipant avions de chasse et sous-marins nucléaires, vecteur d’indépendance, cédée aux Etats-Unis l’an passé pour de l’argent liquide, ne nous aura rapporté que 500 millions d’euros…

Et on s’est privé de ce fleuron technologique ! Le bradant pour en rendre immédiatement le produit de la vente à la veuve et l’orphelin.

Si l’Europe fédérale fait penser à la Sagrada Familia, la France quant à elle, fait cruellement penser au « Salon de musique » de Satyajit Ray.

….

Faire la guerre ? Concrètement, dans le cas d’un simple conflit traditionnel, nous disposons de l’équivalent d’une division terrestre (vingt-cinq mille hommes), pouvant défendre un front d’environ quatre-vingt kilomètres.

Le front ukrainien présente un flanc de près de mille kilomètres à défendre. Il faudrait, à l’échelle de l’affrontement d’il y a deux siècles, disposer contre la Russie d’une armée napoléonienne…

Fukuyama prédisait la fin de l’Histoire, la fin des conflits entre nations par le libre échange mondial et la régulation des marchés. Sa vision était plus courte que celle d’Huntington et relevait d’une nouvelle utopie purement et simplement économique.

Mais la violence est toujours là, et n’a jamais été plus menaçante que depuis que les souverainetés sont diluées, contradictoires et fragilisées. Et qu’il ne peut y avoir de souveraineté européenne sans l’aval d’un peuple. Et nous savons qu’il n’y a pas de peuple européen, pas plus que de souveraineté européenne. Puisqu’il n’y a pas (entre autres) d’armée européenne (la France seule s’est structurée autour de l’arme nucléaire), mais que l’Allemagne (elle le répète sans cesse si ce ne sont les Etats-Unis qui le lui rappellent aussi sans cesse) ne reconnait pour ce qui la concerne, encourageant les européens avec elle, que les forces de l’OTAN.

Reconnaissance de vassalité…

Dessin animé :

Le petit coq solitaire est monté sur ses ergots. Il parle fort avec son petit gourdin et se donne des airs de passage du pont d’Arcole. Il est sûr de lui, sur ce qui n’est que la morne plaine bruxelloise. Il n’a pas croisé encore le regard dédaigneux de l’ours des forêts. Celui-ci ne fait guère attention au vacarme, un gros gourdin à ses côtés. Par contre il surveille quand même d’un œil, le grizzli qui s’en retourne aujourd’hui dans sa tanière.

Le coq solitaire. Ainsi la grenouille … comme un bœuf.  

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6 Mars


NUAGES


Le printemps, pas encore à terme, crisse déjà dans sa coque, entre deux violents orages et ses immanquables traînées de nuages du lendemain. Ce sont les levers du jour sur le bord de mer. La vision panoramique tout le long du rivage à Nice est particulièrement théâtrale et dramatique. Les vagues, encore secouées par le mouvement des violences de la veille, viennent lécher irrégulièrement les galets qui roulent, bouleversant l’ordonnancement de ceux-ci. Les nuages dessinent, suivant ce qui reste des désordres formels, des silhouettes surprenantes de moutonnements spectaculaires de hasards, saisissant sur un profond fond bleu allant du plus sombre au plus diaphane, entremêlé de failles jaunies à l’endroit du disque aveuglant et comme par un suraigu du soleil. Des zones d’ombre absolues se dressent sur le coin gauche de la panoramique, indiquant la position en pointe de Roba Capeu et du port qui se dressent sur la bande de terre. Le soleil n’éclaire à ce moment-là que la vaste horizontale de ciel qui s’offre aux promeneurs un tant soit peu curieux de ce phénomène silencieux et qui vaut tous les spectacles. Emmanuel Kant, s’il n’était resté figé dans son périmètre de Königsberg comme un prisonnier tournant en rond, eut considéré ces levers du jour à Nice, les lendemains d’orage, dans la catégorie du sublime échappant à toutes normes de la raison. Une sorte de beauté augmentée dont le désordre des formes que prennent les paysages, (Bernard parle du sfumato de ces informels nuages) confirment que les mouvements les plus débridés de cette même nature relèvent, en se hissant à notre conscience, irrationnellement, de la condition d’œuvre d’art.

