Voyages, Carnet

Récits du carnet

PYRENEES

Fin juillet, début Août 2013

SAN REMO, VALDEBONA ET BORDIGHERA

21 Août 2013

PROVENCE  ( IGLOO ?)

Mars 2014

PROMENADE  A SAINT MAXIMIN ET A AIX-EN-PROVENCE

Octobre 2015

PROVENCE

1-3  Avril 2016

ROME

Septembre 2016

DROME PROVENCALE   VAUCLUSE

15 /17 octobre 2016

PARIS

12 /15 novembre 2016

DEMAIN AMSTERDAM

Avril 2017

AMSTERDAM

6/10 avril 2017

PROVENCE

9/11 juin 2017

PROVENCE (suite)

Juillet 2017

HAUT-VAR

Juillet 2017

ROUSSILLON  –  CADAQUES /LANGUEDOC

11/15 août 2017

PRELUDE A LA SICILE

Avril 2018

SICILE

Avril 2018

LONDRES

Vendredi 20 Juillet 2018

L’AUTRICHE – SLOVENIE –  ITALIE

Octobre 2018

BORDIGHERA

Avril 2019

LISBONNE

Avril 2019

PORTO

Mai 2019

SEVILLE

Samedi 8 Juin 2019

LES CYCLADES

14/21 Août 2019

PARIS

12/17 Septembre 2019

ESPAGNE

9/19 Juillet

FLORENCE

17/22 Septembre 2020

PAQUES SUR LES ROUTES DE SUISSE

Pâques 1971

CIELS EN VAL DE LOIRE

8-18 Juillet 2021

RABAT

16-23 Mars 2022

IRLANDE

18 – 25 Juin 2022

RAVENNE

16 – 19 Septembre 2022

D’AVIGNON ET DE VAUCLUSE

16 – 19 Mars 2023

MILAN – LES LACS ITALIENS

12-21 Mai 2023

BARCELONE

11-15 juillet 2023

NAPLES

10 – 19 août 2023

ECOSSE

Octobre 2023




PYRENEES

Fin juillet, début Août 2013


Lescar. Cécilia avait prévu que nous partirions avec Laurence, amie des Hameaux, en covoiturage, rejoindre le fils de celle-ci dans cette petite ville, à l’ouest de Pau, dont j’avais entendu parler il y a très longtemps, pour la rareté de ses mosaïques de pavement. Elles ne sont pas décevantes. Elles retracent des scènes de chasse, très animées, et dont le personnage principal, muni d’un arc, d’un carquois et de flèches, présente la particularité de porter une attèle à une jambe, suivi de deux ânes qui semblent avoir du mal à soutenir le rythme. Les chapiteaux du chœur sont partagés entre ceux de motifs décoratifs floraux et ceux qu’on retrouve comme toujours, les thèmes d’Adam et Eve, le péché originel, des scènes de fantaisies animales, et à l’entrée ouest, un orgue remarquable, que j’ai entendu retentir à midi, le dimanche suivant. La surprise est venue, après la seconde ou la troisième visite, d’apercevoir une modeste plaque funéraire, ceinturée par l’arc des mosaïques, où était inscrit dans la patine de la pierre, « ici sont inhumés les rois de Navarre… », tous ou presque sont porteurs du nom de d’Albret, François, Jean d’Albret, puis surprise à double détente, le nom de Marguerite d’Angoulême, Reine de Navarre et illustre écrivain… L’auteur du fameux Heptaméron , Marguerite de Navarre, sœur de François Premier, et dont la fille Jeanne d’Albret , sera mère du futur Henri IV, se trouve ainsi inhumé dans ce modeste Lescar qui présente dans son enceinte historique, outre les mosaïques, l’orgue de belle facture, et l’écrivain contemporaine de Rabelais, quelques traces de château ruiné, de tourelles et de murs de défense dans la quiétude de ses ruelles surplombant la ville moderne. Seul, Henri IV, Roi de France, ne fait pas parti du cortège de cet ensemble de monarques.

La chaleur et le plein soleil ont vite suivi le premier orage, le soir de notre arrivée, et ne nous  ont plus quittés durant les trois jours passés à sillonner les Pyrénées de Catalogne.

Lundi matin, Lourdes. Cécilia avait promis à sa mère de venir ici, en souvenir d’un ancien voyage qu’elle avait fait lors d’un tour d’Europe, et de lui envoyer un flacon d’eau de source de la grotte sacrée. L’arrivée en ville est surprenante. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle fût tout en vallonnement, avec des maisons de style, et de couleurs soutenues, à la manière des architectures de stations balnéaires, et également dans ce style si reconnaissable qu’on retrouvera partout dans les Pyrénées. Il faut dire qu’avec les aspirants au miracle, les cars par dizaines, aux flux incessants, les touristes venus des quatre horizons du monde, les myriades de béquilles, l’ampleur de ce lieu saint dépasse le flot qu’on peut rencontrer au bord de mer. La basilique inférieure présente, à ma grande surprise, des ensembles de mosaïques de très belle facture, tant à l’extérieur, que dans les absidioles à l’intérieur. L’esplanade ne désemplie à aucun moment durant cette matinée que nous avons consacré à cette visite. Evidemment, l’ampleur des commerces, (on y a même rencontré un supermarché de la dévotion, un Palais des Miracles !) aux abords de l’esplanade de la basilique est une ombre à la réelle ferveur des pèlerins qui chantent et qui prient, comme en aucun autre lieu en France. Seules, peut-être Rome ou Jérusalem donnent une idée d’une telle concentration de ferveur authentique.

Partis tôt, le mercredi suivant l’anniversaire de Cécilia et de la petite fille de Laurence, sur les routes de Comminges, à la lumière encore crue et rasante, jusqu’à la chapelle romane de St Just de Valcabrère, complètement isolée, majestueuse, quasiment romaine, par le tissage harmonieux de ses cyprès noirs qui l’entourent, comme une guirlande inséparable de l’ensemble architectural. Le portail Nord possède une double rangée de personnages de pied en cap, de grande noblesse, qui relèvent presque du style de la Rome antique. Ce qui prouve que la région du Comminges était bien une route de grands passages et de grandes richesses sur le chemin de Compostelle, confirmée, à une portée de fusil, sur son éperon de colline,  par la grande abbatiale de St Bertrand. Dominant la large vallée, avec St Just, maintenant perdu dans la lumière grandissante du matin, l’accès au village n’est possible qu’à pied, comme pour les pèlerins. Le cloître semble tenir dans le vide, tant l’abbatiale domine la vallée, l’orgue, entre autres joyaux du lieu, ne m’était pas inconnu, puisqu’un enregistrement  des Chorals du Dogme en avait été donné par Jean-Patrice Brosse. Nous poursuivons droit vers le sud , vers les sinuosités menant dans ce couteau tranchant de la vallée de Boï, au cœur de l’après-midi. Le paysage est minéral, atemporel, monotone. Nous approchons de ces poignées d’églises si caractéristiques de la Catalogne, où la pierre est dévorée par la fournaise de l’été.

Cardet, le premier hameau, avec sa chapelle, émouvante, dans l’enclos du cimetière, mangé de fleurs, comme celles qui poussent sur l’aridité des volcans , aux pierres tombales usées de tant d’intimité solitaire, d’herbes irraisonnées d’une terre de volcan, car ici, les villages sont noirs, et de loin, si le dégagement le permet, on croirait voir une masse compact de pierres implosées.

Barruera et Errill de Vall, en remontant au Nord de la vallée, plus riants, qui présentent les clochers lombards que nous ne cesserons plus de voir jusqu’à notre remontée vers la France. En fin de vallée, au bout du chemin après lequel il faudra redescendre par la même route, Boï, qui donne son nom à ces lieux, et enfin, le gros village de Tahüll, dans un cul de sac de montagne sublime, où règne les deux perles de l’art roman de Catalogne, San Climente et Santa Maria, montant la garde sur un parterre de fleurs et couronnés par la panoramique majestueuse des Pyrénées. C’est le village qui, à lui seul, avait presque initié la venue et le séjour dans ces montagnes d’absolue aridité. La seule déception de cette première journée est d’apprendre que les fameuses peintures si vives, annonciatrice d’un Picasso extrême,  sont conservées au Musée d’Art Catalan à Barcelone. Seuls sont visibles, à l’abside de Santa Maria, les vestiges que nous laissent admirer les restaurateurs qui travaillaient encore aux enduits et aux brossages des grandes surfaces murales latérales. Ici, d’une manière générale, les catalans sont conscients de la valeur de leur patrimoine, et pas une fois nous ne nous sommes vus refuser le droit de faire des photos.

Nous continuons vers l’Est, par des vallonnements incessants jusqu’à Seu de Urgell, cœur même de ce périple roman. C’est le déclin du jour, la ville est étonnement vivante, avec un cours principal, dont chaque allée est coiffée de très gros arbres, ce qui est comme une oasis dans la canicule de ce début d’Août. Nous logeons à l’Hôtel Nice, et dinons dans un écrin de fraîcheur à la nuit tombante.

Poursuivons dans le haut Urgell, écrasé de soleil dès le départ. Auparavant, nous visitons la vieille ville, encore endormie dans un pays où les matins sont calmes jusqu’à tard, la magnifique Cathédrale , le cloître, le musée diocésain, un diaporama sur les créations enluminées des Béatus, et le joyau de San Miquel, au flanc de l’édifice principal. Tout alentour, les plaines, hier soir se dissolvant dans les vapeurs du crépuscule, sont mangées de cette lumière de feu qui ira crescendo tout au long des jours qui vont suivre.

San Serni de Tavernolès, au bord d’un vieux chemin, où l’on s’attend à voir surgir des serpents sous les herbes vierges, les fleurs sauvages et les orties. Une abside tout en majesté, seule vestige d’un ancien monastère qui dut être actif, vues les proportions de l’ensemble.

Au bout du monde, très haut dans le paysage, à l’approche progressive, se niche ce qu’il reste du clocher qu’on nous présente comme le plus beau clocher cylindrique du pays, où les maisons, et c’est une tradition apparemment, se greffent sur le cœur du village et asphyxie comme un lierre la pierre séculaire. Il ne reste donc de San Marti d’Ars que ce sublime clocher qui se fond dans la même pierre dont sont faites les maisons alentours. Pas une âme dans ces lieux sans issus. L’heure déjà avancée du matin, et la recherche permanente de l’ombre, rendent fantomatiques ces village taillés à la serpe du temps. Merveilleux chevet du plus pur roman, un peu plus bas, à San Eulalia d’Asnurri, dans un autre bout du monde, sans issue lui aussi, si ce n’est que nous y avons rencontré, à l’heure la plus haute dans le ciel, deux ouvriers qui faisaient leur pose, à l’ombre d’un arbre, qui comme chaque chose en ces lieux, a sa nécessité absolue. Sans transition dans le paysage et la nature des constructions, toujours à dominantes anthracites, nous pénétrons en Andorre. La route creuse dans une large vallée depuis l’Espagne jusqu’au port d’Envalira. Andorra la Vella, ville principale, dans sa pierre grise, ses façades opulentes, ses vitrages teintés eux-aussi du noir des bâtiments administratifs, ses parkings multiples, n’incitent pas à faire halte pour la nuit, comme il en avait été question. L’après-midi est à peine avancé et le soleil très haut encore quand nous atteignons Santa Coloma, au clocher cylindrique, comme celui d’Ars, avec moins de charme, au bord de la route principale. L’intérieur garde une fraîcheur qu’on retrouve quelques minutes, chaque fois que nous pénétrons dans les nefs. Un fin peuplier habille élégamment, en un mouvement parallèle, le clocher jusqu’à  son sommet. Une des plus émouvantes églises rurales, Sant Serni de Nagol, là où le soleil brille librement, où rien ne donne prise à l’ombre, s’accroche au flanc d’une grande paroi  rocheuse. Sous le petit auvent au dallage irrégulier et patiné, deux jeunes filles, ce qui semble une véritable assemblée dans un lieu si modeste, font office de guide. De noir vêtues, aussi noir que les sourcils de celle qui paraît être la plus aguerrie, nous partageons un moment de quiétude. Une abside calme, aux peintures qui trahissent plusieurs époques. On peut entendre, venu du fond des vallées, le vent qui accroche et fait siffler les petites croix de l’enclos, aussi vieilles que la chapelle.

La redescente se fait jusqu’à  la route qui trace l’axe nord- sud de l’Espagne à la France , pour remonter à  San Miquel d’Engolasters, dans un site imprenable, avec la lumière qui blondit à cette heure la pierre lépreuse , aux nuances de pain d’épice de cet édifice. Contrairement aux villages catalans de la veille, désertés, aujourd’hui notre visite se fait parmi une multitude d’enfants, venus en cars, avec leurs sacs à dos, leurs cris et l’enthousiasme que génère l’air vif et pénétrant, ce qui donne un contraste frappant avec la solitude et la majesté du site, la fierté de l’isolement dominant toute la vallée andorrane. L’abside possède, comme à Tahüll, un ensemble fortement coloré d’une Vierge en majesté, d’anges et de saints, autour de la fenêtre en meurtrière qui inonde de lumière l’ensemble de la nef.

A Encamp, quelques kilomètres plus bas, se trouve le clocher lombard le plus haut d’Andorre, voire de Catalogne, Santa Eulàlia, qui culmine à vingt trois mètres. Déjà la lumière donne un contraste plus accusé à l’heure où la course du soleil va vers les sommets éloignés, avant de passer de l’autre côté des monts surplombants la vallée. Derrière le chevet, assis sur des marches, comme des petits oiseaux, un petit couple d’amoureux ; elle ne doit pas avoir plus de douze ans, lui, à peine plus, à écouter des mots prononcés dans le souffle de la tendresse ; ses yeux à elle, semblent regarder vers une autre rive, où le temps est bien au-delà encore de l’âge de l’ édifice qui abrite leur bonheur fragile.

 Nous pénétrons à nouveau dans Andorra la Vella, et comme l’heure avance, nous nous installons finalement dans le centre, au cœur même des activités commerciales de la ville, ce qui contraste fortement avec l’aridité et la majesté des sites que nous poursuivons depuis le début de ce périple. L’hôtel est placé à deux rues  du restaurant El Tall, où nous passons la soirée, devant un magret à la plancha et la sophistication de ses présentations de sauces et de légumes, et où le sommelier vous invite tout simplement, puisqu’il n’y a pas de carte des vins, à venir choisir vous-même à la cave la bouteille de votre choix.

Dernier jour de l’escapade, dans la lumière du matin, poudreuse, en opposition à la pierre brune et austère des maisons le long de la route, nous remontons vers la France. Dernier joyau de notre collection d’édifices, Sant Joan de Caselles, du XI° siècle, que j’avais déjà représenté ce matin , sur une méchante tapisserie de décoration, dans la salle du petit déjeuner, sans savoir que nous allions vers elle, quelques kilomètres plus loin. Dans son écrin de solitude paisible, un Christ en stuc, morcelé comme une recomposition d’archéologie ou une mosaïque, et un modeste retable dans la minuscule nef, c’est le dernier regard que nous avons sur la pierre de Catalogne et d’Andorre. Le Port d’Envalira est franchi sous le tunnel qui mène en France. Nous sommes en Ariège. Les maisons retrouvent l’harmonie des blancs et des douces nuances de couleurs qu’on retrouve de ce côté-ci. Les paysages deviennent plus doux, nous suivons longtemps un cours d’eau sinueux et sans l’avoir réellement cherché, apparaît sur la carte, à neuf kilomètres, l’église d’Unac, au sommet d’un promontoire d’autant plus pentu qu’il est presque midi, et qu’il n’y a aucune ombre qui mène sur la petite place où nous découvrons l’édifice. Somptueux et solitaire.

Les grottes de Niaux, plus loin, ne nous sont pas accessibles. On ne peut y pénétrer qu’accompagné d’un guide (toutes les quarante minutes), et après avoir pris rendez-vous. Le site est très fréquenté, et depuis l’esplanade où sont garés les véhicules, on a  au moins le plaisir d’admirer l’immense arche, d’une cinquantaine de mètres, comme un gigantesque pavillon d’oreille,  offrant accès au boyau de la grotte.

Puis c’est maintenant la route des cols. Nous longeons les Pyrénées avant de les affronter. D’abord Aspin, à la sortie d’Arreau, en pente progressive. On aperçoit très vite, après peu de kilomètres que le village est déjà bien loin au-dessous de nous. Puis nous pénétrons dans un univers d’une grande douceur, tant dans la tonalité des verts, que par l’harmonieux serpentin de son tracé où la route ne se départit jamais de ses bordures d’arbres, qui à cette heure, projettent quelques ombres sur l’asphalte. Certains virages débouchent brutalement sur un versant dégarni, et présentent le paysage de l’alpage. Les derniers lacets alternent entre ces flancs abrupts et désertés, et un chemin bucolique où le tracé n’accuse aucun virage à angle fermé, mais avance sans à coups, avec ses bouquets d’arbres jusqu’au sommet qui surgit sur un plateau de vert minéral. La vue est grandiose quelque soit les versants admirés. Le panneau « col d’Aspin » se dresse fièrement  à l’intersection des deux versants et chaque promeneur sacrifie à la photo, avec le troupeau de vaches blondes, en fond, qui semblent sorti d’un champêtre Claude Lorrain. Au loin, on n’aperçoit plus le village d’Arreau que comme un vague point de repère, et on peut suivre du regard, le languissant tracé des dernières pentes rythmé par sa bordure d’arbres et de fraîcheur qui mènent avec délicatesse au sommet du col.

La descente, plus dans l’ombre, n’a pas le charme du versant précédent, à  cause de la vitesse à laquelle nous débouchons à Sainte Marie de Campan, où le début du Tourmalet commence, plus timidement qu’Aspin, dans un paysage presque banal, encore dans l’ombre de la vallée masquée par les hautes altitudes où nous avons à nous hisser. Bientôt le paysage s’allège, se dépouille du superflu. Les maisons d’habitation se font rares et disparaissent progressivement ; nous traversons deux tunnels, à flanc de paroi, et à la Mongie, le désert minéral s’installe ; plus d’arbre, mais l’alpage lunaire, le vent. La route accuse des pourcentages constants de neuf à dix pour cent. Si Aspin a le charme poétique et la douceur de ce que la montagne peut offrir de délicatement bucolique, le Tourmalet à son sommet, a une tonalité héroïque et majestueuse. Des deux versants le vent souffle. A quelques 2115 mètres s’ouvre un cirque parfait, d’harmonie grandiose, depuis le pic du midi masqué au sommet, puis la Mongie en contre bas, et au-dessus d’elle, les impressionnantes masses pyramidales des massifs, grises et vertes en alternances, avec quelques vestiges de neige, qui sont comme un balcon éternel dans un écrin d’azur qui veille sur le col.

Le vent fouette. Nous faisons halte quelques minutes, il fait presque frais. Les poumons  se gonflent d’un air déjà rare. Je pense que dans cet environnement de montagnes et de mythes du Tour de France, sur ces routes saturées de cris, de sueurs et de gloires, mon père eut aimé se trouver parmi tous ceux qui aujourd’hui touchaient un peu de cette histoire, sur ces lacets venteux, qui porte aussi les chemins de notre patrimoine. Ce passage au sommet était une sorte de pèlerinage en un lieu qui représentait tout ce qu’il aimait. Après les clichés saturés de lumière, nous plongeon cette fois sur le versant ouest, vers Barèges, le versant le plus abrupt, versant plus dégagé, où le vert profond se teinte d’un gris froid, d’autant que le soleil, au détour de certains virages, bien qu’encore haut dans le ciel, est masqué par son passage derrière les sommets. Je ne sais si c’est un peu avant ou juste après Barèges, à la rencontre de ce que je crois être le Gave, que s’est installé le chaos. Des désordres titanesques de pierrailles, des amoncellements de toutes tailles, faisant penser à un collier dont les perles auraient anarchiquement volées en éclats par la rupture de son cordon, se sont retrouvés à des lieues de leur ancrage d’origine, aux hasards d’obstacles et des forces aveugles, rendant rouge les flux charruant d’autres limons et d’autres branches d’arbres, arrachant les troncs les plus fragiles finissant parfois leur course au sommet d’une maison, à l’intérieur d’un salon ; certaines, éventrées en leur milieu, vomissaient leur béance à même la paroi donnant sur le lit de fureur du Gave. Le printemps dernier avait été dévastateur, et lors de cette descente du col, on a pu mesurer l’ampleur des blessures encore vives qui mènent à la vallée.

Remontant  maintenant après Luz-Saint Sauveur, très animée en ce temps estival,  j’ai aimé le sourire d’Argelès-Gazost à l’harmonie des architectures béarnaises, reconnaissables même pour un oeil profane. Le long d’une belle avenue traversant la ville, des maisons aux nuances de couleurs discrètes, aux balcons de bois torsadés, aux jardins dont on devinait de loin les odorants parfums de fleurs, les jasmins de différentes espèces, l’odeur de la terre après la pluie, et le je ne sais quoi de secret d’un temps ancien encore palpable qui se respire. Des hôtels, côtoyant des maisons basses, enserrés dans des écrins de verdure, aux toits pointus et aux tuiles grises ou roses, à l’encadrement fleuri des fenêtres donnant sur des balconnets, respiraient la quiétude, au pied des colosses pyrénéens. Le chemin s’achevait. A la tombée du jour nous entrions dans Lescar.

Le dernier jour, ce dernier samedi, à deux heure de route, plage à Hossegor (Seignosse ?), pour la joie de tous ; les vagues sont là, immenses, majestueuses, avec un beau drapeau rouge  pour la baignade, les pieds s’enfonçant dans le sable comme une récompense après l’ascèse volontaire des monts de Catalogne ; les femmes sont heureuses de provoquer les vagues…

Maintenant que ce voyage s’achève, j’ai une pensée en forme d’hommage à deux ombres magnifiques, sans lesquelles je n’aurais jamais tant d’inspiration, d’enthousiasme et de souffle sur des routes romanes, depuis plus de trente années, ce sont Louis Gillet et Raymond Oursel. Le seul fait que leurs noms apparaissent est comme une invitation aux sortilèges du cheminement.




SAN REMO, VALDEBONA ET BORDIGHERA

21 Août 2013


Nous partons pour la journée, Giorgio et moi. Il me devait une invitation depuis une virée à la « Friterie belge ». Giorgio joue parfois de la trompette le soir, à la Dégus, ou sous les arcades de la Place Garibaldi. 

L’autoroute, le plein azur, la Ligurie pour quelques kilomètres, puis dès le début de la descente vers San Remo, à droite, un village qu’on ne peut qu’entrevoir sans jamais s’y attarder, Coldirodi, le col de Rhodes, d’après Giorgio. Un village comme beaucoup de villages, sauf que la vie qui y règne à plein soleil sur la placette, l’animation un peu criarde autour des épiceries et des boulangeries, des terrasses à l’ombre des platanes, valaient déjà d’y sacrifier un verre frais de ce frisante naturel qu’on trouve de ce côté-ci. Aucun véhicule ne pénètre, ce qui est paradoxal quand on sait l’autoroute visible à portée de fusil. (Les rues intérieures au village mènent à Baiardo et à Perinaldo, un panneau très peu discret arbore, comme on le ferait pour un monument ou un lieu insigne, l’indication de ces lieux de gastronomie simple et champêtre, dont Louis Marchand m’avait parlé il y a longtemps et où nous n’avions retrouvé, à sa grande déception, les restaurateurs réputés d’alors). En fait nous ne verrons que l’épine centrale de ce village de faux colosse de Rhodes, mais de vrai bonheur furtif, avec d’est en ouest, puisqu’il s’agit d’un col, une  vision parfaite, jusqu’à très loin, du littoral italien, « Levante et Ponente ». Un îlot vivant à l’écart, et comme un défi à l’existence de l’autoroute. On boit un verre chez un des amis de Giorgio, au cœur du village, à l’angle d’une maison basse au coin d’une rue pavée, dans une toute petite pièce, qui semble un repaire de chasse plutôt qu’une demeure principale, où le vin semblait nous attendre, le pain et quelques charcuteries qui ne doivent jamais manquer tant l’hospitalité semble évidente dans cet espace pas plus grand qu’une poche de pantalon de chasseur.

Retour momentané par le bord de mer, puis Bordighera, luxuriante, tant dans la végétation, l’opulence désinvolte de ses jardins qui enserrent les villas, que par la qualité et la race de ses architectures, mais que nous négligerons aujourd’hui. Cinq kilomètres plus haut, toujours perchée dans l’aridité des mamelons qu’on atteint dès que l’on quitte le littoral, Vallebona. C’est là qu’on nous attend. « Il Giardino », tout simplement, à l’entrée du village. Un restaurant qui présente une vaste salle , aux nappes blanches avec de lourdes tables et chaises en bois, un plafond, à au moins six mètres d’altitude, ce qui donne une impression de volume et d’aisance dans la salle, avec des murs ocre jaune, qui enveloppent et rendent chaud cet immense volume, la vaste salle étant longée par une galerie ombragée de lierre et de plantes grimpantes, voûtant ainsi la galerie, qui garantissent la fraîcheur sur toute la partie exposée au soleil du mois d’août. Peu de clients, du moins avons nous l’impression de grands espaces et d’aisance entre chaque tablée où l’on entend surtout parler le français. Comme souvent dans les campagnes italiennes, les caractéristiques culinaires se résument à la simplicité, la fraîcheur des produits de terroir, gibiers etc. et la confection maison de ce qui concerne les pâtes, les raviolis et tout ce qui est à base de blé dur. Giorgio semble fier de me faire découvrir un lieu qui lui est familier. Une multitude de plats seront servis, le vin âpre et noir, le lapin aux olives, les raviolis, les desserts… Encore avons-nous échappé, par ces temps de chaleur,  à la formule présentant quatre viandes d’affilées…Il m’attendra à l’abri de la terrasse pendant que je découvre le dédale des ruelles grimpantes, montantes et descendantes du village, ses boyaux de ruelles pavées et voûtées, toujours à l’ombre, froides en hiver, ces placettes endormies à l’heure des grandes chaleurs, ces couloirs communiquant d’une rue parallèle à une autre, débouchant à angle droit sur des escaliers fleuris à l’entrée des maisons aux linteaux usés et patinés, des chats immobiles à l’ombre et au rythme lent des après-midi alanguis.  Au loin, seules quelques pétarades de moteurs, à l’heure du silence, viennent trouer la sérénité de l’espace dévolu à la lyrique des cigales et à la lenteur du jour. Au centre, largement dégagées, côte à côte, l’imposante et attendue église baroque, trônant, prenant à elle seule la moitié du volume du village, comme souvent dans les arrières pays latins, flanquée d’une pure église du XII°, au clocher lombard, mangée à son chevet par d’imposants massifs de lauriers roses.




PROVENCE  (IGLOO ?)

Mars 2014


Pour le séjour en montagne, vers Arvieux dans le Queyras, et la nuit dans l’igloo, attendue depuis longtemps, on nous promet une météo d’apocalypse. Nous serions absents du 22 au 25 Mars … Je prépare un itinéraire sage dans le Vaucluse, quel que soit le temps.

Dès le départ, la pluie, insistante. Comme prévu, elle ne nous quittera pas, sinon pour quelques rares moments de répit. Nous sortons d’Aix pour de petites routes qui nous mènent à Peyrolles en fin de matinée. Le village fait son marché comme de partout dans le pays. Malgré la grisaille, nous montons au sommet d’un petit tertre où se dresse, dominant toute une partie du paysage, une ravissante chapelle romane. Les routes hérissées de hauts platanes, comme des haies traçant le chemin, paraissent être des doigts inquiétants dressés vers un ciel improbable, dans la noirceur noueuse des troncs et des branches nues du mois de Mars.

J’ai du mal à reconnaître Manosque, tant ses faubourgs se sont agrandis depuis plus de trente ans ; puis nous trouvons l’enceinte de la vieille cité, le froid sec et la pluie glacée. L’ensemble historique est semblable aux petites villes italiennes où les ruelles débouchent sur des placettes inattendues, toutes de charme, à la pierre jaune et usée, rendue plus mate sous l’éclairage mouillé d’une cité se levant à peine de sa nuit d’hiver. Nous nous abritons sous l’auvent d’une terrasse pas plus large que la bordure d’un trottoir. Trois tables seulement derrière ce petit havre, et le premier verre de rouge, âpre et glacé. La belle façade de l’église de Notre-Dame de Romigier, finement proportionnée, est située à l’emplacement d’un ancien temple païen dédié à Cybèle. J’imagine le flamboiement naturel que la pierre libère sous le soleil, comme sur la belle façade de la Cathédrale (ou ce que je crois être l’édifice le plus connue de la Rue Grande). Porte Saunerie ensuite, et juste après, dans une ancienne demeure à trois niveaux, le Centre Jean Giono. On parcourt une belle expo permanente sur deux niveaux ; des sortes de paravents composés de photos et d’extraits de textes jalonnent les salles ; des phrases fortes, du vent dans les paysages qui nous tendent la main, qu’on pourrait croire les voir par les fenêtres ; toute la magie et le lyrisme de son œuvre  demeurent le miroir de ce pays d’enchantement. La pluie, qui maintenant nous glace, ne permet pas que nous poussions jusqu’à la maison, non loin de là, où une grande partie de l’œuvre a été composée.

Je retrouve, avec un plaisir infini, la sculpture, en bordure de la cité ancienne, tout près de la Porte Saunerie, sur le périphérique, « le froid ». Deux êtres humbles, blottis l’un contre l’autre, dans une attitude résignée, voûtés par la solitude et la désolation ; lui porte un chapeau, elle un fichu, ils se tiennent par la main. J’ai toujours ignoré l’auteur de cette œuvre, mais j’y suis aussi sensible qui si elle eut été de Rodin. Nous quittons Manosque sous la pluie incessante  qui pénètre nos vêtements et jusqu’au plus profond de nous, la maison natale de Giono, modeste et sans charme, au 14 rue Grande, troisième étage.

Nous poursuivons vers Apt, au cœur de ce pays, où chaque sillon, chaque mur de terre et de pierres, chaque village, parlent la langue de la poésie, et bien que nous n’ayons pas prévu de traverser, cette année, Fontaine et l’Isle sur la Sorgue, la magie de cette lumière noire de fin d’après midi nous accompagne jusqu’à l’entrée de la ville. Nous logons, comme il y a trente ans, en Mars 84, à l’hôtel « le Palais », où rien  ne semble avoir changé, face à l’Hôtel de Ville et à l’orée des ruelles de l’ancienne Apt, dans la lumière métallique des éclairages de la nuit tombante sur les pavés glissants.

23 Mars

Le lendemain, dès l’ouverture des volets, l’intensité de l’air est différente ; plus froide encore, mais sèche, sous un azur retrouvé. A l’heure où les ombres sont encore étirées , nous entrons à  St Saturnin les Apt, par une lumière violente, et débouchons sur le plateau battu des vents, où se dresse, solitaire, le vieux moulin, quelques arbres aux fleurs blanches naissantes, et la large perspective du Vaucluse sous un ciel noué de très moutonnants nuages en choux-fleurs qui s’étirent, sans menace, sur la saisissante panoramique de la vallée. Les volets bleus des maisons, aux murs de pierres sèches, parfois craquelés sur ceux aux surfaces lisses, ponctuent d’un chromatisme violent l’habitat provençal, comme ce même bleu récurrent rythmera les rues et les demeures de la plupart des villages que nous traverserons.

La route en serpentin vers Saignon est lumineuse, le vent trace le paysage en profondeur ; nous parvenons au village sur une vue plongeante bien que celui-ci soit déjà en surplomb de colline, en une perspective oblongue de Nord-Sud. Le parc municipal est fleuri comme autant de confetti de pétales jaunes et blancs … un petit Japon de printemps. Le froid souffle et nous traversons les ruelles gorgées de soleil et des placettes aérées ; ici le lierre grimpe aux murs comme des guirlandes, et au sommet du village une chapelle et des ruines encadrées d’oliviers et de cyprès. La perspective sur les vallées environnantes est à couper au couteau. La façade de la Cathédrale est rythmée de motifs en bande lombarde, ce qui lui donne une élégance malgré de vastes proportions. C’est dimanche d’élection, l’animation est palpable avant l’heure de l’apéro….

Vers midi nous entrons à Lourmarin, un village d’élégance ; un peu trop peut-être. Comme tous ces lieux qui furent façonnés dans la magie de leur environnement, par la qualité des architectures, devenus victimes de leur beauté naturelle ; isolé à l’orée du village, le cimetière, déjà plombé de  chaleur en cette fin de mars ; je cherche longtemps la tombe, plutôt les deux rectangles de terre, sous les branches d’oliviers coupés, sans fleurs, et parmi les ronces , les végétaux épars qui trahissent l’absence évidente d’entretien, une pierre plate qui dit simplement Albert Camus, 1913-1960, à côté du même rectangle où dort l’épouse.

Reillane, où l’on accède par une longue rue, large, bordée de platanes, dans le froid lumineux et le silence du dimanche. Des volets bleus toujours, protecteur de sérénité ; des ruelles montantes assez abruptes, aux lierres enserrant la pierre, mènent au promontoire large, avec l’église, et lui faisant face, les restes d’une ancienne fortification templière et d’une présence franciscaine éphémère, altières et dominant du haut de leur colline le village et les larges vallées de Vaucluse.

A quelques lieues de là, Carluc et ses mystérieux boyaux de pierres creusées dans la roche souterraine, à même la falaise, dans l’ombre et la lumière alternant, au creux  d’un vallon glacé. Je ne suis pas venu là depuis plus de trente ans. L’ensemble des pierres figées à flanc de ravine comme des griffures, et les ruines de l’ancienne abbaye paraissent un décor idéal de Merlin l’Enchanteur, d’un Brocéliande provençal où les arbres en fin d’hiver déploient de maigres branches torturées au pied d’un ru à truites doucement sonore, limpide et calme, indifférent à l’aridité du décor.

Puis St Michel l’Observatoire, avec l’église accroché au sommet du village dans un bois de cyprès, et ses ruelles tortueuses avec toujours des volets bleus… De gros nuages s’amoncellent sur la route qui mène à Salagon. L’abbaye a été restaurée, un jardin de fleurs et d’espèces rares d’aromates  ont grandi et attirent désormais une quantité de visiteurs, là où auparavant la terre grasse et l’herbe sauvage  entouraient l’édifice austère et solitaire ; jusqu’à son nom qui évoque un vieux pays gaulois et le sanglier. Le point d’orgue de la restauration reste la magnifique nef toute en sobriété et le chevet aux meurtrières filtrant le jour au travers de somptueux vitraux rouges. Les nuages ont crevé et la pluie tombe, froide, rendant à l’herbe toute la minéralité de ses verts ; le soleil revenu ne tardant pas à tracer le chemin sur le jour déclinant…

L’arrivée à Forcalquier, ville gionesque et carrefour de transhumance, à l’heure où la pierre blonde est saturée de lumière, déjà rasante, la place qui entoure la Cathédrale est encore animée et nous nous installons à une terrasse de café, face à l’édifice incendié de couleur crépusculaire; puis nous nous perdons dans le dédale des drailles de la ville vieille. Ville d’été du Roi René. Où sont nées quatre reines, filles de Raimond Béranger. Romée de Villeneuve, son ministre avisé, les maria à quatre rois, St Louis, Henri III d’Angleterre, celle du duc d’Anjou fut reine de Sicile, et une autre fut reine d’Aragon… Romée de Villeneuve dont parle la Divine Comédie, dans « le Paradis »… Les quatre reines sont nées dans une petite ferme à l’orée de Forcalquier ; il y reste une ruine de portail, nommée la porte des quatre reines. Le vent est coupant et l’azur insolent. L’hôtel est sur le cours qui longe l’enceinte de la cité, la nuit est maintenant étoilée ; c’est de là qu’est peut-être né le « Serpent d’étoiles » …

24 Mars

 L’orgue de la Cathédrale, au matin, à l’heure des vendeurs de chaussures, du marché aux saucissons, et aux vêtements que mettent les pauvres, était noire de son silence, de son contre jour…

Le serpent de route qui, au sortir de la départementale longeant la Durance, mène à Ganagobie, à main gauche venant du Sud, est d’une étroitesse telle qu’un véhicule seul semble avoir accès sur le flanc de montagne, où rapidement, la Durance, en contrebas, livre ses méandres paresseux jusqu’à ce qu’on accède au plateau isolé de l’abbaye, solitaire à cette heure matinale, ce qui accentue le sentiment d’atemporalité qui préside toujours quand on parvient enfin au pied de l’ensemble monastique, qu’on traverse l’allée pierreuse bordée d’arbres se rejoignant à leurs cimes, comme déjà une préfiguration de voûte gothique végétale, et que se présente, en bout d’allée, la large perspective de la Montagne de Lure ; plus loin, au Nord, Banon. Seuls des battements d’ailes d’oiseaux troublent le silence assourdissant de cette paix recluse. La façade occidentale de l’église abbatiale présente un tympan de Jugement dernier archaïsant, à la manière des représentations sculptées en milieu rural, et à notre grand étonnement,( les ouvriers seuls, en ce lundi, ayant accès aux différentes parties des bâtiments ), la porte s’ouvre sur une nef encore sombre, à la lumière au tamis pailleté et irrégulier, rendant encore plus satiné le trésor enfin recomposé de la mosaïque de pavement  noire, blanche et rouge au pied de l’autel, éclairé faiblement par la meurtrière de l’abside orientale. Dans cette pénombre, les motifs végétaux et animaux, décorativement byzantins, et surtout, enfin rendu à sa splendeur reconstituée, le fameux St Georges terrassant le dragon…

De retour sur la départementale toujours plus au Nord, la petite perle romane de Volonne, la chapelle St Martin, comme une ruine de Grèce Antique, sentinelle à pierre sèche et aride, à la façade dissymétrique, regardant le cours paisible, à cet endroit, de la Durance large aux teintes d’émeraude. L’édifice a reçu depuis quelques années une méchante charpente, qui certes, la protège des hivers redoutables dans la région battue des vents, mais lui ôte ce charme des véritables ruines dans cette pierre  dénudée, parmi ses bouquets d’oliviers, ses colonnes et ses fûts reliés par des arcs transversaux à la profondeur de la nef, naguère sans toiture, à même le ciel, où les nuits venaient épouser et éclairer de leur tapis d’étoiles comme du sucre fin, le maigre vaisseau, veillant, d’un côté au repos du cimetière, et  dans son regard occidental, d’autre part, d’une fenêtre percée donnant sur le cours de la rivière et les maisons environnantes, dans l’enchevêtrement des joncs et des saules pleureurs.

Puis, la longue ligne droite, après Château-Arnoux, bordée de platanes, et sur la gauche de la route, les coopératives agricoles, les concentrations de hangars à fruits et légumes ; nous sommes à l’entrée de Sisteron, à la croisée de la Provence et du Dauphiné, la porte du vent glacial. Nous avons quitté l’hiver, mais ici, avant que la saison ne soit très avancée, nous ne quittons jamais vraiment les derniers oripeaux de l’hiver, les couloirs qui s’engouffrent dans les plaines de piémonts, et celles dérivant vers les plateaux bas de Haute Provence. L’avenue des Arcades, au cœur du village est encore endormie, bien qu’il soit près de midi ; le lundi paraît être le prolongement naturel du mouvement lent du dimanche ; la Citadelle est fermée, bien que l’on devine, à mi pente, l’impressionnante perspective sur l’autre rive de la Durance, qui donnerait presque le vertige en avançant au plus près de la muraille. Nous prenons un verre de rouge sur une terrasse minuscule, non loin de la placette réservée aux autocars qui font traditionnellement halte ici. Puis le tunnel qui mène au belvédère, c’est -à-dire au pied de la rivière, au débouché de l’extraordinaire mouvement tellurique qui s’élève dans ses plissures en lamelles de rasoir millénaires, ou en éventail de cartes à jouer, comme des rides profondes de contrariété géologique. L’autre moitié de Sisteron, pas plus étoffée qu’un maigre hameau tout en longueur, suivant le cours de la Durance, est ainsi bâtie au pied de ce furieux colosse de pierre.

C’est ensuite l’entrée dans des paysages annonciateurs de montagnes, la végétation se nuançant  et se raréfiant de couleurs plus neutres, vers des gris vaporeux, bien que les ciels s’encombrent de masses compactes de nuages laineux  sur un parterre d’azur serein, jusqu’à la première approche des Ecrins. De magnifiques dômes enneigés se profilent des kilomètres durant, l’écrin des points de vue se situant aux abords du lac de Serre-Ponçon, où l’émeraude des eaux se fond à la majesté pyramidale et laiteuse de la chaîne montagneuse du Queyras. A Embrun, nous sommes désormais dans cette zone géographique alpine qui s’installe nettement dans l’habitat et la végétation montagnarde, le clocher de la Cathédrale est aperçu de très loin, et toute la ville paraît abruptement sertir le flanc de colline. Magnifique vaisseau de la Cathédrale, tout en nervures saillantes dans une alternance de pierres bicolores, blanches et brunes, tirant vers le rouge, suivant les reflets issus des fenêtres latérales et du portail occidental ; au portail sud, des atlantes discrets, bizarrement  assis en tailleur et soulevant les longs fûts de pierres protégeant les auvents à l’entrée. Comme à Sisteron, nous avons du mal à sortir de la léthargie du lundi suivant le rythme lent dominical. Après un verre de rouge accroché au comptoir d’un improbable bistro, nous poursuivons vers Arvieux, que nous atteignons, après une succession d’ombres et de lumières sur ces routes suivant les jeux du soleil, peu carrossables aux endroits où l’ombre ne quitte jamais l’hiver. Le village, clairsemé de chalets neufs, (du moins donnent-ils l’impression d’être nettoyés par les âpretés de la neige encore abondante en cette fin Mars), de chiens hostiles protégeant quelque habitat fantôme, et le silence ouaté d’une absence totale de vie humaine. Nous rencontrons une sorte de montagnard, accoutré d’une coiffe locale et de grosses chaussures trahissant le randonneur accoutumé aux longs sentiers pénétrant les immenses forêts de sapins. Nous sommes à l’entrée du col de l’Izoard. L’homme semble amusé d’entendre parler d’un village d’igloos dans les parages. L’Office du Tourisme nous confirme bien qu’un promoteur, assez indélicat, possède un parc d’igloos, mais qu’il est désormais clos, (sans avoir prévenu sa nombreuse clientèle) depuis la semaine précédente. Il ne reste plus qu’un repli vers Manosque, que nous atteignons à la nuit tombante, après avoir traversé le crépusculaire incendie sur les plus majestueuses  parois neigeuses du Queyras. Il est plus de vingt heures lorsque nous atteignons la grande place du Terreau pour une dernière nuit d’hôtel, hôtel aux vieux couloirs courbes et tordus, aux entresols dénivelés, labyrinthiques et assymétriques, aux décorations  criardes, baroquisantes mais attachantes. A l’autre extrémité de la place, nous dînons délicieusement, il est encore ouvert, au « Petit Lauraguais ».

25 Mars

Les volets s’ouvrent sur la place; ce n’est pas jour de marché, et la grisaille du ciel semble revenue, compacte, comme un cycle qui se ferme sur lui-même, pluie sur pluie, en tous cas gris sur gris, en prélude, et postlude pour ce dernier jour avant le retour. Comme un village fantôme, en cette saison, ce qui contraste absolument avec le débit touristique du plein été, nous pénétrons dans Roussillon, calme et quasi famélique, dans cette variété de l’ocre, du plus soutenu des bruns rouges, aux badigeons moutardés sur des gris de pierres sèches à découvert ; les herbes domestiquées apportant ce qu’il faut de virgules dans la ponctuation harmonieuse des rues et des architectures ; les volets bleus à la matité et à l’usure desquels se voient accentuées les écailles du temps, soulignant par contraste cette absence de l’azur insolent, et rendant la torpeur du village à la réelle dimension de son rythme lent, coulant comme un débit de fontaine maigre, solitaire et comme morcelé en une mosaïque d’un camaïeu de haut relief, dans son silence à peine bruissant d’éternité. Les vastes espaces des mamelons et des falaises de l’ocre triomphant s’invitent presque en lisière des portes du village, comme si celui-ci n’en était que la structuration à seule fin de rendre habitable la coexistence des humains en un havre d’intimité privilégiée, ce que semble ignorer les généreuses masses hors les murs, façonnées au hasard du temps qui auraient pu, dans un étalage insolent de magnificence, être à la nature aveugle opposée à la rationnalité du village, ce que la peinture brute et abstraite serait à la peinture figurative.

Gordes. Même son vocable respire la pierre. A la crête du village, son église se dresse avec une ressemblance, dans ses harmonies de vaisseau dominant la plaine, qu’elle peut avoir avec l’Acropole à Athènes. Gordes comme une acropole provençale. Fleuron insolent des villages de Lubéron, accroché sur son piton large, comme un phare dominant la plaine de Vaucluse au sud-est, dans un océan de vert minéral, à l’ensoleillement éternel, avec la vallée en lame de couteau de la Sénancole au nord, creuse comme une ride ou une pleine balafre géologique, d’où émerge l’abbaye de Sénanque dans son écrin violet de lavandes, de thym et d’abeilles, comme se dressant d’un vieux fond caché des humains, entre la falaise de pierre abrupte et le ressac à l’autre flanc de vallée, telle un navire droit dans la tourmente de l’isolement où se dressent au chevet, (au nord de l’édifice, et non orienté, tant est étroit le vallon), les croix noires des dernières demeures, bien visibles dans leur simple nudité, des abbés successifs qui ont maintenu dans le silence et la détermination de l’esprit de Cîteaux, l’une des trois sœurs provençales. Nous ne passons pas aujourd’hui à Sénanque, je me remémore seulement ce lieu qui, à chaque fois, est comme un condensé de toute la spiritualité vauclusienne dans son mouchoir de senteur, d’herbes sauvages aux sillages qui remontent comme d’un couloir odorant, jusque sur les hauteurs du Plateau, vers Venasque. 

Au sud de Gordes, à main droite, le long de sentiers broussailleux  de garrigues, dans un labyrinthe de chemins étroits et tortueux de bifurcations, bordés de pierres plates et sèches, fichées en terre à la verticale comme autant de bornes, et d’oliviers maigres, répondant sur un ciel gris à la pauvreté de la terre, inculte et sans couleur, sans le décorum sonore des cigales, nous débouchons sur le vaste plateau caillouteux et désolé du village des bories. On dirait, à première vue, un décor planté de village gaulois, bien que tout ici, paradoxalement, soit pierre, poussière, (et non bois et torchis) désolation végétale, comme un cri de la matière. La vie minérale, dans sa densité têtue de silence et de compacité, y respire l’absence absolue de l’eau. Règne minéral sec et plat donc, permanence possible de la vie recluse, l’autarcie primitive, bien qu’on ait mésestimé l’existence relativement récente de ces groupements d’habitats qui remonteraient, pour la plupart, au XVII° siècle, voire un peu avant, alors que l’aridité des architectures, leur souci de la seule fonctionnalité laisseraient envisager une conception d’un autre âge bien antérieur ; c’est là le rêve devant ces monolithes d’architecture, d’un temps druidique aux sagesses complexes et aux connaissances de forces souterraines, et porteuses de vertus archaïques… L’ensemble présenté à Gordes est représentatif d’un village complet de semi dômes ou coniques, à la subtile clé de voûte aux portes ouvertes en berceaux brisés, en arcs en demi-cercles, sans joint, aux pierres posées comme gravitant par la seule compacité et la seule attraction terrestre de leur matière, lourde et organique. On y trouve la parfaite maison de berger, le cellier à vin, à blé, l’atelier aux outils agraires, les cabanes adossées les unes aux autres, ou isolées légèrement, comme par pudeur, reliées par des discrets chemins qui disent que l’habitat est un habitat qui goûte le silence et la paix d’un milieu aux sources secrètes, à l’olivier chétif rythmant la pauvreté sans ombre, et à la caillasse qui pèse sur les têtes autant qu’elle vous tend sa pastorale d’atemporelle grisaille jusqu’au fond des horizons. Cécilia rendait, dans ses vêtements noirs, l’harmonie parfaite et antique de ces femmes et déesses au mouvement d’ombre géante et silencieuse qu’on imagine qu’étaient les femmes aux maisons de pierre. 

Nous longeons longtemps la Durance, sur son flanc nord, nous la sentons, à l’intensité des activités au bord des routes, et à la fréquence des villages rapidement traversés sur l’axe menant vers Pertuis. Venant de Cavaillon que longe le Coulon, à peine esquissés, à flanc de chemin, derrière l’enclos naturel des alignements de platanes, ou parcourus de part en part, Mérindol, Cheval Blanc, Puyvert, Puget, Lauris, jusqu’à Cadenet. C’est le village de Félicien David, ce que j’apprends, en longeant une belle rue à son nom, donnant sur un jardin d’enfant, probablement proche de la maison natale, jalonnée de petites places, avec une sorte de tambour gavroche en bronze sur piédestal  et le bistrot de la halte, le verre de rouge à la terrasse à l’heure tranquille où l’on n’entend que les voix qui s’affairent de loin, entre les entrechoquements de couverts et d’assiettes qui tintent au travers des fenêtres, dans le silence provisoire de la trêve de début d’après-midi. Dans un jardinet, donnant sur l’escalier double d’une maison ancienne, et comme déjà abandonnée, un mur nu légèrement grumeleux, au bleu d’un cobalt cru immaculé, une sorte de bleu de Klein , derrière un foisonnement de branches faisant un faux écran à la bâtisse, en lettre blanche capitale, dans la partie supérieure de la façade, est inscrit , telle l’ affiche d’une possible publicité des années de gloire de la marque automobile, le nom « hotchkiss »…Cette vision d’un autre temps, d’une harmonie telle, de couleurs, d’entrecroisement de végétaux et de lumière jaune, sur le bleu incandescent, m’a parue, dans ce lieu insolite, plus complète que si elle m’eut été donnée à contempler dans le contexte d’un musée.

Plus au nord, où fut tourné « le hussard sur le toit », Cucuron. Tout y est bleu, à commencer par les volets, qui rythment les surfaces des murs principaux, et ne dérogent pas à ce chromatisme azur de la bienvenue qui sied à tous les villages de Provence. Le clocher, qui se perd lorsqu’ on veut voir le cadran de l’heure, (il était 15h et quelques, ce jour là) dans l’enivrement du ciel, bien au-delà des terrasses et des jardins, assoupis en cette saison de l’année. Le Musée Marc Deydier se situe presque au sommet de la rue principale, en pente douce, au-delà de laquelle la perspective donne une allure africaine, par ses palmiers et ses cactus, ses herbes sèches et folles au premier plan d’une vue traversant le village dans un sens parallèle  à la rue du Musée. Marc Deydier, un ancêtre, un maillon de la chaîne familiale ? Des travaux de paléontologie, des reconstitutions de fresques romaines, des instruments agraires, tout un monde réédifié de la vie des campagnes environnantes, quelques bustes de citoyens romains, définitivement anonymes, des plans de villas et des bijoux, des parures de femmes ; un univers patiemment collecté …..… La lumière déclinait déjà, sur la route de l’abbaye de Silvacane, sur la rive sud de la Durance, à la Roque d’Anthéron ; la silva canorum est aujourd’hui une affaire florissante ; seule des trois sœurs provençales à être sécularisée, elle s’est vue adjoindre un long bassin vert profond, et mangé d’algues, et d’énormes poissons rouges tristes, parallèlement à l’entrée de l’abbatiale, ce qui lui donne une vague allure versaillaise, mais tout le flanc nord , qui ouvrait il y a bien longtemps sur des champs de coquelicots, dans leur aspect sauvage, où se voyaient encore les forêts de bambous, les pieds dans le marais de la Durance, accentuant ce sentiment de repli de l’ordre de Cîteaux, ouvert et dégagé sur la perspective de l’édifice, est à présent clôturé. La nef et les allées du cloître étaient bien désertées aujourd’hui, que nos pas résonnaient sous l’immense vaisseau. L’abbaye semble maintenant abandonnée dans sa solitude, dans son écrin de restauration et de consolidation, sauvée en quelque sorte, mais sans l’âme qui en faisait ce sourire spirituel de la pierre dans ses champs d’herbe et de fleurs jaunes et rouges… Nous quittons tôt encore, sous le soleil doux d’après-midi, La Roque d’Anthéron pour Nice.




PROMENADE  A SAINT MAXIMIN ET A AIX-EN-PROVENCE

Octobre 2015


De Mahler on a dit qu’il était compositeur d’été. Je l’ai toujours senti aussi comme un compositeur du matin, du lever du jour, malgré les cuivres, les échos qui relèveraient de la fin du jour. Du lever, jusqu’au vin blanc de midi sur quelque hauteur d’un lac (pour plagier « De l’aube à midi sur la Mer »).

Parti vers quinze heures, pour une escapade, la journée est rayonnante. Je suis à St Maximin à l’heure où la façade de la Basilique est au soleil rougeoyant sur la pierre jaune . Des enfants jouent sur le parvis, on croirait avoir changé la vitesse du temps, le moindre son est répercuté dans l’espace environnant, comme claquemuré. C’est le rythme des petites villes. L’hôtel de France  est charmant, dans le début de la ligne droite, sur la route d’Aix, à quelques mètres de la Place du village. Je fais un tour à l’intérieur de la basilique, presque seul, le silence est installé en fin de journée et octobre est déjà frais ici.. (J’aperçois dans une petite vitrine, les quatre claviers qui avaient été utilisés du XIX°siècle à 1986, date de la restauration de l’incomparable orgue historique d’Isnard, XVII°.). J’achète l’Orgelbhchlein enregistré dans les lieux même, et vais dîner vers 20h dans un petit resto sur la place, sans chercher plus à compliquer. Je crois y être venu il y a quelques années, mais c’était midi, et le coude à coude des restaurants uniformisait les lieux ; ce soir nous ne sommes que quelques tables, puis c’est la saison creuse ; j’apprécie le volume très doux de l’accompagnement sonore et la discrétion du service. De manière générale, lorsque j’ai eu à m’adresser à des personnes durant ces quelques 24h, ceux-ci prenaient le temps de m’indiquer mon chemin ou de m’expliquer ce que je venais leur demander. Faisant face , à droite, le « Cercle Philharmonique », que j’ai toujours cru être le siège d’un quelconque cercle musical, mais qui n’a dû l’être qu’il y a bien longtemps (à moins que ce ne soit toujours le siège d’une fanfare locale), car vue l’imposante enseigne en bas relief au-dessus de l’entrée, on a mal à imaginer qu’il s’agisse aujourd’hui d’un bistrot à l’ancienne , aux  tables rondes, lourdes, et aux pieds à la ferronnerie torsadée, avec, au fond du bar, un immense miroir comme il arrive encore d’en trouver dans les villages où l’emprise de la folie n’a pas encore agi. C’est devenu le lieu de rendez-vous des jeunes du village, qui s’y tiennent à l’aise, assis ou debout, en groupe, ou par deux enlacés, devant les deux roues qui vont et viennent, prêts pour le début de soirée ou pour la nuit qui arrive. Mais comme le nom de mon petit restaurant « the night fall », la fatigue et le sommeil me prennent.

J’entends avant de sombrer, que même Finkelkrault s’effraie de la proposition du Recteur Boubakeur de transformer les églises (désaffectées, pour commencer ( ?)) en mosquées…

En demi-sommeil, peut-être en fin de rêve, à l’heure de l’entre chien et loup du réveil, la limpidité et le compliqué, souvent métaphysique, d’une situation affleure ma conscience. J’entrevois Marx qui considère l’âme comme l’Humanité en exercice. Comme Hegel prenait l’Esprit dans sa réalisation ultime en tous les moments réunis de sa conscience dans l’Histoire (il faut bien rêver), pour Marx, l’âme est un produit de l’action de tous les humains. En exagérant on pourrait dire que le travail est le chant de l’âme. Méfions-nous des chants…Chostakovitch avait écrit un Chant des Forêts, à la gloire des grandes réalisations du temps de Staline, qui était autant un gage de sa fidélité (feinte ?) qu’une approbation (feinte) de la conception du réalisme socialiste.
Là, je suis vraiment réveillé… Je regarde longtemps la ville dormir, au travers de la fenêtre, le jaune éblouissant du réverbère qui pénètre dans la chambre et que je n’ai pas effacé d’un revers de rideau durant la nuit ; je tenais à ce qu’il sculpte, ou qu’il habille de sa lumière, le relief de la chambre. Mais le meilleur réveil, ce sont les très longs messages que m’envoie Katy vers 4h. Je comprends maintenant son silence de mercredi (l’orage horrible, coupure de l’ordi, le car manqué, le retour vers Sisteron sous la pluie etc.).

La journée sera donc radieuse.

La route vers Aix , rouge et or, le Var de l’automne. Les peupliers se hissant vers l’azur en rangs serrés, les vignes mordus par le froid dans leur robe de transition, mi jaunes et déjà sanguines, avec la Sainte Victoire qui est à main droite, dont la route vers le cœur des paysages cézanniens n’est pas accessible aujourd’hui. Ce sera pour une autre fois, je ne savais pas même qu’il y avait un chemin qui menait tout près du massif…

France Musique : « … comprendre la relation de Brahms à Clara ? Jamais on ne saura. On ne connaît que la correspondance de Robert à Clara. Celle-ci a détruit toutes ses propres lettres… ».  C’est souvent le cas des femmes prudentes. Il est évident que quand on devient personnage public, comme l’a été Mme Schumann, qu’on survit longtemps à la mort de son époux, se séparer de lettres qui pourraient faire ombre à un passé secret d’une vie intime avec Brahms, s’impose. J’ai toujours penché pour l’hypothèse d’une vraie relation d’amants entre Clara et Brahms, au point d’ailleurs d’en devenir une relation s’alourdissant au fil du temps, celui-ci demandant éperdument la main d’une des filles de Clara au moment où celle-là aurait pu avoir encore plus besoin de lui. L’historiographie romantique aime à cacher ses sources, par pudeur ou par goût d’une certaine sensiblerie féerique, mais un jour la lumière se fera sur le sujet, comme d’ailleurs on ne cache plus (après presque un siècle) que Robert Schumann est mort de la syphilis, et non pas d’un mal beaucoup plus romanesque pour les conventions, qu’est la folie.

 Ma rêverie, la tête enfouie de couleurs, a la densité des chemins rouges, jaunes, sinueux, avec parfois les branches des arbres qui viennent presque frôler, de leur ombre griffue, les véhicules (Pont de Bayeuls, à la longue ligne droite coiffée d’une arche de platanes en fête), avant l’entrée dans Aix.

AIX-EN-PROVENCE. Cours St Louis, je trouve facilement à me garer tout près de St Sauveur où j’arrive cheminant par des rue aux noms évocateurs, Rue du Puits Neuf, Rue Henri, Collège Campra, Rue du même nom, puis Place de l’Archevéché, avec alentour des placettes pavées aux terrasses calmes et des parterres de feuilles mortes, l’Ecole Sciences Po sous l’ombrage d’arbres gigantesques, et si ce n’était les étudiants qui stationnent devant, par grappes, et qu’un panneau indique bien le nom du lieu, on croirait l’entrée de quelque ancienne maison particulière d’aristocrate (qu’elle a dû être un jour). La façade de l’Eglise est dégagée, on y voit aux voussures une Vierge à l’enfant, un peu dans le style de celles de Strasbourg ou d’Amiens. C’est un gothique tardif et régional. Très heureusement proportionné. La merveille, c’est l’orgue, de Jean-Esprit Isnard, de part et d’autre du chœur, car l’instrument a la particularité de se scinder en deux, face à face, avec des jeux de tuyaux séparés en deux consoles, et non disposés dans le sens de la profondeur en un seul instrument. Ici nous avons affaire à des jumeaux…. La couleur, d’un vert amande à reflet jaunes, s’harmonisant à l’argenté vif, et presque luisant des tuyaux en laiton dans leur pénombre, ajoute encore à la beauté de l’ensemble. Un baptistère, d’apparence plus récent, semble sorti d’un tableau orientaliste. L’ensemble de l’édifice est d’un gothique timide qui ne renie pas ses assises romane. La dame qui tient le comptoir de la présentation des sculptures, en descendant quelques marches, est très gentille et me permet de photographier l’original de la Vierge à l’Enfant.  Je continue par les rues de la vieille ville, vers les Thermes de Sextius, Bar Sextius (qui doit regorger d’animation le soir), et j’arrive au Cours Mirabeau (Lou Cour), aux platanes coiffés pour la saison, taillés assez courts (il me semble qu’il y a très longtemps les feuillages des deux côtés de la chaussée se rejoignaient en une vaste ogive, mais peut-être est-ce mon imagination qui l’a longtemps cru).  Aix est la capitale du platane ! le Cours Mirabeau le centre mondial du platane ! La ville en est pourvue comme le sont, pour leur grand bien, les villages d’ici. Sur le chemin du retour, j’ai noté qu’il fallait attendre Cannes pour voir apparaître le premier palmier. Je remonte tout le Cours, large et monumental, poétique et romain. Une immense façade de Banque me fait penser que probablement Monsieur Cézanne père a travaillé dans cet édifice (il n’y a pas d’autre Banque dans les parages, celle-ci étant singulièrement cossue). L’animation à cette heure avoisinant midi est très dense. Les cafés, brasseries et terrasses ne désemplissent pas. La ville est jeune, il suffit d’une observation même distraite pour savoir que nous sommes dans une cité universitaire. J’ai une pensée pour Christian Massiera et Claude, qu’il venait d’épouser, qui vécurent ici dans le début des années soixante-dix. Je remonte le Cours, à l’opposé de la grande fontaine, jusqu’à la croisée de la Rue d’Italie, vers l’Eglise St Jean de Malte, qui donne aussi sur une délicieuse petite place, avec un platane jaune, de très jeune âge, qui apporte sa note chaude d’harmonie entre les pierres environnantes et cette touche automnale sous un ciel saturé d’azur. A l’intérieur, trois cloches imposantes et toutes neuves viennent fièrement d’être fondues pour doter le clocher de l’édifice d’un nouveau jeu de bronze.

L’Eglise jouxte l’imposant édifice du Musée Granet. Il faut attendre midi pour l’ouverture. Luxueux, comme les grands Musées contemporains, je ne serais pas déçu. 1) une Galerie de sculptures dès l’entrée, trop blanches, comme des plâtres, des bustes, dont un de Cézanne, puis Zola.

2) Peintures du XIV° au XVIII° siècle : Giotto, minuscule, une Annonciation en dyptique avec la Nativité. Une rareté, quand on a vu la basilique d’Assise et les monumentales fresques murales. Mais c’est du meilleur Giotto, bleu, d’humanité hiératique. Une Nativité d’un Primitif français du 15°, presque baroque par le foisonnement des personnages s’entrechoquant les uns sur les autres en toute sérénité. Dans cette salle, ma préférence est allé immédiatement à cet Antonio Rimpacta da Bologna présentant aussi une Vierge à l’Enfant, dans une composition serrée, aux drapés virginaux d’un vert, déjà Veronese, de Première Renaissance, avec juste ce qu’il faut de gaucherie délicate et une science parfaite de la composition. J’ai gardé toute la journée l’impression d’unité se dégageant de ce tableau, comme un exercice intellectuel des plus délicats. Puis la série des Sérénades, tout un couloir de portraits de personnages à guitares ou à concert champêtre, ce qui nous approche bien des galanteries du XVIII°. Un de Jongh domine la série dans un intérieur flamand, le Concert au joueur de Pochette ( ?), plus loin encore, la Série des Amours divines avec un Van Loo. Je ne peux tout décrire, ma visite n’aura excédé une petite heure, ce qui est peu pour la densité d’oeuvres proposée. Peut-être encore, pour cette salle, un Thomas de Keyser (17°) de petit format, dont tout l’intérêt est le drapé de ses noirs dont les caprices et les mises en scènes compliquées de ses étoffes, qu’on pourrait considérées indépendamment, amènent dans une œuvre réaliste, en les devançant, les variations infinies des monochromies de Pierre Soulages. Rubens, Rembrandt, Hyacinthe Rigaud défilent, un Guardi, discret, et sa lagune de Venise tourmentée, le Champaigne dont le titre m’a fait sourire, « portrait de pomponne de Bellièvre », un monsieur qui ne porte pas bien son nom.

Salle des guerriers assis d’Entremont, d’époque préromaine, la plus inattendue. Il n’est qu’à contempler cet ensemble aussi surprenant, mais en proportion infime, que les fameux cavaliers chinois découverts enfouis dans les années 80. Voici ce qu’en dit la notice : « la statuaire d’Entremont constitue un ensemble unique d’époque préromaine, écrivait Fernand Benoît l’initiateur des fouilles systématiques en 1946. Les fragments retrouvés de 18 à 20 statues nous renseignent sur ces personnages du second âge de fer méditerranéen dont l’art reste typiquement celtique.

Les sculptures représentent l’aristocratie celto-ligure parmi laquelle on distingue des cavaliers et des guerriers assis, attitude gauloise de dialogue et d’écoute, et plus original, de femmes. ». Restent de merveilleux bustes et torses d’une énigmatique beauté.

A l’étage, le portrait de Madame Cézanne, d’une telle monumentalité dans la petite taille de son cadre, laisse entrevoir déjà toute l’immobilité égyptienne (de Tahiti) que Gauguin y a puisé. Des Bram van velde, des très beaux, de la dernière période, Giacometti , le coup de foudre de Klee, un Mondrian, celui des toiles cirées, qui fait parent pauvre et un peu désolé dans sa minimalité, un Picasso, la femme au balcon. Celui qui m’a séduit, et j’en suis réellement tombé sous le charme, car ma rétine a réellement été attiré de loin, est un Boudin pour lequel je me serais volontiers fait Arsène Lupin (c’est le seul pour lequel j’aurais commis ce crime), une Marine Soleil Couchant, aux ciels gris orangés, barbouillés, comme après un orage en mer. Comme pour le portrait de Madame Cézanne, que le tableau ait trente centimètres, ou la dimension du Sacre de Napoléon, la monumentalité ne se mesure pas dans cette ordre de grandeur. Dans cette salle, un peu à l’écart, la tranche de saumon de Chardin. Je ne peux m’empêcher de penser à la Nouvelle d’Eco (« Comment voyager avec un saumon ») et je souris de penser que ce saumon-là est venu faire halte ici… Ensuite, la très grande salle où sont les Granet, dont 24 vues d’Italie de toutes petites dimensions et d’une grande finesse de trait que je les avais notés comme étant des Corot, car à cet endroit on n’a pas jugé utile d’indiquer sur les cartouches le nom du peintre… Il me fallut plusieurs minutes pour me rendre compte que je ne connaissais aucun de ces Corot, et j’ai trouvé ça suspect… Le rendu de la lumière et les lieux peints donnent l’impression qu’il l’ait suivi à la trace du côté de la campagne romaine… Je comprends que même les spécialistes d’Histoire de l’Art fassent erreur, le cas le plus retentissant étant l’énorme tromperie de spécialistes jamais réalisée avec la célèbre série des faux Vermeer, conçue par le génial faussaire van Meegeren. Il fallut le laisser réaliser un faux, sous contrôle, et en prison, pour admettre qu’il était l’auteur de ce scandale, tant les critiques ne pouvaient croire que l’étude de la pigmentation, les procédés de vieillissement prématurés étaient miraculeusement maîtrisés. Compte tenu des enjeux que prit cette affaire, mon erreur semble plus pardonnable et moins ridicule…

Plus loin, le portrait célébrissime de Granet par Ingres, qu’on s’attend à rencontrer sans plus de surprise à cet endroit ; par contre, celle-ci nous saisit avec le Portrait de l’homme assis, merveilleusement sobre, quasiment romain. Enfin, à l’extrémité de la salle, en gloire, le très grand Jupiter foudre en main, sorte de Jim Morrison barbu, au visage morne qu’il avait quelques temps avant sa mort, au pied duquel une beauté humaine soumise et admirative, à la peau très blanche, inaugure les peintures de grandes dimensions.

Je retrouve la lumière d’automne qui décline à peine, l’heure étant encore peu avancée. Un peu grisé par tant d’artifices colorés, je retrouve ma foison de platanes jaunes dans le dédale des ruelles, avec le soleil blanc qui oblige à plisser les yeux, et l’azur plus dense encore que ce matin, me laissant guider par mes propres pas au plaisir de ne plus poursuivre d’autres découvertes de sites ou de monuments, mais respirant de ce seul air de liberté qu’on éprouve lorsqu’on a du temps et aucune sollicitation particulière en perspective.

Comme mon orientation me dit que je ne suis pas très éloigné de la Cathédrale, je demande où se trouve celle-ci à une jeune fille qui me répond très gentiment : « ça dépend, laquelle ? »…

 Il a fallu également que je sollicite une dizaine de personnes, (au point que je me suis mis à douter qu’il existe), pour qu’on m’indique le Cours St Louis, en fait à une petite centaine de mètres. Passant devant la Montagne Ste Victoire, maintenant en milieu d’après-midi, le relief est très accusé, modelé par le soleil, qu’on en repère les moindres aspérités et les plus sensibles nuances de gris. C’est l’infini terrain d’observation de Cézanne, qui avait le privilège de s’y perdre, sans imaginer qu’un jour, comme une épée de douleur, on puisse traverser, à coup d’autoroute, le massif de ses méditations colorées.

France Musique, le Paris Concerto karnatique de, et avec Subramanian, intarissable… je chemine vers St Maximin pour une dernière halte à la Basilique (et les Chorals luthérien de la Clavierübung III de Bach, que j’avais hésité à acquérir la veille).  Quinze heures, un enterrement d’une émouvante humilité. On peut y entendre l’orgue murmurer.




PROVENCE      

3  Avril 2016


Comme il y a deux ans, la pluie dès le départ. Elle ne nous quittera pas durant ces trois jours. Avec plus ou moins de répit. Hélène, comme pour l’année de l’igloo, nous a offert une nuit dans un très beau Mas à cinq kilomètres de Gordes, l’Acropole de Provence… Le Mas de la Sénancole aux Imberts, aux pierres blondes et chaudes, même dans le gris de ce milieu d’après-midi. Sénanque n’est pas loin. Et ici le cyprès est un cri jailli du sol vers le ciel, une langue noire qui habille le paysage, inconcevable sans lui. En bordure des routes, des chemins, délimitant les espaces et protégeant des vents, marquant de sa hiératique austérité la gravité des sols des pays de Provence. Pays d’Arles, de Saint Rémy, mais aussi de Gordes, et de tout le Vaucluse, jusqu’aux limites du littoral. Il n’y aurait de pastorale provençale sans lui. La brebis et le cyprès, la pierre sèche, le vêtement romain dans son classicisme rural. Nous prenons la route d’Oppède-le-Vieux, situé dans un écrin de brouillard d’où n’émergent , à distance, comme un repaire d’aigle, que l’église et les ruines d’anciennes fortifications. C’est un temps d’Ecosse pour la lumière, mais avec une fine pluie chaude qui nous dit que nous sommes au printemps. Le village fait une boucle ascendante pour redescendre après le sommet où se situe l’église et un cul de sac menant probablement au-delà, vers les grosses ruines. Les pierres, de la plus belle noblesse, sont mêlées, enchevêtrées souvent, dans le vert de gris du végétal, réemployées, en manière de mosaïques, d’un édifice plus ancien à une plus récente construction, ce qui permet à l’ancien de vivre à nouveau et au plus récent de trouver un matériau inespéré pour un nouvel élan. Le village est ainsi, dans sa partie supérieure et historique, un souvenir d’un monde d’antiquité disparue, élégiaque. N’en reste que des lambeaux, épars ou plus compacts, dont un pan de mur, le long du chemin, qui devait être du XVI° siècle, et qui paraît , dans sa fragilité, devoir encore de tenir en place de par la seule grâce du silence de ce village aux reflets d’abandons et de fantômes. Depuis le sommet, depuis l’église, la vue plonge sur les larges vallées entre Gordes, Lacoste sur un flanc de plaine, et plus au sud, vers Cavaillon. Le pavement de l’étroit chemin est si aigu que les pieds semblent marcher tous nus. Le cœur d’Oppède, sur la placette à l’orée du village, nous accueille au Petit Café pour un vin de Luberon, dans la quiétude de ce milieu d’après-midi. En dehors du café où se réfugient quelques promeneurs (ce qui saturent très vite le petit endroit…), nous n’avons rencontré personne dans les dédales du village. Volets clos. L’harmonie du gris et du vert humide donne un charme rare dans un pays habitué à la lumière crue et tranchante. C’est donc un privilège aujourd’hui de cheminer sous cette grisaille.

L’Ile –sur-la Sorgue. Cela faisait bien trente ans que je ne revenais pas sur les traces de ce qui, à l’époque, était un projet de Musée René Char, projet n’ayant abouti pour des raisons, comme souvent en France, d’obstruction politique entre les différents décideurs du moment. Aujourd’hui c’est le Musée Pétrarque. Il faut dire que les environs sont riches… L’Ile à changé aussi. Elle mérite bien son nom, enserrée qu’elle est de tout un tas de bras d’eau, de cette Sorgue limpide et de tonalités d’émeraude dans les nuances les plus sombres. Ce qui frappe en arrivant c’est le dynamisme de la ville, ces lumières, ces commerces aux devantures vives et soignées, (la Librairie (bibliothèque ?) Frédéric Mistral toute de bleu d’aquarelle), pour déboucher sur la place de l’église, où dominent en face, le Café du Commerce et le Café de France, sous l’ombres des platanes géants, café tout repeint en vert amande, aux décorations ornées de torsades et aux boiseries d’intérieur au large miroir, qui paraissent du siècle qui a vu l’édification de ces bistros. Pénétrant dans l’église, les travées présentent l’originalité d’un luxe de bleu sombre presque noir, allié à des motifs dorés du plus bel effet. L’ensemble manquant  quand même d’homogénéité.  Le vin de Luberon est bon, il y a beaucoup de bars à vin. Et la jeunesse est sur les quais, sur les terrasses à la tombée de la nuit, et plus loin encore dans la nuit. Ce qui est rare dans nos provinces. Nous traversons plusieurs fois des canaux maintenant éclairés, enjambant les morcellements du centre de la ville, comme une petite Venise improvisée, près de ses célèbres roues chargées de vase et de ses cohortes navigantes de canards sur tous les bras de la Sorgue. Nous dînons au « Chineur » d’un excellent magret et de ce toujours vin facile de Luberon. Les pieds des tables sur lesquelles nous mangeons sont d’anciennes et magnifiques machines à coudre Singer. L’Ile est jumelée avec la ville d’Anagni, ce qui me rappelle ce fameux ouvrage du Duc Lévis de Mirepoix traitant de l’attentat d’Anagni dont la noblesse française du XIV° siècle s’était rendue coupable d’un soufflet sur la personne du Pape. Nous rentrons à la nuit noire, traversant les campagnes isolées et silencieuses.

2 Avril

Le Mas, au petit matin, est plongé dans le plus grand silence, on y entend que le battement d’ailes des grands oiseaux des plaines.

Le gris du ciel toujours. Nous sommes à quelques kilomètres de Gordes, sur la routes des bories, qui s’impose de sa masse compacte de gris brun sous la lumière de ces ciels bouchés. Nous plongeons (jamais l’expression n’aura été si vraie) dans le dédale de ses rues pavées qui meurtrissent encore les pieds vers une vue exceptionnellement dégagée sur l’immense plaine alentour. Puis nous nous dirigeons vers le sud, en direction de Cavaillon, traversant Robion, très animée à cette heure, avec ses devantures, ses bistros, sa boulangerie bleue, le carmin de sa coopérative agricole gorgée de fruits et légumes, les glycines serpentant le long des murs et des balcons, avant d’entrer dans Cavaillon où au bout de la longue rue principale, à l’angle d’une rue, discrètement protégée, une merveilleuse façade baroque dont je n’aurais pas retenu le nom. Sur la route, toujours plus au sud, les rangées de platanes encadrent les longues lignes droites, comme aboutissant à des ogives refermées sur le ciel. La pluie est plus intense sur le pare-brise, l’humidité environne tous les paysages, la visibilité est maintenant moindre dans ces campagnes faussement endormies.

Enfin St Rémy luisante d’eau aujourd’hui , mais qu’on imagine au cœur de ses activités sous la lumière qu’aura connu Van Gogh, ses parfums, ses lavandes, et la vivacité tranchante de ses ruelles secrètes et jalousement à l’ombre de la maison de Nostradamus, Michel de Notre Dame, Astrologue, rue Hoche, demeure émouvante dont il ne reste que l’encadrement de la fenêtre à l’étage, à la pierre poreuse et percluse, et une porte reconstituée sur une ruelle si étroite qu’il faut bien lever les yeux vers le ciel pour embrasser l’ensemble du petit édifice. L’église, sise sur une place très ouverte, est d’autant plus émouvante, non pour son réel intérêt architectural, que parce que l’intérieur menace malheureusement de ruines, très visibles dans les travées latérales où le bleu nuit des peintures est recouvert aux endroits les plus fragilisés, d’un simple plâtre blanc négligemment à découvert, et où les fissures ne peuvent plus cacher leurs plaies béantes.

Sur le chemin des Antiques, dans le périphérique de la ville, nous faisons halte dans un bar à vin, aux boiseries et aux décorations échevelées, pour nuancer la gamme de ces décidément petit rubis de vin rouge qui seront les seuls soleils de la journée.  L’espace Van Gogh ne présentant pas de tableaux du peintre, nous ne visitons pas le pourtant bien cossu Hôtel Estrine. Puis Glanum et l’Arc de Constantin au bout d’une longue ligne droite , insensiblement, à la sortie de la ville, toujours dans la brume et la tonalité des gris de la pierre. Pays de cyprès, aujourd’hui dressés comme des lames sombres vers le ciel.

Les Baux. Malgré le temps, les files de touristes cherchent à se garer, loin avant l’entrée du village. Comme bon nombre de ces perles à l’appellation « plus beaux villages de France », victimes de leur attraction, la circulation devient impossible, et comme à St Paul, traverser la cité est devenu interdit. Nous poursuivons, non loin de là, vers les Carrières de Lumières, volume grandiose, englouti dans le cœur même de la pierre. D’immenses cubes, des piliers trapus laissent tout un espace de circulation sous une voûte qui simule le ciel à découvert, et c’est sur toutes les surfaces de ces carrières creusées sur des milliers de mètres cubes que sont projetées des images d’œuvres d’art. Cette année l’exposition est consacrée à l’œuvre de Marc Chagall. Dans ce gouffre de pierre s’impriment les amoureux en apesanteur, les anges descendus du ciel, les fées et les violonistes, les gens du cirque flottant dans la lumière saturée et les naïfs tourbillons oniriques, les mariées en blanc sur les fonds roses signalant un orient proche et tous les thèmes du Message Biblique, et les figures circulaires de l’Opéra de Paris. Durant une heure défile, en plans fixes ou par superposition de plusieurs images mouvantes, l’essentiel de l’œuvre du peintre. On en ressort, dans l’air saturé de grisaille, comme étourdi de couleurs et de lumière spirituelle.

Retour à l’Ile sur la Sorgue. Nous avons laissé le Mas de la Sénancole dans son écrin de rêve, pour une seconde nuit dans la petite cité traversée d’eaux et d’émeraude. Il est temps de sortir le parapluie. Il semble que les hôtels soient difficilement accessibles dans le centre ville. On y rencontre apposée sur une plaque de pierre un ancien hôtel du duc de Chartres où Laure et Pétrarque aurait été abrité. Avec la petite pluie, l’eau paraît déboucher de tous les coins des canaux et de la rivière, il y a même quelque remous du côté des écluses ; Au môle où la Sorgue est bien large, l’hôtel des Terrasse du Bassin a en effet une terrasse donnant directement sur le flux de la rivière et des parasols qui attendront des jours meilleurs. Mais pas une chambre de disponible. L’hôtesse  qui nous accueille nous prend en telle considération qu’on croirait qu’elle nous loue la plus belle chambre de l’établissement. Elle ne fait que nous donner toute sa sympathie et s’emploie à réserver pour nous une chambre à l’Hôtel des Nevons , sur l’avenue René Char. La maison familiale du poète existe-t-elle toujours ? La chambre est vaste comme une suite, avec une large terrasse, et une vue sur un canal de la Sorgue, les canards familiers, et un gigantesque saule pleureur.

Nous passons la soirée au Bistronomic Grill  que tous les habitués de l’Ile semblent fréquenter tant le lieu ne désemplit pas. La cuisine de brasserie, comme hier soir, y est excellente. Jamais je n’avais mangé une telle tête de veau avec le petit Luberon qui va avec. En rentrant aux Nevons il n’y a que le bruit de la Sorgue sur la nuit tombée.

3 Avril

Fontaine de Vaucluse, très tôt. Peu de monde encore, ce sont les meilleurs moment pour goûter ce lieu de couleurs et d’eaux sauvages. La résurgence est à quelques centaines de mètres de l’église massive et austère, une vraie romane, plus sombre encore sous ce décor de gris-vert et son ciel bas, ce matin. La roue du moulin ne tourne pas, ce qui désole Cécilia, et la fabrication du papier selon les méthodes du XV° siècle semble s’être arrêtée. Plus loin une magnifique enfilade de peupliers séculaires longent la rivière, dans une merveilleuse harmonie de tonalités froides, au dessous d’algues, vertes et bleues, émeraude sombre toujours, de rochers moussus qui coupent le flux du torrent en gerbes d’écume. Je comprend l’enchantement qui a dû saisir Pétrarque dans ces lieux qui n’ont pas été pervertis depuis. C’est la quintessence de la poésie éternelle qui coule ici, l’écrin de nature hissé dans une transposition d’âme qui ne peut s’apprécier que dans le silence du matin, ou le soir, bien tard , lorsque aucune trépidation de flux touristique ne vient troubler le chant des eaux et les harmonies sombres des infinies nuances brunes, des bleus et des verts minéraux.

L’église du Thor nous fait prendre un chemin de traverse. Massive et austère. C’est dimanche et le rythme du village est à l’image d’un midi ensommeillé. Le portail est large et festonné de motifs décoratifs. Le clocher domine tout l’espace alentour.

Pernes les Fontaines en début d’après midi. (Perno li Font). Sur la place, en haut du village, une façade de bureau de tabac sur fond ocre a gardé tout le charme des petits commerces comme on en trouve encore dans la France d’aujourd’hui, qui nous parle d’hier et de la patine prise avec l’usure, avant de devenir de quelconques lieux rénovés d’insignifiance. C’est la sortie de l’église, et à l’angle du seul bistro rencontré, un pont pavé qui enjambe une rivière paresseuse et sombre, douves encadrées de deux magnifiques tours crénelées médiévales entourées de beaux saules pleureurs. Nous prenons le petit rouge du pays sur la terrasse où nous sommes les seuls, avec ces quelques vestiges d’architecture comme décor. Le silence s’installe sur la petite place.

Il est impossible d’approcher St Symphorien au cœur des monts de Luberon. Auparavant nous pouvions l’apercevoir d’assez loin et apparaissait le clocher dépourvu de son toit de tuiles, très haut dans le paysage. Par la route empruntée aujourd’hui, nous passons devant l’édifice, mais il est désormais propriété de ceux qui ont réalisé les restauration, et clôturé. Je ne sais si c’est avant ou après ce passage à St Symphorien, mais nous nous retrouvons à Cadenet, et j’y aperçois cette enseigne Hotchkiss sur fond bleu, qui m’avait fait tant plaisir il y a deux ans, par la surprise de ce  vestige publicitaire, et qui, comme le petit tabac de Pernes, parlait d’un autre temps.

Bonnieux dominent de larges horizons verts de plaines et de croisements de routes. Nous l’avions toujours côtoyé ou traversé sous le soleil ou sous les premiers rayons lorsque les brumes fumantes du matins sont encore suspendues à la terre; aujourd’hui c’est sa face humide et grise qui nous accueille. Un verre de Luberon, peut-être le dernier du périple, au seul endroit encore ouvert et fréquenté à cette heure par ceux qui se réfugient à une table pour le repas de ce dimanche maussade. Depuis le promontoire, presque au sommet, la vue sur la plaine a des accents symphoniques. Les toits des maisons courbées en escargot et le dédale des rues serrées auraient bien reçu le Hussard sur le toit. Il y a de belles rues dallées et pentues, encadrées de portes voûtées aux extrémités, une noble façade abritant la Mairie, avec au premier plan, un délicat encadrement  de pierre d’un ancien édifice, et une rugueuse église au sommet du village, entourée de gigantesques cèdres du Liban.




ROME

Septembre 2016

Rome ! je n’y étais plus retourné depuis l’été 67, lorsque ma tante Angela, qui travaillait à la F A O nous avait invité, maman et moi, pour un petit séjour dans le quartier de l’E U R, quartier aux avenues rectilignes, blanches, neuves encore, puisque datant du régime de Mussolini. J’apprends aujourd’hui que beaucoup de rues portent des noms d’artistes français ayant traversé ou aimé d’une certaine manière l’Italie : Rue Stendhal, Berlioz, Bizet, Chateaubriand… Et nous logions tranquillement dans un bâtiment de religieuses tout près du Colisée Carré ou Palazzo del Civiltà. Je passais mon temps à la piscine le long du Tibre, et du lointain de mes quinze ans, je  n’ai que de fugitifs souvenirs de la Rome éternelle, quelques photos …

Cécilia et moi sommes partis ce matin par vol Easyjet vers 10h, après qu’Hélène soit repassée par la maison pour récupérer tout ce que j’avais oublié ! Arrivée à Fiumicino après seulement quarante cinq minutes de vol. Le ciel est chaud, avec de gros nuages plaqués sur un azur rassurant. L’hôtel (Bellambriana) se trouve être bien plus éloigné du centre historique  que nous ne l’avions prévu en commandant notre chambre. Un trajet interminable de bus et plusieurs rames de métro plus tard, que nous referons chaque fois (terminal Battistini, Est de Rome), nous voici dans la foule au pied du Vatican. Je me souviens de l’orgueilleuse basilique qui mesurait au sol et en sa faveur, à l’intérieur de la nef, et en les englobant dans son espace, Notre-Dame de Paris et quelques autres vénérables Cathédrales dans une inutile et vaine mesure de prévalence métrique… De même que quarante neuf ans plus tard, un garde de moralité vaticane signifiait à Cécilia qu’on ne pouvait pénétrer à Saint Pierre les bras découverts. Nous demandons à l’Islam de se découvrir et nous jetons un voile de pudeur sur les corps de nos fidèles, alors que tout, dans notre Occident incite à la nudité des corps. C’est la veille du rassemblement dominical et des barrières sont dressées comme pour l’arrivée de supporters avant une rencontre sportive. La Place est à la fois un espace infini, enserré des colonnades de Bernin et à la fois clos par celles-ci, comme impénétrables. Plus on approche de l’entrée de la basilique , plus la coupole disparaît à nos yeux. Le plus beau est la perspective à l’arrivée de la Via de la Conciliazione. Plus loin, le Castel Sant’Angelo que nous verrons dans sa plus classique perspective de l’autre côté du Tibre, pour suivre, le long du fleuve, la rive ombragée par les platanes dont les branches, en files régulières, se courbent pour faire comme une ogive ou un point d’interrogation se penchant avec délicatesse sur toute la longueur de l’avenue menant à une placette où une église baroque indique que nous poursuivrons plus au Nord. La Via del Corso est très animée, elle nous mène vers la Piazza del Popolo  après que Céci ait troquée ses chaussures qui la martyrisaient déjà. Au delà des éternités de pierre, une boutique toute dévolue à Ferrari. Jamais nous n’avions tant approché une vraie F1, rouge et flamboyante, plus longue qu’une grosse berline avec un habitacle de danseuse…

 La Place est une des premières merveilles d’urbanisme, s’ouvrant sur les escaliers de la colline nord de la ville, ses escaliers abrupts, et ses marches vers le Pincio. Avec un obélisque qui contrepointe l’infinie beauté de la place dans des rues s’ouvrant comme autant de branches d’étoiles dans la mobilité de la lumière. Les nuages ont l’intensité qui tissent le contraste classique de la perfection de la pierre et de la lumière, dans l’après-midi des bleus et des gris, et une matité des couleurs ombrées au passage vif des nuages..

