DE SI DOUX LE TOURMENT (2026)
D’UN BLEU TUNNEL LA NUIT …
JANVIER 2026
prier dans la nuit des pauvres pour ce dépôt dans la pierre
relevant de l’amour qui a dessiné la verticalité fragile
et cette granulosité aux visages des tympans de Vézelay
de Conques, de Beaulieu sur Dordogne, de Moissac
et aussi d’Autun,
la pierre supérieure saisie au ciseau de mains fertiles
***
l’orangeraie dans la grêle comme un affront
d’azur subverti
une liesse déjouée
à trouver un sillage
un poing au ciel
ses guirlandes fauves d’une clarté
à louanger l’ombre
***
c’était la roue du moulin au ruisseau
peut-être celle de la Belle Meunière
crissant d’anciennes amours lavandières
elle était morte et froide
et répandait encore des soleils d’avril
***
comment vivre si loin de Vaucluse
de Pétrarque de ses gouffres
de ses émeraudes résurgentes
vivre aussi loin d’Aveyron
de Conques au temps des pommiers jaunes
mûris aux nuits d’août
des nuits qui tombaient sur le bleu Angelico
de son tympan
des trompettes de la mort
de sa pierre et de celles qui épousent les salamandres
au pied des chênes en Avril
comment vivre hors la pierre la terre
dans l’éloignement de celles-ci
aux nuits des grandes fatigues
celles qui nous liaient bord à bord
sous les linceuls des grandes garrigues
***
tu portes les bijoux que la nuit ne saurait avoir en respir
***
nous connaissions la signification des glas
flèches hautes et droites assignées au ciel
ce souci du temps que colportent les oiseaux
***
respirai-je encore d’une nuit d’encrier
de rupture
et de tous les cycles du noir?
***
en ces années de Cap Ferrat et de Saint Hospice
je tendais l’oreille aux couleurs
de l’imagier Louis Marchand des Raux
à ses myriades d’anguleux vitraux
bouleversant de lumière johannique
ses toujours plus pénétrant bouleversements solaires
***
le plus bel Otello de Verdi restera toujours José Luccioni
comme un Shakespeare qui éperonne
***
j’avais punaisé au mur une page de Flaubert
qui finissait disant après inventaire
… «alors ils se considérèrent»
***
Delacroix ses cavaliers furieux et ses sultans
à la lumière de rasoir du Maroc
***
les paupières closes des amants
des hauteurs de cocagne
avec les guirlandes de la blessure
***
… hors les gouffres vient la chair pauvresse d’ancien
couleurs devenues cendres d’un tien pour un mien
qu’elle avait dans les yeux un devenir proustien ….
***
Comme pour d’autres Antimémoires, il me faut graver des têtes d’or, de nouveaux sépulcres et des lyres brûlant sur des sillons désaccordés, de nouvelles lunes aux blancheurs pareilles à ces mains devenues marbres qui furent les tiennent, un je ne sais quoi de Notre-Dame renaissante qu’à la beauté du monde il fut convenu de dire «du rose et du vert de l’aurore tu n’aurais su périr par le feu»
nous avions ouï les registres de l’orgue de Dom Bedos, la polyphonie d’étoiles qui s’ensuivit dans le cœur du ciel boréal
un choral d’acier matriciel avec le toujours hasardeux accord des marées s’accordant au désir de tes reins
tambourin, j’aperçus ce havre dans les émeraudes des résurgences de Pétrarque, ces engouffres de Sorgue dans leur fougue, leur fatigue de Mars et d’Avril, dans l’aridité de pieuses solitudes au tombeau de Ronsard à Cosme sur Loire ci-gît gravé « l’aiguillon de la mort qui cruelle en ce tombeau l’enserre»
…
Nous fûmes deux je le concède
…
De mallarméenne angulosité du verbe sur les cimes comme autant l’éternité nous eut désiré, humbles et parvenus à la nostalgie de la source, nuit constitutive brève et blême dans l’écho du jour
je dessinais des nuages aux confins des rivages comme ce que j’imagine toujours ce Claude Lorrain de faussaire sur la paume des couchants,
l’or orpailleur du désir, la blanche opulence au quai du port d’Ostie ou aux larmes d’Ezéchiel
ce grand sud abdiqué d’un long gant ôté de femme lassée qui dit la défaite
***
le ciel esclave nous dépend-t-il d’un désir noir de réverbère?
***
de guerre las la nuit s’érige dans sa blancheur inavouable
***
c’est Wagner qui avance comme un fleuve inique et d’un brasier qui envahit d’or et de Rhin. J’étais allé à Wahnfried à Zurich sur la colline rencontrer Hans Hotter, le Wotan du siècle qui me dit: «ma voix est grande parce que j’ai marché tous les jours dix kilomètres de solitude dans la neige pour aller à l’école. Birgit Nilsson quand on lui parlait de l’airain de son timbre savait que son endurance tenait à la qualité de ses chaussures pour des scènes interminables à Bayreuth»
«L’or du Rhin» c’est le chaos originel les astres et la noirceur infuse du temps, de l’espace qui dilate les roses rouges des temps qui viendront prendre forme de constellations, le cœur que je vivais dans tes yeux aux aspérités de rocailles sur les rivages de nos «sable d’or» les nuages ne revenant jamais.