Certains ont dit, comme Bohuslav Martinu, que jamais les couchers de soleil, vus depuis la villa des sœurs Tessier sur les flancs du Mont Boron, ne pouvaient être comparés nulle part ailleurs. Ce dont je doute. Il existe des lieux de par le monde, où comme dans des fins de films hollywoodiens, les crépuscules prennent des allures de fin de monde avec cette certitude d’avoir vécu l’équivalence émotionnelle du plus beau spectacle éphémère qui se puisse proposer dans le ciel.

Par contre, ces matins suivant les journées d’orage, la limpidité et la beauté intemporelle de ces quelques moments de bleus mêlés de traînées anarchiques et divines de crevasses nuageuses, sont réellement uniques que l’on parle aisément de couchers de soleil, mais jamais de ces levers qui rassemblent toute une dramaturgie supplémentaire d’un monde qui continue de vivre chaque fois comme « premier matin du monde ».

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Y m’a fait une belle surprise hier soir avec cette « Education sentimentale », en vert cartonné et comme neuf, qu’il a trouvé dans une « boîte à livres » de Cagnes.

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7 Mars


… « j’ai refusé la Légion d’Honneur par ce que l’accepter c’est accepter que l’Etat puisse avoir un droit de juger un artiste » Maurice Ravel.

Autre temps, autre mœurs.

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8 Mars


J’avoue, jusqu’à ce jour ne pas avoir connu la peinture de Frits Thaulow. Il n’y a pas que moi d’ailleurs. C’est la première fois que je vois ses paysages (d’un album d’anthologie de peintures strictement nordiques) qui mériteraient des commentaires d’éloge auprès de ses pairs de Barbizon et des meilleurs impressionnistes.

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A Bernard :


Je ne suis toujours pas allé voir le Ravel. Mais je me forcerai ne serait-ce que pour savoir vraiment quoi en dire. Un film, sur l’un des plus secrets des compositeurs. Hier encore, sur France-Musique je tombais vers la fin de Daphnis et Chloé, ému à en avoir la vision troublée (je conduisais), me demandant qui pouvait bien porter au paroxysme cette bacchanale finale. J’avais mon idée puisque ce n’était pas la première fois que cette houle ascendante envahissait l’espace : j’avais justement reconnu Boulez avec Berlin. 
Donc, le film restera secondaire. 
J’entretiens, j’en suis conscient, un rapport instinctif à la musique dans ma poésie. C’est vrai que certains mots, certaines considérations musicales peuvent prendre valeur symbolique et phonémique sans ajouter quoi que ce soit aux mots et aux expressions à prendre en soi quel que soit le degré de connaissance qu’en aurait le lecteur. J’ai pensé à ce livre de Mazubayashi, « la reine de Cœur », qui parle du silence et qui est truffé de références musicales. Là je pense quand même que ça peut être gênant pour le profane, quand surgissent des considérations philosophiques ou contextuelles et que sont cités la Huitième de Bruckner ou le quatuor avec piano de Mendelssohn. Le romancier est tout de même tenu à une adhésion de sens. 
Je ne vais pas me contenter de tourner autour de ce roman, je m’en vais le lire … !

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11 Mars


Quatrième volume de la Nef des Fous d’Onfray. Le journal se lit en quelques deux ou trois heures. C’est très soigneusement observé.

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A Bernard :


Je ne trouve jamais le temps de finir ce satané catalogue (je pense que j’ai déjà envie de passer à autre chose) et je vais bientôt faire une sélection des nuages de janvier/février. Il y a beaucoup de clichés… Ça fera un superbe malerei.

Le Théâtre des Champs Elysée pour exprimer au travers d’un comédien les états d’âme d’un immigré algérien ? Mais il n’y a qu’à demander dans un bistro/PMU/FDJ… Ce serait plus vraisemblable.


 – sur le guéridon : le dernier Onfray (4° volume de la Nef des Fous). La suite du journal des folles nouvelles au jour le jour de notre décennie formidable.