Puis c’est  la Piazza di Spagna, sans l’avoir vue venir. L’escalier de la Trinité des Monts, est empêchée dans sa libre circulation par des échafaudages qui serviront à la pollution sonore d’un concert de fin d’été. La lumière et le clapotis du bassin au dauphin gardent une  sérénité dans la tourmente des badauds, des touristes massés, frénétiques, comme pour la célébration d’un culte de la ville, embrassant du regard cette ascension du double escalier vers l’église de la Trinité. Le bleu du décor donné par le ciel, et en écho la turquoise du bassin, rendent à la l’église dans sa blancheur, des allures virginales. La lumière commence à devenir rase, déclinante, et les ruelles coupent les rayons de soleil en un relief donnant de la densité à l’animation de la fin d’après-midi. Plus loin, le dédale des ruelles mènent dans l’entonnoir de la placette de la Fontaine de Trevi. Autant, la Trinité promettait un espace ouvert vers le ciel, autant la fontaine de Trevi  enserre la foule amassée, que plus aucun balcon donnant sur la fontaine ne peut accueillir de flâneurs et de photographes, et le demi cercle se refermant sur la fontaine donne un sentiment particulier d’étouffement. La tradition veut qu’on lance une pièce de monnaie dans l’eau du bassin, du plus beau turquoise. Les badauds ne sont pas là pour la démesure des sculptures, ses Neptune et ses figures mythologiques, mais parce que la présence d’Anita Eckberg et de Marcello Mastroiani est toujours vive dans la mémoire collective, et dans la nuit romaine. Mais plus personne ne se jette dans l’eau, dans la fureur de la nuit. La Dolce Vita est maintenant colorisée, les dominantes de bleu/vert allègent la saturation de l’espace quasiment clos de ce périmètre en demi cercle, écrasé par la disproportion des figures sculptées au-dessus du plan d’eau.

Viale delle Muratte serpentine, plus au sud, des calèches passent, et sur une toute petite terrasse je goûte le premier verre de rouge du Lazio, et Cécilia, le premier mojito. L’enfilade des ruelles conduit presque naturellement à l’obélisque, et la fontaine du Panthéon, où les foules innombrables s’assoient sur les marches, comme elles le font un peu de partout, qu’on a l’impression à Rome, que tous ces théâtres d’urbanisme et d’antiquités vénérables ont besoin de la mise en scène et de la présence compacte et en perpétuel mouvement des fourmilières humaines. C’est une des explications à la densité des grappes d’acteurs, si ce n’est que Rome concentre dans le cœur de la ville, en un périmètre exceptionnel, toutes les richesses que d’autres capitales distribuent sur des espaces dispersés en arrondissements et en centre d’intérêts excentrés, qui dilue la présences des visiteurs. L’entrée au Panthéon se fait graduellement en groupes qui entrent seulement quand d’autres s’extraient de sous l’immense coupole, laquelle présente l’extraordinaire conception d’un quadrillage de carrés géants sur toute sa surface, en une sorte de nids d’abeilles de la plus belle illusion d’optique. C’était un des monuments que préférait Stendhal dans ses Promenades. Des fresques paléochrétiennes voisinent avec des peintures baroques, des piliers antiques avec des torsades encadrant les peintures, les mosaïques. La lumière commence à baisser, le ciel s’obscurcit légèrement quand nous atteignons la Piazza Navona que nous abordons par l’entrée sud. Elle forme une sorte d’ovale sur plus de deux cent mètres, rythmés par trois fontaines sous le regard d’une basilique de même pierre et de même couleur, les eaux sont toujours du semblable turquoise  sous les contorsions  des Neptune, des dryades et autres faunes de la mer, dans le plus baroque des mouvements de douleur ou de quelque extase païenne. La nuit nous prend sur le chemin au-delà du Tibre, où bien des siècles auparavant, sur cette rive du Trastevere, le monde de Rome s’arrêtait là où commençait celui des Etrusques. Nous l’abordons par la place du Trilussa, grouillante de monde sur les marches et dans les rues qui commencent à devenir étroites et pavées. C’est le vieux Rome , le Rome populaire, où l’on mange sur des tables à même le pavé, dans une succession de restaurants sur lesquels descendent parfois des foisons de végétaux et des gerbes de fleurs sur la pierre des façades. Nous dînons au Montecristo, plus tranquille que d’autres, dans une sorte d’impasse. Les lumières métalliques projetant les ombres dans ces ruelles sans véhicules donnent un rythme feutré et une délicieuse sensation fantomatique à la nuit qui descend. Le Ponte Sisto est enjambé sur le retour avec la perspective du Ponte Garibaldi et de l’île Tiberine dans des trous de lumière à intervalles réguliers au dessus du Tibre. C’est la nuit romaine.

18 septembre

Et puis je suis si heureux d’être ici. Comment voir toutes les églises de Rome ? Il n’en est d’ailleurs pas question . Ce matin le ciel est encore dans la clémence espérée. Le Colisée, le forum romain, le Palatin. Toute une journée ne peut épuiser les siècles en ruines qui se profilent ce matin. L’arc de Constantin sur une photo de mes quinze ans me paraissait bien plus petit. Il y a des milliers d’inscriptions, des milliers de bas reliefs qui parlent probablement de l’œuvre et du cheminement de l’empereur qui, dans les années 300, consacrera le christianisme religion officielle du monde romain. L’édifice paraît tout de même dans ses proportions, un peu empesé. Il gagne à être vu de loin, de haut, du Palatin. Et il est juste en face des arènes des persécutions ! C’est tout un symbole de cette ville qui entasse la matière de son histoire dans un périmètre révélant toutes les strates contradictoires du temps qui absorbe la ville (le Panthéon et ses œuvres du temps des catacombes et celle du temps baroque au sein d’un même édifice) . Julien Gracq disait que contrairement à Venise, qui efface le temps, Rome est une ville qui remonte le temps, qui le fait défiler.

La pierre tout d’abord. Lorsqu’on voit une image d’ensemble du Colisée, on ne perçoit pas le grain de la pierre, la rugosité des différentes surfaces, allant de la plus altérée dans les couches intérieures du monument, aux plus récents revêtement presque lisses et plus récemment restaurés qui achève en une coupure brutale ce qui fut à l’origine l’enceinte de cette architecture.

La plus belle partie de l’édifice est encore à contre jour, nous reviendrons plus tard, en milieu d’après-midi. Pénétrant dans le Forum romain, apparaît dans une sorte de tout petit Champs-Elysées, l’Arc de Titus, flanqué de Santa Francesca Romana, le plus équilibré des arcs de triomphe que j’ai jamais vu. Un Azay-le-Rideau des arcs antiques. Un arc de triomphe de poche, en forme de portail inaugural de ce qui reste des plus monumentales ruines de la cité antique. Défile sous un ciel d’azur perlé de lourds nuages, plein de feu et de sérénité, l’immense poumon de la ville antique, la merveille urbaine sous le regard de la colline palatine. Puis nous nous laissons couler sur la Via Sacra en pente douce. Des arcs et des colonnes mortes, et si vivantes pourtant dans leur nouvelle existence de paysage. Des fontaines à l’eau glacée jalonnent le chemin du forum. L’équilibre et la sérénité des vestiges sont sous l’azur comme des peintures idéalisées de quelque Poussin dans lequel nous traversons l’espace. Midi passe avec la lenteur des nuages. L’esprit reconstitue par un travail d’imagination les édifices et les allées du forum comme une maquette où des pièces manquantes se reforment sans ôter à ces ruines dans leur majesté tout leur pouvoir de séduction. Tout semble reconstituer à rebours un inventaire de nuages décoratifs, de ruines de théâtre, et d’un vent spirituel saisi dans le corpus des visions calmes de Hubert Robert. Entre les restes de la Basilica Julia et celle d’Emilia, les colonnes à terre, en multiples fûts et piles, les rostres jonchant l’herbe, en désordre harmonieux, faisant premier plan sur de nombreux pans encore debout d’architectures éparses tels le Temple du Divo Giulio, l’arc de Septime Sévère, l’Eglise saint Lucca et Martina et l’extraordinaire enfilades des colonnes du Temple de Saturne. En pente douce, le Palatin se gravit du côté de l’arc de Titus, et nous sommes très vite sur le promontoire, véritable balcon qui propose une vue d’ensemble de tout le forum. L’ extraordinaire vue sur la droite, regardant du côté du Colisée, est de retrouver l’emplacement exact d’où Corot a immortalisé sa fameuse vue aérienne, avec l’arc de Constantin en plan serré comme déjà pris au téléobjectif, collé au Colisée et fondus tous deux dans des massifs d’arbres et de végétaux flous. Le Palatin est un véritable jardin de pins et de cyprès, comme tout ce qui est arboré à Rome, rythmé par de sages ruines de catacombes de cirques et de chemins odorants.

Nous revenons au Colisée en milieu d’après-midi, Colisée véritablement assailli sous les portes d’entrée, mais qui étonnamment, laisse à l’intérieur de l’immense ovale, les différents visiteurs penchés aux multiples balcons donnant sur les arènes, un sentiment d’espace. Les effrayant dédales souterrains, puisque cette partie aujourd’hui à ciel ouvert, étaient la jungle terrible, aux accents étonnamment barbares aujourd’hui, où animaux, gladiateurs et martyrs des jeux romains grouillaient dans ces labyrinthes avant l’exposition à la violence en pleine lumière. Vue en perspective légèrement inclinée, ces tortueux boyaux de pierre rongée semblent des rochers tranchants comme j’en avais connu sur le littoral atlantique marocain à flanc d’océan. La couleur de la pierre y est pour beaucoup certainement. Le temps se couvre légèrement, et nous parvenons, un peu plus au nord, au Fori Imperiali, à la colonne Trajane jouxtant le Mercato di Trajiano et le grand hémicycle, théâtre à découvert. La perspective de la colonne et de l’église à coupole  du Saint Nom de Marie est une des vues les plus romaines qui soient. J’ai souri, voyant sous la magnifique statue de bronze vert de César Auguste, mais c’était plutôt sous celle de Jules César, moins réussie, la signature qui figure en général sur tous les monuments publics de Rome, SPQR, « le Sénat et le peule romain, Senatus populusque romanus ». Dans Astérix, l’expression est comprise comme « sono pazzi questi romani ». Autres variantes, le sigle apparaissant sur les plaques d’égouts également, on l’interprète souvent à Rome comme « sono porci questi romani ». ..

L’immense monument néo-romain de la Piazza Venezia, (réalisation à la gloire de Vittorio Emmanuele) qui fait face, me laisse assez indifférent bien qu’il semble avoir beaucoup attiré l’intérêt de Cécilia. C’est le soir qui descend, nous passons une seconde soirée à Trastevere. Promenades dans les ruelles aux maisons ocre, rouges, aux habillages de végétations de verts soutenus, nous traversons la Viale Cinque et la via Bologna déjà bien animées la veille, et passons à Santa Maria di Trastevere aux mosaïques de façade et sur la place du même nom. C’est l’endroit le plus animé dans la nuit outre Tibre. Les bistrots populaires nous tendent les bras. Nous prenons notre verre de rouge au Caffé Hilda, sur une table de fortune jusqu’à la nuit descendue. L’orage s’abat sur notre petite terrasse au restaurant qui se trouve dix mètres plus haut dans la ruelle. Les lieux où nous avons dîné ne laissent aucun souvenirs culinaires particuliers, ils ont le seul avantage de se trouver dans ce théâtre de rue où la lumière, la chaleur des lieux donnent l’impression d’être des acteurs éphémères de ce quartier tumultueux, et de nous offrir cet air libre que tous romains et visiteurs amoureux de la nuit romaine retrouvent sur les marches des escaliers des places ou aux proximités des églises. Nous sommes loin de l’hôtel et devons affronter cet orage intense, d’autant que nous manquons à l’arrêt d’un bus, la bouche de métro Lepanto, qui devait nous mener près de l’ hôtel. Nous sommes démunis, muets, seuls dans ce déluge romain, sans rencontrer quiconque. Une grande tristesse nous envahit.

19 septembre

En trois jours, nous avons naturellement évité les Musées, nous avons peu sacrifié aux églises, sauf un salut pour quelques unes, de l’extérieur. Nous avions décidé d’aller à la rencontre de la ville à ciel ouvert. Mais il n’était pourtant pas possible de ne pas aller  à Santa Maria Maggiore, une des quatre majeures de la ville. Ce troisième jour, après le déluge de la veille, nous rend ce matin, un ciel lavé, où seules les quelques grosses traînées de nuages compacts et serpentines tiendront, d’une part, la flatteuse lumière des alternances de rendu mat et lisse des paysages, et d’autre part, la crudité violente des saturations de ciel. La façade de Sainte Marie  Majeure présente une entrée baroque d’une élégance merveilleusement proportionnée, mais le joyau est à l’intérieur. Les caissons du plafond auraient été doré avec le premier or venu du Pérou, et celui-ci ressemble à un gigantesque lingot lumineux. L’ensemble des mosaïques du 5° siècle paléochrétien est d’une vigueur et d’une harmonie de mouvements et de couleurs qu’on ne retrouve pas même à Ravenne que le byzantinisme de l’esthétique rend souvent plat et hiératique. Malheureusement, et c’est la grande déception de cette visite, les panneaux de ces extraordinaires réalisations se trouvent plaqués au-dessus de chaque côté des murs de la nef principale, élevée sur ses hautes colonnes, à intervalles réguliers, loin du regard, et suivant la position du soleil, l’éclairage rend impossible la contemplation de ces panneaux, d’autant que dans l’immensité du vaisseau central, les mosaïques qui ne sont pas en fait de très grandes dimensions, paraissent échappées au regard. Pareillement les  scènes mouvementées des œuvres du chœur sont insaisissables à la contemplation. Les scènes parlent de l’Ancien Testament essentiellement, de la vision d’Abraham, de la remise des Tables de la Loi à Moïse, d’Hérode, et tous les sujets sont traités avec un réalisme  de la mise en espace remarquable et un sens des couleurs dont les dominantes restent extrêmement  chaudes de tonalités.  Restent les immenses chapelles latérales, dont celle de gauche, Chapelle Paolina  (l’église n’est pas orientée), que j’aperçois furtivement, mais interdite de visite, et celle de droite, Chapelle di Sisto Quinto, qui pourraient être des  entités détachées de l’ensemble de la basilique, tant elles se suffisent dans leur ordonnancement, la richesse des ors , des peintures, et la complexité de la perfection architecturale de leur élan baroque tout baigné de lumière.

………

Sortant de la basilique, j’aperçois l’enseigne d’un Upim, cet équivalent de nos Monoprix ou Casino, qui est peut-être un de ceux où nous allions avec Maman et Angela, dans la petite Fiat 500 bleue.

Et puis la pastorale.

Après avoir cherché ce chemin sacré, et plus d’une heure de traversée du sud de la ville, le bus nous laisse au carrefour de Cecilia Metella. Le temps va prendre une autre dimension.

Il y a des routes qui disent les mythes du voyage, la 66 ( ?) qui traverse les USA, les Champs-Elysées de la Grèce antique et ceux de Paris, inévitables et symboliques, il y a des routes droites, complexes, des mystiques, et celles de Fjords, celle de Nazca, toutes pleines de la rigueur de leur certitude, de la mathématique de leur nécessité, de leur infinie harmonie géographique.

Et puis il y a la Voie Appia.

Voie intérieure de la grâce poétique, du silence, de la paix d’un chemin si long que même la Grèce antique n’en a pas d’équivalent. La Via Appia finissait son chemin à Brindisi.

La voie des bergers et des chars, des chariots, des milices fracassantes, des martyrs tout au long du parcours, voie de sang et de tumulte. Rendue aujourd’hui à une éternité de quiétude. Dans ma tête résonnent Les pins de Rome de Respighi (j’y entends le long crescendo que Constantin Silvestri, et lui seul ! sait ménager dans l’ultime partie de l’œuvre, les Pins de la Voie Appia), bouleversant de fracas guerrier.

Comme le silence, après qu’aient cessé les trépidantes convulsions de la vie, la voie Appienne nous est donnée maintenant dans l’essence même de ce que fut la Rome d’avant, aujourd’hui rêvée. D’une idéalité à portée de chaussures prêtes à la parcourir.

Après le carrefour de Cecilia Metella, sur la gauche, la pastorale de ce dernier jour à Rome est en marche, comme nous marcherons durant plusieurs heures sur les dalles antiques, grosses comme des dos de tortues et presque des dos d’hippopotames. La Via semble infinie, presque réservée aujourd’hui. Loin des foules de la ville, loin des entassements des jours précédents. J’avais une appréhension avant de parvenir à ce carrefour, et m’apprêtais à continuer de vivre ce mouvement de théâtralité collective comme autant de figuration bonhomme qui entoure avec de tant de ferveur la Ville éternelle, que je fus frappé par le contraste qui nous fut proposé.

D’abord le carrefour, un bistrot, quelques bicyclettes à louer pour la ballade. Des pins et des parasols qui abritent du soleil.. Le lieu est si silencieux qu’on pouvait ouïr des bribes de conversations à bonne distance.

Et la voie qui s’ouvre.

D’abord avec des pavés en joints serrés, sur un chemin qui pénètre comme s’ouvrirait une ruelle, mais à ciel ouvert, limpide et sans désordre ; et dès les premiers pas, la haie des cyprès et des pins, de part et d’autre. On y poursuit la voie dallée comme on entre en paradis. Un jeune curé, le pas hâtif, sans forcer, nous dépasse , comme s’il savait domestiquer sans effort les aspérités du chemin. En peu de temps nous le perdons de vue, tant il semble avoir des ailes…. Quelques bicyclettes presque silencieuses nous dépassent dans les soubresauts des chemins de côté où il est plus commode de chevaucher, quelques promeneurs nous croisent de loin en loin, puis le silence et le rythme de nos pas épousent l’éternité des dalles comme l’herbe drue épouse certains vestiges dont on ne saurait dire s’ils furent des temples ou des morceaux d’aqueduc, des demeures ou des oratoires en travers de la voie principale.

Et comme ça nous cheminons longtemps, plusieurs heures. J’ai pensé qu’il y avait à la maison, dans la boîte aux souvenirs, une ou deux photos de maman et moi devant un cyprès, d’un noir et blanc soutenu. Peut-être a-t-il tant grandi que je ne le reconnaîtrais pas sur le parcours. Peut-être que lui m’a reconnu, puisque la Voie  est semblable à tous les temps qui l’ont parcourue. Aujourd’hui c’est Cécilia qui est sur les photos, elle marche d’un pas d’éternité sur les photos que je fais, elle est toujours devant, elle avance, elle a de l’éternité. Pour ajouter la pastorale au bucolique du site, nous avons surpris les clochettes des petits moutons en troupeau de l’autre côté d’un talus. Ils s’apprêtaient à traverser la voie.

Nous aurions pu, dans l’enthousiasme, faire les trente kilomètres ou plus que compte encore la voie Appienne, mais c’eût été pire que l’orage de la nuit précédente. Nous avons marché comme sur le chemin d’un paradis sans douleur, dans l’harmonie de la pierre, de la lancinante et attractive voie dallée et des arbres, des bouquets, des fleurs, des pierres, comme déposés et disposés à l’harmonie semblant ne jamais avoir d’horizon, qu’on n’eût été étonné de voir surgir au détour d’un paysage quelque soldat romain en tenue d’époque…

J’évoque plus cet épisode de notre parcours romain  parce qu’il a l’intensité supérieur des expériences qu’on peut vivre dans les horizons des cheminements. Monument Valley, les Rocheuses… la Via Appia a largement sa place.

Il fallait bien choisir de revenir. L’infini était au bout du chemin. Nous sommes donc revenus, plus pauvres de n’avoir poursuivi, et plus riches… Pourtant, comme à Nazca, comme dans les chemins qui mènent à la félicité, tout droit, l’Appia perce toujours  indéfectiblement depuis ses dalles et ses pavés vers un paradis certain.

Revenus à Cecilia Metella, sous un ciel plus sombre, nous avons fait halte pour un verre, sous l’abri du petit bar du carrefour (Appia Antica Caffé) qui abritait une étonnante bibliothèque. Le vin des Abruzze et celui des Colli Senesi sentaient bon la fin du périple. La lassitude du corps contrastait avec la légèreté de l‘esprit. Nous avions touché de près la félicité. Le vin ne pouvait qu’être bon.

Nous remontons après le carrefour de Cecilia Metella, l’autre chemin à droite, sur ce qui est aussi la Via, vers le Nord de celle-ci. La voie s’est élargie, le rêve est mis dans la poche. L’église St Sébastien possède un beau plafond, aux couleurs presque naïve, avec un martyre percé d’une seule flèche. Les catacombes de je ne sais quel temps et de quel intérêt n’éveillent plus notre volonté de tracer l’esprit de la voie antique. Dans ma tête j’ai la vision  de « l‘Embarquement de Sainte Paule du Port d’Ostie», une marine, un paysage, et tout à la fois un Port d’Ostie idéal , peint par Le Lorrain et  un Lorrain dans ses plus belles factures. Maintenant la circulation est devenue, dans cette partie de la Via, presque aussi dense que dans le centre historique. Nous prenons un bus qui nous égare, mais qui nous mène aux portes de Cinecitta. Du métro Colli Albani nous sortons à Barberini, au Nord de la Via del Tritone, où sur notre droite, apparaît, toute bordée de gros arbres, la fameuse Via Veneto dont parlait souvent Angela. Une avenue de classe et de caractère. Nous descendons depuis la Place des Tritons jusque dans le cœur historique, par des ruelles et nous traversons à nouveau, saturée de visiteurs, le Panthéon, et remontons jusqu’à Saint Louis de Français. La façade est quelconque, et si ce n’était que celle-ci faisait partie des deux églises pour lesquelles j’avais prévu d’accorder un intérêt plus soutenu, je ne l’aurai pas remarquée. Mais dès l’entrée, la lumière a quelque chose de triomphant. L’architecture y est proche, dans le défilement de ses travées latérales, d’une grande église romane. Les couleurs qui se dégagent nettement , dans une sorte de halo, sont l’or de ses dorures, et les stucs dans les parties supérieures donnent un bleu qui sied parfaitement à Saint Louis. Malgré ses dimensions, nous ressentons une impression d’intimité immédiate, d’autant que dans la travée de gauche, à hauteur du chœur, dans une petite chapelle, parfaitement éclairée, se trouve trois Caravage relatant la vie de Saint Matthieu :

St Matthieu inspiré par l’Ange

La Vocation de St Matthieu et le Martyre de St Matthieu. Les visiteurs sont silencieusement attentifs à ce drame violent de l’esprit que le peintre a donné en une extraordinaire lumière intérieure.

Un peu plus loin, dans une chapelle de la même travée, un portrait de St Louis, dans son habituel vêtement de velours bleu à lys doré, dans une attitude étonnamment vigoureuse et si rarement belliqueuse.

Nous arrivons à quelques dizaines de mètres de St Louis, débouchant à la Piazza Navona, cette fois, à la lumière bien déclinante de ce dernier soir à Rome. Les éclairages sur les bassins aux sculptures des divinités de la mer donnent une impression accrue de contorsions extatiques à celles-ci. Les reflets jaunes y accusent plus le drame que lors de notre première flânerie. La féerie des couleurs de la pierre, l’eau claire et saturée de ce vert que je n’ai rencontré que dans cette ville, des quelques musiques qui commencent à émerger des restaurants nous gagnent, pensant que demain ce sera fini. Il est temps de dîner, non pas sur la Place, mais dans le petit couloir, proche de cette chaude ambiance de Trastevere, au Sud de la Place, chez Cuccagna, chez Cocagne. Le vin du lazio est presque aussi bon qu’un vin de France. Nous traversons une dernière fois, la Place du Panthéon, où les extatiques promeneurs paraissant les mêmes que la veille, continuent leur méditations sur les marches de l’obélisque, et sans nous retourner, nous trouvons instinctivement dans le dédale éclairé des ruelles, le chemin qui nous mène sur le retour. Nous ne sommes donc pas allés, sur les traces de mon premier séjour romain, dans ce quartier de l’E.U.R où est le Palazzo del Civilità.

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ROME P.S.


J’ai retrouvé dans la boîte à chaussures qui sert de boîtes aux souvenirs, les vieilles photos de cet été 67, (Angela écrit au dos –9-17 Août 1967, E.U.R) … le forum romain, où le cliché avec Maman montre bien que je ne suis pas plus intéressé que ça … La Via Appia avec une statue magnifique que nous n’avons pas retrouvée ! – Cécilia dit qu’elle a dû être déplacée … et puis la Place St Pierre, les gardes Suisse, Maman, Angela et moi dans nos vêtements très années 60, les petites Lambretta genre Vacance Romaines, et les Fiat 500, la Piazza Navona où j’ai l’air de m’ennuyer comme on peut s’ennuyer à quinze ans dans la ville à remonter le temps. Le pont de l’E.U.R., le coucher de soleil, avec les reflets des immeubles administratifs qui faisaient une lumière violente sur le lac, la photo prise dans l’escalier qui mène à la piscine, ces noirs et blancs dans un léger flou, comme sont flous tous les souvenirs quand le temps leur demande de revenir à la mémoire. La blancheur des maisons vues depuis le balcon où nous étions logés face à la colline où trônait une basilique à coupole du côté du Colisée Carré, et l’ordre sévère et tranquille des rues et des avenues environnantes.

Plus que le pourpre cardinalesque, les rouges (bordeaux) et les ors surmontés de la louve, dans la dynamique triomphante, rayonnant de fierté et de passion affichée, et peut-être ici plus qu’ailleurs, des couleurs de l’A.S. Roma, et ce, jusque dans les boutiques de bimbeloteries du Trastevere, sur les murs et les couloirs des bouches du métro.

 …

Puis le Colisée, mes grimaces d’impatience devant l’Arc de Constantin. Je crois pour finir qu’Angela nous avait mené pour des fruits de mer près de l’antique Ostia. Peut-être était-ce sur les hauteurs de Frascati. De vieilles photos…

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Ce long week-end, cette subite décision d’aller à Rome, l’année où elle disparaissait, est finalement un au revoir à Angela, ma marraine. Le hasard peut-être.




DROME PROVENCALE   VAUCLUSE     

15 /17 octobre 2016


C’est le troisième séjour, la troisième escapade de l’année, vers la Provence une fois de plus, qui se profile avec le Château de Rochegude que nous avait offert Hélène. De lourds brouillards de matin  pèsent sur St Maximin, qu’on a du mal à deviner le vaisseau de la basilique, et Ste Victoire dans une féerie brodée d’une polyphonie de grisaille perlée et ondulante. Puis le soleil est bientôt là dans un ciel serein, et nous longeons après Aix, les premières bordures du pays intérieur, des oliviers et de la terre grasse. Nous quittons progressivement les essences méditerranéennes du pin et du palmier pour le culte du platane, de l’eucalyptus  et du cyprès noir.

Nous quittons les grandes routes pour les départementales, et ce goût quasi charnel que je retrouve sur ces chemins de pays d’or, de vent et d’arbres, à chaque arrivée dans cette Provence haute, me saisit d’une impatience à donner un choix d’orientation vers un village plutôt qu’un autre. J’avais en tête de poursuivre en premier vers Buis-les-Baronnies, plus à l’Est, et déjà dans la Drôme, quand l’indication vers Vaison-la-Romaine m’apparut la plus sensée, étant plus au Sud, et encore dans le Vaucluse. C’est la ville la plus grande que nous traverserons, disons le plus grand village, la modestie des autres n’enlevant rien à la poésie et au charme que nous saurons leur trouver.

Venant de Rome, , il pourrait paraître fade de se glisser dans les méandres de ces campagnes habitées de simples beautés rurales, engoncées dans leur pays, mais le poids indéfinissable et la trace, comme saillante de quelque pierre ou quelque vestige d’un passé médiéval, font surgir au détour d’un paysage une densité d’émotion souvent comparable aux révélations des plus antiques et vénérables ruines romaines. Ce qui relève de l’évidence dans la Ville Eternelle, se dévoile graduellement ou subitement, à l’échelle d’une dimension de la sensibilité et d’une harmonie toute française, dans ces mosaïques de terroirs jamais si parfaitement perçues que par l’œil et le cœur averti des promeneurs patients de ces pays d’olives et de cyprès. La particularité de cet espace provençal du Sud de la Drôme est d’appartenir à la fois au domaine des anciens comtes de Provence, et d’être soudé au Nord du Vaucluse, à ce qui est déjà le Dauphiné. Cela nous a valu de voir très fréquemment le long des routes, des panneaux bleus aux lettrines dorées indiquant bienvenue en Drôme provençale, ou bienvenue dans le Vaucluse, en l’espace de quelques kilomètres, repassant successivement d’un département à l’autre, ouvrant ainsi des portes de campagne comme pourfendue par le morcellement très aigu du découpage administratif. Une anecdote que me rapportait Georges, à la fin de ce mois d’Août, décrit un éleveur d’abeilles payant tout à la fois sa taxe professionnelle dans le Vaucluse , mais aussi dans la Drôme, avec des normes d’exploitation n’étant pas les mêmes suivant que les abeilles se situaient dans l’un ou l’autre département. Il n’y a donc pas que le seul découpage labyrinthique des terres à se trouver ainsi si bien aiguisé.

L’arrivée à Vaison, se fait dans un halo de silence à l’heure de la pause méridienne. Les parkings sont nombreux et faciles d’accès, situés dans le périmètre des sites archéologiques. La rue principale de la vieille Vaison mène à l’Ouvèze, rivière torrentueuse qui fit tant de dégâts dans les années 90. Tout au bout, le pont romain a été reconstruit et probablement consolidé par ailleurs. La lumière saillante fait émerger, depuis la perspective offerte sur le pont, un axe donnant sur la cité médiévale, à flanc de colline, comme ayant eu une de ses deux moitiés écroulée par le temps, et deux bras de rues de maisons basses, de pierre blondes et calleuses. Partant de l’une d’entre elles, nous rejoignons la Place Monfort devenue piétonne depuis notre dernière visite dans les années 80. La fontaine au pied du platane géant coule en silence, l’espace s’ouvre sur une multitude de cafés et de brasseries criblés de soleil, et filtrés par les branches ocres et jaunes partageant le froid de l’ombre et la vigueur sèche de la lumière chaude.

C’est le moment de goûter le vin du Rhône.

Puis c’est la montée en pente douce vers la cité médiévale aux rues pavées qui déséquilibrent le marcheur. Les fameux volets bleus, disons d’azur, qui sont la marque riante de reconnaissance des maisons de Provence, sont d’un autre bleu à mesure qu’on se dirige vers la Drôme, et déjà, dès Vaison, nous voyons des nuances très marquées de ce bleu lavande, qui peut s’intensifier jusqu’à un mauve profond aux façades de certaines demeures, qu’on dirait un jeu de rivalité décorative entre les deux terres limitrophes.

Vaison possède deux cathédrales, ce qui est à peine un paradoxe, puisque depuis deux mille ans, l’Ouvèze sépare la cité ancienne de celle qui va devenir la nouvelle ville et la romaine. Les ruelles montantes, dans la chevelures des végétaux enserrant les pierres, nous mènent vers la ruine du château, hors de tout chemin balisé. De grosses veines de pierres dégageant vaguement un passage jusqu’au sommet venté d’où la vue sur la vallée se perd jusqu’à l’horizon. Ces ruelles labyrinthiques jouent de surprise, et de ce jeu, les perspectives des maisons, encadrées de capillarités de lierre, aujourd’hui rouges et ors, les encadrements de porte, les asymétries des façades, les arcs passant d’une maison à l’autre traversant les ruelles, et les renflements de pierres comme gorgées de leur propre opulence, blonde, brune ou rousse, les débouchés sur fond de jardinets désordonnés, rivalisent de poésie et du charme de cet enracinement apaisé du temps, aux détours de chaque placette et des quelques fontaines aux bouches sculptées de gargouilles murmurant sur la surface sans ride des bassins.

Un sentiment de quiétude coutumière semble ne jamais devoir se départir de ce silence séculaire au flanc de la vieille cité.

Enjambant L’Ouvèze, vers le site antique de Puymin, nous retrouvons Rome. Dans l’enceinte d’une cité antique et provinciale, de ce quartier grouillant autrefois, avec ses rues dallées, le périmètre des boutiques, le « Nymphée », château d’eau constitué de bassins aménagés, « le Sanctuaire des Portiques », monument public encadrant un grand jardin à colonnade et de riches maisons patriciennes et celle à l’Apollon Lauré avec triclinium, thermes privés et péristyle. De cette dynamique fonctionnelle ne reste , comme à Rome, qu’un paysage sublime qu’un peintre pourrait éterniser pour la beauté des équilibres classiques dans les formes et leur alternance avec l’environnement naturel, serein et domestiqué.

Nous accédons au Théâtre, au sommet d’un tertre à ciel ouvert, dont les colonnes en demi cercle rythment la perspective supérieure sur l’ensemble de la vallée avec une vue plongeante sur des gradins accueillants environ 6000 personnes. C’est le cadre actuel des fameuses « Chorégies ». Le bosquet, au dos du théâtre, est une oasis silencieuse d’arbres séculaires, avec son côté et in arcadia ego

Le site antique de la Villasse, comme celui de Puymin, plus émouvant, plus vaste aussi, plus grouillant de colonnades et de maisons privées, longeant le quartier des boutiques, moins aristocratique peut-être que Puymin, regorge de bustes et de parterres fleuris. La Maison du Dauphin montre le passage d’un monde semi rural à une véritable ville gallo-romaine. La Maison du Buste doit son nom a une magnifique statue de Domitien, préservée aujourd’hui au Musée attenant. Je ne me serais pas lassé d’en faire le tour. Dans ce même Musée, deux masques de Comédie et un ensemble de statues grandeurs nature achèvent le puzzle de cette ville dans la ville, qui a comme Rome, avec sa cité médiévale et ses sites antiques, une superposition de témoignages agrégés remontant le temps.

En contrepoint de la cité médiévale, et cette fois sur la rive des sites antiques, il nous fallut marcher, derrière le site de la Villasse, jusqu’à la seconde Cathédrale, plantée sur une vaste esplanade où aucun angle ne perturbe la perspective d’ensemble de l’édifice. La lumière est sur un plan plus inclinée à cette heure de la mi après-midi, et offre déjà des reflets jaunes. La nef dessine un vaisseau en plein cintre des plus classique, et par une petite porte, nous pénétrons dans le cloître carré et au chapiteaux imagés à intervalles réguliers. Sans être Moissac, ce petit espace de paix et de méditation, à la lumière d’or qui envahit maintenant les arcs coiffant les chapiteaux, nous offre une intimité de plénitude dans ce cœur enclos de pierres et d’oliviers.

Et sur la route de notre château drômois, à la sortie de Vaison, une chapelle isolée, Saint-Quenin, à la curieuse abside triangulaire, entourée de vignes d’or et de pourpre.

De plus en plus, dès la sortie de la ville, la lumière prend la tournure colorée de la vigne, entre les verts jaunissants et les rouges recroquevillés des feuilles. Nous sommes sur la route des Côtes du Rhône, l’enfilade des coteaux forme un océan automnal d’où émergent Buisson et ses maisons serrées autour du clocher à ferronnerie forgée et son cadran qui indique que le soir vient.

C’est l’entrée dans Rochegude (Roche rude, Roche aigue), à l’heure où les derniers rayons de soleil brûlent, depuis le parvis et la fontaine muette, les parties supérieures des tours massives. Nous traversons le long couloir vermillon, aux parures blanches, qui mène tout au fond, à la chambre. Feutrée et silencieuse, aux éclairages doux, au plafond démesurément haut, et aux bains de faïence.

Même brève, la visite des parties basses, en forme de U, sur le pourtour de la bâtisse, nous fait traverser les salons de musique, avec épinette et orgue positif, une immense salle de lecture, aux fauteuils de velours mauves et couleur de sable, au pied d’une cheminée où brûle un feu dense crépitant et continu qui pourrait recevoir des sangliers entiers ou de plus gros gibiers encore, des salles d’apparats et de boiseries sombres, propices à la lecture ou à de silencieuses méditations (on aurait, dans un salon, reçu un des Papes d’Avignon), et des couloirs sous verrières abritant des statues de seigneurs locaux de pied en cap, en pierre poreuse, les mains jointes et dans des postures d’humilité, des armures et des meurtrières donnant sur les jardins.

Nous dînons à Ste Cécile des Vignes, à quelques kilomètres, dans un Logis de France, en bordure d’une très belle avenue de platanes où les lierres descendant sur la terrasse du restaurant auraient invité à rester dehors si ce n’était la légère fraîcheur de la saison avancée.

La façade du château est maintenant baignée d’une pleine lune, si jaune, et comme débordant de son propre disque, qu’elle semble gorgée du soleil de la journée.

16 octobre

Le parc au matin, dans les tonalités grises d’un ciel improbable, moucheté de bouquets verts et jaunes au pied des grands chênes. Les pas feutrés sur les mousses, les feuilles d’automne, et aucun oiseau alentour. Une maison aux volets bleus ensevelie de toute part dans ses lianes de lierre se réveille lentement.

Et nous quittons Rochegude.

Nous longeons le Rhône, en l’apercevant parfois sur quelque balcon de collines, et remontons vers la Drôme du Dauphiné.

St Restitut. C’est le calme des dimanches matin. Quelques villageois à la croisée de certaines rues, montantes et descendantes, et sur la place principale, l’ église du XII° siècle, au portail très romain, avec fronton et colonnades encadrant l’entrée, un peu comme celui de la chapelle St Gabriel en bordure de Tarascon. Face à l’édifice, deux maisons jumelles dirait-on, aux volets bleus (encore de ce bleu d’azur du sud), encapuchonnées chacune d’un platane séculaire et toutes deux ensommeillées dans le doux tintement du filet d’eau de la fontaine. Et il est des moments de grâce inexplicables dans ces rencontres du végétal et des pierres de maison, des entrelacs du lierre et des fers forgés des balcons, sous la tonalité des bleus ou des jaunes, dans les perspectives des rues qui offrent de telles séductions.

Une villageoise nous indique un St Sépulcre octogonal ( ?) à la sortie du village, solitaire.

Plus au Nord, La Garde Adhémar d’où l’on peut presque apercevoir le Rhône. Les maisons ont été restaurées, la pierre paraît plus blonde qu’avant. Le village se présente sur une sorte de promontoire, et l’église du XII° s’expose à la vue, des kilomètres avant la montée vers le cœur du village. Le Val des Nymphes n’est pas loin. La lumière bleue et  froide est encore basse et n’éclaire que très peu les édifices. La Place Georges Perriod en forme circulaire, présente un boulingrin en son centre, et tout autour nous accueillent les volets mauves des bistrots et restaurants à l’heure du petit verre de rouge. Un havre de silence sous les saules pleureurs.

Une superbe Vierge romane en bois, dont les éclats de couleurs s’écaillent  avec le temps, d’une grande humilité, qui est souvent la caractéristique de l’art de ce temps, se niche au bas côté gauche de la grande église. Derrière le chevet, en contrebas, un petit portail auprès duquel un ensemble de carreaux en terre cuite décoré de fleurs, ouvre sur l’entrée d’un jardin botanique. Quelques marche plus bas, des ensembles délicats taillés à la française, comme des petits Villandry, avec des labyrinthes miniatures, des espèces de plantes rares, des tailles géométriques savantes, et ce qui ajoute au charme du lieu, ces jardinets suspendus donnent une vue plongeante toute vaporeuse dans la vallée du Rhône, créant l’illusion que ces assemblages végétaux tiennent en suspension sur un nuage éphémère.

Et loin dans la vallée, les larges silos de Pierrelatte fument de leurs paisibles réacteurs nucléaires.

 

Peu après midi, de loin, sur un mamelon en pente douce, avec à son sommet le clocher trapu, le village de Mirmande. Je l’avais découvert au printemps de l’année dernière, pour avoir été en 98, affilié au rang très prisé des « plus beaux villages de France ». Ces villages n’ont jamais démérité l’appellation qui leur est décernée, et c’est sûrement encore plus sensible pour Mirmande pour lequel nous avons fait ce détour dans la Drôme des collines.

Dès l’entrée où nous avons laissé le véhicule, les rues sont comme pavoisées de ces arches qui traversent en une butée leur pont de pierre d’une maison à une autre. Les cafés et les quelques hôtels sont évidemment massés au bas du village, celui-ci promettant d’être pentu, les terrasses accueillantes, et en ce dimanche, plus animées que d’autres jours.  Des jarres de fleurs encadrent les portes bleues ou les fenêtres jalousement voilées de rideaux de dentelles. Mirmande est un écrin de solitude habitée. Ce qui frappe au regard, c’est le contraste des sobriétés de ces maisons de pierres grises ou jaunes, finement proportionnées et franches dans leur appareil, probablement riches à l’intérieur, à demie ensevelies par une nature qu’on a laissé se développer à l’état de désordre d’avant la renaissance du lieu vers 1926. Ce qui en fait le charme ajouté, est justement cette coquetterie des végétaux s’exprimant en une sauvagerie à peine contenue par la volonté de ses habitants, comme une décision de laisser se développer une anarchie naturelle à laquelle on accordera toute confiance pour habiller d’une harmonie la plus parfaite l’accord entre la pierre et l’échevelé du végétal. Nul autre « plus beaux villages » ne semble avoir à ce point opté pour cette naturelle intrusion du hasard dans le développement de cette harmonie. Ruelles montantes, pavés coupants, traversant des enfilades de figuiers et de jardinets, le village est aussi connu pour avoir le plus bel ensemble tuilé conservé. Des grappes de lierres habillent les façades, les escaliers bifurquent en pentes sévères, semblant livrés à une improvisation de parcours que le curieux se devra d’expérimenter en suivant ses dédales, et au détour d’une rue, après avoir traversé des courbes et des enchaînements d’arbres et de portes jaunies et à l’abandon, attendant une quelconque résurrection d’espaces encore abandonnés, en décor de quelque théâtre idéal et imaginaire, le cimetière est atteint. Le clocher est en effet trapu, et les allées jonchées de pierres tombales poreuses, encadrées de cyprès. Nous sommes en pays de Provence, les harmonie de verts et de végétaux déjà rougis par la saison, se respirent dans la légère brise au sommet de la colline. Mirmande a une âme.

Redescendant par d’autres chemins de grappes de vignes, de portes en arches, nous rencontrons la grande bâtisse où vécut André Lhote, de 1926 à 1962, avec la plaque apposée, sur ce qui est aujourd’hui un hôtel discret et cossu, …« auquel nous devons la renaissance du village ».

 Haroun Tazzieff a été maire du village de 1979 à 1989.

Dans l’encadrement de ce qui constitue l’entrée délimitant réellement la montée vers les tortueuses surprises du village, sur l’un des murs, on peut encore admirer, à la porte Gautier, vestige du XV° siècle, une peinture médiévale dont je n’ai pas su déchiffrer l’énigme. Nous goûtons maintenant le vin du Rhône sur une terrasse avant le retour vers la vallée.

Nous saluons rapidement Valréas et sa belle Cathédrale, mais la torpeur du dimanche, venté ici, et grisâtre, tristissime, nous fait poursuivre. 

Nous entrons dans Nyons, au centre plus animé. Deux grandes belles places, dont l’une enceinte d’arcades, nous accueillent. Elles se prolongent par la rue principale qui mènent , comme à Vaison, au pont roman. Celui-ci a beaucoup souffert en 92, lors de la crue de l’Ouvèze. Aujourd’hui encore, on peut voir les marques sur les deux parties de l’arche. Et de l’autre rive, l’admirable perspective de la rivière, avec une partie du pont et la maison qui abritait le moulin à huile. Paraphrasant un homme historique, on pourrait s’exclamer : « Ici à Nyons, au pied du pont roman, se dressent d’anciens moulins à huiles ». La rivière laisse quelques bandes de plages de galet, et des forêts de roseaux marquent la limite des berges. La grande bâtisse qui abrite le moulin à huile nous accueille sur sa terrasse où nous goûtons le vin de pays et les fameuses olives de Nyons, la tanche, aromatisées aux herbes de Provence et à l’ail. Depuis cet endroit, il n’y a meilleure perspective, juste en dessous, pour admirer le pont sur sa butée d’un seul tenant, de 47 mètres. La rivière est toute en sinuosité, avec un débit nerveux, malgré la marge importante qui la sépare des deux berges. Encore un verre de Vinsobres sur l’une des deux places principales enceintes d’arcades et de vieux commerces à l’abandon, comme une librairie qui dut connaître , il y a longtemps son heure de gloire, et un commerce de confections pour dames et pour fillettes qu’on devine aux traces de lettrines sur la partie supérieure du même édifice. Des enfants jouent au ballon, ce qui est aujourd’hui rarissime dans nos villes, et cette grande enceinte dégage un côté très italien dans sa conception, ne serait-ce que pour ses arcades, son animation de fin de journée, et la succession rapprochée des deux places. L’hôtel Colombet, historique, (puisqu’il affiche tout un assortiment de photos anciennes, et quantité d’objets ayant appartenus aux premières générations d’hôteliers), présente une magnifique terrasse arborée, qu’on croirait que les branches pourraient, à certains endroits, enserrer ceux qui s’y reposent. Nous logerons, malgré le charme de cet hôtel, aux « Oliviers », coquette maison blanche et verte, aux jardinets japonais, adaptés à une sensibilité toute provençale, par les objets et les matériaux choisis pour les décors. (Le patron a séjourné trois années en cuisine au Japon, et tout rappelle ici la méticulosité et la miniaturisation des choses).

17 octobre

Les volets s’ouvrent sur la pluie. Froide, sans une seule trouée d’espoir. Les flaques d’eau crépitent sur la terrasse, derrière le petit salon à l’heure du café. Nous mettons les Kway pour la visite du moulin à huile. C’est un petit Musée, très bien conçu dans les cavités creusées dans la pierre aux couloirs voûtés, avec un pressoir entier de 1780, prêt à fonctionner, qui apparaît. Dans des vitrines, diverses lampes à huile, certaines venant d’Orient, toutes sortes d’ustensiles et des meules de plusieurs tonnes. Lors de la crue dramatique de 92, des meules de cette dimension ont été emportées par le courant et enfouies à jamais dans les sables.

Et nous quittons Nyons. Le lit de la rivière qui laissait hier des galets à découvert, et les berges dégagées, était complètement rempli, avec un débit furieux à la limite des forêts de roseaux.

Par le col d’Ey nous rejoignons Sainte Jalle, et il pleut suffisamment pour que les gris de la pierre de l’église donnent l’illusion de plus encore de noirceur volcanique. C’est un édifice trapu de l’extérieur. Mais d’une sobriété presque élégante à l’intérieur. Le portail sculpté laisse pénétrer dans un vaisseau simple mais de proportion parfaite. Sans décoration et superflu, c’est une vraie romane provençale. J’avais pensé, autour de cette escapade vers Rochegude, aller revoir ce village qui vit la naissance de mon grand-père Paul Deydier. Je ne sais rien du temps qu’il a pu vivre ici. C’est sur le livret de famille jauni de mes parents que j’ai appris qu’il était né là. A-t-il été baptisé sur ce baptistère tout près de l’entrée ? A-t-il passé une partie de son enfance dans ce tout petit coin de la Drôme avant les grands espaces de la ferme d’Aïn-el-Aouda ? Ce n’est qu’un infime moment d’une vie commencée ici, mais cette église est comme le témoignage d’un passage éphémère, alors que celle-ci était déjà là depuis des siècles et qu’elle a continué bien après que ce grand-père eut disparu. Elle est comme le reflet d’un visage abstrait qui aurait contenu en elle tous les passages de l’enfance de cet aïeul dont on ne saura jamais plus rien. Nous ne rencontrons âme qui vive, et on pourrait croire que ce petit pèlerinage intime a été organisé spécialement pour nous. A la sortie opposée du village, une route rectiligne est bordée de magnifiques platanes aux branches formant de larges coudées mouillées, qu’on croirait des griffures sur toute la perspective de la ligne droite. Nous n’avons pas vu les nombreuses calades et autres passages secrets à l’intérieur du village qui méritait un peu plus de soleil.

Buis-les-Baronnies paraît bien grande en comparaison. La Place des Arcades est le lieu féerique et le cœur de la ville le jour de marché. Aujourd’hui nous sommes seuls sous les exceptionnelles arcades du XV° siècle. On dirait, dans l’enfilade et le rythme de chacune d’elles, la carène d’un vaisseau qu’on aurait retourné. Les maisons sont colorées, bleus de Provence, jaunes et rouges. Une fontaine au milieu de la place sépare les deux rangées d’arcades de chaque côté de la rue, qui prend un relief et une note d’élégance presque inévitable. L’hôtel, qui est une curiosité en soi, qu’on s’y laisse progressivement happé jusqu’au premier étage, est décoré de même, de papiers peints dans les tonalités chaudes de rouge et de jaune, avec des reproductions de Archimboldo et de peintures du XVIII° siècle. Nous déjeunons au « Bistrot des Cigales » avec le dernier vin du Rhône, et passons devant le Collège Barbusse, ce qui laisse supposer qu’il vécut ici, comme Barjavel à Nyons, face à notre « Hôtel des Oliviers ».

Un timide soleil nous accompagne sur la route de Châteauneuf du Pape, élégant dans sa pierre jaune et sa montée majestueuse vers les ruines d’un édifice qui garde encore aristocratiquement ce sentiment de n’avoir pas déchu, d’une grandeur et de la beauté  d’un passé  encore mystérieusement ancrés au sommet de sa colline.




PARIS

12 /15 novembre 2016


Enfin ! depuis tant d’années encore … ! Bernard et moi avons placé notre première rencontre à Paris sous l’angle de Dieu et de la mort. Entre nous c’est souvent ainsi par gageure, par défi, et pour une large proportion, par cet humour dévastateur qui ne le quitte jamais.

Je viens à Paris à la demande des éditions Harmattan qui organisent tous les seconds lundi du mois une réunion pour les nouveaux auteurs.

Je vais revoir des lieux universels que je n’ai plus vus ou jamais vus auparavant. Ma dernière visite, en janvier 79, concernait une recherche d’emploi auprès d’un Conservateur du Louvre qui m’avait conseillé tout simplement de passer le concours relatif à la fonction de Conservateur. Je venais de passer mes deux dernières années au Musée Chagall du temps de Pierre Provoyeur qui en avait été le premier grand responsable. Logé chez Robert Sarrut, pour deux jours peut-être, au cœur d’Athis-Mons, qui n’est ni Paris, ni même une terre conçue pour les humains, dans ces banlieues de solitude où sont repoussées les fourmilières laborieuses, les petits hommes gris qui ne voient pas encore le soleil quand ils s’en vont le matin, et qui rentrent sans voir la nuit arriver, la tête appuyée contre la vitre d’un moyen de transport où le sommeil et le harassement de la journée les auront saisis. Ce sont ceux qui, quand on les interroge, disent qu’ils habitent Paris.

J’arrive par un vol Easyjet en début d’après-midi. Bernard me mène à Ville d’Avray sur son énorme moto quand il commence doucement à bruiner sur le parcours. La pluie, puis la grisaille ne quitteront pas les jours que j’aurais à passer ici.

La pluie, la pluie douce, froide et permanente.

En tournant autour de l’Opéra, la première impression est cette hauteur vertigineuse de l’édifice que je n’avais jamais ressentie pareillement, par exemple, à Vienne. Et toutes les architectures qui suivront, comme le corps principal du Louvre et ses impressionnants massifs d’angle, et tant d’autres monuments érigés, parlant de grandeurs royales et impériales mêlées. Le Paris qui émerge encore aujourd’hui est dans ce défi de l’élégance qui transparaît dans la moindre harmonie des courbes et la majesté qui ne laisse répliquer à tant d’autorité, qu’elle semble s’imposer même aux plus récalcitrants des fastes et grandeurs des siècles qui firent la chair même de Paris, portant le sceau des volontés royales au cours des siècles, complétées par celles, plus tardives et définitives, des alternances monarchiques et impériales.

La Capitale Républicaine s’est fondue dans celles qui l’ont précédée, plus qu’elle ne s’y est opposée.

L’urbanisation de la ville, au travers des trouées formant les axes de communication de l’ère Haussmann, porte plus encore la marque nouvelle des grandeurs de l’Ancien Régime, symbolisée par la largeur des avenues, dont par ailleurs les Champs-Elysées sont comme l’hypertrophie d’une capitale qui ne peut se développer que dans l’expression de magnificences de son propre héritage. Même la République Mitterrandienne, dernière période visant à laisser une marque architecturale à la mesure du nouvel hôte souverain, s’est glissée dans de somptueuses réalisations dépassant l’échelle de la République. Bien plus, au monarque s’est ajouté le Pharaon dans la Pyramide du Louvre. Au cœur même de la Capitale, s’est posé comme un sceau ou plus encore, un poinçon de diamant signifiant la griffure vers le ciel tout autant que l’éternité du tombeau dans le cœur géographique et vivant au centre et au ventre grouillant de la ville. De même l’Arche de la Défense se lit d’Est en Ouest comme nouvelle arche d’alliance, rappel d’une promesse qui lie le futur de la ville à la course d’un soleil souverain.

Rome est une ville qui fait émerger la mémoire des siècles, en un chaos harmonieux de fruits hétéroclites, baroques et de sédiments antiques. Paris ne peut se lire d’emblée dans ses multiples strates historiques parce que tout y est comme surgi depuis la naissance des quais de l’attente, des courbes et des harmonies fougueuses du romantisme le plus vibrant, ce qui en fait une ville se renouvelant sans cesse, comme s’inventant dans la foudre de ses tumultes. Si Rome s’inscrit dans la pierre d’un livre ouvert sur le socle de ses siècles, Paris féconde, à l’image de ses pluies, les ruelles pavées et les escaliers tortueux qui disent l’espérance dans le rituel du quotidien, les amours, et comme surgissant, les révoltes à venir.

Nos pas nous mènent rue de la Paix. Feutrée et saisie dans l’humidité d’une après-midi qui fait déjà allure de début de nuit, bleutée et striée de faisceaux de phares. La Place Vendôme débouche comme pour confirmer, dans la nudité de sa perfection carrée, la tonalité du jour, bleue de saphir…

Le jardin des Tuileries est traversé près de l’îlot éclairé du manège pour enfants qui aujourd’hui tourne à vide ; les arbres dépouillés découvrent l’espace déserté qui s’habille dès le printemps de son couvercle de feuilles, et au bout d’une allée, c’est le Louvre et le phare lumineux de la Pyramide sur l’immense esplanade. Les masses sombres et démesurément élevées dans leur pierre noire et austère semblent enserrer le tétraèdre de verre et de métal comme un vaisseau spatial posé au centre de la cour du musée. C’est un peu le cœur de Paris en un raccourci cinglant . La pyramide révèle, par la continuité du verre et du métal, la contemporanéité inventive que vient prendre, comme en l’encerclant, l’accumulation des strates de civilisations successives de galeries, de plafonds et des couloirs d’œuvres d’art du Louvre témoignant d’un rappel sans cesse renouvelé, des accumulations créatrices de la Capitale comme centre du monde.

Nous quittons la légende des siècles accumulés pour l’intimité pavée des quais de Seine, vers le Pont Neuf.

Je comprends mieux maintenant ce qu’on nomme Paris, Ville Lumière. Il y a, comme dans les chansons, la ville phare, celle qui éclaire de ses révolutions, de ce pouvoir qui est donné à peu, d’éclairer l’avenir et la pensée des peuples aux travers de ses grands hommes qui innervent de volonté un destin et celui des autres peuples qui s’y laissent guider. Mais ce soir, c’est depuis ce Pont Neuf, les quais humides de la Seine, ses gros pavés luisants dans l’éclairage des réverbères, à l’heure de la nuit naissante, que la lumière de ce paysage urbain, révèle une magie propre à cette ville, comme il devient évident que l’on reconnaît un paysage ou un être connu à la qualité de sa végétation et la densité de ses nuages ou à la vestimentation habituelle dès le premier regard. Paris est une fête, disait Hemingway. Il faisait certainement plus allusion à l’aspect lampion qu’au désordonné qui caractérise si souvent les mœurs et la légèreté de la nuit parisienne. J’ai eu l’impression devant ce pont de lumière sculptée, ces pavés, puis plus loin la coupole de l’Académie française et les berges où les bistros commencent à vivre de la palpitation de la nuit , qu’une féerie de couleurs détrempées à dominante bleue et liquide se fondait dans les halos jaunes des multiples sources de luminosité qui donnaient à tous ces espaces que nous parcourions, la vraie signature du manteau nocturne de la ville.

Même le petit bistro St Augustin, tout près du cœur tumultueux du Quartier Latin, portait ce sfumato de coloris boisé teinté d’un voile  qui laissait même les sons environnants des tablées voisines dans un amorti d’imprécision. C’est un Paris mouillé et impressionniste qui défile sous la fontaine St Michel et sur la Place St André des Arts. Les chaussures sont crottées de feuilles jaunies qu’elles semblent plus lourdes sur la chaussée. Bernard nous mène vers Notre-Dame. Elle respire et porte en elle toute l’élégance massive, si l’on peut dire, du poids d’avoir été trop admirée, d’être cette image unique portant toutes les autres images de Paris avant la naissance, maintenant à part égale de reconnaissance, de la Tour Eiffel.

Le Paris de la République et le Paris des siècles monastiques et monarchiques.

En guise de musique de chambre, après tant de monumentales symphonies architecturales, au  tournant d’une rue à cheval entre le cinquième et le sixième arrondissement, nous débouchons sur une tourelle d’angle Renaissance, comme un vestige de François I, et le petit restaurant du même nom.

13 novembre – dimanche

En contrepoint des lumières et de la poésie inhérente à chaque harmonie de rue ou de paysage, même les noms à Paris ont une volonté de marquer d’harmonie et d’un rien de démarqué qui n’existe qu’ici. En m’endormant je voyais défiler tant de plaques bleues aux noms à la fois hermétiques, comme de court poèmes de rue, et frappés du mystère d’une origine, souvent médiévale, dont le sens premier nous échappe.

Rue des quatre Fils, Rue Vieille du Temple, Rue Grégoire de Tours, Rue de l’Estrapade, Rue de la Bûcherie, Impasse des Boeufs ou Cul de Sac des Bœufs, Rue du Chevalier de Saint Georges (au 14 se trouvait l’Hôtel Richepanse près de la Madeleine, où ma grand-mère –Nonina- avait séjourné dans les années 50 !…), Rue de l’Arbalète, Rue des Petits Carreaux, Rue des Fossez Saint Jacques, Rue Sainte Croix de la Bretonnerie, Rue du Cerf Couronné, Cul de Sac du Paon, Rue des Poissonnières, Rue de la Verge d’Or, Rue du Mal de la Mule, Rue Gît-le Cœur, Rue du Chat qui Pêche, Rue Croix des Petits Champs, Rue de la Queue de Vache, Rue Brisemiche, Rue du Cul de Putois, Rue Eugène Poubelle, Rue Basfroi, Rue des Coupes-Gorges…

(Nous sommes loin de l’angle de la 5° et celui de la 247…)

Déjà, le train de banlieue, les stations de métro défilent, et les noms évocateurs de lieux improbables, Bécon-les-Bruyères, (comme dans un film d’Audiard), Asnières etc. jusqu’à la gare Saint Lazare, où ne manquent que les fumées de locomotive pour se croire dans un tableau de Monet.

Montmartre, les vieilles rues. La ville se rétrécit et perd de sa monumentalité creusant dans son passé comme pour s’humaniser, et justement, la première curiosité du matin est le « Mur des je t’aime », fait de carreaux de faïences bleues, où tous les je t’aime du monde se trouvent inscrits à la main comme un prélude à cette percée vers les hauteurs du vieux Montmartre.

Pour atteindre le sommet de la Butte (il ne s’agit pas ici de colline), nous grimpons par l’un des multiples accès d’escaliers (rue Foyatier) qui sont comme la marque de cet îlot de presque ciel qu’est le vieux Paris. Ces longs boyaux grimpants, aux pavés gras de ce jour mouillé, rythmés de réverbères élégants, qu’on irait presque s’y pendre, tant on ne peut s’empêcher d’y retrouver les clichés inévitables et nocturnes de Brassaï ou du Kertèsz de Mon Paris. Parallèlement aux escaliers, le funiculaire, proposant le même accès au sommet, paraît un moyen de transport en commun affreusement dépourvu de la moindre poésie.

Par la petite place nouvellement baptisée Amélie Poullain, depuis  le Sacré Cœur, la ville est offerte, et chacun y retrouve un peu du plan de Paris, vu en perspective cavalière, aujourd’hui noyée dans un flou impressionniste. Je surprend le nom de la rue Steinkerke au bas de notre petite ascension, ce qui me renvoie à d’anciens souvenirs d’une certaine sonate de François Couperin.

La rue Cortot, vieille rue emblématique de l’Ancien Montmartre, appelée rue Saint Jean depuis le XVII°, porte aujourd’hui, non pas comme je l’ai longtemps cru, le nom d’Alfred Cortot (ce qui l’aurait immortalisé vraiment tôt dans sa carrière), mais d’un sculpteur du XIX° siècle, Prix de Rome en son temps. De vieilles cartes postales d’un temps où la Butte était un village silencieux, attestent d’une activité artisanale disparue, et j’ai encore le souvenir, probablement de mon premier passage en 69, d’une blancheur des murs et de la souple sinuosité des ruelles adjacentes, lesquelles semblent toutes mener vers le Tertre. Aujourd’hui la rue est inondée de lierre sur la plupart des façades et la grisaille tranche avec le souvenir de ce que j’en ai gardé de blancheur. La Place est toujours colorée et grouillante, animée par la concentration de son lot de rapins, de ses bistros criards, de ses terrasses à peine désertées et de toute cette effervescence qui, comme à Rome, caractérise les très hauts lieux de la curiosité obligée.

 A proximité d’une petite école, et comme pour inviter à l’imaginaire,

un étonnant mur qu’a illustré Jean Marais pour le Passe muraille de Marcel Aymé, dont la tête, une jambe et une partie du torse sculptées de bronze semblent traverser le mur et se projeter vers nous..

Quelques rues plus bas, un moulin de bois en surplomb d’un café, se prétend Moulin de la Galette, et à la croisée , la Rue Lepic, en pente pavée. Bernard voudrait qu’on prenne un verre au Virage Lepic, ce qui permettrait de replonger dans des souvenirs de Stef, mais l’endroit étant fermé ce dimanche, nous prenons notre rouge un peu plus loin, un vin de Sicile. Ce qui nous conduit à nouveau à nous interroger sur la mort, la notre, celle de Stef, et du déraisonnable de boire un vin de Sicile en pleine rue Lepic…

La Place Furstenberg, d’une certaine manière, est comme l’antithèse de celle du Tertre, de par la conformation discrète et féminine d’une élégance  parisienne dans son essence, et de par ses dimensions enserrées de près par le demi cercle des immeubles. En fait, elle est une illusion de Place, tant la minceur de son centre, très proportionné à l’ensemble, aurait pu être parcourue sans contournement aucun par un segment de rue raccordant directement  la rue suivante. Ce sont les arbres alanguis qui donnent ce petit miracle de romantisme. Il paraît impossible, surtout la nuit venant, de trouver périmètre parlant plus justement que celui-ci le langage de l’amour, qu’on imagine sans peine des confidences proférées à l’heure où les premiers réverbères projettent leurs halos d’intimité.

Après la Place Blanche et le Montmartre populaire d’en bas, le quartier foisonnant des ouvriers et des petits commerces, plus désordonné que celui de la Butte, nous retrouvons les quais, traversant des jardins extrêmement ordonnés et jalonnés de sculptures, jusqu’au Jardin des Plantes.

Débouchant sur Saint Germain, le boulevard me semble démesurément large, tant l’histoire intellectuelle de l’après-guerre est marquée par l’existence feutrée des caveaux de jazz et de rock and roll, de l’intimité feinte des intérieurs des Café de Fore et des Deux Magots où l’Etre et le Néant a dû être conçu, du moins pour la légende, et qui demeurent au travers des noirs et blancs de l’époque, à l’ombre de l’église la plus ancienne de Paris.

Fuyant le sentiment d’ennui dominical du grand boulevard, nous nous engouffrons dans la bonbonnière de la Brasserie Lipp.

A défaut de parcourir indéfiniment les berges de la Seine, que j’aurais pu inlassablement longer, c’est maintenant le Canal Saint Martin, rectiligne sous les marronniers jaunes et rouges, et près d’une écluse, l’Hôtel du Nord. Celui qui n’a jamais existé, comme la légende de                                                                      Sartre et Simone de Beauvoir, il a été dans le seul imaginaire de millions de visiteurs, réellement vécu de sa façade indispensable, et non pas seulement dans des décors de studio de cinéma. On y entend encore, si l’on est attentif, entre l’écluse du canal et la façade de l’hôtel, l’écho de la tirade gouailleuse d’Arletty…Le Café sous l’enseigne de l’hôtel porte le même nom, et en cette fin d’après-midi, l’on peut voir des groupes se former avec des enfants portant des lanternes éclairées, prêts à partir vers la Place de la République en commémoration de l’An I de l’attentat du 13 Novembre. La nuit est maintenant tombée.

Après le Mur des Je t’aime, dans les toilettes de chez Bernard, il y a de quoi méditer. Une magnifique affiche d’un bleu profond décline toutes les définitions à peu près creusées que l’humanité a écrites sur la définition de Dieu. C’est la scène XXXV de la « Chair de l’Homme » de Valère Novarina. Et ça prend tout un pan de mur… Nos échanges sur la mort vont bon train.

 

14 novembre

Encore le choix de sortir à Saint Lazare. Une sculpture compressée d’Arman, déclinant le thème du voyage au travers d’un empilage de valises. Comme pour les contrebasses devant l’Acropolis de Nice, ces objets d’art en métal brut vieillissent très mal. Ces valises font l’effet de partir pour une destination qui n’est pas désirée. Ou comme si Arman s’était égaré loin de Saint Paul de Vence…

Boulevard Hausmann, large et  rectiligne. Dès le milieu de la matinée, nous sentons que c’est lundi aux flux de circulation. Les vitrines des grands magasins font écarquiller les yeux des enfants. Dès la mi novembre, tout est là pour Noël. Mon regard se perd plutôt vers les extraordinaires mastodontes que sont les architectures des deux immeubles du Printemps. Puis nous plongeons sous les verrières des grands Passages, avec toutes sortes de librairies, de magasins d’antiquaires, de bimbeloteries, dont un m’a beaucoup plu, à la façade bleu pâle et à la vitrine surchargée, la Boîte à Joujoux, et plus surprenant pour moi, l’adorable entrée du Musée Grévin, discrètement logé au bout d’une de ces galeries, avec son bas relief de personnages d’époque napoléonienne et autres saints d’Epinal, jouxtant l’hôtel Chopin, à la façade aux boiseries sombres, romantique et comme fait pour protéger les amants loin des vacarmes. Nous déjeunons sur une minuscule terrasse avec face à moi, en fond de bistro les rideaux vichy rouges et blancs, qui augurent une cuisine d’Auvergnat, sans manière et le vin de Vacqueyras qui ne nous aura pas déçu.

La longue rue Montorgueil défile, grouillante, piétonne et active, et débouche sur l’énorme chantier des Halles, son futur complexe commercial aux formes hélicoïdales et elliptiques  de vaisseau fluide qui me fait penser aux graphismes des partitions de Xenakis. Puis sur la droite le bouillant chevet de l’église Ste Eustache. La nef est immensément élevée, plus que Notre-Dame, dans un gothique tardif aux décorations peintes de la Renaissance et, à la façade ouest, très haut, le fameux orgue à l’extraordinaire buffet dû à Jean Baltard et dont Jean Guillou a longtemps été titulaire. C’est ici que Lully se maria avec Madeleine Lambert, fille de Michel Lambert, immortalisé par ses Leçons de Ténèbres. L’histoire de la France royale continue de défiler. Rue de Rivoli, deux portes peintes des plus psychédéliques. A l’étage, des d’ateliers d’artistes discrètement fondus dans le paysage architectural, et plus loin, la Samaritaine, qui a laissé son nom au fronton de l’immense bâtisse de type Art Déco et Art Nouveau.

Nous traversons le Marais et ses hôtels particuliers, le cossu musée Carnavalet, à la façade austère et classique, doyen des musées de Paris, qui retrace l’Histoire de la Ville.

La ballade se poursuit comme une déambulation sous le ciel gris et clair, les yeux souvent levés vers les architectures et les harmonies de la pierre qui trouvent leur élégance dans le fondu des ciels. La rue des Rosiers rejoint la petite rue Malher.

Puis la Place des Vosges. C’est le petit Versailles du XIX° siècle tant les personnalités les plus diverses, du monde politique, artistique et aujourd’hui médiatique, y ont séjourné. Madame de Sévigné y est née au 1bis. Au 11, on y voit encore un des plus vieux graffiti du monde (attribué à Rétif de la Bretonne ?). C’est aussi la plus ancienne place de Paris. On y retrouve Jean-Pierre Cortot pour la création du bassin et la statue équestre de Louis XIII. Comme dans toutes les villes uniques, on ne peut parler d’elles si on ne saisit l’enchevêtrement des zones les plus reculées de leur Histoire et les méandres des temps qui les composent jusqu’à se confondre avec le visage vivant qui reflète l’Histoire d’aujourd’hui.

A l’un des angles, « Ma Bourgogne » où nous nous installons pour un répit et deux carafons d’un fameux vin de Coteau du Mâconnais. Le bel ocre fauve des hôtels privés s’aperçoit d’une galerie à la galerie  opposée, en cette saison où les multiples arbres sont dépouillés et donnent à ce vaste ensemble où trône la statue équestre, plus qu’ailleurs encore, un sentiment d’espace automnal et de temporalité immobile.

Puis le pont Sully ( ?) d’où j’aperçois en fond de décor le chevet du vaisseau de Notre-Dame, avec la Seine qui semble s’engouffrer sous l’arche d’un pont et révéler toute l’harmonie classique du paysage parisien, de saules pleureurs, la tête s’interrogeant, et de peupliers rythmant en perspective profonde, jusqu’à se fondre dans le gris du décor, au plus loin, sur les berges que semblent accompagner les péniches à l’ancrage.

Nous retrouvons la rue des Ecoles, et bien que l’heure ne soit pas encore trop avancée, la Coupole de la Sorbonne, vue de loin est déjà habillée du bleu lumineux de dix sept heures. Les devantures des éditions Harmattan dans leur vert profond semblent régner dans ce périmètre animé.

La librairie Gibert est un vrai tourbillon de parutions en tous genres, sur quatre niveaux. Je ne résiste à la tentation d’un volume de Novarina qui nous a beaucoup occupé durant mon passage ici, et à un volume d’Europe consacré à André du Bouchet.

Nous prenons un verre de rouge dans ce bistrot où Bernard a ses habitudes et où, à travers les vitres du jardin d’hiver, nous apercevons  le square et la statue solitaire et torturé du poète Emanescu.

C’est maintenant mon rendez-vous au 16 de la même rue. L’intérieur de la librairie est un vaste labyrinthe de plusieurs étages où l’empilement des ouvrages manque de crouler au moindre faux pas. Nous parvenons au trente sixième dessous de la maison où une vidéo sera constituée des quelques questions qui me seront posées sur le Livre des Répons.

…les répons sont les chœurs qui commentent et répondent au mélisme du soliste dans le nocturne des Leçons de Ténèbres. C’était, au XVII° siècle un genre musical fortement encouragé par Louis XIV et un office nocturne qui psalmodiait les Lamentations de Jérémie durant la semaine sainte. Soliste et chœur se répondant…Leçons du vendredi saint, Répons du Vendredi etc. J’en ai été inspiré durant l’année 2013 écoutant beaucoup les madrigaux spirituels de Gesualdo… Les Leçons de François Couperin sont les cimes du genre… Mon ouvrage n’est pas une transposition verbale de ces Lamentations, mais une libre interprétation dans l’ esprit des ces Nocturnes sacrés…

Je n’étais donc pas venu à Paris pour rien…

Après une réunion initiée par Denis Pryen, directeur général des éditions et des responsables éditoriaux, nous rencontrons autour d’un vin les auteurs des différents départements de publication. La salle de réunion me fait l’effet d’une sorte de catacombes recevant des fidèles… Bernard et moi faisons la connaissance d’un auteur belge qui écrit des théories sur le cinéma et finissons la soirée ensemble, après quelques échanges d’adresses,  au Café le Lutèce. Le garçon de service est tellement intrigué de tant d’agitation autour de son plateau qu’il finit par s’intéresser à nous et à ce Livre des Répons dont je dois parler avec non moins de mouvement de persuasion. Découvrant le dernier chapitre aux caractères hébraïques qui impulsent le début des mots de  chaque phrase des Ténèbres : « … je reconnais les lettres en Hébreu, ça va plaire à ma mère… ». C’est ainsi que je me suis découvert une vocation commerciale, que Yehouda a pris le seul volume que j’avais apporté avec moi, et déposa un billet de vingt euros sans demander la monnaie.

Un dernier regard sur Paris, un square probablement à l’angle de la rue des Ecole et de la rue Monge ( ?), le buste de Montaigne dans sa nuit, songeur, et l’édicule Guimard du dernier métro.

15 novembre

C’est encore un peu de bonheur que de s’éveiller à une matinée à Ville d’Avray. L’étang de Corot est derrière la maison, enfoui dans de grands espaces forestiers que nous rejoignons après avoir traversé toute la longue rue de Sèvres, et après l’école, un chemin va tracer tout le pourtour des deux parties de l’étang. Une sculpture à l’orée de la promenade, probablement inspirée du style de Carpeaux, représente   une vision du peintre, dont on ne voit que la tête coiffée de l’éternel béret, enlaçant une nymphe dans sa pensée (le mouvement de la main est comme esquissé et on ne peut dire qu’il la touche, mais plutôt qu’il l’extirpe de la matière brute) comme à Chartres, dans un cordon de voussure de la façade occidentale, on a Dieu voyant Adam dans sa pensée. La grisaille donnera aujourd’hui la lumière parfaite des sous-bois dans le plein épanouissement de l’automne. Le chemin longe un ensemble d’habitation discrètement replié derrière des haies de cyprès d’où émergent des toits et des pans de murs, dont probablement parmi ceux-ci, la demeure du peintre. L’étang présente ses nénuphars, les bras de saules qui se mirent dans l’eau, ses bébés hérons , ses poules d’eau, les libellules et les diverses variétés d’oiseaux vivants dans ce périmètre clos. La terre est grasse. L’étang est bientôt contourné et nous parvenons à une intersection qui va nous mener en pente vers le bois de Chaville, quand en un dernier regard vers l’étang, je vois nettement, (et avec une certitude que seules les proportions dans le cadre de ma vision, la mise en scène des objets que mon œil calcule avec la vitesse d’une intuition), que je me trouve devant les maisons Cabassud. Corot avait donc été à cet endroit précis où nous allons pénétrer plus profond dans le bois, où lui s’était arrêté, avait saisi ce même angle, et éternisé l’étang de Ville d’Avray. Plus d’un siècle sépare peut-être les deux visions. Depuis, des maisons nouvelles se sont fondues dans le paysage, quelques véhicules parasites aussi, et une longue barrière sépare le chemin étroit de l’étang et les lourds massifs d’arbres sur la droite (en suivant le projet du tableau).

Mais la vision d’origine demeure.

Plus loin, au cœur du bois, il me semble maintenant que chaque bouquet d’arbres penchés vers le miroir de l’étang, chaque perspective fuyante sur des horizons perlés de parures automnales parlent en écho le langage du peintre du vent qui bruisse du frisson de l’intime, que des nymphes vont apparaître, entreprendre des danses antiques ou des cérémonies secrètes, où les fleurs, les couronnes, les voiles et la grâce féminine toutes entremêlées tiendraient lieu de mystère et d’initiatique dans ces bois que Bernard me dit ne pas être de Chaville mais de Fausses Reposes. ………………………………………………………………………………………………………………..

Retour  à Nice le 15 vers 17heures




DEMAIN AMSTERDAM

Avril 2017


Demain nous serons dans l’avion, vers Amsterdam. Je tente de rassembler quelques vestiges de ce premier bref séjour que j’avais passé en 71, en automne.  J’avais alors une bonne semaine à attendre un visa pour les Indes. Logé dans le XX° arrondissement de Paris, je lisais le Rimbaud de Henry Miller durant les après-midi de pluie, flânais dans les quartiers Nord, griffonnais quelques poèmes vite mouillés par mes poches humides, puis vers le 20 septembre, je pris le train pour la capitale hollandaise. J’avais du temps. L’intérêt du trajet en train était d’arriver quasiment à quelques mètres de la Place du Dam. Amsterdam, dans ces années 60/70 était le passage obligé de la génération hippie, de ceux qui ne verraient rien de la ville , mais, qui, comme on va à La Mecque, auraient vécu cette étape du voyage, de la route, comme on disait alors, sur le parcours balisé de la consommation de l’herbe et des hallucinogènes. Je n’ai presque aucun souvenir de cette ville si caractéristique des grandes cités nordiques. J’avais découvert Copenhague l’année précédente, avec Stef, et là encore, je m’y étais rendu plus par solidarité, par ce goût qu’on a, à l’adolescence, de vivre ce poids d’existence qui se façonne, tant par les lieux qui seront des marqueurs d’expérience et par la couleur de leur prestige, que par les expériences vécues elle-mêmes. N’étant pas consommateur d’herbe, je déambulais dans le quartier des docks, buvais du lait chaud( !) dans les estaminets à marins, et ne me rappelle pas comment je me nourrissais.

A moins de parler le néerlandais, ce qui est le privilège de peu de monde, cette langue m’a toujours paru  phonétiquement se dérouler comme on entend une bande magnétique passant en sens inverse. Jim Morrisson venait de mourir quelques semaines plus tôt, sa barbe et son visage, ses traits, démesurément alourdis, effrayant comme ce Dieu Neptune dans le tableau d’Ingres du Musée Granet, s’étalaient en gros plan à la une du numéro d’automne du Rolling Stone . Je traînais sur la Place du Dam, que je ne quittais que rarement, plus pour m’inventer une imprégnation de cette ville avec laquelle commençait cette quête d’un ailleurs qui devait se poursuivre quelques semaines plus tard, vers les Indes, l’Orient enfin foulé du pied. Des Canaux, des maisons à pignons , des quartiers nocturnes et colorés, je n’ai souvenir que les ayant traversés dans la grisaille qui est autant celle d’une absence de véritable trace dans ma mémoire, que de la couleur réelle des jours, durant ce bref séjour. Je logeais à l’auberge de jeunesse, et je passais quelques soirées dans un bar avec un jeune autrichien avec lequel se perdait plus de temps à rassembler notre anglais qu’à échanger des projets sur un avenir forcément idéal. Une nuit plus enhardie que les autres, au Paradiso peut-être, je fus quasiment capturé par une belle et grande hollandaise, au son de Cry Baby Cry de Janis Joplin. Il faut dire que même de simples chansons, fussent-elles ambitieusement de portée politique, étaient signe de reconnaissance dans l’arsenal des valeurs du voyage. Amsterdam  était devenue une gare de triage où le va et vient des sacs à dos et des cheveux longs ne disparaîtra pas vraiment avant notre XXI° siècle désenchanté et l’arrivée des sensibilités écologiques. Quelques mois plus tard, de retour des Indes, moi aussi, rencontrant immanquablement un étudiant, je pouvais dire « j’y étais il n’y a pas longtemps » quand lui me disait qu’il était sur le point de s’y rendre.




AMSTERDAM

6/10 avril 2017


La nuit fut courte. Arrivée ce jeudi, en fin de matinée, par la gare centrale, nous rejoignons en tram, la Friedriksplein, où se trouve l’hôtel, The House of Freddy. Le temps d’un malentendu, je nous crois logé au rez-de-chaussée, dans une sorte de vestibule d’accueil où s’étalent deux lits superposés et un grand lit encore défait donnant sur les lavabos publics. Il ne s’agit probablement que de l’espace réservé aux femmes de chambre ou au réceptionniste. Nous sommes au premier étage et les deux fenêtres donnent directement sur la rue, comme si l’espace intérieur et celui de l’extérieur tendaient à s’exclure, sans le filtrage des rideaux. C’est en général la conception des hollandais qui suppriment le plus possible ce qui est la séparation nette du dedans et du dehors, comme pour baigner au mieux dans la vie grouillante et la lumière, quand il y en a. Nous avions cru au froid. Il fait une température tout à fait saisonnière, à peine plus basse que celle laissée à Nice, et le ciel est partagé, sur la Rembrandtsplein, entre d’épais nuages et des trouées de ciel d’un bleu du Nord, c’est à dire d’un pastel d’exception qui stylise déjà cet inimitable bleu de Vermeer, laissant des flaques de lumière sur les sculptures de la reproduction de la Ronde de Nuit au pied de l’immense statue du peintre, de pied en cap. Puis c’est la découverte des premiers canaux, avec le reflet des arbres, des maisons, dans le léger clapotis de l’eau. En fait, tout semble comme dans les cartes à jouer où, quelque soit la position du regard, nous avons toujours une version à l’endroit et son envers, la tête en bas. Ici l’envers est rendu par la délicate lumière du ciel qui renvoie dans le frisottis de l’eau, le reflet  des choses à peine estompées. Tout le long des quais, les fameuses bicyclettes  à longue fourche, si nombreuses qu’on imagine peu un cadre de vue sans que celles-ci n’en fassent partie. Le centre de la ville se resserre entre les quatre grands canaux que nous traversons sur Utrechstrasse, sans les longer, Prinzengracht, Keisergracht, Herengracht, et Singel. Le nom des rues et des avenues est proprement imprononçable, même en s’y reprenant chaque fois, et chaque jour. Avant de parvenir à Munt Plein, place qui débouche sur le marché aux fleurs, le colossal Théâtre Tuchinsky, d’un type Art déco monumental, tout en angulosités, en lignes étirées, de kitch germanique, comme d’acier dans son vert sombre, vers les deux tours en forme de cône, qu’on serait à peine surpris si on y voyait s’agiter un King Kong au sommet.

Nous déjeunons dans un minuscule resto équatorien que Cécilia a d’abord cru, à cause du drapeau, être un colombien. Les rues, les ruelles, les avenues sont ici, près du marché aux fleurs et dans les perpendiculaires aux canaux, saturées d’effluves de cuisines latinos. Les argentins sont maîtres des lieux, et comme sans rivaux. Déjà, l’odeur du cannabis. Il dresse un sillage prégnant, même très loin des entrées sombres, où sont les consommateurs, et il n’est pas rare de voir des couples, et des plus jeunes, préparer aux terrasses ou sur un banc, dans la plus grande tranquillité, le joint qui circule. Nous longeons l’Amstel près du Théâtre Carré, et au travers de ruelles de plus en plus sombres, aux architectures de maisons de briques rouges, d’échoppes improbables, et de placettes pavées et magnifiquement arborées, sous un porche de la plus discrète invite, le Béguinage d’Amsterdam. Comme tracé dans des allées en triangle, le petit univers intemporel, le havre de paix de maisons du 17°, aux jardinets proprets de jonquilles et d’iris, alternant avec des arbres aux fleurs blanches et des délicats massifs de roses et de marguerites. Les maisons, rouges et blanches aux fines briques lissées, paraissent ne pas être sorties d’une certaine vie monacale tant le périmètre tranche de quiétude et de silence en deçà de l’enceinte de ce minuscule îlot. La lumière, filtrée d’épais nuages en alternance aux trous de lumière vive, déjà déclinante, donne une matité et un supplément de modestie aux reliefs des lieux. Commettant quelques pas sur une allée, apparemment non autorisée, je fus vertement cinglé de propos rauques par une sorte de sœur à cornette qui ne m’a pas réconcilié avec la rudesse de la langue batave.

Amsterdam est une ville à flâner, à découvrir à pied, jusqu’à en avoir mal. L’Espagne de Charles Quint y est souvent présente, en incise, par des sculptures de bustes de femmes du Sud, aux fichus sur la tête ou aux costumes de danse traditionnelle, de tailles variables, comme celle qui a le plus retenue mon admiration, au bord de l’Amstel, sur un pont, de taille moins modeste, de la  représentation équestre d’une jeune andalouse montant en amazone, au chapeau de corrida, la Wilhelmina. En se rapprochant plus du centre, les rues se resserrent, les pavés paraissent plus durs à la marche le long des minces canaux. Nous prenons, le temps d’une pause, un premier verre dans un bistrot sur Oudezijds. C’est le règne des bicyclettes. Très peu de véhicules à moteur, de très rares pétarades de cyclos. Pensant prendre la commande dans la quasi obscurité du bar, Cécilia et moi nous retrouvons face au zinc, et à notre grand étonnement, face à des dames et des messieurs passablement absorbés et calmes, assis au comptoirs. Nous étions tout simplement passés à la place des barman qui prennent commande de l’autre côté du bar… Sur la terrasse, nous pouvions suivre à l’intérieur d’une maison de style, toutes les allées et venues des personnes prenant leur verres de vin au second étage, à leur fenêtre, et dans ce qui devait être le salon, sans que l’intimité du lieu paraisse séparée de l’activité de la rue où nous étions.