Hans Hotter a chanté Wotan durant des décennies.
C’est aussi la louve de Rome dans les ocres barytonnant et les grands «Wälse!» de Melchior inscrit de toute éternité dans l’aval qui rit …
Je m’endors sur un horizon narcotique à l’ébréché d’une lune immobile.
***
j’avais une flèche dans la poitrine
tu restais rose et angélique
révulsée et anguleuse
avec au creux de ma main une sculpture de Volti
***
mes mains comme un lierre sur le corpus de ta fidélité
***
il pleuvait sous l’Eden
sous la palmeraie
des premières mains basses d’Adam
***
j’inventais une ganterie pour la blancheur de tes mains ou peut-être cette marbrerie de Pyrénées
ce clair-obscur tombal de notre irréversible éternité
***
le viaduc de Millau vers le ciel comme un poignard de crépuscule
***
Dante et Virgile l’un à l’autre:
– «derrière les montagnes point de crépuscule
– les polyphonies de Josquin…
– … l’équidistance de l’Enfer à la clarté de Notre-Dame»
***
ce n’est qu’après que l’archet eut transpercé le cœur
la lente ascension vers quelque lieu d’oubli et de ténèbres
embouquant les cuivres sur les murs de Jéricho
***
passion saisie au col
comme une ascension de Ventoux
***
la clarté d’un dernier madrigal
gesualdesque
à contre cœur
le vieux clocher grave
comme à défier le ciel
comme à escalader les astres
***
l’Exultate le Jubilate la lyre des anges
la palabre des ombres
l’Angelico au bleu de nos laines
vers des griffes obscures
***
gueule de glaïeul au barbare des Sicile de miel
d’insolence et de deuil
…
… la mer n’est pas loin
***
POESIE POUR N’Y VOIR QUE DU BLEU 1
FEVRIER 2026
du Paradou on en sort une fois
on ne peut y revenir
***
…
d’un requiem de bronze
d’une léthargie de pierre
la férocité d’une mémoire qui sent la ruine
***
ma poésie n’est-elle pas religion intime?
***
seul Rodin comprit la masse et l’ampleur de torse
le bronze et la granitique clarté de Balzac
***
monstruosité méditée des astres
des constellations roses rouges
qui nous précèdent
…
jour opposé à ces ténèbres qui restent
…
clarté éphémère
***
louve de Louveciennes
Corot avec vue sur Sienne
***
le fracas des ombres sur la blancheur des murs
avec l’écume d’une mémoire lasse
comme la femme innombrable des années soixante dix
équarrisseuse
édificatrice de statues de liberté
femme fossoyeuse et giboyeuse
dans de futures garrigues stériles
***
elle avait un charme tout en angles droits
de chevelure noire et le regard chambre d’amour
c’était un soleil qui labourait le cœur
…
c’était des années cathédrales
toutes en arches
dans de larges désinvoltures de la mer
***
ce pourrait être une canine poétique sans signification si ce n’était que légalement «six cent millions de personnes de notre planète sont éligibles à l’accueil social dans notre pays»
***
criblant nos paysages cousus de fil blanc après que j’eus perdu mon soulier à la mer
d’un salut Marie comme on entre dans l’Histoire
l’écume et la vague
la fidélité facile
tu n’as pas rêvé de moi d’un rêve au forceps
je t’endormais dans cette ville de fruits mûrs sans pareille
à l’angle d’une rue où nos yeux s’étaient cachés
***
de bitume et de mer de ce qui griffe le cœur
***
elle est encore pleine de cette semence de la nuit
échevelée de ce remous de madrigal
qui sonne encore Notre-Dame
d’une chair charruée ce qui berce d’une neige désaccordée
***
c’était de ses bras nus dans le ciel à contre linceul
aveuglément
toute la géométrie vive d’un fleuve de désir mûri
***
… d’un sillage acéré de paroles
à l’iris jauni d’une pensée qui laboure…
***
Nicolas Poussin dans les Sept Sacrements d’Edimbourg
de ses gris ces jaunes et ses verts
y récite le plus beau Racine
à la rencontre de l’eau
au rendez vous de Sarah
de vieillards anonymes
d’enlèvement de Sabines et de fontaine aux jeunes filles
au théâtre durci qu’ensommeille le miroir clair
d’un remembrement de nos tragédies
***
Peggy Fleming fée du monde porteuse d’apesanteur d’avant le monde
***
Eluard parle de la «facile fidélité» comme s’il savait ce dont il parle
(«une longue réflexion amoureuse»)
***
le monde venait d’Eve comme Dieu d’un casque d’or constellaire
***
te voilà réinventée infinie
…
nous avions la vie pour nous séparer
***
je n’avais plus ni les ailes ni le pouvoir des fleurs dans leur patience
***
j’hésitais mon amour
la nuit descendait