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12 Mars


A Bernard :


Onfray tu ne risques rien d’essayer : le vol 1 de la nef des fous surtout, l’année la plus délirante. C’est un journal facile et mordant aux rubriques assez brèves. 

Modiano, c’est comme toi. Je trouve timide derrière ces jeux de cache-cache les personnages qui apparaissent progressivement. Mais le ton est assez direct, sans enflures. J’ai bien aimé les "Dimanches d’août" parce que pour une fois ça se passe à Nice. L’hôtel, rue Caffarelli (qui en remontant jusqu’à la Place St Philippe rejoint Jeannot). Puis on marche entre le square Alsace-Lorraine, le Queenie sur la Prom et puis quelques déambulations vers Coco Beach. L’histoire est bien structurée. Une histoire de bijoux qui navigue et qui termine mal. Mais souvent, dans d’autres romans, on s’y ennuie un peu, je ne sais pourquoi. Je crois aussi que Stef aimait y retrouver des rues et autres lieux de Paris.

J’ai retrouvé, telle quelle, une reproduction d’un port de Naples (même dimensions) d’Albert Marquet que j’adore, que j’ai eue sous les yeux durant toute mon enfance dans la cuisine de mes grands-parents. Elle avait fini par jaunir sans que je m’en aperçoive. Je vais pouvoir ré encadrer ma nouvelle surprise !

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13 Mars


SLAVA UKRAINIA …


L’escalade vers le conflit. La France décide que ce ne serait pas « Munich ». Ce qu’elle oublie, c’est que souvent comparaison n’est pas raison, s’il fallait le préciser dans ce cas plus particulièrement encore. La Russie d’aujourd’hui n’empiète pas sur les territoires de l’Europe et encore moins sur ceux de l’OTAN. De plus, la belle unanimité des « Alliés » de 39, n’est plus aujourd’hui qu’une division d’intérêts, et pour cause, il s’agit d’une Europe économique qui fait fi de toute défense des anciennes souverainetés.

Quel intérêt a la France dans cette défense sans réserve de l’Ukraine ?

Et puis du haut superbe et vertueux de l’Olympe présidentielle, le challenger sur le nouveau ring, à combattre, c’est la Russie atomique…

Je le répète. Nos principes nous mènent à penser que nous sommes éternellement et naturellement du côté de la vertu. Nous voulons donc défendre le droit de la veuve et de l’orphelin, vieille manie hexagonale. Nous voulons affronter la Russie, et malheureusement, cette escalade nous y mène.  Pour défendre la souveraineté de l’Ukraine et de ses frontières, nous avons paradoxalement renoncé depuis longtemps à nous considérer nous-même comme nation souveraine depuis Maastricht. Nous n’avons eu jusqu’à présent à opposer qu’un espace commercial. Dépendant de décisions prises par des commissions non élues, dont le pouvoir est à Bruxelles.

Et qu’à aucun moment on a entendu que le budget de la Défense Nationale a augmenté. Tout occupé que nous sommes par notre Europe ouverte aux frontières, mercantile et mondiale. Pour un temps de paix perpétuelle avait-on dit…

Au moment où je pose ces réflexions, la France n’est plus même capable de défendre ses propres territoires perdus de la république (et des amitiés africaines d’autres part), qui se perdent et s’éloignent encore de plus en plus de leur attache d’origine. Marseille est à feu et à sang, Rennes est gangrenée au cœur de nos narcovilles qui opèrent à visages découverts.

Hier encore, presque banalement, des heures de tir à l’arme lourde entre bandes rivales dans la nuit hors la loi… Les habitants des quartiers sensibles, cloitrés derrière leurs volets fermés. Et la France reste muette. Et la France appelle à une croisade contre la Russie. Une chose est certaine dans la comparaison avec 1938 : nous n’avons toujours pas préparé la guerre. En 39, l’Allemagne était en économie de guerre quand nous partions en congé payé. Etait-ce le bon moment ?