Plus loin, vers le Nord de Oudezijds, le Quartier Rouge et ses femmes en vitrine, dans l’espace cubique, clos et rouge, et comme  dans leur emballage . Il fait encore jour, certaines ne sont pas encore éclairées, et parmi les pratiquantes certaines semblent, dans la sveltesse de leur corps et la jeunesse de leur visage, avoir à peine l’âge de professer. Il est évidemment difficile de laisser traîner plus que ce qu’il n’en faut, les regards dans ces cages de verre et de néon. Les rideaux se ferment sèchement à l’approche un peu trop indiscrète d’un indélicat ou de l’appareil photographique. On dit avoir beaucoup de compassion pour les animaux des zoos, mais la mise en vitrine de ces femmes m’a fait penser à ces anciens marchés aux esclaves orientaux, que les hollandais, depuis leur lointaine histoire coloniale, semblent avoir inconsciemment reproduit dans ces bordels à ciel ouvert. Le voyeurisme et l’exhibitionnisme sont ici une seconde nature. Au travers de la vie des particuliers qui n’hésitent pas à s’asseoir sur les marches de leur maison, étalant à leurs pieds le nombre de canettes qu’ils ont bu, au travers de leurs vas et vient éclairés et exhibés derrière les fenêtres, ou encore ces closeries de verre, ces écrins de lumière crue où attendent les prisonnières consentantes du désir des hommes. Tolérance d’Amsterdam…

La lassitude commençant à se faire sentir, nous retrouvons une sorte d’impasse, rencontrée dans l’après-midi, aux bistrots et aux brocanteurs dans l’écrin poétique de leurs devantures, pour dîner chez Zeppos et goûter le hareng à peine fumé, à la crème fraîche. Ici, pas de touristes, mais la jeunesse Amstelloise, dans l’éclat des lumières étudiées et l’ivresse légère des habitués. La nuit est douce, et par la Rembrandtsplein, nous rentrons par les traverses, maintenant sombres, des canaux, jusqu’à la Maison de Freddy.

7 avril  -vendredi-

Ce matin, le soleil se lève lentement, diffusant une lumière d’or sur les Canaux Nord. Le tram, presque vide à cette heure, fait tinter son dode s kaden (titre du film de Kurosawa qui est l’interprétation phonétique des bruits des trams sur les rails) et nous laisse très haut, vers Bloomengracht. Les péniches sont nombreuses, au repos. Bon nombre d’entre elles sont habitées, quelques unes servent même de chambre d’hôte. Lentement nos pas nous mènent, attractivement, vers Westermarkt et son église à clocher coloré. Les canaux, moins majestueux et plus intimes dans la minceur moindre de leurs dimensions, que les grands bras de ceux du Sud, peuvent être sentis avec une poésie supérieure, dans leur lumière dense, et à mesure que le soleil devient plus intense, et que les reflets dessinent la face inversée des chose, les petits jardins au pied de l’eau commencent à s’éveiller. Les moindre parcelles de terre dans leur décor végétal viennent s’inscrire comme duplicata sur les légères nappes d’eau en anamorphoses de couleurs. Et tout apparaît comme du cristal fragile, dépendant des seules variations de la lumière, les péniches, les façades jaunes et rouges, les jardinets d’agréments, et les arbres qui s’élèvent vers les fenêtres des maisons. Les enchaînements d’enchantement le long de ces canaux relèvent du pinceau des peintres, et d’une peinture la plus enchanteresse, la plus diaphane et la plus éphémère. Nous avons parcouru tout ce Bloomengracht, franchissant les petits ponts successifs jusqu’à la grande église de Westermarkt et jusqu’à la maison d’Anne Franck.

Dans la rue Oude Niewstraat, et à l’ombre la grande église sans charme de Dolphin. Les rues deviennent plus tortueuses et une rue Rouge, qu’on peut reconnaître aux lanternes qui préviennent de la nature même des lieux, laisse apparaître, avec plus de discrétion et moins de violence animée, une tristesse mate des vitrines, où les pensionnaires sont probablement d’anciennes pratiquantes d’Ouzedijds en fin de carrière.

Le soleil est aujourd’hui très vif qu’on aurait presque déjeuné à l’ombre. La terrasse est inondée de monde, comme toutes les terrasses en Avril, dès la première éclosion de printemps. Nous déjeunons banalement sur une terrasse, à même un pont pavé, sur Singel, face à une étrange maison penchée comme il y en a tant. 

Et puis la Place du Dam.

Quarante six ans que je n’avais plus vu ce haut lieu de la rencontre et du croisement inévitable  de tous les voyageurs de ce temps des hippies. Devenue aujourd’hui un formidable et insupportable Luna Park, presque plus choquant que les vitrines du Quartier érotique, lieu sonorisé, odorant de toutes sortes de sucres saturés, de cris aigus dans les grands Huits et de toutes ces machines à faire des frayeurs, la rue traversant s’appelle (et c’est tout un symbole), Möses en Aäron, que nous trouvons vite refuge dans la Niewe Kerk qui fait face. Parmi toutes les merveilles qui nous attendent dans le quartier des Musées, il est une surprise qui n’était pas prévue, c’est cette rencontre, à deux pas de l’enfer du Dam, de cette Pentecôte de Greco dans le choeur même de l’église. Solitaire, monumentale. J’ai ressenti une émotion qui n’était pas loin de celles qu’on éprouve à l’écoute de musiques qui font vaciller votre sensibilité. La peinture relève généralement d’un plaisir de l’ordre de l’intellect, plus que de l’émotion, je dirais féminine, à la rencontre d’une musique à laquelle vous serez sensible. Ce Greco, par la violence des tons, la saturation de toute la charge émotionnelle de son contenu m’a fait basculer , comme certains des personnages extatiques de cette Pentecôte, vers la plus intense des vibrations intérieures. Au fond de l’église, rutilantes et imposantes les grandes orgues de cuivre jaune.

Et puis le Rijksmuseum. Le Louvre d’Amsterdam. Le passage obligatoire dans l’amoncellement des objets de culture. Nous parvenons à y pénétrer sans trop de difficulté et nous nous trouvons dans les salles des innombrables primitifs flamands et italiens. D’emblée, un Della Robbia de très grandes dimensions. Des anonymes aussi, qui mériteraient d’avoir un nom. L’étage 1 présente quelques Van Gogh et des artistes du XX° siècle jusqu’aux années 50. Mais dans l’impatience, ce sont les Rembrandt et les Vermeer à l’étage au-dessus que j’attends.

De la couleur, et même du noir , du blanc… (Matisse).

Très vite le découragement me saisit. Tant de beautés, trop de chefs-d’œuvre concentrés sont décourageants. Je reste donc de longues minutes assis devant la seule Ronde de Nuit, passe devant l’intimité , ici bien mise à mal, des Vermeer, à l’exquise vue de cette rue d’Amsterdam dont la cour d’entrée de la maison est comme une échappée et une invite mystérieuse vers quelque révélation fébrile de l’âme Amstelloise.

Je n’aime décidément pas les Musées, fussent-ils parfaitement conçus comme celui-ci, et j’ai toujours pensé qu’il y avait une sorte de hiatus à exposer des œuvres, souvent élaborées dans la solitude , l’incertitude du créateur et la souffrance occasionnée par celles-ci , livrées longtemps après toute ces périodes hasardeuses et nourries par le doute, à un public qui ne fait que confirmer dans le bruit et la fureur, l’affirmation enfin reconnue d’une valeur spirituelle qui n’avançait à l’origine que par la seule foi du créateur. Il suffirait pourtant d’un seul tableau ou d’une seule salle (s’agissant d’un Musée exceptionnel) pour ravir l’âme d’un véritable amateur. Le Greco qui nous fut offert dans la douce lumière et la fraîcheur de la Niewe Kerk en porte témoignage.

La belle laitière, coutumière de  la salle des Vermeer, brillait par son absence, pour cause de voyage à Paris… Passant par Leidesplein, je n’ai trouvé trace du Paradiso, probablement blotti dans les méandres de la Singelgracht.

Nous prenons un verre sur une terrasse toute ensoleillée et fleurie près de la Fredericksplein, avant de passer la soirée vers Oudezijds, son abreuvoir, son fumoir et ses chairs de rues chaudes. Après vingt heures, et un verre au Mata-Hari, la foule est compacte et les reflets rouges, le Musée de l’érotisme, et celui des Tortures, tout le long du canal, brillent comme le métal d’un sang nocturne.

En manière de variante, j’ai beaucoup aimé cette maison à trois  étage, vue depuis les hauteurs de notre restaurant chinois, (comme depuis une vue de Tour d’Argent ), toute de guingois, aux fenêtres éclairées du néon du plus verdâtre, métallique encore, où aucun signe de vie n’est jamais apparu, la vie se laissant supposée derrière cet incendie intérieur, comme le serait ce contraste d’une très vive et très intense matière de lumière et l’absence d’humanité, dans un tableau surréaliste de Magritte ou Chirico.

8 avril  -samedi-

Depuis la fenêtre du tram, un petit garçon en pleurs, qui ne veut pas que sa maman lui fasse faire du vélo… un petit hollandais mal parti… L’immense parc, avec l’enfilade du Rijksmuseum, le Van Gogh, et au fond, dans le gris du matin paresseux, le Théâtre du Concertgebouw. Nous faisons un tour dans l’immense comptoir commercial de la Baignoire qui abrite le Musée d’art contemporain. Le jardin a une perspective unique, où, sur une étendue relativement resserrée, se posent trois écrins institutionnels de la culture hollandaise. La canalisation des visiteurs se faisant sur rendez-vous, nous serons là pour 15h 30. Le tram nous laisse ensuite sur la Place où règne le grand bâtiment Heinekein, et où nous voyons sous un ciel devenu d’un bleu intense, les premiers massifs de tulipes rouges et jaunes, sous les rires et l’enthousiasme des visiteurs.

Nous déjeunons de poissons sur les quais , face aux quartiers Nord et aux docks. Les ferries arrivent et repartent vers ce nord qu’on aperçoit derrière les fumées des quais en activités. Et surtout les voiliers, de merveilleux trois mâts, quelques rares quatre mâts, certains longeant l’estuaire toutes voiles déployées. Les ports ont toujours ce côté triste des départs et les goélands accompagnent de leurs voix rauques les embarcations qui fendent le large canal qui mène vers un Amsterdam que nous ne verrons pas.

Personne, étonnamment, ne s’arrête devant le magnifique discobole à l’entrée du Rijksmuseum.

Puis c’est le Van Gogh. Aujourd’hui mes jambes me tiennent mieux, et j’affronte le second gros morceau de visite, incontournable ici. D’abord des portraits de l’artiste en grand nombre. La réalité brute d’une vision d’œuvre d’art est soumise à un jugement plus sévère que celle d’une reproduction parce que la matière même ( et s’agissant de Van Gogh, plus encore peut-être) laisse percevoir parfois d’étonnantes traces, des fébrilités à nu, comme celle sur le Champs de cerisiers d’Arles, d’une tâche sur le tronc d’un arbre que le peintre n’a pas cherché à effacer. La matière elle même, le geste pictural sont accompagnés mentalement dans notre vision comme si l’on se positionnait soi même face à la toile et qu’on entrait en conflit intime dans le labeur et la lutte que l’artiste a rencontré. Cécilia fait quelques portraits de moi devant certains tableaux, non pas par vanité, mais comme une manière de signer un passage à Amsterdam, une forme de présence accompagnant l’âme de la ville, comme l’étaient aussi les portraits dans le parc aux boutures naissantes de tulipes, Place Heineken. Nos appareils photos ne pouvant rivaliser avec les travaux des spécialistes dans les livres d’art, il devenait donc inutile de prendre en cliché les tableaux eux-mêmes sans cette forme d’autoportrait au Van Gogh que je me suis autorisé… Certains visiteurs avaient l’air surpris de tant d’audace. Peut-être pensaient-ils que je me ferais passer pour l’auteur des Tournesols ?

De la couleur, et même du noir et du blanc. Matisse.

Mes préférences sont allés aux arbres en fleurs, à certains autoportraits, et à tout ce qui, d’une manière générale, nous ramenait aux lieux d’origine des œuvres, et à nos fréquents séjours en Haute Provence, à Saint Rémy l’an passé. Les amandiers, les cerisiers, que nous avons connus au début de leur floraison, puis successivement à certains de nos voyages, à la métamorphose de Mai et Juin, avant l’éclosion des fruits.

Certaines cartes postales m’intriguaient avec des maisons les pieds dans l’eau, comme à Venise, et j’étais étonné de n’en avoir pas encore rencontré. L’enfilade des maisons, la qualité des couleurs et l’originalité de se situer au bord même des reflets sur les canaux, ont fait que nous allions nous diriger vers certains canaux du centre que nous n’avions pas encore parcouru. Remontant Munt, le marché aux fleurs et plus avant, les rues étroites, la Wilhelmina, et à l’Est, Waterlooplein. Les maisons pieds dans l’eau , telles que les cartes postales saturées de couleurs les montraient, n’existeraient pas ! (Fake pictures, d’après un jeune étudiant très sûr de lui).

Par contre, la maison de naissance de Rembrandt apparut imposante, sur la Jodenbree, à la façade large et cossue, aux fenêtres aux vitres ondulées et brunies, aux volets en alternance de vert et de rouge. Maison indiquant au dernier étage, comme souvent ici, 1606. A quelques pas de là, sans qu’on l’ait cherché, la statue sévère, sombre, tout en verticale, en un mouvement continu, dans une longue chasuble austère, un pigeon sur la tête, le visage angélique de Spinoza. Il doit être dix huit heures, la lumière sculpte le Sluyswart , sorte de maison de bois miniature ou de navire échoué penchant très nettement, d’où sortent des serveuses vives et efficaces vers les terrasses saturées d’ombres et de soleil, de bicyclettes comme autant de haies métalliques, de massifs de tulipes et de jeunes majoritairement, faisant ici leur première pose cannabis et bières géantes. Les péniches passent à quelques pas de là.

Nos seules maisons, pieds dans l’eau, nous les avons, tout au nord de Oudezijds, où nous commencions à avoir nos habitudes de vins rouges, tout près de l’Eglise St Nicolas, à la terrasse sous de beaux arbres, au pied du canal Voorburg Wal, et face aux maisons incendiées du dernier soleil. C’est là que nous rencontrons Jay, ancien collègue de Cécilia, du temps de Salzbourg, avec qui nous prenons un verre, regardant passer les petites péniches des fêtards du samedi soir, nous saluant bruyamment avec leur cargaison de boissons déjà bien entamées. La nuit tombe, nous dînons de cuisine hollandaise rustique, juste à côté, au bar brun, aux tables en bois, avec, vue dans l’encadrement d’une fenêtre, nos maisons aux pieds nus, maintenant dans l’ombre et baignées de lune, avec ce privilège de ne pas être gratifiées d’environnement sonore.

C’est notre dernière nuit à la House of Freddy. Demain, il importe de trouver un autre hôtel.

9 avril  -dimanche-

L’inquiétude s’installe après que nous ayons échoué à réserver en ligne.

Nous poursuivons vers le Nord, vers Jordaan, pour une promenade moins conventionnelle et plus buissonnière, du côté des Westerdocks. Les architectures changent sensiblement, et si les façades des maisons respectent bien souvent le type Amstellois que nous avions dans le centre historique, des ruelles plus discrètes, plus populaires, des commerces plus tranquilles se profilent à mesure que l’on approche des quais. Quelques maisons penchées, avec des plantes grimpantes et quelques maigres bouquets de fleurs. C’est le silence des dimanches. Le long d’un canal (Prinzengracht ?) tout au nord, nous traversons un bras d’un canal plus petit, avec de belles péniches rouges et des ponts fleuris. Les quartiers plus pauvres n’en négligent pas moins leur environnement et la légèreté de l’air, le long de ces rues presque silencieuses, tranche avec l’animation des axes empruntés par les tramways. Nous passons sous un méchant pont correspondant au passage des voies de chemin de fer et là, commencent réellement les quais aux voiliers et aux quelques embarcations commerciales. Nous sommes près de la Place Hendrik Jonker, avec ces maisons modernes aux couleurs ocres et jaunes, et par la Blocmakerstrasse, nous débouchons sur la placette donnant directement sur le bord du grand quai où nous accueillent l’ombre d’un grand marronnier, un banc, et une petite balançoire. C’est la quiétude des fins de matinée du dimanche. Troublée par de rares sirènes au lointain.

Par le chemin inverse nous suivons le Brouwergracht aux quais merveilleusement arborés, à l’heure où la lumière de midi n’a pas, en avril, cette violence habituelle, traversons des petites places et longeons quelques café bruns (Café Thijssen, le plus poétique) où les terrasses sont déjà bien animées. La poésie délicate qui se dégage de ce canal, qui traverse les quatre autres, plus réputés, est d’un ton encore différent et inviterait plus encore à la flânerie si l’heure de trouver impérativement un hôtel ne se faisait pressante. Après une ou deux tentatives infructueuses, il se trouve bien une chambre sur Rozengracht, prolongée par Raadhuisstrasse (nous logerons au 31) menant comme une trouée sur le Dam. C’est la longue avenue transversale qui sent déjà l’animation aux abords de la gare, et notre hôtel est une enfilade d’une architecture atypique de briques rouges et d’un style sans nom, prenant toute la longueur du pâté de maisons, comme ces constructions coloniales qu’on ne retrouve que dans les Park pour enfant, d’un faux Moyen Age, et d’un déjà vrai néo-colonial, à la fois massives et d’une poésie de contes de fées. L’entrée est protégée d’une galerie sous arcades tout le long de l’avenue et pour accéder à la réception, il est à gravir une étroite rampe tellement abrupte, qu’on croirait qu’elle mène tout là-haut, où disparaît l’escalier sur la gauche, vers un sommet du ciel. Pour atteindre la chambre il faudra monter au second, aussi difficultueux, où le souffle commence à manquer depuis longtemps. C’est le prix à payer. Et ce lieu, ne manquant pas d’humour, se nomme « La Bellevue ».

Nous goûtons la viande argentine près du Dam, et suivent des

flâneries encore, vers notre petit îlot d’élection, au bout du maigre Oudezijds, où chaque fois la lumière diffère sur les maisons pieds dans l’eau. Puis encore un café brun et un verre dans la pénombre, le long du canal. Ce retour vers le centre ville sent déjà la fin d’Amsterdam, de la trépidance de ces soirées passées entre les canaux historiques et le quartier rouge et ces étranges reflets verts et roses.

La fenêtre de la chambre se prolonge sur une sorte d’échauguette, ou une jalousie dans les architectures coloniales, ce qui donne une profondeur de la vue sur l’avenue, et sur notre droite, on peut aisément apercevoir la grande roue au sommet des maisons sur le Dam.

J’ai cru voir, mais l’imagination a ses droits, et peut être désirait-elle reconnaître, au travers de la vitre d’un tram, et de manière terriblement fugitive, l’immeuble et l’entrée de ce qui fut la Maison des Jeunes, non loin de la gare et du Dam, où j’avais logé en 1971…

Nous dînons au resto indonésien, Long Pura, sur Rozengracht, où l’on pourrait se croire à Bali. J’achète, sans trop de conviction, deux Space Cake dans un coffeeshop, plus pour faire plaisir à Hélène, qui me les avait recommandés, que pour plonger très vite d’un sommeil qui doit plus au long dîner exotique.

10 avril  -lundi-

C’est à la gare, très tôt, derrière les lignes ferroviaires que nous attendons le bus. Il est vert, et porte de très beaux imprimés de tulipes flamboyantes. N° 858. Nous allons au sud de la capitale, près des côtes que nous apercevrons parfois, sous le voile momentané du gris matinal. La mer est noire. Pas d’aspérités dans le paysage, des enfilades d’arbres, des routes monotones. C’est la route qui mène à Keukenhof, le parc floral le plus important du pays, et même au-delà. Cette échappée hors d’Amsterdam est, comme ma dernière matinée à Ville d’Avray, à l’automne dernier, une sorte de postlude à ce séjour dans la capitale hollandaise. Plusieurs kilomètres avant d’arriver déjà, des alignement à perte de vue de tulipes, des sillons rectilignes comme autant de rubans de couleurs, des rangs serrés de rouges et de jaunes, des orangées et des blanches, jusqu’à la ligne d’horizon, qui ici, est un infini pour la vue. Pénétrant dans le parc, les dessins des multiples massifs de fleurs ont des allures de jardins à la française et parfois le dépenaillé de ceux à l’anglaise et de la rocaille japonaise. Des rigueurs géométriques et des improvisations faussement négligées. Cette presque mi-Avril, idéale pour l’ensemble floral, permet de contempler les prématurées, déjà pleinement écloses. Le long des allées, l’impression de surabondance est essentiellement visuelle, et non pas comme à Giverny, où le parfum des espèces florales manque de faire tourner la tête. C’est le règne des iris, des crocus des narcisses , des jonquilles et des tulipes bien évidemment. Chaque allée présente au regard un décor détachable de l’ensemble, comme indépendant et réversible suivant l’angle sous lequel on l’aborde. La lumière devient plus intense à mesure que la matinée avance, et les cerisiers en fleurs, taillés et apprêtés ont des air de printemps nippon. Le seul moulin à vent que nous verrons, flambant neuf, mais qu’on présente comme du siècle dernier, est en lisière d’un petit ru menant aux vastes champs de tulipes mauves et blanches, hors du parc, et comme tracées à la craie de couleurs sur des espaces apparemment sans limites. Le pays se lit à l’horizontal, il se dévide tout en espace continu sur des plaines dessinées à la manière de robes imprimées géantes. Comparables, à la même saison, aux dominantes de bleus et de mauves dans nos champs de lavande sur le plateau de Valensole.

De retour à Amsterdam, encore quelques pavés sous nos pas, les derniers reflets du jour sur les canaux, les valises à l’hôtel aux escaliers qui voulaient monter vers le ciel…




PROVENCE

9/11 juin 2017


Arles/ L’Isle sur la Sorgue


Vendredi 9

C’est après midi qu’on se met en route. Juliana sera du week-end. C’est la fille d’amis proches de la famille de Cécilia qui vient étudier à l’Alliance française, et loge chez Boni jusque vers la fin de l’été. C’est même un peu pour elle que Cécilia a décidé ce petit périple vers le haut pays. En fait, c’est la petite fille de Virginia, sœur de l’abuela…

Dès la sortie de Nice, le ciel laiteux, uniformément, jusqu’au début du Var, annonce une fin de semaine de très haute chaleur.  La basilique de St Maximin émerge des tuiles du village comme un vaisseau protecteur et signale déjà le paysage aixois, les bastides, les fermes de templiers et les ruines de pierres blondes au milieu des vignes, Gardanne et les pays de Cézanne. La montagne Sainte Victoire se fond dans la grisaille du ciel.

Puis, après l’autoroute, nous rentrons plus au nord, plus à l’Ouest dans les Bouches-du-Rhône. Dans les forêts de pins et les multiples variantes de jaunes du département. Le ciel est maintenant dégagé malgré la position encore très haute du soleil.

De très loin apparaît la tour crénelée de ce que je crois être celle qui se dresse sur Tarascon, et qui bientôt s’avère être l’imposante masse de l’abbaye de Montmajour, dans son environnement de pins brûlants, de poussière et de solitude.

Cécilia et moi n’avions plus croisé l’édifice depuis ce temps où nous inventorions, dans les années quatre vingt, les chapelles, les abbayes et les ensembles architecturaux sur nos routes romanes. Montmajour tient toujours autant de l’édifice militaire que du lieu de retraite spirituelle de moines autarciques. La proximité de la puissance de l’Avignon des Papes, bien que postérieure, a probablement inspiré cet ensemble rénové, austère et démesuré d’une communauté qu’on imagine plus volontiers dans l’intimité solitaire des vallons de Sénanque ou de Silvacane.

L’abbaye est immense. L’entrée débouche au-delà de la nef, sur une abside semi-circulaire démesurée, et les voûtes culminent très haut, la pierre y est nue, blonde, lavée, d’autant que l’absence de toute décoration inutile rend un vide absolu dans les volumes intérieurs et accentue l’impression, comme à Cluny, de pureté et de monumentalité inouïe. Le cloître et les chapiteaux sont élégants dans leur silence et sous le ciel des corneilles. Montmajour est là comme un vaisseau échoué.

 Depuis la tour, le colimaçon d’escalier, assez abrupt, présente, un premier niveau, qui est comme un répit dans l’ascension, où est exposé un historique de l’abbaye largement illustré par des lanternes translucides à l’effigie de saints et de lettrines gothiques fortement colorées.

Depuis la terrasse de la tour, dominant l’espace environnant, il est une meurtrière à la pierre incurvée en forme de croix, comme sur les casque des croisés, qui regarde l’immense plaine de la Crau, semblant sortir d’une vue de Van Gogh et rejoindre plus loin, dans son isolement, l’harmonieuse chapelle Sainte Croix auprès de laquelle, parfois, des chevaux blancs viennent s’égarer .

Le plus émouvant peut-être, parce que rejoignant la dimension humaine la plus dépouillée, est cet ensemble de tombes à découvert, comme de petits berceaux, à même la roche, creusés au pied de la tour, où le temps a laissé nu son vert-de-gris, la callosité et la pelade de ses pierres.

Plus loin, à quelques kilomètres, c’est Fontvieille. La pierre est dorée, saturée d’éclat. L’avenue qui traverse le village est animée en cette fin de semaine. Ce sont les terrasses de cafés, les platanes qui donnent l’ombre. La façade de l’église est large. Nous demandons le chemin du moulin de Daudet qui apparaît non loin du village. Un sentier caillouteux nous mène vers un léger plateau dominant doucement la plaine alentour. La couleur du moulin aperçu de loin, est comme une extension vers le ciel de l’âpreté provençale. Un figuier et un cyprès habillent d’un peu de couleur sombre, dans cette aridité absolue, un des flanc donnant sur l’étroite entrée , et rendant une perspective souriante à l’ensemble, sans lequel le moulin se confondrait à la désolation de la pierre blanche. C’est le silex odorant de toutes ces couvertures de nos livres d’enfant qui reparaissent, les Contes du Lundi, les Lettres, Tartarin qui n’est pas loin…

Les ailes sont encore là. Il est possible de pénétrer à l’intérieur où sont exposés les vieux outils, la meule et tout ce qui faisait le blé. Le corps même du moulin est fendu, lézardé à de multiples endroits qu’on croirait qu’il est aussi ridé que la pierre sur lequel il a été fondé.

Contrairement à la légende, Daudet n’a jamais écrit une ligne dans ce lieu, mais en a subi le charme, comme tous ceux qui prennent la peine de venir dans ce bout de monde aride et miraculeusement harmonieux.

C’est aussi le pays de Mireió.

Nous entrons encore plus en ce pays de romanité du Tarascon de Tartarin, et c’est à quelques kilomètres, en bordure de route, et pourtant comme dans l’isolement le plus extatique dans son écrin de pins et de chênes, la Chapelle Saint Gabriel. La grande façade classique, après une haie d’escalier, avec son fronton triangulaire dans lequel s’inscrivent l’Annonciation et l’Ange du même nom que la chapelle, et sous l’arc semi circulaire au-dessus de la porte d’entrée, un jugement dernier qui étonne par sa discrétion, comme si on ne lui avait pas accordé la place méritée. Deux colonnes soulignes dans leur verticalité, l’entrée. Autour de l’oculus de la partie supérieure, les quatre évangélistes, comme aux quatre points cardinaux. Ce miracle de classicisme, non seulement architectural, mais d’harmonie provençale, est toujours renouvelé, à chacun de nos passages ici. C’est un des rares endroits où il ne serait pas étonnant de voir apparaître, au son de quelque archiluth,  à l’ombre de Marsyas et d’Apollon, les prémisses d’un paradis antique.

L’entrée en Arles se fait dans l’animation colorée, un peu bruyante des veilles de marché. Arles a une odeur, un parfum, comme une sauvagerie indéfinissable dans la rudesse et la crudité des paroles, les écailles de sa pierre. Les jeunes filles sont déjà des femmes dans la nonchalance vive, dans les fruits de l’été, les lierres, et les rues qui leur appartiennent. C’est une ville d’aromates, de sang et de taureaux. Arles sent la chair et la sent d’une sensualité sereine.

L’hôtel de la Poste est un merveilleux cube de pierre, ayant été il y a longtemps, une maison aristocratique, aujourd’hui mangé dans un massif de lierre qu’on n’en voit pas tout de suite l’entrée. La fenêtre de notre chambre donne directement sur le petit bistrot de l’étroite rue Molière, et au delà, sur le grand boulevard Clemenceau prolongeant lui-même le boulevard des Lices traversant de part en part le centre de la ville, cœur du marché des fins de semaines.

C’est l’heure de goûter le vin du Rhône d’ici.

La Place de l’Hôtel de Ville avec son obélisque et la façade occidentale de Sainte Trophime ne sont éclairées que dans le dernier tiers supérieur. La place est presque déserte à cette heure crépusculaire, et le reste du portail présente, dans une lumière mate et sereine, la foison des personnages bibliques, comme à Chartres, avec autant de statues-colonnes, de vieillards apocalyptiques, de rois anciens et des scènes violentes de lapidations, d’enfer et au tympan, en point d’orgue de toute représentation, un Christ en majesté. Le partage des damnés et des élus se  déroule étonnamment sur des frises en bas reliefs à gauche et à droite du tympan et pas dans l’espace même du tympan. Les âmes des uns et des autres défilent dans un mouvement génial qui préfigure les vingt quatre images seconde du cinéma ! Il s’agit en fait de personnages allant vers leur destin d’élus ou de damnés dans des poses presque toutes similaires donnant l’impression de voir avancer un seul personnage démultiplié tout le long de la frise. Les élus extatiques, les mains jointes, la tête légèrement levée vers le ciel, les « boullus », grimaçants et portant le poids de leur douleur dans les braises de l’enfer. L’ensemble donnant la sensation d’un réel mouvement continu, inexorable.

Nous poursuivons, au sortir de la place, rue de la Calade qui nous mène vers la Place des Arènes. L’ovale parfait des arches successives déroule sa rythmique dans une lumière crépusculaire qui éclaire aussi seulement dans la partie supérieure. C’est l’heure des hirondelles, du silence de la fin du jour. L’impression première, à la contemplation de ces arènes, frappe peut-être plus violemment que le Colisée de Rome dont l’ovale continu n’a pas ce rythme marqué et soutenu. La seconde impression est que la pierre est beaucoup plus blanche aujourd’hui que la circulation y est interdite, et que les travaux de restauration ont adouci cette pierre de pain d’épice.

Il est temps de dîner au restaurant Wauxhall qui s’est installé dans les murs d’un ancien hôtel de luxe et a longtemps servi de club mondain du temps de la mode anglaise. On y sert aujourd’hui des côtes de taureaux qui n’ont rien à envier au fameux steak de l’Homme qui tua Liberty Valance.

Samedi 10 juin

Les hirondelles d’Arles se font stridentes à l’heure du réveil. Le marché est installé depuis longtemps, en pleine ébullition de légumes et de fruits géants, de pains géants, aux croûtes encore brûlantes, de viandes, de produits de pays et d’épices de toutes les couleurs et de tous les parfums, à l’heure où la lumière donne de longues ombres qui s’allongent sur toute la longueur du Cours Clemenceau et de son prolongement des Lices. Nous déjeunons sous les lierres des tonnelles de la terrasse de l’hôtel de la Poste . La journée promet un soleil de plomb.

Puis c’est le retour vers Saint Trophime, cette fois en pleine lumière du levant, éblouissant la façade de l’hôtel de Ville et les bâtiments de la partie opposée au portail occidental qui reste dans l’éclairage bleui des lumières du matin. Après la visite de l’intérieur de la cathédrale et sa magnifique nef, par la cour de l’évêché nous accédons à la merveille du cloître. Là aussi la pierre a été lavée, décapée de sa gangue noire de vieillesse, laissant apparaître une matière blonde et sableuse. Le clocher apparaît entre deux arches et au travers de rameaux d’oliviers. La statuaire est réellement émouvante. Aux quatre angles apparaissent les groupes de personnages bibliques de plus grandes dimensions, le reste taillé par la virtuosité des ciseaux médiévaux, dans les délicats chapiteaux au sommet des piliers. Le Jérémie, du moins ce que je crois être Jérémie, mais peut-être est-ce Marc l’Evangéliste, présente une tête de lion qui ne s’en fond pas moins, tout à la fois, dans un visage humain et le corps qui le prolonge en en épousant la verticalité. C’est l’imaginaire et le fantastique incarnés dans la pierre ! Saint Jean apparaît le Livre à la main, la chevelure roulée en torsade et le regard extatique. Le pli des vêtements, le drapé et les froissures, comme à Saint Guilhem-le-Désert, où travaillait le Maître de Cabestany, sont aussi élevés en qualité et en maîtrise. Il n’est que dans ce Sud provençal, en Languedoc et dans la Bourgogne de Vézelay que l’on égale en force et en grâce la statuaire romane de ce lieu. Il est notamment un ensemble de trois personnages représentant la lapidation de Saint Etienne, (répondant à la lapidation du portail occidental), dans un espace rectangulaire, en moyen relief, un sommet expressif de violence, de supplication et de mouvement de composition virtuose sur un espace aussi réduit, d’une intensité émotionnelle qu’on ne retrouverait pas même dans les sculptures des maîtres Renaissants.

Prenant encore de la hauteur, nous finissons sur les terrasses d’où nous pouvons presque toucher le clocher, admirer les sapins, le carré du cloître, les alternances de piliers et leurs merveilleux chapiteaux.

Le Théâtre Antique sacrifie ici, comme à Rome, à Orange, et de partout dans nos villes en cette saison de festivals, au parasitage des paysages urbains par des podiums et des rampes d’éclairage servant à de très fructueuses et polluantes soirées de décibels déversés dans nos nuits estivales.

Il n’en reste pas moins que la vue depuis les gradins sur la scène du théâtre, et en fond de paysage sur la chapelle des franciscains, est remarquable.

Le soleil au zénith est un soleil de granit, comme cette pierre des arènes que l’on retrouve dans la partie opposée, dans l’ombre hier au soir.

Nous passons par la Rue de la Porte Laure (est-ce celle de Pétrarque ? j’ose le croire), animée et colorée, fleurie et riante comme une douceur qu’offrent ces maisons de badigeon d’ocre, ces jardinières flamboyantes aux balcons, aux jardinets et aux fenêtres des ruelles.

Dans l’enthousiasme d’une si pétillante matinée, dans la ruelle Ernest Renan, en pente douce, aux charmes des jardinières fleuries, aux fenêtre et aux portes bleues, Cécilia se blesse à un pied en marchant sur une plaque d’égout vermoulue par le temps.

Le ventre des arènes s’ouvre sur des animations reconstituant des combats de gladiateurs. Nous n’en verrons fugitivement que les costumes laissés à terre, à même la blancheur poudreuse et  aveuglante de l’arène. Le parfait ovale est souligné par une sorte de riflette rouge qui donne la délimitation des jeux de mort, et depuis le toril où nous sommes, et plus encore, du plus haut des gradins, apparaissent les fantômes de Picasso, Eluard, Hemingway, Garcia–Lorca, de ceux pour qui ces jeux de géométrie et de mort,  des orbites opposées de l’homme et de l’animal, et du duende, se rejoignaient dans la lumière appartenant au culte de Mithra…

Sur l’affiche de la saison tauromachique, à l’entrée des arènes, il est bien précisé que les taureaux qui combattrons sont bien de l’élevage, de Miura, les plus terribles.

Revenus à l’ombre sous de gros platanes, derrière le jardin d’été, à la terrasse du bar de l’Hauture, toujours à la Porte de Laure, c’est l’heure du rosé frais. Sur la table aux couleurs roses, s’harmonisent en camaïeu, les dessins de taureaux dans leurs contorsions ombrées, et le rouge, et le rosé du moment.

Dans le silence de treize heures, un peu à l’écart de ce centre, nous descendons  « En Arles où sont les Alyscamps » (P .J. Toulet), longue allée caillassée, désolée et sublime, jalonnée de tombeaux et de mausolées, jusqu’à l’église en cul de sac.

C’est la Rome de l’art roman ou le roman de la romanité. Mais aussi la déambulation hallucinée de Van Gogh. Sous la fraîcheur des voûtes et sous le clocher, c’est la symphonie des colombes.

Direction les Baux. Cathédrale de Lumière. Cette année, c’est l’effroyable poème d’angoisse et de mort de Jérôme Bosch, les saisons, les jeux d’enfants et les rythmes de Bruegel, avec en complément, les portraits hallucinés des végétaux d’Arcimboldo. Et puis, plus inattendu, des scènes animées de Georges Méliès…

Dès l’entrée nous sommes happés par l’intensité des illustrations sonores qui pourraient se résumer en un foisonnement de Carmina Burana d’Orff et de ce qu’on peut imaginer de gothique criard, semant partout un effroi de gargouille, démultipliant l’émotion sur les pourpres d’enfer des plus hallucinants Bosch.

Plus qu’avec les Chagall de l’an passé, ce choix des peintres flamands épouse le caractère catacombesque de l’énorme vaisseau de pierre taillée. Les Saisons et les paysages plus sereins, les Jeux d’enfant dans l’environnement cossu des villes flamandes de Bruegel tempérant la vague des couleurs et des musiques infernales.

Dans la lumière de seize heures, saturée d’azur, le village des Baux apparaît sur son plateau dominant le paysage des Alpilles, dégageant son plein relief balayé par le vent, les champs délimités au cordeau, les cyprès tranchants et la roche blanche et grise de l’enfilade de la petite cordillère. Depuis la placette au puits et à la chapelle décorée par Yves Brayer, un mur nous sépare de l’aplomb vertigineux sur le vallon de l’autre versant. Les maisons y ont presque toutes une piscine.

Nous nous réfugions à « La Reine Jeanne » pour le verre de la soif à l’ombre des mûriers.

Le soleil offre ses premières ombres sur la petite chapelle Sainte Sixte d’Eygalières. Solitaire sur son maigre paysage de rocaille, de lichens et d’arbres desséchés, c’est une sorte de pastorale qui nous attend. Manquent les moutons et les bergers, mais une cérémonie de mariage anime cette fin d’après-midi. Les invités y font dans ce paysage désertique autant de taches de rouge, de gris, de blanc, de bariolé qu’elles tranchent avec l’habituelle harmonie sombre et grise de la pierre et la maigreur du décor végétal. Au pied de la petite collinette, la cariole attend le retour des mariés, avec le cocher en habit et le magnifique cheval blanc, fier, lustré et flambant pour la circonstance.

La chapelle d’Eygalières , dans son décor de pastorale et de nativité, dans la modestie de son architecture rurale, reste la plus classique des images  de cette Provence des Bouches-du-Rhône, avec ou sans tambourinaire et galoubet, entre Daudet et Mistral, au plus profond de l’imaginaire de ceux qui pensent la Provence de toujours, au-delà du Palais des Papes, des arènes d’Arles ou des chevaux blancs de Camargue. Un seul clignement sur cette sainte Sixte, et tout le pays d’ici exhale de clameurs, de vents, de rocailles, de senteurs de silex et d’aromates millénaires, de chasseurs, de bergers et de santons.

Puis c’est la longue route vers Cavaillon, sous la protection ombrée de haies de platanes jusqu’à l’Isle-sur-la-Sorgue, où nous pénétrons vers la fin d’après-midi. Cette année, ce n’est pas la pluie qui nous accueille, mais l’Hôtel des Nevons qui nous attend.

Le long des canaux, le soleil sonde les bras d’eaux jusqu’aux chevelures d’algues qui s’étirent doucement. Les grandes roues tournent au rythme lent des rivières.

Nous nous enfonçons dans le cœur des ruelles, jusqu’à la Place de l’Eglise. Celle-ci a toujours ses dorures et son bleu sombre qui lui donne un éclat de baroque sud-américain, et nous prenons le verre de fin de journée au Café de France dont la terrasse est bondée de monde en ce samedi de marché  et veille du marché du dimanche.  La perspective sur l’immense bâtisse à la croisée de deux canaux confère à la ville un petit côté lacustre, voire une ressemblance avec certaines villes thermales. Nous dînons au Chineur, comme l’an passé, mais cette fois-ci sur la terrasse, où nous voyons descendre lentement la nuit et s’éclairer de mille scintillances les maisons et les restaurants en bordures des canaux. Ceux-ci participent aussi à cette fête de lumière par les éclairages aux abords des ponts ciselés qui traversent de fraîcheur les lentes déambulations de la nuit maintenant complètement descendue.

 Dimanche 11 juin

Les canards colverts viennent prudemment jusqu’au bord de la terrasse de la chambre d’hôtel où je m’installe à cette heure encore fraîche. C’est le silence de sept heures du matin. Un des bras de la Sorgue coule doucement à l’ombre d’un grand figuier qui pourrait tremper ses branches dans l’eau claire.

Nous sommes au Chineur pour le café, et déjà le marché grouille de ses commerces les plus divers. Les odeurs de cuisines ambulantes, salées et sucrées, saturent les deux rives du canal principal, le grouillement des premiers promeneurs et les couleurs des commerces dans leur criarde anarchie empêchent toute perspective sur les architectures qui s’offrent habituellement.

Seul le pont fleuri qui enjambe le bras où la rivière a le plus de largeur et des allures de petit lac, face à l’hôtel des terrasses du bassin, offre une vue riante sur la rive et les maisons qui lui font face.

 Du côté des brocanteurs, sur la rive opposée, à l’entrée d’un parc immense, une maison de maître, qui m’avait intriguée, pénétrant la veille dans la ville, solitaire et triomphante, comme ayant fait le vide autour d’elle, imposant un respect particulier, aurait pu être la maison de la famille Char. Aucune plaque d’appartenance n’indique la nature d’une si imposante demeure, pas même, au dessus de la porte d’entrée, cette sorte d’oculus avec le portrait de Paganini qui laisserait supposer qu’il s’agit d’une école de musique ou d’un conservatoire.

Il est encore tôt lorsque nous arrivons à Fontaine de Vaucluse. La masse trapue de l’église est encore dans l’ombre. Seul le chevet, vue de la terrasse donnant sur la rivière et une roue similaire à celles de l’Isle, montre une pierre blonde sous un soleil encore timide. Les verts de Fontaine, dans leur infinis nuances, de l’émeraude, au vert bouteille, et les multiples déclinaisons des verts Veronese, guident la promenade jusqu’à l’alignement magique des platanes où la rivière se fait plus large et le bruissement de l’écoulement de l’eau plus intime. C’est ici le cœur même et le décor de la poésie de Pétrarque.

Avec Juliana nous allons jusqu’au gouffre, jusqu’au lieu de la résurgence. Pour y parvenir, dans les quelques dernières dizaines de mètres séparant de l’eau stagnante, sous la paroi vertigineuse, il semble que l’on accède à l’entrée d’un cratère, à la pierre déchiquetée, aux caillasses lunaires qui font souffrir les pieds.

La poche d’eau immobile dans la grotte est couverte d’une pellicule de poussière de pierre, ce qui laisse penser que ce petit lac permanent n’est pas troublé depuis bien longtemps. Et si l’on jette des blocs de pierre dans cette eau dormante pour la troubler et y faire apparaître plus purement son bleu turquoise, la pellicule de poussière se reforme très rapidement. Depuis la paroi qui entoure la résurgence on peut voir une variations de couches géologiques successives, aux changement de couleurs de la pierre, qui peut dépasser les six mètres. La vie souterraine a donc connu de très changeantes périodes d’activité après le long parcours qui prend sa source à quelque mille kilomètres en amont…

Redescendant de la résurgence, nous passons au moulin à papier, à la large roue active, flanquée de son massif de lauriers roses. Nous visitons l’imprimerie où sont les différents caractères typographiques sur des pages de poèmes d’amour parcheminées.

Sur la terrasse du Philip, aux chaises et aux tables de métal, au jaune épousant les verts sombres de la rivière, nous faisons une première halte pour le vin de midi, puis déjeunons au Pétrarque et Laure, au chevet de l’église , à l’ombre des arbres centenaires.

Nous portons une dernière attention aux jardins des maisons, sous la flambée odorante et le plein épanouissement des fleurs de juin, aux volets bleus, et à la quiétude d’un dimanche à Fontaine…

Ce ne sera qu’un salut au flanc de l’Acropole de Gordes, aujourd’hui dans son plein relief de pierre blonde et de trouées de cyprès, de même que nous ne résistons pas à descendre dans la poussière du village des bories.

Roussillon est en vue à l’heure de l’ocre saturée. Roussillon est un peu comme ces mirages du sud marocain aux portes du désert, aux maisons de terres brûlantes, aux camaïeus d’ocre , de Sienne brûlée, au vermillon des bâtisses aux moellons larges écaillées aux flancs de l’église, aux jaunes de paille, à la vanille et aux safrans des badigeons. L’ocre pénètre dans le village, par ses falaises et par tous ses pores, aux nuances de mauves orangés, au vert de pinède tailladé d’érosion et de rouge et noir. A la sortie du village, dominant, sur une hauteur, toutes les nuances fauves de celui-ci, sur un sentier étroit et torturé commence jusqu’à perte de vue le Colorado de Provence.

C’est par le large plateau de Vaucluse que nous avions rejoint, l’an passé, le village de Saint Saturnin. Cette fois, le moulin apparaît au bout d’une route sinueuse, par la face arrière, au soleil couchant. L’herbe est brûlée, les ronces et la terre poudreuse rendent encore plus solitaire cette vieille sentinelle, qui, comme presque tous les moulins, occupent une position d’observatoire du vent. A Saint Saturnin, plus qu’ailleurs, cette position de veilleur, sur son petit plateau de poussière, semble remplir à la perfection sa fonction de capteur de courant d’énergie. Les ombres descendent, lyriques, lorsque nous atteignons Lourmarin. La grande rue animée qui traverse le village est toute pleine du soleil déclinant. Nous n’avons pas la force d’aller voir Camus.


PROVENCE (suite)

Juillet 2017

Ce dimanche prolonge, comme en écho, le petit séjour provençal de la semaine dernière. C’est Port-Grimaud peu avant midi, dont la place principale est envahie par la première vague d’une horde de juin. L’architecte qui a conçu cette cité lacustre est le même que celui qui construisit, plus tard, notre Hameaux du Soleil…

Puis Saint Tropez, sa petite plage donnant sur le golfe houleux et odorant, ce qui rend plus supportable la chaleur d’aujourd’hui. Les maisons de pêcheurs (?), aux volets clos, dans l’anse de la plage , ont les ocres de leurs murs craquelés par le sel de la mer et semblent ne pas avoir été atteintes par la folie du spectacle qui s’affiche sur le petit port à quelques pas de là, et donne une plus juste idée de ce que fut , avant le cinéma, l’existence radieuse de ce village. En s’enfonçant dans l’intérieur de la cité, au hasard des ruelles, des massifs lourds et parfois gigantesques de bougainvilliers, le clocher d’une église grise et austère contrastant

avec ce qui doit être la cathédrale, aux teintes rose orangée et aux ocres de sable, visible depuis l’autre extrémité du golfe, du côté de Sainte Maxime. La Place des Lices est peu fréquentée par quelques rares joueurs de boules à cette heure-ci. Nous cherchons l’étroitesse ombrée des rues , dont la perle pourrait être celle qui débouche, comme en un décor de cinéma, sur un cul de sac animé de petits commerces, d’un minuscule restaurant de produits de la mer, de pêcheurs refaisant les mailles de leurs filets sur les escaliers menant en haut des maisons, et enfin, refermant cette scène inattendue de vie immémoriale, la poissonnerie qui vient clore l’espace de la placette.

Longeant la route parfaitement carrossée des vignes des meilleurs crus du golfe, dans l’impeccable alignement de leur plants, croisant les plages de Pampelonne, et d’autres célèbrissimes, des cinq étoiles, et des maisons de rêve, nous arrivons à l’ancien village de Ramatuelle. C’est l’heure de la fin du marché, et dans la rue montante, vers la place principale, toute une charmante enfilade de restaurants, et de petits bistros où nous cherchons à faire halte.

A la sortie du village, il est une ancienne série de moulins à la Daudet, au chemin des Paillas, dont un seul est encore entier, probablement en état de marche et protégé par une association locale. Nous arrivons à la fin d’un banquet, et parmi les participants, je crois reconnaître avec certitude une personne sur laquelle je ne pourrais immédiatement mettre de nom, mais qui n’est autre que le chantre bien connu de la Culture Provençale sur les ondes de FR 3, Frédéric Soulié, qui gratifie  y d’une petite improvisation de tambourin et de galoubet sur une mélodie d’ici, et d’une autre, vénézuélienne, n’ayant à lui offrir de mélopée colombienne.

Encore un moulin, de la même pierre blonde, un jumeau des deux autres, au village de Grimaud, derrière le cimetière, au bord d’un précipice, qui a du, il y a bien longtemps, chercher à happer le vent..

Je cherche désespérément le Pont aux Fées dans un vallon étroit sur un chemin de caillasse descendant que je n’arriverais jamais à rejoindre, étant, à pas de randonneur, à plus de deux heure du cimetière. La déception est  compensée par les ruelles qui ne manquent aucunement de charme, de maisons fleuries, et de magnifiques boulingrins qui laissent supposer que la pétanque est l’activité première du village, vers lesquels  toutes les rues semblent converger. L’église pavoisée tient le centre espacé du village avec une vue, depuis les bancs sous les platanes, sur la vallée du dessous. C’est aussi le pays des palmiers. Et des jardins d’intérieurs, grandioses, mais restant à l’échelle de ces petits paradis de haut pays.




HAUT-VAR 

Juillet 2017

C’est un beau dimanche, chaud, trop chaud comme tous les jours depuis ce printemps. Aujourd’hui, c’est le Haut-Var. Le Thoronet, qui était au programme, est fermé entre midi et deux heures. Nous y passerons plus tard. Il y a quelque trente années, il était difficile de visiter en fin de matinée. Les petites sœurs de Bethléem venaient à la messe ce jour-là, quittant leur retraite des terres voisines, délaissant leur petit commerce de sculpture sur bois, d’huile et de lavande. Aujourd’hui il n’y a plus d’office. Le monastère ne vit que des concerts d’été grâce à cette acoustique exceptionnelle qu’il faut avoir entendue au moins une fois dans sa vie. Un miracle pythagoricien comme héritage à toute la science du dépouillement cistercien. C’est aussi une tristesse de constater un tourisme de plus en plus frénétique. Un visiteur bedonnant et vêtu comme pour aller à la plage, quasiment en slip, probablement pressé, m’a demandé où était le château ?…

 Ce sont donc les routes sinueuses des villages historiques du Var que nous empruntons, traversant les vignobles du Domaine Sainte Croix, parfaitement taillés, comme sortis de chez le coiffeur, délaissant le silence relatif et la porte close de l’abbaye pour un havre d’ombre à venir.

L’arrivée à Cotignac est un débouché sur une large place encadrée de gigantesques platanes. Le platane, ici comme dans toute la Provence des campagnes, est le maître de l’ombre. C’est lui qui laisse filtrer la violence des perles de lumière qui descendent de là-haut, dans l’harmonie des bleus et la marbrure blanche et verte des troncs séculaires. De loin, des falaises de roches crépues dominent le village qui est né sous la protection de ces tortures géologiques. Subsistent quelques habitations troglodytiques sous la roche peignée comme les  chevelures torsadées et baroques, en vagues éparses, de quelque Minerve courroucée. On dirait un désordre volcanique assez unique en terre provençale, creusé dans une pierre noire et hostile.

Rude et impérieux clocher de fer à ciel nu au sommet de la tour , Place de l’Hôtel de Ville.

Nous déjeunons sous la protection des arbres au restaurant la Table des Coquelicots.

La Place est le cœur du village, et l’animation du dimanche est ici inversement proportionnelle à ce qu’elle est dans les grandes villes.

Les bassins des fontaines reçoivent les premières feuilles mortes de l’été sur leur miroir d’eau turquoise, et au milieu de la place se dresse discrètement une inscription sur un mur d’hôtel, « nid perché pour oiseaux de passages ».

Les hôtels devraient toujours porter une enseigne qui diraient la vraie nature du lieu, comme une signature de l’esprit qui les animent, autrement que d’indiquer sèchement le tarif des chambres double et de préciser que les douches sont au fond du couloir…

A Sillans-la-Cascade, le belvédère n’est accessible que par un sentier poudreux et bien éloigné, accablé de soleil. Il est préférable, pour y, que nous descendions le chemin aride et caillouteux, mais en pente douce, menant aux poches d’eau aux lits irréguliers, au turquoise si limpide que j’ai du mal à ne pas penser à ces images de paradis terrestre que Loti décrit dans Rarahu. Paradis caché , éloigné du visage habituel que l’on prête à ce département du Var de vigne et de pierre cossue. Ce sont ici, dans le vallon étroit, après la brisure de la cascade, des bassins naturels où l’eau monte à mi-torse et où les branches des arbres viennent parfois pencher leur troncs, invitant à chevaucher au-dessus du miroir qui s’écoule et rejoint en écluse la poche d’eau suivante, descendant ainsi la pente d’un cours lent, loin en aval.

Il n’est plus temps de rejoindre le Thoronet.

Saint Raphaël et Fréjus ont bien grandi depuis les années soixante dix. En lisière de Fréjus, le quartier de La Gabelle où était la famille Prost, est aujourd’hui encerclé de nouveaux immeubles, plutôt mieux conçus que les méchants HLM en bordure de vignoble et comme rejetés en périphérie de la ville.

Déjà, dans ces années-là,  il devenait imprudent de rentrer la nuit dans ces cités de la pauvreté.

Nous traversons le centre de Saint Raphaël que je reconstitue de mémoire par quelques angles de rue, la Cathédrale qui a la couleur du rivage d’ici, quelques monuments et avenues, et le Café que nous fréquentions en bout de promenade, qui a changé de nom. Les plages sont belles, le sable a la couleur du caramel et bientôt, après Agay, apparaît le massif déchiqueté de l’Estérel. Les ombres ont allongé dans cette lumière traînante du soir, et les quelques roches d’un sombre rouge exposées au soleil semblent éclater d’opulence.

C’est le retour des derniers baigneurs.

Jusqu’à Théoule, et au-delà de Port la Galère, le serpentin du bord de mer paraît creuser un chant de bauxite.




ROUSSILLON  –  CADAQUES / LANGUEDOC

11/15 août 2017


Partis avec Cécilia dans le début d’après-midi ce vendredi d’un beau week-end de 15 août, on le sentait dès l’arrivée à Céret. Le village est en fête, l’harmonie des pierres et des arbres, la concentration des lieux d’activités ont contribué à la plus simple des séductions. Arboré, aéré, le village respire la peinture, ça sent l’énergie qui a su concentrer les forces de l’esprit comme savent parfois le faire certains lieux qui ont vécu une histoire. Les arts s’affichent sur les vitrines des devantures, dans les cafés et les annonces des futurs activités estivales.  Nous sommes à l’ Hôtel des Arcades, Place Pablo Picasso, au troisième étage où s’ouvre une place très animée enfouie sous les platanes que nous pourrions toucher depuis le balconnet de notre chambre. Celle-ci est si spacieuse et meublée avec tant de goût qu’on croirait avoir loué une suite lumineuse. Depuis nos fenêtres nous avons une vue frontale sur la Porte d’Espagne en moellons de pierres rouges formant une sorte d’aqueduc fragile. Au pied du large platane, un bassin a été décoré sur tout son pourtour d’une sorte de bas relief en céramiques, en hommage à l’Odyssée ou à une quelconque aventure méditerranéenne. Il s’agit d’une réalisation de Picasso. Et sûrement d’une copie. L’original n’aurait pas supporté  l’épreuve du temps…

Déjà les lumières succèdent aux couleurs du jour qui vacille.

Nous dînons Place des 9 Jets (la fontaine a neuf bouches d’eau autour de la colonne centrale) aux éclairages magiques de toutes sortes de jaunes électriques rendant fantomatiques et irréels les guirlandes et les platanes aux branches comme des bras dénudés lancés vers un ciel de révolte.

Nous y boirons le vin rouge de Jonquières d’Oriola.

De nombreuses ruelles extrêmement étroites débouchent sur de très belles petites places suffisamment dégagées pour qu’on y lise avec clarté l’intention urbanistique qui n’a ici rien à envier à l’urbanisme italien.

Au matin du 12 Août les bruits métalliques des étals préludent au marché du samedi. Sous nos fenêtres les tentes en majorité aux couleurs de Catalogne donnent à la place et à l’avenue Jean Jaurès un air de pavois. Sur la minuscule Place Soutine, qui a lui aussi sacrifié à la tentation du village, le fameux hôtel-restaurant del Bisbe, installé dans un immeuble qui paraît être le plus ancien de la vieille ville dans l’unité de son lierre aux balcons et sa pierre décrépie. 

L’église a un côté sud américain dans sa décoration et ses stucs colorés. On y prépare avec agitation le 15 Août.

Avant de quitter l’hôtel nous voyons défiler aux murs de la salle des petits déjeuner, et dans les escaliers menant à la terrasse sur le toit, des originaux de Dali, des affiches de Masson, Pignon, Braque, Picasso, Soutine.

Est-ce bien le village de naissance du cubisme ?

Les récents propriétaires vont devoir céder ces merveilles à l’ancien gérant qui était collectionneur de toute cette école de Céret. L’imagination des nouveaux venus suppléera à la perte de ces trésors. Nous quittons la pétillante petite ville sous les volets mauves et les fonds ocres des murs du Musée Dali.

Céret est l’équivalent de Collioure dans les terres  nous dit en partant notre logeuse…

Depuis Céret, St Martin de Fenollar n’est qu’à quelques kilomètres, en contrebas d’un chemin de terre. La chapelle ne serait pas même remarquée tant la simplicité et la vétusté des murs externes contrastent avec les chefs-d’œuvre violents des peintures murales qui recouvrent toute la partie du chevet et les premiers pans de murs qui lui font suite. Les vingt quatre vieillards de l’Apocalypse figurent en rythme nerveux, les cavaliers sur chevaux blancs, la dormition de la Vierge, et à la voûte, le Jugement dernier qui est traditionnellement traité, avec plus rarement, la Jérusalem Céleste. Il faut un temps d’adaptation pour voir jaillir de l’ombre les couleurs hautes et vives de ces peintures. Le style catalan de ce XI° siècle, cru et contrasté, prélude à cette violence qui caractérise l’âme du pays au travers des siècles. On croirait la palette d’un Matisse de Catalogne ou d’un Fauve égaré non loin finalement de cet instinctif rassemblement d’artistes ayant vécu à Céret. Dans mon souvenir, lors d’une précédente visite, je gardais l’impression de dimensions plus vastes que ne l’est en réalité cette petite chapelle dans la monumentalité qui s’en dégage.

 A Arles sur Tech, c’est maintenant l’aridité et la rusticité pyrénéenne déjà connues en Andorre. Peu de maisons fleuries. Quelques balcons aux jardinières de couleurs qui ne font jamais ces harmonies compactes aux murs des ruelles dans d’autres villages. Mais toujours ces balcons minces caractéristiques de cet habitat de montagne, aux ferronneries torsadées qui ne laissent qu’à peine passer un possible curieux à la fenêtre. Arles est austère. On n’y quitte jamais vraiment le visage habituel de l’hiver. L’été n’y est que l’assèchement et le déshabillé provisoire avant le retour des rudesses. L’abbaye est sombre et mate sous le ciel.

Par l’entrée principale, au verso du portail occidental, deux anges aux trompettes se répondent à chaque extrémité de la composition. Il ne reste que quelques lambeaux de peintures pâles échappées aux crépis. Sur un mur latéral de la nef, un large et haut bois polychrome de 1647 d’un seul tenant, témoignant d’une multitude d’épisodes bibliques, de scène de martyres etc.. La densité de l’ensemble fait comme un fondu de tous ces épisodes pour ne donner que l’impression d’une seule violente image d’or (séparant les séquences) et d’innombrables saillies de rouges, de verts et de bleus. Plus loin, un Christ aux outrages, assis, isolé dans un espace creusé dans l’allée, de type récent, mais dans l’absolu caractère véhément et doloriste de ton du roman catalan. Par delà le cloître au jardin composé d’allées s’entrecroisant, aux chapiteaux simples, un sarcophage de marbre blanc et un gisant aux plis festonnés de la toge de Guillaume Gaucelme sculpté par Ramon de Bianya.

La route est sinueuse pour rejoindre Prats de Mollo, le village de la Fête de l’Ours.

Des pierres et des voûtes, des cyprès, de l’azur au faîte de midi sur l’église Ste Juste et Ste Ruffine, au chevet octogonal plat, caractéristique du Vallespir. Le clocher de pierre noire, massif autant qu ‘élégant dans ses proportions, domine le village dans sa partie sud. Au flanc, le cimetière avec une tombe remarquée d’un drapeau républicain signifiant un soldat tombé durant la guerre d’Espagne. Un tunnel souterrain mène en pente douce vers le Château Lagarde, très haut, au-delà de la partie habitée du village. Nous n’avons pas la force de nous hisser jusqu’à lui, d’où la vue dominante couvrirait la vallée environnante. Redescendus nous n’avons que la force de reprendre souffle dans une ruelle pour un verre à l’ombre des pavois rouge et or.

Vallespir voudrait-il dire Vallée spirituelle ?

Saint Genis des Fontaines et  Saint André de Sorède, petits villages insignifiants en soi, près d’Argelès, dormant de la torpeur de ces milieux d’après midi d’été, ne justifieraient pas un détour si ce n’était que l’un comme l’autre présentent, à quelques kilomètres, comme habités d’une gémellité spirituelle, les tous premiers tympans préromans que nous connaissions en France, dans une pierre, aujourd’hui inondée à cette heure, d’ocre roux et de jaune sable. Et ces tympans offrent un Christ en mandorle quasi byzantin avec, à gauche et à droite, en bas relief, juste au-dessus de l’entrée, d’une évidence biblique, des anges musiciens et des penseurs graves et inspirés, qui laissent penser que l’auteur ou les auteurs de ces deux merveilles ont travaillé conjointement à ces deux réalisations.

Sur la route de Prades, il existe un lieu privilégié que la nature réserve parfois, et qui contredit la géologie ou la flore environnantes d’une région, à l’Ille sur Têt, où les orgues sont comme un hiatus dans le panorama et pourraient nous donner l’illusion de se trouver dans les Rocheuses américaines, à Bryce Canyon ou dans un désert australien. En Cappadoce, ou aussi, plus près de nous, dans les falaises d’ocre de Rustrel en Vaucluse. Ce sont des espaces géographiques, comme des principautés ou des enceintes affranchies, repliées sur elle-même, hors des normes géologiques du pays. Les orgues de l’Ille sont d’autant plus précieuses que l’érosion rapide de ces craies modifie insensiblement mais certainement leur forme et la physionomie qu’elles peuvent avoir aujourd’hui. Jusqu’à disparaître un jour. On pourrait dire qu’il s’agit, en qualité de beautés naturelles, par leur visage évolutif, l’éphémère condition et la fragilité de leur matière, de works in progress.

Défilent sous nos yeux le labyrinthe titan, aux multiples replis d’ombre, les aiguilles blanches chauffées jusqu’à la calcination, dans des mouvements d’élévation vers l’azur, des tertres coupés et torturés comme au rasoir, des trompes d’éléphants hissées vers le ciel, des fractures de roches à même la panoramique des orgues où quelques plants de végétation s’accrochent au sommet, des accidents de matières, laissant l’imagination entrevoir des formes animales ou des monstruosités aléatoires, et des béances confirmant le transpercement du temps sur ces calcaires. Et comme dans un chaos organisé, toute une miraculeuse majesté naturelle qui, s’il était encore besoin de le prouver, nous convaincra que celle-ci n’a jamais su si bien être artiste.

Nous traversons l’Ille quand les ombres s’allongent sur la route. L’église à chevet octogonal est aperçue de loin, comme au-dessus des toitures, embrassée à hauteur du Têt, par des gerbes de fleurs.

C’est à Thuir que se fait notre seconde halte. A l’Hôtel Cortie aux volets bleus océan et aux murs jaunes. Nous dînons, harassés, d’un magret au Byrrh sous les lierres de la terrasse. La rue est tellement étroite qu’on pourrait y voir les occupants de l’immeuble qui fait face à notre chambre. La ville est endormie. C’est loin d’être la fièvre du samedi. Pas même la ville d’où l’on pourrait voir cette nuit des centaines de météores par vagues successives.

13 août  (dimanche)

La route est encore dans l’ombre des montagnes et le silence des dimanches, quand au débouché d’une sinuosité apparaît Castelnou. Endormi et pentu. Fantomatique à cette heure où l’ombre a autant de virulence que le soleil dans le dédale des ruelles montantes. Les pavés aigus se font sentir. Quelques villageois prennent leur café devant le pas de leur porte. C’est le silence. On pourrait entendre les ailes des grands oiseaux solitaires. Les lierres rampants envahissent la pierre couleur de terre et couleur de montagne. Le village est comme issu spontanément du désir de fixer la vie dans ces lieux retirés, et bien qu’à quelques kilomètres de Thuir, comme une volonté de saisir la solitude dans la quiétude des matins. Abrités sous le porche, sous l’auvent d’une maison à l’ombre d’une treille, nous mangeons quelques raisins déjà mûrs et au-delà d’un muret, en contrebas nous saisissons l’enfilade des maisons au bas du village dont nous voyons les surfaces tuilées qui rendent rouge toute la perspective environnante. Parfois des massifs de fleurs, mauves et jaunes, viennent manger la pierre jusqu’à la faire disparaître.

Le chemin qui monte au nid d’aigle du Prieuré de Serrabone est sinueux, mais la route très carrossable. Le décor sévère, en accord avec l’extrême sobriété de l’architecture extérieure de l’édifice. Comme tout ce que j’ai toujours vu des églises pyrénéennes. L’entrée se fait par une galerie qui surplombe comme dans le vide un jardin de fleurs et tout le long les piliers sont surmontés de chapiteaux représentant des animaux fabuleux et des chimères. La merveille de Serrabone est le porphyre rouge et blanc de sa décoration, de ses tonalités veinulées de vanille. Traversant la nef d’un extrême dépouillement, on parvient à ce qui doit certainement être le joyau le plus affirmé de l’art roman catalan. La luxuriante tribune rouge et blanche, déplacée du lieu d’origine et mise à même le sol, surmontée de croisées d’ogives de même tonalité que les piliers et leurs chapiteaux reprenant le thème des animaux fabuleux. L’harmonie et les proportions de l’ensemble, accentuées par l’éclairage vif, dégagent en ce lieu une mysticité et une force artistique qui semblent ne pas pouvoir être dépassées.

Cette fois nous atteignons la mer. Collioure surgit au détour d’une longue descente permettant de pénétrer progressivement dans cette lumière unique qui fait la Côte Vermeille. Les reliefs plus profonds et les couleurs comme saturées. C’est un paradis pour peintres et plasticiens. Matisse, Derain et quelques autres ne pouvaient rêver plus forte intensité. C’est dimanche, et le bord de mer est saturé de promeneurs, de baigneurs qu’on a l’impression que la ville est concentrée en un seul périmètre où chacun dispute un espace de mer, de souffle marin et de sable chaud. L’abord des restaurants, proche du rivage et de l’ancienne tour de forteresse qui fait la caractéristique de l’anse de la ville, est tout autant encombrée à l’heure de déjeuner.

Et puis dès que nous montons quelques rues plus loin, au-delà de ces artères trop attractives, c’est le rythme fleuri de la ville, l’opulence des ocres et de toutes les nuances de celui-ci, des mauves et des bleus. Des fenêtres aux jardinières et aux bougainvilliers géants, aux escaliers descendant ou montant vers des perspectives toujours plus vives d’harmonies tranchantes de lumière, de linges pendus aux fenêtres qui se mêlent au décor floral, et au léger souffle de vent qui assèche l’air et le rend respirable. Contrairement à la torpeur humide qui s’abat sur Nice, le climat de Collioure n’est pas paralysant. Dans ces dédales de rues il n’est pas rares de voir , plantés dans le décor, quelques cactus ou quelques végétaux rappelant l’Afrique.

Par chance, redescendant vers l’animation grouillante du bord de mer, nous déjeunons merveilleusement d’énormes poissons, de gambas et d’autant d’autres fruits de la mer parfaitement cuits, servis, non pas, sur le conseil du patron du lieu, d’un Collioure, mais d’un rouge de Trouillas (proche de Thuir) qui s’harmonise autant avec nos produits de la mer que les lumières, les couleurs, les linges et les végétaux s’harmonisent dans les ruelles de la ville.

C’est l’heure de descendre vers l’Espagne.

La route serpente le long d’une côte grise sur fond de mer calme, où les vignes du Collioure et celles du Banyuls, en terres arides et pentues, se joignent aux criques de rivages déchiquetés.

C’est l’arrivée à Llança, ville blanche qui prélude à l’entrée dans la Costa Brava. J’aurais pensé, en réservant pour ce dimanche la chambre de cette troisième nuit, à un village de pêcheurs paisible, là où une ville large se présente à nous. L’hôtel est dans un quartier dégagé, plutôt aéré et sans construction en hauteur. Quartier de maisons basses, en périphérie des centres d’intérêts, mais populaire semble-t-il, et du plus grand calme.

Comme nous ne pourrons aller visiter le monastère de Sant Pere de Rode, fermé à ce jour, il est encore temps de descendre jusqu’à Cadaquès, quelques kilomètres plus au sud.

De même que pour Llança, il est loin le village de pêcheurs, loin dans le temps. C’est aujourd’hui la station balnéaire, la première du nord de la région. Cadaquès est blanche jusqu’à l’aveuglement. Comme pour Collioure, la ville est aperçue de loin, en pente douce, puis se fond dans la blancheur des ruelles aux volets bleu océan. On croirait pénétrer dans un tableau de Jean-Claude Quilici. Presque déjà mauresque. Les bougainvilliers se mêlent aux senteurs de la mer qui circulent par les rues étroites et épousent les bleus des volets, le vert  et toute la blancheur encore torride à cette heure où les ombres s’allongent. Les plus belles vues d’ensemble seront celles depuis l’anse de ce qui dût être un petit port il y a bien longtemps, et passant sous une arcade le long d’un chemin de rivage, une perspective s’offre sur la façade de l’église et sur toutes les maisons à ses pieds. L’autre belle vue sur l’ensemble de la ville se trouve plus haut, au pied de l’église, depuis un balconnet dominant les toits de tuiles orangés contrastant violemment avec les maison blanches qui fuient jusqu’au plus loin à l’horizon et les milliers de petits voiliers comme autant de taches mouchetées sur fond de bleu. Blanc sur bleu toujours.

Mais il est vrai que le petit village est devenu une ville . Que les baigneurs se promènent avec leurs grosses bouées au sortir des plages et que les cafés et les restaurants n’attendent plus que le déclin du soleil sur les après-midi de farniente pour commencer la chasse aux clients. Comme sur tous les bords de mer…

Dali a une maison/musée non loin, probablement à l’extérieur de toute cette agitation estivale, près d’une crique isolée.

Nous ne reviendrons pas demain à Cadaquès. Cette visite de quelques heures nous a fait respirer ce petit air d’Espagne que nous ne voulons pas gâcher par ces trop plein de bains de mer.

Après dîner sur la promenade du bord de mer, nous rentrons à Llança à la nuit tombée, par la même route, sinueuse et maintenant désertée.

14 août

Nous quittons l’hôtel et le quartier encore endormi pour une remontée assez longue, et parvenons à Gruissan en milieu de matinée.

 « Gruissan, Gruissan mes amours… » disait Charles Trenet en 81. La tour Barberousse domine toujours le centre du village, déjà bien animé. Puis près de Palavas, c’est l’ancien quartier des pêcheurs, aujourd’hui les chalets des plages où de modestes maisons sur pilotis accueillent les résidents du mois d’Août. La régularité des alignements des maisons et l’absence de relief de ce bord de mer donnent un côté un peu triste à leur vétusté. On dénombre parfois  quelques chalets coquets aux couleurs vives, dont un rose et blanc à l’entrée du quartier comme exposé pour tous les autres, invitant à la poésie des vacances près du sable. Le ciel s’est mis au gris, du moins il doit toujours l’être ici, à cause des évaporations permanentes et stagnantes sur l’étang. Un fois sortis du périmètre influent de ces eaux immobiles, l’azur est vite de retour.

Déjà, à Villeneuve les Maguelone, le village fantôme en bordure de la presqu’île de l’abbaye, un quelque chose de poudreux et de poussiéreux nous imprègne d’une lumière livide. Aperçue de loin , la masse de l’abbaye disparaît à mesure qu’on s’en approche, cachée presque jusqu’au sommet de son chevet pourtant très élevé. Hors des vignes alentour, c’est le règne du roseau et du pin parasol, géants qui envahissent cet environnement de marais, de poussière et de blancheur saline.

L’histoire d’amour chevaleresque et médiévale, et le romantisme qui s’en est emparé plus tard, présidant à la réputation de Maguelone, appréciée par un pape qui la considérait comme une insigne maison dans le monde de la chrétienté, et jusqu’à Brahms qui en fit un cycle de lieder, ne se retrouve pas aujourd’hui dans l’aridité et la sécheresse d’un lieu qu’on imaginait plus accessible à la rêverie. Ce qui a donné une légère note d’amertume au petit vin de l’abbaye.

Nous sommes à Nîmes, près de l’imposant et très solennel boulevard Jean Jaurès, tout près des monuments d’histoire les plus remarquables, à l’Hôtel Imperator abrité sur sa petite place par l’ombre de très beaux arbres. L’entrée est monumentale et les salons d’accueil n’en finissent pas d’en déployer tout le luxe et l’aisance. C’est le lieu choisi naguère par Hemingway, Ava Gardner et Picasso lors des ferias de la ville. Il est d’ailleurs une affiche à l’entrée du bar qui, depuis 2005, indique que le Prix Hemingway, « littérature et tauromachie », initié par les Avocats du Diable, sur une idée de Marion Mazauric récompense chaque année, en feria de Pentecôte nîmoise, une nouvelle littéraire inédite d’un écrivain français ou étranger.

La Maison Carrée n’est pas l’Assemblée Nationale de Paris. Celle-là serait plutôt une élégante villa patricienne quand le bâtiment de l’Assemblée ne serait, dans la grisaille, qu’un méchant HLM. Il est de rares exemples d’une telle harmonie dans un édifice publique antique. A tout prendre, la finesse de la Maison nîmoise le disputerait à la plupart des temples de la Grèce sicilienne. (Ceux-ci presque tous doriens et trapus, dans le prime âge de l’esthétique grecque alors que la Maison de Nîmes a des chapiteaux ioniens, qui signifient la dernière période de cette l’architecture antique).

Cette fin d’après-midi nous offre, plus encore aujourd’hui, la patine et l’usure déjà palpable des fûts et des colonnes dans leur blancheur saturée, comme d’une vieille dame à l’extrême dignité. Bien que la jeunesse des proportions et le mystère d’équilibre des géométries qui ont fait naître de tels édifices ne prendront jamais aucune ride.

Il était dit qu’en moins d’un an, j’allais passer en revue trois des   arènes les plus fabuleuses de l’Empire romain. Le Colisée de Rome, puis ce printemps dernier Arles, et aujourd’hui Nîmes.

Autant les arènes de Arles était sableuse et chaude au couchant de juin, autant celle de Nîmes, sensiblement à la même heure, renvoyait dans les ombres du presque couchant un gris bleu métallique mêlé de marbrures sombres. L’esplanade ici est beaucoup plus dégagé qu’à Arles et là où l’espace est le plus profond, on peut admirer en perspective la superbe statue de bronze de Nimeno II, tête légèrement baissée, affrontant le danger que l’on devine, la cape recouvrant tout le bas du corps comme un drap fluide qui se déverse. Il s’en dégage une impression de concentration, d’humilité et détermination, avec pour décor en arrière-plan, les arènes. C’est le lieu de tous les clichés auxquels sacrifient les touristes, y compris les enfants. Il y a quelques années les antis corrida avaient souillé la sculpture et l’avait aspergée d’acide, blessant assez gravement à son contact, une enfant de huit ans. Une polémique s’ensuivit, la statue fut restaurée et une nouvelle inauguration eut lieu en présence massive des aficionados et des élus locaux. Les courageux antis, à défaut d’affronter les masses de six cent kilos dans l’arène, prônent une morale qui verra leurs revendications, hélas, aboutir, dans un monde formaté, administratif, lisse et sans saveur, bien loin de la magie barbare  et toute nietzschéenne à laquelle ils ne sauraient appartenir. La Catalogne elle-même, par souci de plaire aux modèles conventionnels européens et mondialistes, a établi de nouveaux décrets humanistes .

L’intérieur des arènes est pareillement sous cette dominante froide de bleu gris qu’elle a du côté extérieur. Je monte jusqu’aux gradins supérieurs pour une vue sur cette univers momentanément éloigné du bruit et de la fureur, le soleil n’en finissant pas de tordre les couleurs du couchant, nous profitons d’une terrasse pour le verre de vin du soir  avant de pénétrer  dans le vieux Nîmes.

Place de l’Horloge, Rue Fresque, Place aux Herbes… La ville historique est assez rapidement parcourue. Quelques belles perspective  où l’on découvre la Cathédrale Saint Castor au style assez composite, la Chapelle Sainte Eugénie, festonnée et altière, dans une ruelle étroite d’où la façade n’émerge que par un angle fermé. Nous dînons dans un excellent resto indien avant le retour à l’Imperator.

15 août

Il fait presque frais ce matin, à l’heure immobile de ce jour férié.  Nous montons tout là-haut vers la tour qui n’est qu’à quelques centaines de mètres que nous parcourons le long d’un beau canal où les reflets des grands arbres de l’avenue s’étirent sur leur parterre d’eau et sous la courbure des arches des petits ponts. Ensuite c’est un parc solitaire et silencieux, des sculptures et des allées parsemées des premières feuilles mortes. Une sorte de petit Versailles tout en pente, d’où émerge au sommet de la colline l’espace dégagé de la Tour Magne. Gros cylindre de pierre blanche et phare majestueux qui apporte sa note austère et médiévale à la cité antique.

Et nous quittons Nîmes pour le Pont du Gard.

Sur le chemin apparaît, derrière des cyprès, une chapelle inattendue, flanquée d’un ensemble de constructions romaines, de colonnades semi-circulaires, sorte de Tivoli ou de jardins de la Villa Borghese égarés et à demi ensevelis sur le bord de la route. C’est le Château de Castille (décoré par Picasso ! aujourd’hui à vendre…) et la Chapelle Saint Louis qui se sont parés de vestiges romains préludant à l’arrivée du Pont.

Il apparaît, majestueux depuis le lointain. Nous avons choisi l’arrivée par la rive gauche et on peut déjà en parcourir des yeux une partie sous un ensemble de platanes qui lui font comme une parure, avant de parvenir au pied de l’édifice, nu dans sa pierre ocre et caramel. Et nous levons les yeux pour embrasser toutes ses dimensions comme on le ferait d’un paquebot géant. Vers le haut, la gigantesque rythmique des arches dont on prend réellement conscience de la force et de l’amplitude, et vers le bas , coulant doucement, la large rivière où canote les écoles de canoë.

Depuis la rive droite où nous sommes descendus, à hauteur de la rivière, des étendues de plages et de broussailles permettent des angles de profil où s’étire élégamment le pont sur toute son étendue. La contemplation pourrait durer longtemps à la mesure des variations de nuages et des différentes lumières qui donnent à l’édifice soit des tonalités sombres et presque dramatiques, soit des harmonies dégagées sous le fond limpide de l’azur.

Plus au nord, c’est maintenant Uzès.

La ville est élégante, dès l’arrivée, la pierre blonde, ciselée de l’escalier Renaissance et le clocher de St Théodoric, découpé comme une dentelle. Il s’agit en fait d’un type circulaire unique en France, rappelant l’architecture lombarde italienne. Un campanile qui évoque un peu la Tour de Pise. C’est là, dit-on que fut baptisé l’oncle maternel  de Jean Racine. L’Uzès historique est cossu. La pierre d’époque renaissance et gothique, avec de nombreuses maisons particulières du XVII° siècle. Plus de quarante édifices sont inscrits aux Monuments Historiques, pour une cité de huit mille habitants. Nous déjeunons à la Place aux Herbes, place carrée qui semble l’endroit où tout le monde se donne rendez-vous aujourd’hui… Très vaste, ombragée de platanes, entourée de maisons à arcades et au centre de laquelle trône une grande fontaine en fonte ouvragée. C’est aussi le lieu des parfums et des herbes aromatisées du marché du samedi matin. De beaux magasins sont installés sous les arcades et les couleurs ne sont pas sans rappeler la Provence.

L’endroit le plus parfaitement original est le délicieux Jardin Médiéval, au fond d’une rue où s’ouvre, aux battants des portes, une décoration très vive d’une scène champêtre à la manière des illustrations des Livres d’Heures du duc de Berry. Le jardin sous la tour du Roi, qu’on aperçoit dès l’entrée , est un herbier vivant de quatre cent cinquante variétés de plantes médicinales, mêlées à des plantes aux vertus plus singulières, parfois toxiques, ayant servies à la confection de poisons. Comme je n’ai connaissance d’aucune de ces plantes, j’en ai simplement relevé quelques noms, plus pour la beauté de ceux-ci , évocateurs de toute une poésie inattendue :

Brunette commune, julienne des dames, mauve royale, iris faux-acore, marguerite au corymbes, phlomis (phloème ?) pourpre, œillet de poète, réglisse glabre,, catananche bleue, immortelle d’Italie, mufliers, pavot cornu, œillet mignardise, nigelle de Damas, anémone hépatique, pimprenelle…

Le jardin nous offre avant de partir deux petits verres de boisson aromatisé dont une que j’ai reconnu être à base de réglisse. Le pays étant un centre connu pour ses bonbons.

Et de retour, nous finissons par acheter à l’étal, des melons, des poires et de tomates à Senas, en région de Cavaillon.




PRELUDE A LA SICILE

Avril 2018


C’est à elle que j’ai pensé dès la fin de mes activités… Depuis des années pourtant, je savais qu’un jour cette destination aurait fatalement sa place dans un calendrier de voyage. Cocher sur une carte la destination de la Sicile n’est pas fortuit, mais plutôt une forme de nécessité qui m’entraînerait, à la fois sur des lieux où s’amoncellent des monuments chargés d’Histoire, et sur la terre même où a levé une partie de mes racines. Et pas des moindres, puisqu’il s’agit des origines du côté de ma mère qui se trouvent collatéralement issues du Sud de la Sicile. Et le nom même d’une ville de l’Ouest de l’île, Salemi, sera le nom porté par mon grand-père maternel, le Nono. Parmi les photos disparues de l’abondante collection d’Angela, figure un portrait d’elle devant la plaque d’entrée du nom de la ville. C’est très certainement une rare bénédiction de voir son nom s’enraciner dans l’enceinte même d’où coulent la source et le sang de votre ascendance. Je ne pouvais un jour manquer l’inévitable pèlerinage vers ces lieux, étant un des derniers descendants de ceux qui, depuis l’an passé, avec l’oncle André, ont tourné la page de la génération qui m’a précédé. Je m’inscris donc comme le témoin vivant et vierge d’un retour curieux vers des lieux chargés d’ombres, d’Histoire et d’ancêtres. Du plus lointain souvenir factuel, il me reste un portrait du père du Nono, qui lui ressemble comme un duplicata. Même regard lointain aux plissements des yeux malicieux et à la noblesse du port de tout le haut du corps. Mais contrairement au fils, le père porte d’énormes moustaches en guidon de vélo et des rouflaquettes interminables qui étaient passées de saison du temps de mon grand-père.

Plus évanescent, le portrait disparu aujourd’hui, de la Nonna, Lauria, la mère de la Nonina. Un noir et blanc, tout comme les vêtements sombres et austères que portaient encore en ce temps les femmes du Sud, un regard pénétrant dont je n’ai jamais su s’il trahissait une émotion vive ou une hauteur morale en conformité avec le noir d’ensemble du châle et de la robe. Le portrait est d’autant plus impressionnant, qu’au tirage, la silhouette de la vieille dame apparaît en surimpression d’un décor dont on a du mal à dire si il s’agit de la buanderie ou d’une quelconque autre pièce de la maison, avec une erreur dans le traitement photographique laissant apparaître, en troisième surimpression, quelques nuages épars. Ce qui amplifie le côté légendaire et fantomatique de cette ancêtre. Elle aurait encore été vivante un an ou deux avant ma naissance. Native de Gela, terre de forte imprégnation grecque, je n’ai jamais regardé ce portrait sans une certaine gêne devant cette disparue que j’aurais pu connaître, dont je n’ai aperçu que cette fixité de stature ambiguë, entre la mère éternelle du Sud et la rudesse d’un permanent regard antique.

Nonina, à ma connaissance, n’est jamais allé sur ses terres ancestrales, sauf à l’avoir entendu parler d’un séjour (quand ?) à Pantelleria. Mon grand-père lui, est né à Comiso, dans la Province de Raguse, à l’intérieur des terres du sud-est de l’île. Quand en est-il parti pour se trouver un jour au Maroc où  se produisit la rencontre avec ma grand-mère, née à Bizerte ? Je doute que lors de notre séjour nous allions à Gela ou à Comiso. Le temps nous sera compté. Nous passerons non loin de Salemi, où est Ségeste, tout à l’Ouest, en début de voyage. La grandeur des sites antiques, baroques, byzantins ainsi que les paysages, sauront bien nous donner la quintessence de ce qui doit quelque part s’inscrire dans l’âme de cette partie de mes ancêtres.




SICILE

Avril 2018


Durant une semaine, le temps qui aura passé sur ce séjour, j’ai cru avoir perdu la mémoire des choses d’avant, ne vivant que d’émotions succédant à d’autres émotions comme un primitif n’organisant plus le monde, tant j’entrais par fascination, et la presque suffocation, dans la toute permanente métamorphose de la matière et de la matière spirituelle.

Vendredi 20 Avril

Dès l’arrivée cela sent l’Afrique, non pas un souffle ou un parfum arabique, mais une anarchie de formes, un laisser aller du geste et de la sonorité environnante. Parcourant l’autoroute qui mène à Palerme (à près de cent cinquante à l’heure !) défilent justement ces ensembles d’habitation où la hauteur des immeubles ne mesure pas l’orgueil architectural mais révèle, à mesure qu’ils s’élèvent, la plus grande densité de leur pauvreté.

Si il est une couleur qui semble s’être dissoute ou bien n’avoir jamais existé ici, c’est la blancheur. En revanche, s’affiche toute la gamme des ocres et des gris jusqu’au noir, comme si le modelé des maisons étaient un ramassis des terres du désert n’ayant accédées à leurs bâtis que momentanément, attendant provisoirement de changer de forme. L’horizon paraît un indistinct défilé de texture d’un jaune sali, de quelques taches verdâtres et le craquelé des habitats rehaussé par le vaporeux d’un avril passant sans transition à l’été.

Palerme apparaît maintenant en son cœur, dépenaillée, sans ordre apparent dans la circulation cahotante sous le regard de la croix démesurée pendant au dessous du rétroviseur du taxi. Puis après tout un dédale de rues et de ruelles interminables, après avoir aperçu fugitivement une facette du Palazzo Reale, les arbres et la large Via Roma qui mènent à l’Hôtel Ambasciattori. Après tout cet afflux de couleurs dans les vapeurs de poussière de la ville, l’hôtel est un havre d’ombre pour la rétine.