***
la chaleur nue de tes infinis
le dernier rouge sur les lèvres
parce que plus nue que plus nue
***
je me suis ressemblé à ce bleu de ciel
dans le lierre qui nous épaule
feuille après pierre
***
… ce premier baiser à chaleur de beffroi
***
ce que la nuit impose le cœur lourd l’âme au diable
***
mais que porte de peste cette dague de Renaud Camus en son château le plus grand prosateur de notre temps?…
***
je vivais ma vie sans paradis sans non plus ce temps où nous fûmes au cœur d’un chromo où tu levais le doigt sans que je sus jamais s’il me fut d’amour destiné
***
j’enlise ces nuits au cœur des naufrages
***
ma nuit mon linceul
***
les mains et même les pognes à prendre l’instabilité du ciel
de ce bleu qui aveugle
***
on avait rêvé de trouver une terre sans bornes
le nacre d’une aurore vierge
et les pourpres pénétrant de roseraies
sans pareilles
on eût la mer pour se perdre
l’écho d’un monde ancien
comme une famine incendiaire
le chemin à son terme
et la neige au tombeau revenue
…
Dénudés et crépusculaires selon notre poids de ciel
***
le chilien s’exile un jour ou l’autre au volcan Villarica
sur ses flancs de neige
la pelade de ses désert
son chant d’hiver recommencé
soleil valparaisien
cratère jaillissant au rougi du cœur ouvert
***
je vis parfois dans les vignes et le vin jaune
j’ai mes Jurançon mes Château Chalons
gosiers de clarté
Bordeaux et rubis
Montrachet! pour que ma vie s’éternise
***
dans le ciel étaient passés les Gémeaux à ma naissance
en Fête-Dieu de ce jour de dimanche
du premier de juin 52
que les espaces qui se perdent
dans les ensemencements du temps
m’avaient fait devenir un homme debout
d’une librairie où je suis né m’écorchant les genoux
à trouver à tâtons les livres de ma vie future
***
des lèvres tremblantes dans les famines d’aimer
j’ai retenu ce qu’il y avait à faire éclore d’Aragon
et Eluard
des colères qui emblavent la lumière
de celles qui rendent à l’âme l’acier tolédan
l’Héraclite porteur de bonnet de nuit
de ces vieux migrants en eaux troubles
***
sans aucun sillon à creuser ni labour fertile
les oiseaux ne sèment ni ne récoltent
voyageurs vagabonds
défricheurs d’espace
s’impriment sur leurs ailes le miel et le bleu du ciel
***
ce besoin d’aimer comme diablerie d’avoir vieilli
ces ruines à travers les rêves
ruines de nos ruines
disant le madrigal«si doux est le tourment»
***
LEA DESANDRE
Cest dans le sixième Livre de madrigaux que Léa Désandre s’attèle
à la lyre ascendante de tous ses bras vers le ciel de douleurs
«si dolce ‘l tormento»
irradiant les plaines orphiques et les larges du chant montéverdien
C’est à Mantoue que se dresse sur la place ducale
l’hôtel des Deux Guerriers se souvenant du sombre combat
des amants Tancrède et Clorinde
qu’on l’entend encore dans le cliquetis des armes et armures
et des heaumes terribles jusque dans les arrières cuisines…
était-ce alors une vallée de coquelicots de pourpre et de sang?
c’est dans la solitude d’une plaine aride que les épées se croisèrent
que Tancrède tua Clorinde la très aimée
aveugles qu’ils étaient rendus
ignorants l’un de l’autre
par le déjà métallique cercueil de leur corps à corps
de glaives et de javelines
c’est à Mantoue sur la place ducale face aux Deux Guerriers
qu’au Palais sous les voûtes sur les murs et sur les colonnes
de la Chambre des Epoux
que Andrea Mantegna rejoignant le divin Claudio peignit
non pas la douleur de Tancrède
mais la gloire de la famille Gonzague
aux Deux Guerriers Léa Désandre-«si dolce’l tormento»-
tourne de ses longs bras qui se tordent
le toujours lamento nocturne du madrigal des amants aveugles
***
… sainteté des fauves et de famines j’ai tant rêvé des grands larges
des hautes mer et des carnations de la mer nomade
comme de pays futur
de cette incandescence jalouse et éruptive
qu’a l’innocence à gravir la patience des livres
qu’aux sauvageries de ces mers aux hautes vagues
s’en vinrent des géologies d’ancillaires fossiles
où s’inscrivirent nos visages
***
le cœur équarrisseur d’une âme en couperose
…
Debussy parlait des douleurs de Sébastien sous les flèches
adossé aux colonnes de Mantegna
***
la mer sur la mort a toujours comme une marée d’avance
***
Lönnrotinkatu est une rue d’Helsinki
le ciel y descend bleu comme un baume de Venise