Par contre, nous sommes perpétuellement sourcilleux quant à l’esprit d’égalité dans le respect des droits de l’homme dans le monde (!), tout en ayant les mains vides de l’impuissance. La France se veut la voix universelle du bon huilage et du bon tuilage des droits, de l’équité et de la Justice. Le gendarme moral du monde. Le Badinter en vitrine. La queue de comète éternelle des Lumières. Qui ne sait plus même balayer devant sa porte. Marseille, Rennes, Paris aussi, et tant d’autres villes moyennes, maintenant gangrenées et proies des narcotrafiquants. Et devant son impuissance à régler ce qui relève de la souveraineté et du pouvoir régalien, le petit bras de notre gouvernement tourne son regard, le sourcil froncé vers l’Ukraine. Mais plus hypocritement vers les élections européennes du mois de Juin. Il s’agit en fait de mettre son opposition parlementaire devant le choix d’être pour la défense tout azimut de l’Ukraine, ou contre : la seule façon tartuffement moralisatrice, en diabolisant cette opposition, de rattraper son terrible retard dans l’opinion. A qui on ne demande plus rien d’ailleurs, pas même par voie parlementaire, puisque la décision de mettre en œuvre ce qui est de notre compétence dans la défense de l’Ukraine est prise par le seul bon vouloir du Président Macron. Le vote du parlement ne se faisant qu’après (!) qu’a été entériné la décision d’aller vers l’escalade. Ce qui est un comble. Et une tartufferie si ce n’était aussi un geste dictatorial à trois milliards d’euros à chaque envoi d’enveloppes.

Pour trois mille milliards de dette publique … 111% du budget de l’Etat. Et dire qu’on prête au Président une aptitude à la finance et au « savoir compter… »

Et puis la question qui tue : au-delà de la mobilisation armée de notre poignée de professionnels, qui ira affronter les canons russes ? La jeunesse des banlieues ? La France hallal de la dernière génération ? Celle des Mc drive/Mc Do ? Celle des caddies remplis à ras bord sur les parkings de Leclerc ? Ceux qui justifient le commerce le plus juteux d’Europe en matière de fumette ? Ceux qui hurlent à l’amour de l’Autre et qui sont formatés par l’époque la plus individualiste qui ait jamais existé ? Ceux qui préconisent une société aux instincts de mort et à la perte de l’élan vital (dénatalité programmée et droit absolu des femmes sur la question, décroissance et volonté de déclassent de l’homme par apport à l’animal) ? Ceux dont le sexe ne se veut pas identifié ou autoproclamé sans genre ? Ceux-là même seraient prêts à mourir pour l’Ukraine (!?) tout en honnissant tous drapeaux d’appartenance à notre nation ?

Qui veut donc mourir pour l’Europe ? Pour l’Ukraine ?

Sont-ce ceux-là qu’on va envoyer en rangs ordonnés devant la Russie aux dents aiguisées ?

… 

Les mêmes qui disaient mieux rouges que morts, iront-ils au front en trottinette ?

Leur restera-t-il même encore des dents pour mordre ?

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Mais derrière tout ça, on entend déjà les généraux et les économistes dire : « Il faut se positionner au premier rang pour la reconstruction de l’Ukraine… ». On fait le Plan Marshall français, sûr de notre fait, comme si 1945 venait déjà avant 1940…

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A Bernard :


Dieu est un concept compliqué certes …

Notre espace géographique est indissociable de la religion qui lui est consubstantielle. Question d’Histoire, de temps long. Notre chrétienté (qu’on soit aujourd’hui croyant ou non) est légitime dans tous les pays de culture occidentale.

Et je suis d’autant plus surpris de tant de mansuétude de ta part (et comme de bienveillante fatalité) devant une France hallal qui se profile à très très grand pas. 

De plus cette France nouvelle n’est pas prête de devenir athée. Et l’Islam n’est pas en Occident pour demander la charité.


Tu imagines : le front de l’Est, d’un côté, la Méditerranée grimpant toujours plus du sud vers chez nous… Du boulot ils ont…

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14 Mars


A Alain Jacquot :


Non, je ne tiens justement pas à ouvrir ce qu’on appelle un forum d’idées ou d’échanges.

Les textes que je te fais parvenir sont des extraits de ce que je consigne dans mon "carnet", qui est tout à la fois un espace personnel de réflexions, un journal, et une accumulation de "mémoire".