Par l’Avenue Vittorio Emmanuele surgit, au sortir d’une ruelle, la Piazza Bellini et les trois merveilles de Santa Caterina faisant face  à La Martorana au porche et au clocher normand, et à San Cataldo, sous les premiers palmiers emblématiques. La Martorana étant envahie par les visiteurs impatients de quinze heures trente (les édifices publiques étant souvent fermés durant la pose autour de midi), nous pénétrons à San Cataldo, sorte de cube austère surmonté de trois bulbes rouges. Semblant émergé d’une oasis nord-africaine, c’est le siège des chevaliers du Saint Sépulcre. Ses merlons dentelés et ses coupoles en « bonnets d’eunnuque » signent un des plus parfaits exemples d’architecture arabo-normande. L’intérieur se divise en trois nefs séparées par des colonnes antiques provenant d’édifices antérieurs. La travée centrale, couronnée de trois coupoles à trompe est veillée par un Christ byzantin. Le pavement en mosaïque de marbre polychrome est aussi du 12° siècle. L’ensemble donne l’impression d’être à l’intérieur d’un gâteau de sel.

« Je veux de l’inutile, du majestueux, je veux des bustes en marbre sur des façades lépreuses », c’est le cri que lance l’héroïne du roman de Edmonde Charles-Roux dans « Oublier Palerme ». C’est exactement ce qui jaillit en glissant de la Place Bellini à la Place Pretoria où se dresse un bassin d’eau qui s’organise tout autour d’un défilé circulaire de divinités Renaissance dans un magnifique équilibre des balustrades, des gradins et des jets d’eau, avec en fond de décor la lèpre écaillée des pierres délavées dans leur ocre. Comme un cœur symbolique de la Sicile. En une seule image. En perspective, l’Eglise Santa Caterina.

Nous remontons loin l’Avenue Vittorio Emmanuele, jusqu’à un jardin qui débouche sur la Cathédrale. L’extérieur vaut surtout pour son chevet semblable à celui que nous verrons à Monreale. Puis, au-delà du jardin, dans un quartier où l’ombre des ruelles révèlent les signes, contrastant avec la majesté des édifices voisins, de pauvreté et d’extrême négligé. C’est à l’angle de ce périmètre qu’apparaît la façade de San Giuseppe Cafasso, et dans le prolongement, l’Eglise de San Giovanni degli Erimiti.

C’est un havre de paix, qu’aujourd’hui du moins, on ne peut qu’imaginer. Envahi par des hordes d’adolescents oeuvrant pour l’UNICEF, il nous faudra revenir pour sentir ce miracle  d’oasis encerclé par les quartiers lépreux tout autour. C’est une parenthèse de fraîcheur à deux pas du Palais Normands qu’on peut apercevoir à l’entrée du jardin.

Palmiers, agaves, bougainvilliers, figuiers de barbarie et orangers déclinent une harmonie à la fois sauvage et irréellement hors du temps. De l’ancienne abbaye subsistent la nef surmontée de trois coupoles à bulbe rouge et le petit cloître à colonnettes géminées qu’enserrent parfois des lianes échevelées de végétation. C’est le miraculeux mariage de la plus harmonieuse luxuriance végétale et de la sobriété rythmiques de l’architecture.

Derrière l’église nous prenons le premier verre de vin de Sicile à l’ombre des arbres.

Quelques maigres forces nous restent pour gravir l’étage du Palazzo dei Normanni où est la Capelle Palatine.

Edifiée par Roger II au 12° siècle, l’ensemble vaut pour les extraordinaires mosaïques de cette période romane, unique témoignage de cet art à ce haut degré de perfection.

Défilent tour à tour, dans la pénombre de la chapelle, les épisodes de la Création de la Lumière et des Eaux, la Terre qui les sépare, la Création des plantes et des arbres, des animaux, tout ce qui mène à la création de l’Homme, le Repos divin.  Dieu désignant l’arbre et la Création d’Eve. L’Arche de Noë, et tout un ensemble d’épisodes concernant les prophètes, certaines scènes de la vie du Christ et de Pierre et Paul, un véritable livre d’image qu’en d’autres lieux on retrouvera dans l’art du vitrail.

Après plus de trois heures de promenades, de déambulations , nous retrouvons l’hôtel où tout respire l’espace. Dans la chambre, les couloirs immenses, les très hauts plafonds, les volumes semblent ne pas avoir eu de limites pour les architectes, dans une atmosphère qui plonge souvent dans les souvenirs du « Guépard ». D’un coin de la fenêtre de la chambre, on peut apercevoir le fronton d’une église déjà éclairée pour la nuit.

Sur la terrasse au septième étage, aucune vue ne peut rivaliser avec la notre. Toute la ville défile aux rythmes des clochers, des pinacles, des dômes et des coupoles, des frontons qui apparaissent comme si la ville désirait se hisser vers le ciel, non pas comme dans les villes à gratte-ciel, mais par la verticalité des édifices d’esprit se signalant comme autant de points de repères au-dessus des maisons d’habitations. C’est toute la féerie de la nuit qui descend sur Palerme. Nous dînons dans la sérénité et la douce fatigue dans une trattoria à quelque pas de là, au « Proverbio » sur une traverse entre Via Roma et la Place Bellini.

Samedi 21 Avril

Depuis la terrasse encore, mais cette fois, pour le petit déjeuner, dans l’éblouissante lumière de huit heures du matin, le relief ocre et jaune de Palerme apparaît sur tout l’horizon qui s’offre à nous.

Par le bus 102, nous parvenons, après un parcours qui semble interminable, dans des quartiers populaires et parfois inhospitaliers, à l’Europcar pour la location d’un véhicule qui nous mènera par tout le pays.

Cap au Sud, quittant la poudreuse Palerme, la route s’élève insensiblement, traversant des villages animés jusqu’à Monreale, sur la conque d’or, de la couleur des oranges et des citrons cultivés dans cette vallée depuis l’Antiquité. Nous ne ferons qu’apercevoir les lointains de Palerme au travers d’une brume matinale de chaleur. Depuis l’entrée du village, le chevet nous signale dans toute sa lumière, la présence de l’immense vaisseau. Au pied des chevets, nous prenons conscience de la hauteur de l’édifice, d’autant que ceux-ci donnent directement sur un passage dans les ruelles adjacentes, toutes de tortuosités, avec leurs balcons étroits, les ferronneries  aux vêtements qui pendent, aux cactus grimpant, aux fleurs sanguines, et aux façades bariolées et délavées par le temps. L’orgueil à plein ciel sur les terrasses dominant Palerme. La facture des chevets, comme à la Cathédrale de Palerme, est franchement arabe. La décoration se compose de trois ordres d’arcatures aveugles ogivales entrecroisées et soutenues par de fines colonnes placés sur de hauts socles. L’entrée dans la cathédrale se fait sur le flanc gauche, par une porte en bronze de Barisano da Trani.

Puis c’est l’éblouissement. Ce qui faisait la grâce et la musique de chambre de la Chapelle Palatine, fait place à la symphonie avec chœur… On peut dire que Guillaume II a atteint son objectif de faire de sa cathédrale une des plus belles de la chrétienté. Une fois la stupeur passée, on comprend que cette sensation est due autant  aux mosaïques qui couvrent d’or et de couleurs la presque totalité des murs, le bleu et l’or se dégageant nettement, qu’à la perfection des proportions de l’architecture intérieure.

Décrire l’ensemble du livre de merveilles imprimées sur ces surfaces de mosaïques serait fastidieux et impossible. Comme à la Chapelle Palatine, c’est au flanc droit de l’édifice la Création qui domine. Création des eaux, de la lumière en présence des sept anges. Création de la lune, du soleil, des étoiles, des oiseaux et des poissons, jusqu’à conclure avec la création de l’Homme. Puis Noé, Abraham…

En façade, nous pénétrons dans une humanité déjà en proie aux violences et aux châtiments. Elles ne sont pas directement inspirées de l’Ancien Testament mais des saints protecteurs de Monreale, Cassius, Casto et Castense.

Au flanc gauche de l’édifice, C’est Eve et la Tentation, le thème de la Chute. Caïn et Abel, la naissance de la conscience, puis Noë encore et la construction de l’Arche. Après mille autres détails inscrits dans des myriades de couleurs , l’Histoire s’achève par la lutte de Jacob avec l’Ange.

Au chevet, dominant l’ensemble de tous ces mouvements d’esprit, le Christ Pantocrator.

Côté cloître, quatre vingt quatorze colonnettes géminées, ornées de dessins géométriques en mosaïque supportent de très beaux chapiteaux historiés dans la plus pure tradition romanes sur lesquels s’ordonne une suite d’arcades ogivales. En cette fin avril, c’est le bassin qui apporte la note d’intimité tintinnabulante, et la fraîcheur d’un peu plus d’ombre.

La Place Guillaume II est large et lumineuse, elle est le vrai cœur  du village, comme une étoile en son centre, d’où jailliraient de  multiples ruelles débouchant sur un probable bonheur, avec les carrioles de couleurs et le petit âne traditionnel. Et sur toute la place s’exposent éblouissantes, au presque midi, les céramiques des magasins de souvenirs.

Les paysages siciliens appartiennent à deux types bien différents,  selon les régions traversées. Le plus répandu concerne les zones agricoles de l’olive et de l’orange. L’olivier, par rapport à la sveltesse de nos arbres de Provence, paraît, comme le Sicilien, court et trapu. Probablement pour plus de confort lors de la cueillette. Les orangers couvrent des espaces immenses avec une densité exceptionnelle, souvent en pente douce, parfois sur de larges plaines jusqu’à se perdre à l’horizon.

L’autre type de paysage est souvent un paysage de l’intérieur du pays, et notamment celui qui mène de Agrigento à Piazza Armerina. Sur de vaste espaces s’étendent les verts drus des herbes hautes, en cette saison, parsemés soit de myriades de parterres de fleurs jaunes, composant de miraculeux tableaux, soit  d’infinis mauves ou roses, dans un cadre de mamelons harmonieux, mais aussi avec des sommets plus pentus où il n’est pas rare de voir s’y accrocher des villages aux maisons serrées les unes contre les autres donnant toute leur tonalité d’ocre brun contrastant avec les riants espaces vierges alentour.

Aujourd’hui, après le souffle d’esprit de Monreale, c’est la journée des quatre S. Ségeste, Salemi, Selinonte et Sciacca. La Sicile phénicienne.

Donc, plus encore vers le Sud. Une route torturée qui n’est pas aussi repérable que la sortie de Palerme vers Monreale. Des déviations, des croisements de routes pourraient nous faire perdre le chemin de Ségeste. Corleone est à quelques kilomètres à l’Est, Trapani et Erice, à la pointe extrême du Nord Ouest. Ségeste est au bout de nulle part à l’intérieur des terres. On aperçoit de loin le temple, comme une tache brune sur son socle d’éternité, dans l’isolement, comme un dormeur du val, troué de toutes les balafres du temps. Pour y accéder, il faut grimper une forte allée de hautes marches qui sépare de part et d’autre les hautes herbes d’avril. Celles-ci arrivent en cette saison, à hauteur de nos hanches.

Le temple est un élégant édifice dorique. Ce qui semble paradoxal, le style dorique étant en soi une émanation de pure abstraction architecturale, sans décor ni surcharge, le classicisme ionien son élégant prolongement, avant la plus échevelée fin corinthienne.  C’est la première fois que je suis aux pieds d’un temple grec. Ma première impression est qu’il est bien plus élevé que je ne le pensais. Pour ceinturer un seul des fûts qui le composent, comme pour certains arbres géants, il faudrait sept ou huit personnes. La pierre laisse entrevoir les marques de l’usure, les trouées qui creusent, et bien d’autres souffrances.

Le péristyle a conservé presque entièrement intactes ses trente six colonnes non cannelées dans un magnifique calcaire au ton doré.

Et celui-ci présente des proportions et une rare harmonie, rehaussée de cette nature d’avril aux herbes d’un vert soutenu et dru, aux marguerites jaunes par millions, comme autant d’étoiles éclairant et habillant l’édifice tout alentour, de bruyères et de fenouils sauvages, de fleurs mauves et bleues, de nuages effilochés dans l’azur des lointains, en attendant les coquelicots de Mai.

Cecilia et moi éternisons l’instant photographique dans la plus odorante émanation du bonheur ou de l’idée qu’on peut en avoir quand elle sait se matérialiser dans un décor fait de tous les éléments d’un paradis terrestre.

Le temps se couvre et menace durant le trajet qui mène à Salemi. Le village n’est pas vraiment sur le chemin de Selinonte, mais je ne pouvais éviter ce détour menant aux ancêtres. Le ciel était gris, la lumière enchanteresse du plateau de Ségeste nous avait quittés, mais j’ai pu poser quelques instants devant la dernière plaque bleue juste avant l’arrivée, indiquant en caractère blanc, le nom du village qui est aussi celui que portait le Nonno.

Nous contemplons de loin, la masse brune, condensée et serrée, de ce qui dut être le lieu d’origine du premier de la lignée du même nom. Le nom antique de Salemi serait celui de l’ancienne ville de Elima Halyciae (comme une inversion phonétique !).

En son temps, dans les années soixante dix, Angela m’avait précédé dans ce geste symbolique.

A mesure que nous approchons de Selinonte, la lumière déjà déclinante de l’après-midi se fait de plus en plus rayonnante et franche. Ce site ne pouvait évidemment mériter d’être contemplé que sous l’éclat de sa force civilisatrice et le goût du sel.

Les Grecs ne s’y sont pas trompés quand ils ont choisi l’emplacement où ils édifièrent Selinonte. Trois collines au dessus de la mer, séparées par deux petites rivières dont les estuaires constituaient des ports naturels. De longues plages de sable et au fond, l’Afrique.

Une longue avenue pavée bordée de pins, petite voie Appia ( !), nous mène vers les temples orientaux. Le premier consacré à Héra, le second, le plus petit, à Athéna, et le troisième, le plus imposant, sans doute dédié à Apollon. Ce qui frappe sur ces lieux de ruines, c’est l’intemporalité fixatrice de trois éléments se conjuguant. La pierre, l’azur (mallarméen !) et la proximité immédiate de la mer.

Les longues ombres commencent à absorber le feu de la pierre sanguine. Nous parcourons les périmètres des temples sur leurs espaces intérieurs où les ombres géantes et le feu nous pénètrent tour à tour suivant l’angle où nous nous trouvons.

Rivale de Ségeste, Selinonte l’est aussi dans son environnement. Ici tout est Méditerranée, rocaille coupante sous les pieds, sécheresse des végétaux comme une rigueur et un dépouillement de la pensée.

Pour parvenir à l’Acropole, distante de plus d’un kilomètre de pierres vives, nous saisissons au passage le petit train électrique. C’est la ruine la plus émouvante, et la plus proche du rivage qu’on pourrait presque entendre si le vent en ramenait l’écho.

Ne restent dressées là que quelques enfilades de piliers, avec en premiers plans, des fûts éparpillés et suivant l’angle de vue, un coin de mer. Plus près encore du rivage, en se penchant aux confins abrupt du site, on peut voir le résumé sicilien de la végétation. Les figuiers de barbarie, les cactus grimpants, les odeurs du thym, quelques oliviers et les orangers à sanguines.

Ce qui est toujours là depuis 2 500 ans et depuis le début du monde, c’est l’immensité de la mer, le parfum du céleri sauvage qui a donné le nom à la ville et le bruit des vagues qui viennent inlassablement mourir sur la plage.

Pour le décor, un tombeau antique, un citronnier défiant l’horizon. Luxe, calme et volupté…

Après que la peau, déjà rougie par le sel  et le soleil, ait retrouvée un peu de fraîcheur en longeant la marine silencieuse à cette heure, nous poursuivons sur le littoral, pour la seconde étape du périple, Sciacca, le dernier S du jour.

Ce n’est pas la plus belle ville que nous ayons choisi pour le repos de cette seconde journée, mais Sciacca est un immense balcon sur la mer et nous permet d’avancer un peu plus sur la route des temples. La ville se présente comme un dégradé progressif de maisons descendant par des escaliers tortueux qui mènent au port et au long embarcadère, qui vus de la Place Scandaliato, immense promenade dégagée et cœur de la cité, offre un espace ouvert sur le grand large.

Nous logerons chez Fazio (B and B) dans une ruelle où les véhicules ont du mal à passer, et nous flânons à l’heure du verre de vin dans la vieille ville égayée en cette fin de semaine.

Dimanche 22 Avril

La lumière matinale de ce dimanche à peine éveillé est idéale une fois sur les quais. Toute la ville d’ocre est exposée, dans les plus infimes nuances de jaune, jaune orangé, mais aussi pour densifier le tableau, de bleus tranchants, de mauves, de verts pâles et de quelques trouées de maisons blanches. L’ensemble paraissant cousu comme un puzzle safrané d’intensités de couleurs vibrantes et comme autant de fragments de mosaïques qui trouvent aussi leur double reflété dans le bassin du port. C’est toute la ville vieille et craquelée au pied de l’eau qui chante le chant de départ des « pescherecci » bleus et blancs amarrés tout au long du quai. C’est aussi la ville des céramiques, et certaines ornent de leurs couleurs vives les marches d’escaliers. Le calme du matin n’est troublé que par les premiers bistros portuaires où les quelques éclats du matin augurent d’un dimanche limpide qui va se lever.

Une course cycliste vient perturber la belle route qui trace vers l’Est. Ce sont des hordes de compétiteurs qui nous croisent en sens inverse, se doublant parfois en troisième ou quatrième épaisseur sur toute la largeur, de peur d’avoir à céder un pouce à l’adversaire, au risque de percuter ce qui vient en face. Une nuée de sauterelles n’aurait pas été plus inquiétante…

Puis ce sont les abords d’Agrigento que nous atteignons vers le milieu de la matinée, et la fameuse « Scala dei Turchi » sur un bord de mer radieux, au sable blanc et aux fortes odeurs d’algues comme autant de chevelures vertes. Nous marchons le long des rochers et des poches d’eau comme je le faisais il y a si longtemps de l’autre côté de la Méditerranée où le sel semble s’imprimer sur la peau tant la densité en est forte. Tout au bout de la plage, après les maisons et les cabanons d’été, apparaît, blanche comme un sucre monumental ou une saline, la fameuse Echelle des Turcs. Echelle, parce que l’usure de cette marne littorale, mélange d’argile et de calcaire, descend en pente douce vers la mer et se transforme en un tapis lisse et aveuglant, propice aux expositions solaires ou aux promenade qui peuvent se poursuivre sur les différents étagements de marches étroites comme des couloirs ou des rides s’étalant sur plusieurs centaines de mètres.

Le bonheur de longer cette anomalie de la nature ne nous sera pas donné aujourd’hui, l’érosion ayant fait s’écrouler depuis l’hiver dernier des pans immenses de ces roches fragiles qui viennent visiblement mourir au pied de la falaise.

Ce surnom donné à cette falaise vient d’une croyance populaire selon laquelle les pirates sarrasins escaladèrent ces rochers après avoir mis à l’abri leurs bateaux dans les petites criques alentour.

Vers midi, nous prenons un délicieux vin de Trapani, à même la plage, à Majana Beach.

C’est l’heure de rejoindre la Vallée des Temples. Les fortes chaleurs ont accumulé de méchants nuages sur Agrigento. La ville qui se profilera tout au long de notre passage dans le site archéologique, gardera, face à nous, ce côté abrupt, compact et menaçant d’un rideau d’immeubles inhospitaliers surplombant la vallée.

« Les Akragantins construisent des maisons et des temples comme s’ils ne devaient jamais mourir et mangent comme s’ils devaient mourir demain. » On peut faire confiance aux écrits d’Empédocle, le philosophe d’Akragas, qui connaissait bien ses concitoyens.

Pendant presque quatre siècle, les Grecs en ont fait « la plus belle cité des mortels » Pindare.

Le gris du ciel a remplacé le riant lever du jour de Sciacca. Le premier temple, celui de Junon, d’où commence l’Agora inférieure, surgit d’un amas de cactus et de figuiers et dresse ses colonne très haut dans le ciel blanc. La pierre en paraît par contraste tourner au carmin et à un noir pain d’épice. Les colonnes doriques sont à nu. On notera l’orientation à l’Est de tous les temples, qui correspond à un critère classique selon lequel l’entrée de la cella (chambre où était placée la statue de la divinité), devait être saluée et éclairée par les premiers rayons du soleil.

Plus loin sur la Via Sacra, le temple de la Concorde, le mieux conservé, où les colonnes s’amincissent vers le haut pour que l’ensemble paraisse plus élevé et plus élancé. La lumière du plein après-midi est électrique, ce qui rehausse sur le flanc droit, la statue colossale d’Icare tombé, en diagonale, menant en  perspective au pied du temple. Magnifique union de la pierre et du bronze vert de gris. C’est une œuvre contemporaine offerte à la Vallée des Temples, par l’artiste franco-polonais, Igor Mitoraj. C’est là aussi que se concentrent le plus les groupes de visiteurs.

Le temple d’Hercule, de style archaïque dorique, est vraisemblablement le plus ancien du site (6°a. J.C.). Ses colonnes, redressées au début du XX° siècle, permettent d’imaginer, malgré l’état de leur dégradation, l’élégance qui dut être le sien.

La tradition veut que le temple des Dioscures (Castor et Pollux), solitaire, devenu le symbole d’Agrigento, soit appelé ainsi temple des dioscures, des faux jumeaux nés par superfétation, de l’union  la même nuit, de Léda avec Zeus, métamorphosée en cygne pour le séduire, puis avec son époux légitime, Tyndare.

Il ne reste là que quatre colonnes. On voit plus à droite, les vestiges dédiés aux divinités souterraines : Perséphone, Démeter. La Via Sacra est remontée en sens inverse, hérissée de petits galets qui endolorissent les pieds. Les nuages sont maintenant menaçant quand nous sortons d’Agrigento. Et la route qui mène vers Piazza Armerina semée de difficultés.

Le voyage aurait pu s’arrêter quelque part sur cette route quand le véhicule est tombé dans une ornière, ou plutôt une sorte de tranchée profonde qui fit basculer et plonger tout le train avant de la voiture. Ce fut un petit miracle que la tôle n’ait pas été endommagée, nous immobilisant sur cette portion de route qui, en France, aurait nécessairement été fermée à la circulation… Pour plus de frayeur encore, une partie de l’essuie-glace s’est envolée sur une portion d’autoroute au plus fort de l’orage.

Piazza Armerina est aperçue de loin, austère, sombre sur son piton rocheux et sous les derniers nuages qui découvrent un pavé luisant. Il fait une fraîcheur de début Mars en moyenne montagne. Sur le bord des trottoirs on relève quelques traces salies de neige récente. La petite ville ressemble à un village fantôme avec ses ruelles aux maisons décaties, aux pierres noircies et aux volets clos. Comme dans tout village de montagne, des petits jardins rendent l’austérité des lieux plus souriante quand le soleil reparaît, rendant toutes ses couleurs à la façade de l’église sur la grande place, point le plus élevé de Piazza Armerina. Le nom de cette ville lui a été donné parce qu’elle fut la « Place d’Armes » de Roger de Hauteville lorsqu’il conquit la Sicile.

Certaines placettes et angles de rues, aux maisons enguirlandées de lilas et de glycine, feraient presque penser à des rues de Montmartre.

Nous nous engouffrons dans un des rares bistros ouvert ce dimanche, « le Café des Amis » où nous sommes adorablement reçus comme des pèlerins attendus depuis longtemps. Rentrant au B and B à la nuit tombée tôt, les ruelles fantomatiques, rendent une lumière humide sur toutes les pierres, donnant plus encore envie de savoir ce qui se cache de vivant derrière chaque fenêtre close.

 Lundi 23 Avril

C’est un endroit unique au monde , même dans Rome ou ailleurs, par la profusion et la richesse de son trésor de mosaïques. La Villa Romana del Casale. A quelque cinq minutes de la ville, enfin éveillée sous le soleil revenu, éblouissant dans sa lumière rase. 

La villa romaine représente l’extrême synthèse des trésors de la Capitale du Bas-Empire. A la complexité et à la beauté de l’ensemble architectonique contribuent les magnifiques mosaïques réalisées par les ancêtres des artistes de l’école Palatine et de Monreale.

Nous sommes arrivés dès l’ouverture, et jamais nous n’aurons eu à subir le désagrément des hordes de visiteurs bruyants, turbulents et inconscients du minimum de respect que requiert ce genre de visite. C’est comme le dévoilement progressif d’un secret ou une intrusion dans un lieu privé qui nous sont accordés durant la petite heure de notre passage. C’est la vie quotidienne de l’ancienne Rome, vibrante, turbulente comme un marché découvert, qui est inscrite dans les mouvements libres des compositions de mosaïques. C’est le cortège débridé qui mélange les scènes mythologiques des métamorphoses de Daphné, d’Arion jouant de la lyre, de l’inquiétant Polyphème cyclope, des représentations de Pan et d’Eros, des Néréides, de la Glorification d’Hercule, mais aussi d’un bestiaires familiers et parfois mis en scène avec un sens de l’humour et un naturel qui ne cherche plus à édifier mais à émouvoir et témoigner comme un cliché photographique, par la simplicité des mouvement et la théâtralisation des sujets représentés. Et puis entre les dieux mythologiques et le monde animal, les paons, les dromadaires, les tigres, les éléphants, les autruches, les taureaux et les lions, les scènes merveilleusement composées de la vie humaine de tous les jours, d’un roi pensif et attristé, le magnifique Maximilien, propriétaire de la villa, avec ses gardes du corps, le soldat contrôlant le transport des animaux capturés, la capture d’un caneton, d’un coq attaquant un enfant, la cueillette des roses et le tressage des guirlandes par des servantes, de jeunes filles tressant des couronnes, d’un petit char entraîné par un couple de flamands, jusqu’à l’extrême et émouvante simplicité de la scène des dix jeunes filles en bikini jouant à la balle.

Nous avions abordé hier ces espaces verdoyants, dépouillés de petite montagne que l’on retrouvent descendant maintenant sous le soleil, vers Catania, sur la route de Syracuse. Par une boucle menant au Nord, nous effleurerons Catania, à peine vue de loin, et nous longerons sous bien des facettes différentes le pied de l’Etna soudain apparu à l’horizon, enneigé et soufflant ses vapeurs dans l’azur que l’on confondrait avec les nuages, si à ce moment-là il y en avait eu.

Autant Piazza Armerina était une sorte de vénérable vieille dame, perdue dans les pensées enfouies et immobiles des terres intérieures du pays, dans toute la noblesse et la pudeur de ce qui ne s’exprime que du dedans, autant Syracuse et la péninsule en amande d’Ortigia apparaissent nourries de leur propre renouvellement, dans la blancheur de la cathédrale Sainte Lucie, la Place principale lissée de terrasses de café, de parasols, avec en contrepoint spatial, la merveilleuse façade de Santa Lucia alla Badia où est un magnifique enterrement de Sainte Lucie de Caravage (que nous ne verrons pas), tout un concentré en un même lieu de la fière Syracuse.

Dès l’arrivée dans la presqu’île enceinte de murailles et s’isolant de la Syracuse plus anonyme, il y a un petit air partagé entre Venise et les villes de tourisme de la Toscane. C’est le côté chic de cette ville baroque, de son pouvoir attractif facile, de son littoral ionien, loin du rugueux maritime rencontré vers Agrigento. C’est la Sicile côté vitrine comme doivent l’être les luxueuses terrasses naturelles de Taormina et son paysage de carte postale depuis le théâtre antique trouant en perspective, la mer et la majesté de l’Etna.

Nous déjeunons de poissons du jour à l’ombre fraîche d’une petite ruelle à escaliers et logeons B and B près d’un des ponts qui séparent Ortigia de la Syracuse plus moderne.

Pas une maison qui ne possède de moulures larges et torsadées à l’ionienne sous les balcons, et pas de balcons sans fleurs et sans plantes velues sur les façades d’ocre ou de gris décati.

Les ruelles centrales débouchant souvent sur le bleu de la mer paraissent parfois venues de Cartagena de India.

Et près du pont donnant sur notre hôtel, au soleil couchant, brille de tout son ocre carmin une façade particulièrement remarquable, aux fenêtres gothiques, ce qui lui donne, avec ses petits vaporettos au pied du canal à reflets gris à cette heure, un air certain de Venise.

Syracuse, Siracusa, comme on veut, est un phénomène qui doit beaucoup à l’idée qu’on se fait d’un certain idéal désuet et conformiste de vacance (jusqu’à la nostalgique et sensuelle chanson d’Henri Salvador « J’aimerais tant voir Syracuse »), où rien ne manque à l’accueil et l’attente du visiteur, à la poétique légèrement désenchantée, encadrée de la justesse architecturale, du baroque déjà européen, et des déambulations sur des avenues où les terrasses sans surprise tout le long des remparts laissent malgré tout une impression de déjà vu.

Sur une des délicieuses terrasses près du pont séparant l’enceinte d’Ortigia, nous dînons des meilleures pâtes aux clovisses jamais mangées.

Nous avons posé, en ces quelques jours, nos bonheurs et notre fatigue, entre Mar Tirreno, Mar Mediterraneo et Mar Ionio !

Mardi 24 Avril

Très tôt, encore le soleil sur Syracuse, quittant Ortigia vers le Nord de la ville, pour un passage à la Basilique de San Giovanni Evangelista. Colorée en ocre, ou plutôt badigeonnée, elle ressemble à une église mexicaine en carton dans un décor de cinéma. Probablement pour qu’elle se fonde aux couleurs à l’identique des immeubles qui l’enserrent. C’est l’exemple même du contresens d’un replâtrage hâtif et bâclé comme peuvent l’être les vraies trahisons. Cela donne d’autant plus de regret que son architecture, baroque nouveau monde, méritait mieux. Elle devait être bien plus belle dans sa matière patinée et dans les craquelures de ses robes grises de vieillesse.

C’est la plus longue étape aujourd’hui. Elle nous mènera à nouveau sur la côte Nord.

Les paysages encore, alternent entre les tapis verts parsemées de fleurs jaunes, certains de parterres mauves comme coulées versées sur le flanc des montagnes, en pentes douces, et les champs d’oliviers aux troncs courts et à quelques vergers d’agrumes assez rares aujourd’hui. Sur la route tout en lacets, de magnifiques villages trapus apparaissent dans les lointains, souvent aux sommets de pitons rocheux. Nous faisons, dans ce cadre de Sicile centrale, connaissance avec un petit âne peu farouche, qui confirme que nous sommes bien au cœur même du pays.

Et puis c’est l’arrivée à Cefalu. Vers treize heures. De loin déjà, l’anse de la ville dominée par les deux tours de l’église, et la compacité brune des maisons tissées les unes contre les autres sur une belle largeur littorale, en font un écrin harmonieux les pieds dans l’eau. Puisque nous en sommes au jeu des analogies, je dirais que Cefalu, vue de loin, a des allures de saint Tropez, peut-être par la couleur des pierres, de Saint Raphaël. En tous cas de quelque chose de varois !

L’élégance des constructions laisse supposer qu’il s’agit d’une cité balnéaire, aux maisons basses où l’absence des verrues architecturales marque un art de vivre certain. Tout respire l’envie immédiat d’y séjourner, voire d’y vivre. Les palmiers penchés, les lierres aux murs, les figuiers de barbarie et les bougainvilliers dessinent les robes végétales qui enserrent les ruelles près de la vieille ville. Nous logerons pour deux nuits dans une sorte de lotissement harmonieux, avec une petite terrasse pour le soir, à l’écart de tout trouble, à deux pas de la promenade littorale et au début des plages qui s’étendent jusque très loin hors de la ville.

La lumière du début d’après-midi est idéale à dessiner l’écran de maisons de pêcheurs qu’on peut admirer le mieux depuis le petit promontoire perpendiculaire au rivage. C’est une des vues en angle les plus emblématiques de toute la Sicile, avec au premier plan, les barques de pêcheurs qui donnent une perspective où rien n’a jamais changé de ces vieilles maisons d’écailles et de couleurs, les pieds dans le sable, que rien ne sépare plus de la mer. Nous goûtons le vin à la terrasse du Ristorante Siciliano, tout en haut d’une des multiples ruelles parallèles qui débouchent toutes sur la Via Ruggero, la plus large et la plus animée du vieux Cefalu.

Au centre de cette rue principale, large et fortement animée, c’est la Place de la Cathédrale. Dont la façade est la plus belle de style normand de toute la Sicile. Elle a été construite par Roger II, à la suite d’un vœu qu’il aurait fait après avoir failli faire naufrage lors de son retour à Naples. Le style normand est ici bien plus évident qu’à Palerme. L’impression de majesté est d’autant plus grande que c’est par une large série de marches que l’on accède à l’entrée principale d’où l’édifice domine la ville depuis son promontoire. La lumière est d’une belle intensité sur la façade occidentale  rendant toute la force de ses ocres orangés. A l’intérieur, dans le chœur, les mosaïques sur fond d’or déploient des couleurs vives dont un émeraude qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. Un immense Christ Pantocrator domine la partie haute de la conque abbatiale. Une main levée en forme de bénédiction, il tient de l’autre le texte sacré, écrit en grec, de l’Evangile de Jean, « Je suis la Lumière ». Le cloître, peut-être un peu trop hardiment restauré, présente des chapiteaux de même style que ceux de Monreale.

Nous sillonnons les multiples ruelles pavées, avec sur nos têtes, dominant de toute sa hauteur l’ensemble de la cité, l’immense Rocca qui paraît menacer de se jeter sur la ville.

Après avoir dîner au même Ristorante Siciliano à l’intérieur d’un petit patio à l’écart de toute nuisance, nous retournons, la nuit complètement tombée, sur la petite jetée donnant sur les barques échouées et les vieilles maisons. Les quelques lumières déjà allumées sur l’écran du bord de mer donnent toute la féerie discrète de Cefalu.

Mercredi 25 Avril

Comme nous n’avons pas de route à faire, le lever se fera un peu plus tard. Nous nous risquons à quelque grimpette vers le chemin menant à La Rocca. Sur les rues du haut de la vieille ville, une étrange animation se fait sentir, avec maintenant des chants vibrants et des danses où se rejoignent au pied d’une église ce qui ressemble à des pèlerins en fête. Des enfants et des religieuses entonnent des louanges entourant des ecclésiastiques dont le plus haut dignitaire n’est autre que l’évêque de Cefalu. C’est la fête de la Terre qui se confond aujourd’hui avec celle de la Libération… de 1945. L’Italie a donc elle aussi été libérée… Bientôt un cortège se forme et se met à défiler sur la Via Ruggero, évêque en tête.

Ce matin l’escalier en fer à cheval et la façade baroque de l’église San Stefano du Purgatoire reçoivent une lumière perlée qui rend vibrant tous les végétaux qui mangent l’entrée de l’église.

Des magasins de lingeries créoles et d’objets émeraudes viennent ajouter leurs notes de folies colorées dans les ruelles chauffées par la fête.

Du plus haut que nos forces nous l’ont permis, il n’était possible de grimper plus haut la Rocca que jusqu’au point de vue d’où nous apercevrons une Montgolfière au sol, dépassant les toits de la ville et destinée à se manifester dans l’après-midi.

La Cathédrale reçoit la lumière qui éclaire maintenant le chevet et les deux tours par l’Est. Nous prenons vers midi un verre dans la rue principale où l’animation est incomparablement plus effervescente que la veille. Une petite camionnette semble servir de décor comme petit marché ambulant qui irise de la couleur des fruits, de toutes les sanguines, des tomates et de tous les produits du pays, les ruelles écaillées sous le soleil.

La Sicile, c’est l’anti Amsterdam. On se cache autant du soleil que de ses voisins. Et on s’y cache d’autant par de long rideaux bariolés sur les balcons que le voisinage d’en face pourrait, suivant la largeur des rues, et si ce n’était la pudeur et le goût de l’ombre sur les choses de la vie, enjamber chez vous sans efforts.

La petite jetée a aujourd’hui beaucoup moins d’attrait, toute envahie par les touristes venus d’abondance en ce jour particulier. Malgré tout, les barques, les filets de pêche et le calme éblouissant de ce rivage demeurent un lieu qui ne laisse pas d’attirer, jusqu’à certaines poseuses discrètes, de quelque quinze seize ans, se prenant à jouer à Cinecittà.

La plus belle surprise viendra, non pas du petit restaurant, d’une rue à la fois proche de la Cathédrale et isolée des trop attrayantes terrasses, mais du petit concert donné par deux artistes, chanteurs de rue.

La voix d’abord, la tarentelle, la voix forte et venue de bien loin, celle, chaleureuse et fraternelle que j’aurais pu entendre  enfant, venant d’une grande sœur. Tambourin ou guitare d’accompagnement, la chanteuse est jeune , vingt cinq ans peut-être, le jeune homme lui donne le contrechant. Se succède tout un répertoire de chants traditionnels sous le soleil. Les larmes viennent comme un léger voile.

C’est le deuxième et dernier après-midi à Cefalu, côté plage. La promenade littorale est noyée de monde comme en plein été.

Les baigneurs sont nombreux, la montgolfière, prévue pour les festivités du jour ne partira pas. Dans l’anse qui caresse la ville le long de la plage, les deux tours de la Cathédrale apparaissent, dominant celle-ci sous l’impérieuse Rocca, elle même dominant l’ensemble.

Revenus sur la petite jetée, la lumière est maintenant mate. Les murs des maisons de pêcheurs décaties se voilent à la lumière du crépuscule. Les joues de Cécilia paraissent rougies autant par la saturation de cette lumière déclinante que d’avoir été exposées à la réverbération du sable de l’après-midi.

Puis, venant dans l’autre sens, depuis la via Ruggero, par une trouée de mur voûté donnant sur la plage, la lumière, posée sur les quelques silhouettes à contre jour, paraît composer un tableau de Rembrandt. Le long des murailles percées regardant la mer, le crépuscule jaune attire les derniers promeneurs de ce jour de fête.

Je sais qu’au retour d’un séjour on ne retient que le meilleur. On oublie tout des fatigues du corps, les meurtrissures des pieds et les douleurs de l’attente, les anxiétés du manque qui nous priveraient de nos attentes, mais souvent, et c’est le cas aujourd’hui, il reste ce bonheur d’avoir partagé ces privilèges qu’on peut lire indélébilement dans les yeux de celle avec qui on les a partagé.

La nuit est tombé. Nous dînons dans une trattoria de vraie cuisine sicilienne et sommes gratifiés, sans l’avoir voulu ni cherché, d’un second récital de tarentelles donné par Maria Sun et son compagnon. Après bien des adieux nous jurons de nous revoir. La nuit se fait douce sur Cefalu.

Jeudi 26 Avril

A l’heure des premiers joggers, nous sommes sur la route de Palerme. Nous y serons vers neuf heure trente. Le ciel est légèrement voilé quand nous posons le véhicule à deux pas de Saint Jean des Ermites dont le clocher est cette fois dans son meilleur éclairage. Les bulbes rouges y sont presque brillants et la luxuriance des végétaux plus grasse et comme saturée. Les adolescents de vendredi dernier ont laissé le cloître dans un silence matinal qui laisserait presque croire qu’il nous est offert en contrepoint des oiseaux qui s’affairent autour des orangers et des figuiers de barbarie. Entre deux arbres fruitiers, une partie de la façade du Palais normands au loin , comme les Cloches à travers les feuilles de Debussy. Nous quittons ce petit paradis de paix pour marcher longtemps, et par la Place des quatre chants, nous parvenons au chevet de la Cathédrale. Dans sa plus belle arabesque d’ocre mat.

Cette fois nous n’attendrons pas pour pénétrer dans la Martorana, Place Bellini. Autant San Cataldo est tout de rigueur et de sobriété, autant la Martorana est saturé d’or et de couleurs. Jusqu’au vertige. L’intérieur est divisé en deux; les deux travées ajoutées au 16° siècle présentent des fresques foisonnantes réalisées par des artistes locaux au 18°. Cette profusion baroque se marie pourtant étonnamment bien avec les magnifiques mosaïques de la partie primitive de l’église de stricte iconographie byzantine. Probablement due aux talents de ceux qui ont œuvré à la Chapelle Palatine. Les murs intérieurs de la façade sont décorés de deisis (intercession) montrant Georges d’Antioche au pied de la Vierge et Roger II couronné par le Christ. Au centre de la nef principale s’ouvre une coupole ornée d’un Christ Pantocrator entouré des quatre archanges, Michel, Gabriel, Uriel et Raphaël., puis huit prophètes et dans les trompes les quatre évangélistes. Sur la voûte centrale, une merveilleuse Dormition ( on voit le médecin qui écoute le cœur de Marie pour voir si il bat encore !).

La Place Pretoria que nous traversons est aujourd’hui dans une lumière discrète et les jets d’eau semblent avoir cessé de chanter.

Nous continuons par la Via Maqueda jusqu’au Teatro Massimo, un des plus grands temples de l’art lyrique d’Europe à la belle façade triangulaire néo classique. Plus loin encore, sur une autre grande esplanade dégagée, le Teatro Politeama apparemment dédié à Giuseppe Garibaldi.

La fatigue commence à se faire sentir, les avenues sont longues et notre curiosité semble inépuisable. Peu après midi nous revenons où nous nous étions garé par le microbus qui dessert le centre historique après une traversée assez agitée.

Après le déjeuner à la bierrerie, derrière San Giovanni, il est temps de rendre le véhicule tout au fond de la ville et de revenir par le 102 à l’Hôtel Ambasciattori.

Le soleil de fin d’après-midi revient éclairer sur la même chaussée que notre l’hôtel, à quelque distance, la fameuse église baroque San Domenico toute de blanc et de jaune, sur la Place du même nom.

De là, il est aisé de s’engouffrer dans les ruelles populaires et commerçantes, noircies par le temps et la négligence. De loin on entend déjà les invectives, les phrases traînantes qui, on ne sait, combinent la teneur de chants de bistro, à la manière des Cris de Paris de Janequin, de vendeur d’oranges et de poissonniers, de vendeur de poulpes frais, et de bimbeloteries dans les vitrines saturées d’éclairage, toute une gamme de parlé aux tonalités presque codifiées par la gouaille naturelle, malicieuse et complice de ce peuple du Sud. Nous prenons le vin du dernier soir sur une placette où tous ces petits commerces s’éclairent, rendant une lumière saturée et artificielle qui accentue le théâtre de rue qui s’offre à nous.

J’achète, à l’un de ces étals, deux oranges sanguines qui seront à elles seules comme un raccourci de ce soleil et de cette matière quintessenciée de Sicile.

Plus tard encore, quand le vrai soir descend sur la rue qui s’anime, on voit toute la petite bourgeoisie palermitaine venir s’encanailler à même la rue pavée, le verre à la main, dans la même posture mondaine qu’elle aurait dans un salon, qui croise, en s’y mêlant, les étranges ballets verbaux et théâtraux des commerçants, au seuil d’une taverne saturée de sonorité.

Nous dînons comme le premier soir au « Proverbio » pour nous offrir ces derniers poissons du jour, avant un dernier salut à la place Bellini presque déserte, aux petits pompons de San Cataldo, et aux palmiers frémissants sous l’éclairage jaune, qui rendent presque fantomatique la nuit venue sur Palerme.   




LONDRES

Vendredi 20 Juillet 2018


Depuis les hublots apparaissent maintenant des bocages, une marqueterie de jaunes et de verts, et pleins de petits pompons d’arbres. C’est juste avant l’atterrissage. L’Angleterre est le seul pays où une première couche de nuages précède celle qu’il faut crever encore pour voir enfin surgir le paysage. Puis l’arrivée à Luton, dans le gris de plus en plus dense à mesure que Londres approche.

Le long de l’autoroute défilent les maisons basses de briques rouges aux toits pointus. Ce sont les cités pavillonnaires précédant le gros de la ville, les petites victoriennes du pauvre en quelque sorte.

Et ce sont les premiers bus londoniens à étage, traçant dans des avenues aux maisons rouges parfois jusqu’au carmin, qui indiquent que la mince frontière entre ces cordons d’habitations et l’entrée réelle dans Londres est insensiblement rendue floue.

Pénétrer dans une ville inconnue, surtout si c’est une ville tentaculaire, relève toujours d’un constat d’impuissance. Aucun paysage, même le plus surprenant, le plus exotique et le plus inattendu, ne rend le voyageur démuni devant la nouveauté de ce qui s’offre à lui. Il semble par contre qu’il y ait comme une approche et une appropriation progressive dans la découverte d’un tissu urbain, que le film n’est pas encore commencé, que nous n’en sommes qu’au générique, tant le mouvement de pénétration dans le cœur d’une ville nous laisse sur les marges de celle-ci.

Un paysage s’offre à nous dans toute la splendeur de ce qu’il a à offrir et comme façonnée pour nous. Une ville se meut, respire et articule les moindres de ses fibres vivantes au rythme qui est le sien sans même s’apercevoir que nous l’avons pénétrée, nous ignorant et nous laissant comme le wanderer dans sa solitude initiale.

Après presque deux heures de cette longue approche, le paysage devient franchement urbain et arboré, cossu, traversant de longues avenues saturées de feux tricolores et de ces bus comme autant de globules rouges de communication au cœur de la ville.

 Il est paradoxal que sur Grosvenor Road, juste avant d’atteindre Victoria Station, ce fut le Maréchal Foch en statue équestre qui m’ait souhaité la bienvenue…

Je rejoins enfin Cécilia à Victoria Coach. Après une bien épuisante et interminable enfilade de stations dans les dessous de la ville grouillante, nous parvenons à Hammersmith où nous logerons. Le quartier est situé à quelques pas de la Tamise, côté Ouest, et l’air qu’on y respire offre une brise perpétuelle sur le minuscule balcon, surtout la nuit tombée. Comme un départ vers la mer. Avec le coup de rouge de vingt deux heures, ce sont les grands larges…

Il est déjà dix sept heures. Et c’est vendredi. Une éternité de temps plus tard, le métro nous mène vers la Tour de Londres et Tower Bridge. Dans la grisaille et le quasi flou des lignes dessinant l’horizon. Puis c’est la Tamise battue de vent, ocre et jaune, sale, sans berges autres que de laisser apparaître des plages désertes  de sables et de galets sous le maigre ressac du fleuve boueux. Des voiliers et quelques péniches tracent le milieu d’un horizon constitué d’une apparente anarchie d’architectures ce centre de la City.

Architecture de verre et de béton. Londres vocifère son acier et son verre dans le ciel de ses grues à la taille de mante religieuse qu’on croirait qu’elles font partie de l ‘évolution verticale pour ne plus quitter la frénésie de croissance. Londres, contrairement à Paris ou d’autres capitales, n’a pas résisté à la tentation de donner à son centre, à son cœur battant de cité, la forme du poumon économique visible et revendiqué. Comme une dépendance à la cadette devenue reine, New York. Ces deux villes parlant la même langue de la finance et des symboles de cette opulente revendication de la puissance au travers de ses architectures démesurées, ont engagé un recentrage, au sens propre, de toute la vie qui s’y voit en extension. Là où Paris a excentré, sans se plier au chant des sirènes, les murs et les hauts vertiges de verres teintés et les pinacles de ses moteurs financiers à l’extérieur de ses centres historiques, Londres les expose dans le devenir même du cœur d’une ville aujourd’hui disparue.

D’où ce sentiment de ne pas encore avoir accordé, dans son abondante volonté d’imprimer une philosophie de la dynamique, les assises ancestrales de la cité et le nécessaire besoin de vivre un devenir plus moderne.

Londres est un work in progress. D’où également un sentiment, en la parcourant, qu’on n’y reconnaît pas, parce qu’étant fluctuant en permanence, les jalons qui font que Rome, Paris ou Amsterdam ont des contours comme inébranlables. D’où le visage évolutif et sans patine aucune de cette capitale ne vivant que de son mouvement de croissance continue et métamorphosée qui lui ôte une unité de caractère facilement décelable et familière dans les grandes villes historiques voisines.

Si une ville est descriptible depuis le berceau naturel qu’est le fleuve qui l’alimente depuis la nuit des temps, nous oserions dire que Londres, dans ses horizons perceptibles depuis la Tamise est un chantier.

L’entrée du Tate Museum présente, depuis l’autre rive, celle de la Tour de Londres,  un affreux parallélépipède vertical aux tonalités de pain d’épice sombre, faisant plutôt penser à une gigantesque cheminée d’usine. Du côté qui est le notre, plantée face à cette entrée, toute l’armada des bâtiments de la finance levant les bras au ciel, flanquée au-dessus d’elle, des provisoires grues d’élévation, qui comme à la Sagrada Familia, semblent faire partie définitivement du paysage.

C’est donc dix sept heures passées. Nous trouvons refuge, si l’on peut dire, dans un pub de Cannon Street, près de l’Eglise Saint Paul aperçue de loin.

Ce qui distingue les Londoniens, croyais-je, des Français, c’est que leurs soirées de bière ou de vin se font en costume, avec parfois certains qui portent cravate. Et quand le pub est sur le point de crouler à l’intérieur, d’imploser sous le poids des chopines et de l’ éclat des fêtards enfin libérés de leur semaine, la place est peu à peu investie, imperceptiblement envahie par les hordes de traders et d’employés en tous genres, debouts et serrés les uns contre les autres, comme pour un gigantesque cocktail en plein ciel ou le point de départ d’une organisation syndicale avant le défilé. On croirait que la rumeur environnante est diffusée par haut parleurs tant l’intensité est grande.

C’est la nuit londonienne qui commence. Je crois conclure de cette débauche d’espace improvisée à l’extérieur des pubs qu’elle est due à l’absence permanente de terrasses aménagées et surtout au fait, qu’ici, il n’existe pratiquement pas comme dans les pays latins, de serveuses et de serveurs. On commande, on passe à la caisse et on se fraie ensuite le chemin vers la table de son choix. Ou l’on va dans la rue…. Les cravates et les robes fendues sont de rigueur, mais ici c’est la City. Et puis on n’a pas eu le temps de rentrer chez soi. Les distances sont si grandes.

Nous sommes à deux pas du Millenium Bridge. Il semble avoir été construit d’hier. Aucun pont , fut-il celui de Céline dans son Pont de Londres et de ses amours pudiques avec Virginie et de ses beuveries de quarante pages, ne semble avoir la mémoire d’un passé où Haydn rayonnait autour des ses symphonies londoniennes vers la fin de sa vie.

Le Pont des Arts, le Pont Henry IV, le Pont Neuf , Alexandre III et le Pont de la Concorde paraissent en regard de ceux d’ici, avoir tout le poids de l’Histoire qui les a traversé. Londres ne semble avoir la mémoire que de son avenir.

Plus aucun lieu de cette Capitale ne parlera jamais l’atmosphère des récits de Dickens qu’on aurait pu avoir envie de sentir à certains moments, de ce qui émanait du Docteur Jekill ou de Jack l’Eventreur. De ses rues pavées de mauvaises intentions, de ses ombres anamorphosiques et fuyantes, de ses halos nocturnes de brumes hivernales et des pas qui se rapprochent… Il est certes une attraction touristique qui propose un parcours retraçant le lieu des méfaits du serial killer, mais cela doit probablement ressembler à un quelconque train fantôme ou à un numéro d’horreur à glacer le sang dans Luna Park.

Les Anglais paraissent avoir oublié ce passé pourtant abondamment affiché dans tous les couloirs de métro, ce passé de Chaucer, de Henry VIII, du Shakespeare du Globe, de tous les Edouard de leur Histoire, pour ne retenir encore que l’écume des évènements dans le passage protégé de Abbey Road.

Et Penny Lane a-t-elle existé ? Juste à Liverpool. Avec Strawberry Fields.

Le bus rouge nous laisse sur une place abondamment arborée, au carrefour de plusieurs avenues qui coupent la ville en segments vifs.

C’est Covent Garden qui s’éveille aussi à la nuit qui arrive. Les façades et les lampions s’allument sur Montmouth Street. Les trottoirs sont étroits et ne reçoivent que quelques tables à l’extérieur des restaurants ou des pubs. L’atmosphère y est plus franchement à échelle humaine, du moins comme on peut la concevoir à Montmartre ou dans des quartiers fleuris et pavés, jalonnée d’arbres et où les petits commerces scintillent aux vitrines. On y rencontre quelques restaurants français, le Mon Plaisir avec ses toiles tricolores, la façade de briques rouges , probablement du début du siècle passé, et ses incrustes en bas relief : ancien dispensaire français. Nous cherchons désespérément la minuscule ruelle de la Neal’s Yard, si discrète qu’elle pénètre par une entrée cochère de la Mounmouth et s’en va faire un arc de cercle pour ressortir quelques numéros de rues plus loin sur la même Mountmouth, traversant en fin de parcours un restaurant marocain lové sous des voûtes qu’on se croirait à l’orée d’une casbah. En pénétrant la ruelle et la placette en son centre, c’est tout un univers hors modernité qui s’étale devant soi. Un fragment de village hors du temps, ou plutôt d’un temps qui se souviendrait des excentricités des années soixante à San Francisco ou du côté du Londres déhanché et psychédélique. Les murs des façades de briques étalent la franchise de couleurs vives qui ne craignent pas les disharmonies criardes qui font l’harmonie même de ces constructions de poupée, qu’on se croirait au dedans d’une pochette de disque de musique pop, rehaussant une ancienne grisaille disparue pour des tonalités pures en larges bandes lézardées flashies dont les commerces, les balcons et les moulures vives des fenêtres abritent des herboristes et des pharmacies d’huiles essentielles remplaçant aujourd’hui les pilules du rêve des années soixante.

Il y a aussi quelques bistros proposant à l’ardoise des Champagne de luxe et des salons de relaxation. Malgré l’évidente proposition de tant de produits à la tendance du jour, la Neal’s Yard a le charme de la poésie éternelle des choses qui ne vieillissent pas et qui se renouvellent dans les dimensions de l’échelle humaine.

Dernier verre de rouge au Jamon, en lisière du quartier.

Plus loin, sur la place qui donne sur l’immeuble de Harry Potter tout éclairé, au moment de déclencher, apparût le profil d’une sorte de bédouine au capuchon couvrant la tête, venant habiller de son premier plan , comme dans un Boubat ou un Willy Ronis, ce qui n’aurait été qu’un banal cliché.

La brise de la Tamise souffle cette nuit de fraîcheur bienfaisante sur notre balcon.

Samedi 21 Juillet

Encore le bus rouge. Très tôt. Pour bénéficier de la douceur du matin avant les feux brûlants et la moiteur dès midi.

Londres est heureusement prodigue en arbres et en ombres. Nous longeons de belles avenues, cossues déjà, avant le marché qui s’éveille à peine à Portobello Road. Les étalages en tous genres de bimbeloteries et de friperies mènent vers les rues et les avenues adjacentes de Notting Hill.

C’est Lancaster Road, St Luke’s Mews, All Saints Road, quartier de maisons basses, simples ou luxueuses, toujours merveilleusement harmonisées dans leur diversité, souvent jalousement enrobées de végétations, aux couleurs pastels bleus et roses, parfois violemment pourpres, jaunes ou vertes et puis simplement blanches, dont l’alignement n’est pas sans se souvenir des maisons victoriennes san franciscaines.

Tout en les précédant dans le temps.

La lumière est encore douce et le quartier au rythme paisible laisse apparaître, au hasard des décorations au pochoir, des fulgurances de portraits de Bob Marley, des bistros et des petits commerces sud américains. C’est un peu le complément de ce que nous avions en miniature et comme en prototype à la Neal’s Yard qui se déploie en grandeur nature dans ce cossu Notting Hill. C’est l’alternance du classicisme victorien métissé de vifs jalons du bout du monde.

D’une manière générale, la ville porte les empreintes de l’ancien empire colonial, comme Paris et les grandes cités de France le souvenir de sa présence en Afrique du Nord.

Au coin de certaines rues, quelques cabines téléphoniques rouges, encore en état de marche. Leur existence, dans l’inutilité de leur fonction à l’heure des portables, n’est plus maintenue que pour contrepointer la marche des bus londoniens qui sont la marque même de la ville, dans ce rouge qu’ont également les costumes de la garde à Buckingham.

Londres, ville du rouge saturé.

Un autre lieu hors du temps, bien qu’entouré par de tentaculaires constructions d’acier et de verres, enlacé de voies de circulations urbaines et sauvages, la Little Venice à laquelle nous parvenons , longeant les artères bruyantes et tortueuses jusqu’à ce havre de fraîcheur aux quais pavés et ensommeillés sous les ponts et les axes de circulation. Le canal traverse, au cœur du grouillement urbain, comme une anomalie et une provocation, un temps qui se fige.

Des péniches de couleurs, de bois vieillis par l’usure, aux hublots sales de n’avoir plus pris le large depuis longtemps, succèdent à d’autres péniches en une longue enfilade de plusieurs centaines de mètres. Certaines sont  fleuries, et toutes présentent ce charme d’avoir ce tapis de lentilles d’eau qui donne l’illusion d’un gazon uniforme sur lequel elles glissent avec la lenteur qui ralentit l’espace, le temps qu’il faut pour embrasser et parcourir le canal.

Non loin de ce havre de couleurs et de quiétude, nous rejoignons la Tamise, remontant vers l’Est, dans la lumière saturée de midi. Des arbres très élevés sont eux-même dominés, à l’entrée d’un parc, par un intimidant édifice classique coiffé de tourelles d’angle et de balcons dominant le paysage. C’est le magnifique White Hall Garden où la statue de William Tindale, premier traducteur du Nouveau Testament, est au pied de l’entrée de l’édifice.

En longeant encore le cours de la Tamise, c’est maintenant l’austère bâtiment du Ministère de la Défense gris et quasi carcéral, avec à ses pieds, dans l’Embankment Garden, des statues commémorant la guerre de Corée, celle d’Irak et quelques autres que nous n’avons le temps de voir. Puis, le Nouveau Scotland Yard, dans le même goût architectural, qu’il semble en être le prolongement. Et enfin le Scotland Yard victorien de Conan Doyle, tout en briques oranges qui mène au Parlement. Nous ne verrons rien de ce monumental ensemble, cœur même et symbole de la ville, pas plus que le Big Ben, perdu dans la peau de hérisson de ses myriades d’échafaudages.

Reste Westminster, assailli par les longues files d’étudiants et de lycéennes en foulards et uniformes, les lecteurs attentifs des guides pour lesquels Londres se résumerait à cette abbaye où les queues sont interminables, et le cadran horaire géant de Big Ben, aujourd’hui absent et silencieux.

Sur une très vaste Place, dans le genre Place des grands hommes, nous trouvons les bronzes de Churchill, cigare en poupe et canne à la main, quelques autres généraux de pied en cap, comme il se doit dans les codes d’expression des plus grands honneurs donnés aux êtres illustres, Gandhi presque nu et enfin Nelson Mandela, le dernier venu.

Nous fuyons la foule, changeant de cap en bus rouge où nous adoptons l’étage pour une vue plus complète, croisons de loin la London Eye, à destination de Elephants and Castle.  Les éléphants et les châteaux, on comprend qu’il s’agit des Indes, et plus certainement du Rajasthan, mais Cécilia avait déjà ouvert la voie avant ma venue, et en fait d’Indes il s’agit d’un quartier à majorité latinos où les restaurants colombiens sont nombreux. On y mange comme en famille, et certaines tablées, en ce samedi, sont composées de plus de dix personnes.  Nous déjeunons donc à la Bodeguita toute enguirlandée des drapeaux des pays ayant participé à la Coupe du Monde à peine achevée.

L’église Saint Paul, probablement la plus majestueuse de la ville est, avec sa coupole démesurée, dans l’axe de Tate Museum où

Picasso est exposé pour l’été.. C’est du sixième étage que, derrière les baies vitrées, l’on a la vue la plus panoramique, et presque comme prise d’avion, sur les architectures en évolution de la City et les berges ouvertes de la Tamise.

J’ai ressenti personnellement un certain malaise à tenter de résoudre une unité de vision, une harmonie assise dans le paysage qui s’offrait là pourtant dans la perspective la plus large et la moins restrictive depuis ces hauteurs de Tate. Londres, dans cette optique, apparaît jaunie, (mais peut-être est-ce le fleuve qui en donne la tonalité), morcelée dans une désespérante recherche d’un équilibre et d’une fibre architecturale qui ne s’affirme pas, mais bien au contraire, paraît s’entredévorer dans une proximité d’édifices qui ne peuvent s’épanouir, dans l’urgence d’acquérir un caractère, à défaut de s’affirmer. Arrimés les uns aux autres, les édifices de ce royaume de verre et d’acier souffrent de leur mitoyenneté.

Ce qui à New-York sera une volonté d’emporter le regard et d’imposer dans une verticalité une mosaïque d’édifices s’unissant les uns aux autres par le miracle d’un tout supérieur aux parties.

A Londres, l’implantation du gigantisme est allé trop loin ou pas assez. La personnalisation de chaque monument allant vers le ciel semble empruntée, imprévisible et improvisée, comme le serait le col d’une chemise qui nous laisserait engoncé.

En voulant imiter le modèle de sa petite sœur américaine, Londres s’est dotée d’une âme provisoire et comme transitoire. Paraissant ainsi, par paradoxe, à la traîne de New-York.

Et c’est au pied de cette rêverie sur l’inachevé de la ville qu’au bord du fleuve se découvre le petit théâtre du Globe. Shakespeare y donnait la primeur de ses œuvres. La rotondité du petit édifice et la blancheur de son revêtement peint lui donne aujourd’hui un trop plein de neuf.

A deux pas de là, un galion, faussement échoué et qui n’est peut-être jamais sorti des rives d’ici, sert à l’environnement des plaisirs de la bière et aux intempestives et inévitables animations de plein air.

Nous revenons vers Covent Garden, moins paisible que la veille, du moins plus effervescente en cette fin de semaine, son marché couvert où coule aussi la bière des toujours fidèles buveurs debout à l’entrée des pubs.

D’une manière générale, la ville est, plus qu’ailleurs, bruyante jusqu’à l’excès de ses sirènes de pompier et de ses ambulances aux stridences lancinantes qu’on ne peut s’empêcher de se boucher les oreilles au risque de ressentir une intense douleur physique.

Le métro est infernal à certaines heures, agressif et battu par d’ incessants courants d’air, ce qui n’en rend que plus douloureux le retour à Hammersmith après les quelques quinze ou vingt kilomètres que nous avons parcouru à pied aujourd’hui. 

Londres est un espace qu’on ne peut conquérir que par cette souffrance de la marche qu’on s’impose. Plus encore qu’à Rome ou Amsterdam, les distances nécessitent, si l’on veut s’imprégner de la ville, les contraintes de l’élargissement concentrique. Comme à Paris, le centre est partout, et les centres sont éloignés les uns des autres.

Tout près de notre logement, et plus près encore de la Tamise, à l’entrée du pont indien, du moins que j’ai nommé ainsi, se trouve le plus délicat et le plus tranquille des pubs qui soit. Le Old City Arm. La probable patronne est Thaï, fait une excellente cuisine et se charge aussi de desservir les tables. Comme dans tous les commerces de boisson et de restauration, Londres, plus que n’importe où, économise.

Les jambes sont lourdes mais la tombée de la nuit se fait dans la douce lumière rose et orangée des reflets et des miroitements sous le pont indien.

La promenade le long de cette rive est jalonnée de maisons suffisamment éclairées que nous y pouvons pénétrer du regard jusqu’à percevoir les décors et les lumières intérieures. De l’autre rive nous voyons une sorte de palais hindou, du moins ce sont les tourelles d’angle en forme de bulbe qui lui donnent cette majesté au bord du fleuve. En plein Ouest de Londres, comme une vision de bord du Gange !

Le nocturne continue, au rose déclinant, et aux lueurs à peine perceptibles dans les lointains, que le pont n’en est plus aperçu que comme une forte ombre chinoise.

Puis encore une maison victorienne de couleur vive le long d’une allée, en écho de celles du Notting Hill de ce matin.

Depuis le balcon de notre chambre, l’immeuble d’en face est ce soir tellement éclairé qu’on pourrait, avec un peu d’attention et d’imagination, y vivre sous la brise bienfaisante, une quelconque scène de Fenêtre sur cour.

Dimanche 22 Juillet

 Rollin’ in the deep ?Sur fond de grandioses architectures, à défaut d’avoir vu Big Ben, se trouve près de Victoria Station, une réplique de celui-ci, noir ébène et or, se détachant au premier plan sur les miroitements matinaux du verre et du métal.

Cap vers l’East End, loin au dessus de Tower Bridge. C’est ce qu’on pourrait appeler un quartier du Londres profond, du moins un Londres cosmopolite et dépenaillé, sans réel charme. Les maisons descendent à niveau d’homme. Plus rien de l’arrogante poussée vers les ciels de verre et d’acier. Du moins, nous les percevons dans les lointains, avec leurs grues statiques et prêtes à ordonner une prochaine étape dans leur ascension verticale.

Très vite, Brick Lane creuse une artère directrice dans ce quartier qui ressemble vite à un décor de cinéma, poussiéreux comme un village de western, tant paraissent improbables et fuyantes les rues perpendiculaires à cette avenue. C’est le Londres famélique des Bangladais, mais aussi de toutes les origines du monde oriental et africain, et c’est ce périmètre particulièrement choisi et délimité d’une ancienne usine de brasserie qui sert de vitrine à ciel ouvert au Street Art londonien. La moindre rue perpendiculaire à Brick Lane présente sur des murs décatis, des rideaux de fer métalliques, ou dans les culs de sac de cours abandonnées, des tranches de vie existentielles ou tout simplement des épisodes de rêve d’une vie meilleure. Nous sommes loin de la perfection technique d’un Ernest Pignon, le pape de ce type d’approche artistique, mais plus proche du journal intime et de l’anecdote éphémère. Les couleurs et les tracés fermes des dessins ou des coulées de peintures au pochoir rendent de ce seul relief vif et coloré une maigre espérance dans un univers de briques jaunies et salies sous l’amoncellement des abandons et des pauvretés.

A mesure que nous avançons dans l’avenue, la population se fait plus dense, quelques touristes s’étant risqués à l’aventure insolite, comme si au bout du chemin, le but fut d’atteindre le marché grouillant de cris, de bimbeloterie, de produits démarqués et d’étals de cuisines fortement odorantes.

Avec plus d’intensité encore, c’est en bout de Brick Lane que ce trouve la Truman Black Eagle Brewery, ancienne dépendance de l’usine de brasserie d’origine qui abrite maintenant un petit marché couvert de ses milles saveurs et de ses mille parfums de cuisines mongoles, lituaniennes, indiennes, d’Asie Centrale et d’autres encore du fin fond du monde. Comme un résumé culinaire du passage impériale de la grande Angleterre…

Le contraste n’en sera que plus fort quand, sortant de l’univers bariolé et grouillant de l’East End, nous reviendrons vers le ventre dynamique et froid de la City.

Depuis le début, je désirais m’approcher de ce fameux Gherkin, le suppositoire  ou cornichon, qui semblait se dérober derrière d’autres architectures de même nature, tant la densité de celles-ci rivalise dans ce skyline du cœur de la ville.

Pour moi, qui est peu l’habitude d’un tel environnement à la verticale, l’impression fut grandiose. L’architecture tout en rondeur élancée sous le bleu du ciel de ce matin m’a fait réaliser que jamais je ne pourrais supporter de vivre à New York, ni même d’y passer un moment sous les accablantes verticales de ses constructions. Au risque de ne voir que Central Park ou de rester cloîtrer dans une chambre d’hôtel.

Comme souvent, bien qu’en en ayant eu le pressentiment, je me suis laissé tenter d’approcher et de lever les yeux vers ces masses formidables, et comme toujours, progressivement je fus pris de cet étrange mal de vertige qui agit sur moi, non seulement devant le vide d’un gouffre sous les pieds, mais aussi devant l’écrasante verticalité et l’affreux sentiment de la perte de ma propre pesanteur. Perdant toute notion de cette loi fondamentale, je m’imagine, dans ces moments, prendre le risque de me perdre dans les espaces comme un ballon d’hélium…

Il fallut de nombreuses minutes pour que, de retour vers des immeubles plus conformes à l’échelle humaine, je puisse faire disparaître cette angoisse du vertige et reprendre un meilleur rythme cardiaque.

Et c’est naturellement que nous avons rejoint Tower Bridge sous le ciel de midi, près d’un petit port de plaisance où nous avons déjeuner dans un restaurant indien.

Le temps se couvre et la promenade sur le pont se fait dans le fond des gris du paysage. Des navires vont et viennent sur l’eau devenue safranée de la Tamise.

Le soir venu, après quelques verres au Old City Arms, nous repassons, pour une longue flânerie, au-delà de Blue Anchor, et tout le long de Riverside de Lower Mall, sur l’autre rive du pont indien, somme toute le plus élégant et le plus beau que nous ayons rencontré, avec ses pinacles asiatiques, ses animaux, ses éléphants, ses arabesques de métal et ses décorations en bas reliefs, les reflets roses et blancs à l’heure du couchant sur l’agonie d’une Tamise crépusculaire, ses berges sauvages et les premières lueurs des pubs qui s’allument.

Sur le petit balcon, le vent léger et bienfaisant rend la nuit venue d’une douceur qui sent la dernière nuit ici.

Lundi 23 Juillet

C’est la matinée des statues, vers Grosvenor Road. Dès le lever c’est encore le plein beau temps et la promesse d’une journée torride. Grosvenor Gardens regorge d’espace verts et de statues en tous genres. Mythologiques, historiques et parfois burlesques. Comme le maréchal Foch avait été le premier londonien à venir me saluer, nous tenions à le revoir de près. Ce quartier est le lieu des ambassades et des consulats, des maisons calmes, les bâtisses sont traversées aux angles par de larges avenues où semblent se croiser tous les trajets des cars touristiques, allant et venant sur une sorte de ring, laissant peu d’espace pour la mémorisation des petits jardins que j’avais traversé vendredi dernier. A l’orée d’Hyde Park, des statues d’animaux s’entredévorant succèdent à des soldats de la Première Guerre. Plus loin, c’est Wellington à cheval, faisant face à des scènes de mythologie, Achille géant , l’épée à la main, la crinière au vent. Quelques Eros et des Adonis, flèche à la main, jusqu’à ce que notre promenade nous mène à cette scène typiquement britannique d’un éléphant soutenu, en position d’équilibriste, par un clown au chapeau d’Auguste qui le soulève par la trompe avec force contorsion.

Une belle avenue rectiligne et bordée de ces si beaux arbres dont Londres sait être prodigue nous mènerait vers le Mémorial Canadien, visiblement installé dans la paix profonde d’un parc gigantesque, mais nous éloignerait considérablement des dernières statues auxquelles nous tenons à dire au revoir.

Il est étrange de se fier à une première impression. Lorsque je pénétrais il y a encore peu dans ce quartier où le car devais me déposer à Victoria Station, j’étais persuadé que la statue de Foch était à distance respectable derrière moi. En fait, ce dernier matin,  nous étions à quelques cinquante mètres de la fameuse statue équestre après la sortie de la gare. C’est le car qui avait passé de longues minutes dans les embouteillages qui m’avait donné l’impression que le temps s’était étiré. Et les illusions de l’espace avec. Nous avions donc tourné longtemps autour, pour y revenir en fin de parcours, faute d’avoir manqué l’angle d’une rue.

Sur le socle de Foch en position de parade il était écrit sur un des flanc, Il aura aimé et servi notre pays comme son propre pays.

Je n’aime pas particulièrement la langueur qui se dégage des espaces tranquilles et comme au ralenti dans les parcs. Elle me donne, à défaut d’en apprécier la douceur et la quiétude, l’impression d’une vie diminuée dans un jardin d’hôpital.

 Mais n’ayant pas visité l’immense Regent’s Park, il était naturel de nous rendre, ne serait-ce que pour le traverser, le Saint James’s Park que Cécilia avait particulièrement aimé en arrivant. D’autant qu’en fond de perspective se trouve Buckingham. Et plus loin, Green Park. Le parc regorgeait ce matin d’oiseaux en tous genres. De hérons, de cygnes blancs, de poules d’eau, de pélicans et de myriades de goélands.

J’imaginais les parcs anglais dans une éternelle richesse florale et vêtus de leurs impeccables gazons, mais il faut reconnaître que les étés suffocants frappent aujourd’hui autant le pays que nos terres de Méditerranée. Tous les parterres de Saint James avaient la couleur de l’herbe brûlée et sentait la poussière du matin. Seuls quelques gigantesques arbres centenaires maintenaient l’ombre sur le parc.

Emergeant d’une perspective s’étalant loin au travers d’un long bassin tapissé d’herbes jaunes, la façade du Palais de Buckingham. C’est tout naturellement, en nous dirigeant vers lui que nous tombons sur la garde royale, sans l’avoir vraiment voulu, ni encore moins avoir prévu l’heure de la relève, dans son habituel apparat de rouge et de noir, sous un ciel à faire briller de mille feux les épées et les cuivres qui semblent danser, au flanc des uniformes, une danse de miroir.

Londres est un pays où l’on aime pas les fontaines. On pourrait y mourir de soif. Depuis les grilles du Parc de Buckingham, jusqu’à Trafalgar Square, sur une très longue avenue rectiligne, longeant Green Park, pavoisée de part et d’autre du drapeau britannique, ce qui lui donne une inimitable allure protocolaire, le Mall, aucune fontaine jaillissante, ni ici ni ailleurs, aucun bassin apaisant les fureurs de l’été. Peut-être à Trafalgar y a-t-il des bassins, mais l’eau n’y coulait pas aujourd’hui. Peut-être que les bienfaits du ciel tombant ici toute l’année en abondance dispensent la ville de se doter de ce qui fait le charme urbain de Rome et de Paris.

Trafalgar, Waterloo, l’amiral Nelson en gloire au sommet d’une colonne… c’est bien simple, dans la symbolique menant de Buckingham à Trafalgar, c’est toute la litanie des victoires anglaises sur la France qui est récitée. Y a-t-il en Allemagne des signes si évidents de nos Histoires qui se tournent le dos ?

Piccadilly Circus possède une fontaine. L’eau n’y coule pas. Seuls les détritus regorgent dans le bassin où les touristes s’asseyant sur les marches paraissent avoir atteint le but de leur voyage.

King’s Cross Station, puis le Saint Pancras, victorien en diable, du plus rouge et du plus cossu de ses briques.

C’est au Ravi Shankar, que nous déjeunons avant de rentrer boucler les valises à Hammersmith.

Londres est la capitale la plus peuplée d’Europe et la plus étendue avec Berlin, mais elle enserre plus qu’elle n’étreint le voyageur. Elle ne rend pas l’eau jaillissante qu’elle reçoit du ciel, bien que ses parcs et ses arbres soient plus nombreux que dans beaucoup de villes européennes.

Et puis je n’ai pas trouvé trace de ce quartier boisé et tranquille que j’avais eu tant de mal à situer lorsque j’étais à la recherche désespérée de Célia. En quarante quatre années, la ville s’est métamorphosée comme partout. Mais Londres a fait le pari du verre et de l’acier à l’assaut du ciel dans le cœur même de ce qui a fait son Histoire, ses contes et ses légendes, sa littérature. Elle paraît vouloir s’asseoir sur une amnésie qui serait le prix de son renouveau. Londres a brûlé, et même le fog aurait disparu. L’Angleterre est sorti du serpent de l’Europe. Probablement que c’est un bon pari. Le dynamisme et l’implantation de capitaux n’en affluent pas moins avec la création de sociétés initiées par des européens qui tentent leur chance ici.

Sans avoir le charme immédiat de Paris, de Rome ou de quelques autres vénérables ville d’Histoire, Londres n’en est pas moins, lorsque on est attentif à ses bruissements nocturnes, près de la Tamise, d’un certain pont indien, le long de ses rives à la nuit qui tombe, scintillante et solitaire à l’heure où s’allument sur ses berges, les premières lueurs des tavernes sur des reflets roses et argent.




L’AUTRICHE – SLOVENIE –  ITALIE

Octobre 2018


Samedi 6 Octobre

L’Autriche est en vue aujourd’hui… Les années passaient et on ne voyait plus Salzbourg.

Cécilia m’avait conduit où elle avait vécu le temps de son stage d’économie et de commerce au château de Klessheim.

Des étés durant, en Août, c’était la destination du cœur. Herminie, entre temps, est devenue la marraine d’Hélène et le temps du Festival prenait des allures de fêtes autour des lacs. Les rues pavées de la vieille ville, côté Kapuzinerberg, résonnaient, avec un peu de chance, des voix de sopranos sorties de fenêtres donnant sur l’allée montante du chemin Stephen Zweig. Le soir, ces voix étaient sur la scène du Festpielhaus. On pouvait presque sentir l’évolution des phrases musicales suivant qu’on était sous la fenêtre à même la rue (était-ce Angela Doneke, Waltraud Meyer ?) soit qu’on se trouvait presque en haut de la colline et que la voix magnifiait la vue complète sur l’autre rive de Salzbourg. Dans cette ville, les rues se nomment Clemens Krauss, Dr Karl Böhm… Karajan a sa limousine qui l’attend à la sortie des artistes, Place Herbert von Karajan, lunettes noires, et vitres teintées. Un privilège pour celui qui est né à quelques pas de là. Le Parc, du côté de Parsch, se nomme Maria Cebotari, la cantatrice staussienne qui fut accompagnée par quarante mille anonymes le jour de ses funérailles.

J’avais presque oublié le goût de ces étés finissants et de ces nuits musicales où la cruauté de Salomé le disputait à la mélancolie de la Maréchale, de la Comtesse des Noces, aux surprises extatiques du Prometeo de Luigi Nono.

L’Autriche est donc en vue après le passage du Brenner. C’est le moment où imperceptiblement, la montagne change de caractère et quitte l’Italie, s’affirme plus comme alpine, verdoyante et crue, où l’alpage se désolidarise des forêts drues souvent réparties aux sommets des monts. Les chalets donnent envie qu’on y pénètre, clairsemés ou enchâssés dans l’habitat soudainement devenu d’une harmonie sereine sous le limpide du ciel vers la fin du jour qui souvent nous surprend à cette heure de notre cheminement.

Aujourd’hui c’est la grisaille qui nous a accompagné jusqu’au delà du cœur de l’Italie. La lumière dévoile maintenant timidement le paysage mouillé des environs d’Innsbrück. Généralement, lorsque nous avons passé la perspective de la ville olympique, se profile en un moment très furtif qui n’a jamais fini de nous surprendre, la petite allée menant à la Karlkirche de Volders en bordure d’autoroute, toujours dans sa meringue rouge et blanche et son bulbe caractéristique, dans des champs d’herbes à perte de vue. Les peupliers qui l’enserrent ont énormément forcis depuis notre dernier passage qu’ils en recouvrent une partie de la façade et donnent l’illusion d’ensevelir l’ensemble de l’église. En Allemagne que nous traversons pendant quelques kilomètres, comme en cette partie de l’Autriche, les églises ont toutes leur clocher en forme de crayon  bien taillé vers le ciel. Le lac de Chiemsee s’endort déjà, scintillant et repu d’un automne qui n’en finit pas de décliner un été tardif.

Nous parvenons à Wisbauersrasse, chez Hermi, à la tombée définitive de la nuit. Les végétaux du jardin ont tant poussé qu’ils semblent faire un arc floral au portail d’entrée.

L’arbre géant occupe aujourd’hui toute la vue de derrière la fenêtre de la cuisine, les premières tonalités de roux et de presque rouge parsèment l’abondant feuillage qui se hisse au ciel. Du rez de chaussée du vaste chalet, l’arbre semble encore grandir comme d’un éternel élan. Nous retrouvons les longues lianes de haricots verts qui poussent jusqu’au plafond, les souches d’arbres de Merzenstein qui servent de lustre comme au travers des lumières d’une forêt, les boiseries chaudes des longues soirées d’hiver, les éternels bibelots de chats en porcelaine, de ceux dont s’entourent les femmes célibataires, les herbiers aux senteurs rares et cette douceur d’automne qu’accompagnent maintenant les petits blancs au goût de pierre à fusil.

Dimanche 7 Octobre

Déjà, depuis les store vénitiens à moitié inclinés, filtrant le jour, on devine une lumière poisseuse qui prélude à une journée de grisaille, et la sortie des vêtements pour pluie fine qui feutre le calme d’un matin encore assourdi du dimanche et le début d’une promenade à pas lents vers le centre ville.

Le petit cimetière en aplomb des hauts rochers, qui fait de Salzbourg une ville jalonnée de failles, enserre de petites tombes aux croix de fer noires, aux inscriptions de noms aux caractères gothiques de défunts d’un temps très lointain dont les fleurs vives, rehaussées par le mouillé de ce matin, serrées sur de petits espaces, sont probablement le fait de quelques visiteurs anonymes.

Dans l’enclos même de ce lieu de silence, et en contrebas du cimetière, le moulin de la première boulangerie de la ville est encore en activité, avec sa roue qui brasse le petit cours d’eau, sous le regard du saint protecteur de la profession.

La Place du Dom est presque désertée. L’intérieur de l’église, à l’austérité majestueuse, présente ses fresques du baroque le plus échevelé et une succession de grandioses coupoles comme autant de calices de Graal inversés.

Poursuivant vers le dédale des ruelles, c’est Juden Strasse et à l’inévitable cœur de la Gedreidegasse, la maison natale de Mozart qui draine tous ceux qui viennent ici pour la première fois. La façade me fait toujours penser à une fragile table d’harmonie de clavecin, par l’élégance du Mozartsgeburtshaus  inscrite au fronton dans son ocre et blanc. Par un triste revers de l’Histoire, se trouve alentour une multitude de commerces de chocolat et d’objets de souvenirs à l’effigie de celui qui n’a jamais été aimé par sa ville et dont, en son temps, l’Archevêque Colloredo aurait botté le train si on en croit la légende.

Mozart n’y aura jamais été heureux.

Puis c’est le pont aux cadenas qui mène à l’autre rive de la Salzach. Sur toute la longueur de celui-ci, témoigne une infinie présence de petits fermoirs aux multiples couleurs, à la manière des papillons dans leurs danses arythmiques, cadenassant ainsi, pour quelque éphémère éternité, les messages votifs d’amour.

Au pied du pont, et comme pour en prolonger un quelconque vœu de fidélité et d’affection, la maison natale d’un autre enfant du pays qui pourrait fêter aujourd’hui ses cent dix ans, celle de Herbert von.

La statue de bronze de pied en cap, dans le jardin longeant la Salzach, a quelque peu terni depuis mon dernier passage et viré au vert de gris. Mais la baguette du maître est toujours en éveil.

A quelque pas de là, et près du fameux Hôtel Sacher, une autre maison où Mozart vécut, et pour composer une manière de trio, la maison de Christian Doppler, physicien et auteur de l’effet du même nom.

Cécilia me fait remarquer que l’air spirituel d’une telle ville ne peut qu’occasionner de telles naissances.

A l’entrée du Mirabell, le petit théâtre de marionnettes est largement béant aux travaux de réfections qui dureront jusqu’à la prochaine saison estivale. Georg Trakl a chanté éperdument dans ce cadre pourtant bien ordonné de ces jardins à la française. La vue sur le château tout en-haut du Hohensalzburg est aujourd’hui compromise.

L’autre trouée traversant le pied du Kapuzinerberg mène au Fidelen Affen (le Singe Fidèle) où Cécilia a travaillé dans les années quatre vingt et y a connu Hermi, gérante de la taverne.

La basse chantante Richard Mayr, le parfait baron Ochs, est née à deux pas, en début de siècle dernier. Les fantômes de tant de monde surgissent ici sans prévenir.

Dans l’Innerstrasse qui coupe la ville sur cette rive, nous pénétrons dans St Sebastian Friedhof et son cloître aux tombes éparses aux croix fichées à même la terre. L’une d’elles porte mention des noms de Konstanz Mozart, l’épouse de Wolgang, et bizarrement celui de Léopold, le père de celui-ci.

Wolfgang, quant à lui, n’aura eu que la fosse commune de Vienne.

C’est l’heure, en fin de matinée, du vin blanc au Mozart Winkler, exposé sur l’étroitesse d’une placette gorgée de monde, fuyant l’incessant crachin et se réfugiant dans l’éclat de la lumière jaune saturée d’humidité. Nous rejoignons Wiesbauerstrasse par des rues de maisons basses de la plus belle poésie salzbourgeoise, fleuries et comme disposées à y installer, dans leur sérénité, leur capacité d’éternité.

Comme les nuages ne quittent pas l’horizon, c’est une promenade à travers la campagne que Hermi nous propose, vers ces montagnes qui dominent toute la vallée, que traverse une très longue ligne droite, comme une saillie dès la sortie de Salzbourg, bordée d’arbres immenses et de maisons basses du côté de Clanegg, et face au mont Untersberg.

La pente est rude et le panier à champignons est encore vide. Le chemin montant mène à des sous bois et des clairières rendus au vert végétal le plus intense sous l’effet des gris que le spectre lumineux paraît creuser jusqu’au plus lointain de la forêt. L’enchantement et le silence des lieux ne sont troublés que par le souffle qui se fait court à certains moments de la pente. Hermi nous apprend que l’ail-champignon minuscule et se confondant au brunâtre de la terre, est parfois préféré, par les grands cuisiniers, à l’ail naturel.

Nous passons de la plus basse intensité de lumière sous les grands hêtres, à de larges espaces découverts pour reprendre le chemin des trompettes de la mort. C’est au plus profond et au plus obscur de la forêt que se trouvent ces trompettes, enlacées par les tapis de feuilles de hêtres et les boues qui masquent leur emplacement par grappes, d’autant qu’elles se confondent avec les couleurs de la terre. Ces grappes, une fois qu’on s’accoutume à en repérer les formes, ont réellement l’apparence des cylindres de soupapes de Maserati ! Sous les épais feuillages nous faisons la rencontre d’une salamandre noire et jaune citron, à la marche désespérément balancée, à la recherche de quelque femelle.

Plus d’une heure a passé et le panier est rempli.

Comme certaines pierres se distinguent par leur rose pâle et semblent se casser en arêtes vives, j’apprends qu’il s’agit de marbre caractéristiques de la région. Quelques lacets plus en avant  de notre forêt miraculeuse, et plus haut dans le paysage où se découvre maintenant Salzbourg tout au loin, s’ouvre une ancienne carrière de marbre lacérée en de larges et dernières entraves d’exploitation. Parmi les abandons du chantier, la surprise est venue d’une multitudes de sculptures anonymes, laissées sans autres raisons aux quatre vents de la carrière. On y découvre des esclaves enchaînés à la manière de Michel-Ange, des Vénus généreuses, des saltimbanques contorsionnés et quantité d’esquisses à peine débourbées dans leur gangue. Certaines ont reçu un revêtement de peinture.

Plus haut encore, en un lieu où les chanterelles font autant de taches colorées qu’en d’autres forêts pourraient le faire la danse des papillons, c’est maintenant un endroit sacré auquel nous sommes conviés. Hermi enserre d’ailleurs tout ce qu’elle peut prendre d’énergie en enlaçant un arbre gigantesque là où nécessiteraient cinq personnes pour en faire le tour.

Plus loin, une source aux vertus énergisantes coule lentement au pied d’un vaste éboulis revêtu de mousse comme une lave verte à laquelle l’eau la traversant devrait ses propriétés bienfaisantes.

Des chamans ont ici leur territoire magnétique. Des jalons sculptés sont disposés en des lieux faisant liaison, connus d’eux seuls, comme si ces points précis délimitaient leur champ d’énergie.

Ces sculptures, en y regardant bien ne sont nullement taillés dans de la pierre , mais sont des superpositions de galets, de marbres fendus, disposés de telle façon que des figures semblent apparaître de ces empilements. Certaines, par leur forme, paraîtraient même douées d’un évident caractère psychologique.

Les lieux sacrés que nous avons découvert étaient tous deux au pied d’une sorte de coulée végétale, abrupte et faisant faille.

Trois pièces de monnaie romaines ont été trouvé en ces lieux en 1855.

Ce soir nous embouchons en sauce les trompettes de la mort.

Lundi 8 Octobre

C’est un mélange de brouillard matinal et de soleil en alternance, jusqu’à ce que se découvrent enfin les montagnes boisées. Le Schaffberg (?) semble sortir, par sa tortuosité toute de guingois, d’un tableau d’Altdorfer ou de l’arrière plan d’un Bruegel.

Le vert amande et le jaune moutarde sont très prisés pour les chalets. A de vastes pâturages aux vaches clairsemés et jamais bien nombreuses, succèdent des forêts de sapins, des monts et des villages proprets et sages. C’est la Salzkammergut, la route enchantée. Puis se découvre en contrebas la succession des lacs.

Fushelsee et déjà le rouge des arbres avec l’émeraude en miroir au creux des monts. Pour l’anecdote, le seul paysage artificiel  rencontré, inattendu au bord du chemin, sont les bureaux modernissimes de la société Red Bull, dans leur décor d’arbustes et de végétaux japonais sur une petite pièce d’eau qui ferait croire à un vrai site asiatique.

Saint Gilgen am Wolfgangsee se reflète sur le miroir d’eau en glacis argenté sous la pâleur encore tenace des brumes et des reliefs tranchants des lumières de dix heures.

C’est la Romantischstrasse.

Bad Ischl, ville de l’Empereur Guillaume, traversée par la rivière du même nom, dont nous verrons furtivement une belle statue de couleurs et la somptueuse villa, et au détour d’une placette, le Théâtre Lehar, originaire des lieux.

Mais la perle du jour, la perle de toute l’Autriche, comme en un condensé de l’architecture du pays, de son environnement de lac au pied des montagnes, c’est Hallstatt.

La lumière vive et l’absence absolue de toute entrave à l’azur aujourd’hui, n’en font que plus ressortir ce joyau de village.

Mais aussi village le plus courtisé du pays où les agences de voyages lancent des milliers de chinois chaque jour. Et cela ressemble proprement à une forme d’invasion, comme le ferait les sauterelles, le temps de leur passage chaque jour recommencée.

Ceux-là confondant assurément le village réel avec un village de type ferme modèle ou village témoin où les habitants seraient de gentils figurants faisant plus vrai que vrai. J’ai appris, car je l’ignorais, que les chinoises avait le sens du nombril très prononcé. Leur civilisation est bien éloignée de la notre mais n’explique pas cet endimanchement des dames au bord du lac, talons hauts, escarpins, robes fendues de cocktail à dix heures du matin, voire fausses robes de mariée ( !) pour recevoir, non l’éblouissement du ciel et de la montagne qui se mirent dans un silence de paradis, mais pour valoriser narcissiquement, au travers de pauses, de minauderies, toutes les gammes de leur charme personnel. Les messieurs, dans des postures de paparazzi, à genoux, contorsionnés, à fleur d’émoi, flashant de leur superbes appareils leur épouse faisant mille fois le tour d’elle même comme des sushis californiens en vitrine.

Hallstatt n’en est pas moins un joyau que nous n’avions plus traversé depuis une vingtaine d’années. Sa double exposition solaire lui permet d’être admiré d’un ponton sur le lac, mesurant toute l’étendue des architectures, dominée par le clocher au cœur du village au soleil levant. C’est également sur cet axe qu’est tracé la rue principale traversant d’Est en Ouest. Dans tout le village, ce sont des maisons de tradition, c’est à dire des maisons de contes de fées, de bois lourds et de balcons fleuris, de murs immaculés, de fontaines au centre des places pavées et de ruelles montantes qui découvrent toujours plus de perspective soit sur les lacs et la montagne dominante, soit sur les toits des maisons du dessous. Avec un clocher toujours, pour habiller le paysage. On y entendrait presque une sorte de mélodie du bonheur. L’autre exposition solaire, celle du soir, rend une perspective plus resserrée, là où le village semble sortir les pieds dans l’eau, sur une grande partie de sa largeur, et offrir, au sommet de la vue, le clocher sous son autre facette.

Hallstatt étant tellement courtisé, il s’est vu récemment sur les plaques du nom des rues des indications en allemand et en chinois, disant que les photographies prises depuis un drone, étaient interdites…

Cécilia tenait évidemment à revoir l’auberge au bord du lac, Gosaumühle, où elle avait travaillé quelques mois et avait eu la chambre au petit balcon de bois sculpté que Sissi Impératrice avait occupée une nuit.

Il ne reste du lieu qu’abandon et désolation. Le lac garde sa majesté et ses éblouissants reflets jusqu’aux montagnes enneigées.

Repassant par Bad Ischl bien après midi, nous déjeunons de cerf aux groseilles, sur une belle place, au Restaurant Sissy, anciennement nommé Kaiserin Elisabeth, à l’intérieur baroque et au charme totalement désuet, où ont séjourné, (pas en même temps), Mark Twain et Théodor Hertzel.

C’est Salzbourg le soir qui s’illumine d’elle même, de son élégance de champagne. Les trépidations touristiques sur Gedreidegasse ont fait place à un crépuscule qui se confond avec les premiers éclairages des édifices publics.

Ce séjour avait été initié il y a de longs mois. Il s’agissais de réunir les anciens de Klessheim à une date qui avait donc été fixée en ce début d’octobre faute de pouvoir réunir le plus grands nombre de ces anciens pensionnaires d’une bourse d’étude octroyée aux méritants d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique. Cécilia représentait la Colombie. Ses résultats lui avait permis de décrocher cette opportunité très prisée. Durant de longues années, une très large affiche faisant la promotion de ce système de détection des futurs cadres dans le secteur de l’économie et du tourisme, représentait Cécilia en un panneau de cinq sur cinq, souriante à sa table de travail, casque sur les oreilles, dans une salle d’étude des locaux du château. Durant les nombreux séjours que nous passions ici l’été , l’affiche s’étalait avec le même éclat que s’il s’était agi d’une star du Festpielhaus. Nous en avons longtemps souri.

Donc rendez vous ce soir avec les seuls qui avaient pu honorer ce projet de retrouvailles, sur la Place Mozart, au Koller and Koller. Durant tout ce temps qu’il fallut pour remonter trente cinq ans de passé, l’anglais, l’espagnol et un peu de français furent nécessaire. Mais nous ne fûmes finalement que six.

La nuit est maintenant bien tombée sur la ville. La lumière est encore plus intense sur la façade absolument déserte du Dom. De même les rues traversant le cœur historique semblent être pour nous seuls, tant Salzbourg, hors la période estivale, a perdu le sens de la nuit.

Mardi 9 Octobre

Nous quittons Salzbourg à la première heure pour le Sud et la Slovénie. Dès l’entrée dans le pays, les paysages et l’habitat brillent d’un caractère bien prononcé. Même la forêt se différencie par le retour exclusif des bois de sapins. De même les boiseries des maisons paraissent plus usées, comme écornées dans leur vives couleurs aux avancées de fenêtres de type échauguettes.

Et puis c’est le lac de Bled qui nous prend à la gorge dans son superbe isolement. De loin, l’îlot au centre du lac, avec l’église, son clocher et la couronne végétale qui l’enserre, donne l’impression d’un mirage flottant sur les eaux ou une apparition révélée de Vaisseau Fantôme.

Nous longeons le sentier pédestre qui fait le tour du lac où l’on ne serait étonné si au détour d’un paysage de marronniers ou de saule pleureurs alanguis sur l’eau on eut entendu une mélodie de Mahler, ou mieux, la voix d’Anton Dermota dans un quelconque Brahms ou mieux peut-être, ce fameux Chant des esprit sur les eaux de Schubert. On peut rêver d’autres lieux rivalisant et respirant le romantisme, comme Neuschwanstein, ou peut-être Durnstein au bord du Danube, quelques paysages dramatiques de Châteaubriand, mais le calme extatique de cet îlot sur le bleu le plus proche de l’Angelico restera une des plus vives inspirations qui se puissent proposer.

De quelque angle qu’on se place, l’îlot à l’église attire comme une aimantation, proposant, comme pour un modèle de mode en mouvement, toute une gamme de profils infinis.

Nous prenons la « gondole » où peuvent se répartir une quinzaine de voyageurs, dont une majorité de suédois bavards. L’approche de l’île se fait lentement, les marronniers sont dans le jaune de l’automne et tirent déjà sur le rouge qui épouse la pureté limpide de l’eau bleu sur l’autre bleu du ciel. Une vingtaine de minutes plus loin nous sommes rendus au pied de l’édifice, au clocher à bulbe et au revêtement d’un blanc immaculé. Des tables et des chaises de bois nous attendent pour un temps précieux de contemplation.

De retour sur la rive d’où nous étions parti, il est temps de déguster la plus belle des truites aux câpres et au vin blanc.

Dans le lointain, on peut entendre maintenant les cloches qui sonnent éperdument depuis l’île et depuis l’autre rive du lac. Il y a ainsi des moments où vient aux lèvres le fameux « luxe, calme… »

Plus au Sud, c’est le tout petit village de Radovljica. Comme vivant au rythme des siècles passés. Le cœur de ce petit endroit est une longue rue large et silencieuse, bordée de quelques restaurants où seules deux ou trois tables vous accueillent, de quelques bars pareillement modestes avec les petits vieux vivants ici dont aucun éclat de voix ne vient troubler la lenteur de l’après-midi, mais un feutré d’atmosphère au ralenti, comme si les horloges avaient décidé de prendre le temps. Tout au bout de la seule rue apparente, aux maison décorées de fresques qui perdent de leur éclat, l’église est au fond d’une petite place semi circulaire, noyée par de gigantesques arbres d’un roux qui fait penser aux automnes de la Nouvelle Angleterre.

Et ce petit bout de village abrite le conservatoire de musique slovène le plus important du pays.

Kranj est une ville plus grande, mais l’intérêt se borne en son centre historique, similaire à celui de Radovljica, mais bien plus animé par la présence d’enfants et d’adolescents à bicyclette, de jeux et d’animation près de la fontaine de la rue principale. La ville est entourée d’une rivière, mais les rives de celle-ci étant tortueusement éloignées, nous renonçons à la vue typique qui se propose. Les maisons sont toutes de crépis pâles, et l’église, massive, qu’on l’aperçoit de très loin, est mangée au flanc de beaux lierres crépusculaires.

Ljubliana.

En fin d’après-midi, la fatigue commence à se faire sentir. Le centre de la ville a été difficile à trouver, mais nous logerons à l’Hôtel City, en lisière du cœur historique. Face à notre fenêtre, un grand immeuble sombre datant des temps obscurs mais à l’architecture classique, laissant voir le soir par de larges fenêtres la vie de ceux qui y habitent. Comme à Londres, c’est un petit fenêtre sur cour.

Utica voulant dire rue, et Cesta probablement avenue, nous nous  laissons glisser dans le grouillement nocturne de la ville. La première impression est une impression d’obscurité relative dans la pourtant sensible densité d’activités et d’animations alentour. Les pavés font mal aux pieds et bien vite nous nous trouvons au cœur de Ljubliana, apparemment  bien mieux éclairée puisqu’il s’agit de la place de l’église des franciscains, baroque et rose, où l’on peut voir maintenant une population très jeune, rassemblée sur les marches des escaliers, s’accoudant aux murets de pierre festonnés qui donnent sur de nombreux bras de la large rivière qui traverse à cet endroit. L’église est escortée de très hauts arbres presque nus en octobre, la recouvrant en grande partie sur sa façade, et lui faisant face, un monument sculpté tout en contorsions et d’un lyrisme démonstratif à la gloire d’un des héros de la langue nationale, Preseren, le poète romantique slovène le plus aimé. Monument qui complète l’harmonie d’une place qui a les charmes évidents des belles villes baroques.

Une merveilleuse musique traditionnelle vient aux oreilles, comme une effluve, traverser ce tableau et lui donner un ton presque déplacé au cœur de tant de sons et d’animation. C’est un simple accordéon, puis un instrument à cordes que je n’ai pas identifié (mais probablement traditionnel) et la voix juvénile et parfaitement timbrée d’une jeune fille qui distille une mélopée mélancolique et lente, assise au coin d’une rue. Je garderai le regret de ne pas être allé les voir de plus près, de leur parler peut-être, parce que je n’ai plus trouvé depuis, dans le paysage sonore, de tels instants de grâce dans tant de simplicité.

Nous dînons sous les éclairages crus d’une terrasse pavée au bord de la rivière où la fraîcheur a fini par s’installer.

Mercredi 10 Octobre

Ljubliana nocturne, et Ljubliana sous un manteau de brumes du matin. Ljubliana un peu fantômatique.

Comme à San Francisco, par de capricieux et mystérieux phénomènes, les matins de brumes tendent à s’éterniser même les jours de parfait beau temps.

Non loin de l’hôtel, à l’opposé de la vieille ville, avant la gare ferroviaire, Metelkova utica et tout autour, sur d’anciens bâtiments militaires abandonnés, le quartier alternatif de Ljubliana. Pour y parvenir, nous longeons de tristes rues rendues d’autant plus désolées qu’elles sont traversées par un matin gris, et que la lèpre des murs et de certaines façades n’en cachent pas l’aspect nettement banlieusard. Des terrains vagues arrivent, puis des maisons basses déjà colorées, balafrées de méchants graffitis, puis de plus audacieuses réalisations, figuratives ou franchement décoratives, hautes en vivacité. Certaines façades ne cachent pas les messages idéologiques dans la broussaille des superpositions et des incrustes de mots et de signes. Les arbres ont laissé choir leurs pommes depuis bien longtemps qu’elles pourrissent à même le sol.

Comme nous sommes seuls, j’ai l’impression d’avoir pénétré dans une sorte de fabuloserie à ciel découvert avant l’heure d’ouverture. Deux jeunes sur un arbre roulent un joint dans le plus méticuleux rituel, sans même s’apercevoir de notre présence. Les plus belles réalisations sont des façades et des entrées de maisons, dont l’une arbore, en une myriades de tessons d’assiettes et de terres cuites en mosaïques d’une belle harmonie, à la manière de la maison Picassiette à Chartres, comme en un éclair de lucidité auto dérisoire, Galeria Alcatraz. La plus belle, qui mériterait les honneur d’un sauvetage et une intégration dans un musée du genre (mais ne serait-ce pas contraire à l’esprit du lieu), est celle ou figure, au milieu de mosaïques toujours finement composées, un Apollon ou un Orphée à la lyre, nettement détaché, situé disymétriquement des autres représentations, et incrusté dans le cadre d’une fenêtre pour mieux se détacher de l’ensemble.

Ma plus belle surprise fut de découvrir le dessin, de belle proportion, d’une tête de Stravinsky du temps où il arborait une sorte de béret basque.

Et puis vers les onze heures la lumière jaillit. Ce que nous avions découvert à la nuit tombée dans le centre ville et sur la place des franciscains, est maintenant rendu dans les plus souriantes teintes pastels, entre l’église, les ponts et les murets de pierre inclinant aux méditations matinales. Preseren en paraît encore plus démonstratif (à la manière de Rouget de l’Isle, partition de la Marseillaise en main). La rivière même en paraît élargie, l’azur enfin, rend les édifices classiques dans un relief qui leur fait porter leur âge, nobles et imposants. Apparemment l’ombre a toute son importance. Le long de la rivière que nous arpentons maintenant, les maisons et les quais sont jalousement protégés, et à mesure que l’église des franciscains s’éloigne en perspective, les reflets des arbres et des maisons se dessinent plus fortement dans l’eau. Depuis les escaliers qui mènent à la place Kongresni et l’église des Ursulines, nous avons une vue presque dégagée, à l’exposition du matin, sur le château en haut de la colline. Nous prenons un verre de blanc sur une terrasse, dans la belle harmonie conjuguée des pierres, des maisons qui raconte leur histoire, des arbres en point d’interrogation penché sur l’eau, et des lumières à l’heure la plus favorable.

Ljubliana était dans un état d’effervescence que nous ne comprenons qu’au moment d’en partir. Elle recevait en son centre ville, un congrès mondial sur l’intelligence artificielle.

La Slovénie est décidément petite.

Sorti de Ljubliana en début d’après-midi, sur le chemin de Smartno qui se devait de n’être qu’à quelques kilomètres, on nous apprend que les Smartno (contraction slovène de San Martino) sont aussi nombreux que les Villeneuve en France (et que les différents Martin en Europe). Par chance, le notre, médiéval, se trouve sur la route que nous emprunterons sur le chemin de l’Italie.

L’arrivée à Piran se fait sous un ciel estival, ce qui n’en rend que plus éclatant la blancheur globale de la cité sous sa lumière du couchant.

L’hôtel ne pouvait pas être en meilleur endroit. Sur la grande place en forme d’ovale, large, avec sa perspective sur le haut de la colline, dominée par l’église, son clocher très nettement vénitien, les maisons baroques et la statue de celui qui semble être le maître ou le héros des lieux, Giuseppe Tartini. Notre hôtel est du même nom.

L’influence de Venise est assez décelable au premier regard. Les maisons basses s’imbriquant dans les dédales des ruelles sombres, et avec un peu de chance, des fenêtres colorées aux festons gothiques en façade. L’essentiel de la ville historique tient en une oblongue presqu’île qui se termine par un phare, devenu un petit observatoire qu’on paie un euro pour découvrir la ville basse par dessus les toits. Au-delà du phare, sur la rive opposée, des quais aux nombreux bistrots s’offrent à nous avec des chaises longues, des tables et une vue sur l’Adriatique les pieds presque dans l’eau, au seul bruit des vaguelettes qui viennent clapoter contre les rochers. C’est donc l’heure du petit blanc.

C’est là que le soleil se couche, derrière le phare en une longue et douce agonie de lumière qu’on ne perdra de vue que lorsqu’il basculera complètement, laissant sur l’horizon son halo mauve et ses derniers pales reflets jaunes.

La nuit n’est pas encore descendue, c’est la lumière impalpable entre chien et loup où les premières étoiles et l’éclairage des remparts d’une colline haute opposée apparaissent.  Nous grimpons par les ruelles étroites jusqu’à ce point de vue où l’ovale de la Place principale, notre hôtel et le tortillant Tartini, le turbulent, l’espiègle, se voient également en plongée abrupte dans le jaune des éclairages de la ville. La perspective est un ravissement de couleurs douces et de dominantes bleues, des petits éclats jaunes qui sortent des fenêtres, rehaussées par les tonalités complémentaires qu’offre la mer se confondant presque avec le ciel. Au sommet où nous sommes hissés, le clocher est doucement éclairé comme une grande bougie, et de l’intérieur de la nef viennent des accents de musique grégorienne qui rendent plus poignant ce début de la nuit.

Redescendus non loin de l’hôtel, nous dînons chez Kantina, sur une terrasses à deux niveaux, sous les vignes vierges, de poissons gigantesques, de bonheur gigantesque comme une sonate frénétique, posthume et hilare du Tartini. La terrasse de notre chambre, les ferronneries torsadées du balcon donnant sur le port, le souffle de vent frais avec les notes écrites que voici, sont une dernière image sur l’Adriatique qui s’endort.

Jeudi 11 Octobre

Nous remontons maintenant après le beau crochet d’où nous étions partis. Piran étant le point le plus au sud de notre périple. La lumière vive nous ne aura plus quittés depuis le dimanche des champignons, et la route empruntée est  une alternance de mamelons aux cultures viticoles que traversent de petites routes sinueuses et de beaux villages frais comme le matin. L’arrivée à Smartno, notre Saint Martin retrouvé, est au sommet de l’une de ces collines en pente douce, dominée, depuis les lacets du dessous qui mènent au village, par le clocher massif et une enfilade de maisons blanches sur toute l’enceinte extérieure d’où s’ouvre une unique ruelle pour piétons avec son auberge aux tables déjà prête pour les probables rares clients du midi. Il s’agit du plus petit village possible qu’on puisse concevoir. Il est dit village médiéval, mais je crois que par le style des maisons blanchies à la chaux et leur côté un peu basquisantes, aux balcons de bois et aux chapeaux des toitures, la plus ancienne ne doit pas être antérieure à la fin du XVIII° siècle. Quelques treilles donnant sur la rue habillent d’une poésie figée certaines demeures encore endormies, et c’est sur la placette, la seule apparemment, que nous prenons sur la terrasse de l’unique bistro égayé par les quelques habitués, le verre du vin local.

La frontière est traversée presque sans prévenir, si ce ne sont les deux panneaux bleus aux étoiles de l’Europe, signifiant la sortie de la Slovénie et l’entrée quelques mètres plus loin en Italie.

La seule impasse faite au programme slovène est d’avoir eu à renoncer à la bucolique Logarka Dolina, trop excentrée du côté de Maribor.

L’autoroute encore, puis enfin Venise…

Du moins, l’aéroport de Venise.

J’ai souvent été à l’aise parlant de Venise parce que je n’y étais jamais allé. Pensant qu’il était plus pur d’en parler par la seule imagination. C’était l’eau, les masques, les profondeurs de l’hiver, la cinquième saison  de Vivaldi dont parle Orlando Perera, Casanova. Je ne savais pas que ni le silence, ni le désert des villes qu’on peut parfois aimer, n’existent pas ici, avec l’eau morte, la fièvre des foules, les fêtes galantes et les luxes qu’on imagine.

La première fois que j’eus l’idée de venir ici remonte au film de Visconti, en 71, quand Stef frappa à la porte de chez moi et émit le désir fou d’aller en stop passer deux jours sur les lieux même de la Mort à Venise. L’aventure se termina dans les faubourgs de Milan, faute de temps suffisant (je travaillais en stage d’été et nous ne pouvions perdre trop de notre temps précieux sur les routes). Ce fut comme une défaite d’avoir à rentrer à Nice par le train à la tombée de la nuit.

Plus jamais je n’eus, ou ne voulus avoir l’occasion d’atteindre enfin cette ville qui, quelque part, me faisait peur. Peur d’y loger difficilement, de lutter pour accéder en son cœur avec ses foules hagardes et resserrées, et toutes sortes de difficultés que je voyais, réelles ou imaginaires.

Depuis l’aéroport, ce n’est pas encore gagné, mais en effet, une heure plus tard, la navette nous laisse à la gare. Du premier coup d’œil, c’est toute une embrassée de la ville qui jaillit, pas tout à fait nette encore, mais comme en une fragmentation de ponts, de dômes et de canaux, d’eau et d’embarcations furtives qui se profilent. Venise comme un jeu de cartes épars qui se jette à la figure.

Parmi les mots historiques concernant cette ville unique, la plupart sont laudateurs, héroïques et souvent partagés par la conscience  collective, mais peu ont rendu célèbre leur malheureux auteur comme le Président colombien Turbay Ayala vers 1978 qui, lors d’un séjour officiel, voyant tant d’eaux et de canaux en guise de chaussées et de rues, déclara sans rire aux vénitiens: « Je salue les sinistrés, les sans abris et les inondés de la ville… la Colombie est de tout cœur avec vous…» croyant à une brusque montée des eaux dans les jours qui précédèrent.

A la grande honte de tous.

 Ce qu’on sait par déduction, c’est qu’il ne devait avoir de conseiller pertinent dans son entourage. Coutumier du fait, celui-ci fit un jour une déclaration de vol à ses Assurances en notifiant les marques commerciales des objets dérobés, dont une valise Sansonite, une montre Rolex et un crucifix estampillé Inri

Bien que ce Président fut peu éduqué, je crois que ses détracteurs avaient la dent dure.

Par le Nord du Canal Grande nous suivons ce qui paraît le plus large et le plus orienté cheminement vers le cœur de la cité.

Défilent la première église, Santa Maria de Nazareth, Rio Terra Lista di Spagna, la Place et l’Eglise du même nom, San Geremia, et plus loin encore, quand la rue s’élargit, que l’on croirait une artère principale, le Ponte de Canaregio, la Calle dei colori, le Teatro Italia devenu un supermarché, et après la statue de Paolo Sarti, la chiesa et la place San Fosca pour une première respiration et reprendre souffle au pied de l’église luthérienne de Venise, Campo San Apostoli. Nous suivons quelques indications menant vers le Grand Canal que nous n’avons fait que longer jusque là, quand nous tombons sur une placette avec en son centre, la statue rieuse de Goldoni.

Mais comment continuer à prendre des notes quand tant de canaux, de lieux d’histoire, de places et de paysages de ville jaillissent sur le chemin du Rialto.

Le premier débouché sur le Canal Grande se fait du côté de la Ca’ d’Oro aimée des peintres, avec les premières gondoles, les premiers amoureux alanguis, les costumes mariniers des gondoliers, leurs canotiers et tout ce qui fait carte postale sur le chemin. Mais qu’est ce qui ne ferait pas carte postale ici ?

Et face aux pontons aux gondoles, sur l’autre rive, les hôtels et les palais aux fenêtres aux festons gothiques, Palazzo Corner della Regina, Palazzo Pesaro (Museo d’Arte Moderna), Palazzo del Camerlenghi, et la contemplation depuis la Banca d’Italia, du Rialto où débouchent à profusion les départs et les arrivées des petits périples sur l’eau, et plus loin les probables amants du jour et les vieux couples qui s’enivrent du plaisirs des glissades lentes sur l’eau trouble le long des tranchées d’ombres creusées entre de hauts immeubles aux fenêtres closes.

Par le côté de Piazza di Bocca, c’est, sans prévenir, l’éblouissement byzantin sur la Place Saint Marc, avec au fond, paraissant sortir d’un mirage de conte oriental de pastels et de ciselures, la façade de la basilique flanquée du Campanile.  J’ai pensé à quelque chose comme du Rimsky Korsakov, un Coq d’Or, ou mieux Shéhérazade, ou une fable musicale, sortie soudain d’une lampe à huile dont la basilique serait le djinn. L’œil mettra du temps à s’habituer à tant de dentelles, de légèretés vaporeuses pour approcher plus avant, vers les détails et la définition de cette architecture d’apesanteur.

Sur les côtés de la place, les terrasses des restaurants offrent des orchestres mal venus de musiciens en costumes blancs et nœuds papillons jouant en milieu d’après-midi des musiques déplacées et tristes.

On souhaiterait presque un jour de pluie pour faire fuir tant de monde qui n’a d’autre tort que de faire comme nous faisons aussi, venir à la contemplation d’un des très hauts lieux de notre civilisation.

Dès l’entrée, il est frappant, malgré l’élan grandiose qui emporte de bleu et d’or mêlés, qu’il n’y ait pas ce frisson mystique que l’on peut ressentir à Chartres ou même à Bourges ou Amiens. Bien sûr, ce peut être un premier jet subjectif qui n’engage que mon sentiment, mais à mesure que défilent les extraordinaires coupoles et les surfaces de mosaïques où se déroulent tous les complets messages de la Bible qui ne peuvent qu’inspirer l’émerveillement, il manque la lumière qui viendrait comme la grâce se poser sur tant de somptuosité. En fait Saint Marc parle un autre langage. Nous sommes loin de la mystique gothique et des volumes rendus à l’état d’apesanteur, mais à la mystique de la profusion, nous sommes chez les rois mages, avec l’or, l’encens et les plus rares et riches merveilles conquises sur cette terre. En entrant dans la basilique, c’est un trésor d’or pur, de bleu d’outre-mer, comme de ce lazzulli si convoité des peintres, qui s’ouvrirait à la contemplation. Il y a, paradoxalement, comme un orgueil profane dans l’excès du détail, dans la profusion trésoriale qui l’emporterait sur la vision globale d’une lumière qui viendrait au cœur de l’édifice.

C’est à Monreale évidemment qu’on pense d’abord pour les dominantes bleus et ors. Mais le plan architecturale de celle-ci est de pure essence romane.

Saint Marc est un enfantement byzantin, et se trouve évidemment conforme à l’air respiré par cette République de marchands et procède de cette luxuriance orientale qui m’avait d’ailleurs frappée par le mirage vaporeux de sa façade. Du gothique, elle n’en garde pas l’essence mais l’accessoire, à savoir les rehauts qui lui furent rajoutés au XIII°.

Les surfaces de mosaïques procèdent, jusque dans le choix des tonalités, du hiératisme et du chromatisme ravennate.

Les cinq coupoles venant rappeler la basilique sœur de Sainte Sophie, de cette fusion de la seconde Rome, qui n’a pu échapper à son origine natale sur les bords du Bosphore.

Le palais des doges vient en contrepoint, latéralement à cet équilibre de la Place, et l’angle qui coupe donc l’édifice qui rencontre le quai du Canale di san Marco, le Molo, m’a toujours paru le plus poétique sans que je n’en ai jamais su pourquoi.

Sur le quai, il est temps de penser à rentrer. En contemplant, assis à une terrasse, le ciel qui décline lentement, le va et vient des gondoles noires et bleues sur fond de l’église san Giorgio Maggiore. Le vaporetto nous mène, après un peu plus d’une heure, au quai menant à l’aéroport.

La nuit tombée nous voit entrer dans Padova.

Ce qui peut paraître un paradoxe. En effet, pour mieux étreindre Venise, rien de mieux que de s’en éloigner momentanément. De nombreuses solutions se présentent pour accéder à celle-ci, mais la meilleure des manière de s’y rendre était finalement de se poser à l’hôtel Grand’Italia de Padoue, qui jouxte la place qui donne sur l’entrée de la gare ferroviaire, et le lendemain, rejoindre Venise, les mains libres, après seulement vingt minutes de train.

C’est ce que nous avons choisi.

Passablement harassés, la nuit padouane nous semble sereine et presque tranquille. Nous sommes dans l’axe du Corso del Popolo, et la Chapelle degli Scrovegni, où est le plus bel ensemble de Giotto avec celui d’Assise, se trouve à quelques pas. Nous dînons sur une terrasse sur ce Corso, chez Peppen, où semblent se donner rendez-vous d’élégants et d’élégantes noctambules. Des arcades nous abritent et les tables sont installées sur une large terrasse pavée. Pourquoi sous les pavés  la plage, alors qu’il y a tant de belles choses encore sur ceux-là ?

Sous des éclairages blafards nous apercevrons, de loin seulement, la Basilique saint Antoine.

Vendredi 12 Octobre

Donc à neuf heures, le train pour Santa Lucia, Venise. La journée des peintures ? Probablement.

Par les ruelles et les canaux, nous parvenons assez rapidement à ce qui semble le cœur géographique de Venise qui n’en est pas moins un des plus dégagés et des plus spirituels de la cité.

Après San Giovanni Evangelista, très vite nous sommes à Campo San Rocco. Les premiers gondoliers sont là, dans la lumière encore rase de cette heure où Venise n’a pas encore la fièvre. L’église de briques rose orangées, I Frari, vaste, peut-être une des plus grandes, qui s’ouvre sur la place Campo dei Frari, abrite des œuvres de Titien, dont le retable du fond, le joyau représentant l’Assomption de la Vierge qui aurait inspiré les Maîtres Chanteurs à Wagner et qui a fait dire à Théophile Gautier « une Vierge plus légère que l’éther le plus lumineux ». C’est une peinture qui aurait révolutionné le thème en question, par la limpidité des tonalités, la liberté des mouvements, la vierge sur fond ocre jaune, très loin des représentations doloristes et assombries du genre. Mendelssohn, lui-même y est allé de son admiration, disant vouloir l’admirer tous les jours.

Parmi les autres chef d’œuvres, un Bellini représentant une Vierge à l’Enfant entourées de saints. Le campanile dei Frari est aussi plus élevé que celui de saint Marc.

Contournant l’imposant édifice, nous sommes à présent devant l’entrée de la Scuola Grande di San Rocco. Une Ecole est une confrérie pénitente (?) placée sous la protection du saint patron des pestiférés et qui a pour finalité de porter mutuellement secours à tous ceux que pouvaient aider ces Ecoles. Les Grandes Ecoles des arts et métiers du XVI° siècle verront fleurir des artistes dont celui qui représente à lui seul, de ses seules œuvres, l’extraordinaire palais Tintoretto.

Ce matin il n’y a personne. On a l’impression que la visite, dans le plus parfait silence, nous est réservée. C’est d’ailleurs tellement recueilli, qu’on n’aperçoit pas immédiatement les femmes en blouses blanches, maculées de peintures, qui restaurent sous des éclairages d’atelier, une Vierge en méditation.

De la salle du bas et de tout l’étage supérieur, cinquante deux représentations de Tintoret se déploient, soit emplafonnées, soit couvrant les surfaces latérales, enchâssées par de somptueuses boiseries dorées sur de très larges espaces Renaissance, princiers et royaux par l’esprit. L’émotion me prend comme devant cette Pentecôte de Greco à Amsterdam.

Je ne saurai ni décrire ni citer la totalité des œuvres de cette collection unique, rappelant simplement la magnifique Cruxifiction de la Salle dite dell’Albergo à l’étage, le sublime Ecce Omo et la Montée au Calvaire dans la même salle. Et comme un hommage au saint patron de l’Ecole, le Saint Roch en Gloire au plafond du même étage. D’autres œuvres viennent s’insérer, une Annonciation de Titien, un Giorgione, le Christ portant la Croix et un Abraham et les Anges de Tiepolo.

Lors de nos visites dans les capitales et les villes d’art, par principe, nous essayons de  découvrir celles-ci à ciel découvert, n’ayant jamais le loisir d’épuiser, faute de temps, les richesses muséales des lieux traversés.

Cette exception faite à la Scuola Grande pourra suffire à un bonheur qui ne fera regretter de ne pas accorder plus à d’autres églises ou d’autres musées. Quand bien même serions-nous à Venise…

Sur le chemin du pont dell’Accademia, les ruelles se font plus arborées, des jeunes filles au bord du canal lisent sur des bancs dans de petits jardins sans apprêts mais irréellement simples et beaux, presque échevelés de leur naturel, la lumière de midi approchant, nous sommes maintenant au bras de canal face à l’église de la Salute, un des grands classiques du paysage vénitien. La lumière étant ingrate à cette heure, nous reviendrons au soleil couchant.

C’est sur la Place San Stefano à l’heure carillonnante de midi que nous prenons la halte du vin blanc avant de reprendre vers le Molo Riva degli Schiavoni (c’est à dire le quais aux esclaves).

L’église Saint Etienne protomartyr à laquelle je ne résiste pas, propose deux Tintoret dans l’une de ses ailes latérales, le Lavement de pieds et l’Agonie au Mont des Oliviers, parmi les plus émouvantes réalisations du parfait ténèbrisme du peintre.

Je n’aurai donc manqué, depuis le matin, et au hasard des églises traversées, que le Veronese. Et Carpaccio.

Quittant le quai, dans les premiers dédales au sortir du bord de mer, je me devais d’aller plus à l’est, vers l’église où Vivaldi faisait travailler les voix de ses jeunes pensionnaires orphelines, à San Giovanni in Brogora. C’est le quartier du Castello dont on dit que c’est le Venise des vénitiens. De là, toutes les bribes de l’Orlando Furioso, le Farnace, l’Incoronazione di Dario, l’Armida, ou d’autres ouvrages lyriques encore, ont du être chantés, inspirés, composés, face à la mer ou presque, d’où nous prenons le vaporetto de quinze heure trente pour l’Isola di Burano.

Burano, c’est d’une certaine manière, l’embarquement pour Cythère, l’appendice insulaire d’un voyage à Venise. C’est un peu Venise dans Venise. Le village des enchantements connu pour ses dentelles et dont l’église penche tellement qu’elle rendrait jalouse le Tour de Pise. Des l’arrivée, les cubes de couleurs, les petit lego assaillent les rétines. D’étroits canaux traversent les petits quartiers, qui sont en fait des îles séparées les unes des autres, et des ponts qui les enjambent. Du haut des ponts, qui sont en fait plutôt des passerelles, la perspective se perd jusqu’au bout des canaux, bordés de péniches, et de canots le long des berges. Du linge sèche aux fenêtres, des chats dorment sur le rebord des fenêtres. C’est le paradis de la photographie, de la quiétude dans un splendide isolement.

Le vaporetto est plein, et nous rentrons à Venise au soleil déclinant.

Sur le quai du débarcadère la foule est encore plus dense qu’au moment du départ. Probablement inspirée par la qualité de la lumière sur la lagune. Les gondoliers n’ont aucun répit. Les amoureux partent vers quelque probable Cythère, et la Salute, au loin, laisse encore flamboyer sa coupole avant que n’arrive le soir.

Parvenus sur le pont de l’Academia, c’est maintenant le dernier tableau, la synthèse des images de Venise qui descend dans son crépuscule, le jeu de cartes qui se défait.

L’espace d’un moment je suis devenu Antonio Canal, le Canaletto, et tout autant Guardi le fougueux, le dramatique. Je suis un autre veduttiste. Défilent en moi aussi Monet et Turner. Je dessine de mes yeux le Dôme, je hérisse de fines colonnettes les fenêtres grêles des palais, les pontons rouges et blancs, les Bucentaures aux velours sont en pleines joutes, les Scherzi de Chopin éblouissent, et puis aussi les Nocturnes qui invitent aux rêves, les clapotis nerveux comme autant de virgules sur des bleus du Veronese et la Salute qui change sans cesse ses tonalités vers le Canal. C’est le couchant qui se retire sur l’Orient de l’Occident, le flamboiement final comme en feu d’artifice sur cette cité des fêtes dans le cristal de ses pastels. C’est l’embrasement de la ville qui possède autant d’églises que de masques, de saints que de peintres.

Depuis les marches de la Salute, les rayons se font moins sentir, la lumière est au déclin, c’est bientôt les lampions et la nuit grouillante qui tombe sur Venise.

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Venise est-elle la plus belle ville au monde ?

Oui et non. C’est une ville improbable. Une ville qui pourrait rivaliser ou se comparer à une autre a une fonctionnalité, pour ne pas dire une raison d’exister en faisant vivre ceux qui la composent et qui ont un avenir à écrire. Venise ne vit que d’être une ville-musée, un lieu de passage. Un sarcophage ouvert aux yeux du monde. Une dépouille de cité aux quelques résidents fantômes.

Son désavantage serait donc de n’être qu’un musée à ciel ouvert, en y ajoutant tout de même la dimension de l’urbanisme, ce qui fait son ambiguïté, mais les musées, c’est bien connu, ne se composent  que d’objets morts.

Donc, elle serait la plus belle parure se repaissant d’un temps que le présent renvoie au miroir de ce qu’elle fut

Korngold pensait-il à Bruges plus qu’à Venise en composant son opéra « Die Toten Stadt » ?

La plus belle ? Probablement Paris, Rome pas très loin. Venise reste dans un écrin de cristal, un témoignage.

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Elle n’en reste pas moins la ville de tous les rêves à réaliser. Un des rares espaces où ce qui est idéalisé en matière de beauté, de ciels et d’œuvres d’art trouve sa concordance dans la chair même de sa réalité.

Ici la réalité est le rêve matérialisé.

Et si l’on pouvait encore se voir un dernier impossible exaucé, ce serait qu’une fois, de temps en temps, le ville ne fût devenue qu’un simple décor dénué de tous ceux qui la peuplent. Une sorte de ville momentanément morte et désertée, à la Chirico, pour notre seul égoïsme.

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Samedi 13 Octobre

Padoue est toujours la ville de Saint Antoine qui l’inspire depuis bien longtemps.

Dans la chambre de la Nonina j’ai toujours eu souvenir d’un portrait du saint, de pied en cape, la tonsure traditionnelle des franciscains et la cordelette comme ceinture à la taille. L’auréole et le regard bienveillant sur l’Enfant Jésus. Ce portrait venait à changer certaines années, sacrifiant à un dessin plus moderne, comme les boites de bonbons Quality Street à la nouvelle année, mais c’était toujours Saint Antoine.

Ce qui ne changeait pas, c’est l’autre portrait qui faisait face, du premier petit garçon de sept ans qu’avait eu Nonina et qui mourut dans les années trente, quelque part dans une sorte de colonie de vacances mussolinienne, d’une maladie infectieuse dont on ne guérissait pas en ces temps-là. Ce n’est qu’en 1937 que naquit celui qui devait le remplacer, ne serait-ce que par le même prénom, mon oncle André.

Durant des années, et même encore une fois arrivées en France, Angela ou Lucia envoyaient un don pour un calendrier (l’Araldo) à un orphelinat de Saint André, quelque part en Italie.

Ce matin, la basilique est sous le soleil bienveillant et les cars de tourisme viennent des quatre coin du pays. Sur le parvis de l’entrée, déjà, la statue équestre du condottiere Guattemelata, premier bronze coulée de Donatello, depuis l’époque romaine.

Il serait difficile de décrire toutes les richesses du lieu, mais ce qui frappe dès l’entrée est la grande ferveur qui se dégage depuis la nef principale. Les padouans nomment leur basilique Il Santo, considérée ici et dans le monde de la chrétienté comme un des sanctuaires les plus sacrés au monde.

On apprend qu’Antoine est le saint patron du Portugal, des marins, des naufragés, des animaux, des femmes enceintes, des cavaliers et des Amérindiens.

A défaut d’avoir une réservation pour la Chapelle de Giotto, nous pénétrons ici où les peintures dans leurs diversités d’époques et de styles est ce qui déroute de prime abord. On arrive à dénombrer des dominantes, comme à l’Oratoire saint Georges, et les merveilleuses fresques d’Altichiero da Zevio, le plus grand peintre de la fin du XIV°, dont l’extraordinaire Couronnement de la Vierge de 1384.

La Chapelle Saint Jacques face à celle du Tombeau, chef d’œuvre de la première Renaissance italienne, du même Altichiero.

Dans l’Ecole du Saint, un Saint Antoine faisant parler un nouveau-né, œuvre de la première manière de Titien, une Vierge à l’Enfant de Stefano di Ferrara, la Chapelle de la Vierge Noire avec une statue de Rinaldin de Puydarrieux, les innombrables Chapelles Rayonnantes  et la plus impressionnante, celle du Bien Heureux Luc, Luc Belludi, compagnon et disciple de Saint Antoine, des fresques de la vie des apôtres du XIV° siècle de Giusto de Menabuol.

Le déambulatoire est un jaillissement de bleu et d’or sur les murs et les piliers, qui me renvoie à de petites reproductions en bois que j’avais enfant, relatant des épisodes de la vie du saint.

Depuis le cloître des franciscains, au milieu duquel se lance de très hauts arbres, on peut apercevoir les deux clochers et, tour à tour, certaines des coupoles qu’on ne peut jamais embrasser du regard en une seule fois.

A défaut de Véronese, l’après midi nous verra de passage à Vérone.

Des pins géants nous accueillent et l’arrivée en ville se fait par une navette depuis le parking assez éloigné du centre historique. Nous descendons sur l’immense place aux pieds des arènes. Celles-ci, sans être aussi impressionnantes que celles d’Arles ou de Nîmes, paraissent bien conservées et la pierre au soleil a de belles tonalités de rose. L’angle le plus intéressant est, comme à Rome, celui où le mur d’enceinte extérieur se sectionne et n’achève pas la clôture complète de l’ovale.

C’est le début de la ville ancienne, par la rue principale qui, comme beaucoup de zones piétonne, ne présente pas trop d’intérêt et ne sont que succession de commerces. Nous arrivons sur une belle place, moins exposée que la précédente, mais où les maisons laissent apparaître de beaux ocres aux murs décatis et aux balcons festonnés. Toutes sortes de plantes poussent ici comme si le moindre espace donnant à l’exposition solaire était prétexte à faire de minuscules jardins. Un immense clocher semble être celui de la cathédrale face à ces maisons anciennes. C’est le marché du samedi qui se poursuit bien après midi. La plus remarquable échoppe est celle où on confectionne des quartiers de fruits aux origines les plus diverses qui composent de merveilleux tableaux éphémères aux harmonies de sang et d’or.

C’est non loin de là qu’on devine la maison de Juliette, à la densité de foule qui s’engouffre sur un mince boyau de ruelle, débouchant sur la place au Balcon.

Comme souvent, c’est sur les lieux victimes de leur histoire et de leur popularité qu’on voit les scènes les plus ridicules se produire, comme ces jeunes et bien moins jeunes femmes qui se pressent sur le balcon afin d’immortaliser leur image en Juliette. Les ridicules sont si nombreux à se presser que le temps de passage est limité.

Par contre, au pied du balcon, une bien étrange coutume veut que des messages écrits sur de petits billets d’amour et d’espoir soient exposés attendant une éventuelle réponse parmi les milliers d’autres qui réclament le même amour et le même espoir.

La petite ruelle qui mène à la maison est assaillie par une majorité de jeunes filles qui viennent aussi graffiter leur amour sur les murs, leur désespoir et leurs espérances amoureuses, composant dans les entrelacs violents des signes, des cœurs et des mots devenus indistincts, une sorte de tableaux vivants in progress.

C’est un peu plus au nord qu’on prend la route du Lac de Garde. Il n’est pas facile à la sortie de Vérone de rejoindre le sud de celui-ci où commencerait la vraie succession des villages sur la rive occidentale. Après avoir quitté des petites villes se succédant sans autres charmes que d’être des station balnéaires durant l’été, nous nous trouvons enfin sur le chemin des bords du lac, non loin de Salo, exposé au soleil couchant, comme le sera toute la bordure de route nous menant à Limone sul Garda.

La pierre des maisons, sous les feux déclinant de la fin d’après-midi, en est d’autant plus dessinée au pied du lac, qu’elle contraste avec le bleu profond de celui-ci, faisant une sorte d’harmonie composée de jaune et d’outremer. Après la ville de Salo, la route n’est qu’une succession de grandioses paysages sur un chemin à flanc de montagne où répondent de l’autre côté, sur la rive orientale, les dessins fortement accusés des montagnes opposées. Les fleurs et les haies de cyprès font escorte sur le serpentin de route devenu plus étroit.

Nous assistons au coucher de soleil qui passe maintenant de l’autre côté des rives, pour en apprécier les derniers feux orangés et de vert pastel mélangés sur l’eau du petit port de Maderno.

Les derniers kilomètres sont bien longs jusqu’à ce que l’on atteigne Limone à la nuit.

L’hôtel del Sole se trouve être à même le bord du lac que l’accès en voiture ne peut se faire qu’après qu’une navette nous ait conduit à un parking. Ensuite c’est la partie inaccessible et totalement réservée aux hôtels, aux restaurants et à tout ce petit coin de paradis en rues protégées et en maisons à bougainvilliers autour de la petite anse enserrant une poche d’eau pour quelques barques amarrées. Les rues sont immédiatement montantes et pavées de bonnes intentions puisque ceux-ci poussent la délicatesse d’être roses et blancs.

Dimanche 14 Octobre

Depuis la terrasse à l’heure du petit déjeuner, c’est toute la perspective sur le lac et les montagnes qui jaillit dans sa luxuriance.

Ce qui intrigue lorsqu’on est sur le quai, c’est d’apercevoir d’étranges piliers tout au bout de la rive, à la sortie du village, dressés vers le ciel avec une grande régularité, donnant l’impression d’un cimetière. Il s’agit des anciennes cultures du citron sous serre.

Dans le village, juste au-dessus de l’hôtel, se trouve sur trois niveaux une des dernières serres qui se visite. La « Limonaia del Castel ».

Avec quantité de variétés rares de citrons dont certaines ont grandi comme de petits melons. Ces arbres à citron sont sur des terrasses, enchâssés dans des fenêtres dont les piliers de bétons ou de bois, pour les plus anciens, tiennent lieu d’encadrement. L’hiver venu, on jette des bâches qui protègeront des rudesses du climat de montagne.

Depuis les terrasses du dessus où sont les citrons médicinaux, on a la plus belle vue sur les tuiles rouges des maisons se jetant dans le lac. Ces piliers à la verticale donne une lecture du paysage comme le feraient les piliers des temples antiques, rendant celui-ci intelligent.

Le parfum des citrons envahit tellement l’espace qu’on se croirait une écorce odorante dans le paysage.

Le village est maintenant saturé de promeneurs du dimanche et ferait croire que la densité de fréquentation est aussi forte qu’à Venise. La petite anse qui abrite les quelques barques voit défiler maintenant, derrière le petit port protecteur des maisons aux bougainvilliers et aux cactées diverses, de plus grands bateaux à vapeur qui embarquent ou déposent à quai.

Nous remontons, pour finir le voyage, par la ville de Riva di Garda.

La lumière de la fin du matin rend le miroir du lac, les montagnes et  les maisons jaunes qui s’y plongent, d’une belle encre de sérénité.




BORDIGHERA 

Avril 2019


Plein soleil ce samedi. Il aurait été impardonnable de se contenter d’une tablée, fut-elle joyeuse, chez Sauveur. Un besoin, un appel printanier nous incite à changer quelques habitudes, et c’est du côté de San Remo, vers le Ponente, que nous nous échappons. La vue matinale depuis le promontoire autoroutier sur l’anse de Menton est un spectacle dont on ne se lasse jamais, la perspective à cet endroit fut-elle fugitive au passage au-dessus de la ville. Nous passons Coldirodi sans plus nous attarder aujourd’hui pour filer vers la longue descente sur San Remo grouillante et saturée par la circulation qu’on ne peut pas même trouver à garer.

L’église russe est encore dans l’ombre et accablée d’échafaudages comme un  martyre de Saint Sébastien, percée de flèches, de poutres de bois et de métal sur tout son pourtour.

Bordighera est beaucoup moins encombrée, comme somnolente. Autant San Remo offrait une frénésie chaotique de fin de semaine, autant l’arrivée à Bordighera et la montée vers la ville historique se fit dans une sorte de dolente et douce paresse de fin de matinée. Les trottoirs, et c’est une des caractéristiques dans toute la ville, sont composés de briquettes rouges orangées, en damier alternant avec des briques noires ou mauves suffisamment colorées en tous cas, tout le long de la montée vers les jardins.

On croirait, durant cette escalade vers la vieille ville, que nous sommes à Rome, tant la densité, la multitude et la hauteurs des pins enveloppent la petite place qui prélude à l’entrée de ce qui fut une citadelle.

Mais la merveille, qui saisit au détour d’une ruelle pentue, est le gigantesque ficus des Indes, multiséculaire, qui impose son ombre sur une surface immense. Les racines en terre doivent s’étendre sur un espace non moins impressionnant, tant les ramifications des nombreuses divisions du tronc projettent de branches comme autant de boas imaginaires et tortueux dont la moindre de ces branches aurait la circonférence d’une cuisse d’animal fabuleux. Il y a comme une sensualité et un sentiment de force immobile dans le mouvement ondulant de leur déploiement dirigé tout autant en largeur que vers le ciel. Ce qui donne une impression d’assise et de gravitation extrêmement trapue.

L’entrée étroite sur une tranchée abrupte de la ville vieille se fait par une porte d’encadrement qui demeure comme un rare vestige de l’ancienne enceinte fortifiée. L’ombre alternant avec les trouées d’ensoleillement dans le dédale sinueux où se succèdent de petits bistros, et des restaurants de poche jusqu’au débouché sur une grande place d’où émerge le vieux clocher et une église au centre de la place. L’intérieur baroque, sous le patronage de San Ampelio, possède un orgue qui n’est pas sans rappeler ceux qu’on rencontre sur le chemin des orgues de Provence.

Des femmes tressent les rameaux pour demain dimanche.

Face à la mer, sur un promontoire, visible de très loin, la maison Charles Garnier, blanche et éblouissante avec sa haute tour où on distingue un escalier en colimaçon et ses multiples fenêtres donnant sur la mer.

Nous remontons, vers l’intérieur de la cité, par le chemin Monet, sinueux et pentu, au milieu des cactus, des glycines, des orangers aussi abondant ici que les citrons à Limone, et des premiers coquelicots aperçus entre les pierres des murs qui suivent le sentier.

Celui-ci semble grimper sans fin dans la plus folle poésie végétale, probablement jusqu’au sommet de la colline d’où le peintre avait une vue d’ensemble sur le panorama qui embrasse toute la ville au travers des arbres aux branches caractéristiques des peintures de Monet, tortueuses et comme électriques, avec la baie pour tout horizon. Nous ne poursuivons pas au-delà de la Villa Pompeo Mariani noyée dans la plus luxuriante forêt de cactus, de glycines, et de palmiers dans la paix la plus totale.

Nous déjeunons de ces fameux gamberoni que les ligures préfèrent aux langoustes, à l’ombre de la terrasse de la trattoria Garibaldi, un de ces délicieux restaurants dont la Ligurie a le secret des délicates décorations.

Bordighera a ce charme qui combine à la fois le luxe insolent d’une végétation dont on comprend que les artistes ont pu vouloir s’inspirer, une lumière intense, et des rues où les moindres maisons gardent cette particularité d’être dans l’harmonie des couleurs, la libre ouverture sur des terrasses ou des balcons tout en gardant une modestie d’architecture qui côtoient les riches demeures dont Garnier a pourvu en partie les quartiers modernes.

Dans un des jardins isolés, redescendant le chemin Monet, nous avons la chance de voir un gigantesque massif de glycine, enveloppant presque totalement une large villa dont un des murs de façade possède un très grand médaillon incrusté d’une Vierge à l’Enfant de della Robbia.

Nous prenons un dernier verre de frizzante sur une des terrasses du bord de mer, à l’ombre de grands cèdres.




LISBONNE

Avril 2019


Maintenant c’est sûr, je suis au seuil de mes soixante sept ans. Il n’est pas concevable de perdre le temps qui reste. Le vol a du retard. Nous devions embarquer vers vingt et une heure. Le vol pour Lisbonne partira trois heures plus tard. Ce sera finalement un plein vol de nuit. C’est suffisant pour aiguiser la réflexion. Comme le pèlerin du seizième siècle qui écrivait sur les murs de Tolède « il n’y a pas de chemin, il faut cheminer », j’arrive à tisser des chemins pour le proche avenir. Pas trop loin dans le temps toutefois, l’avenir s’étant rétréci à pas de géant. Ce printemps s’inaugure par un premier jalon à destination de Lisbonne, avant Porto et Séville.  Il n’y a pas de hasard, la capitale lusitanienne est tournée vers le large, vers l’ Atlantique, ses souffles effrayant au sortir du Tage, la nostalgie d’être éternellement tournée vers l’ailleurs des grands voyages, vers des terres qui furent longtemps inconnues. Et puis les collines, qui sont ici plus abruptes qu’ailleurs. Comme un défi.

Depuis l’avion qui caresse le ciel proche de la ville, les lumières féeriques partagent celle-ci en deux comme un gâteau d’anniversaire  à l’endroit où le Tage coule dans sa nuit d’encre. 

L’arrivée dans la ville se fait dans le feutré du taxi qui avale les interminables avenues fantomatiques des deux heures du matin de ce vendredi dix neuf Avril.

Depuis la fenêtre et le balconnet de la chambre d’hôtel, rua Vitoria, après une nuit très courte, on aperçoit plus haut sur un sommet de colline, la partie supérieure des ruines du Couvent des Carmes. Déjà, sur le large promontoire, un fourmillement de promeneur s’est levé tôt pour la vue panoramique et sans pareille depuis la haute plate-forme de l’Ascenseur (Elevator de Santa Justa).

La Place du Comercio est un peu décevante. Bien que très étendue et ouverte sur le Tage, large comme déjà jeté dans l’océan, ce cœur du sud de la ville ne paraît pas les dimensions qui le caractérise quand on en a une vue aérienne.  Le ciel est d’un gris sale que la faible différence de tonalité entre le ciel, le fleuve, et les enfilades de rues tirées au cordeau à cet endroit, semble banaliser et uniformiser tout le paysage urbain.

C’est donc le fameux petit tram 28E que nous prenons et que nous laissons nous guider à l’aveugle pour plonger dans la Lisbonne de montagnes russes qui parcoure une première trouée vers le nord ouest de la ville, traversant les rues et les placettes peu arborées dans ces parages, menant vers le quartier d’Estrella, son église, ses commerces timides, et les quelques bistros ouverts. C’est jeudi, mais on se croirait un dimanche du temps où les commerces étaient résolument et interminablement fermés.

Ce séjour à Lisbonne sera évidemment marqué par le rythme de la fin de la semaine pascale, avec ses conséquences de vie ralentie et les contraintes imprévues imposées aux visiteurs.

Le petit 28 est aussi nerveux qu’un taurillon de race et nous brinqueballe en tous sens, ce qui n’est pas la meilleure manière de se laisser aller aux charmes des premières impressions d’une ville. D’autant que durant la demie-heure que durera le trajet, une cohorte d’italiens exubérants n’en finira pas de se répandre en exclamations. 

Après la traversée assez lugubre de rues et de ruelles où le tram semble avoir juste ce qu’il faut de place pour passer, nous arrivons sur l’esplanade du terminal de la ligne, avec comme seule curiosité à offrir un sombre ensemble de sculptures en l’honneur et à la mémoire de don Bosco.

Repartis en sens inverse, le visage de la ville se prend à sourire plus, à mesure que le soleil apparaît timidement, là où commencent les premières maisons aux façades de faïences, souvent bleues sur blancs, parfois partiellement décorées, parfois présentant tout une façade d’azulejos.

Les parcs, les arbres, ont maintenant plus d’épaisseur durant cette chevauchée qui traverse des quartiers dont les noms nous échappent encore.

C’est toute une colline, celle qui voit surgir Alfama la tortueuse, le plus ancien quartier de la ville, la Cathédrale , la Sé, austère et romane, contournée à son flanc gauche par le goulet montant ou descendant, puis au point culminant le barrio En Graça, avant de redescendre vers l’autre terminal du 28, après des avenues redevenues austères et à nouveau assaillies par le gris du ciel. Lisbonne est maintenant affairée, réveillée, sortie de ses ébouriffements matinaux.

Notre première halte se fait au sommet, à En Graça. La lumière est maintenant progressivement rayonnante, Lisbonne ayant quitté sa timidité matinale pour un florilège de couleurs réfléchissantes aux maisons. Et sur les petites places l’ouverture sur les étroites descentes sillonnées par les rails du tram. Au loin, au large, par certaines béances dans la perspective des toboggans, la mer et ses horizons.

Je pensais, avant de partir, que le Lisbonne de Pessoa pouvait être un guide essentiel à la traversée de quatre jours pleins. Ce qui aurait pu être un guide idéal. Une sorte de révélation d’une ville parcourue par son meilleur ambassadeur comme son meilleur promeneur solitaire. D’un solitaire de l’intérieur déployant pour nous la meilleure poésie de la ville. Sauf que la lecture d’un tel projet nécessite un plan avec soi afin de lire parallèlement l’énoncé du guide et sa projection graphique sur le plan. Ce qui est assez rapidement inconfortable.

Sinon il ne s’agit que d’un déploiement de phonèmes en forme de noms propres, d’axes géographiques et giratoires, d’intersections et d’avenues abstraites débouchant sur de non moins abstraites et mystérieuses ruelles à l’angle de statue ou de monuments qui nous attendent comme un aveugle qui entendrait défiler devant lui le nom des lieux qu’il désirerait voir. 

C’est donc dans l’improvisation au gré de l’instinct du voyageur que nous poursuivons de descendre ce que nous avions gravi en repérage avec le 28.

C’est l’antique Lisbonne de la nostalgie. Cela est inscrit sur le devant des petites boutiques, dans la douce désuétude des entrées de cafés et l’étroitesse des trottoirs, dans la vertigineuse pente que les premiers habitants ont du gravir pour se hisser vers ces horizons d’où viendraient les vents du large et les chansons des femmes qui pleurent l’antique tragédie du monde.

De minuscules restaurants affichent des plats de morue et de tout ce que la mer peut offrir. On annonce souvent, en gros caractères, que la nuit venue ces tragédies de fado seront largement répétées pour ne jamais oublier que le lisboète est nostalgique comme d’autres sont volontaires ou silencieux.

A En Graça de nombreux axes signifient que les tortueux dédales de rues se démultiplient comme autant de bras d’avec la trouée principale. A hauteur de l’église du même nom, c’est un plateau qui casse en deux la pente et offre un belvédère sur l’ensemble de la ville, avec ses toits oranges, ses clochers baroques dans les lointains, des blancheurs infinies de maisons et à l’horizon, le port, la mer.

C’est le temps de la contemplation sous les pins qu’on croirait romains, les tables à touristes, les petits squares et les pavés des ruelles alentours formant colimaçon entre deux niveaux de la colline.

C’est la Calcada da Graça, comme son nom l’indique, l’église baroque de l’Enfant Dieu sur le Beco dos Frois. Plus bas encore, l’autre extraordinaire vue sur tout le sud et l’est de la ville, le panorama de Santa Luzia. La particularité de ce promontoire donnant sur l’échappée du bas de la ville est qu’il est constitué en forme d’arc de cercle sur lequel s’étire des murets de faïence surmontés de piliers circulaires qui rythment la promenade, à la manière des temples grecs, enguirlandés de bougainvilliers et de végétaux dont cet écrin de pierres et d’enlacement résument l’âme même de Lisbonne. Le cœur de la ville semble ici s’être donné rendez-vous.

Puis c’est le Teatro romano, à l’angle de la Rua do Saudade, la bien nommée, la tristesse de la pluie froide. Nous trouvons refuge dans le musée d’antiquités romaines que nous parcourons distraitement, bien à l’abri dans un petit pavillon circulaire, dit pavillon des fresques, le temps que le ciel se dégage.

Dans le sillage des rails, c’est maintenant, plus bas encore, la place de la cathédrale sous ses arbres maigres et ses petits pavés. Sous le gris électrique de l’humidité récente, la matité de la pierre tire sur le jaune délavé et l’ocre. Nous goûtons les premier beignets de morue avant de rejoindre l’intérieur de la Sé qui est saturée de pèlerins dont on ne sait si ce sont les cérémonies du Vendredi saint qui les a réunis ou si c’est la nécessité de s’abriter du ciel encore menaçant que le parvis comme l’intérieur sont maintenant investis. Nous n’échappons pas à cette double circonstance de nous abriter et de nous recueillir parmi les multiples fidèles de ce jour. quinze heures, heure de la Passion.

Depuis l’arrivée, j’ai toujours l’impression que la terre tremble sous mes pieds, comme jadis à l’aéroport de Bogota, après plus de dix heures de vol, je sentais le sol se dérober sous l’effet de la grande fatigue.

Deux grands orgues se font face à la croisée du transept depuis deux cents ans. Issus d’une facture due au néerlandais Fentrop, réalisés dans la tradition hispanique, avec une batterie d’anches en chamade.

Il reste aujourd’hui celui que nous entendons, côté évangile, l’autre, côté épître, est resté muet. 

L’orgue se fait donc entendre doucement, ponctuant le déroulement de la cérémonie. Celle-ci est d’une grande sobriété, une lente procession dans la travée centrale, des ecclésiastiques qui s’humilient de tout leur long, les chœurs faisant alterner des psalmodies légèrement dissonantes (en rappel de la gravité du jour) avec des parties plus réconfortantes et comme totalement dépouillées.

Je ne comprend pas un mot de portugais. Il me semble que les  chuintantes des paroles sur le parvis aient investi le lieu autant qu’un ballet de parapluie, de kway ruisselants et de cliquetis de tram qui continuent leur ascension tout là-haut.

Descendant toujours l’Alfama, sur le peu d’espace que laisse le trottoir, un arbre prend toute la place, le Bel Sombra au tronc surdimensionné, hideux d’une certaine manière, dont certains bulbes composant la base sont aussi gros que des ballons de football.

C’est la valse des restaurants, des petits commerces de bimbeloteries et de souvenirs. Lisbonne regorge de ces petits riens (ici de qualité très attractive) comme les carreaux de faïence, les magnets et les fameuses reproductions, allant des plus modestes jouets à l’objet de collection, de son tram 28.

Le pavé est encore luisant, nous revoici sur les avenues rectilignes, quasi romaine dans leur architecture, Augusta, de Aurea, de Prata, pour ne pas nous égarer, respectivement, l’Auguste, l’aurifère et l’Argentée, piétonnes et assaillies de tourisme facile. Toutes convergeant vers la Place do Comercio, rendue au plein grand soleil.

L’esprit d’une ville n’est jamais le même selon qu’il est perçu sous le soleil ou dans la grisaille de la première impression. Lisbonne n’a pas dérogé à cette règle. Valparaiso m’avait semblé laide et dépenaillée comme Neruda disait d’elle lorsque nous y sommes entrés sous la grisaille. Lisbonne est soudain devenue, après que le soleil fut apparu, une ville que je commençais à sentir par tous ses pores, ses fleurs et ses pierres, ses calvaires montant et ses places dégagées, ses sinuosités intimes et ses emphases urbaines, ses gloires de pierres et ses parfums au détour des ruelles.

Depuis la Rua Vitoria où nous sommes logés, Alfama l’ancienne est à quelques centaines de mètres. Pour y parvenir nous avons appris à traverser le tunnel d’où partent les métros bleus et verts, et à poursuivre en pente raide les escaliers mécaniques qui vous hissent quelque cent mètres plus haut au sommet de Chiado.

Dès la sortie de la bouche de métro, le soleil de la Place vous happe. Les gros nuages ne sont là qu’en suspension, battus par des nappes de vent qui découvrent le ciel.

Fernando Pessoa est assis à sa table de bronze et semble nous attendre depuis toujours, la main posé sur un verre, le regard vers le lointain. A deux pas de là, en perspective, dans une posture à la Voltaire, aux gestes de conteurs et au sourire malicieux, en un bronze vert de gris, courbé et sarcastique, « Antonio Ribeiro Chiado, poète moine portugais du XVI° siècle, qui a jeté son froc aux orties pour devenir une espèce de vivante incarnation de la verve et de la joie de vivre de l’époque et finir dans la peau du poète le plus aimé du peuple ». Fernando Pessoa.

Le hasard a-t-il voulu que ces deux grands noms de la vie de Lisbonne se retrouvent figés pour toujours à quelques pas l’un de l’autre ? Mais déjà des badauds et des touristes veulent aussi s’asseoir à la table de l’homme intranquille. L’intérieur du bistro « O Brasileira » est un peu comme les deux Magots ou le Flore, une sorte de mythe inapprochable.

Plus haut, au Largo Bordalo Pinheiro, une façade en trompe l’œil, avec les quatre éléments « l’eau, la terre , le commerce et l’industrie » … et le Largo do Carmo, place arborée avec ses petits pavés, d’une poésie toute montmartroise, les ruines de son couvent déjà fermées, et à deux pas, du moins ce qui semble en perspective lisbonnaise une proximité de plusieurs centaines de mètres, la plate forme où les hommes sans vertiges  de l’Elevator contemplent la ville. Le soleil est au couchant lorsque nous abordons le tout rose Teatro de la Trinidade.

Les ombres du fado sur l’Alfama se dessinent déjà. La morue s’invite à toute les tables et sous toutes les déclinaisons. C’est sous le portrait d’Amalia Rodrigues et la voix  d’une chanteuse peu convaincante que la nuit commence, depuis le balcon de Santa Luzia où s’allonge Lisbonne.

Samedi 20 Avril

Le gris plombe le ciel au petit matin, ce qui ne semble pourtant pas démentir l’idée d’une journée ensoleillée.

Trois cent morts dans diverses explosions criminelles dans des sites chrétiens au Sri Lanka en cette veille de Pâques…

C’est tout au Nord, après plusieurs rames du métro bleu et au delà du Parc zoologique que le bus nous mène en un endroit isolé de maisons basses et de jardins à l’entré du Palacio Marquès de la Fronteira. Lieu intemporel, encore déserté par les visiteurs.

Dès l’entrée c’est la symphonie des bleus de faïences et du bleu à la Klein sur les murs des jardins harmonisés par les mousses et les coulures noircies de l’eau des fontaines.

Ce qui était un pavillon de chasse au XVII° siècle est aujourd’hui Palais isolé, fortement influencé par la Renaissance italienne, habité par le Marquis, douzième du nom, de la Fronteira.

Ce matin nous sommes seuls jusqu’à une heure bien avancée de la matinée. Un bassin au cygnes noirs, peu farouches, encadré de statues de personnages mythologiques donne bien la note renaissante à l’ensemble du jardin.

Les azulejos du palais illustrent la transition de la polychromie présente sur les murs et autour de la fontaine de fraîcheurs à la monochromie dans le jardin classique. La partie la plus impressionnante et la plus illustrée est celle du Bassin des Chevaliers et la Terrasses des Rois où les faïences relatent les faits historiques de la famille qui se reflètent magnifiquement dans le bassin quand le soleil perce les nuages.

La meilleure vue sur le jardin classique est en haut de l’escalier baroque.

 Le jardin de Vénus est plus poétique et plus secret encore, dans une végétation plus luxuriante et bien plus débridée. Les grenades rouges répondent au rouge cinabre de la bâtisse. Les feuilles de bananiers masquent les faïences du côté privé de la résidence, et les murs bleus, de ce bleu Klein si vif, donnent une impression caraïbe à ce jardin échevelé.

La façade de la chapelle du jardin de Vénus est incrustée de graviers et de coquillages, de morceaux de verre, de nacre et de porcelaine chinoise brisée. On dit que le marquis s’est servi d’assiettes volontairement brisées pour ne pas avoir à les utiliser à nouveau…

Le pavillon de chasse est devenu la résidence principale des marquis successifs après le tremblement de terre de 1755. Mais au cours des siècles, le domaine s’est retrouvé petit à petit dans la ville. Le stade de Benfica apparaît au loin…

Et c’est justement Benfica que nous traversons en bus avant de rejoindre une correspondance, le 259, qui se fait attendre interminablement. Dans ce quartier c’est tout le Portugal populaire et inchangé depuis des décennies qui défile au travers de ses commerces désuets, peu éclairés, aux charmes simples et pauvres qu’on a pu connaître dans l’enfance.

Nous traversons le Parc de Monsanto, gigantesque, que nous ne faisons que longer vers le sud de la ville, jusqu’à ce quartier de maisons basses, coloré et vivant en bordure du Tage aux alentour du Monastère de Hieronimus.

Ici, tout a la blancheur réfléchie par l’immense portail sculpté du monastère et par la chaleur de midi.

C’est sur l’emplacement d’un ermitage dédié à la Vierge de Bethléem (Bélèm), fondé par Henri le Navigateur, que le roi Manuel I entreprend en 1502, en remerciement du retour de Vasco de Gama, de bâtir ce magnifique monastère destiné aux religieux de l’ordre des hiéronymites.

Le musée des antiquités, en prélude à la visite, sur une aile à l’entrée de l’édifice, présente un ensemble d’antiquités romaines, de mosaïques, de stèles, de têtes et de bustes, et surtout un ensemble égyptien de sarcophages d’époque Ptolémaïque. Ce qui fait qu’en quelques semaines nous nous retrouvons dans l’obscurité des musées, sans compter l’exposition parisienne que nous n’irons voir, où l’Egypte est à l’honneur.

L’intérieur de la nef surprend par le raffinement et la virtuosité de la voûte. La décoration des piliers, de la voûte et de tous les murs en fait, par la méticulosité et l’extrême ciselure en dentelle de la pierre, le pur chef d’œuvre de style manuelin. A l’entrée de l’église on peut voir le tombeau de Vasco de Gama.

Le cloître possède une richesse sculpturale impressionnante et s’étage sur deux niveaux. Depuis 1985, sur un mur du second niveau, se trouve maintenant le tombeau de Fernando Pessoa.

Ce qu’on ressent en premier, traversant les allées, c’est l’impression d’espace, de blancheur que la pierre réfléchit au soleil, et  l’extraordinaire harmonie de proportion malgré la grandeur de l’ensemble. De magnifiques sculptures de Saint Jean, de Saint Pierre, et d’autres apôtres que je n’ai pas identifiés, se trouvent aux angles de chacun des cinquante cinq mètres de côté.

Le quartier proche du Tage et tout autour du Monastère, qui fait effet de gravitation, l’animation est extrême qu’on croirait être dans un centre ville. En fait Lisbonne présente autant de visages que chacun d’eux présente de caractères différents. Celui de Bélèm est, à cette heure, saturé de touriste et de visiteurs aux terrasses des cafés qui cherche l’ombre et la fraîcheur des intérieurs. Il est malgré tout étonnant de voir des foules disposées sur plus de cinquante mètres faisant la queue pour ces fameux petits Pasteis de nata lisboètes, qui sont une pâtisserie de crème anglaise sur un tapis rond de pâte feuilletée.

C’est à quelques minutes du monastère que l’on aperçoit le Musée des Carrosses.

D’un grande sobriété d’architecture, qui contraste avec la luxuriance des voitures d’apparat qui se présentent sur deux immenses salles au premier étage.  Il n’existe à mon sens aucun autre musée de ce type dans le monde.

Je pense même que si un souvenir de Lisbonne se présente à ma mémoire ce sont encore de vagues images de ces véhicules chimériques qui se seraient imprimées dans la conscience de l’enfant de quatre ans que j’étais.

Le plus ancien carrosse étant celui de Philippe II d’Espagne, et donc datant du XVI° siècle. L’ensemble de la collection allant de ce XVI° au début du XX° siècle avec les premiers attelages de voitures de pompiers.

Je me suis contenté de noter les noms de presque tous ces véhicules qui paraissent aujourd’hui d’une civilisation antidéluvienne. Et pourtant, c’était presque hier…

Carrosse de Francesca de Savoie, carrosse de Philippe II, Landau de Philippe II, Berline de la Couronne, Litières du XIX° siècle, voitures de promenade, chaises de poste, berline de la reine Maria I, berline de parade, carrosse du cardinal Joao da Motta, carrosse de Mariana Victoria Silva, berline de la maison royale d’Espagne, berline de la maison royale du Portugal, carrosses de don José du Portugal, des Infantes du Portugal, des enfants de Palhava, carrosse de triomphe (le plus excentrique, s’il se peut), carrosse de la couronne, carrosse du Pape Clément XI, carrosse du roi Joao V, carrosse de Marie Anne d’Autriche, carrosse des Patriarches de France offert au Patriarcat de Lisbonne, carrosse de Marie France de Savoie….

Certains châssis étaient si étranges qu’ils semblaient avoir été taillé dans le bois en ciselures rococos à l’extrême, rivalisant entre elles dans ces temps où le décoratif s’exerçait aussi à l’extrême, bien loin de nos critères de lignes épurées et fonctionnelles. Les dorures et les peintures ajoutaient à en faire de réelles œuvres d’art.

Il est déjà quinze heures.

Nous trouvons un restaurant qui, malgré l’avancée de l’après-midi semble ne pas désemplir. Et je n’hésite pas à choisir le plat de poulpe entier !

Le soleil commençant de décliner, l’heure devient propice pour les clairs obscurs des ruines du Couvent des Carmes. Le taxi nous dépose sur la si jolie Largo do Carmo déjà dans l’ombre des arbres.

Comme à Jumièges qui lui ressemble, dans le cas de ces ruines, nous sommes dans l’axe est-ouest, avec les murs de chaque côté. Le ciel est à découvert, bien bleu, sans nuage. La nef est à nu, comme les deux collatéraux. On a presque la tentation de rester là, les yeux dans le ciel, après toutes ces fatigues du corps accumulées. Malgré tout, l’herbe n’est pas comme dans les ruines rurales, ici ce sont des plaques de gazon artificiel où se vautrent les touristes…

Il y a même un miroir qui fait face au chevet pour faciliter les selfies…

Dans la partie musée, dès l’entrée, un pèlerin médiéval en buste, un gisant remarquable qu’on pourrait croire de la même facture que le Jérémie dansant de Souillac, puis dans un désordre organisé, des antiquités Chibcha, des mexicains aux plumages de cérémonie, des stèles hindous, des sarcophages égyptiens

Encore Alfama qui nous prend dans la tombée de la nuit. A l’ouest cette fois. De belles rues qui montent, une placette rose en demi-cercle, que je prendrai plus tard en photos, avec un peintre accroupi de dos, qui lui même peint la place rose, comme un jeu de poupée russe…

Et puis le plus émouvant, ce fut cette petite église qu’on a cru dans l’abandon de Pâques, où j’ai pensé un instant voir une assemblée d’alcooliques associés, tant les quelques fidèles répartis de part et d’autre du demi cercle paraissaient pauvres et humbles, et gauches dans leurs mouvements, comme on pourrait imaginer les premiers fidèles dans les catacombes. Je m’aperçus que c’était l’église orthodoxe qui célébrait dans l’ombre et l’extrême timidité, quand j’eus aperçu enfin les icônes au-dessus du minuscule autel.

Les rues d’Alfama sont de la plus belle poésie nocturne. Comme des Rembrandt en plein air, avec l’écho assourdi des trams qui montent et des petites places qui s’animent. La vue sur le port depuis Santa Luzia, avec les premiers navires de croisières qui arrivent pour Pâques, porte le regard jusque tout là-haut, l’église San Vicente de Fora, paraissant bleue dans son habit de nuit. Comme des fantômes, nous goûtons cette si silencieuse quiétude des rues pavées et jaunes. Il n’y a presque plus personne dans les ruelles. Croiser un couple de passants semblent sonner comme un tintement de cristal tant la nuit devient limpide et fragile.

A une fenêtre de rez-de-chaussée , comme si la nécessité devait le mettre sur notre chemin, quelqu’un nous indiqua le « Conquistadores » pour y dîner, sur une petite esplanade, de la meilleure morue et de la bouteille de vino verde qu’on servit pour nous sur une table d’intimité, à l’écart des autres, en manière de salon improvisé, le dos au mur écaillé et les yeux dans les étoiles.

Dimanche 21 Avril

Peu de monde dans les rues. C’est Pâques. Par la ligne bleue du métro nous descendons à la Praça de Espanha qui est plutôt un grand carrefour, un tentaculaire point de croisement des directions. C’est là qu’on aperçoit le Musée Gulbenkian, une architecture qui ressemblerait à une Fac quelconque. Les jardins sont ouverts mais le musée fermé.

Les avions passent très bas au-dessus de la ville.

Nous reviendrons demain. En sens inverse, nous descendons à Place Marques de Pombal.

La Place est tout le symbole de la Lisbonne républicaine. Elle est située entre l’Avenida de la Liberdade et le parc Eduardo VII. La statue a été érigé en 1934. C’est l’hommage à un homme d’état qui conduisit le pays vers les Lumières, ayant gouverné entre 1750 et 1777. La statue en haut de la colonne, la main levé posée sur le lion, symbole de pouvoir, les yeux tournés vers Baixa, le centre ville que Pombal fit reconstruire après le tremblement de terre.

C’est une sorte de Champs-Elysées au cœur même de la ville. Sur la droite de l’avenue aux jardins labyrinthes taillés à la française, une très longue promenade rectiligne, séparée par une allée d’arbres qui donne l’ombre, mène au monument célébrant la Révolution des oeuillets.

Au milieu, le drapeau du Portugal, le plus grand d’Europe. Plus encore sur la droite, une église austère et rose avec des azulejos géants représentant des batailles et des scènes d’amour. Dans un coin du parc, une magnifique maternité de Botero de 1999. De là, la perspective vers le centre ville et la vue embrassant tous les jardins est impressionnante.

Par le métro encore, le port. En attendant le 259 qui mène au musée des azulejos. Un petit bar en terrasse pour un mauvais verre de rouge, avec face à nous trois grands bateaux de croisières. Les beignets de morue y sont excellents. Nous sympathisons avec une petite dame alerte qui vient de faire le trajet à pieds depuis Fatima. Elle est de la Réunion. Et nous accompagne dans notre déconvenue de constater ce second musée fermé, lui aussi. Par contre, le quartier au nord du musée est un havre de tranquillité, de construction basses, de villas fleuries, de chemins arborés, avec à certains endroits des échappées sur la mer.

De retour sur le port, cette fois nous affrontons Alfama depuis le petit bistro. La pente est horriblement dure, mais nous découvrons par une autre face ce vieux quartier coloré où les maisons jaunes vanilles côtoient des maisons bleus ciel puis d’autres rouges carmin, le linge pendant aux fenêtres, et ainsi, à bout de souffle jusqu’à l’église San Vicente de Fora qui domine la colline et qui était perçue la nuit d’avant depuis Santa Luzia toute éclairée dans des tonalité bleues au sommet du plus vieil endroit de la ville.

La plus belle maison de faïences est certainement sur une de ces petites places comme il y en a tant dans Lisbonne, où les carreaux alternés de bleus et de jaune se voient au travers de poivriers et d’arbres grêles donnant une fragilité et une poésie ineffable à cet environnement paisible.

Des escaliers descendant comme une tranchée vers le bas de la colline laissent apercevoir les lointains jusqu’à la mer, les toits rouges, les maisons blanches.

Nous nous séparons de la petite dame qui poursuit vers le Castel de Sao Jorge, et nous vers Bélèm.

Une rue montante, pavée toujours, et des graffitis criards mais s’harmonisant aux aspérités des arbres crochus. Une tranchée marginale qui m’a fait penser à ce quartier alternatif de Lljubiana.

La tour de Bélèm fut construite aux environs de 1515 par le roi Manuel I. Elle évoque l’Afrique en plein Lisbonne et servait à abriter les capitaines du port tout en voyant passer les caravelles en partance pour la Guinée.

A quelques centaines de mètres du Monastère des Hiéronimus, la tour a les pieds dans l’eau et de petites vagues viennent lécher la jetée. C’est la presque rencontre du Tage et de l’Atlantique. La lumière, au soleil déclinant, donne des tonalités de sable à la pierre qui est comme rongée par le sel. Le vent froid souffle aujourd’hui, et se pose en rafale comme un baume sur la peau.

Après un verre de rouge sur un minuscule terrasse face à la tour, le taxi nous laisse sur En Graça, en haut d’Alfama, où nous avons posé les pieds pour la première fois vendredi.

Descendant la rue étroite du tram 28, un miraculeux bistro ouvert sur l’étroite portion de trottoir où sont réunis des amateurs de fado. C’est chez Jaime, O Jaime, ou Tasca do Jaime. On entend à l’intérieur la voix forte et venue du fond des âges, cachée dans l’ombre, d’une femme qui chante Lisbonne, le vent et le temps des amours. Je n’en sais rien en fait, mais je suppose. Il n’y a que sept ou huit tables, les afficionados s’entassent tout le long du zinc ne laissant plus aucune  possibilité d’atteindre le comptoir, des faïences tapissent tout le fond, deux luths et une guitare. On croirait être chez Sauveur (qui cultiverait plus frontalement l’amour du chant…). C’est le cœur même du fado. Tous ici le respire. Sur la table où nous arrivons à nous asseoir, des affiches, des coupures de journaux des années quarante. Des noms, probablement des mythes. Hermina Silva, Natalia dos Anjos, Guilhermo Janeiro, Noemia Cristina… C’est déjà la fermeture. Aujourd’hui on ferme tôt.

A mesure que la nuit arrive, nous descendons le plus lentement possible, sur les étroits trottoirs, suivant la ligne du 28, passant insensiblement de En Graça à Alfama.

Lisbonne est la ville des Largo. Le Largo c’est la Place. Il y en a finalement plus que dans les nombreuses villes dont on vante leur qualité et leur célébrité. Discrètes comme à l’invite d’un rendez-vous, larges et opulentes comme celle du Comercio, presque parisienne comme celle de Chiado au débouché du métro, ou montmartroise comme celle do Carmo.

La nuit venue, les éclairages rendant leur lumière jaune sur les terrasses des place de l’Alfama, nous nous installons sur l’une de ces terrasses d’un petit resto en équilibre entre deux numéros de rue en pente, jusqu’au moment où une intempestive sri lankaise (?) nous proposa une bouteille de vin pour patienter et ne revint plus.

Nous dînons finalement sur le trajet du 28, dans ce minuscule endroit que nous avions aperçu dès le premier soir et qui semblait un cabaret immense. La raison qui le laissait croire est qu’il n’y a que neuf tables dans la pénombre des éclairages de chandelles, mais que tout le mur du fond est tapissé de miroirs, ce qui décuple l’impression d’espace, laissant l’illusion d’un très grande profondeur. La morue y est encore excellente  et la chanteuse de fado Maria Estrelle Soares, vient nous parler à l’entracte de son tour de chant avec des accents de tragédiennes, bien plus convaincante que celle du premier soir. La nuit de Pâques est redevenue calme et silencieuse sur le chemin du retour.

Lundi 22 Avril

Le parc du musée Gulbenkian est vaste et abrite des pièces d’eaux où s’ébattent des canards, des tortues et quelques cygnes. C’est un havre pour les rêveurs et pour ceux qui attendent l’ouverture du musée. On peut y flâner sous l’ombre d’une végétation luxuriante, de forêt de bambou, d’arbres anciens, de bancs de pierre et même d’un théâtre véritable aux fauteuils en pierre, ce qui laisse supposer que des spectacles sont donnés en saisons et que la scène est permanente. Dans le fond du parc, au lieu où s’expose la partie contemporaine des œuvres du donateur, une très belle sculpture en bronze de la Tristesse  de Hein Semke.

L’intérieur de la partie principale du musée est exceptionnel, tant par la qualité que par la quantité et la variété des œuvres proposées. De toutes les cultures et de tous les horizons. De l’Egypte aux tapis persans, des faïences ottomanes aux incrustes calligraphiées des vases, des manteaux perses aux niches de céramiques du treizième siècle, les laques japonaises, les jarres et les paravents chinois, les boîtes Edo, les Inro qui servent à transporter les objets essentiels comme les pièces de monnaie ou les bijoux de femme, jusqu’aux boîtes à pique-nique japonaises du XVIII° siècle.

Le mobilier ancien, principalement français, un impressionnant buste de Louis XIV de Jean Warin, une bibliothèque du XVI° siècle, du mobilier du XVIII°de Meissonier, de Desforges, une horloge de Bernard Burgh, une commode de Cressent notamment, des œuvres de Martin Carlin, Jean-Joseph de Saint Germain, des fauteuils, un paravent de la Savonnerie, des horloges de Desparges et d’Antoine Foullet  et tant d’autres.