C’est un fabuleux exercice que de travailler et de faire travailler sa mémoire et le passé qui l’accompagne. La finalité de tout ça est évidemment de rester dans le cadre d’un ensemble d’écrits visibles sur mon site et seulement ouvert à la curiosité de ceux qui le désirent. Il y a trop de blogs ouvert aux quatre vents qui demandent une attention permanente (un peu comme les contraintes des "influenceurs sur les réseaux) avec tous les conflits et les vulgarités que tu imagines, que je ne me positionne pas du tout dans cette optique.

Que faire de l’accumulation de tous ces textes ?  Peut-être une publication un jour. J’ai encore essayé de faire éditer mes récits de voyages chez plusieurs éditeurs qui présentent de belles collections. Ils m’ont pour la plupart répondu favorablement mais m’ont toujours proposé d’une manière ou d’une autre un "contrat d’édition participative". Nous vivons hélas à l’ère du numérique et de l’informatique et les éditeurs ne prennent plus de risques. Je refuse chaque fois les frais en question qui vont de 1500 à 2500 e, sans garantie de suivi en librairie et surtout sans les réseaux d’influences qui accompagnent les auteurs déjà installés.

Ma première publication (en 2016) avait été un recueil de poésies c’est-à-dire le genre le plus ingrat au regard des ventes auprès du public. J’en ai vendu par voie de Fnac ou d’Amazon … à 28 curieux courageux. Sinon j’ai fait plaisir en le dédicaçant aux amis et à quelques jeunes curieux. J’ai donc décidé de prendre un pseudonyme, ce sera Michel Drucker. Je compte sur ta discrétion.

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Temps gris ce matin. Je vois Isa au « Veillon » tout près de la Libé. C’est vraiment un quartier les plus attractifs de la ville. La rue est d’ailleurs une rue piétonne qui donne directement sur le marché de Malaussena.

Y m’appelle vers dix-sept heures de sa petite voix de bonhomme. Il n’a fait que deux fautes sur trente au questionnaire. Son papy est fier.

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15 Mars


Petit ouvrage sur Federico Mompou de Jérôme Bastianelli chez Actes Sud. Pourquoi donc Mompou n’est-il pas reconsidéré à sa vraie place dans le gotha des corpus pianistiques majeurs du XX° siècle ? C’est le seul compositeur qui eut pu revendiquer une succession directe de l’héritage de Debussy sans être un simple épigone.

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16 Mars


Aribert Reimann est décédé.  Qui se souviendra de Lear, pourtant défendu par Fischer-Diskau et Julia Varady ? De Medea et du Château d’après Kafka ? Peut-être une génération à venir.

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18 Mars


A Bernard :


Donc un anniversaire et une St Patrick fêtés dans l’intimité nous avait-on dit. On s’est retrouvé 26 ou 27 avec les enfants et petits-enfants…. Juana adore recevoir. C’est un peu de l’esprit sud-américain qu’elle a gardé. Les tiendas, les grandes fermes dans les campagnes avec souvent des chevaux et des terres à perte de vue… C’est drôle, ses enfants sont vraiment de la ville. J’étais, comme ça arrive souvent maintenant, le doyen de cette partie champêtre. 

Je lis un petit essai sur Federico Mompou (que tu verras apparaître dans le catalogue) chez Actes/Sud. Un compositeur rare et précieux (au sens d’important) peu connu des grandes salles de concert.

On s’attend à une semaine grise.

On honore le resto étoilé vendredi. Je me prépare.

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19 Mars


A Bernard :


Doyen peut-être, mais si je suis encore invité ça veut dire que ma compagnie ne désagrée pas encore aux générations montantes. Et puis on a failli avoir le vieux beau qui chante toujours "don’t let me be misanderstood" fraîchement arrivé de New-York (LeRoy Gomez) mais qui, ayant attrapé un virus, n’a pu chanter en l’honneur de Patrick et faire son petit compliment vocal. (On a eu droit à une petite vidéo où on le voit alité donnant à peine un filet de voix). C’était mieux l’année où il y avait Florence Guérin (Les prédateurs de la nuit). Juana et Patrick aiment beaucoup s’entourer et quand ils font dans l’intimité, c’est pas moins de 25 personnes. Je ne raffole pas trop de ce genre d’invitation. C’est plus calme dans leur maison des Alpes.

Tu m’as bien amusé avec walkisme. Pourtant, dans le carnet, depuis le temps… Wokisme, woke : éveillé (disent-ils). Mais tu as raison, on n’arrête pas ces épidémies américaines. Sauf qu’il ne faut pas s’en moquer, ça a déjà infesté les universités françaises, pour ne pas dire que c’est LE courant influent majeur (et obligatoire).

J’ai regardé la quatrième de couverture de Tokarczuk. En principe c’est pour donner envie de rentrer dans l’ouvrage en question. Mais d’y voir pour la énième fois qu’on aura du Thomas Mann versus féministe, ce n’est justement pas l’argumentaire pour me plaire.

Thaulow, au Petit Palais ? Ça ne m’étonne pas. Mais j’avoue l’avoir découvert au hasard d’un ouvrage sur les peintres et les lumières du Nord. 

Et puis "Naples à Paris" ? Je parie que tu n’iras pas…

Mars arrive à sa fin et contrairement aux autres années pas la moindre percée de rose et de blanc aux feuillages. On va basculer d’un coup.

Pas de projet précis encore. Cécilia est très affairée. Un projet toutefois du côté des côtes atlantiques et aussi une réservation pour ces fameuses Cinque Terre en Mai (4 jours).

Sur le guéridon :  – le numéro 16 de Front Populaire

          &nbsp ;                    – le naufrage des civilisations (A. Maalouf)

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21 Mars


A Bernard :



Pour Leonard on a tout eu à Milan. Même les magnifiques jardins de sa maison avec les vignes qui donnent encore du vin. Ce jour-là il y avait une extraordinaire lumière grise sur le vert mouillé des végétaux. On a vu aussi à la Bibliothèque ambrosienne le fameux portrait de musicien. Et pas n’importe lequel. Pour un œil avisé, si on regarde dans le coin droit du tableau, le musicien tient un bout de partition qui indique le début d’une messe de Josquin ! J’ai pu approcher jusqu’à presque toucher le tableau. Sous l’œil une peu contrarié du gardien. J’ai appris que certains de ses tableaux étaient en fait réalisés par son élève préféré (et amant ?) Jacques Caprotti dit Salaï (notamment le Saint Jean Baptiste avec le mouvement du bras qui indique mystérieusement à regarder quelque chose derrière lui (un ensemble de montagnes au fameux sfumato). Tableau qui se trouve dans la même pièce en sous-sol aux côté du Josquin. Voilà pour mes souvenirs de Léonard. Puis les machines, les ailes volantes et les livres sur lesquels on a une idée de son écriture. Ce qui serait plutôt une salle d’expo qui te conviendrait. L’année d’avant on était au clos Lucé où il y a, outre la maison que François I lui avait attribué, mais également des tas de dessins préparatoires et anticipateurs d’objets réalisés au XX° siècle. La maisonnette dans le jardin est minuscule et débouche sur un parc féérique de rocailles, de reflets lumineux et de végétaux genre forêt vierge. Mais tu peux retrouver mes souvenirs dans Milan et Ciels en val de Loire…


Je traine un peu les pieds pour le catalogue, mais je sais que tout va venir d’un coup. Il suffit que je me concentre une heure ou deux.

C’est en effet le printemps aujourd’hui, à moins que ce n’ai été hier. 

On va honorer à midi ce fameux coupon d’un restaurant de chef à Valbonne. En général ce sont de petites portions denses comme tout le savoir que possèdent ces chefs, et on a comme ça cinq ou six plats qui se succèdent sans compter les amuses bouches, les fromages et le dessert. Et dire qu’il y en a qui disent que dans ce genre d’endroit il n’y a rien dans l’assiette. Ils sont plutôt coutumiers des relais de chasseurs (que j’adore par ailleurs).