Dans les salle de peintures, surgissent dès l’entrée un Carpaccio, la Sainte famille, deux Rembrandt dans les ténèbres, un Nicolas Lancret, les Fêtes Galantes, beau comme un Watteau, des scènes de ruines romaines de Hubert Robert, un Fragonard, et puis aux rayons des livres rares, Une Antiquité expliquée et représentée en figurines de Bernard de Montfaucon, suit une salle aux Turner et Gainsborough qui côtoient un très beau Troyon, les Pêcheurs, Daubigny et Millet, Théodore Rousseau et Diaz de la Pena, et retour aux livres, des éditions originales de Balzac, La Physiologie du Mariage, Eugénie Grandet, mais le plus émouvant ce sont les livres enluminés dont un a particulièrement attiré mon attention, celui d’un livre de philosophie et de sagesse de Boèce, traduit à l’intention de Jehan de Meun. Ensuite, de magnifiques Corot, comme le Pont de Mantes et la vue de Château-Thierry qu’on croirait peint avec des cils tant il y a là de finesse de trait et de délicatesse.

Des Degas, dont un autoportrait, la lecture de Fantin- Latour, Un Bourgeois de Calais la corde au cou, solitaire et gigantesque de Rodin, esseulé au centre d’une salle, et l’extraordinaire Enfant aux Cerises de Manet. Le portrait de Madame Monet de Renoir, et les bateaux sur Honfleur de Monet. Le miroir de Vénus de Burne-Jones, et à l’entrée d’une salle à lui seul consacré : « Votre père était un ami très cher, et au regret de l’avoir perdu s’ajoute la peine que nous éprouvons devant la disparition d’un grand homme…

Sa place est parmi les plus grands dans l’histoire de l’Art de tous les temps et sa maîtrise si personnelle, son exquise imagination, feront l’admiration des élites futures. » qu’on peut lire en entrant dans la salle des Lalique…

A la sortie, mais comme la visite semble circulaire, nous l’avions aperçue dès l’entrée, la magnifique sculpture du Printemps de Jean Goujon.

La partie contemporaine assez dense est surtout consacrée aux artistes portugais dont peu présentent un grand intérêt. J’ai noté parmi ceux hésitant entre avant-garde et tradition, un très beau bronze de Francisco Franco, un Joao Moniz Pereira (la fatigue), et un sans titre de Julio Resende représentant deux belles jeunes femmes à la fenêtre. Enfin une Grande Sauterelle de Germaine Richier.

La visite du Gulbenkian aurait pu durer plus des deux heures que nous lui avons consacrée.

A la sortie, dans les jardins, un canard peu farouche m’a carrément et insolemment frappé à l’épaule en prenant son envol…

Puis c’est le retour au port, son verre de vin vert et ses navires repartis pour la suite de leur croisière.

Le musée des azulejos est définitivement fermé malgré une deuxième tentative…

Restait à découvrir en ce milieu d’après-midi, la Place do Rossio, vaste et animée, aux nombreuses terrasses et commerces, avec ses deux très belles fontaines de bronze vert aux personnages mythologiques, donnant sur des immeubles de couleurs , ce qui compose une harmonie tout à fait surprenante. La statue d’une célébrité occupe le centre de la place au sommet d’une colonne tellement élevée que finalement ce n’était pas faire honneur à cette célébrité qui restera pour nous anonyme.

Et comme Lisbonne est décidément la ville des places, nous faisons une pose à l’ombre d’une terrasse sur le beau dégagement oblongue, à deux pas du Rossio, rythmé d’arbres fraîchement plantés, pour un Porto de dix ans d’âge.

Comme souvent, à la fin des voyages, on aime à retrouver ce qui nous a le plus attiré et ce qu’on a aimé le plus, c’est dans le cœur de cette Alfama dont les ressources semblent infinies, que nous flânons encore dans les tortueuses ruelles, prises cette fois sur une perspective nouvelle, que nous parcourons Rua Marques de Ponte do Lima avec ses arbres fleuris.

Je l’appellerai toujours la rue du printemps fleuri. Ses échappées vers le haut, vers le bas de la colline, s’harmonisent aux faïences des maisons bleues, jaunes, aux murs parfois graffités, renvoyant plus encore un florilège de couleurs inattendu dans ces hauts de Mouraria. C’est le Lisbonne cabossé des enfants qui jouent et qui crient dans la rue et aux fenêtres, c’est la nuit qui descend lentement.

Pour le dernier soir, nous sommes « Chez André », repéré dès la première fois à En Graça, avec sa devanture colorée annonçant les fados de la nuit. Deux grandes chanteuses (Maria de Lourdes Guedes ?) vont pleurer successivement la nostalgie d’ici comme nulle part ailleurs.

Sur le chemin du retour vers l’hôtel, c’est la pluie qui est là, faisant luire le double serpentin des rails du 28, comme une rivière turbulente, le pavé devenu dangereux, les lumières vertes, bleues et hagardes de ce Lisbonne halluciné.

Mardi 23 Avril matin

La pluie n’a pas cessé. Il fait froid. Les trottoirs sont maintenant glissants, et pour rejoindre le peu qui nous sépare du tunnel du métro, nous marchons comme sur un lac gelé. C’est le dernier débouché, l’au revoir sur Chiado, le sourire malicieux du poète Ribeiro, et Pessoa qui est bien seul sur la terrasse du Brasileira. C’est le vent, et le silence des parapluie qui se hâtent.

Les lisboètes rentrent dans leur nostalgie.




PORTO

Mai 2019


Cinq heures cinquante, arrivée à Porto. C’est le complément d’un premier volet portugais commencé il y a à peine plus de trois semaines à Lisbonne. Comme si l’intervalle de temps du retour vers Nice n’avait été qu’une vague parenthèse dont on ne retiendrait que l’élan ou le rebond qui allaient nous mener encore vers un séjour inévitablement attaché au précédent.…Rua Cedofeita n° 193, Hôtel Estoril, assez loin de la station de métro, rue piétonne avec ses petits pavés jaunes et noirs disjoints et souvent cassés, déjà rencontrés en Avril. Le dernier soleil nous accueille avant les pluies prévues pour très bientôt. La curiosité nous mène sans plus tarder sur le toboggan permanent qu’est Porto, les montagnes russes de ses avenues partant d’un point sommital pour plonger abruptement  et remonter à la même altitude quelques centaines de mètres plus loin, voire plus encore. Et comme le regard n’est pas attiré par la partie plongeante mais par l’église San Ildefonse tout là-haut, face à nous, nous avons la trompeuse illusion qu’elle se situe à deux pas plus loin.  L’exposition de cette merveilleuse façade toute de bleues et de blanches faïences sur une large et assez vaste place est au couchant, et les derniers rayons, mêlés aux faibles éclairages du centre de l’édifice, semblent faire vivre  celle-ci d’une lumière spirituelle entre deux passages de nuages gris et cotonneux.  San Ildefonse est comme un résumé de l’art portugais du XVIII°, ou même de tout ce qu’on peut imaginer, sans avoir à nous y rendre, du Brésil baroque de Salvador de Bahia.

Cette confusion est facilement entretenue par l’imagination. Mais peut-être les azulejos d’ici donnent-ils un plus beau relief aux édifices.

Il n’est évidemment pas question de se contenter de cette première approche sous un ciel incertain et de cette lumière de crépuscule timide qu’on a l’impression d’avoir pris en cours de route sans l’avoir pleinement savouré dans son évolution. Ce n’est qu’une tentation, comme souvent en début de voyage, de tout voir le plus rapidement possible.

La Place de la Liberdade est toute en longueur, avec la statue équestre de Pedro IV et, de part et d’autre, de somptueuses architectures du siècle précédent. Comme un résumé, en un seul lieu, de la richesse et de la splendeur de l’urbanisme de Porto. En point d’orgue, tout au Nord de la Place, légèrement plus en hauteur, faisant face à la large et tranchante Rua dos Clerigos, le très imposant Palais du Conseil.

Dans le milieu de la Rua dos Clerigos, l’autre façade de l’église dos Congregados également décorées d’azulejos faisant face en contrebas à la gare de Sao Bento que nous négligeons pour prendre vers la large Rua dos Flores que jalonnent de multiples terrasses de café, de la façade sombre de la Misericorde, de placettes animées jusqu’à la grande artère suivante, Mouzinho da Silveira, le marché couvert de Borgès en ferraille rouge, puis c’est la trouée sur le Douro, après l’église San Nicolau et le Palais de la Bourse avec l’imposante statue de l’Infante Henrique.

Depuis les quais que nous venons d’atteindre, le Douro large et calme, est maintenant éclairé par les reflets mouvants des multiples lumières de l’autre rive, celle du Sud, ses péniches , ses barques de tonneaux arrimées et au-dessus de ce paysage urbain, le pont de métal San Luiz et à sa hauteur, sur la colline au Sud, la rotonde du Monastère Serra do Pilar, grandiose dans son habit de lumière nocturne.

Porto est pauvre. L’approche d’une grande ville est toujours dépendante des premières impressions que feront les édifices, la couleur dominante de ses rues et des ses lumières nocturnes, ce qui est le cas ce soir de notre arrivée, avec la vie qui s’y exprime à travers la densité des ses bars, de ses cafés et des ses terrasses qui ici, sur les quais, sont larges et démesurément longues, comme si tout ce qui flânait dans le vieux Ribeira battant le pavé s’était donné pour seul but de regarder couler paisiblement le Douro.

Les maisons colorés à l’extrême descendent aussi jusqu’à rejoindre les quais et sont maintenant noyées dans le ciel noir. Il ne reste plus qu’à se fondre dans les ruelles tortueuses, montantes et descendantes et se laisser tenter par quelque restaurant où la morue sera à l’honneur, comme l’excellent vin rouge du Douro.

La nuit venue, les pentes du retour vers l’Estoril sont dures à présent.

9 Mai   -jeudi- 

Il bruine sur la ville. Le ciel ne laisse aucun espoir d’un répit dans la grisaille qui envahit le paysage alentour. Comme la lumière semble favorable aux végétaux à dominantes vertes et à certaines tonalités humides , c’est l’adorable petit jardin, sous les fenêtres de notre hôtel qui fait l’objet d’une belle visite. Les roses de Porto sont reines, les rouges et les jaunes. Mais aussi des enfilades d’arums que je ne voyais plus depuis longtemps, de gigantesques hortensias qui verront bientôt épanouir leurs fleurs, et quantités d’autres variétés de couleurs que plutôt que l’opulence d’un jardin d’exception, c’est la douce harmonie d’un ensemble fleuri dans la maestria d’un jardinier amateur et amoureux qui se dégage dans sa plus belle simplicité en ce lieu odorant et enivrant de nuances végétales.

De petites îlots avec des fauteuils de jardin, enserrés par les végétaux font d’idéaux refuges pour la méditation. Seul manque évidemment un peu d’ensoleillement.

La pluie ne contrariant pas encore de possibles promenades, c’est vers la grande Place des Carmes et son église au flanc droit tapissé de faïences que nous faisons une première halte, avant de descendre sur les pavés mouillés et durs à l’austère Notre Dame de Vitoria qui se voit depuis les perspectives les plus lointaines de la ville. Un très bel orgue baroque et des niches dorées peuplées de martyrs et de saints que ne trouble le silence à cette heure frileuse du matin.

Les ruelles labyrinthiques descendent abruptement et, sur la colline adjacente, remontent tout aussi sévèrement vers San Lourenço, austère, d’où émerge le son d’un orgue splendide, aux trompettes en chamade comme il semble que se soit une habitude de facteur d’orgue au Portugal. L’organiste ne paraît pas plus troublé que ça de notre présence où nous pouvons bien voir l’instrument depuis la tribune sous celui-ci.

Pour la première fois nous voyons un maître autel typique de l’art portugais dans ses forêts de dorures et ses contorsions baroques poussées à l’extrême.

Qui contrastent avec quelques belles statues de bois romanes dans les couloirs du Musée d’Art Sacré et d’Archéologie.

Redescendant de San Lourenço, je m’aperçois qu’ici, un même édifice ou un même lieu peuvent avoir deux noms différents. Ainsi San Lourenço se nomme également église de los Grilos. La Cathédrale, la Sé…

Il est étonnant de constater que les jalons d’une promenade, que ce soit dans de petites villes ou de grandes capitales, ressemblent souvent à un parcours ordonné d’art sacré.

Certains prennent même le bateau pour affronter de forts vents, et parcourent des landes à perte de vue pour voir les ruines de Seven Churches en Irlande…

Des escaliers noirs, humides et moussus par le temps, nous mènent à la Sé, la Cathédrale, sombre et brunie sur une place très dégagée où commencent à s’agglutiner les touristes les moins réfractaires à la grisaille. Le cloître, qui est la partie la plus séduisante, présente une alternance, sur ses murs, d’ ensembles d’azulejos, de piliers et d’ogives gothiques. Depuis la galerie supérieure, il eut été admirable d’embrasser, par beau temps, une perspective profonde sur l’ensemble de la Ribeira et plus loin encore, au-delà du Douro. Jouxtant le cloître, la chapelle San Vicent avec son orgue doré enchâssé dans des reliefs en bois.

Au Largo do Pena Ventosa, ce ne sont plus les dorures et les ébouriffants symboles du baroque religieux qui étalent leurs richesses patrimoniales mais les goulets pavés qui affichent avec certitude une pauvreté et un lent abandon de son tissu urbain.

Deux maisons, comme jumelles, jaunes et bleus, rehaussent d’une tonalité poétique les serpentins gris du vieux quartier.

Porto chante une grisaille, due tout autant au sentiment qu’on a de traverser des rues et des ruelles en accord à ce que notre âme ressent de gris et d’abandonné qu’elles ne doivent être perçues sous d’autres ciels.

Une ancienne publicité disait du Portugal, le pays où le noir est couleur. Cela participe bien à ce ressenti d’une âme doloriste à l’extrême dans ses manifestations baroques poussées bien plus loin qu’ailleurs dans cette ville.

Depuis l’autre rive, celle du Nord, franchie à pied par le pont San Luiz, c’est enfin la vue panoramique qui embrasse le cœur de Ribeira.

Si Lisbonne est associée à Pessoa, Porto est associée à ses portos.

De ce côté, ce sont des maisons sombres et décaties qui procèdent d’un laisser aller (je dirais cultivant un certain abandon) où de vastes demeures, certainement florissante naguère, sont laissées en ruines  côtoyant de crasseux ensembles modernes.

C’est sur cette rive que sont concentrées les quinze maisons du plus célèbres vin du pays. Sandeman, Barros, Calem, Casal Jordoes, Cockburn’s, Croft, Cruz, Dow’s, Graham’s, Offley, Osborne, Quinta do Passadouro, Ramos Pinto, Rozes, Taylor’s, dont on peut lire, du moins pour celles-ci, depuis la rive de Ribeira les enseignes comme distillant sur toute la longueur du quai la concentration de ses vins, avec sur les bords du fleuve, les barques qui naviguent depuis les vignes jusqu’ici, sur ces sortes de jonques à porto. La lumière en cette fin de matinée est bien sûr voilée et pesante. On aurait préféré découvrir Ribeira sous d’autres ciels, mais l’heure du premier porto est là, dégusté sous le crachin qui redouble de menace et le vent qui maintenant fait rage.

Ce ne sera pas le jour des paysages épanouis, mais plutôt des refuges que peuvent proposer les églises et la gare Sao Bento et ses azulejos bleues et blanches, mais aussi ses frises de couleurs multiples aux parties supérieures des murs de l’entrée. Des batailles, des scènes amoureuses, un peu de l’Histoire du pays s’inscrivent surs ces magnifiques faïences.

On serait presque tenté de prendre le train pour la cité historique pleine de poésie de Guimarès.

Un essayiste disait, il y a bien longtemps, qu’une ville était le visage porté par les sons qui émanaient d’elle-même.

Porto serait alors une ville concerto où fréquemment on surprend un éclat de voix qui s’élève au-dessus d’une mêlée informelle de conversations, pour disparaître et se fondre peu après dans l’ensemble.

Cela fait penser aux bribes de voix qui éclairent le silence de certains quartiers isolés, ou tout simplement les petites clameurs indistinctes des enfants qui jouent dans la rue avant la nuit de nos villages.

La pluie devenant maintenant envahissante, après avoir quitté la rive et la terrasse au petit porto réconfortant, après avoir pénétré à la gare et fait un salut à l’église dos Congregados, c’est en métro qu’on rejoint l’autre rive et Sao Francisco qui nous offre refuge sous les rafales de vent et de pluie froide.

Dès l’entrée, ce sont les profusions de gloire des ors et des contorsions à l’apogée de l’art portugais. Les piliers, les retables de Notre Dame de Bon Secours, celui de Notre Dame des Roses, celui, émouvant, des saints martyrs du Maroc, de l’Annonciation, qui se noient dans l’informelle apparence de la matière dorée. Une avalanche terriblement expressionniste d’ors et de bois ciselés qui ne trouble la rigide structure gothique de l’édifice, fondant ainsi dans celle-ci un délire doloriste à la manière des extases de Sainte Thérèse d’Avila en volutes ascendantes, en courbes et déhanchements et en des ciselures de cette même douleur, qui marquera bientôt un point de rupture engendrant un processus de décadence de l’art religieux au XIX° siècle.

Et le joyau qui à lui seul vaudrait l’appellation de sommet de l’art baroque au Portugal est l’Arbre de Jessé.

L’arbre sculpté en bois polychrome représente les douze rois de Juda ; debout, ils s’appuient sur les branches d’un arbre qui monte du corps allongé de Jessé et se termine avec la figure de Saint joseph.

L’œuvre est surmontée d’une niche avec la Vierge à l’Enfant que semble bénir, si ma vue ne m’a pas trahi, une bénédiction de Jean-Baptiste.

C’est l’œuvre de Felipe De Sousa et de Antonio Gomes vers 1718.

Ce travail perçu dans son ensemble laisse une impression similaire à cette Pentecôte du Greco exposée au centre d’Amsterdam il y a deux ans.

Les catacombes présentent ensuite des tombes sans intérêts de personnages nobles ou d’ecclésiastiques des 17 et 18 ° siècles et le musée justifie par la profusion des grandiloquences des statues et des symboles poussés à l’extrême, l’inintérêt porté à cet art religieux qui rendra bientôt l’âme par tant de boursoufflures.

La bruine et la pluie ont maintenant laissé place au brouillard. Porto donne des accents de Liverpool en novembre. Ce que nous ne savions pas c’est que l’influence de l’Atlantique laissait la ville dans une grande incertitude climatique jusque vers la fin Mai. C’est donc là les dernières turbulences de saison.

C’est dans un minuscule bistrot près de Mouzinho da Silveira, chez Barrete incarnado, en pente raide, que nous prenons un verre, attendant la fin des rafales de vent glacé.

Avec le Calem acheté dans une cave ressemblant à une grotte, aux milliers de bouteilles exposées comme des œuvres d’art dans la demie obscurité. En guise de plaisanterie, le patron probablement, indiquant à la caisse le prix de cinq cent euros, lequel Calem ne valant que cinq euros cinquante, mais du meilleur porto…

Sous les fenêtres de Dona Porto où nous dinons, le paysage est fantomatique, comme cristallisé dans un halo de poudre blanche autour des éclairages de la nuit tombée. Au loin on distingue les passants hallucinant les rues dans un ralenti fugitif. La Torre dos Clerigos se dresse comme un long cierge jaune, solitaire et glacé dans le flou de son ciel. Etait-ce Londres ou Porto ?

10 Mai  -vendredi-

La grisaille du matin, dès le rideau tiré sur la journée qui s’annonce, laisse entrevoir de possibles trouées dans le ciel. L’épais brouillard a disparu. La première curiosité sera la Librairie Lello qui nous permettra de patienter sous un ciel indécis. Une longue file patiente, la plus dense qu’on aura à subir, souvent composée de jeunes filles asiatiques, le regard fébrile d’avoir à aller à la rencontre d’un lieu où Harry Potter a été imaginé par son auteur. Il n’en faut donc pas plus pour transformer l’univers du rêve d’une sorte de Disneyland pour adulte, dans le cadre d’une librairie. C’est probablement l’escalier qui est cause de toute cette agitation. D’un style néo-gothique, avec une double échappée en colimaçon, on pourrait se croire un instant descendant les marches d’un Chambord miniature, avec une répartition des visiteurs montant qui ne croisent jamais ceux qui redescendent. La librairie en elle-même est de petite dimension, ses plafonds et ses boiseries montent très haut et les rayons de livres ne comportent aucune rareté, sinon de disposer de multiples traductions du Petit Prince, de quelques œuvres de Jules Verne, des grands classiques de la littérature universelle, de Pessoa dont les poésies en français de chez Christian Bourgois, et surtout ces Lusiades de Luiz de Camoës qui forment une petite montagne sur les présentoires.

Comme la première de couverture de cette épopée présentait des illustrations de faïences, j’ai cru que l’auteur de ce qui constitue dans le cœur des portugais la saga nationale des aventures maritimes de l’auteur, qu’il était le principal pourvoyeur des illustrations d’azulejos contant les épisodes de la Conquistà dans le pays.

Par la rua Conceçao nous traversons vers la Trinidade et débouchons sur la Capela das Almas, à la façade à un seul clocher et recouverte entièrement de faïences. D’une harmonie sublime. C’est à l’angle de Santa Caterina qui est une des plus importante rue protégée de ce quartier de commerces essentiellement, faisant étrangement penser au Corso del Popolo à Rome.

Le ciel s’est partiellement et timidement découvert.

La dégustation de porto est initiée par une dame parlant un français sans aucun accent.

Il est étonnant de constater, qu’avec le temps, et sous toutes les latitudes, la langue française a perdu de son prestige, du moins perdu de son efficacité. Mon coiffeur portugais me disait pourtant que les portugais n’attendait qu’une occasion pour avoir à parler notre langue. Nous n’avons rencontré qu’une aimable personne, le premier jour, au sortir du métro, qui, nous entendant parler français se fit visiblement un plaisir de nous indiquer notre chemin dans un français venant plus du cœur d’ailleurs, et probablement d’une bonne volonté d’ancien émigré, que d’une réelle maîtrise de celui-ci.

Trois portos donc. Un blanc de la Quinta do Estanho de dix ans d’âge, puis, dans un ordre de qualité croissante, un rouge de la même provenance, en vingt ans d’âge, et pour finir, un vintage millésime 2000. En de tels moment, dans le calme du bistrot, ce sont toutes les effluves de la terre et la patience de la longue pratique de celle-ci qui définissent l’âme qui chante dans les verres.

C’est de nouveau un ciel bas lorsque le 200 nous laisse à Foz do Douro, traversant toute l’étendue du bord de mer par une avenue parallèle sur plusieurs kilomètres avec différents types de quartiers, surtout de maisons basses et de villas qui sentent déjà le balnéaire, de beaux immeubles, souvent entamés par la rouille et rongés par les corrosions de sel aux balcons.

L’Atlantique nous saisit dans le vent et les embruns odorants. Le sable des plages est d’un grain épais, humide où le pas s’enfonce et la marche est difficile. Tout au loin, au bout d’une longue jetée rectiligne apparaissent deux phares, dont le premier semble le plus ancien, battu par l’assaut des vagues. Au bout de la jetée où nous sommes au bord du vertige, ça sent l’algue et l’iode, le vent aigre.

Nous faisons halte dans un bistrot improbable, proche du rivage attendant que ne se découvre le ciel pour poursuivre le long du bord de mer, sa promenade bordée d’immeubles face à l’océan où la vue uniforme pourrait inciter aux méditations sur l’infini ou quelque chose d’avoisinant. La lumière sculpte maintenant jusque très loin au travers des pins échevelés, de sa célèbre pergola, des rochers léchés par les vagues. Le paysage est évidemment méconnaissable, comme une fille parée sous le soleil, avec le sourire que les tumultes de l’Atlantique refusaient encore hier.

Une belle sculpture représentant la symbolique du naufrage vient jeter une ombre sur la violence exubérante de ce front de mer.

Par le bus du retour c’est tout le bord de mer que nous longeons. A l’entrée de la ville apparaissent les maisons de couleurs, les balcons de guingois, serrées les unes contre les autres à Miragaïa.

Porto a l’allure d’une sanguine mûre sous les jets de soleil.

La nuit est maintenant tombée sur les quartiers qui s’animent, et nous dînons au pied de San Lourenço, au Barrete incarnado de cette morue rôtie simplement et d’un vin de Douro de la propriété du patron.

Puis à pied, le long des quais, hors de la frénésie des abords du pont San Luiz et des terrasses encombrées, dans le quasi silence des quartiers populaires où sont les solitaires, déjà presque endormis, et les éclairages jaunes qui donnent un teint blafard à cet endroit des quais, la pauvreté des lieux aboutit à l’église San Pedro des Miracles sur une petite place, sans beaucoup de dégagement et de recul, qui paraît un compromis architectural entre San Ildefonse et la Capela das Almas, toute couverte d’azulejos. C’est sous le soleil de fin d’après-midi que sa beauté serait à son comble. Des enfants jouent dans les ruelles prolongeant leurs ombres, de faibles éclats se font entendre alentour, quelques femmes apparaissent au seuil des maisons. Dans l’église, et malgré l’heure avancée, mais peut-être est-ce parce que c’est vendredi, les femmes portugaises ont cette couleur des vendredis de douleurs, sortes de modèles qui ont donné ces statues de stuc si affectées, d’un mélange d’éternelles repentances et de contorsion de l’âme à genoux.

Nous rentrons par la même rive où le fleuve se pare du bleu, des verts et du jaune se reflétant dans l’eau. Passant par les quais maintenant endiablés aux terrasses de Ribeira, Porto s’étire dans le bruit et les lumières jusqu’à bien loin dans la nuit.

11 Mai  -samedi- 

Derrière les rideaux  qui donnent sur le jardin de l’hôtel on sent que l’air vif est là. Qu’il n’y aura plus de nuages sur la ville. Porto est enfin sous un grand soleil.

Dès l’arrivée, le Palacio de Cristal présente une coupole géante semblable à celle du Parc Phoenix à Nice. En complète restauration. A tel point qu’on croit un moment que le parc est fermé en cette saison. Il suffit simplement de prendre une allée contournant les travaux pour être saisi par la luxuriance d’une vue sur le Douro depuis les jardins et les balcons successifs en escalier, et embrasser pleinement du regard toute la rive nord de la ville au travers des arbres et des pergolas qui habillent des perspectives inouïes. Porto paraît toute rose de là-haut. Plusieurs jardins sont consacrés aux roses, les paons font la roue et semblent accompagner de leur ballet des myriades de fleurs et de couleurs. Des plan d’eau tracent des allées rejoignant d’autres escarpements où d’autres jardins de caractères différents nous attendent. Ce sont des parterres cultivés à la français, des petites gloriettes et des arcs de temples grecs qui se succèdent. Les paons envahissent tout autant que les coqs en pleine liberté qui chantent à une heure bien avancée de la matinée. Du plus haut point de vue, sur le plateau de la colline, à l’ombre d’une chapelle, on peut apercevoir en contrebas un jardin trilobé au centre duquel jaillit l’eau d’une fontaine, et tout au fond le pont Arrabida, du même lignage que celui de San Luiz, le dernier pont de Porto avant l’Atlantique. Ce Palacio de Cristal est tout autant le poumon de la ville qu’un havre de paix. Le plus émouvant jardin, après ceux consacrés aux thèmes des plantes aromatiques, des plantes médicinales, le jardin des sentiments, à la fois le plus sobre et le plus dépouillé à flanc de colline sur la rive rose orangée qui s’étire le long du fleuve. Son pavement compose un labyrinthe enserré d’oliviers et de citronniers menant à une statue de poète en posture d’extase.

En pente douce, la ligne du tram, au sortir du parc, nous mène, bien à l’ombre, vers Miragaïa, d’où surgit une nouvelle église de même type que San Pedro ou la Chapelle des Ames, aux faïences blanches et bleues. C’est le Corpo Santo do Massarelos. Une vague indication à l’entrée parle de Henri le Navigateur qu’on aimerait penser qu’il fut né par ici.

Midi. A l’angle de San Pedro que nous avons rejoint, c’est l’heure du vino verde. Puis suivant les rails du tram, apparaissent très proches de Ribeira, les maisons entrevues lorsque nous revenions de Foz, dans leur décati, leurs lèpres colorées et toute la pauvreté qui fait le paradoxe des maisons qui attirent le plus l’intérêt du visiteur. Derrière ces demeures à niveau du Douro, de là-haut s’élève vertigineusement toute la colline aux teintes sublimée du Miragaïa.

Ribeira est traversée par les ruelles les plus à l’ombre possible, révélant une physionomie opulente à l’heure du soleil au plus haut.

Cette fois nous prenons le pont San Luiz vers treize heures. L’affluence de ce samedi est rendue plus compacte encore par l’animation dans Ribeira d’une compétition de motos. On se croirait, au bord du Douro, pour un événement aussi tumultueux que le Grand Prix de Monaco. On ne sait si c’est nous ou le pont qui manquent de chavirer de bruit et de fureur solaire.

Et enfin rendus sur l’autre rive, c’est l’enchantement. Porto de face, rive sud, sur toute la panoramique déployée, de ses ocres orangées, ses jaunes, de ses trouées tranchantes partant du fleuve jusque là-haut vers les lieux de prières innombrables, San Lourenço, la Sé , les chapelles multiples, toutes devinées du regard pour les avoir conquises dans des escalades abruptes au hasard des ruelles sur les collines.

… « Il présente une couleur brune dorée ainsi que des arômes de fruits secs et d’épices. Il est velouté, balancé, avec des nuances de fruits secs. Idéal pour servir avec des gâteaux et des fruits secs. »… C’est évidemment Un Calem Special Reserve. Plus loin, mieux encore. Devant la profusion des petits verres et la joie indéniable d’une assemblée d’américains exubérants, nous décidons à quelques tables de là, d’essayer cette fameuse dégustation de cinq portos, allant des plus frais blancs, aux plus veloutés rouges, ruby et tawny, passant par le rosé nouvellement développé dans la gamme des portos.

Derrière les caves que nous croisons, les noms de Graham’s, Cruz, Sandeman et d’autres défilent, et tout contre les rives, les jonques chargées de tonneaux des mêmes noms. La ville se déploie dans une lumière qui ferait penser à une approche de Tanger au sortir du détroit de Gibraltar. Peut-être est-ce une vieille image imprimée depuis mon enfance…

Une petite église, d’un baroque sobre, apparaît comme un hiatus aux confins de cette rive nord au delà de laquelle les habitations deviennent plus rares.

Le retour par le centre de Ribeira étant ceinturé pour les raisons de la compétition de motos, nous grimpons, comme pour notre calvaire, des centaines de marches d’un dénivelé qui laisse derrière nous en contrebas le pont San Luiz lui-même, pour atteindre tout en haut, et comme par enchantement le quartier de Batalha d’où émerge San Ildefonse. Rendue à ses parures blanches et bleues, éclatante, gorgée de clarté au centre de la Place qui la laisse entrevoir sous n’importe quel angle.

Par la Rua Santa Caterina, rectiligne et piétonne, la ville entière semble s’être donné rendez-vous sur ce passage à l’affluence extrême. La Chapelle des Ames, pareille à San Ildefonse, rayonne comme une fulgurance dans ce quartier de commerces et son flot de fureur animée.

Le crépuscule tombe sur Porto à près de vingt heures. La ville offre une lumière de grenade, une sanguine saturée depuis le promontoire au pied de N.D. de Vitoria. Avec les docks au loin, sur la rive que nous avions quitté quelques heures avant, les enseignes des marques de vin, les façade des édifices majeures sur chacune des collines, et au premier plan, un goéland peu farouche qui se prête aux caprices de l’objectif.

Chez Berette Incarnado nous sommes les derniers clients. Les sardines grillées étaient énormes. Le Topazio, le meilleur vin du Douro.

Depuis notre balcon la lune est calme.

12 Mai  -dimanche-

Porto a déjà tout donné de son ciel, de ses jardins et de ses pierres, de ses camélias japonais qu’on confondrait avec les roses. C’est dimanche, les rues sont calmes et désertes dans le quartier du cimetière d’Agramonte, un peu au nord de notre rua Cedofeita.

Les allées sont bordées d’arbres et donnent l’ombre en ce début de matinée. Des mausolées semblables les uns aux autres, dominés souvent par des anges ou des représentations de l’au-delà dans un goût ostensiblement grandiloquent. Comme à Caucade, comme souvent dans les vieux cimetières. D’autres tombes sont fleuries à même la terre, sans apprêts et sans décorum.

La Casa de Musica, sur la Place en forme d’étoile aux grandes avenues  qui filent en toutes directions, est une architecture comme on en voit partout dans le monde. Un cube plus ou moins irrégulier, taillé à la manière des formes qu’on donne aux diamants, de larges baies vitrées et un environnement composée de vallonnements lisses à usage des skateboarders, donc volontairement identique à ce qu’on peut s’attendre à voir dans toutes les villes modernistes. Les programmes pourraient être prometteurs, avec des concerts Ligeti, des solistes de hautes réputations etc, si ce n’était que le dimanche on ne visite pas et que les visites sont essentiellement commentées, payantes et proposent simplement la découverte des différents auditoriums.

C’est sans regret qu’on affronte la très longue et large Avenida Boavista, qui part de cette Place et débouche sur la mer après plusieurs kilomètres. Tranchant plus au sud, la très poétique Rua Guerra Junqueiro, aux jasmins et aux rosiers sous le soleil, les oiseaux  endimanchés, les maisons résidentielles et la très ténébreuse synagogue cadenassée et close comme une fortification.

Dès l’entrée du Jardin Botanique, dans la non moins belle Rua de Campo Alegre, un immense cercle sur lequel sont inscrit en latin des milliers, peut-être des millions de noms de plantes et de végétaux.

La très belle maison à deux niveaux, dans son carmin violent, Casa Andresen, invite à se fondre sous les voûtes d’arbres et les parterres de végétaux rares. Le premier jardin est dominé par un arbre nain aux tintes automnales qu’on se croirait à Kyoto. Suivent des carrés aux roseraies, aux haies de camélias, et aux pièces d’eau aux nénuphars. Un mur d’ombre et de lianes en désordre sous lequel est installé un banc aux azulejos à multiples motifs colorés, permettent de se protéger du soleil et de contempler les larges îlots de massifs fleuris alentour.

Le second niveau, par des escaliers qu’on croirait issus d’une cité perdue précolombienne ou d’une quelconque Arcadie, plonge vers des dalles rongées d’humidité et d’algues, une pièce d’eau entièrement recouverte de lentilles comme un tapis de billard, dans le plus bel émeraude. Il y fait presque frais sous les arbres gras, les lianes et les mousses environnantes. C’est un petit îlot d’atemporalité.

Après le lac aux nénuphars et aux fleurs de lotus, le jardin des plantes xérophytes avec les différents cactus dont certains grimpent bien haut qu’on dirait un petit coin d’Arizona ou de Mexique. Des plantes succulentes comme les figues de barbarie s’insèrent au cœur de ces cactus géants.

Au dernier niveau, se trouve l’arboreum où s’épanouissent les collections de conifères et le plus grand lac du jardin.

Ce que le Palacio de Cristal avait d’ordonné et de clarté, contemplant de son élévation la ville entière, est complété ici par un sentiment d’enfouissement au cœur d’une végétation échevelée, hors du monde.

Je me donne l’impression, en relisant ces quelques pages, que je ne fait qu’une description des villes que je traverse, un peu comme Pessoa laisse vainement, avec son petit Lisbonne, une sorte de guide où vaquer et traverser lorsqu’on s’y rend. Un catalogue des curiosités. Mais il est absolument inévitable qu’un séjour, qui plus est, un bref séjour, ne peut s’appréhender qu’au travers des rues, des espaces et de toutes sortes de jalons comme autant de labyrinthes, et de monuments qu’on y découvrent fugitivement. Le monde intérieur avec lequel les lieux sont intégrés en nous se confondant dans les lumières et les parfums, les événement se confondant aux choses, dont il est tentant et peut-être impossible de faire ressortir la quintessence.

Nous rejoignons la mer par la Campo Alegre à une heure où on ne rencontre personne, sinon cette église de Sao Martin de Lordelo, église à faïences sous la lumière de treize heures, et débouchons sur le bord du Douro, non loin du pont Arrabida. Depuis la terrasse d’un petit café perdu sur cette rive, on aperçoit de l’autre côté, la Marina do Douro et ses maisons de couleurs. C’est un port de pêche, le dernier avant d’atteindre la mer. Pour y accéder, il faudra revenir à la gare Sao Bento où même les chauffeurs de taxi ne connaissent pas le nom de cette Marina. Celui qui nous y mènera ne semble d’ailleurs pas savoir lire un plan. L’endroit est plus connu sous l’appellation d’Arufara. Pour y accéder il faudra passer sur la partie supérieure du Pont et descendre ensuite vers le petit port. C’est San Pedro do Arufara, les lieux ayant souvent deux noms différents suivant les caprices ou l’histoires de ces lieux.

De charmantes petites rues saturées d’odeur de sardines nous attendent. Elles sont grillées sur des grills géants, à même le trottoir, et les fumées, au gré du vent, traversent tout le quartier des pêcheurs. Arufara est au cœur de la sardine, et celle-ci semble au cœur de l’âme portugaise. Ici l’odeur est si forte que le dimanche, il n’est pas rare que les gens de Porto vomissent leur nuit de samedi. Les maisons sont d’adorables petites constructions ayant toutes un seul étage et deux entrées, leur donnant ainsi de belles proportions, rehaussées par la stridence des couleurs, les harmonies se faisant des mauves à côtés des vertes et les jaunes à côté des rouges. Mieux encore, pour un œil avisé, face à une coquette maison rose qui jouxte une autre vert bouteille, toutes les deux à gros carreaux, stationne une bicyclette vert amande aux jantes rose. Un petit Burano inattendu.

Les rues étroites au cœur du village étant offertes aux seuls piétons.

Une rue montante, un peu à l’écart, m’attire par la parfaite enfilade de couleurs qui semble aller jusqu’au point d’horizon. L’harmonie de cet îlot de pêcheurs n’a pas changé depuis très longtemps. Quelques vestiges de maisons trahissent le fantomatique passé qui n’attend que sa destruction comme si leur âme s’accordait encore un peu au temps de leur splendeur. Sur une placette des travailleurs torse nu, allongés sur des transats, profitent de la force du soleil en ce milieu de dimanche. Le café des supporters du F C Porto est saturé de ses emblématiques bleus et blancs. Je rejoins Cécilia non loin des dernières fumées des grills mais protégée des senteurs à l’angle d’une ruelle pour le vino verde avant le long retour à pied sur la rive qui mène aux quais des dégustations.

Et nous voyons défiler les quartiers de Miragaïa, la maison de l’Architecture toute blanche dans son écrin de verdure, ses cubes et ses géométries, le Palais de Cristal tout là-haut, vu maintenant de l’autre côté, le sommet des églises de Ribeira, la Cathédrale pain d’épice dans le feu du soleil d’après-midi, les jonques qui portent les touristes du dimanche, les travaux sur les plaies de l’église du Corps Saint de Massarelos dont seuls les clochers montent vers le ciel, les bannières qui disent que le Portugal et Porto ont un cœur plein de sève comme ivres d’eux même et de la richesse de ses barriques navigantes.

Plus loin, San Pedro des Miracles et l’entrée dans Ribeira.

Le taxi nous évite la dureté de la colline vers Cedofeita.

La nuit est tombée. Une dernière promenade sur la rive de notre colline, ses quais et ses lumières, le pont San Luiz éclairé, les reflets pâles sur le Douro, et un dernier dîner dans Rua da Fonta Taurina, la ruelle étroite du premier soir.

La remontée vers l’hôtel ressemble à un petit calvaire…

13 Mai  -lundi-

Beaucoup de vent ce matin. Comme une anticipation de notre prochain départ.

Au-delà de Foz, le 200 longe une belle avenue bordée  de maisons enviables, d’autant que le soleil rend le bord de mer plus riant que lors de notre premier passage. Tout au bout de ce long boulevard de plages, le bus nous laisse sur la place en étoiles qui fait pendant à celle qui se situe au pied de la Casa de Musica. Entre les deux, c’est la longue Avenida Boavista qui vient s’échouer au pied des plages.

C’est avec une sorte de tristesse muette que nous longeons ce bord de mer où la lumière sature le paysage de couleurs qui se délavent et blanchissent l’horizon. Les immeubles sont luxueux et n’ont plus la simplicité fragile et un peu vieillie de ceux situés près du phare. Les plages sont d’un sable étonnamment fins et pourraient figurer au tableau des plages idéales si ce n’était une certaine monotonie due à une platitude de l’étendue que ne viennent briser des arythmies de rochers ou de criques naturelles, mais plus encore, la désolante présence des raffineries aux monstrueux cylindres et aux architectures industrielles qui s’offrent en paysage tout au nord du côté de Matosinhos.

Une monumentale sculpture dressée face au rivage, à même le sable, dans son étendue plate et monotone, représente la Tragédie de la mer. On l’aurait mille fois imaginée plus à proximité des rochers et des phares à l’autre bout de Foz.

L’ensemble sculpté est composée de cinq femmes portant un foulard sur la tête, à la manière des secouristes et des infirmières ou simplement comme portent la coiffe traditionnelle les femmes portugaises, les bras tordus d’angoisse et de désolation vers le ciel devant un danger qu’on imagine être un naufrage au large. L’une d’elle, au premier plan, porte un enfant dans ses bras, ajoutant un supplément dramatique à la scène.

Puis c’est la longue traversée de la ville, le début du retour vers Ribeira. Nous traversons des quartiers très contrastés, populaires et luxueux, et des milliers d’images et de sensations défilent, difficiles à fixer tant le métro ne laisse de répit pour la méditation entre les multiples stations.

Lisbonne l’aristocrate, au Tage hautain, et distant de la ville, aux collines et aux placettes dissemblables les unes en regard des autres, Lisbonne de Pessoa et de Chiado, fiévreuse et nostalgique, puis Porto tumultueuse et son tangage de tonneaux sur la ville, son Orient proche à force de voyager sur son Douro, ses deux rives se faisant face et se défiant quelque part dans leurs expositions solaires opposées, ces deux villes n’existant que comme complément l’une de l’autre.

La dernière station du métro aérien franchissant le Pont San Luiz, dominant la ville du plus haut, finit sa course au pied du Monastère Serra do Pilar au Jardim do Morro.

C’est le point culminant, aujourd’hui sous l’insolente lumière qui découpe la rive de Ribeira jusque loin, au-delà des clochers, des autres collines, comme vue déjà depuis les airs.

Le vertige me saisit. Le pont est à quelques mètres et je ne peux embrasser du regard le panorama grandiose en sa plus belle exposition qu’en gardant une distance avec le gouffre sous nos pieds.

Derrière nous, le tram continuera sa course vers la vallée et les vignes du Douro plus au sud.

C’est maintenant proche de midi. Il est temps de voir une dernière fois la façade de San Nicolau qui n’a pas de chance avec moi, et qui présente toujours son côté d’ombre à l’heure de nos rencontres.

Les parasols sont nécessaires le long de l’étroit petit promontoire qui surplombe suffisamment le quai au-dessus du fleuve et qui propose toutes ses caves de dégustation.

L’heure de s’asseoir dans cet étroit goulet, de demander un porto. Un Mongès, tawny, de dix ans d’âge, puis un second, suivi d’un Graham’s…        

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Bien plus tard, dans le bus qui mène à l’aéroport, à un feu rouge, comme une ultime surprise, se dresse la splendide façade d’une église à faïences qui, à elle seule, tenait à la fois de la Chapelle des Ames, de Sao Martin et de presque toutes celles de Miragaïa. J’ai juste le temps de déclencher au travers des vitres sales avant que le bus ne reprenne sa route. Je ne saurais jamais son nom. Elle avait l’air de sourire sous le soleil.




SEVILLE

Samedi 8 Juin 2019


L’Andalousie sera brûlante. Nous devrions être à Séville en fin de journée. Hôtel Simon, Garcia de Vinuesa, 19… Ca sonne comme un nom de notaire, tout prêt des arènes, si ce n’était près des remparts …

Depuis l’avion qui descend maintenant résolument vers Séville, ce ne sont que des marqueteries de bocages, des jaunes et des verts, enserrant des villages ou de petites villes que l’on prendrait pour des forteresses tant la densité de leurs tortueuses rues vues du ciel dans leur compacité, les fait paraître comme des îlots solitaires dans cette mer agricole.

Au cœur de la ville, au bord du Guadalquivir. Immédiatement, une statue dédiée à Mozart, peu réussie, mais comme un signe.

Après un dédale de ruelles aux badigeons jaunes et ocres sur fonds blancs, les balcons avancés aux fenêtres closes par des verrières qu’on appelle cierros (un peu ce que sont les échauguettes de nos châteaux) donnent l’impression qu’on ne veut jamais tout à fait se départir d’une jalousie latente en ayant en même temps un regard sur le rue.

Les rues sont donc terriblement animées, et le seront peut-être même au-delà de la nuit. C’est ici comme le plein jour avec le soleil en moins. Mais à l’heure de notre arrivée la nuit est loin d’être tombée. La Giralda surplombe de son aura tout le quartier avec l’Alcazar qui donne ses derniers feux. Vers vingt heures on peut encore se promener à l’extérieur des jardins et sur la Place de l’Alianza.

Pour les premiers tapas, c’est en traversant simplement la rue pavée de l’hôtel que nous entrons chez Diaz Salazar, bistro plus que centenaire, où nous attendent le vin de Jerez, les brochettes de bœuf marinées au safran, le boudin noir et les supions au beurre aillé.

Nous déambulons sous les mille feux de la ville entre la Place San Francisco, le Palais de l’Inquisition en remontant les ruelles de Santa Cruz par la Calle Guzman el Bueno, et la Calle Matteos Gago qui semble le poumon touristique des alentours de la Giralda. Devant l’un des multiples bar restaurant deux portraits en médaillon du matador Juan Belmonte. L’ancien minaret brille comme un énorme cierge dans la nuit sévillane avec à ses pieds les premières calèches aux traditionnelles roues jaunes.

Nous rentrons épuisés à près de minuit. Le patio de l’hôtel est une vraie oasis, avec son bassin au jet d’eau qui coule délicatement sur fond de céramiques aux motifs abstraits, aux plantes grimpantes et aux miroirs géants dans un véritable décor mauresque que surmonte tout en haut une verrière.

Dimanche 9 Juin

Dans la salle du petit déjeuner c’est tout un décorum oriental qui nous attend, des faïences ocres et jaunes, des arcades et depuis le patio, le tintement léger du jet d’eau.

REAL ALCAZAR

Il faut avoir entendu les volées de cloches de la Cathédrale, drues et graves sur plusieurs tonalité durant la longue file d’attente à l’entrée du Real Alcazar, avec les calèches qui se rassemblent et viennent se positionner pour la journée qui commence petit à petit dans ce décor de carte postale.

L’entrée du Palais se fait depuis une immense place ouvrant sur une façade austère. Mais décrire par le menu cet Alcazar relève d’un bien difficile défi, tant la luxuriance et l’abondance de l’architecture et de l’environnement sont complexes.

Dans le maelström de tant de luxe on ne peut qu’être interdit et silencieux.

L’Alcazar de Séville, avec ses plus de mille années d’histoire, est l’un des édifices les plus riches au monde, de par la diversité et la singularité de ses pièces qui sont presque parfois des labyrinthes conduisant à chaque pas à travers les moments clé de son histoire. Depuis l’arrivée des rois des taïfas, le califat almohade, la transformation castillane etc. Dans ces espaces résonnent encore les pas des personnages aussi fantastiques qu’Al-Mutamid, Ferdinand III « le Saint », Pierre Premier « le Justicier », Isabelle de Castille ou l’Empereur Charles.

L’histoire de l’Alcazar islamique est l’histoire même de la ville. Une histoire dynamique et grandissante, tant en politique qu’en terme d’architecture. Actuellement encore, une grande partie de ses murailles et l’ensemble du corps du palais sont conservés, bien que masqués ou retouchés par les différents pouvoirs installés depuis la reconquête espagnole.

Les murailles entourant le Patio de Banderas, sa façade originale, ainsi que le Palacio del Yeso et une grande partie du Patio del Crucero appartiennent à la période islamique.

A partir du XIII° siècle, les castillans se sont adaptés à la vie de palais, en transformant le sens et l’usage de ses différents espaces.

Les différents maîtres des lieux ont choisi de superposer un édifice emblématique nouveau  par sa qualité et sa symbolique sur ce qui avait été le principal palais almohade.

Le Palacio Gotico a mis en scène la transition drastique du nouvel ordre chrétien mais dans le reste des édifices de la casbah islamique chaque édifice a continué d’être habité en ne modifiant pas sa physionomie au cours des siècles postérieurs à la conquête.

Les fouilles archéologiques ont mis en évidence les deux processus en soulignant le spectaculaire changement provoqué par le roi Pierre Ier à partir de 1356 qui a entraîné la disparition définitive de l’organisation interne almohade.

Le cœur de l’actuel Alcazar est son Palacio Mudejar, son joyau le plus précieux, fidèle témoignage d’une époque de splendeur, de panache et d’une personnalité rare de l’histoire de l’Andalousie.

L’Alcazar ne s’envisage pas non plus sans ses jardins, dont la diversité et l’harmonie témoignent de la splendeur de Séville à partir de la Renaissance. Confrontés au grand Palacio Gotico et au Palacio Mudejar, les jardins à l’italienne de Las Damas, La Donza, Troya, Galera  et Flores, s’étendent vers le sud de manière ordonnée, à l’ombre de la muraille almohade.

Et sur leurs flancs est et ouest, se développent les jardins del Marquès de la Vega Inclàn, de style français, et le Jardin Inglès, démonstration des styles dominants au début du XX° siècle.

Au cœur des jardins, solitaire, le palais mauresque de Charles Quint.

C’est là que viennent et montent en plein midi, les évocations et les exhalaisons de ces Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla que je n’aurai jamais respiré d’aussi près.

….

Après ce bain d’esprit et d’histoire, il se trouve qu’il est déjà treize heure trente. Il aura fallu trois heures pleines pour prendre la mesure de la merveille de Séville. Pour n’en considérer que ce que je crois être une première approche, furtive et comme issue maintenant d’ une réalité diaphane.

Le vin de Jerez se prend à l’ombre de la Giralda, au bar Manolete, où l’on peut voir quantité d’affiches tauromachiques dont celle, l’originale du 28 Août 1947 à Linares où figure, de pied en cap, Manolete avant son dernier combat.  En bas de l’affiche, le nom de celui qui l’accompagnait déjà, Luis Miguel Dominguin.

Comme la Catedral  ne se visite pas dans son ensemble à cette heure de l’après midi, on se contentera d’un bref passage dans les allées latérales où l’orgue se fait entendre sur les grands jeux. Quel meilleur complément à la délicate vision des merveilles architecturales de l’Alcazar ?

A la Bodega Diaz Salazar, qui existe depuis cent onze ans, c’est la deuxième pose, bien à l’ombre, pour un autre type de Jerez, désaltérant à un euro soixante, le prix d’un affreux rouge chez Sauveur…

La lumière est encore forte, elle découpe parfaitement les reliefs . Les lunettes noires s’imposent pour une polarisation parfaite.

Par l’Avenida de la Constitution , perpendiculaire à celle de notre hôtel et parallèle à la Cathédrale, on accède à la jolie Puerta de Jerez et son grandiose hôtel Alphonse XIII (où séjourne à l’occasion la famille royale qui ne va plus à l’Alcazar), dans le grand style andalou, de ferronneries, de balcons en cierros sur ses quelques cinq ou sept étages.

Sur l’Avenida San Fernando qui fait suite, d’une belle largeur, c’est la trouée du tram qui trace en diagonale le centre de la ville, aux maisons franchement ocres, alternant avec celles de la plus grande blancheur. C’est sur la partie la plus rectiligne que l’on s’aperçoit, que l’on y pense parfois ou non, que nous sommes au pays de Carmen. Tout le long de l’avenue et légèrement en retrait, s’étire la grande Manufacture des Tabacs que de petites faïences le long des murs rappellent en de jolies lettrines torsadées.

PLAZA DE ESPANA ET PARC MARIA LUIZA

Puis c’est enfin la Place d’Espagne dans la pleine lumière, sans aucune ombre sur tout le gigantesque demi cercle qui la compose. Deux cent mètres de diagonale, peut-être plus. On ne mesure pas les impressions d’infini.

C’est l’orgie de la faïence.

La Plaza de Espana a été conçu pour l’expo Ibérico-américaine de 1929. Symbolisant par sa forme, l’Espagne accueillant à bras ouverts ses anciennes colonies. Elle regarde vers le Guadalquivir, ce dernier représentant le chemin vers l’océan Atlantique et vers l’Amérique. Un canal parcourt l’arrondi de la place ainsi qu’une grande partie  de son côté rectiligne, ne s’interrompant que pour laisser accès au centre de la place et à la fontaine, ce qui donne parfois à ce lieu un petit côté vénitien..

Quatre ponts consacrés aux royaumes de Castille, d’Aragon, de Navarre et de Léon relie la place centrale et le palais, symbolisant l’unité politique de l’Espagne.

Ce qui éblouit dès l’approche de la place c’est la succession des cinquante deux bancs de pierre revêtus d’azulejos, non pas bicolores comme souvent au Portugal, mais de toutes les couleurs, représentant les cinquante deux provinces d’Espagne, avec à leur pied la carte colorée de chacune des provinces. Les espagnols se faisant souvent photographier devant leur province d’origine ou de leur province de cœur.

Ici, en effet, chaque banc relate un événement, une bataille ou un haut fait glorieux concernant chaque région.

La chaleur y est difficilement supportable, à moins de trouver refuge sous les arcades au-dessous du palais.

Plus au sud, à la recherche de quelque banc et surtout d’un peu de fraîcheur, il n’est qu’à poursuivre vers l’immense Parc de Maria Luiza qui borde le Guadalquivir et qui par sa superficie est un des poumons de la ville.

Le Parc abrite de nombreux étangs et de fontaines. Parmi les plus célèbres, la Fontaine aux Lions, la Fontaine aux Grenouilles et l’Etang des lotus d’or. C’est un lieu réellement romantique qui doit donner toutes les puissances de son charme au printemps et à l’automne. Il y a même un parc destinée à la lecture et à la mélancolie. Je prends ces notes sous un merveilleux parasol de Chine aux branches de boa comme surgies de terre dans l’urgence.

Des monuments ponctuent ces havres de fraîcheurs, parmi lesquels le Monument à Cervantès et celui à Gustavo Adolfo Becquer. A la droite de celui-ci, Cupidon lançant des flèches à trois jeunes femmes. Puis, Cupidon mourant. Une scène inspirée des vers d’un recueil de poésie de l’auteur, Rimas.

La Fontaine aux Lions montrent quatre d’entre eux portant chacun un bouclier placé sur quatre des huit faces d’une fontaine octogonale dans laquelle ils crachent de l’eau.

Nous éloignant des sortilèges tranquilles de ce Parc, nous longeons le Guadalquivir , puis remontons vers le centre ville par la Calle Roma et la Calle Adriano qui donne le dos aux arènes., pour un Tio Pepe chez Baratillo.

Maintenant, ce sont les Arènes. D’abord, nous tournons autour. Les souvenirs des héros de l’arènes ne manquent pas. Les sculptures dominant de leur piédestal le très large boulevard au bord du fleuve, le paseo Cristobal Colon, celle de  Curro Romero, Manolo Vazquez et celle de Pepe Luis Vazquez. Et à l’ombre des arbres, presque à l’abri des regards, face aux arènes, en forme de défi, Carmen, que les sévillans n’ont pas manqué de faire figurer dans leur mythologie tauromachique.

19 h 30

S’il me fut donné un privilège, c’est bien ce soir de dimanche où j’ai pu me trouver seul avec Cécilia au cœur même de ce temple de la tauromachie.

Le soleil était déjà bas, la lumière semblait rejaillir avec plus d’intensité, les statue des matadors de légende prendre une ampleur tragique avant la tombée du jour.

Je désirais simplement pénétrer dans les arènes et photographier le gigantesque cirque d’ocre et de rouge dressé aux murs blancs ceinturant du même rouge plombant l’ovale de la cendrée immaculée.

Pour cela il eut fallu perdre une bonne heure de visite guidée obligatoire et manquer cette qualité de soleil qui ajoutait au drame de cette enceinte pure d’architecture et de légende tauromachique.

C’était risqué, mais devant la contrainte de supporter les généralités d’usage sur le sujet, les faits saillants de l’histoire des arènes et tant d’autres considérations sur la qualité des taureaux, ce qui en soi, dans d’autres circonstances eussent été intéressantes, nous prîmes le risque de refuser la conférence, prétextant que je maîtrisais mal l ‘anglais et que mon espagnol serait défaillant sous l’avalanche des détails et la rapidité du discours de la conférencière.

Nous dûmes être convaincants, puisque totalement désarmée, la responsable de la visite nous invita à nous diriger directement vers le mur d’enceinte et l’entrée dans l’arène… Seuls.

J’ai mesuré immédiatement l’ampleur de la situation. Seuls dans l’ovale magique de l’arène la plus prestigieuse qui fut ! A une heure où le feu de la lumière ajoutait un dramatique silence à l’épure de cette architecture conçue pour la plus grande des solitudes des matadors, de l’homme et de la bête, délivrant la mort et la gloire, l’ombre et la lumière, la géométrie initiatique du prélude au sang..

Je devais être minuscule au centre de cette arène faite pour des jeux de mort et de gloire, de combats d’homme et d’animaux, de bruits et de fureur, là où ce soir, exceptionnellement, je pouvais mesurer dans le silence coupé parfois par quelque oiseau dans le ciel, la dimension gigantesque de ce terrain de jeu, d’angoisse et de défi, jusqu’à la ligne d’horizon, entouré au loin par les limites du terrain où rien ne peut plus venir du monde extérieur.

Les photos furent parfaites mais comme venues d’une irréalité tant ma présence ou celle de Cécilia sur ces lieux devenues désertiques par enchantement pouvaient sentir un artifice de studio de cinéma.

Mais c’est bel et bien un moment unique, véridique et presque inespéré dans ma vie, qui venait de se produire.

Ma grand-mère maternelle, celle du Tarn, née Taurines, m’aurait-elle donné ce goût pour l’arène ?

CANTAOR

S’il est un paradoxe, ou simplement une surprise, c’est qu’il est devenu difficile, voire impossible, d’assister à Séville à une soirée de Cante Jondo. Dès le premier soir, l’accueil de l’hôtel nous promit de réserver pour nous une soirée flamenco. Je me méfie souvent des gens parlant de flamenco. Dans leur esprit, et plus peut-être pour des sévillans ayant affaire à des touristes, flamenco signifie danses gitanes frénétiques et sensuelles dans des costumes de traditions, de jupes compliquées, de chants mixtes à plusieurs, d’éventails et de claquements de talons endiablés, accompagnées de quantité de guitaristes sombres et résolus. Ce type d’exercice évidemment peut se trouver fréquemment et même à n’importe quelle heure dans la ville. Mais trouver une soirée de ces chants venant du plus profond de l’âme depuis la nuit des temps est chose devenue rarissime.

A l’origine, c’était les maréchal ferrants qui chantaient les douleurs de toujours accompagnés du marteau sur leur seule enclume. La guitare n’est venue que bien plus tard.

Il est d’autant plus rare d’entendre ces chanteurs aux voix venues des entrailles de l’âme qu’un même chanteur de légende peut être mauvais le lendemain même d’une soirée d’anthologie où le duende s’est manifesté.

Donc, ce soir de dimanche je restais méfiant quant à la soirée qu’on nous a finalement conseillé de passer à la « Carneria », tout en haut de Santa Cruz. Pour y accéder, les ruelles et les tortuosités du quartier semblaient bien s’accorder à cette perspective de chants des grands tourments.

Et c’est dans une première enceinte de terre battue, d’arbres sous lesquels quelques tables aux bouteilles vides laissaient penser que devaient se faire les entractes ou les pauses des spectateurs.

A l’intérieur de la seconde enceinte, qui n’était autre qu’un méchant hangar surchauffé, une foule compacte dont une grande majorité de femmes se serrant autour de quelques tables et de consommations répandues, que jaillit de la plus lointaine douleur la voix du cantaor.

Pleine, velouté, âpre. Assis sur une chaise, un verre d’alcool fort à ses pieds, accompagné à sa droite par un guitariste à l’écoute des moindres frémissements, entrecoupés des olé d’encouragement comme des incises incitant à trouver encore plus dans les profondeurs, du danseur qui interviendra comme en forme d’interlude, l’artiste égraina les chapelets de coples  de son répertoire.

Manifestement les femmes étaient venues pour le jeune danseur et le brillant de leurs yeux trahissait le plaisir de la contorsion.

Je fus même gêné par ce que j’ai cru être une américaine blonde qui se comportait à l’écoute du grand chant dans l’attitude de la connaisseuse dodelinant de la tête à la manière qu’elle aurait eu pour un concert d’Eric Clapton.

J’ai pu échanger quelque mots à la fin, avec le chanteur qui me vendit son disque, tout en m’excusant pour le public et sa médiocre qualité d’écoute.

-Necesito algo para comer…

Ce n’était peut-être pas Camaron ou Mairena, mais ce Javier Allende avait tout de même du Jondo dans son art.

Au sortir de ce fond du Santa Cruz, le grand cierge éclairé du clocher ocre et rouge de San Bartolomeo laissait voir les plaies de ses plâtres et de ses badigeons sous les éclairages de la nuit.

Pour revenir à l’hôtel, nous prenons plaisir à faire semblant de nous perdre dans les dédales du Santa Cruz encore effervescent.

Lundi 10 Juin

TRIANA

 Isaac Albeniz a écrit une Iberia pour piano, chef d’œuvre de la musique pianistique espagnole du début du XX° siècle et de tous les temps, ciselée à tel point que chaque note est accompagnée d’une intention d’attaque, de respiration ou de rythme d’exception, d’un geste musical extrêmement contraignant, notés par le compositeur. Les titres sont largement inspirés par des quartiers de villes andalouses.

J’aimerais un jour futur connaître l’ El Albaicen de Grenade et le Lavapiès, autres lieux de la plus pure inspiration de veine andalouse. Aujourd’hui, ce sera ce fameux Triana qui nous fait signe depuis deux jours depuis l’autre rive du Guadalquivir, avec ses maisons alignées bleues, blanches, jaunes et rouges vues du nord.

Ce matin le réveil a été évidemment plus tardif. Il devient inutile d’avoir des doutes sur les intentions du ciel. Dans un pays où la passion fibre la pierre, la chair et la moindre inflexion de l’esprit, le temps ne peut que se fixer au beau qu’on croirait qu’il peut le rester éternellement.

Aux abords du  Puente de Isabel II , avant de le franchir, comme un signe de gitan qui a été éternisé dans le bronze, le grand cantaor Antonio Mairena, toutes veines saillantes au front, premier d’une dynastie flamenquiste du plus pur jondo, semble jeter un cri nocturne dans ce matin éblouissant.

L’arrivée sur la Place Altozano où se trouve le Castillo San Jorge et le minuscule square au buste fier de Juan Belmonte donne une note populaire vive et saillante, où pleurent aux façades des maisons, des Vierges couronnées dont les couronnes sont deux fois plus larges que les têtes des Vierges, comme pesant d’une charge de royauté qu’on ne saurait estimer, des cierros plus accusés, et cette merveilleuse pharmacie Murillo de Santa Ana dont les murs sont entièrement revêtus entre les étalages des familles de médicaments, de faïences à dominantes jaunes et vertes.

Plus surprenant, dans cette sculpture du flamenco, l’enclume du chant profond sur laquelle se dresse la représentation féminine qui le symbolise.

Triana semble soudain d’un monde différent. A la fois plus pauvre, plus humaine et plus fière.

Le temps y semble ralenti aussi. Les touristes plus rares à cette heure. Nous longeons la Calle San Jacinto jusqu’au Collegio Salesianos, imposant comme un château autrichien. A l’intérieur de l’église du collège, une grande, douloureuse et splendide Vierge en robe de velours sombre attire les sévillans muets qui se signent en ce lundi de Pentecôte. De l’autre côté de la rue, la reproduction de cette même Vierge est plaquée de faïences entre deux étages d’un immeuble de dentistes pour pauvres. Et ainsi, dans chaque rues de Triana, une Vierge protectrice et couronnée défend  la rue ou la maison dont elle dépend et où elle est probablement reine des lieux.

Le plus pur du quartier se situe aux abords de ces ruelles souvent très étroites qui longent le Guadalquivir qu’on aperçoit aux angles de chaque pâtés de maison et par la calle de Triana, qui mènent, pour le plus beau des décors de poésie à la Chapelle Santa Ana et la petite place du même nom, aux magnolias gras et aux troncs géants comme ils le sont tous à Séville, et où le silence est tel, que l’on n’entend que les exclamation du garçon de café , visiblement maître des lieux.

Par contre le verre de Tio Pepe est toujours servi dans des verres de tradition aux cols tellement étroits que je sens en moi passer la fable du Renard et de la Cigogne…

La chapelle domine, par sa seule autorité et comme son centre de gravité, le quartier, qu’on en a installé alentour les principaux cafés encore endormis à cette heure.

A l’intérieur, le retable du chevet est la partie la plus majestueuse avec ses images de Sainte Anne, de la Vierge (XIII° siècle), entourés d’une quinzaine de tableaux du XVI° aux XVIII° narrant la vie de la Vierge, de Saint Pierre, Saint Paul et tout au centre du retable, Saint Jean Baptiste et saint Jean.

A l’entrée, un retable tout en largeur, d’un bois apparemment fragile, une œuvre importante de Alejo Fernandez des environs de 1525, la Vierge à la rose et  les niches latérales contant les aventures de Saint Philippe Neri et de Saint Jean Népomucène.

La lumière de presque midi renforce encore les reliefs, fait flamber la multiplicité des tonalités des façades, des ocres aux mauves et des roses aux moutardées, dans le désordre le plus artistique, rehaussé de bougainvilliers et de cierros tout le long des rues du quartier.

J’ai noté un café aux céramiques bleues qui doit bien rendre l’âme ancestrale de Triana, le Bistek, encore solitaire, mais sûrement éveillé la nuit aux premiers accords de guitare, à l’heure où les parfums commencent à respirer.

Triana a une âme qu’on ne confondrait avec aucune autre. Nous nous fondons dans ses multiples replis qui ont le charme de sa langueur, de ses vierges qui pleurent et de ses femmes aux balcons qui exposent à la curiosité tout le tragique goyesque d’une antique errance gitane.

C’est ainsi qu’après la chapelle de los Marineros, emplies de merveilles avec sa Vierge protectrice en robe rouge, on rejoint, pour finir notre boucle, la Pharmacie Murillo Santa Ana sur la place Altozano et le marché couvert à l’heure du Tio Pepe servi dans un large verre et la barquette de fruits frais.

Plus à l’ouest dans Triana, c’est le quartier des céramiques, des ateliers aux merveilles artisanales, des entrées de maisons préludant aux patios fleuris, à l’ombre et au silence.

Puis le Pont Saint Isabelle en sens inverse, où la Giralda et la Cathédrale, vues de loin dominent la rive nord de la ville et le Guadalquivir qui souffle un léger vent et un air de fraîcheur fugitif, la remontée par la large Calle San Pablo jusqu’à la Magdalena, toute rose et bleue enserrée par les maisons qui lui ont pris son espace qu’on ne peut qu’en deviner la coupole, et parfois le clocher, suivant les points de vues alentour.

On achète un petit picador avec son taureau pour Y, dans une boutique au parfum de naphtaline semblant sortir du temps de l’enfance.

Sur la Place Dona Carmen, arborée, le buste fier du Nino Ricardo, guitare à la main, et quelque maisons bleues et jaunes s’harmonisant aux troncs géants de magnolias comme issus de forêts tropicales.

Le Metropol Parasol est une parenthèse dans cette belle unité qui mène du fleuve aux boulevard grouillants débouchant au nord. Son allure de champignon géant percé d’alvéoles et de replis ne masque pas la matière déjà vieillie qui est le propre des grandes architectures urbaines métalliques contemporaines.

Depuis une étroite ruelle, on aperçoit comme vue d’une tranchée ouverte sur le ciel, le bulbe rouge et bleu d’une église comme il y en a tant dans ce quartier où les larges boulevards ont fait place à de minuscules trottoirs, à des chaussées pavées et des véhicules qui ont à peine de quoi éviter les passants.

Saint Ildefonse apparaît, carrément ocre et jaune, aux couleurs exagérément soutenues, telles les couleurs du drapeau de l’Espagne, et au débouché du chemin improbable, le petit enfer de la file d’attente devant la Casa de Pilatos, où une statue sur la placette du même nom, d’un sévère Zurbaran, anguleux et ténébreux, nous observe une heure durant.

La « maison de Pilate » est un palais aristocratique, qui avec l’Alcazar est le prototype même du palais sévillan. Bâtie essentiellement aux XV° et XVI° siècle, elle marie, autour de plusieurs patios et jardins, les styles mudejar, gothique et renaissance. On croirait parfois se sentir traverser une peinture de Delacroix ou émerger d’une vision d’un clair obscur de Rembrandt et peut-être mieux encore d’un scénario idéal d’un orientaliste fin du XIX°.

Des bancs de pierre recouvert d’azulejos incitant au repos et à la contemplation se trouvent aux pieds de chaque large et haute fenêtre à deux arcades séparées par de fines colonnettes. C’est un décor de mille et une nuit sculptant les ombres et les trouées de lumière s’insérant et participant à l’architecture même des allées du palais.

De très bienfaisants courants d’air soulagent des fatigues et nous trouvons quelques instants de repos sur ces bancs qui encadrent chaque fenêtre donnant sur la grande cour.

L’escalier constitue sûrement l’un des plus beaux trésors du lieu. La cage étant pourvue d’un riche décor de faïences surmontée d’un plafond de marqueterie et d’une impressionnante coupole sur trompe en bois doré.

Les jardins révèlent la conception plutôt intimiste servant d’écrin à des espèces végétales qu’on pourrait trouver dans tous les jardins tenus dans la simplicité par les amoureux des jardins : arbres fruitiers, palmiers nains, orangers, magnolias, jasmins de Madagascar.

Le plus grand est organisé autour d’une fontaine, au milieu d’un beau beau décor architectural, dominé par une galerie et une loggia.

Le plus petit marque une influence mauresque intimiste inclinant aux rêves qu’on fait à l’écart du monde.   

La maison de Pilate est l’oasis du luxe du calme et de la volupté au cœur d’une ville baignée de ce soleil andalou qui ne nous aura pas quitté de tout le jour.

Cécilia est attirée par un magasin de céramiques, sur la jolie place de Jesùs de la Pasion, représentant des petites maisons en faïences vernies à toits pointus faisant penser à l’enchantement de celle d’Hansel et Gretel.

Nous rentrons par les ruelles qui portent des noms différents tous les cinquante mètres, dès que celles-ci inclinent à droite ou à gauche sans prévenir, en essayant de nouvelles Manzanilla dans divers bistrots, tous excellents, jusqu’au buste de Cervantès, mi sérieux mi moqueur, aux portes de la Place San Francisco où s’achève le périple du jour et son lent crépuscule.

C’est la dernière soirée dans Séville, Calle Gago, chez Belmonte, à défaut de trouver un équivalent à notre Diaz Salazar fermé depuis le début des festivités du dimanche.

Il y fait frais, le poisson est bon. La nuit tombante sur Santa Cruz traverse en silence ses rues et ses secrets.

Par le hasard d’une cour ouverte éclairant un espace aménagé en cinéma improvisé en plein air, on nous propose, en forme de promotion pour un film documentaire de voyage, un portrait de nous, avec pour fond, une destination de notre choix. Nous avons opté pour le Japon.

Mardi 11 Juin

Revenus tôt ce matin vers les larges avenues menant au Musée des Beaux-Arts, seul, dans un square qui mène au musée, enserré entre une banque, et quelques immeubles modernes, le buste de Velazquez, sur piédestal, moustache au vent et pinceau inspiré, semble bien réussi en regard des sculptures généralement insipides et simplement considérées comme du mobilier urbain se remémorant les gloires de l’Espagne.

Devant le Musée, cette fois c’est Murillo, si haut dans le ciel qu’on doit lire le cartouche à mi piédestal pour connaître le nom du personnage triste et solitaire qui flotte tout là-haut, comme un veilleur inquiet.

La Pinacothèque de Séville a été érigée sur l’emplacement d’un ancien couvent et ouvre ses portes vers le milieu du XIX° siècle comme « musée de peintures ».

Réparti sur une quinzaine de salles sur deux niveaux, l’intérieur conserve cette allure de vieil hôpital aux galeries hautes et aux escaliers incertains. Elles se repartissent dans un sens chronologique, allant du Médiéval espagnol dont on remarque surtout un Bartolomé Bermejo, aux peintres espagnols du XX° siècle.

C’est surtout les salles intermédiaires qui attirent l’attention avec le maniérisme et le baroque européen où un seul Velazquez se fait difficilement remarquer par les tons sombres et la composition inattendue.

Deux Bruegel le Jeune présentent un Paradis terrestre et un Paradis aux animaux, Cornelis de Vos, collaborateur de Rubens, un Portrait de Dame, puis toute une litanie de peintres espagnols dont trois se démarquent à mon sens, Juan de Uceda et une grandiose Dormition de saint Hermanégilde, une Vision de saint Basile de Herrera le Vieux et un Martyre de Saint André de Juan de Roelas, tous trois de l’école de Murillo. Quelques tableaux ténébreux de Ribera dont un Christ aux outrages d’un grand réalisme.

Nous étions venus surtout pour Zurbaran le sévillan. Pour le saint Hughes au réfectoire, les Christ aux ténèbres, Saint Grégoire le Grand mais la surprise est venue de ses portraits de femmes, de pied en cap, tout à la fois dépouillés de décor, rendant austère l’ensemble, contrastant avec l’extrême réalisme des expressions des visages et des attitudes presque sensuelles.

Dans l’empressement de découvrir ces Zurbaran nous avons omis, ce qui est peut-être le chef d’œuvre du peintre, l’Apothéose de saint Thomas d’Aquin, exposé dans la salle de Murillo et l’école sévillane du baroque.

Un Goya et un Greco inattendus complètent cette visite où nous fûmes, à part un groupe d’étudiants assez ébahis et comme perdus, parmi les rares visiteurs à cette heure matinale.

Poursuivant « par les rues et par les chemins », les maigres colonnes solitaires et abandonnées d’Hercule et de César à leur sommet, ne semblent pas nous voir au bout d’une longue esplanade.

Je ne saurais dire le charme de ces rues et de ces chemins, qui s’écartant soudain des avenues plus larges, deviennent, sans prévenir, de maigres boyaux pavés, cherchant le nord de Macarena, comme hier ils cherchaient le cœur et les entrailles de la ville jusqu’à la placette de la Casa de Pilatos. C’est toute l’âme andalouse sans apprêt ni beauté particulière qui murmure aux pied de maisons modestes et de trottoirs qui souvent n’excèdent pas quelques centimètres pour s’élargir timidement un peu plus loin. D’une fenêtre entre ouverte jaillit parfois la voix d’une fillette ou le grondement de la maman très vite disparus de la scène sonore lorsque la rue incline en une courbe imprévisible, à l’aveugle, poursuivant plus loin le charme inattendu d’une nouvelle échappée tortueuse dans des goulets successifs.

Et ceci jusqu’à l’Eglise San Marco, au cœur de cette Macarena, comme s’il s’agissait d’un havre ou d’une étape obligée dans la connaissance de ce quartier, s’ouvrant sur une minuscule place où les premiers jerez commencent à se boire à l’ombre d’une terrasse.

A San Paula, couvent ou ermitage, le temps n’a pas de prise. Nous sommes reçus par de vieilles bonnes sœurs qui ne nous laissent pas visiter sans avoir préalablement refermé les portes précédentes derrière nous avant d’ouvrir les suivantes. La chapelle resplendit de ses voûtes en céramiques de mille couleurs, là où habituellement la pierre fine couronne celles-ci.

Séville, comme Rome, dispose d’une église dédiée à Saint Louis des Français. C’est le cœur de Macarena. Située dans la Calle San Luis, mitoyenne des construction voisines, elle ne dispose d’aucun recul pour qu’on en apprécie la belle façade, et surtout ses tours et sa coupoles vernissées. Elle est nettement inspirée de l’église Saint Agnès en Agone de Rome.

L’intérieur est organisé selon un plan en croix grecque, dotée d’absides semi circulaires, richement décorées, constituant un des sommets de l’art baroque sévillan. Des représentations des grandes vertus figurent à l’autel de chacune des absides, avec au sommet de la chapelle sous terre, la magnifique génuflexion en bois polychrome de ce que je crois être saint Louis.

Nous parvenons tout près de là, à la Casa de las Duenas. Du nom du monastère cistercien de Santa Maria de las Duenas. Le poète Machado y naquit et y vécut ses premières années comme le rappelle une plaque dès l’entrée de la maison.

Comme la plupart des palais sévillans, ce sont les luxes des divers patios et de ses jardins qui accueillent le visiteur, avec ses senteurs, ses palmiers et ses orangers, ses multiples murs de bougainvilliers et ses fontaines discrètes aux faïence de couleurs, dans la structure de ses styles renaissance, sans renoncer ici à l’esthétique gothico-mudejar et plateresque typique de la région. La merveille du palais est sans doute le portique qui entoure les quatre côtés du patio formé de deux étages d’arche et du bassin au centre de celui-ci. Nous longeons les allées aux senteurs multiples au gré des bougainvilliers, des petits bassins essoufflés qui n’ont plus la force de faire tinter leur jet d’eau et les patios donnant sur des salons saturés de bibelots, de mobiliers, de toiles et d’objet d’art amassés depuis le XVII° siècle à aujourd’hui. J’ai retenu un très bel Antonio Carracci et suis resté en extase devant le Ribera du Christ aux outrages, lugubre peinture ténébriste.

Revenus plus au sud, dans le quartier de la Magdalena, sur le bruyant boulevard de la Calle San Martin, à plus de midi maintenant, nous prenons la Manzanilla fraîche à la terrasse du magnifique immeuble qui abrite à l’angle de la Calle Cuna, le café Victoria Eugenia, ses faïences bleues et blanches et les caractères du nom de l’établissement dans un relief de lettres dorées. L’endroit se nomme aussi Baco, Bacchus. L’intérieur qui mène vers des salons de luxe est un patio à l’imitation des plus vrais palais de la ville.

Dans la même Calle Cuna, c’est le Palacio de la Contesa Libreja, la troisième maison mauresque, après l’Alcazar, que nous rencontrons depuis hier.

La maison présente, dès l’entrée dans le patio, un caractère plus intime de par ses proportions plus petites que celle de la Duenas. C’est en 1901 que la comtesse de Lebrija restaura cette riche maison pour y abriter ses œuvres d’art dont des tableaux de van Dyck, de Bruegel l’Ancien, d’autres de l’école de Murillo et des antiquités gréco-romaines innombrables.

Dans le centre du patio, la partie la plus enchanteresse par son élégance, on peut y admirer les colonnes de marbre des piliers du portique et les mosaïques romaines des II° et III° siècles.

Dans l’une des pièces jouxtant le patio, une exposition temporaire de deux tableau de Rubens, d’un Hercule et d’une scène sensuelle de femme à moitié nue comme le sont les opulentes femmes de Rubens qu’on n’attendait pas ici, vient clore la visite d’un lieu isolé des agitations de ce quartier qui transite vers le centre de la ville.

La Cathédrale est enfin ouverte en ce début d’après-midi, mais j’avoue ne pas avoir compris les heures et les jours d’ouverture et de fermeture de celle-ci, d’autant que cette fin de Pentecôte devait restreindre encore le rythme des moments accessibles. Nous n’y avions fait qu’une brève déambulation à notre arrivée, mais pas eu le plaisir d’en embrasser toutes les parties maintenant ouvertes au public.

L’intérieur, avec la nef la plus longue d’Espagne, est impressionnant de hauteur même si elle est moins élevée que celle de Beauvais  ou d’autres en Europe. Dans le corps principal de l’édifice se distingue le chœur qui occupe le centre de la nef, avec ses deux grands orgues que nous avions entendu un bref moment la fois précédente. Ce chœur s’ouvre maintenant sur la Capilla Mayor, dominé par le colossal retable gothique de bois doré, si monumental qu’on ne distingue pas les différents épisodes proposés à l’admiration, ses quarante cinq panneaux sculptés représentant des scènes de la vie du Christ. Ce chef d’œuvre unique est l’ouvrage de toute une vie du sculpteur Pierre Dancart. C’est le tableau d’autel le plus grand et le plus riche du monde et l’une des plus somptueuses pièces sculptées de l’art gothique.

Dans la chapelle royale sont enterrés les rois Ferdinand III le Saint et Alphonse X le Sage. Et non loin de l’immense retable, le tombeau de Christophe Colomb.

La Cathédrale n’en est pas moins aujourd’hui un lieu de frénésie bruyante, où l’aspect muséal  donne une idée de ce que seront Notre-Dame de Paris ou celle de Chartres dans quelques années. Les chinois, très nombreux, y ont déjà leurs guides et leurs audiophones.

A quand les starlettes chinoises minaudant en selffies devant un christ en croix ?

La sortie se fait par la grande esplanade arborée donnant tout à la fois sur la belle façade de dentelles gothiques et sur la Giralda qui domine l’ensemble.

C’est maintenant quinze heures passées. La Casa Morales, dans la rue de notre hôtel, qu’on nous avait  indiquée comme offrant « le meilleur de l’Espagne du sud » étant fermée, nous passons ce moment de la dernière halte sur la terrasse brumisée de chez Belmonte du côté de la petite rue montante et pavée, Calle Meson del Moro où nous sommes servis par une jeune sévillane aux yeux d’ici, qui ne sait pas que nous quittons Santa Cruz pour longtemps.

Séville, ville des madones couronnées de couronnes lourdes à porter

De madones aux robes de vierges mariées

Séville qui sent aussi la queue de taureau confite la manzanilla et le vieux jerez

Séville aux calèches aux roues d’or

Séville la mauresque, de la solitude des arènes, des vieilles rues pavées, des parcs innombrables, et des cierros

Il est encore temps de garder en tête ce Triana d’Albeniz qui respire le parfum des nuits anciennes, le rythme âpre de ses sorcelleries et de ses incessants sortilèges.




LES CYCLADES    

14 / 21 Août 2019


Mercredi 14 Août

Devant la multitude des îles grecques qui s’offraient à la curiosité, il fallait bien choisir.

Ce sont quatre îles qui furent élues parmi les deux cent cinquante existantes et la quarantaine habitées. Mykonos, Délos, Naxos et Santorin, pour un temps évidemment compté.

C’est encore un vol différé. Cette fois l’attente se fait dans l’avion même durant une heure en bout de piste, comme du temps des déconvenues terroristes.

Nous décollons au crépuscule d’Août, donc bien tard. La nuit est bien tombée déjà pour voir depuis le hublot de gauche l’impressionnant spectacle qu’offre la Rome éternelle à quelques milliers de mètres au-dessous, un tissage féerique d’électricité comme une toile de Pollock, avec des trouées noires signifiant les espaces inhabitées.

Saint Exupéry, parlant des paysages, disait qu’on ne pouvait mieux en apprécier la valeur qu’en prenant de la hauteur.

L’arrivée à Mykonos se fait vers vingt trois heures. Le taxi se fraie un chemin (où ne devait passer que des mules auparavant) et nous dépose à l’ «Orphéas Rooms », charmant petit cube d’un blanc immaculé, aux fenêtres et aux balcons rouges. L’hôtesse nous expose le plan de la cité et les divers lieux qui pourraient nous intéresser. La fenêtre de notre chambre donne sur la mer au loin et la lune est ce soir une lune rouge.

Puis c’est la descente à pied vers le cœur de la ville où les commerces ne ferment apparemment jamais. La violence de la lumière électrique prend les entrailles de Mykonos dans un étau de couleurs glauques. Ce qui prend aussi physiquement à la gorge, et qui saisit, sans qu’on puisse s’y soustraire, c’est l’horrible fond sonore qui tapisse le moindre recoin des ruelles, les placettes et tout le dédale de ce qui serait le cadre le plus parfait d’un paradis terrestre.

Je ne sais le nom des rues, des lieux publics, puisque les inscriptions ne sont qu’en alphabet grec. Quelques chapelles immaculées se rencontrent au hasard des rues, entre deux tavernes et un restaurant saturé.

Comme à Venise, mais pour d’autres raisons, tout descriptif me paraît inutile, pas même les quelques échappées de ruelles semblant se perdre dans quelque inopinée douce obscurité où l’on devine les tons traditionnels de l’architecture aux escaliers et aux fenêtres de bois bleus sur des murs d’une blancheur limpide.

Et je me pose cette question qui en devient lancinante « que pouvait bien être ce paradis naturel il y a cinquante ans ? »

De paradis, les humains y ont installé le pire de leurs artifices, la laideur de leur enfer.

La petite Venezzia, la nuit tombée, est l’image même de cette frénésie décadente et barbare de bruit et de fureur de jouir.

Pourtant, au détour d’une petite place, un trait d’humour ne m’aura pas échappé : un minuscule bistro propose, à l’entrée, des manteaux de fourrure avant d’aller consommer au bar où la température est celle d’un frigo. On peut apercevoir, au travers d’une fenêtre, des clients comme autant d’ours blancs patauds et hilares.

Nous tentons de prendre un verre, d’un vin exécrable, à l’heure où la fatigue commence à se faire sentir sur des fauteuils qui s’enfoncent dans leur faux cuir à l’un des multiples établissements encombrés, malgré la gentillesse d’un serveur affable.

Les femmes sont extraordinairement endimanchées pour la nuit qui va suivre, parées dans leurs élégantes robes à frisson qui seront souillées de leur sueur dans quelques heures…

Les moulins du haut de la colline, à quelques pas de notre résidence, semblent insensibles, et dressent leur hiératisme comme d’éternelles sentinelles.

Et puis cette nuit la lune sera rouge.

Jeudi 15 Août

Et pourtant Mykonos est belle. C’est comme des fantômes que nous pénétrons dans les rues qui rendent leurs lots épars de fêtards, mais ces rues respirent maintenant de leurs boyaux étroits, avec ces fameux pavés bicolores qui indiquent comme des cailloux de petit Poucet la ligne de fuite des perspectives. Ces rues de gros dallages joints par de l’enduit blanc forment aussi une sorte de fil conducteur continu comme une peau de serpent. Cela donne l’illusion que c’est la rue qui nous montre le chemin où sont les maisons de couleurs encore endormies.

Le vent nous prend le long des quais du port de plaisance. Les gros navires de croisière accostent déjà.

Les moulins, comme celui de Don Quixote, sont face au soleil, les pieds dans la poussière jaune, ne reçoivent jamais d’ombre et sont les phares repérables de n’importe quel point de la ville.