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24 Mars


A Bernard :


J’ai reçu tes 2 derniers courriers sur free d’où je peux recevoir mais plus répondre, donc je passe mon temps à effacer les courriers publicitaires et toutes sortes de messages qui remplissent vite les colonnes de la messagerie. Je te réponds donc depuis gmail qui sera à l’avenir ma messagerie courante.

Léonard est source d’émerveillement constant et dans des domaines tellement variés Tu devrais faire un saut à Milan. Il n’y a pas la Joconde mais le Josquin est isolé dans une salle non photographiable et me semble plus émouvant que Mona Lisa qui a émoussé notre regard depuis bien longtemps.

Le catalogue est quasiment fini. Il reste 15 noms de compositeurs. Je ne m’étais pas aperçu que j’avais avancé bien vite en deux ou trois séances seulement. Depuis je traîne. Parce qu’en fait j’ai noté dans mes brouillons bien plus de 100 noms. Donc tous vont figurer et il n’y aura pas de délimitations vraiment strictes. 100/110/112, peu importe. On gravera quand même l’idée de la centaine.

Tu vas te moquer, c’est sûr, mais tu comprendras bientôt : j’e me suis mis en tête (on peux pas dire mieux) d’apprendre par cœur, au moins une centaine de chiffre après, 3,14. Le professeur Jacquemart faisait ça de temps à autre (c’est notre seul point commun). Je retiens déjà, les doigts dans le nez, les 20 premiers… Ce n’est surtout pas un exercice de mémoire à conseiller avant de s’endormir. Je sais, c’est ridicule, mais j’aime bien les exercices de mémoire. Je peux (dans des domaines qui ne sont pas toujours les miens) réciter sans hésiter les noms des vainqueurs du Tour depuis la fin de la guerre. Sans hésiter plus de trois secondes par intervalle. En sens inverse c’est aussi possible. Idem pour les champions du monde de F1, idem pour les différentes nations qui ont gagné la coupe du monde de foot. Et dieu sait, si chez Sauveur j’aurais du mal à parler avec les habitués du dernier match de l’OGCN… J’ai la mémoire photographique des listes. Il y a un déclenchement mémoriel (à entretenir bien sûr) qui est un mélange global de couleurs, de traversée du temps comme si j’avais moi-même parcouru des époques que je n’ai souvent pourtant pas connues. Je ne sais d’où ni comment se déclenchent mes procédés mnémotechniques. L’observation des tableaux, leur dessin et leur composition est aussi un bon exercice mémoriel. Bref tu vas commencer à croire que ça ne s’arrange pas. Mais tu verras 3,14 et la suite c’est fascinant.


Le puzzle arrive bientôt à terme. Je n’y serais pour rien. Cecilia et Y auront eu la patience. Et il est beau. Il ne reste plus que le centre de l’Ecosse. Tu verras la photo.

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Le froid disparaît insensiblement avec ce troisième jour de printemps. Ce qui m’étonne, c’est l’absence d’arbres roses et blancs cette année, de même qu’on ne voit poindre les bourgeons précurseurs, ni sur l’arbre de notre jardin, ni sur les grands qui font face à la fenêtre, côté nord.

Nous sortons d’un hiver sans neige, mais qui a été propice à beaucoup de lectures contre les froids d’après-midi. C’est toujours le meilleur moment pour moi. Avec les soirées lorsque le silence est sans partage dans la maison. Je me suis plongé dans quelques Modiano. Ça se lit comme on pose une virgule entre deux lectures de longue haleine.

Tous ces Modiano comprennent un vol et une fuite. La perte d’un personnage dans le temps du roman et des retrouvailles déçues plusieurs années après, ou des disparitions corollaires au vol sous-jacent. Les fins de romans sont évidemment d’un désenchantement calme et quasi adagio. Automnales.

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ILS S’EN VONT


12 h 30

Je venais de revoir Fatiha, mon amie d’Ifrane, chez Sauveur. On avait parlé d’Essaouira, du Maroc… En partant j’ai laissé ma place à Parizette, tout contre le mur où elle a l’habitude de s’installer à cette heure. J’apprends par un message de Thomas qu’elle est décédée subitement à cet endroit, moins d’une heure après que je sois parti. Quatre-vingt-un ans.