Depuis une église orthodoxe, dans tous le quartier alentour , nous parvient une liturgie grave et profonde, avec des voix solistes, ténor et basse, alternant avec des chœurs. C’est évidemment le 15 Août ! Donc depuis une de ces églises principales, puisqu’elle est traversée par une rue que nous emprunterons fréquemment, s’élèvent les longues litanies du grand Chant Octogonal à la Vierge qui prennent à la gorge tant l’intensité du rituel des fidèles semble sourdre du fond de leur foi.

C’est une réflexion que je me fais en songeant à toutes ces errances que les différentes conférences catholiques ont pu entreprendre pour détruire l’essence même du lien rituel qui se fonde dans le chant religieux, dans la mystique musicale. Le Concile de Trente avait définit les canons de la musique liturgique, avant que, par abandons successifs, l’élévation et la mystique ne sombrent et ne cèdent à l’appel de l’attraction du monde. Depuis Vatican II, le vide s’est installé en matière de ciment liturgique pour faire place à des ritournelles à la limite de la chansonnette qui seraient juste appropriées pour la veillée de jeunes scouts.

Le Pape François a même déclaré récemment que la musique de l’église catholique se devait d’être à l’écoute des expressions les plus représentatives de notre temps… 

Loin en effet de cette ferveur hors du temps qui se répand ce matin dans les rues d’une ville pourtant peu enclin à donner d’elle un tel visage.

La foule se presse silencieuse jusque loin à l’extérieur, après le parvis de l’église.

Le vent souffle fortement sur le port. La mer a sa couleur de cobalt avec des frisottis blancs d’écume et le sel mange la peau en un rien de temps.

Au loin, face au port, les maisons blanches sont bâties sur des sols arides où ne se profile aucun arbre. Quelques moulins désossés tiennent compagnie à une multitude de chapelles blanches aux coupoles rouges ou bleues se confondant avec le ciel.

Et en début d’après-midi, c’est l’embarquement pour Délos.

DELOS

Délos la déjà africaine, Délos, royaume de pierres et de ronces. La mer à l’encre la plus bleue, la mer d’Egée, la mer des îles, la mer rugueuse où à l’arrière du navire le sillage laisse un remous large et profond jusque loin derrière nous.

« Nous espérons l’infini dans les possibles de l’homme » (Livre des Répons, p. 146)

Nous espérons l’éternité derrière l’aridité de la pierre, des solitudes et des espérances closes dans la vanité de ce qui meure, même si la mer, la terre, les bleus infinis marquent un monde qui a cru un jour s’approcher du parfait.

Le paysage aux abords de l’île, embrassée du regard, respire le dessèchement sur toute l’étendue du site archéologique, jaune et austère.

Des colonnes isolées, par deux, ou par trois, émergent droites et solitaires, des murets et des murs d’enceinte forment les seuls vestiges visibles, donnant un semblant de verticalité à l’arrivée du petit port.

C’est la petite et humble île de Délos que choisit comme pays natal Apollon Phoebus, le superbe dieu de la lumière. Sans doute a-t-il fait le meilleur choix possible parce que nulle part ailleurs on ne rencontre cette lumière céleste dans laquelle baigne le paysage granitique et nu de l’île, cette sérénité surnaturelle qui se répand dans l’air à Délos.

Et qu’est-ce que Délos ? Un rocher de granit au milieu de la mer. Tout autour, les Cyclades parsèment le centre de l’Egée, elles semblent définir la circonférence d’un cercle magique, dont le centre serait l’île  sacrée.

Comme un noyau tellurique rayonnant.

Ses petites dimensions ( à peu près six kilomètres de long sur moins de quinze cent mètres de large), ne suffiraient d’elles-mêmes à justifier le destin que lui réservait l’Histoire. Seule la protection des dieux pouvaient l’expliquer.   

Plusieurs légendes sont liées à l’île. C’est Homère qui chante l’hymne à la naissance d’Apollon dès la fin du VIII° siècle avant J.C. L’ancienne petite Astéria, la sœur pétrifié de Letô, ne pouvant pas jeter l’ancre, devient Délos (l’Apparente) et prend appuie sur de solides colonnes au fond de la mer. Les Cariens sont donnés comme les premiers habitants de Délos et Thucydide les associe aux morts accompagnés de leurs armes de fer découverts dans les tombes pendant la Purification. Les vestiges archéologiques prouvent que les premières traces de vie sur l’île datent du III° millénaire avant notre ère.

L’époque mycénienne (1580- 1200 av. J.C.) est mieux représentée. Un habitat complexe est localisé sur le rivage près du port.

En 1873 commencent les fouilles de l’Ecole Française d’Athènes dont Maurice Holleaux fut Directeur et Organisateur des Fouilles de 1904 à 1912 comme l’indique une plaque à l’entrée du Musée. Ces fouilles se poursuivent jusqu’à nos jours, mettant en lumière la majeure partie de la grande ville riche, avec ses temple et ses ports, ses marchés et les quartiers aux somptueuses villas, agrémentées de cours et d’atrium, décorées de mosaïques et de fresques.

Les visiteurs que nous sommes, qui vont errer dans les rues et les places de cette ville antique unique, palpitante de vie, resteront sous l’impression que ses habitants viennent juste de la quitter, laissant derrière eux, parmi les ruines, toutes leurs possessions, ainsi que leurs espoirs et leurs rêves.

C’est par l’Agora des Compétaliastes, l’Exèdre en marbre, devant les Propylées, l’Agora des Déliens, l’Oïkos des Naxiens, du Colosse des Naxiens, quatre fois la taille naturelle dont il ne restent que quelques fragments du torse, les colonnes redressées des Artémisiens que l’on arrive à cet extraordinaire allée qu’est celle du quartier des Lions, que l’on associe à l’image de l’île, sorte de vitrine et emblème de Délos que les visiteurs et les amateurs d’art antique connaissent déjà pour les avoir vu sur des livres d’art. Ils bordent l’avenue d’une manière qu’on ne retrouve que dans les sanctuaires de l’Orient et d’Egypte. Ces fauves impressionnants ressemblant plutôt à des panthères, par leur absence de crinière et une certaine maigreur (on voit saillir leurs côtes), sont assis sur leurs pattes arrières comme de vrais gardiens du Sanctuaire.

Suivent la maison des Tritons, la Maison du Lac, dont le sol de l’atrium est recouvert de mosaïques aux simples motifs géométriques, le gymnase aux arcades, la Fontaine Minoé, l’Exèdre de Dionysos, la Maison de Dionysos dont le détail le plus célèbre est la sublime mosaïque de la cour qui constitue une des créations les plus remarquables de l’art de la mosaïque hellénistique. Dionysos est représenté les ailes grandes ouvertes, couronné de lierre sur un tigre qui porte autour du cou une couronne de feuilles de vigne et des grappes.

Tous les motifs sont des symboles du dieu du vin qui est peut-être représenté ici revenu de son retour des Indes.

Puis c’est la Maison de Cléopâtre l’Athénienne (et non l’autre), la statue de la maîtresse de maison et Dioscoride, peut-être parmi les plus belles à ciel ouvert.

La Maison du Trident dont l’intérêt est qu’elle représente le type de péristyle que l’écrivain Vitruve qualifie de « Rhodien », le Théâtre, la Maison des Masques avec une fois encore une mosaïque de Dionysos monté sur une panthère sur fond noir.

La Maison des Dauphins aux animaux fabuleux.

Puis le sanctuaire et l’Antre du Cynthe, sommet de l’île que nous ne grimperons pas sous la fournaise de ce jour, mais où l’on peut accéder par une rue montante aux escaliers taillés dans le granit.

Héraïon, et enfin l’édifice le plus célèbre et le plus spectaculaire, le temple d’Isis aux colonnades doriques et au fond de la cella, la statue de la déesse.

Redescendant, c’est la « Maison à une seule colonne » celle de l’Hermès à deux niveaux, une des plus belles, et le temple d’Aphrodite.

Le Musée en forme de fer à cheval, où est déposée à l’entrée la plaque au nom de Maurice Holleaux, s’ouvre sur une fantastique série de statues du haut archaïsme, de la période archaïque récente, des périodes classiques, et des périodes hellénistiques.

La concentration d’autant de chefs d’œuvre fait de ce lieu un des plus attractifs qu’il m’ait été donné de voir. Et c’est sur cette petite Délos.

De retour à Mykonos, c’est la chapelle blanche aveuglante au soleil d’après-midi, mangée de plantes grasses sur le côté gauche de la façade, la Chapelle Paraportiani, faite comme si elle était née de la pierre même de la ville tant elle semble inséparable du paysage au Sud de la ville. Malgré la relative petitesse de taille et la sobriété de la chapelle, elle n’est pas le fruit d’un élan spontané, mais d’une sorte d’assemblage autour d’une construction d’origine. Cet ensemble est surtout le résultat des jeux du hasard, des temps et du vent. Œuvre d’un artisan mykoniate, anonyme et mystique, qui réussit à transformer un tas de ruines de ce qui était un modeste édifice  en un chef d’œuvre architectural non moins sobre mais d’une beauté plastique irrésistible.

Sur la petite Venise, à peine calmée de ses fureurs nocturnes, nous longeons le chemin étroit et dallé, léché par les vagues. La perspective des maisons de couleurs sur des semblants de pilotis donne l’impression de défier le front de mer. Nous grimpons ainsi en bout de promenade littorale jusqu’aux moulins dont l’exposition solaire est maintenant au dos des ailes, mais dont la perspective  perfore en vue plongeante sur la petite Venise et les maisons à pilotis maintenant tout au bout de la jetée.

C’est le repos du milieu d’après-midi, gorgés de soleil, écaillés de fatigue.

Vers vingt heures nous rencontrons, dans l’église orthodoxe du plein centre de la ville, le bien étrange Père Georges qui veille sur d’admirables fresques dont les toujours présentes Dormitions de la Vierge et de l’immanquable Saint Georges au Dragon. Le père Georges en ce jour de la fête de la Vierge est intarissable sur les beautés qu’il a rencontré dans son existence, sur ses voyages, sur les différentes langues qu’il semble pratiquer (auprès de quelques autres visiteurs qu’il salue au passage), que nous en arrivons presque à quelques familiarités en nous risquant à parler de vin. Des cinq traditionnellement admis comme plus grands vins blancs de France, dont je me pris à décliner les noms, buttant sur le cinquième, bien que je les cite chaque fois presque sans y réfléchir. Le Père Georges me fit promettre de lui transmettre le nom de ce fameux inconnu dans les plus brefs délais…

Puis c’est le soleil qui décline, c’est l’heure où depuis les fenêtres de la chambre, les oiseaux entonnent une symphonie électroacoustique qui ferait pâlir les meilleurs Pierre Henry.

C’est ensuite le début de la nuit dans les vieilles ruelles, le T. Bone de veau, le vin blanc de la région, avant la paisible méditation sur le balcon blanc aux boiseries et aux chaises rouges de la chambre d’hôtel, avec le rhum blanc à boire devant la lune qui n’est plus rouge cette nuit mais qui se reflète sur les petites vagues dont on devine les clapotis sereins le long du rivage.

Vendredi 16 Août

Depuis la fenêtre de la chambre j’aperçois maintenant nettement l’île oblongue de Délos. C’est comme si le côté sacré devenait aujourd’hui évident, le regard ne pouvant s’empêcher de s’attarder sur elle plus que sur les autres éléments du paysage qu’offre la lumière matinale.

La chaleur semble aujourd’hui plus intense encore, et ce sont les moulins sur la colline qui se présentent tout vifs au soleil du levant, et plus loin, après la Petite Venise, merveilleuse et solitaire, la chapelle Paraportiani, dans sa blancheur de chaux, qui expose aussi sa façade dans sa grande nudité. 

Par les rues et par les chemins, puisque c’est un privilège ici d’avoir le cœur de la ville à soi avant le réveil de toute les cohortes de touristes. Il n’est que les camionnettes de livraison qui encombrent de leur mouvement les ruelles qu’elles parcourent de leurs pétarades.

C’est ce cheminement curieux du matin qui donne l’impression dès aujourd’hui de connaître déjà toutes les petites traverses de la ville, avec ces différences d’éclairage que la lumière expose, durant la trajectoire du jour, sculptant différemment les pierres et la densité des couleurs.

Chateaubriand disait : « Ce ne sont pas les objets qui constituent les paysages admirables, ce sont les effets de la lumière ».

Dans une de ces rues près du port déjà soufflé par le vent frais, il est une étonnante boutique, une sorte de caverne d’Ali Baba, une caverne de merveilles qui regorgent de peintures religieuses sur bois. Nous sommes chez Sofoklis Georgiadis, au salon de l’esprit comme il est indiqué sur l’enseigne Konstantinos. Toutes sortes de thèmes sont représentés dont les Vierges à l’Enfant, les Saint Georges et les apôtres, les Anges et Archanges sveltes et dans les plus stricts canons de la représentation orthodoxe. Il s’agit dans cette boutique, d’une entreprise familiale dont Sofoklis Georgiadis fait partie, de peintres reproduisant depuis 1902 et quatre générations, à partir d’originaux, les exactes copies qui se trouvent être des commandes pour d’autres monastères ou des acquisitions à la demande de particuliers.

L’homme est affable et nous présente une sublime Vierge à l’Enfant au lourd vêtement prune et aux mouvements de membres d’une exquise composition, la tête de la Vierge légèrement inclinée comme il se doit dans les portraits traditionnels orthodoxes. Seule la position assez hiératique de l’Enfant trahit l’importance du sujet sous le regard attendri de la mère.

Nous restons longtemps en admiration devant ce magnifique travail qu’on ne peux plus qualifier d’artisanal tant la reproduction est maîtrisée par l’artiste qu’elle peut être considérée comme une réappropriation originale.

L’artiste proposa de nous céder l’œuvre pour quelque cinq cent euros sans pour autant se départir d’une attitude qui n’envisageait pas le seul aspect commercial et sans appuyer avec insistance sur sa proposition. Ce qui dans ces cas donne des regrets de ne pas saisir ce genre d’opportunité. D’autant que cette reproduction sur bois valait largement le prix demandé.

L’homme de l’art accepta que je prenne une photo de l’œuvre et même une seconde avec l’artiste tenant la Vierge à l’Enfant entre ses mains. 

Le vent souffle toujours sur le port de plaisance et n’en est que plus encore ressenti par contraste avec l’espace confiné de la petite boutique.

C’est maintenant l’embarquement pour Santorin.

Le navire qui se présente, face au quai bouche ouverte, est un mastodonte proche du sourire du requin, sur deux ailes latérales à la manière des catamarans pouvant ici tracter plus d’un milliers de passagers et une quantité impressionnante de véhicules.

C’est le taxi des mers qui se répand un peu partout entre Paros, Ios, Naxos, Héraklion et le terminus pour nous, Santorin en moins de deux heures trente, à raison de cinquante nœuds (quatre vingt treize kilomètres/heure).

Depuis les vitres du navire on a pu apercevoir Naxos, son portique érigé sur le maigre promontoire battu des vents et du sel marin, l’anse du port et la blancheur des habitats que nous reverrons bientôt… Ios a été également une étape sur notre chemin. Peu de passagers sont descendus dans cette île qui aurait été, mais d’autres le revendique aussi, le lieu de naissance de Homère.

Puis enfin les hautes falaises de Santorin, anormalement abruptes, falaises de plusieurs centaines de mètres, tranchées dans le volcanique rouge de la pierre, où de loin on peut constater, au-dessus de nous, que les nids d’habitations ont été érigés sans aucune espèce de crainte du vide et du vertige. A certains endroits, selon les points de vue on pourrait croire en plissant les yeux légèrement, que la neige s’est fixée au sommet de ces masses colossales de granit rouge.

Nous n’accostons pas , comme les navire de croisière, au pied de la ville de Fira au cœur du volcan englouti dans cette petite mer qu’on nomme Caldeira, d’où la vue sur le théâtre naturelle rappellerait un peu celui du cirque de Gavarnie, comme une sublime panoramique et d’où en quelques minutes, les visiteurs sont hissés par un téléphérique vertigineux au pied des habitations.

L’impossible route des ânes à flanc de rochers n’est évidemment pas pratiquée par les touristes.

Pour nous la route sera plus longue. Le gros navire nous dépose sur un petit quai qui ne fait pas face à la ville d’en haut, mais sur une petite anse de côté qui donne sur une sorte de petit port furieusement animé qu’on croirait à un village western de studio.

Le bus prendra une route aride et dangereuse, où les car qui montent croisent ceux qui descendent durant de longs kilomètres, rendant sublimes certains points de vue, depuis les virages, sur les îlots au pied de la falaise dans le décor d’un coucher de soleil extraordinaire qui semble s’annoncer lentement dès le milieu de l’après-midi.

L’arrivée à Fira se fait donc par l’arrière de la ville. On pourrait presque dire par les coulisses qu’on ne visite généralement pas, sorte de banlieue qu’on imagine déplacée dans ce décor habituellement connue comme décor de carte postale face à la mer.

Le car nous laisse finalement à la gare routière grouillante et bruyante, sur des pavés coupants, généralement en pente, avec une distance à parcourir qui paraît interminable avec nos valises roulantes, au travers des ruelles commerçantes qui nous détournèrent, par tant de confusion, du chemin menant au modeste complexe hôtelier, le « Sweet Pop » excentré mais heureusement isolé.

La vue sur la mer promise lors de la location n’est pas la vue imaginée au pied des falaises sur la mer de Caldeira, mais la vue sur l’autre rivage de l’île, celle de l’est, qui n’est finalement distant que de quelques kilomètres à vol d’oiseau depuis notre terrasse.

La déception viendra d’apprendre que le chemin de corniche qui surplombe superbement toute la crête de l’île est coupée depuis de longs mois du à l’effondrement de certaines roches rendant périlleux le passage obligé le long de ce sentier poétique. Il faudra un détour par de caillouteux sentiers pour parvenir au raccordement donnant sur la vue splendide de Fira où les lumières des maisons troglodytiques livrent toutes la majesté d’un spectacle de lumière.

Nous dînons dans un restaurant à plusieurs niveaux de terrasses, d’un bœuf Stroganoff en guise de compensation, et par le plus grand des paradoxe, notre restaurant se situe à quelques mètres de l’arrivée habituelle du funiculaire.

La pleine lune éclaire maintenant notre terrasse et enveloppe de ses reflets d’argent toute la mer qui regarde vers la Turquie.

du fond du verre la tête armée

le sommeil au fond des clartés

le sommeil du fond des plaies

(Livre des Répons , p. 104)

    

Samedi 17 Août

Lettre à Bernard :

Santorin : Oïa est une ville tout au nord de l’île, sublime. C’est ce que montrent toutes les photos de voyage qui font rêver. Fira , l’autre ville, au centre, est beaucoup moins séduisante. C’est un peu St Trop ou St Paul.

D’une manière générale, les villes sont les plus photogéniques qui soient pour les yeux du touriste, mais à y mettre les pieds, même au plus poétique des ruelles et des chemins, tout est affreusement sale. Parfois mal odorant.

On dirait que les ramassages de déchets sont en grève permanente. Et visible sans que ça gêne. On est réellement aux portes de l’Afrique du nord. Les grecs sont rarement affables. Plutôt impatient, surtout dans les lieux où on attend un peu plus d’amabilité et de compréhension comme les offices de tourisme ! On a eu des réponses cinglantes du genre " I don’t know" sur le ton le plus mal approprié. Parfois quand la préposée ne connaît pas le lieu, l’imagination supplée à l’ignorance : "on ne vous mènera pas sur ce site, car personne n’y va" ou une variante "ça vous coûtera 200 euros en taxi" alors que le site en question est accessible par le car toutes les vingt minutes. Et ainsi pour tout. Quand il faut aller à droite, on vous indique d’aller à gauche. On y a senti comme une certaine malveillance pour tout dire. Et le plus triste c’est l’absence d’information. Un mépris absolu pour tout ce que nous considérons comme culturel ou digne de curiosité.

On dirait que la taxe carbone est réservée aux pauvres français qui devraient comparer avec la Grèce. La pollution due aux 2 roues (cinquantenaires souvent) et les déchets de plastique qui jonchent les terres arides ne peuvent pas s’expliquer par la seule pauvreté du pays. Les voitures peuvent donner l’impression de n’avoir jamais été lavé. Les sièges défoncés où ne manquent que les ressorts qui vous rentreraient dans les fesses…

Nous sommes devenus des tyrannisés de l’écologie quand l’Europe tolère ce qui se passe dans ce pays. C’est le pays cancre de l’Union. Le Portugal est un parangon de civisme à côté.

Platon est mort il y a longtemps. Comme pour l’Egypte, il y a eu une mutation entre les peuples antiques et ceux de maintenant.

J’assiste au lever du soleil qui troue la ligne d’horizon. C’est l’avantage d’être logé côté Est de l’île.

La traversée de Fira, très tôt, par le sentier des mules mal odorant, n’est pas propice à embrasser le village et sa partie troglodytique qui n’est pas encore dans la lumière face à la mer. Dans l’un des tournant de la descente, la pente est tellement raide au-dessus de la falaise qui regarde la mer, à plus de trois cent mètres, que je dois me profiler le plus près possible le long de la paroi rocheuse. Il est sûr que je ne remonterai pas par le même chemin.

L’intérêt se trouve être maintenant sur l’autre orientation de l’île, vers le Nord. Et comme les ânes et les pèlerins qui vont à pied, nous cheminons jusqu’à Firostefani par le sentier tortueux, accidenté de cette route de crête, qui traverse les merveilles qui s’offrent en traversant les hameaux et les habitations qui ont parfois l’insolence de plonger le regard bien haut au-dessus de la Caldeira et de n’avoir d’autre obstacle que l’infini horizon. Ce chemin présente ce qu’il y a de plus poétique jusqu’au sommet de la ligne de crête. Les vues successives, au hasard du cheminement, prennent des accents allant du plus riant panorama à ceux qui confinent au sublime. Les chapelles sont nombreuses qui jalonnent le parcours. Celle qui ponctue la sortie du quartier de Firostefani avec ses parures d’ocre jaune, de carmin et de bleu, surplombant la falaise, est la plus éblouissante.

Parvenu au monastère dont la coupole était visible depuis la sortie de Fira, il nous est impossible d’y pénétrer. De pieux zélotes en défendent l’accès, ne recevant pas de promeneurs, surtout les femmes en petits pantalons.

L’austérité du lieu est d’autant plus remarquée que des popes de hautes tailles, tout de noirs vêtus en accentuent la sévérité. La pureté de l’orthodoxie, paraissant prendre le pas sur la tradition de l’hospitalité chrétienne. La maîtresse dame accompagnant l’un d’eux est passée devant nous sans un salut, ou plutôt nous offrant le regard du mépris, portant une lourde charge de victuailles et de ce que je crois avoir reconnu comme étant ce fameux vin blanc de Santorin.

Dommage, la coupole que l’on suivait des yeux depuis longtemps, dans son bleu se confondant avec le ciel, restera momentanément un regret sur notre chemin. Celui-ci est toutefois chaotique et douloureux après quelques heures de marche, que nous décidons de faire une halte en sortant de la route de crête, pour un havre ombragé et le verre de blanc de l’île.

Il est clair que la raison nous dicte de rendre les armes et il n’est maintenant plus question de rejoindre Oïa à pied, désespérément distante d’encore plusieurs kilomètres, les plus pentus, les plus arides.

C’est au bas d’une pente s’enfonçant vers des paysages plus communs et sans trop d’intérêt, dans des végétations abandonnés, aux maisons inachevées, que se trouve l’arrêt de bus, en pleine campagne.

Le bus va sillonner la côte sèche, ingrate et dépouillée jusqu’à longer le littoral Est, contournant le chemin que nous aurions du poursuivre à pied et que de jeunes courageux ont adopté, montant au travers d’un chaos de pierre et de fournaise, où leur silhouette apparaît tout là-haut comme des fourmis clairsemées, sur ce que je crois être l’enfer que nous avons évité avant de parvenir à Oïa.

Cette fois, le bus n’aura pas à nous laisser loin du but de notre excursion. C’est en pleine Oïa, d’où émerge tout de suite des clochetons et une coupole bleue, que commence la découverte de la ville.

Oïa est immédiatement beaucoup plus attractive que Fira, d’autant que la lumière est orientée de telle manière que le soleil passe puissamment sur les maisons troglodytiques dans une course d’Est en Ouest sans être contrarié par aucun contre-jour.

Les ruelles souvent bien étroites ont le charme des fleurs et des murs qui se marient aux divers débouchés sur le bleu des coupoles elles-même mêlées à l’azur où ils se confondent.

La rue principale qui longe la ville du Nord au Sud, délaissant les pierres disjointes et sombres de Fira, est pavée d’une sorte de marbre gris, plat et uniforme, infiniment moins douloureuse pour les pieds, réfléchissant la lumière limpide sur tout le parcours, où il y a comme un parfum aristocratique qu’on ne trouvait pas à Fira.

De quelque côté que ce fut, Oïa est soumise à la lave, au volcan antique, à cette Atlantide dont certains pensent qu’elle est au cœur de cette Caldeira plongée au pied de la falaise.

La ville est nichée, et comme des champignons qui se sont développés sur l’assise de ces roches de volcan, au sommet et aux flancs de cet assemblage granitique, à la manière d’une neige vue de loin, où ont poussé les dômes, les églises et les maisons dans le plus beau désordre anarchique pour l’émerveillement du monde.

Une femme disait voir, très au sud, une traînée de blanc qu’elle ne pouvait comprendre, au sommet des falaises. Devant tant d’évidence, je répondis en toute univocité, semble-t-il, que c’était de la neige au sommet de la lave au lointain. Elle rétorqua sèchement : « pas du tout, j’ai cru voir au loin quelque chose qui ressemble à un clocher… »

L’humour, avec certaines personnes, ressemble à un mur qui se casse lorsqu’on veut le retenir, et l’absence d’humour un désert d’imbécillité comme une mort dans l’âme.

Après avoir été jusqu’aux lisières Sud de la ville, revenant par l’artère principale, nous avons suivi les dalles de couleurs qui parsemaient les petits boyaux à flancs de falaises nous menant vers cette sorte de trouée où le paysage devient sublime en contrebas, avec les moulins au loin et les trois églises à coupole bleue, en une vision de carte postale, se détachant sur la mer Egée et le couchant. Depuis un emplacement où était sûrement un ancien fortin, la vue sur l’ensemble des maisons, des dômes aux petits drapeaux grecs flottant fièrement, des ruelles serpentines, des églises parsemées, et la blancheur aveuglante sur tout l’ensemble, en était le point  sommital.

De retour à Fira, la soirée se passe dans un petit bouzouki faisant entendre, sans cesse, mais discrètement, la musique de Zorba le Grec.

Rendus à notre terrasse, face à l’Egée, et dans le prélude à la nuit, le vent qui passait sur nos visages lavait de la fatigue de tant de lumière, de coulées troglodytiques, de ruelles serpentine à Oïa dont je ne cache pas la déception de n’y avoir trouvé que des chambres d’habitation à louer de très haut luxe, alors que je les imaginais dans la liberté de leur enracinement sur l’île.

Je me suis pris à rêver à cette possible Atlantide, comme à toutes les Atlantide qu’on a dans le cœur.

La lune rouge a passé à nouveau du côté Est, pourpre, sous nos fenêtres confuses, puis a grimpé dans un voile de pâleur comme une Ascension, quand je me suis aperçu de toute l’intensité lumineuse que drainait cette côte Est qu’on avait cru dans la discrétion endormie du jour, avant ce merveilleux spectacle des lumières scintillantes sur la plaine.

Des cloches résonnent encore avec au loin la lumière verte clignotante du petit aéroport qui attend les rares avion de la nuit.

La terre découpée dans ses plaies aveugles

la nuit à l’englouti théologique

(Livre des Répons , p. 68)

Dimanche 18 Août

L’ANTIQUE THERA

Le soleil est encore à peine sorti de la ligne d’horizon et fait pâlir le grand îlot tortueux d’Anafi qui est légèrement sur la droite face à notre fenêtre.

C’est une petite distance que l’on parcoure en bus depuis le terminal, menant à la côte au Sud Est. Le village est charmant avec ses maisons basses clairsemées dans une physionomie qui n’a pas d’âge et qui m’a fait retrouver un peu de ces villages colombiens sans ordre et comme sortis d’une amnésie.

Kamari est aussi une délicieuse station balnéaire sans bruit et sans grande prétention sinon d’avoir la beauté de celles qui savent qu’elles sauront charmer.

Nous profitons quelques instants du bord de mer, de la plage en contrebas avec son sable fin et noir comme la lave qui l’environne, ses chaises longues, ses parasols de paille et tout là-haut un grand escarpement de montagne sévère.

C’est depuis la petite agence de tourisme que le minibus, par une route pentue à dix pour cent, comme l’annonce le panneau dès le début de l’ascension, que commence le chemin menant à l’Antique Théra.

Quelques kilomètres plus loin, nous voici au pied d’une immense masse montagneuse présentant un chemin balisé, caillouteux, fortement pentu et rendu plus aride par les rafales d’une force inouï qui menacent à tout instant de faire vaciller. L’air est incroyablement pur, dégagé, et à mesure que l’ascension se poursuit, on voit se profiler tout en bas, à flanc de falaise, le village de Kamari qui dévoile progressivement toute l’étendue de son paysage.

Et là, c’est un petit miracle qui s’est produit. Je sais que mon organisme est sujet à une sensibilité totalement irrationnelle au vide et à certaines configurations fussent-elles vertigineuses en mode ascensionnelles (sentiment de perte de la gravité). D’un côté je marchais sur ce sentier très étroit donnant sans protection sur le vide de la falaise, offrant le spectacle du village diminuant à mesure de l’escalade, de l’autre la montagne écrasante de majesté. Dès le début de l’escalade j’ai pensé qu’il me serait impossible d’aller plus loin, mais les symptôme de mon trouble n’apparaissant pas, je poursuivais le cheminement dans les rafales du vent, l’escarpement de plus en plus étroit et le vide menaçant sur ma gauche. Et c’est là que par ce que je nomme un petit miracle, les manifestations de mon mal ne se réveillèrent pas.

Le chemin n’en parut pas moins long et douloureux. Parfois il s’écartait du vide et le village n’était plus perçu sur la gauche. La pente semblait plus abrupte à mesure que nous approchions du plateau de la cité antique.

Et puis soudain, après ce petit calvaire d’ascension, sur le plateau enfin dégagé, un autre univers, intemporel et silencieux, si ce n’était le vent solitaire et complice de l’azur, s’est offert à nous.

Un paysage serein dominant de près de quatre cent mètres la mer Egée, avec au premier plan les premières ruines antiques et les arbres méditerranéens sombres et courbés par ce vent éternel, l’herbe sèche, brûlée et jaunie.

C’est là, dans l’harmonie de cet environnement de tous les éléments végétaux, la pierre taillée, l’azur sur le fond de mer lointaine, le souffle du vent, que l’on est saisi par ce sentiment du paysage classique.

La Grèce éternelle.

Nous venions de loin à la rencontre d’un temps lointain.

Au 8° siècle avant notre ère, des colons doriens, originaires de Sparte, s’installent à Callisté, comme l’île s’appelait à cette époque. Leur chef, Théra, donne son nom à l’île et à la ville qu’il fonde, qui sera, tout au long de l’Antiquité le centre administratif et religieux de la Cité de Théra.

Pour fonder cette ville, il choisit la colline de Mesa Vouno qui appartient au noyau prévolcanique de l’île dominant la côte Sud-Est entre des plaines de cendres volcaniques.

Des routes pavées à flanc de colline relient la ville à la plaine et aux côtes où sont fondés des ports, Oïa au Nord et Eleusis au Sud. Probablement dépourvue de muraille, la ville s’étend sur le sommet de la colline où nous sommes. Les bords étroits et escarpés de la colline abritent des lieux de culte, tandis que la partie centrale, plus régulière, permet le développement du centre urbain de la ville. Les fouilles ont révélé la forme qu’avait la cité aux époques hellénistiques et romaine, c’est à dire les plus récentes. La continuité de l’occupation a détruit les vestiges des périodes antérieures, comme les inscriptions archaïques gravées sur les rochers, qui attestent du plus vieil alphabet grec de l’Egée.

Des sanctuaires à ciel ouvert, des temples, des bâtiments publics, un théâtre, une agora, des boutiques, des quartiers d’habitation composent l’image de la ville et reflètent son apogée à l’époque hellénistiques, quand Théra constituait une base navale et une possession des Ptolémée, les souverains du royaume hellénistique d’Egypte.

A partir du III° siècle après J.C. la ville décline, et à partir du VIII° siècle, elle sert de refuge contre les Arabes aux habitants de ses ports. Peu à peu la cité cesse d’être habitée.

Il me vient en tête une réplique de Beckett à je ne sais qui : « je me sens bien dans vos ruines »

Qui ai-je aimé de ce dur désir de la pierre ?

 (Livre  des Répons , p. 136)

Revenus à l’arrêt où le bus nous avait laissé, le vent continue de siffler, c’est la lente descente vers Kamari qui reprend son visage de petite station de bains de mer, à l’heure tardive du déjeuner, sous le calme des parasols et l’île de Anafi qui se découpe cette fois face à nous.

La plage est couleur de cendre, le vent souffle encore violemment. La mer a la couleur de l’émeraude sombre.

Le vent et le sel nous baptisent de ce morceau d’Egée qui va dormir jusqu’au prochain soleil de demain, de son âme classique comme toutes les âmes qui ont été porté par ces souffles d’éternité chaque jour recommencés.

C’est depuis le balcon d’un petit restaurant indien qui domine la place et la rue piétonne du Fira populaire et animée que nous dînons au vent frais du soir, avec le spectacle des lumières qui s’allument sur les promeneurs de cette fin de dimanche.

Ce soir la lune est redevenue rouge, mais semble avoir perdue une partie d’elle-même comme si on l’avait grignotée telle un pain d’épices.

Le petit aéroport près de Kamari fait descendre ses avions. Demain nous quittons ces rivages volcaniques et son cratère d’Atlantide.

Lundi 19 Août

Les jambes sont bien lourdes ce matin. C’est une brève visite, à l’heure calme et au soleil bas, de l’église catholique à l’intérieur aux voûtes ogivales d’un bleu marial et au clocher qu’on a pu apercevoir durant tout le temps qu’on a passé dans le quartier.

Fira et ses maisons troglodytiques sont toujours dans l’ombre et le sommeil du matin.

Puis le car nous même par la même route vertigineuse qu’à l’aller, aux pierres rouges, jusqu’au petit port toujours en effervescence dans l’attente du départ pour les autres îles.

Il y a, dans ses odyssées d’îles en îles, un aspect auquel on ne pense pas avant de partir dans les Cyclades, c’est l’épuisement des attentes aux quais, les retards et la soif sous le soleil. Cela donne momentanément un petit côté exode dans ces enchaînement d’îles où les cohortes de touristes se croisent. Ceux qui attendent l’arrivée du navire, ceux qui en sortent en longs chapelets ininterrompus.

Nous quittons Santorin.

L’Atlantide et ses rêves laissent ces mystères millénaires sur le sillage insensible des remous du navire revenant vers Mykonos.

Le vent frais est toujours là aidant à supporter la chaleur au sortir du navire.

C’est chez Spanelis, tout près du port, qu’un chemin improbable nous mène sans indication aucune, comme c’est de rigueur dans le pays, vers un portail bleu comme la mer un jour de grand vent. Au sommet d’un promontoire, juste avant le portail, une petite église présente sa solitude face à la mer. La mer odorante dans ce coin de l’île, exposée ici au vent plus que du côté des moulins d’Orphéas.

Même la table de jardin qui nous accueille au pied de la maison a la couleur profonde de la mer Egée. La terrasse de notre chambre donne au couchant, droit sur la mer, et en contrebas, on peut apercevoir les grands ferries prêts à l’aventure.

C’est par cette approche opposée que nous descendons vers le port de plaisance, progressivement vers l’anse du vieux Mykonos.

Je prend un cliché apparemment improbable, mais la tentation était forte, d’une barque tanguant sous l’effet d’une houle légère, dans un contre-jour presque parfait, laissant tout l’espace inférieur de la photo dans un coulis horizontal de noir et blanc qui exclut toute autre couleur.

Les rues sont animées en ce milieu d’après-midi et l’église orthodoxe Métropolis est fermée. Je ne peux donc pas dire au Père Georges, qui nous avait si bien reçu lors de notre visite, que le cinquième des meilleurs vins blanc de France était le Château Chalon qui venait tout ensemble avec Montrachet, Château Yquem, Château Grillet et La Roche aux Moines et sa Coulée de Serrant…

Nous déambulons longtemps comme pour nous imprégner fortement, en territoire bien connu maintenant, dans les ruelles et les rues de ce côté Nord de la ville, présentant les mêmes caractères de pavés scellés par ces larges enduits blancs, les balcons saturés de couleurs et les ciels qui les enserrent pareillement à ceux que nous avions traversés dans les quartiers Sud de la cité, vers Orphéas.

C’est chez Funky Kitchen, qui, malgré son appellation passe partout et finalement banale, que nous goûtons, et c’est presque un luxe, dans une ruelle à l’abri des frénésies de la ville, la meilleure des cuisines qui pourrait venir de Lyon ou d’une belle tradition de France. Le rouge de Crète complétant cette élégante pause à la tombée de la nuit, d’autant que les lumière s’allument rendant une belle transfiguration à cet îlot de quiétude à l’heure où Mykonos s’embrase à deux pas d’ici.

Le retour chez Spanelis sur le sentier hagard de la nuit ne peut cacher la fatigue évidente ressentie au terme du sixième jour.

Mardi 20 Août

Le vent a claqué les volets et les portes de toute la terrasse d’un souffle de tempête que la nuit en a été écourtée. Le ciel a gardé ce matin toute la limpidité et la sérénité que peuvent avoir  ces îles bénies où l’on ne lève plus même jamais les yeux au ciel pour savoir quel temps il fera.

Naxos est bientôt en vue. Y-aura-t-il une Ariane au cœur de notre séjour ? au cœur de notre rencontre durant les quelques heures de notre passage ?

« Es gibt ein Reich… Il est un Royaume » dit la longue mélodie de Strauss. Il y a une Naxos pour l’Histoire, et une pour les légendes.

Dès l’arrivée par l’arrière du navire, comme la baleine de Jonas, nous sommes déversés sur l’embarcadère, et tout de suite sur la gauche, le promontoire battu des vagues et du vent, telle une sentinelle qui connaîtrait seule les secrets de l’histoire, se dresse le monument peut-être le plus connu, le plus symbolique des cyclades. C’est la Porte de Naxos. C’est aussi un grand moment d’émotion en parcourant la jetée qui mène à cette extrémité tout au bout du port. Nous recevons les embruns qui sifflent, les vagues qui fracassent tout le long du maigre passage.

La mer est émeraude, la mer est de cyan.

C’est la porte qui domine les ruines d’un temple dédié à Apollon. Son plan ionique à trois nef est encore discernable.

Selon la légende, c’est là que Thésée abandonne Ariane à son retour de Crète après avoir vaincu le Minotaure. C’est là aussi que la belle fut secourue, enlevée en fait, par Dionysos. On suppose donc que c’est ici que se développa le premier culte de Dionysos.

On peut entendre, mais encore faut-il bien écouter ce que dit la mer, la longue plainte du Lamento d’Arianna.

La porte est là, tournée vers la ville et donnant loin sur la mer, blonde, patinée jusqu’à l’os, mangée de sel comme une punition, le vestige nu comme une épave se dresse donc à la proue de Naxos.

Les vagues se font violentes que la peau est déjà imprégnée de ce sel que le vent charrue loin, bien loin des rivages et jusque dans l’intérieur des terres.

Naxos est encore légende. La plus célèbre est celle opposant Poséidon et Athéna pour Athènes. Le dieu de la mer fut aussi défait à Naxos où Dionysos fut préféré.

C’est ainsi que, même avant d’avoir franchi un pas à l’intérieur de la ville, le rêve et l’histoire nous saisirent.

Les ruelles montantes, à l’heure où le soleil est encore ascendant, ne favorise pas les rencontres. On n’y perçoit que nos ombres qui passent sur les murs.

L’église orthodoxe, dans l’agora est silencieuse. Les icônes même semblent accablées. Le décati des maisons et la nudité des ruelles nous renvoient à un vide et à la réalité d’une pauvreté que ne masque plus le pittoresque que les pauvretés savent parfois vêtir de la féerie que tissent les harmonies irrationnelles de la ruine et de l’imagination.

L’église catholique à peine plus loin, au cœur de la cité qu’occupèrent les ducs francs jusqu’au XVI° siècle, présente le même silence de l’abandon alentour, de gravats, de poussière à peine masquée par la blancheur et la dignité des dédales où gît peut-être l’âme de Naxos.

Du haut de la citadelle, qui combattit probablement, de là où nous sommes, Barberousse, le dernier à conquérir la belle qui deviendra très vite une possession ottomane.

Du haut de la citadelle, devenue aujourd’hui un rendez-vous immanquable des promeneurs, la vue sur l’ensemble aux quatre coins de la ville est imprenable. C’est depuis cette citadelle que s’est développé depuis 1739, l’Ecole des Ursulines avec son école de musique et sa carte de la France viticole (!) et qu’aujourd’hui, la vue panoramique sur Naxos au « 1739-Terrasse-Café », juste en dessous de la rue Nikos Kazantzakis, propose cette perspective sur les collines, sur tout le paysage jusqu’à l’horizon, et tout au loin comme un cœur dans la ville, le dôme bleu d’une église orthodoxe plus vaste que la cathédrale d’ici.

La ville d’aujourd’hui semble avoir appris et faite siennes les paroles du Lamento d’Arianna, Lasciatemi Morire.

Déambulant au hasard des quartiers périphériques à la recherche de quelque vestige médiéval, les rues sont sales et brûlantes vers midi, que même les cactus aux figues de barbarie paraissent pétrifiés et livrés à la calcination.

Une ancienne chapelle grise dans la pelade de ses murs semble avoir échoué au bord de la mer.

La Chôra est mangée par la jaunisse de l’abandon des hommes.

Est gibt ein Reich… Je n’ai trouvé à cette heure méridienne que tristesse et absence de cet esprit qui parfois habite les lieux dont les œuvres d’art portent les traces d’anciennes harmonies.

Mais peut-être n’ai-je pas rencontré Ariane ?

Le retour en ferry vers Mykonos se fait à l’heure de la tombée du soleil. Le vent n’ayant renoncé à souffler, les maisons sont effectivement comme la neige à la crête des roches à volcan.

Les terrasses des Spanelis sont le meilleur promontoire pour l’heure équivoque du soleil qui rentre doucement dans la mer.

Un couple de jeunes, charmants anglo-saxons (lui à l’accent trahissant fortement l’Irlandais, elle Australienne de Perth, qui n’a jamais ouïe « La Jeune Fille de… » la même ville, pas plus que le Carmen de Bizet, nous invite à boire leur blanc sec sur cette terrasse de la résidence sans que l’on ait su les raisons de leur invitation, sauf à partager ce moment où l’horizon mauve et triste, pathétique et toujours recommencé, dans ce décor où plonge les sensibilités d’une sorte de langueur après les fatigues du jour.

Rentré dans notre appartement, depuis la terrasse, ne restait plus qu’à voir mourir de manière plus aiguë encore les derniers mauves et les jaunes lancinants sur la mer Egée, dans son bleu de cyan, où maintenant les quelques gros navires immobiles brillent de tout le prisme de leurs guirlandes de couleurs électriques.

Mercredi 21 Août

C’est avec le car parti du vieux port que nous faisons connaissance avec l’intérieur des terres, que nous rejoignons le monastère de Panegia Tourliani dans le village de Ano Mera.

C’est tout de suite à l’entrée, sur un surplomb dominant la vallée désertique, à l’intérieur des terres. Le monastère est composé d’une façade surmontée d’un triple clocheton à peigne et d’un élégant clocher de marbre beige sur la droite de l’édifice. Le bâtiment est enceint d’une galerie à arcades blanches qui donne sur les chambres des moines suivant le pourtour de l’église.

A l’intérieur, des joyaux de l’art orthodoxe, comme le très fréquent Saint Georges au dragon et une extraordinaire Dormition de la Vierge. Le thème de la Dormition est étonnamment présent ici alors que la thématique est quasiment inexistante dans le christianisme occidental, sinon au Liget dans une minuscule rotonde dans des champs de fèves en Touraine.

La coupole centrale est décoré d’un Christ Pantocrator, rappelant celui de Céfalù, sur des murs de bleu marial.

L’isolement du village en fait un lieu propice au silence et à l’oubli du temps.

La place principale offre malgré tout ses tavernes et ses échos de bouzoukis entêtant.

Partout alentour c’est le désert.

Puis sur le retour vers Mykonos, nous échangeons quelque mots avec d’étranges passagers venus de Casablanca, et faisons halte à Klouvas, où dans ce désert de rocaille et le brûlé des herbes, des ronces et le jauni des étendues, se dresse une oasis à l’édifice bariolé de teintes extrêmement vives qu’on le croirait issu d’une hacienda mexicaine ou de l’imagination débridée d’un architecte de Las Vegas. C’est tout bonnement l’hôtel « Sun of Mykonos » qui a fait le choix de se perdre à plusieurs lieues de la ville. Plongé dans ses végétations de bougainvilliers, ses plantes grimpantes et ses successions de boiseries bleues et rouges, d’escaliers menant aux chambres sur d ‘éclatant murs blancs s’étageant sur plusieurs niveaux avec en fond de décor une minuscule chapelle où sont de merveilleuses icônes dont deux Jugement Dernier anonymes qui rivaliseraient avec les plus beaux spécimens du genre dans la peinture occidentale.

L’Oasis est ainsi tellement hors de contexte dans l’aridité de cet intérieur des terres que tout ce décorum me fait hésiter à le qualifier d’architecture de poupée ou, suivant comment on l’envisage, de la plus belle imagination qui soit pour un prochain séjour à moins de quatre kilomètres de Mykonos. Le jardinier, paraissant lui aussi d’un autre monde, arborait un sourire rayonnant tout à la fois humble et fier de ses créations, ne parlait apparemment pas un seul mot d’anglais.

Puis c’est le retour, jusqu’au surplomb où sont ces deux moulins isolés faisant face à l’autre extrémité de la ville, ceux-ci dominant la colline  du port et dégageant une superbe vue sur toute l’étendue menant le regard vers les départs pour Délos et les autres îles.

Pour cet ultime après-midi, c’est la lente déambulation dans les ruelles, les douleurs du corps étant depuis longtemps devenues vives par tant de curiosités offertes au travers des sites et des chemins où nos pas ont épousé le pavé.

J’ai une pensée pour le vieil étudiant de philosophie, venu si tard sur le sol et les rivages de la pensée occidentale, de sa trajectoire, comme un archéologue qui aurait œuvré sur un site qu’il n’aura jamais foulé que vers la fin de sa vie.

Rentrés au déclinant du jour, rendant le relief du paysage plus acéré, c’est au havre de chez Spanelis, sur la terrasse, que la lente procession du drame du couchant peut commencer, avec le gros navire, hier encore amarré au port, qui suit perpendiculairement la route de la ligne d’horizon, et donner l’illusions de vouloir aussi se jeter comme la trajectoire du soleil devenu oranger, derrière une petite île dont on ne saura jamais le nom.

Maintenant l’horizon s’est paré de ses plus beaux roses et mauves, et la féerie se poursuivra encore profonde et lyrique jusqu’à notre départ de nuit pour l’aéroport.

Le vent souffle, le silence s’est installé dans le cœur. C’est tard dans la nuit que nous serons à Nice.




PARIS  

12/17 Septembre 2019


12 Septembre

Cette fois c’est en train, comme il y a cinquante ans, lorsque je m’en allais avec Henri de Cacérès, vers cette capitale où j’allais pour la première fois. 

Tous les amis du Pub Latin nous avaient accompagnés sur le quai de la gare. C’était comme aller vers un inévitable paradis.

Démunis mais souverains.

J’allais y retrouver Jo qui ferait sa classe de Terminale, loin de Nice où ses parents voyaient pour elle trop de tentations.

C’était fin octobre.

A quelques semaines près, cela a la couleur d’un pèlerinage.

Cinquante années plus tard, j’accompagne Cécilia valider les années d’activité qu’elle aura passées en Colombie. Et bien entendu, ce sera l’occasion de prendre ces quelques jours à flâner dans Paris, pour la première fois ensembles.

Je n’aime pas le train bien sûr, mais je ne suis pas insensible à ces gares où on sent que des mains se tendent, des mains vont se séparer, d’autres se retrouver.

Avant, mais n’est-ce pas toujours le cas, on agitait des mouchoirs ?

Et puis il y a ces sifflets et ces vapeurs, même si aujourd’hui tout marche à l’électronique, j’ai toujours, malgré moi ces illusions de sifflets et de vapeurs qui préludent au départ de ces toujours monstrueuses locomotives. Et déjà le bruit des rails, l’accélération…

C’est avec une relative lenteur que jusqu’à Marseille et Aix, le train se traîne, après il prend vraiment de la vitesse et insensiblement on voit le paysage changer. Lorsque le soleil descend après Lyon, je ne me lasserais pas du paysage bourguignon, de ce presque crépuscule qui s’annonce, de ces pâturages blonds et lisses à contre jour, de ses vaches blanches encloses dans des champs infinis. De ces fermes et de ces hameaux épars, aux toits rouges et aux clochers modestes.

Puis c’est fugitivement Cluny, dont le transept de l’abbaye, unique, aperçu de loin pour un œil avisé, les ruines de sa nef, laissent imaginer quelle était sa puissance sur le monde chrétien il y a quelques siècles. Cela ne dure que le temps d’y rêver un peu.

L’arrivée en gare de Lyon se fait vers vingt heures. La tour au gros horloge est toujours d’une grande majesté et me fait penser inévitablement à une cousine de Big Ben.

Le Train Bleu accompagne la sortie sur la Place de la gare à une heure où les rues ne sont pas encore vraiment éclairées, mais ou les Uber et les taxis sont pris d’assaut. Les terrasses de café font sentir que la journée est finie et que le parisien vient y épancher ce besoin de terrasse et de liberté avant la nuit. Mais les terrasses à Paris ne désemplissent jamais. Comme une nuit éternellement bleue qui va venir, avec le jaune des éclairages donner la mesure de cette liberté qui se répand aux quatre coins de la ville.

Un premier malentendu s’installe lorsque le taxi nous dépose au pied de l’hôtel « des Buttes-Chaumont ». Si celui-ci se nomme ainsi il n’en est pas moins éloigné du parc du même nom de plus de six cent mètres, ce qui en terme d’espace parisien peut changer énormément le caractère et la physionomie des lieux. Le quartier des Buttes dont je gardais le souvenir d’un passage en 74, entre Bolivar et Botzaris, me semblait calme, pavés et propice à la sérénité qui se fait souvent sentir en certains autres quartiers vers les marges de la ville.

En fait, notre « hôtel des Buttes Chaumont », rue Secrétan, se situe exactement à l’entrée du métro Jaurès, avec au nord Stalingrad, Louis Blanc et au sud Colonel Fabien. Au pied du Bassin de la Villette et du canal Saint Martin de l’autre côté. Quartier grouillant, fortement africanisé, populaire et criard, pauvre, bariolé et anarchique.

L’hôtel est tenu par des algériens, l’inévitable moquette est souillée et l’espace de la chambre exigu. Depuis le balconnet on voit la ville qui gronde et qui tremble par le passage du métro aérien et qui s’impatiente dans le plus féerique des paysages de lumières de véhicules, avec les klaxons comme lointain souvenir de Bamako ou d’Alger.

Le second malentendu arrive lorsque l’homme de l’accueil nous demande d’où nous venons :

De Nice.

Et vous y êtes depuis longtemps ?

En ce qui me concerne, depuis plus de cinquante ans. Mon épouse depuis trente cinq ans.

Et auparavant ?

Ma femme est colombienne et je suis né à Rabat, au Maroc.

Et de conclure en toute logique:

Ah ! vous êtes juif du Maroc !

Silence de la surprise.

Je n’ai pas dit ça…

Déductif :

Ah ! vous êtes donc français né au Maroc.

Exactement, comme mes parents.

Et de là s’ensuivit chez l’homme intarissable, une improbable ébauche des mérites du Général qui auraient pu être plus grands s’il avait mieux saisi la situation en Algérie, dont lui était originaire, sur cette affreuse Guerre qui n’avait fait que des victimes de part et d’autre, avec d’ailleurs tous ces algériens qui venaient chercher ici du travail et…

Avant de monter par un minuscule ascenseur, harassés, vers la chambre de nos cinq nuits à venir.

Dans la rue, les lumières sont maintenant métalliques et le grouillement plus intenses encore depuis la nuit complètement descendue sur nous. Sur la terrasse d’un bistro d’en face, où nous n’avons d’autres forces que de dégringoler quelques verres de vins, les jeunes filles sont souvent en petites bandes, entre elles, pour des secrets de filles, et des cigarettes qui se consument à la vitesse de leur volubilité.

La nuit est jalonnée par le féroce passage régulier du métro sur le métal du pont tremblant de toute sa carcasse, le temps de disparaître dans les profondeurs balisées.

Vendredi 13 Septembre

Derrière la faible lumière que filtrent les rideaux en fin de nuit, c’est évidemment la grisaille parisienne. La grève des transports en commun promise.

Nous sommes dans l’ambiance.

L’impression de glauque est rendue par la triple conjonction du temps triste, de la circulation anarchique et improbable au milieu de travaux qui semblent ceux d’Hercule en vue des Jeux de 2024, et la résignation qui se lie sur les visages pressés et automatisés, dès huit heures du matin face à la paralysie de la grève, rendant les arrêts de bus habituels gonflés de cette population résignée et silencieuse.

Le grand taxi Uber conduit par un africain nonchalant nous laisse sur un angle des Champs-Elysées et de la rue de Berri où est le cossu Consulat de Colombie.

L’attente ne sera pas insupportable et les démarches administratives de Cécilia achevées, nous reverrons le ciel vers les onze heures.

Nous longeons les Champs jusqu’au Rond Point des Champs-Elysées et les très massives et paradoxalement si élégantes architectures du Petit et Grand Palais.

L’entrée au Petit Palais en ce jour de grisaille reste comme une parenthèse avant l’éclaircie.

Une grande galerie très claire présente des bustes et des sculptures de pied en cap. On y rencontre au hasard, Bernard Palissy, des Carpeaux et des Sèvres au bleu royal, des tapisseries et du mobilier Louis XIV et Louis XV. Des chinoiseries aussi.

Construit à l’époque de l’Exposition Universelle de 1900, le panorama des œuvres est très large qu’on ne sait si il sera possible de tout voir.

Ce qu’on retiendra c’est probablement les peintures, celles peu connues de Gustave Doré, d’un romantisme violent, un Ambroise Vollard de Cézanne aussi sculptural que les portraits de Madame Cézanne où les humains sont traités comme les cailloux, les pommes ou les natures mortes qui ont fait sont génie.

En face, un Monet immédiatement reconnaissable parce qu’il paraît être Impressions Soleil Levant. Il s’agit du même motif dans les gris d’où émerge ce soleil rouge sur l’horizon à petites touches et deux barques noyées dans le flou du fleuve. On peut situer l’œuvre comme antérieure au Soleil Levant qui donnera le nom au mouvement Impressionniste, parce que daté de 1870-1872, alors que le plus célèbre est de 1874.

Défilent des Delacroix (le Combat de Giaour et du Pacha), des Courbet dont la Blouse de Proudhon, des Renoir et des Toulouse-Lautrec. Un tableau qui s’apparente au fameux « la Liberté guidant le Peuple », le « Combat devant l’hôtel de ville, 1830» de Jean-Victor Schnetz, reprenant le même mouvement du drapeau tricolore qui montre le chemin.

Des Corot diaphanes, des Théodore Rousseau.

Sisley et le chevet de l’Eglise de Moret dans l’incendie de son crépuscule.

Tout une salle est consacrée, en musique, aux icônes de l’Orient Chrétien, avec les fameux thèmes vus il y a peu dans les Cyclades.

La Renaissance, dont j’ai remarqué surtout cette Vierge à l’Enfant d’un anonyme lombard.

La flânerie, attendant le lever de la lumière, aura duré une belle partie de la matinée, avec un regard au jardin intérieur qui ajoute un charme à la longue découverte des lieux.

C’est vers midi que nous prenons le vin blanc sur le Quai d’Orsay, non loin du Pont Alexandre III, dans la tonalité qu’a le ciel, gris rehaussé des dorures jalonnant toute la longueur du pont.

Le ciel se montre timide, mais déjà quelques moutons s’étirent dans les lointains, laissant apparaître quelques trouées de bleu.

Sur les quais, la maison Kugel présente à la vente de somptueuses pièces d’Antiquités. Nous sommes les seuls curieux à cette heure et tellement suivis à la trace que l’on a l’impression de marcher sur des œufs.

Plus loin dans la même direction, c’est le Musée d’Orsay, un des plus fabuleux d’Europe. Aujourd’hui le temple de l’Impressionnisme depuis 1986. Nous n’épuiserons pas les ressources d’un tel lieu bien que toutes les œuvres présentées ne concernent que la période allant de 1848 à 1914.

C’est au cinquième étage, après avoir traversé toute la longueur de l’immense verrière que nous allons directement aux Impressionnistes.

Mille cent toiles nous attendent.

Le Déjeuner sur l’Herbe et l’Olympia de Manet, immenses toiles, la petite danseuse de quatorze ans de Degas, l’Origine du Monde, l’Enterrement à Ornans et l’Atelier du peintre de Courbet de dimensions impressionnantes. Les Joueurs de Cartes de Cézanne, le Moulin de la Galette de Renoir, et puis le plus émouvant, parce que peut-être résumant ce qu’est l’Impressionnisme, la série des Cathédrales de Rouen de Monet, où les différentes expositions solaires au chevet de la Cathédrale, comme celle de Moret vue le matin, sont autant d’entités et de variations sur le thème de la lumière et de ses féeries éphémères.

L’art du temps suspendu dans ce qu’il a de plus irréversible.

En parallèle, nous avons, durant cette même période, les orientalistes, éblouissant par la concision du trait, la sélection de la couleur gourmande, les clairs obscurs délicats, et la mise en scène de l’invitation au voyage, aux rêves que faisait la bourgeoisie, de cet ailleurs qui se projetaient du temps des grandes odyssées orientales sous Napoléon III.

La cohabitation des deux univers est aujourd’hui possible dans le grand vaisseau de ce Palais d’Orsay.

Depuis l’intérieur de l’édifice, à hauteur de l’immense cadran horaire, se dresse, dans les lointains, sur la Butte, le Sacré Cœur.

Entre la rue du Bac et la rue de Beaune, c’est le carré prestigieux des antiquaires.

Nous prenons un verre au Voltaire, sur le quai du même nom, avec au-dessus de nos têtes la plaque qui indique que c’est ici que l’auteur est mort.

L’après-midi déroulent ses quais, maintenant inondés de soleil, ses bouquinistes et les derniers vestiges de nuages ont fait place à la blondeur réfléchie de la pierre. Le Pont Neuf exerce une attractive lumière de crépuscule. Les badauds laissent pendre leurs jambes au dessus de la Seine, d’autres investissent le pavé sous les arbres qui habillent la perspective pour le spectacle du jour finissant. L’institut est déjà dans l’ombre. La beauté de la ville dans cette féerie est comme la quintessence de ce qu’on idéalise de la lumière parisienne, dans ses bleus, ses blonds et les gris de ses bleus de l’âme.

L’épuisement bien compréhensible nous mène vers Jaurès, où nous dînons au restaurant du même nom qu’on va finalement adopter à deux pas de l’hôtel.

Samedi 14 Septembre

L’apôtre Raoul Follerau, l’apôtre des lépreux, est sur le chemin du Canal Saint Martin. Sa statue du moins.

Il est neuf heures ce matin et ce n’est pas sans une certaine détresse que Paris me semble dans le sommeil. Peut-être est-ce parce que la fin de la semaine a commencé hier soir.

Que penserait Bernard, avec qui j’avais longé le canal voici deux ans, riant et vivant, et qui me parait aujourd’hui dans l’abandon, livré à l’incivilité que je ne croyais possible que sous les négligences de la Grèce des îles ? Les ordures, les bouteilles flottant vides dans l’eau du canal, les ignobles graffitis s’affichant et ne laissant aucun espace libre dans le périmètre des maisons et des berges.

Même l’hôtel du Nord, pour rendre un peu plus l’impression de désolation, est fermé, et tout alentour semble abandonné et livré à la plus noire des négligences. Tout ce qui fait surface pourrit au fil de l’eau où les feuilles d’automne dans la tristesse des lieux, accompagnent ce catalogue de misères.

 Je croyais que Madame le Maire avait pour priorité la préservation et la défense de l’environnent.

Les trottinettes vertes n’y suffiront pas.

Les écluses elle-même sont pétrifiées. Dans l’eau morte, l’ombre du matin et la rouille des aciers.

D’un tel site, l’impression que j’en ai ressentie est la même que pour une usine abandonnée dans laquelle on aurait travaillé une partie de sa vie.

Une jeune asiatique, sur le même pont que moi, ne semble pas remarquer ces petits désastres toute préoccupée qu’elle est de se selffier sous toutes les coutures.

La Place de la République est en vue. Nous y faisons la halte du café croissant au bistro du même nom. Tout y est excellent.

Par la rue de Turbigo il n’est plus qu’à suivre les longues perpendiculaires  menant à la transversale de la Rue Saint Martin où est le Passage de l’Ancre, avec ses cent mètres de longueur seulement. Un petit coin oublié des urbanistes, ou du moins un coin épargné de maisons séculaires et bariolées, de plantes grimpantes où est la dernière boutique de réparation de parapluies, et de parasols, précise-t-on.

Un peu plus bas, dans la rue Montmorency, se trouve la belle demeure en gros moëllons jaunes de Nicolas Flamel, dont les inscriptions d’époque sont encore lisibles au-dessus de l’entrée, et juste après encore, la Place Beaubourg, ses commerces, ses cafés innombrables et planté au cœur, le monstrueux vaisseau du centre Pompidou, toujours aussi unique et génial, comme échoué d’une quelconque planète inconnue.

Des tonnes de tubulures, d’acier et de métaux aux teintes criardes et sans recherche d’harmonie, dans le côtoiement presque aléatoire des jaune et des verts, des rouges, des bleus sur des gris. C’est comme une baleine pétrifiée face à la Fontaine Stravinsky qui étale ses sculptures et son bassin d’eau. Il ne manquerait plus que les sirènes annonçant un quelconque échouage sur les lieux.

S’il est un monument où on peut dire que la somme des parties est plus importantes que les parties elle-mêmes, c’est bien dans ce gros navire dont on ne connaît d’équivalent ailleurs.

Dans la continuation de la rue Saint Martin, les pavés arrivent, et le gothique, le baroque tout ensembles de la Chapelle saint Merry. C’est à la fin du XV° siècle, quand Paris redevient une ville prospère que l’église est de nouveau reconstruite dans le gothique, après avoir été simplement un petit Oratoire Saint Pierre des bois. Ce saint Merry deviendra le patron de la rive droite.

Dernier édifice avant de franchir le pont pour l’Ile de la Cité, la majestueuse Tour saint Jacques.

Notre Dame est tant cernée de clôtures que nous n’en aurons qu’une fugitive vision à contre-jour, sans plus, parce que le cœur n’y est pas.

Depuis la rue de la Cité et ensuite la Place Lépine, c’est la vue générale du Palais de Justice et de la sainte Chapelle qui s’élève avec élégance au dessus de l’ensemble.

LA SAINTE CHAPELLE

 Avant de pénétrer dans la Sainte Chapelle, je suis étonné que la longue file d’attente soit épargnée aux moins de vingt six ans. Lorsque je demande à l’accueil quelle en est la raison, je m’entends dire qu’il s’agit d’un privilège qui depuis Emmanuel Macron, et à sa suite Anne Hidalgo, ressemble fort à un encouragement à faire voter la jeunesse pour eux. Il fut un temps où des tarifs préférentiels étaient attribués aux étudiants et aux personnes âgées. Aujourd’hui, les retraités n’entrent pas dans les priorités de nos gouvernants et peuvent bien faire la queue… Sera-ce suffisant pour gagner les prochaines élections ?

La sainte Chapelle est édifiée, selon la volonté de Louis IX, futur saint Louis, pour conserver les reliques de la Passion du Christ. Parmi celles-ci, la plus célèbre, la Couronne d’Epines, acquise en 1239 pour une somme dépassant largement le coût de la construction de l’édifice lui-même.

Les reliques appartenaient aux Empereur de Constantinople depuis le IV° siècle. En les achetant, Louis IX accroît le prestige de la France et de Paris, qui devient, aux yeux de l’Europe médiévale, une Nouvelle Jérusalem, et par-là même, la seconde capitale de la chrétienté.

Pendant la révolution, la Sainte Chapelle, symbole de la royauté, subit de nombreuses dégradations, mais les vitaux restent miraculeusement en place. En 1846, l’édifice fait l’objet d’importantes campagnes de restaurations qui donne au monument son visage actuel.

A l’intérieur de la Chapelle basse, c’est la statue de la Vierge qui accueille le visiteur. La restitution du décor polychrome date de la période de restauration, avec ses magnifiques arcatures aveugles trilobées et des médaillons des douze apôtres. Les fleurs de lys sur fond azur des voûtes se retrouvent sur les colonnes en alternance avec des tours sur fond pourpre, armes de Blanche de Castille, mère de Louis IX.

Dans l’abside de gauche, une fresque du XIII° siècle représente l’Annonciation. C’est la plus ancienne peinture murale de Paris.

Dans la Chapelle haute, sculptures et verrières donnent l’impression d’accéder à la Jérusalem Céleste, baignée de lumière.

Les 1113 scènes des quinze verrières  sont un vrai poème qui raconte l’Histoire de l’Humanité, de la Genèse à la résurrection du Christ.

Aujourd’hui la Sainte Chapelle et la Conciergerie sont les seules parties encore visibles du plus ancien palais des rois de France.

Cécilia me demandait, durant notre longue file d’attente , comment il était possible que de cet édifice de l’Ancien Régime put côtoyer le Palais de Justice actuel.

Je n’ai pu trouver d’autre réponse que de lui dire que la légende faisait que saint Louis avait l’habitude de rendre aussi la Justice sous un chêne.

Ma préférée est là, juste avant la rue Danton. La Fontaine Saint Michel. Avec ses colonnes roses qui donnent la lecture et le mouvement vertical dans des proportions du plus beau classicisme. Saint André des Arts, un petit cœur de Paris, au sein même du cœur de Paris.

Depuis Danton, il est aisé de rejoindre le Boulevard Saint Germain, saturé de bistros, bruyant, large et assommé de chaleur. Je me suis toujours demandé comment un boulevard si large avait pu être le lieu attractif de tant de caveaux à jazz, d’intimité et de création intellectuelle. Devant les Deux Magots et le Flore, où les places sont investies et où chacun donne l’air de participer au renouvellement de la pensée parisienne, je doute tout de même que Sartre y ait composé son Etre et le Néant.

Si au pied de l’église Saint Germain des Près, un ensemble de jazz de vieux faiseurs perpétue l’illusion, le sentiment que j’éprouve devant tant de signifiants laisse à penser que ce temps là est vraiment révolu.

Comme promis nous déjeunons à la Brasserie Lipp. On nous réserve une table sur la minuscule terrasse, légèrement aérée, d’où l’on peut observer le va et vient incessant de l’abondante clientèle, et celui toujours aussi zélé des vrais professionnels que sont les serveurs..

Puis, par la rue des Saints Pères, nous remontons vers l’Ile de la Cité, jusqu’à un extraordinaire magasin de jouets, R. et D. Duchange, qui expose de véritables chefs d’œuvre de damiers, de jeux d’échec en ivoire, de monopolys en matière rare, de jeux de l’oie dans des tonalités de bleus et de jaunes qui feraient surtout rêver les plus grands des enfants. C’est encore une rue où les antiquaires abondent.

Par les quais, et une grande arche traversée, c’est l’immense espace de la Cour du Louvre.

La grande fête permanente. Le bonheur de découvrir la ville dans son déshabillé, dans son simple plein air  sous une telle lumière, justifie qu’on ne sacrifie pas à une visite d’une partie de cet immense Louvre.

C’est là le spectacle de l’eau de l’acier du verre et de la pierre, le jeu des transparences anguleuses mais fragiles contre l’éternité des masses semblant porter le poids de l’Histoire. Les jets d’eau ajoutant, à l’art de l’éphémère, une clarté différente à chaque angle de l’immense carré de cette Cour. Le bonheur encore semble traverser l’espace où l’illusion du silence se pose sur toute l’étendue du lieu. Un cerf volant vient ajouter sa note d’insouciance dans ce samedi après-midi.

Un Louis XIV équestre semble régner sur l’ensemble.

Revenant du côté du Pont neuf, je fais un bref passage à Saint Germain l’Auxerrois, puis depuis le Pont, c’est la descente sur le Vert Galant, le Square, puis le minuscule rostre de saule pleureur infesté de promeneurs et pire encore, de pique-niqueurs sous le petit espace d’ombre de l’arbre.

Jacques de Molay, le dernier Maître des Templiers fut brûlé dans le périmètre de ce square.

TOUTHANKAMON

Vers vingt heures, après une pause à l’hôtel, c’est le départ pour le Parc de la Villette. Vaste espace d’où émerge le tout nouvel édifice abritant la Philharmonie de Paris, aux courbes lisses et métalliques comme un vaisseau profilé.

L’été est encore bien là et une foule innombrable et éparse investit les pelouses alentours pour une soirée qui a du mal à entrer dans la fraîcheur.

L’exposition Touthankamon en est à son dernier soir. C’est maintenant ou jamais. Devant le vaste Palais des Expositions, déjà des files interminables patientent. Il devient évident que se procurer un billet pour un tel événement revient à participer à ce qui sera probablement la nouvelle « expo du siècle » aux dires des billets vendus à ce jour. Le Pharaon ne reviendra plus, c’est sûr. Il résidera définitivement dans le nouveau Grand Musée Egyptien du Caire.

L’entrée en matière, quelque peu agaçante dans l’attente de l’ouverture du sanctuaire, à la manière des combats de boxe ou des événement propices à dramatisation, on nous assène des commentaires à la voix fébrile avec accompagnement de bandes son plutôt proche de la Guerre des Etoiles que du repos après la mort d’un monarque fut-il égyptien, et antique.

Après les préambules, c’est l’émerveillement dès l’entrée au cœur des ténèbres d’une visite d’un monde admirablement présenté. Peut-être trop. Certains visiteurs, de peur de manquer une information passent de longs moment à lire chaque cartouche au risque de monopoliser tout l’espace au premier rang des objets présentés, faisant s’impatienter ceux qui se situent juste derrière.

De tels élans de la part des organisateurs et des responsables de l’expo du siècle aurait pu être tempérés par de simples indications concernant les objets ou les personnages exposés derrière les vitrines.

L’exposition telle que nous l’avons découverte eut été idéale pour une visite pédagogique d’un groupe d’amateurs ou pour une classe d’étudiants spécialisés.

Puis, c’est le défilé que l’on se risque à faire de manière informelle, puisque ce qui nous intéresse c’est l’aspect visuel de ces trésors exceptionnels. De Thouthankamon chevauchant une panthère noire, de sa statue colossale usurpée par Ay el Horemhed, de tant de pectoraux et de colliers, de divinités et de masques et de faucons, de rigidités sereines au-delà de la mort, de parcours initiatiques et de secrets connaissables qu’après le passage de celle-ci.

Comme tout un chacun, je cherchais vainement ce que je pensais voir en final de l’exposition, à savoir l’impressionnante représentation du pharaon dans son grand sarcophage qui servit d’affiche dans toute la France.

Cécilia me dit qu’elle l’avait déjà photographié et que je n’avais pas à attendre autre chose que cette petite canope délicate de quelque trente centimètres où devait probablement se trouver une infime partie des restes du souverain.

Je ne dirais pas que c’était une déception mais je n’avais pas imaginé que cette affiche, rencontrée mille fois depuis le début de l’année, eut été autrement qu’une représentation grandeur réelle de cet énigmatique Touthankamon. Toute représentation égyptienne d’envergure étant dans mon insigne ignorance d’une toujours monumentale dimension.

J’avais pourtant appris, il y a longtemps, qu’on peut obtenir du monumental avec des réalisations de très infimes dimensions dans les terres cuites précolombiennes que Cécilia m’avait faites découvrir.

C’est devant une soupe à l’oignon merveilleusement gratinée au Jaurès que nous finissons, avec ce début de nuit, les étoiles dans les yeux. 

Dimanche 15 Septembre

PERE LACHAISE

Ce n’est pas Paris tu m’as pris dans tes bras, mais le Père Lachaise qui est, à sa façon, un ventre de Paris, suivant le modelé capricieux de la terre mamelonnée sur tout l’espace de ce vaste cimetière qu’il en paraît avoir une autonomie dans la ville, un implant sur un arrondissement dont il éclipse forcément les autres caractéristiques. Un ventre où se seraient engloutis nos poètes, nos illustres écrivains, mais aussi des hommes d’épée, de guerre ou d’engagement politique. Mais aussi des anonymes. Les concessions sont parfois à vie , parfois on découvre des plaies béantes attendant un nouveau venu.

Ce matin pourtant, sur le quai du métro, une femme visiblement de sortie d’hôpital psychiatrique pour le dimanche, nous a croisé avec un « bidochon ! » sonore que nous aurions pu prendre pour un présage néfaste pour la journée qui s’annonçait. C’est vrai que malgré les quelques quinze à vingt kilomètres parcourus tous les jours, l’embonpoint est là.

Ce sont les pavés, larges, souvent disjoints, en pente, ou sur des allées infinies, qui finissent par user les jambes.

Arrivés par la ligne presque directe depuis l’hôtel, l’entrée du cimetière nous accueille avec la liste des centaines de milliers de morts parisien, par ordre alphabétique, entre 1914 et 1918, sur un panneau rigide s’étalant sur une centaine de mètres à l’extérieur de l’enceinte. Les morts célèbres eux, ont droit au repos et à un regain de curiosité, à l’intérieur de l’enceinte. Ce sont donc les Chopin, Piaf, Proust, Balzac, les plus illustres de nos morts que les visiteurs viennent honorer d’une simple visite. L’ombre est encore à cette heure un bienfait en attendant la lumière vive et la haute chaleur annoncée.

Mais sans plan du lieu, il devient vite aléatoire de trouver les grands noms. C’était l’erreur commise dès l’entrée où des plans étaient mis à disposition. A ce jeu de découverte et d’identification, il n’est que le hasard, sur un tel vaste périmètre, pour tomber sur un de ces noms recherchés.

Suivant un groupe visiblement guidé par un habitué, nous trouvons Chopin, encore enguirlandé des couleurs du drapeau polonais, et le lieu de naissance, Zevavola zola, que j’avais retenu, pour l’avoir prononcé devant des foules d’étudiants durant mes cours des années quatre vingt, puis plus loin, sans le vouloir, c’est la palette tenu entre les doigts et le Radeau de la Méduse qui signifie Géricault.

Puis les pieds s’usent, le petit désespoir de répartir irrationnellement nos effort nous gagne.

Après avoir acquis un plan dans une boutique funéraire hors du cimetière, qu’un guide croisé un peu plus tard nous annonce comme étant truffé d’erreurs (!), on se concentre sur Eluard et Edith Piaf qui semblent être voisins. Après de longues distances parcourues, Piaf se trouve un peu en arrière de Henri Salvador et de son épouse, en second rideau, presque cachée par tant d’anonymes alentour. Quelques adorateurs s’y trouvent déjà, discrets et recueillis. Pour Eluard, une fois avoir compris le sens du carré lui correspondant, l’étonnement fut grand de constater qu’il n’était visiblement pas seul, mais entouré strictement de ses amis Thorez, Duclos, du Colonel Fabien et de tout ce qui semble constituer le carré des communistes. Jusqu’à des caveaux collectifs concernant les grands morts de la RDA, et tant d’autres victimes et de martyrs dans la défense de justes causes. Il est même un caveau récupérant les victimes de la shoa.

Pas un n’est enterré, après la trêve de l’au-delà d’une vie bien remplie, de combats et de convictions, auprès d’un proche de la famille, de leurs femmes ou de leurs enfants.

Les communistes, même dans la mort, sont enterrés entre eux, entre camarades, et dans un coin de terre séparé des autres.

Dans un cimetière bien bourgeois et de privilège d’accès.

Plus bas, dans un carré restreint, d’où venait doucement la musique des Doors, la tombe de Jim Morrisson, déplacée après tant de marques d’idolâtrie passée, est aujourd’hui clôturée et comme enchaînée et prise en tenaille parmi d’autres.

Pourquoi, en effet, ce jeu, ce besoin d’aller à la rencontre des sépultures ? Il eut été plus poétique de simplement se laisser aller à la grâce des arbres, des allées pavées et hors du temps, des douces lumières filtrant les larges végétations et les ruelles montantes vers quelque croisement d’allées un peu plus haut dans le hérissement des caveaux de part et d’autre de ces allées. De cheminer sans autres raisons que de traverser pour elle-même la quiétude de ce lieu nécessaire de méditation et de beauté indélébile.

MONTMARTRE

A main gauche du Moulin Rouge, propret dans sa toilette écarlate, qu’on croirait un gros jouet conçu il y a peu, la Rue Lepic monte en croisant la rue des Abbesses, et poursuit plus haut vers le Virage Lepic, ouvert en ce dimanche, pour raison de changement de propriétaire. On y déguste le Brouilly que les parisiens semblent priser puisque proposé dans bon nombre de restaurants. C’est presque midi, mais nous ne pourrons pas déjeuner là, le nouveau patron ayant fêté plus que prévu son samedi soir et fait encore aucune prévision culinaire pour ce jour.

Au bout du chemin, le Marcel Aymé de bronze qui traverse la Muraille du square, et plus loin le Moulin de la galette, l’ancien inaccessible au public, et le faux qui s’harmonise malgré tout au paysage devenu réellement montmartrois à ce moment de la pente. 

C’est donc insensiblement vers le sommet de la Butte et sa Place du Tertre que nos pas nous mènent.

Avec Montmartre, et notamment la Butte, il y a toujours ce désir de trouver dans cette colline de Paris, un impossible village idéal tel qu’il a pu exister il y a longtemps. Il ne reste aujourd’hui qu’une vaste carcasse de maisons, de rues pavées où déambulent des hordes de visiteurs, les commerces et les restaurants les plus improbables à mesure qu’on approche la Place du Tertre, devenue une mangeoire sous chapiteau. Les quelques vrais/faux rapins sont relégués entre le pavé de la chaussée et les immondes structures de bois sombre au cœur même de la place.

Les quelques arbres frêles, qui faisaient le charme et donnait cet équilibre de poésie sous le ciel de Paris, ont disparus sous les ombrages ainsi accordés aux restaurants.

Un vaste charroi permanent de touristes, de badauds venus des quatre coins du monde transpercent les espaces de la colline devenues irrespirables d’où émergent quelques vestiges, où sont encore les vignes, bien qu‘enserrées de clôtures, les maisonnettes roses et le Lapin Agile, rue des Saules, que les curieux n’osent descendre, et qui rappelle que Utrillo y puisait la poésie de ses magies colorées de rêveur fragile.

Les escaliers de la rue Foyatier, et les autres trouées montantes vers la Butte, si caractéristiques il y a quelque trois ans, en novembre, ont perdu sous le grand soleil, ce charme de la grisaille et du vert minéral, ce qu’ils ont gagné en lumière tranchante et en agitation trépidante.

Tout l’environnement du Sacré Cœur est un paroxysme de cet envahissement de visiteurs et de saltimbanques (toujours fortement appréciés ici), où ne manque que le cracheur de feu.

Depuis la rue de Steinkerke, c’est la descente grouillante et vivante des commerces bariolés vers la Place Clichy.

Nous déjeunons tard dans l’après-midi dans un petit restaurant colombien de la rue d’Amsterdam où Cécilia trouvent enfin le fameux chocolat qu’aime Y.

Ce n’est que vers dix huit heures que nous émergeons de l’ombre de notre chambre d’hôtel, en direction de la Place des Vosges, devenue sous le regard équestre de Louis XIII, un immense espace de repos estival, à même l’herbe des pelouses à la manière des pique-nique de Glynbourne, enserré par les ocres sereins et les architectures majestueuses qui jettent leurs derniers feux avant le crépuscule. Le premier graffiti historié de la ville, introuvable aujourd’hui, aurait été gravé par Rétif de la Bretonne sur un des piliers de cette place.

Depuis le Pont de Sully Henri IV, se profile le vaisseau Est de Notre Dame et à sa gauche, tout à l’infini, la crête de la Tour Eiffel. L’incendie de cette descente progressive de la lumière, grave et saillante pourrait presque passer pour le même incendie de ce printemps dernier, et offre, à cette heure, une dernière draperie de sanguine sur tout l’Ouest de la capitale.

La rue Bautreillis, a vu une partie de la jeunesse de Pierre Boulez dans sa phase ascendante, et la mort de Jim Morrisson.

Sur le dessus de l’entrée de la dernière demeure parisienne de celui-ci, il est un petit encart qui dit discrètement, et justement : Jim Morrisson did not die here.

Depuis la Place de la Bastille et son opéra, il est difficile de garder les yeux ouverts tant est aveuglante la lumière vers l’Ouest et son couchant. La déception est grande de ne pas trouver Montaigne et la Louve romaine  dans ce square que j’avais découvert de nuit près de la rue des Ecoles et du square Paul Langevin.

C’est donc vers le Panthéon, où quelques pâles blondeurs de lumière accrochent encore la pierre, que nous prenons la rue Soufflot, bien connue de moi il y a cinquante années pour y avoir séjourné une nuit au commissariat, transis de froid. Derrière nous, la belle église de Saint Etienne du Mont dans son baroque clair et classique.

Aux étonnants balconnets à hauteur des tribunes latérales. Jean-Paul II y aurait fait une halte lors d’un séjour parisien.

Il n’ y a apparemment plus de commissariat dans cette rue, mais nos pas nous mènent, après l’avenue saint Jacques, vers Saint Michel et près des quais, la Fontaine du même nom et la placette de saint André des Arts où nous dînerons.

Un dernier regard vers la si belle fontaine, creusée par l’éclairage nocturne, et les inévitables artistes de rues sous le charme discret des petites colonnes roses.

Lundi 16 Septembre

(Paris a inventé le sous bock personnalisé d’un genre nouveau. Tous les bistros de chaque arrondissement proposent des dessous de verre, non plus en carton, insignifiants et jetables, mais en plastique fin et sur leur verseau, vierge de publicité, un guide rapide des changements de métros à partir de la station la plus proche du bistro allant dans toutes les directions où un changement est nécessaire. Par exemple, d’une station proche de la Rue des Ecoles et donc du bistro X, en direction de chaque terminal de ligne, vous changez à X et vous filez directement  à votre destination Z. Ainsi pour chaque grande ligne ayant un changement pour votre destination, partant du bistro où vous vous trouvez… Le prix du café en est un peu augmenté. C’est le sous bock à la demande. Mais la formule classique coexiste aussi pour toujours le même prix du café.)

J’étais ainsi à rêver à ces histoires de métro et de changements de lignes devant mon café croissant, Rues des Ecoles. Depuis hier, je ne comprenais pas pourquoi, passant devant le square Langevin, il n’y avait pas mon Montaigne et ma louve romaine.

Nous sommes donc revenus dans les parages pour refaire le parcours présumé et comprendre l’erreur survenue la veille au soir. L’endroit de départ ce matin est un bistro auvergnat très agréable où nous prenons le café devant la grande vitre donnant sur la terrasse. Au-dessus de nous, sur les toiles du bistro il est écrit : « ici on sert de la race d’Aubrac ». L’endroit ne pouvait être mauvais. En sous sol, où était les toilettes, une grande salle avec des tables et des fauteuil confortables. Je me suis souvenu de ce que disait Georges Gombert et ses moustaches frétillantes sur la fraternité des aveyronnais de Paris.

Mon Montaigne et ma Louve, je les ai finalement trouvés ! L’erreur de la veille tenait simplement à une question de Paul. Dans la nuit embrumée d’il y a trois ans, rentrant avec Bernard pour prendre la station Monge, j’étais persuadé que mon Montaigne était au pied de Paul Langevin (à cause de Monge). En fait, nous étions sur le trottoir d’en face et en sens inverse. Le square du Montaigne au pied usé était dressé devant le square Paul Painlevé… et on ne peut plus en face de la Sorbonne.

La journée remettait enfin les choses dans l’ordre.

Cette matinée propose un plein soleil de plus sur notre petit séjour. Nous longeons donc les quais, sur les pavés allant vers le Pont Neuf et le Vert galant, les larmes tombantes de son saule, voir comment est celui-ci vers les neuf heures.

La lumière est rase, quelques grosses péniches sont amarrées dans leur sommeil, et le quai à la pointe du saule où était la frénésie de ce samedi après-midi, a fait place à une douce sérénité matinale, envahie de lumière crue, rasante encore, et où, à la proue, deux jeunes filles, des amies dans l’intimité de l’heure propice, se faisaient quelques confidences, comme seules au monde, comme les seules ombres légères et à contre jour, anonymes, sur le tableautin.

L’OPERA

L’opéra se dresse face à nous. Imposant, majestueux. C’est toujours la même surprise devant l’ampleur des volumes, de l’équilibre serein et opulent, la grâce dans les proportions et la rythmique monumentale.

Le bassin de la Pythie mène au Grand escalier et à la somptueuse nef de trente mètres de hauteur. Cette nef de marbre abrite les degrés de l’escalier à double révolution qui mène aux foyers et aux différents étages de la salle de spectacle.

La merveille est cette longue galerie qui compose le Grand Foyer, comme un petit Versailles de jeux de miroirs, au plafond peint par Paul Baudry en milieu de XIX° qui décline l’histoire de la musique. La lyre est l’élément principal, elle règne sur tout le vocabulaire décoratif. Orphique.

La salle de spectacle dans le pourpre feutré de l’éclairage d’aujourd’hui, est dans la tradition des théâtre à l’italienne mais son architecture en fer à cheval est dite à la française, en raison de la disposition des places selon leur catégorie, et conçue pour voir et être vu.

Et puis le plafond de Chagall. Nous avons accès à celui-ci par une des loges. C’est un peu pour la lumière et la poésie aérienne et tranchante et une toujours impression de décalage sur la conception globale et l’esthétique de l’ensemble de ce vaisseau que les regards viennent s’extasier. De purs bleus, des jaune et des verts saturés, et des rouges où dansent des épisodes de la Flûte Enchantée, des Ballets de Stravinsky et d’un peu tout le répertoire lyrique qui semblent embarqué dans un manège tournoyant en apesanteur. Je me suis longtemps attardé à trouver la scène d’amour de Pélléas et Mélisande.