Quelques jours auparavant elle avait demandé à lire mon récit de voyage en Ecosse…

Après le décès de Seiji Ozawa, c’est aujourd’hui Maurizio Pollini et Peter Eötvös qui s’en vont…

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26 Mars


A Bernard :


Tu as certainement raison, on peut être polytechnicien sans avoir de mémoire. Nous nageons dans un océan d’outils. De plus, notre temps pourrait se caractériser par une pléthore de totems (les cultes, l’esprit vintage, collector revival, les nouvelles croyances etc.) avec de moins en moins de tabous, le tout dans le paradoxe d’un monde ayant renoué avec le puritanisme et le retour des dogmes (les diabolisations politiques, les doxas majoritairement morales et bien pensantes aussi). Des certitudes dans un univers de plaques tectoniques se superposant parfois. Je donne cet exemple qui résume notre monde générationnellement étranger l’un à l’autre : un lycéen à l’oral de géographie du bac : "quel est le plus grand navigateur? Réponse : "Google". Et il n’y avait aucune ironie … 

Mais rassure-toi je ne mémorise pas (une partie) de PI pour défier le totem mastodonte, ni lui, ni aucun autre. Je fais simplement fraîchir ma mémoire. Une manière de la mettre en température, comme un cru à respecter. Les enfants d’aujourd’hui n’apprennent plus les tables de multiplication. Il y a les ordis de sauvetage (encore faut-il avoir toujours cette béquille avec soi-et qu’elle fonctionne). Tout de même, une partie de notre savoir, de tout ce que nous avons emmagasiné qui se trouve en miroir dans nos bibliothèques et nos enregistrements sonores, sont mémorisés. 


J’ai pratiquement achevé le catalogue. Mais il va dépasser les cent représentations prévues initialement. Tant pis, je ne peux séparer les cent premiers élus de ceux qui suivront. A titre d’information. En plus il y aura une liste "off". C’est le cas de le dire. Et puis la poésie de mars et puis…

Pluie pour la fin de semaine.

Pas encore vu Bolero, peut-être l’occasion…

                                      Sur le guéridon : Hildegarde (Leo Henry)


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Après l’attentat de Moscou, c’est peut-être l’aubaine pour Macron de baisser le ton concernant l’envoi de soldats français dans le conflit. Surtout qu’il n’est pas sans savoir que voulant augmenter la production d’obus à trois mille par mois, il sait également que chaque jour qui passe, l’Ukraine balance à peu près cinq mille obus du côté russe en deux ou trois heures…

Petit poucet qui viendrait au secours de mastodonte.

Il serait plus sérieux de savoir nommer le vrai ennemi commun.

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31 Mars


A Bernard :


…On a ici un temps de breton, un temps têtu chaque fin de semaine. Pluie monotone. Mieux vaudrait se jeter à l’eau d’une piscine.

Vendredi on a honoré le second coupon gastronomique au Cannet. Une salle en forme de fer à cheval (genre table de réunion directoriale) avec une capacité de quinze couvert. Nous étions dix. Le chef officiait devant nous, commentant l’accord des vins et des mets. Les temps de cuisson et l’origine des produits. On nous a servi successivement six plats d’une extrême finesse. On a fini par connaître nos voisins de dégustation de droite et de gauche. Expérience insolite, qu’on aimerait renouveler si la formule se pratiquait hors ce genre d’invitation…


Le catalogue n’accompagnera pas la poésie et le carnet. Je n’ai vraiment pas eu le temps (l’envie surtout) d’achever les commentaires accompagnant les compositeurs sélectionnés.


On a réservé un long week-end aux Cinque Terre pour le mois de Mai. Peut-être que Y sera de la partie.


« Hildegarde » de Leo Henry est une longue saga médiévale du temps de la moniale Hildegarde von Bigen bien connue pour ses travaux d’astronomie, de mystique et de compositions musicales. Une écriture saillante et une tonalité très personnelle de l’auteur.

Pi est photographiquement installé dans ma mémoire (50 premiers chiffres). Je ne sais déjà quoi en faire.

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