Puis quelques bustes, au hasard. Je me suis trouvé devant celui de Adolphe Nourrit, ténor universel du milieu du XIX° siècle où tous les plus grands théâtres d’Europe s’arrachaient ses interprétations. Interprète régulier des ouvrages de Rossini, Nourrit est en fait le dernier d’une tradition qui va se voir éclipsée par Gilbert Duprez qui sera le premier à tenter un contre ut de poitrine. Dépressif, Nourrit se défenestra d’un troisième étage.

Ce qui m’attriste ce matin, c’est cette ironie de sort qui continue de s’acharner sur cet illustre chanteur, par une maladresse ou un mauvais goût des décorateurs de l’opéra, qu’on n’a pas trouvé mieux que de placer son buste triste dans le hall des toilettes, entre deux illustres anonymes de la profession.

En sortant, une famille de chinois pique niquait sans autre souci que de bien prendre ses aises, nappe dépliée sur les marches de la façade, entre cornichons et tube de ketchup.

Depuis la Place de l’Opéra nous descendons la Rue de la Paix, ses hôtels et ses vitrines du plus haut luxe. La Place Vendôme, une des plus élégante de la ville, réserve aujourd’hui une double surprise qui ne la révèle pas sous ses meilleurs atours. Les travaux de ravalement et de restauration, dont il semble qu’ils fassent partie d’un vaste plan général avant ces fameux Jeux de 2024, balafrent malheureusement une partie du paysage urbain. A Vendôme, on a masqué les échafaudages et toutes les plaies qui brouillent les façades des immeubles, par de très vastes publicités aux visages de femmes idylliques, de plages ou de pays de rêve, au nom évidemment des marques de Chanel, Dior et de tous ceux qui officient habituellement ici.

Les orfèvres ne perdent jamais au change.

L’autre désagrément viendrait d’une cohorte de cars de CRS massés agressivement en ce jour promis d’agitation syndicale dont on attend maintenant, comme les fois précédentes, les débordements habituels.

Mais la Place Vendôme garde tout de même cette élégance rationnelle et sobre sous un soleil plein qui l’aura plus encore rendue admirable.

Rue de Rivoli, les jardins des Tuileries que nous longeons. C’est bientôt la raréfaction de tout le périmètre habituel des bistros et des commerces grouillants, pour le Paris historique des parcs et des monuments en deçà des Champs-Elysées. Dans la petite rue Rouget de l’Isle on y boit tout de même notre verre de Baume-de-Venise.

La Place de la Concorde règne sur une vaste plaine qu’on a du mal à lui trouver le relief qui permettrait au regard d’absorber les lointaines Assemblées nationales d’une part, et de la Madeleine à son opposé. La circulation, comme un manège capricieux, tourne sur ce périmètre qui en fait la Place la plus vaste des grandes capitales.

Raymond Dumay qui a toujours une manière d’étalon qui rendra toute chose bien figurée, remarque que la Place de la Concorde a exactement les dimensions du Domaine de la Romanée Conti. De là à dire que celui-ci est un miracle viticole sur un écrin de dimension relativement restreinte…

Les deux Fontaines des Mers et Fontaines des Fleuves confirment, en plus du génie naval de la France, cette volonté symbolique d’en faire un espace d’immensité. Depuis l’obélisque, de loin, au fond des Champs- Elysées, dans le mirage brûlant de la perspective, l’Arc de Triomphe.

Les arbres des Tuileries sont dénudés, la poussière des travaux environnant dessèchent jusque loin dans les jardins tout espace de verdure. C’est l’automne.

NYMPHEAS

 C’est côté Assemblée Nationale que l’on pénètre à l’Orangerie. A l’entrée, donnant le dos à la place, le baiser de Rodin à l’ombre des marronniers. Du moins l’une des multiples copies qui ne laissent de surprendre où on ne les attend pas.

Le vestibule a été dessiné par Monet afin de créer un espace entre l’agitation de la ville et son œuvre. Les autres salles ne sont pas accessibles au public pour raison de travaux ici aussi.

En offrant les Nymphéas à la France, au lendemain de la Première Guerre , Monet invitait à une contemplation de la nature peinte à l’infini : « les nerfs surmenés par le travail se seraient détendus là, selon l’exemple de ces eaux stagnantes, et à qui l’eut habitée, cette pièce aurait offert l’asile d’une méditation au centre d’un aquarium fleuri » écrit-il en 1909 alors qu’il commence à méditer son projet.

Véritable testament artistique, ces immenses décorations constituent l’aboutissement de toute une vie. Conçues de 1914 à sa mort en 1926, elles s’inspirent du jardin d’eau de Giverny. Dès 1886, Monet s’attache à représenter son jardin au rythme des variations de la lumière.

Les huit panneaux présentés dans les deux salles évoquent la marche des heures, depuis le matin à l’est, jusqu’au couchant à l’ouest. Monet ne représente ni haut, ni bas. Les quatre éléments se mêlent dans une composition sans perspective seulement rythmée par les nymphéas.

Le peintre donne ainsi l’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage.

Par la nudité et la sobriété de l’ensemble, par l’encerclement d’un repli diaphane sur l’espace, la sérénité résultant d’une presque abstraction lyrique, c’est un petit Japon, ou une Chine d’avant Zao Wou Ki qui se profilent en bordure même de la place de la Concorde.

L’arrivée au pied de la Tour Eiffel n’est pas si aisée par le long Chemin poussiéreux des Australiens, longeant la Seine.

Le sentiment d’espace, de grandeur, si fréquent dans le Paris des grands monuments, est aujourd’hui confusément amoindri entre le Champ de Mars et le Palais de Chaillot qui lui fait face, par une forêt de grues, et d’installations gigantesques à des fins de concerts nocturnes défigurant la limpidité habituelle des lieux, comme dirait Nougaro de Notre Dame, s’appliquant à la Tour Eiffel, aujourd’hui vieille dame hissant son mouron.

PATRIMOINE

Le Palais de Chaillot abrite le Musée de l’Architecture et du Patrimoine (anciennement Musée des Monuments français, jugé peut-être un peu  trop vichyste d’appellation ?) est le plus vaste musée de ce type au monde.

Dès l’entrée, c’est un rappel de tant de voyages et de géographies dans la France des villes, des clochers et des campagnes, qui s’exposent en un espace condensé de tympans, de façade d’églises, et de sculptures médiévales. Les cinq plus beaux tympans, ceux de Conques, de Vézelay, de Beaulieu, de Moissac et de Saulieu.

L’ange au Sourire de Reims, d’un sentiment pré-botticelien, côtoie la Vierge de l’Annonciation quasiment hellénique par le drapé et le mouvement ample.

Les sculptures des niches de Conques, si hautes dans la basilique originale, sont visibles à quelques pas, à portée de toucher.

Puis Strasbourg et ses vierges sages et folles. Les conversations mystiques de Pierre et Paul au narthex de Vézelay. Le chapiteau énigmatique du Moulin Mystique de Vézelay qui cite symboliquement le passage de l’Ancien Testament en Nouveau Testament, de grains à moudre, en pure farine.

J’en avais fait en d’autre temps un chapitre particulier dans mes cours sur l’art roman.

Puis les longues statues colonnes du portail de Chartres qui invitent à pénétrer, les plus  impressionnantes figures tout à la fois bibliques et royales à l’entrée de la Cathédrale, le saint Jean Baptiste du portail nord, la Vision d’Adam dans la pensée de Dieu, la création du même Adam modelé par les mains de Dieu aux cordon de voussures, qu’on peut ici presque toucher.

Puis la sculpture romane toulousaine, languedocienne, celle de Saintonge et la pierre d’Auvergne rude et granitique, ici moulée et sûrement légère comme une simple écorce, les chapiteaux colorés de Saint Nectaire, et ceux, sombres de Notre Dame du Port à Clermont, la Danse de Salomé devant Hérodias, le trumeau d’entrée de Souillac avec le sacrifice d’Abraham dans un mouvement de haut en bas d’une compacité et d’un raccourci vertigineux. La danse furieuse de Jérémie.

Il n’était plus nécessaire de poursuivre, l’essentiel de l’âme formelle de nos basiliques, du génie médiéval, pouvait laisser place à des époques ultérieures se poursuivre dans d’autres salles, d’autre sensibilités, la promenade suffisait avec ce voyage dans les formes qui résumaient d’une certaine manière les voyages que j’avais entrepris dans le passé, durant tant d’années.

Restaient encore les peintures de la même période. Dans des salles à la presque obscurité, dans le plus rapproché des éclairages d’origine et souvent cryptiques.

Les souvenirs passaient des images aux absides de Montoire dans l’Indre, de la Rotonde en plein champ de fèves du Liget, sa dormition de la Vierge en pastel de Touraine, la reproduction de la chapelle de Vicq- Nohant, à deux pas de chez Georges Sand en Berry, aux personnages en dégradés d’ocres et aux traits nerveux des contours, l’immortel baiser de Judas. Du fabuleux Saint Martin tendant la main au pauvre du cul de four de Saint Aignan, dans les tonalités si douces des peintres d’Indre et Loire.

Berzé la Ville et ses peintures de l’abside, son saint Laurent sur le gril, son Christ en mandorle. L’entière crypte de Tavant que nous avions utilisé avec Bernard dans un vieux Photos/poèmes de mes créations.

Et enfin, la somme de toutes les théologies de ce temps là, la Sixtine du Moyen Age dit-on, mais avec tant d’esprit en plus et moins d’agitation, les voûtes et le narthex de Saint Savin sur Gartempe qui, bizarrement, ont trouvé leur monumental refuge dans la bibliothèque du Musée.

Un clin d’œil sur l’Arc de Triomphe et  aux trépidations des Champs-Elysées pour y sentir la vague large et plongeante jusqu’au lointain de la Place de la Concorde, avant le retour vers Jaurès et le dernier dîner en bordure de la terrasse de la Brasserie, le parfait carré d’agneau, le dernier Brouilly.

Mardi 17 Septembre

L’Histoire de France, depuis le XIX° siècle, est indélébilement liée à l’Histoire de l’Algérie. La Mouzaïa est le nom d’un col près de Blida en Algérie, qui vit les combats, lors de la Conquête de celle-ci par la France en 1830, entre le général Clauzel et les troupes du bey de Tittery, puis plus tard, entre le général Lamoricière et les troupes d’Abd el Kader. C’est aujourd’hui une rue du XIX° arrondissement.

Ce matin le ciel est couvert sans être menaçant. C’est le ciel qui convient pour une fin de séjour, pour un départ. En se disant qu’on aura vécu Paris sous un beau grand soleil. Presque un privilège.

Puisque les Buttes-Chaumont sont au bout de la rue Secrétan, à six cent mètres à peine, c’est en cette direction que je finirais le séjour, dans ce 19° arrondissement que j’avais connu il y a quarante cinq ans, dans des souvenirs de quiétude, de rue tournantes et pavés. Décidément, au chapitre des souvenirs, les chiffres sont ronds.

BUTTES CHAUMONT ET MOUZAIA

Nous prenons le café à la Brasserie Bolivar, dans un intérieur feutré, aux fauteuils profonds. Montant vers le parc, à un moment, la rue Secrétan croise le Boulevard Bolivar qui continue sur notre droite, et au bout de Secrétan nous arrivons à la rue Manin qui borde l’entrée Ouest du Parc des Buttes Chaumont.

A cette heure, les allées sont peu fréquentées, quelques promeneurs, les joggers du matin et surtout, sur le sommet des collinettes, les fameux chinois qui s’exercent à la sagesse avec des mouvements au ralenti, en des gestes décomposés et sûrement codifiés, accompagnés par une musique chinoise discrètement audible.

Les arbres, souvent centenaires et majestueux, ont les couleurs de la saison, les feuilles jonchent de grandes parties des pelouses et certains sont déjà dénudés.

Ce quartier n’a guère changé apparemment. De beaux immeubles sages ont l’avantage, à Botzaris, de donner sur le Parc et sur tout l’Ouest de la ville au loin. Derrière le lac, au cœur du Parc, se trouve le point culminant de la Butte, avec son kiosque dans le style romain. Malgré le gris matinal, de là haut, l’échappée sur les toits d’ardoise et les mansardes le long de la rue Manin probablement, donnent un aspect romantique et très XIX° siècle au quartier. Le dénivelé entre le sommet de la Butte et le pied de celle-ci est étonnamment élevé, ce qui ne paraît pas lorsqu’on ne s’y aventure.

Redescendant par le Boulevard Botzaris, nous croisons la rue de Crimée, et au-delà, c’est le Boulevard du colonel Brunet et la rue Mouzaïa.

Celle-ci a déjà des allures de rue de province, de quiétude et de simplicité, étrangère à l’agitation environnante. C’est l’extrême Est avant le périphérique. La rue Mouzaïa dessert, à notre grand étonnement pour si peu d’originalité, la rue Liberté, que suivent les inévitables rues Egalité et Fraternité. Ces rues ont été percées en 1889 en mémoire de la Révolution, un siècle plus tard.

Depuis celle-ci, c’est toute une série d’allées ombragées, secrètes, flanquées de maisonnettes et de minuscules jardins, les Villas ( les allées se nomment d’ailleurs Villa) de la Mouzaïa.

C’est un réel enchantement que de bifurquer de la rue Egalité et de prendre la Villa qui plonge en pente douce et pavée, entre deux rangées d’arbres qui cachent discrètement toute une série de maisons simples, les anciens pavillons ouvriers du siècle passé, et d’imaginer la vie telle qu’elle a pu être vécu dans ces petits paradis humbles qui semblent aujourd’hui des vestiges d’un temps oublié.

Une fois parvenu au bout de l’allée, si elle n’est pas en cul de sac, il suffit de prendre la rue d’en bas et de remonter « une villa » en sens inverse.

Une fois remontée une Villa, parvenus au sommet, on en reprend une suivante, en descendant à nouveau.

Ainsi on revient à tout un passé au gré des Villa des Lilas, de la Villa Alexandre-Ribot, des Villa Amalia, Fontenay, Marceau, celle des Boers, Cronstadt et Hauterive. Les jardins sont souvent minuscules, négligés, ce sont de simples habitations et souvent colorées en harmonie avec les voisines, des roses et des bleues, jaunes ou vertes, souvent jalouses de leur intimité, cachées par des haies végétales, depuis lesquelles on imagine des intérieurs sans aucun luxe, des havres de poésie échoués là, avec parfois certaines maisons à cheminée.

Je suppose que de vivre ici représente maintenant, par un juste retour des chose, un privilège, à voir certaines maisons apparemment à la revente, entièrement nues et restaurées de fond en comble.

Au-delà de cet îlot bienfaisant du XIX°, plus à l’Est, à portée de périphérique et de regard, j’imagine l’enfer contemporain des ahurissantes tours à mille étages qui nous parlent de notre temps.

Revenus par le bout de Botzaris, la rue Manin qui laisse à main gauche le Boulevard Bolivar, c’est un simple escalier quittant la rue, qui grimpe de façon abrupte sur une centaine de marches et débouche sur un autre îlot inattendu. La Butte Beyregère.

Ce n’est rien d’autre qu’une rue circulaire, ou plutôt en ovale, sur un sommet, la rue Georges Lardennois, pavée et sans issue sinon de revenir sur elle-même, coupées par deux fois, par la Rue Edgar Poë et la rue Rémy de Gourmont.

C’est un autre havre, discret, coupé du monde dans la sérénité de ses immeubles d’habitation, de ses arbres qui flanquent certaines maisons et où l’accès en véhicule ne se fait que par la rue Lardennois, où tout ici est dans le calme baudelairien d’une poésie qui se dérobe à l’érosion du temps. On croirait traverser un bout de quartier des années cinquante.

Le petit jardin nous aura échappé ainsi que le vignoble, produisant un pinot noir , le « clos des chaufourniers », du nom de la rue, qui donne ses cent litres de vin par an.

Vivent ici, tout de même, ou ont vécu pour certains, Jean-Paul Goude, Clovis Cornillac, Jacques Audiard et le Directeur du Ballet de l’Opéra de Paris.

Sur le côté ouest de la colline, au croisement d’Edgar Poë et de Lardennois, un dégagement permet de saisir une vue large et originale,   maintenant bien ensoleillée sur le reste de Paris, en direction de Montmartre et tout en haut, du Sacré Cœur.

Il est plus de midi.  Une dernière bavette échalotte au PMU, dans une brasserie au bas de Bolivar. Sur plusieurs étagères on peut emprunter et échanger de vieux livres fatigués. Je n’ai pu m’empêcher de choisir un roman de Julien Green. Bernard viendra déposer quelques volumes à l’occasion.

Il est temps d’aller vers la Gare de Lyon. Sa tour de l’horloge est aujourd’hui en plein azur.

Il reste un peu de temps pour prendre un verre au Train Bleu. Sa remarquable architecture nous plonge dans le climat des années 1900. Les peintures, déjà nous rapprochent de notre Sud, puisqu’elles retracent les villes importantes où se destinent les trains en partance d’ici.

Les trois plafonds honorent Paris, Lyon et la Méditerranée. Avec des œuvres de François Flameng, élève de J.P. Laurens, de Dubufe et de Saint Pierre.

On sera surpris de la ressemblance des peintres figurant ici. Ce qui leur permit de concourir à un ensemble décoratif sans dissonance.

La Méditerranée et le Théâtre d’Orange d’Albert Maignan, le Villefranche et le Monaco de Montenard, Menton, Nice et sa bataille de fleurs de Henri Gervex. Et enfin le réseau des Alpes  qui évoque le Mont Blanc et la peinture de montagne.

Puis, dans le train « Ouigo », défilent ensuite les paysages de Bourgogne dans la lumière blonde. Les vaches blanches semblent n’avoir pas quitté les pâturages. De temps à autre, un village aux teintes brunes, des prairies brûlées, et un clocher roman. La nuit descend.      




ESPAGNE

9/19 Juillet


GERONE/GRENADE/CORDOUE/TOLEDE/

TARRAGONE

Demain nous serons en Espagne. Le passage à Séville avait suscité l’an passé un certain goût d’inachevé. L’Andalousie méritait d’être embrassée de plus près et sur le plus possible de ses replis, de ses faenas, de ses rudesses et de ses parfums de Sud. Loin des repentirs.

Il avait donc été promis de rendre une visite à l’Alhambra, sœur de l’Alcazar sur l’écrin des merveilles. L’Andalousie et Grenade sont le tourniquet, la porte qu’on ouvre de Nord au Sud et de Sud au Nord, la porte ouverte sur le Maroc de mon enfance.

El Greco, depuis cette Pentecôte qui m’avait illuminé à Amsterdam il y a quelques années, serait aussi un des fils rouges de notre séjour. Donc Tolède dans le cœur du pays, pour se hisser sur les oblongues de la mysticité et le feu qui ne manquera pas de nous porter.

Ce matin, la confortable Nissan n’a aucun mal. La chaleur n’est ressentie que lorsque nous faisons une halte. Les vitres teintées protègent du soleil qui monte. Les tronçons d’autoroute, les panneaux bleus défilent, Lyon, Montpellier. L’Aude bientôt. C’est toujours de bien loin qu’on sait que Narbonne arrive. Le vaisseau de la Cathédrale apparaît, comme l’église de la ville d’Ys, de son océan de plaine, et signale que la ville invisible de Narbonne est à ses pieds.

Furtivement, depuis un champ, un terrain vague, d’une casse, apparaît une 404 Peugeot désolée, un peu à l’écart, quasi désossée, dans sa classique couleur vert d’eau d’époque, qu’en une image lumineuse je crus voir celle qui nous menait, vers Grenade, il y a cinquante-huit ans, du temps de l’oncle André. Nous revenions d’un séjour au Pays Basque. En 1962 exactement. En Juillet probablement. Nous avions traversé et souffert avec la 404 sur les pentes sans ombres de la Sierra Nevada durant un temps qui parut interminable, avant la descente vers la ville orangeraie, l’oasis, après les affres de la montagne lunaire.

Le château de Salses émerge, puis avant même de nous en apercevoir, nous pénétrons déjà en Espagne catalane.

Les éoliennes jalonnent tristement de-ci, de-là, de leurs figures inopportunes les paysages propices aux vents, au défilé du moindre promontoire de ces pays au creux des Pyrénées, qu’on croirait qu’elles s’essoufflent plutôt qu’elles n’alimentent en énergie. Elles sont comme les statues de l’île de Pâques (ce serait la seule analogie quelque peu flatteuse pour ces mobiles contemporains) que dans mille ans on se demandera ce que c’est. Des invocations vers un ciel muet ? un désir de s’envoler, ou des moulins à pourfendre par la chevalerie errante ? J’opterais bien pour la troisième possibilité. Sans attendre mille ans.

 

GERONE

L’entrée dans Gérone arrive très vite, la ville est à l’heure des fantômes. Hôtel Ultonia. D’une architecture des années cinquante, presque romantique, qu’on aborde depuis une belle place dégagée. De notre septième étage et la petite terrasse qui prolonge la chambre, il n’y a pas plus charmant paysage urbain que cette vue sur la Cathédrale et l’ensemble de la cité ancienne, avec, nous faisant face, un admirable immeuble Renaissance aux cierros (sorte d’échauguettes fréquemment construites en Espagne, à usage des jaloux et des curieux), aux larges baies de vitres ondulées laissant apercevoir très nettement les intérieurs des appartements à chaque étage. Comme des fenêtres sur cour, des fauteuils somnolents, des jouets d’enfants, des meubles de style, toute une petite poésie de théâtre intime.

La couleur dominante de la ville est jaune. Comme la rivière, le Riu Onyar, qu’on franchit depuis plusieurs ponts. Rivière jaune et boueuse, morte ou endormie de charruer les fatigues des heures brûlantes. Le long des deux rives, la perspective est acérée sur des immeubles de couleurs en anarchie, des rouges, des ocres jaunes, des verts et des bleus délavés, mangeant la lumière d’une violence furieuse, qui rivaliserait avec les opulences somnolentes de Venise, avec modestie.

La vieille ville qui commence avec la rivière s’en va se percher par des ruelles pentues, perpendiculaires. On n’arrête pas de grimper, de redescendre des escaliers. Heureusement ce bijou historique n’est pas vaste. La cité ancienne est un mouchoir de poche. Les catalans et les espagnols sont à l’ombre. Le confinement est ici une discipline héréditaire comme la sieste en Corse. Le hasard de nos pas mène vers l’austère façade, close à cette heure, du couvent Sant Domenec, encadré de beaux cyprès noirs. Cette petite ville historique est jalonnée, d’escaliers en points de vue, de monuments et d’églises en églises, par de petites place dégagées, souvent ombragées qui donnent comme un rythme à prendre au cœur de la cité.

Du bas de l’escalier, la Cathédrale se dresse, de style Renaissance et baroque, majestueuse, avec son porche large, et comme à la Trinité des Monts, on embrasse la perspective en contre plongée. Sur la place qui lui fait face, on pourrait méditer des heures sur la terrasse à l’ombre des arbres.

A l’arrière de la Cathédrale, le Musée des Arts (qui aurait pu ajouter Catalan), est aménagé dans un ancien bâtiment à l’austérité de château-fort, aux pièce démesurément grandes, où les vierges romanes, les vierges de piété, dépouillées de toute magnificence, avec leurs visages de paysannes authentiques, sont l’expression de la foi des campagnes. Des christs en bois, pareillement, raidis sur la croix à la manière byzantine, sans aucune expression de douleur, parce que remplis des plus divines simplicités, et témoignant simplement de la dramatique finalité de l’homme. Parmi toutes les pièces présentées, j’ai été particulièrement ému par une sculpture, pareillement humble, représentant Saint Martin découpant son manteau avec, à sa droite le pauvre, les mains jointes, et à gauche la Vierge, encadrant tous deux le magnifique cheval, tête baissée, position génialement adoptée par le sculpteur dans la nécessité de faire entrer les quatre personnages de sa thématique dans l’espace réduit (la loi du cadre) qui avait dû être celui d’un chapiteau à l’origine.

Remontant à la lisière boisée de la vieille ville, se prolongent de vastes étendues de campagnes découvertes. Les ruelles étroites et pavées à main droite de la Cathédrale, mènent à un jardin d’où se dresse en contrebas Sant Père de Galligants, une des perles d’architecture romane du pays catalan. Il est très étonnant par ailleurs que dans la très sérieuse collection Zodiaque, éditée naguère par les moines de La Pierre qui Vire, aucune étude ne lui ait été consacrée dans la Catalogne romane vol. 2, alors même que la moindre chapelle rurale se trouve identifiée dans des inventaires régionaux plus qu’exhaustifs…

San Père s’aperçoit depuis le promontoire du jardin, dans un paysage franciscain, plus franciscain peut-être qu’Assise même, bordé de cyprès et flanqué à son chevet d’un petit parc avec un bassin d’eau qui accentue plus encore la quiétude environnant l’édifice.

Au-dessous, à hauteur des fondations de l’église, le Galligants qui longe celle-ci n’est plus qu’un lit étroit asséché aux couleurs de safran qui ne garde plus que le souvenir d’une ancienne rivière. 

La première impression que laisse cette église est cette similitude tout droit sortie du génie clunisien, perle bourguignonne en terre catalane. Avec un clocher au plan octogonal dont la délicatesse des arêtes lui confère un profil circulaire depuis l’endroit où on l’admire, et en parfaite harmonie avec son abside et sa série de deux absidioles de part et d’autres. Par le plus grand des miracles Sant Père peut être admiré de n’importe quel angle que ce soit. Depuis l’entrée au portail occidental, l’église semble engloutie par une forêt de cyprès.

Construite au XII° siècle, elle suit le plan basilical avec trois nef, séparées par des piliers qui soutiennent des arcs semi circulaires. Les chapiteaux de la nef centrale sont de grandes dimensions mais presque hors de lisibilité. Deux d’entre eux sont attribués au Maître de Cabestany, qui œuvra en Languedoc, notamment à Saint Guilhem le Désert.

Au cloître, les petits chapiteaux sont décorés de motifs végétaux et d’animaux fabuleux.

L’origine des bains arabes de Gérone reste inconnue. On sait seulement qu’en 1194, le roi Alphone I donna deux cent cinquante salaires prélevés sur les revenus des bains, pour le service de la cathédrale.

L’apodyterium, sorte de vestiaire de ces bains, est la salle la plus spectaculaire, avec sa piscine octogonale, entourée de colonnes couronnées de grands chapiteaux, de sa lanterne et de son dôme. La perspective d’ensemble dans la semi obscurité, avec cette lumière venue du haut de l’édifice est digne ici d’une beauté cistercienne ou d’un tableau orientalisant de la fin du 19° si on l’imagine du temps de sa splendeur.

Trois autres salles servaient aux autres nécessité des bains, le frigédarium, où le froid était permanent, puis la pièce tiède, transitoire, le tepidarium où les usagers se remettaient du froid intense, et enfin le caldarium, à la chaleur extrême, alimentée par un chauffage souterrain, l’hypocauste.

Après un passage à la basilique Sant Fellu, visible de tous les points de la cité grâce à son long clocher ciselé avec élégance, nous reprenons le pont qui lui fait face et avons une nouvelle série de maisons colorées qui se mirent largement dans la rivière jaune. Canaletto, ou plutôt Guardi, pour le dessin plus acéré et le clair-obscur des lieux, auraient aimé l’endroit.

La lumière creuse profondément les reliefs. Nous revenons vers la Plaza del Independenza pour un verre bien mérité.

Sur la terrasse du bistro, Cécilia est soudainement étonnée d’un grondement progressif. C’est l’heure où les espagnols s’éveillent à la fin de journée. La rumeur gronde presque, en effet. Les jeunes filles, à quelques tables de là, s’animent et font entendre des rires et des éclats gutturaux, comme après un long repos de la voix. L’avenue centrale délimitant le tracé de la ville nouvelle ruisselle maintenant de véhicules.

Il est temps de voir une fois encore le paysage panoramique depuis la terrasse de l’hôtel, et de descendre à la nuit venue sur la même place où les tables deviennent difficiles à trouver. L’animation battra son plein jusque tard dans la nuit. Les reflets nocturnes sur la rivière remplacent maintenant les foudres de couleurs depuis les ponts qui gardent la vieille ville.

Vendredi 10 Juillet

Des nuages couvrent le ciel. La petite place au pied de la Cathédrale est absolument déserte. Il est dur de se hisser en haut des marches interminables. L’intérieur, silencieux et frais, aux stucs baroco doloristes dort encore de son silence matinal.

(La description ne pourrait mieux en être faite que dans le volume de Zodiaque qui y consacre de larges pages.)

Au sortir du flanc sud, un petit chemin étroit mène au parc della francesa construit par une française amoureuse de ce carré inspiré de tendresse, qu’elle a voulu surplombant la vieille ville, d’où l’on voit maintenant Sant Père et tout le bas de ces lieux franciscains depuis ce charmant jardin aux cyprès, aux rosiers et aux différentes terrasses faisant un îlot en surplomb de la cité.

Gérone est triste sous la grisaille. La ville nouvelle est vite avalée, et la route menant au sud ne quittera que rarement des yeux les bords de la mer. Benidorm dresse monstrueusement ses immeubles jusqu’à des hauteurs impressionnantes, jaillissant à même le rivage, sur des kilomètres.

En contraste, les paysages s’uniformisent, du moins dans l’aridité et l’absence de relief, sur de vastes plateaux aux terres jaunes que peuplent des étendues d’oliviers et des grappes de cultures d’arbres fruitiers. Les villages s’emblent s’engloutir dans le jauni des paysages.

GRENADE

  Grenade, comme les femmes, peut s’aborder de diverses manières. Durant ces traversées de l’Espagne du sud au nord ou inversement, il nous arrivait de faire étape à Marbella, parfois à Cadiz. Les autoroutes des années soixante étaient encore peu développées et ne se profilaient qu’aux abords des grandes villes. L’inspiration tenait lieu d’itinéraires. Maintenant c’est l’étape de Grenade.

La lumière de dix-huit heures aujourd’hui allongeait déjà les ombres.

Comme il y a cinquante-huit ans, Grenade apparaît d’un coup. Mais cette fois la Sierra Nevada est noyée dans les lointains. C’est par un autre défilé en pente sévère qu’apparaissent par fragments, les éclats d’orange d’un fond pourpre sur sa grappe d’arbres et de maisons blanches, qui font de la ville l’oasis si attendue. Puis les premiers quartiers d’immeubles nouveaux, dans les carmins foncés rehaussés par le soleil tombant et les longues allées boisées, les chemins tortueux jusqu’à l’hôtel dans le périmètre sud de l’Albaicin.

Face à nous, bien haut, la colline de l’Alhambra.

Déjà la ville est plongée dans la lumière électrique, le bruit et le déhanché si particulier des nuits sans fin d’Andalousie. Aux tavernes, aux jambons noirs pendus au plafond comme des gourdins, au vin de Barbera et à la frénésie de l’heure avancée.

Soirée dans Grenade aurait écrit Debussy…

Samedi 11 Juillet

 L’ALAHMBRA

 C’est le bus 32 qui fait la grimpette par des lacets montants jusqu’aux portes de l’Alhambra. Il fait presque frais, les rues continuent de dormir. La lumière est idéale. Dès l’arrivée, et avant de pénétrer, les murailles exposent leur teinte safran sous les premières percées de soleil.

En ce moment de Covid 19, l’entrée est, comme on l’imagine, une occasion de multiplier les absurdités. Les gardiens, les responsables de sécurité, et toute une fourmilière hiérarchisée de petits bonshommes et de zélotes bien déterminées, d’ordinaire voués à un total désœuvrement, trouvent ici une occasion inespérée d’exister au travers de contrôles de photos, de pièces d’identité et de tout un tas de petites tracasseries, bien en contraste avec le silence majestueux des remparts qui sont maintenant à nos pieds.

Les touristes asiatiques mitraillent déjà la moindre pierre, fut-elle celle d’un bâtiment administratif, la photo étant pour l’asiatique un dédoublement schizophrénique d’une seconde vie parallèle, vécue en temps réel.

C’est dans l’allée du Palais Charles Quint que nous pénétrons sans plus de préambule, vers notre droite, les murs d’où vient s’ouvrir l’Acropole andalouse. 

La partie de l’Alcazaba, rugueuse au sommet de la colline, est ouverte par la Puerta del Vino, où la médina est visible dans ses ruines austères. (J’ai toujours cru que cette Puerta del Vino du deuxième cahier de Préludes de Debussy était une ouverture vers une route des vins d’Espagne ! …)

Là vivaient deux mille personnes du temps des rois Nasrides. Mais c’est en pénétrant dans les Palais, par une enfilade de raffinements successifs que l’Alhambra déroule ses trésors. L’ensemble des palais est divisé en deux : le Palais de Comares et le Palais des Lions. Leur disposition est typique des palais orientaux, c’est-à-dire, autour d’une grande cour, diverses salles de représentations, de dépendances privées et de bains à proximité.

Le Mexuar (Nonina et ma mère parlaient souvent du Méchouar de Rabat, au sein du Palais royal à deux pas de chez nous…), et son Oratoire donne, depuis son enceinte intérieure, une vue générale depuis la découpe silhouettée des fenêtres, sur le quartier de l’Albaicin. D’autant plus remarquable, ce matin, que le soleil vient frapper au levant ce quartier, au pied du palais où nous sommes.

***

L’Art Nasride : 

« C’est l’ensemble des manifestations artistiques qui se réalisèrent durant le royaume de Grenade crée en 1237 qui, étant un emporium indépendant, développa un style qui lui fut propre. On y observe une influence inévitable de l’Occident ainsi que la présence exceptionnelle de représentations animées, totalement interdites par le Coran. Mais ce qui caractérise surtout cet art, est sa grande richesse décorative. Il devient sublime à l’Alhambra dans les salles, les cours, et les jardins qui transmettent une atmosphère poétique et raffinée.

Les motifs ornementaux de ses arabesques sont végétaux ou purement linéaires et géométriques (entrelacs) outre les textes et épigrammes tellement bien intégrés qu’on ne les voit pas toujours. Il s’agit de textes religieux ou de poèmes, les uns en coufique (aux traits plus anguleux), les autres en italique ou nasji. Une phrase revient dans toutes les salles (« La gallib illa Allah » (il n’y a d’autre vainqueur que Dieu), devise de la dynastie Nasride.

Les couleurs, souvent aujourd’hui disparues, symbolisaient l’or, la royauté ; le rouge, le pouvoir ; le vert le paradis, et le bleu, l’espérance du paradis.

Nous trouvons aussi à l’Alhambra un riche trésor décoratif d »alicatados » (lambris d’azulejos). Ce travail d’azulejos reçoit le nom de l’instrument (al’qata’a) avec lequel on réalisait les pièces et les compositions géométriques, soit sur les surfaces lisses, soit sur les colonnes avec souvent une grande virtuosité, d’une complexité mathématique qui a fasciné les artistes du monde entier. Le rythme répétitif et la symétrie sont des constantes dans toutes les compositions.

Il est à signaler aussi le contraste entre la richesse intérieure de la décoration et la sobriété de l’extérieur. Il s’agissait de souligner que la vie intime, la vie familiale, c’est-à-dire la spiritualité était la richesse authentique ».

-Collection Guides Espagne –Escudo de Oro- p. 23/24

***

Le Patio des Myrtes, au centre du Palais Comares est conçu pour recevoir le soleil tout le long du jour. Quel que soit sa position, aucun élément d’architecture n’entravera et ne croisera sa course durant tout le jour. Et puis l’eau, vitale en tous lieux et plus encore dans la culture arabe, l’écoulement de l’eau dans son bassin ou par jets délicats contribue à l’architecture en en prolongeant l’aspect décoratif reflétée à ciel ouvert.

Le patio des Lions est au centre du second palais. Cent vingt-quatre colonnes fines de marbre blanc semblables à des palmiers entourent le patio. Elles sont regroupées par deux, à l’exception de celles des deux pavillons saillants.

Ces patios sont probablement le cœur même de l’Alhambra, donnant les images les plus classiques répandues dans le monde. C’est ici un authentique plaisir pour les sens. Tout y est délicatement ciselé dans la virtuosité des ciseaux de l’artiste. Les chapiteaux et les colonnes qui semblent toutes pareilles au premier regard, découvrent peu à peu leurs différences. On ne sait qu’admirer le plus des festons de pierre ou des proportions des ensembles architecturaux.

Les douze lions qui soutiennent la vasque furent taillés dans un style volontairement plus frustres, et datent d’une période antérieure. On les imaginerait bien dans un palais babylonien.

Contrairement aux Pyramides d’Egypte ou du Mexique, ce n’est pas par une foudre immédiate que le sublime de l’Alhambra se révèle. Mais par une graduation et une succession d’enclos, de ciselures aux murs des palais, d’alignements de fenêtres offrant encore des séductions en faisant jaillir une perspective sur le bas de la ville, faisant suite à d’autres enclos d’architecture ou de jardins, comme des enchaînements de prodiges se déroulant en une ondulation esthétique pour le bonheur du cœur et de l’esprit. Une manière quasi évolutive d’aborder les merveilles.

Et puis les noms chantent par eux-mêmes. La Salle des Rois (où une fresque de plafond réunit les dix premiers souverains de la dynastie Nasrides), la Salle des Deux Sœurs, le mirador de Daxara, le palais et la tour des dames du Portal, le jardin de Lindaraja. (Debussy n’en avait ouï les jets d’eau qu’au travers de cartes postales.)

C’est ensuite d’un point à l’autre des remparts, une succession de carrés de jardins, de perspectives luxuriantes avec souvent, en fond, la découpe d’un mur d’ocre austère ou de crénelures derrière lesquels s’abritaient des univers fabuleux de sensualités. La tour des Infantes est pour moi comme un déjà vu miraculeux de figuiers de barbarie, de bougainvillées, de rosiers grimpant et de peupliers séculaires, ajoutant à cet impressionnisme d’oasis marocain l’invitation vers les portes du désert.

La légende dit que la Tour de la Captive, auparavant Tour de la Sultane, avait été la résidence de Isabel de Solis, convertie à l’Islam et devenue favorite du sultan sous le nom de Zoraya.

Revenus au bout du chemin des murailles, nous retrouvons la longue allée menant au Generalife, la résidence secondaire des sultans nasrides, avec en perspective, les Tours de l’Infante et celle de la Captive qui se profilent maintenant au loin, de quelques points que ce soit depuis que nous pénétrons dans les luxuriants jardins, les plus beaux et les plus apprêtés de l’Alhambra. Je comprends que Manuel de Falla ait nommé le mouvement lent initial de son concerto pour piano « Nuits dans les jardins d’Espagne », « Dans les Jardins du Generalife ».

Les bassins de l’allée centrale sont entourés de cyprès et à chaque extrémité des bassins, des vasques déversent la fraîcheur dont les jets d’eau donnent l’impression de s’épanouir en une fleur qui s’ouvre sur une perspective plongeante vers les jardins du bas dans le damier des carrés de fleurs, de tournesols, de vigne vierges, (les fameux carmen), de néfliers et de magnolias, de mille espèces d’arbres et de fleurs, les cognassiers, les sophoras, les koéléries, renoncules, clérodendrons et gerberas, avec pour fond la plus extraordinaire vue sur les murailles et les tours de l’Infante et de la Captive. Certains carrés de fleurs dans leur cadre de cyprès rendent des bleus de saphirs, des tonalités d’émeraude aux ombres basses et des harmonies de roses qu’on croirait l’éclosion d’une luxuriance propice à faire naître un Monet ou un Renoir.

Du haut de son palais d’été le Generalife domine, dans son splendide isolement, ce lieu insolent de quiétude qu’on appelle la colline du soleil.

C’est par une allée aux rosiers grimpants sous la voûte végétale qui donne l’ombre que nous finissons par revenir à nouveau vers le Partal et ses jardins sous l’enceinte des murailles.

Midi est déjà là. C’est l’heure de la sortie des communiants tous vêtus de blanc à l’Eglise Santa Maria de l’Alhambra.

Et de quitter, dans le silence de l’heure torride, cette colline du soleil.

De rêver au dernier des Abencerages.

C’est aussi l’heure méritée du verre de Barbera chez « Manuel », à deux pas de l’hôtel. Le sourire de la serveuse à l’ombre devenue rare sous le feu de la ville, est aussi une oasis. Une générosité devenue suspecte en France. Face à notre petite terrasse, la Casa del Vino, bar à vin, lieu de rencontre traditionnel connu des amateurs si on en croit le nombre d’enseignes de recommandation du Routard. Depuis 1995. L’intérieur n’est qu’un couloir sombre avec quelques tables et tabourets et finit par un mur et une simple table basse tout au fond. J’y déguste avec Cécilia un Tio Pepe au comptoir, à la santé de Louis Toulet qui ne manquait jamais d’en boire en passant en Espagne. Le verre de blanc est à deux euros !

Le plomb du ciel incite à rentrer à l’hôtel jusqu’à une heure plus propice aux grandes marches dans la ville.

Depuis l’angle de la rue, on peut apercevoir le chevet de la Cathédrale, et juste sur ses flancs, le Chapelle Royale, la Capilla Real, que nous abordons vers seize heures.

En complément de la visite à l’Alhambra, j’ai compris depuis cette visite à la chapelle, qu’il y avait, avant l’arrivée au trône d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, une Espagne en quatre royaumes indépendants : la Castille, l’Aragon, la Navarre et Grenade. Le royaume de Navarre le plus petit et celui de Grenade, le dernier territoire aux mains des Musulmans, et donc le plus convoité.

Isabelle et Ferdinand menèrent à l’unification tous ces territoires sous la domination d’une seule monarchie régnante. Les deux évènements décisifs dans la naissance de l’Espagne comme royaume moderne furent leur mariage et la conquête du royaume de Grenade. Par ailleurs, sous leur règne, furent aussi attachés à la couronne d’Espagne tous les territoires d’Amérique où Christophe Colomb débarquait.

D’où l’importance que cette Chapelle soit dans la ville de Grenade.

C’est ici que se résume l’Histoire de ces grandes conquêtes, dans les tombeaux, les gisants, le Sceptre de la reine, l’épée de cérémonie de Ferdinand, et le coffret à bijoux.

…L’âge d’or espagnol s’achève avec la destruction de « l’invincible armada » en 1588. L’Angleterre qui ne tolérât jamais d’autre empire que le sien, cautionna Francis Drake et la piraterie, détournant à son profit des butins revenus de l’Eldorado…

Parmi les trésors artistiques, des peintures de van der Weyden, et de magnifiques Memling dont une exceptionnelle Descente de Croix aux Pleurs des Saintes Femmes. Plus loin, la Vierge avec le Christ de la Pitié.

Dans l’angle d’une salle un très beau Ferdinand en bois polychrome.

En ce samedi, on s’attendrait à plus de mouvement dans le cœur de Grenade. Les rues sont quasiment désertes, et pas seulement parce qu’il y fait très chaud. De nombreux commerces ont rendu l’âme. Les rideaux de fer sont visiblement baissés depuis longtemps. Le chemin est tortueux pour rejoindre le Monastère de San Jeronimo, les portions de rues se coupant fréquemment à angles droits et les noms de rues se multipliant, on a du mal à s’orienter. Débouchant sur une petite place, ce n’est pas le monastère qui se présente à nous mais San Juan de Dios. On ne peut y pénétrer. Certaines de ses parties seraient en réfection, les portes sont closes aujourd’hui. En fait les rues sont tristes et sales comme un dimanche d’été qui prend à la gorge.

Seule la Plaza de Bib Rambla, large et dégagée sous le gris du ciel, foisonne de magasins de souvenirs, de fanfreluches et des tapis arabes de la rue de Zacatin.

Les nuages se sont estompés, le ciel se découvre franchement quand nous abordons la Plaza Nueva et le début de la Carrera del Darro.

Sur la place, c’est le rassemblement de toutes les gênes, de toutes les pauvretés, des misères à peine voilées. Les trottoirs sont mal entretenus et ne peuvent cacher les négligences dans l’entretien de la ville.

Les espagnols ont la passion des jeux de hasard. On y trouve des loteries dans chaque rue, des hommes sandwiches crient que la fortune est dans ces numéros qui sont à vendre. L’espagnol ne se contente pas de posséder les plus grands clubs de football, chaque socio est détenteur d’une part de rêve, d’une part de la fortune du club.

L’église Santa Anna présente sa façade à l’heure rougeoyante de tous ses ocres. C’est, après elle, le vrai début de la Carrera qui longe la rivière et épouse le pli naturel du pied de la colline de l’Alhambra. La rue se transforme en ruelle pavée où les véhicules ont peine à se frayer un chemin. C’est, de l’autre côté, l’Albaicin, le débouché des rues étroites qui montent au travers de ses maisons blanches vers le sommet de la colline.  Ce soir, nous longeons le cours du Darro que traversent quelques jolis ponts anciens qui ont l’étroitesse de la rivière. Son cours est quasiment asséché et comme assoiffé dans ses bambous et ses herbes folles. Quelques baigneurs se réfugient vers de rares poches d’eau encore vives. Le long serpentin de la rue mène à une esplanade (paseao del padre manjon) où se succèdent des terrasses de bistros depuis lesquelles on peut voir tout là-haut, l’enfilade des murailles de l’Alhambra, et saillantes et solitaires, les tours se profilant au pied du ciel.

Une femme aux interminables ongles peints nous indique un lieu où se joue le meilleur flamenco de la ville.

Vous direz que vous venez de la part d’Elena.

Comme pour midi, nous dînons au « Manuel » et plongeons à la Casa del Vino où je vois avec surprise que les clients sont surtout servis en bière. Les femmes en particulier. Je m’en étonne auprès de la patronne qui me dit en souriant « C’est une forme de préambule, ensuite ces dames boivent de nos meilleurs vins » Je suis rassuré, avec l’âge devant de telles attitudes, je me serais senti devenir intolérant.

 C’est un Paraje del Mincal de 2015 que j’emporte, à déguster plus tard.

Dimanche 12 Juillet

La ville est comme morte d’un dimanche mortel. La lumière ne tarde pas à se lever, tranchante sur toutes les arêtes de la pierre. Le seul bistro ouvert sur sa large terrasse est sur la Plaza de Bib Rambla. Les devantures des commerces sont fermées, rideaux de fer aux tags innombrables, c’est la désertification du centre-ville. Les rues, étroites autour de la place, vidées de leurs habitants. Il est presque neuf heures. Sur notre chemin sommeillent encore jusqu’en fin de matinée San Geronimo et San Juan de Dios à la belle façade baroque, aux proportions impressionnantes.

C’est en s’enfonçant un peu au-delà du périmètre historique, par les rues baignées maintenant de soleil, bien boisées et meurtries d’une précarité qui ne se cache plus, de quelques commerces qui durent être florissants il y a longtemps, que le chemin montant mène au monastère de la Cartuja, la Chartreuse de Saint Bruno, l’inventeur du silence.

Une cloche sonne au loin les dix heures, d’un son fêlé comme sonnent les cloches d’ici, d’un battement de détresse, aux harmoniques faibles, qu’on croirait l’angélus d’un western mexicain.

La façade de la Cartuja se situe sur une place bien dégagée. L’entrée se fait par un double escalier en pierre ciselée. Les salles autour du cloître, présentent des scènes de la vie du saint, des peintures de différents martyres, des persécutions par les turcs de moines chartreux, et de moines exécutés à Prague.

L’église baroque divise son espace en plusieurs parties. Dans la première se trouve les sept étoiles allégoriques de Saint Bruno et de ses six compagnons se retirant à « la Chartreuse » près de Grenoble. Dans la seconde, la fuite en Egypte et le baptême du Christ de José Manuel Vazquez. La troisième partie est complètement isolée comme l’exige la règle des moines chartreux.

Puis enfin la sacristie : « Il y a des moments où l’art ne nécessite pas d’être expliqué : la beauté et l’harmonie parlent d’elles-mêmes… mais pas encore parvenues au fameux « climax ». C’est comme franchissant un seuil nous entrions dans l’acte final de la neuvième de Beethoven ou l’adagio de la septième de Bruckner. La lumière nous envahit dans un espace encore plus éthéré. »

(-Grenade, éditions Miguel Sanchez-)

Ce sera ce que nous retiendrons dans ce silence de dimanche matin où nous n’avons pas rencontré une seule personne, sauf quelques moines venus plier et replier quelque nappe d’autel avec un œil par moments négligemment posé sur nous.

Redescendus vers douze heures trente, la ville du côté de San Jeronimo est plus animée. Pénétrer dans Jeronimo en plein cœur de la ville, c’est faire un bond contrasté de cinq siècles en arrière, au XVI°, au siècle de sa construction et de la mort du « Gran Capitan » qui œuvra à toutes les guerres de reconquête du royaume de Grenade. L’intérieur est d’une Renaissance triomphante, et c’est au transept que le passage se fait du gothique isabellin au pur style de la Renaissance. Il est soutenu par d’énormes arcs décorés par des figures de l’Antiquité : César, Hannibal, Pompée dont on pourrait trouver étrange qu’ils se trouvent dans une grande église catholique. La raison en est qu’elle laisse se hisser le Gran Capitan à hauteur des exploits de ces illustres aînés.

Le retable du chœur est probablement le plus grand de la Renaissance espagnole (sauf peut-être celui de Séville ?). Chaque sculpture, sur quatre rangées, à taille humaine, est l’œuvre d’une constellation innombrable d’artistes, ce qui, miraculeusement n’entrave l’harmonie parfaite de l’ensemble.

La dernière visite est pour San Juan de Dios. Nous n’avions pas eu de chance la veille. Aujourd’hui, le quartier tout alentour est soudainement animé. Le soleil embellit plus encore une façade monumentale avec ses deux clochers jumeaux. A l’intérieur, la coupole, très élevée au transept, est comme un oculus céleste qui s’ouvrirait sur le ciel, qui domine de sa perfection géométrique la sérénité des lieux.

Sortis de la pénombre fraîche, nous transitons à l’ombre du Charles I, où semblent se retrouver les habitués du dimanche. Le vin y est toujours aussi bon pour deux euros. Ce Charles I est en fait Charles Quint, comme je le soupçonnais dès l’entrée, et comme le confirmait le portrait dressé au-dessus de notre table.

Depuis la vitre du bistro, la foule se presse, sur la petite place, dans l’attente du concert dominical, en un baguenaudage très « sortie d’église ».

En venant à Grenade, il y a au moins une figure d’Histoire, native de la ville dont je me devais d’aller à la rencontre, c’est Manuel de Falla. Pour ses Jardins d’Espagne chantés dans le nocturne du Generalife comme dans la pleine lumière des deux autres mouvements de cette œuvre qui sentent l’oranger et la chaux blanche des murs de la ville, pour son Atlantida inachevée, dont il définissait une fois pour toute l’existence, non pas dans un passé mythique et disparu, mais dans la chance qui fut donné à l’Espagne de découvrir le continent futur des Amériques.

Malgré l’écrasante chaleur qui reste sensiblement humide à Grenade, vers seize heures, nous allons vers la maison natale du compositeur. Sur le plan, sa demeure est au flanc de l’Alhambra, du côté opposé où nous nous trouvions hier soir (paseo au bord de la rivière Darro), et au nord du quartier Realejo. Pour ne pas manquer la maison qui devrait être modeste d’après ce que je crois savoir de son enfance, nous allons à pied sur le chemin sensiblement le même que celui qui mène par le 32 à l’Alhambra. Les rues sont désertées, la pente est régulière mais ne présente que rarement un répit ombragé, et les trottoirs, comme à Séville, sont pratiquement inexistants. Nous rejoignons la Plaza de San Cecilio, d’où toutes les rues semblent converger, puis ensuite, les goulets, les rampes et les minuscules traverses sont autant de labyrinthes où se perdre.

Dans le silence des 42° affichés à un panneau lumineux, nous rencontrons deux jeunes filles qui viennent grimper aussi quelque part vers les sommets de l’Alhambra.

Elles disent aller vers cet hôtel de luxe qui se profile depuis le début de notre escalade, mais ne savent où se trouve la rue de Falla. Elles ont bien rencontré un écriteau ce matin, mais sans certitude. Ce ne doit donc pas être bien loin. Elles concluent d’un « C’est par là » avant que nos chemins ne se séparent. Elles disparaissent au loin, et par une boucle qui parait interminable nous les revoyons, assises plus haut, sur un banc où elles semblaient nous attendre, et d’un geste qui sauve, au moment où je sentais le découragement et le renoncement venir, un geste qui disait clairement, pointant du doigt : « C’est là ! » en toute certitude, et de nous dire au revoir dans la distance, disparaissant avec de grands moulinets du bras.

Eussé-je atteint un sommet alpin, je n’en aurais pas été plus heureux !

Une simple rue sans issue, pavé méchamment, à flanc abrupt de l’Alhambra, mangée de plantes grimpantes, d’une profusion de fleurs bleues en harmonie avec les volets pareillement bleus et fraîchement peints sur le blanc aveuglant des murs de la maisonnette, flanquée de beaux cyprès tout au bout de l’impasse… Et un panneau au mur : « Carmen Museo Manuel de Falla ». J’appris plus tard que carmen veut dire villa. Et dans les parages, il n’y avait que des carmens.

La maison musée, depuis la covid, est fermée au public, ainsi que le bâtiment discret et très moderne qui abrite le Centro musicale de Falla. Mais qu’importe, j’avais vu la maison. Je peux imaginer maintenant le compositeur dans cette petite demeure, son dénuement et sa solitude, qui virent naître l’austère et lyrique concerto pour clavecin, la Fantaisie Bétique ou ce lointain rêve d’Atlantida.

Et puis, pour que tout se rejoigne, mes tempes résonnent des dernières mesures du « Tombeau de Claude Debussy » de Falla, qui cite, dans les dernières mesures, la « Soirée dans Grenade ».

Redescendant le flanc de colline et traversant à nouveau du côté de la Plaza Nueva, le 32 se faufile sur l’étroite rue le long de la rivière Darro, frôlant parfois les murs à sa gauche ou le parapet du côté de la rivière. Il nous laisse sur la place du promontoire de l’Albaicin, depuis lequel l’Alhambra se dresse sur toute la dimension de ses murailles, d’un panoramique dans toute la sérénité de l’acropole. Au loin, la Sierra Nevada.

Le bleu pur du ciel sans mélange. On fait des photos de nous, évidemment.

Depuis ce promontoire, l’Albaicin embrasse toute la colline que rien ne sépare, et l’Alhambra plonge sur lui au-delà de ses murailles.

Il ne reste plus qu’à se perdre dans les rues et les ruelles de maisons blanches. Aux fenêtres pendent des pots de fleurs bleus comme autant de taches qui harmonisent les demeures immaculées qui rivalisent avec le ciel d’azur. Le temps n’a pas eu de prise sur l’Albaicin. L’inspiration poétique du Grenade de toujours est là. Entre les portes mauresques où débouchent à l’Arco de las Pesas, la Plaza Larga et ses terrasses bien à l’ombre, ses cafés aux faïences et aux fers forgés, ses pavés aux rues montantes, aux grappes de bougainvillées et aux échappées sur des restes sauvages de la colline. Les églises dorment d’un sommeil résolu. Le chemin continue vers le Sacromonte, le quartier des gitans (« les tribus égyptiennes »), sans que la démarcation des deux quartiers ne se perçoive sensiblement, sinon à la progressive raréfaction des maisons tout le long. Des cactus et des figuiers de barbarie jalonnent le chemin. De savants désordres apparaissent dans les jardins aux maigres cultures, des enfants jouent sur le pavé. Des maisons troglodytiques apparaissent, puis le Museo de las cuevas qui restitue un intérieur tel qu’il en existe encore aujourd’hui. Enfin, tout au bout du monde, la Venta el gallo, creusée dans la roche, comme indiquée par Elena hier au soir. Au-delà, je ne sais si c’est encore Grenade. Le restaurant flamenco, à cette heure, sort à peine de sa torpeur. Une armée de jeunes filles aux chignons serrés et aux robes à pois et à voilettes virevoltent avec grâce dans les salles désertes. Des portraits de cantaores célèbres tapissent les murs.  Camaron de la Isla trône au-dessus du miroir du bar. Photographié exactement à l’angle de celui-ci, il a dû chanter lors d’un passage ici. On nous sert les olives noires et le barbera rouge. La patronne s’enquiert de savoir si nous assisterons au spectacle de ce soir. La journée paraît avoir durée ce que pourrait durer un séjour entier. C’est avec regret que nous déclinons la proposition, et pourtant c’est certainement ici qu’on entend le meilleur de l’âme de Grenade. Mais le spectacle ne commence que dans plusieurs heures. Alors, pour nous remercier d’être venu à pied, la patronne nous prie de monter à l’étage. Par un escalier raide, à mi-chemin de la terrasse, par une porte entrebâillée, deux superbes danseuses sont au maquillage, face au miroir, dans des robes serrées et des chignons tirés ne laissant apparaître que le front haut et des lèvres incandescentes. Le rouge et le noir. Dans quelques heures, ce sera l’arène furieuse, la magie du duende, s’il y en a. Tout alentour est bleu et blanc, creusé dans la pierre, noyé dans des flots de fougères et de sauvageries africaines.

Depuis la minuscule terrasse tout là-haut, où sont déjà des cantaores souriants, le regard survole tout l’Albaicin et la partie du Sacromonte que nous avons traversé. Au-delà de la perspective des terrasses des maisons proches, des treilles et des murs fleuris, sur la ligne d’horizon, à toucher le ciel, l’Alhambra, tout là-bas, s’incendie dans le rougeoiement du soir qui descend.  

Lundi 13 Juillet

Le soleil est très bas, nous sommes sortis le plus tôt possible, comme si Grenade allait nous échapper, comme si on allait en perdre. La lumière rend des reflets presque mouillés aux arbres, une fraîcheur factice qu’on ne peut ressentir qu’aux premières heures. La Plaza Nueva est au ralenti, sommeillant sous les cris des seuls oiseaux. C’est à pied cette fois qu’on traverse les rues de l’Albaicin jusqu’au promontoire où l’Alhambra en face est à nu, débarrassée des vapeurs de chaleur. Les pentes douces du matin n’en rendent pas moins belles les ruelles devenues fantômes, les ombres profondes de certaines perspectives où tout respire le sommeil andalou. Nous pénétrons dans un des rares café ouverts sur la rue qui prolonge la Plaza Larga. De vieux andalous sont là, silencieux. Deux belles femmes au comptoir semblent poursuivre une histoire commencée la veille. C’est un peu notre au revoir à Grenade.

Nous franchissons une fois de plus l’Arco de las Pesas, qu’on croirait sœur jumelle d’une porte de Rabat ou de Marrakech. On se laisse descendre au hasard, de placettes en ruelles, par des chemins où nos ombres au sol rejoignent et dépassent parfois la taille des cyprès. Toute les perspectives, frontales ou transversales, mènent à hauteur de ciel, aux murailles en pleine lumière, contrastant avec la nuit encore présente dans les goulets profonds des rues qui leur font face. Sur une petite place, au pied d’un arbre, un oiseau s’est perdu. Il lui manquait une aile. Il n’aura pas le temps de devenir un oiseau d’Albaicin.

Puis c’est une rue qui longe le chemin parallèle à la rivière, puis enfin les ponts sur l’étroit goulet, le lit de la rivière, et déjà nous avons rejoint Plaza Nueva, l’hôtel, il est près de midi.

… 

CORDOUE

L’arrivée à Cordoue, par les quartiers neufs, respirent le propre et l’équilibre, un certain cossu, et rapidement nous nous retrouvons aux pied de la zone infranchissable des murailles. La vieille ville, le vieux Cordoue se gardent jalousement du moindre trafic automobile. Ce qui en rend encore plus perceptible ce sentiment, qui vient immédiatement, d’une mysticité silencieuse et âpre.

Une calèche nous indique la direction. La vie semble ralentie à treize heures. Le Guadalquivir est jaune. On l’avait quitté l’an passé à Séville, avec son débit lent traversé par le pont qui menait à Triana. Aujourd’hui il semble endormi parmi les roseaux, les joncs, fondu à la pierre du large pont qui le traverse.

La pierre est nue, décapée comme de la terre cuite. Nous longeons la partie de l’enceinte de la Mezquita, côté Torrijos, avec ses portes et ses arcatures mauresques brûlées de lumière, ses peintures passées au crible d’un soleil incessant. Au loin, j’aperçois le long cierge du campanile, et l’angle de la rue, la rue Cardenal Herrero où notre hôtel est à quelque pas de l’entrée principale de l’orangerais et de l’impressionnante muraille de la Mezquita !

L’impression de mirage est tellement forte qu’on croirait avoir sous les yeux une architecture d’argile jaune ou de sable fragile.

Je n’ai souvenir de Cordoue qu’au travers d’images, qui défaillent aujourd’hui, d’une traversée de l’Espagne, ce devait être en 65, d’un palace et peut-être de ces palmiers de rouge et de blanc où nous pénétrons après l’orangeraie et le campanile qu’on peut maintenant presque toucher en tendant le bras depuis le balcon de l’hôtel.

LA  MEZQUITA

Dès l’entrée, la pénombre suggère un espace immense, infini, un horizon improbable que la vision mettra un certain temps à se fondre dans les volumes de l’architecture.

Et puis la rythmique du rouge et blanc, des rangées d’arcs doubles l’un au-dessus de l’autre, tendus et quasi prébaroque, peut-être même d’une rythmique stravinskienne, puisque intemporels, en brèves verticales répétées infiniment dans l’océan spatial, vide de tout superflu, à la lumière descendue par les ouvertures latérales et par celles, artificielles et douces descendues des plafonds. La polyphonie des colonnes et des pilastres qui redoublent les arcs supérieurs sont autant de rythmes réguliers et répétitifs, qui forment la limpidité rayonnant sur tout l’immense volume rivalisant avec les plus pures abstractions.

Abstraction des courbes, abstraction des dynamiques où l’ensemble des motifs rythmiques en rend la sublimité d’un élan symphonique. Si la comparaison ne semblait déplacée, je dirais que c’est une fugue architecturale à plusieurs voix, de la meilleure manière de Bach.

Les arcs bicolores et la rythmique de la Mezquita sont aux pyramides d’Egypte ce que les colonnes de Buren seraient à la pyramide de Falicon.

« Jamais auparavant n’avaient été conçu des espaces intérieurs aussi vastes avec des moyens aussi simples comme des colonnes supportant des arcs de dimensions réduites.

Ni les temples hypostyles des temples pharaoniques, ni les basiliques romaines, ni les églises constantiniennes pouvaient être comparées. Jamais les espaces n’avaient été si légers et transparents. ». Henri Stierlin

En pénétrant dans la grande mosquée cordouane, on est saisi par un sentiment d’évidence, celui de toucher à une mathématique sacrée, le chemin d’une forme abstraite. On est imprégné d’un espace de sérénité quel que soit la direction prise dans cet océan répandu, dans lequel s’ordonnent les arcs nerveux, suspendus comme des palmiers au-delà de toute pesanteur.

Les piliers affirment leur verticalité et les chapiteaux sur lesquels des branches poussent en quête de lumière. A gauche de la Maqsura, les arcs lobulés confèrent une légèreté, même si les arcs trahissent une force dynamique, comme un entrecroisement de toiles d’araignées, créant des lignes de décharges d’un très bel effet.

L’enceinte de la Maqsura est ce lieu de prière du calife où l’art atteint sa pleine maturité et où apparaissent avec la plus grande force, comme en une synthèse, les forces combinées de l’Orient et de l’Occident. L’art califal a hérité de la période hispano-wisigothique, l’arc outrepassé (ou en fer à cheval), et le chapiteau de feuilles charnues, et du monde byzantin, la représentation figurée.

Ce qui serait essentiellement oméyade seraient le transept, les minarets de plan carré, les mosaïques et les coupoles. Des ennemis abbasides, ils auraient récupéré les arcs lobés. Les voûtes nervées seraient une création cordouane ainsi que les décorations géométriques.

Le Mihrab, point d’orgue de ce monde intérieur, est la porte symbolique surmontée d’un arc outrepassé qui conduit à un au-delà où s’élèvent les prières, un symbole de l’absolu, une affirmation du divin en ce bas-monde. C’est ainsi que dans la pénombre le mihrab semble noyé dans un scintillement de faïences tout impressionnistes, délicatement lumineux, contrastant avec les forces rythmiques des arcs qui jalonnent l’espace.

Le temps n’a pas de prise. Deux heures peut-être passent. Belles comme un songe. Il semble que nous n’avons rencontré personne durant ce passage en ces espaces hors du temps.

Fantômes lointains peut-être, silencieux comme l’irréalité du lieu.

Tout le contraire d’une visite de musée.

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La fraîcheur de la Cathédrale nous fit oublier toutes contingences. Cordoue est maintenant horriblement irrespirable bien qu’il soit près de dix-huit heures. L’air est plus sec qu’à Grenade, on y transpire moins mais les poumons brûlent.

Nous traversons le pont romain pour atteindre l’autre rive du Guadalquivir. Un étrange monument, de type ex-voto, est érigé en son centre. C’est l’archange Saint Raphaël qui, selon la tradition délivra la ville d’une épidémie de peste. De même qu’au pied de la Mezquita, à l’entrée du pont, un monument commémoratif est élevé sur la Place de la Victoire.

La ville ne semble pas débarrassée de ses pestes, la torpeur de l’été traînant des relents d’égout circulant par bouffées au gré des vents.

Sur la rive opposée, la lumière descend son miel sur la pierre des contreforts qui font comme autant de proues de navire sur le fleuve. Le quartier de Miraflores ne présente aucun intérêt, sinon l’église Santa Teresa badigeonnée de coulées d’ocre aux angles, sur un blanc fraîchement posé.

Depuis l’ancienne forteresse arabe, la vue sur l’ensemble de Cordoue est embrassée d’un doux crépuscule jaune et mat, avec le Guadalquivir se fondant en un paresseux camaïeu boueux.

Revenus sur l’autre rive, la fraîcheur d’un brumisateur nous est donnée à la terrasse d’un bistro sur une petite place jouxtant le Barrio de la Juderia. Une longue rue montante trace vers le nord de la ville, et comme à Séville, les noms de rue changent dès que celles-ci opèrent un léger changement de direction. Blanco Belmonte est suivi de Angel Saavedra, en un long goulet se faisant plus grouillant en arrivant, à ma plus belle surprise, au « Conservatoire de musique Raphaël Orozco ».

Une nuée de gardiens du temple me pourfend à l’entrée pour avoir négligemment omis de poser mon masque sur le nez, que je n’en poursuis pas plus avant ma découverte du lieu.

Nous continuons jusqu’à la large Plaza Tendillas fortement animée, contrastant avec de nombreux commerces fermés et les rues transversales presque désertes.

… C’est à la Casa Pepe vers vingt et une heure que nous dinons dans un charmant jardin d’hiver, le plus gentil et le meilleur endroit dans le quartier de la Juderia, aux belles maisons et aux lierres enveloppant comme pour en préserver l’intimité.

Depuis le balcon de la chambre, le campanile et la muraille d’enceinte sont jaunies de lumières nocturnes. C’est maintenant un silence plein d’étoiles. La Cathédrale se dresse de toute sa splendeur.

Mardi 14 Juillet

C’est bien tôt qu’il faut sortir, traverser le pont pour saisir la lumière sur la rive de Miraflores. Depuis le fortin au pied de la berge, le soleil sur le cœur de la ville semble avoir donné du poids à celle-ci, avoir dessiné fermement les contours des pierres et des reliefs qui se hissent vers le ciel. Des ombres encore bien longues accompagnent la densité colorée du paysage. Les arches intérieures du pont donnent un éclat comme autant de petits soleils qui jaillissent et laissent le Guadalquivir paresseux poursuivre vers les îlots d’herbes sauvages qui ralentissent encore sa course. La perspective est majestueuse d’un Corot qui aurait pu exister.

Les cloches cordouanes, comme à Grenade, sonnent fréquemment, d’un tintement grêle à la manière d’un gamelan pauvre en harmoniques, qui me laissent toujours cette impression d’un appel lointain depuis un village de peones.

L’Alcazar des rois est très proche. Nous longeons les murailles pour pénétrer dans de sévères bâtisses et des galeries abritant un sarcophage romain, des pièces d’archéologie, et le buste de celui qui revient comme un rappel récurrent dans la ville : Sénèque. Il est ici un peu à toutes les sauces. Dans les magasins, les ascenseurs, dans le nom d’une épicerie et celui d’un commerce de mobilier, quand ce n’est pas comme hier soir, dans une rue pleine de charme à l’enseigne d’un hôtel qui proposait aussi, à sa manière, des charmes bien vivants.

Des patios succèdent à d’autres galeries, et un salon de mosaïques, dont un splendide Polyphème et Galatée. Mais la principale beauté est le vaste jardin, tout en longueur et dressé dans toute une rigueur géométrique de type arabo-andalou, mais qui pourrait faire clin d’œil à certains de nos jardins à la française, sauf peut-être un quelque chose de purement méditerranéen. Les reflets de fleurs roses et jaunes et de hauts cyprès se mirant dans les bassins se poursuivent sur de longues allées jalonnées d’ombre et de statues wisigothiques. Le Guadalquivir est juste derrière une haie qui nous en sépare.

En remontant par Saavedra, le Conservatoire Orozco, au-delà de la Plaza Tendillas, nous croisons une artère animée, arborée, avec plus de commerces, de cinémas, avec les vendeurs de billets de loterie, certains enfermés dans un espace si réduit qu’on croirait que la bulle où ils sont est le prolongement d’eux-mêmes. Le chemin mène vers la grande place de Colon.

Sur le bas de Saavedra, à l’angle d’une rue, il y a la « Calle de las flores », une parfaite synthèse des parfums et des couleurs, d’où l’on aperçoit, entre géraniums et balcons aux pots de fleurs bleus, le clocher de la cathédrale.

J’ai mal à cette hernie qui à chaque voyage devient plus sensible. Mon pas se fait momentanément plus lent. Il n’y a plus qu’à invoquer Sénèque, Maïmonide et leur bénédiction. Puis descendant légèrement, on croise une magnifique tour d’enceinte, circulaire, lisse et fleurie à sa base, encadrant les immeubles de chaque côté. Nous sommes Plaza de los Dolores, ce qui préfigure donc quelque part l’état de mes douleurs. Descendant encore dans les ruelles redevenues tortueuses, sans arbres et chauffées à blanc, c’est la Plaza et l’église Santa Marina. Lui faisant face, encadrée de chevaux furieux, la statue de pied en cap de Manolete dans toute la splendeur et l’harmonie d’une placette qui paraît avoir été bâtie autour de cette représentation taureaumachique. Pour une fois, la psychologie du personnage est plutôt réussie. Le visage triste et fermé, le corps esquissant une légère torsion sur le côté, d’un geste fatigué. La tenue de la cape sobre, et l’épée pudiquement voilée. Sur l’autre partie de la place, comme étant là l’un pour l’autre, face à Manolete, l’église Santa Marina close et muette à cette heure, en harmonie austère avec la rugueuse simplicité de la place, le dépouillé architecturale des maisons, la nudité décorative de ce quartier parfaitement cordouan.

Dans le prolongement, finissant la boucle descendant depuis Colon, Plaza Don Gomez, une demeure à la façade ouvragée, sombre, à la manière des portes seigneuriales au relief accusé. C’est le Palais du marquis Viana, prototype des demeures cordouanes du XVI° siècle. De nombreuses maisons de Cordoue sont jalousement fermées à la visite, leurs patios bien cachés derrières d’épais murs blancs. Le Palais de Viana sera le seul qui nous sera offert à la visite de ses treize patios, et de ses jardins parmi les plus beaux de la ville. Avec de surprenantes échappées florales, parfois sauvages, quelques bassins qui susurrent de mélancolie de vieux secrets d’ombre et de silence. D’harmonie de bleus et de jaunes, de vasques se répandant sur de somptueux parterres fleuris.

Le mercure étant aussi des plus opulents, c’est à la terrasse d’un minuscule bistro, à même la rue que nous découvrons sous le parasol, de merveilleux cocktails de fruits et de légumes glacés, comme cet assemblage osé mais si frais, d’ananas, de persil, d’épinards, de concombre et de pamplemousse … Et face à nous, ces maisons si blanches que le regard a du mal à s’y fixer, aux bandeaux jaunes ou rouge à leur base, accompagnant le mouvement fuyant de la rue, qui nous disent que nous sommes bien dans ce bienheureux enfer andalou.

Le retour vers l’hôtel se fait au gré de ces ruelles serpentines, aux balcons fleuris, aux fameux pots bleus suspendus aux fenêtres faisant vibrer les alternances d’ombre et de blancheur extrême.

Nous rencontrons un très jeune cordouan qui nous accompagne, nous parle de la ville, de Grenade, avec qui nous traversons l’immense Plaza Corredera. Large et bordée d’arcades sur tout son périmètre, elle paraît tenir la même fonction urbanistique que notre Place Masséna.

Vers la Plaza Orive, la surprenante et troublante église San Andres d’un ocre sombre avec sa rangée supérieure de galeries, présentant une similitude avec Oviedo, de type préroman. C’est comme en songe que tous ces détails, parfois à contrejour, s’entremêlent et s’entrecoupent en ma mémoire…

Puis c’est la Plaza del Potro, celle qui restera ma préférée. Celle où on ne passe pas par hasard, puisque je savais que s’y trouvait la Posada del Potro (la fameuse auberge de Don Quichotte !), devenue l’Académie de musique Fosforito. Merveilleusement proportionnée, la place, entre ses maisons basses aux fenêtres et aux balcons sobres, ses commerces discrets, son cheval de pierre cabré au-dessus d’une vasque, et ses dimensions réduites, en font un espace aux harmonies et aux charmes simples et délicieux. Qui restera pour moi un des cœurs de Cordoue.

A l’extrémité du côté ouvert de la place, une colonne se dresse à l’effigie de Saint Raphaël, à la croisée d’une rue séparant l’espace qui va, non loin, vers le Guadalquivir.

Le jeune homme qui nous accompagnait disparaît discrètement d’un signe de la main. Un charmant marchand de souvenirs auquel nous achetons une bouteille d’eau, nous indique le chemin de la Mezquita.

14 heures

Depuis la fenêtre, et au balcon de notre chambre, le temps est suspendu. La rue s’est figée à cette heure. Aucune ombre sur le campanile. Quelques égarés à pas lent cherchent un coin d’ombre, un répit au soleil, d’autres ont trouvé l’abri d’un auvent ou un muret de protection. Les oiseaux mêmes ont renoncé à l’azur.

Dans la fraîcheur de la chambre, c’est la voix d’Antonio Chacon qui vrille dans le ciel, qui perce l’espace des misères. L’Académie Fosforito m’a donné des ailes flamenquistes, je passe donc en revue les grandes gloires andalouses. Antonio Mairena,

« … Por los siete dolores qui mi Dios paso

Por los grande dolores que mi Dios paso

Va a recibir la mare de mi alma … Dolores … », Ramon Montoya et Sabicas, aux doigts magiciens, voûtés sur les cordes, le chapeau bas sur le front, Manolo Caracol le styliste aux notes qui se distillent dans la mélancolie des brumes. Sa grand-mère l’avait surnommé Escargot parce qu’il en avait renversé une pleine marmite tout petit, Terremoto de Jerez à la voix de tremblement de terre qui finit pachydermique et explosa à cinquante ans, en plein vol comme une cigale, El Nino de Almaden insurpassable dans la malaguena. En pleine force du chant, alors que la phrase est lancée, la trajectoire arquée, il y a soudain une rupture dans l’intensité et la mélodie se prolonge dans un ralenti (les lyriques parleraient d’aigus pianissimi), les notes se prolongeant comme perdues dans les lointains avec une retenue, une fragilité palpable venue du fond de l’âme. Puis la Nina, la Nina de los Peines, celle qu’on dit la plus grande chanteuse flamenca de tous les temps, adulée de Garcia Lorca à Picasso, la nina gigante, sœur du cantaor Tomas Pavon et épouse de Pepe Pinto. Que des grands… A la fin de sa vie, lorsque les hommes la croisaient dans la rue, ils jetaient leurs chapeaux à ses pieds. Lorsqu’elle mourut un jour de 69 à Séville, c’est toute l’Andalousie qui pleurait. Son surnom de « la petite fille aux peignes » vient de cette habitude qu’elle avait, toute petite, de ficher de grands peignes dans ses cheveux.

D’autres disent que le surnom viendrait d’un vers d’une copla qu’elle chantait souvent : « Peigne-toi avec mes peignes, mes peignes sont de la cannelle. ».

C’est un peu de cette hérédité que j’entends dans le fond des gorges des femmes d’ici.

Cécilia s’est maintenant endormie

18 heures

C’est dans une petite impasse qu’on peut se prendre pour Samson écartant les murs du palais. L’étroitesse de la ruelle est telle qu’on peut prendre la pose, singeant celui qui écarte les murs sur son passage. Non loin de là, dans une autre ruelle aux pots de fleurs bleus, l’enseigne, comme souvent, d’un hôtel Seneca.

Cordoue a maintenant la douceur du velours qui descend sur la nuit. Les magasins de souvenirs regorgent de myriades de trésors inutiles en pleine lumière. Des sacs à dos arrivent depuis les murs d’enceinte, cherchant l’adresse de l’hôtel. Depuis la terrasse, le campanile est encore sous le feu du soleil au point de se coucher. L’ocre de sa pierre prend des teintes roses, pourpres et violacées.

Nous retournons chez Casa Pepe pour la queue de taureau confite, sous l’abri bienveillant de la petite salle fleurie et du portrait d’un Leopold d’Autriche ventru du XVI° siècle.

La nuit n’a pas d’étoile et tout le monde semble s’être donné rendez-vous sur le pont jaune. Sur l’autre rive, la mezquita tout au bout de la perspective est dressée sur la ville. On entendrait presque le Guadalquivir respirer.

Mercredi 15 Juillet

Réveil un peu plus tardif. Depuis la fenêtre l’immobilité de l’air fige le silence alentour que troublent seuls les oiseaux dans leur large cercle au-dessus de l’orangeraie.

De l’autre côté du pont le quartier de Miraflores est vite abandonné à ses vendeurs de loterie, à son église Santa Teresa un peu seule dans ce coin de ville pétaradant.

Ce matin, les abords du Guadalquivir sentent encore fort de ces émanations pestilentielles qui nous viennent par des nappes de vent.

Le bus n°1 nous mène, par la large avenue de Barcelona à la Plaza Corazon de Maria où se trouve l’église du même nom sous son capuchon de palmiers géants.

Sur la longue avenue Maria Auxiliadora se succèdent un sanctuaire ouvert aux quatre vents présentant l’arrivée d’une caravelle, puis San Lorenzo, à la ressemblance marquée du style italien à la façade à arcades, et enfin, nichée dans une petite place en cul de sac, San Agustin, avant de rejoindre par de tortueux fragments de ruelles, notre bistro à cocktails miraculeux. Cette fois, ce sera Guanabana, gingembre, citron vert et vanille… Ce coin de Cordoue exerce près de la Plaza de Gomez une attraction particulière. Peut-être d’y réunir un condensé de la ville dans sa blancheur, son absence de trottoir et d’arbre accentuant le sentiment d’une ville trésor enclose sur elle-même et une perte d’orientation.

Comme au cœur d’une passacaille, je ferme les yeux, j’entends « Par les rues et par les chemins, les parfums de la nuit et le matin d’un jour de fête » …

En poursuivant vers San Andres et son église à galerie, l’Avenue San Pablo. La physionomie de la ville reprend les airs qu’elle avait près de la Place Colon, avec ses rues animées et ses commerces. Face à l’Ayutamiento (La Mairie), une extraordinaire façade ouvragée baroque, et sur un léger promontoire au flanc de bâtiments modernes, les ruines romaines du Temple de Marcelo, qui rappellent que Cordoue témoigne de l’importance de Rome dans cette province de la Beatica.

Puis c’est à nouveau dans des serpentins de ruelles du très vieux Cordoue que l’on raccordera notre quartier, passant par de multiples maisons de plus en plus mauresques, jalonnées de places en cul de sac aux palmiers géants et aux cactus qui sentent déjà l’Afrique puis des rues encore plus étroites. Une chapelle baroque est blottie discrètement à l’angle de deux maisons qui en laissent admirer la façade.

Et c’est encore Sénèque que nous rencontrons. Parce qu’une taverne porte une enseigne à son nom, et un peu plus loin, une statue sans tête, d’un marbre négligé, et une inscription aux pieds du vieux sage. Sénèque est partout.

C’est dans la fraîcheur de la chambre que se passent les heures torrides. Depuis le balcon, les ombres sont au plus court. Quelques égarés, plan à la main, se risquent malgré eux à longer les murs des remparts.

Cécilia immortalise un portrait de moi depuis la fenêtre, et par l’illusion du second étage, je donne l’impression d’avoir le clocher juste à portée de main.

Puisque Sénèque en avait involontairement suggéré l’idée, l’après-midi passera à la recherche des trois gloires entre toutes de Cordoue.

Plus en haut de l’Alcazar des rois chrétiens, c’est derrière le quartier de la Juderia que les remparts, à la lumière déjà plus douce de fin d’après-midi, offrent aux pierres dentelées de délicieux reflets sur les bassins qui les longent. Plus peut-être qu’à Grenade, je crois rêver de cette illusion parfaite des tonalités d’ocre si particulière que j’ai pu connaître à l’entrée des Oudaïas à Rabat. Au pied d’une de ces tours crénelées, la sculpture d’Averroès apparaît dans une pierre tendre et blanche et sans grande qualité. Une plaque indique sous son portrait « la ville de Cordoba … fait en 1967. »

Remontant le long des remparts, jusqu’à une sorte de palmeraie, sur un espace dégagé, comme triomphant dans l’espace qui est le sien dans sa ville, de pied en cap d’un bronze noir et brillant sous les feux de dix-neuf heures, le geste auguste et presque césarien, l’inévitable romain d’Espagne.

« Le sage ne diffère de Dieu que par la durée. (Bonus tempore tantum a Deo differt) »

Si Dieu est exempt de toute crainte, le sage aussi. Si Dieu est affranchi de la crainte par le bienfait de sa nature , le sage a l’avantage de l’être par lui-même :

« Supportez courageusement ;c’est par là que vous surpassez Dieu. Dieu est placé hors de l’atteinte des maux, vous, au-dessus d’eux. »  Seneca  

Face à lui, s’ouvre à la vue toute la longueur des bassins qui va jusqu’à rejoindre, au-delà d’Averroès, l’emplacement des calèches et le triangle d’ombre et de verdures qui fait angle avec l’Alcazar. La perspective est somptueuse où l’eau stagne comme dans un vrai miroir où les fleurs et la pierre peintes dans de délicates arabesques de roses, de bleu de ciel et de toutes les nuances végétales de vert.

Par une des portes, le labyrinthe de la Juderia s’ouvre à nouveau sur des rues blanches et ocres comme tonalité majeure de la ville. A l’endroit le plus étroit d’un de ces goulets, au centre d’une place minuscule, la superbe sculpture au bronze profond de Maïmonide, posé, calme et pénétrant.

« Il n’y a aucun moyen de percevoir Dieu autrement que par ses œuvres ; ce sont elles qui indiquent son existence et ce qu’il faut croire à son égard, je veux dire ce qu’il faut affirmer ou nier de lui. Il faut donc nécessairement examiner les êtres dans leur réalité, afin que de chaque branche de science, nous puissions tirer des principes vrais et certains pour nous servir dans nos recherches métaphysiques . Combien de principes ne puise-t-on pas, en effet, dans la nature des nombres et dans les propriétés des figures géométriques, principes par lesquels nous sommes conduits à connaître certaines choses que nous devons écarter de la Divinité et dont la négation nous conduit à divers sujets métaphysiques ! Quant aux choses de l’astronomie et de la physique, il n’y aura, je pense, aucun doute que ce ne soient des choses nécessaires pour comprendre la relation de l’univers au gouvernement de Dieu, telle qu’elle est en réalité et non conformément aux imaginations »

— Moïse Maïmonide, Guide des égarés


Comme une synthèse entre révélation et vérité scientifique représentée par le système d’Aristote.

C’est le temps en Europe, où Maïmonide est contemporain de Philippe Auguste, de Saint François d’Assise et d’Aladin. Et aussi de Frédéric II Hohenstaufen.

Après cette incursion vers les esprits majeurs cordouans et ce bain de fraîcheur au pied des remparts, il est bien temps de prendre un verre. Le « Patio » contigu à l’Hôtel est encore dans l’engourdissement désespérant de la chaleur sèche qu’accentue la lumière au pied de la mezquita, que nous faisons halte dans un de ces bistros déjà actifs près de la Plaza del Potro.

Le téléviseur à voix basse ne nous ramène pas moins aux réalités universelles de l’épidémie d’aujourd’hui. Aux nombre de victimes, aux masques qu’il est urgent de porter…

Ici, le vin coule, les tablées s’animent, les ombres descendent, dramatiques comme une guerre d’Espagne, avec une huitaine ou une dizaine de cordouans gutturaux et enthousiastes. Les mouches nous reviennent du Guadalquivir, vigoureuses et tenaces, contrastant avec la douce mélancolie qui monte en songeant que ce passage à Cordoue est déjà sur sa fin.

De passar et de callar, notre passacaille pédestre nous rapproche du Guadalquivir, et c’est sur la Plaza del Potro maintenant dans l’ombre du crépuscule que nous arrivons.

Un vent presque frais nous parvient du couloir que forme la longue allée qui mène du Guadalquivir à la Plaza del Potro.

La nuit est maintenant tombée après le calmar géant du petit restaurant où nous étions parmi de rares clients.

La plaza est animée. De lumière électrique, de pavois qui traverse l’espace sur toute la largeur reliant les maisons qui se font face. Des tréteaux ont été dressés depuis le matin. Il y aura donc un concert sur cette place qui vit don Quichotte rêver à des pays de grandeur, de faste, d’honneur et d’exploits chevaleresques. Ce soir ce sont des membres de l’Académie de Fosforito qui seront sur scène.

De flamenco cordouan.

Depuis le début de l’épidémie de Covid, les concerts sont rares. Ce soir des chaises ont été disposées sur tout l’espace possible de la place, le plus simplement du monde, laissant la distance réglementaire entre chacune des chaises. Les familles sont venues, comme surgies des maisons alentour, certaines femmes en noir accoudées aux dossiers des chaises, en connaisseuses. Les hommes avec la canette au pied de la chaise. Les enfants impatients et distraits sont là aussi. Contrairement à l’an passé, il ne s’agit plus d’un hangar aménagé en taverne, mais d’un espace ouvert à la nuit étoilée. Par bonheur, deux chaises sont encore disponibles au pied de la colonne de Saint Raphaël, vers le fond de la place, avec à main gauche le magasin de souvenirs.

Elle apparaît dans une longue robe rouge à voilette, à gros pois noirs, tracée et dessinée dans le moule de sa silhouette fine et longue, par le faisceau de lumière qui plonge le reste de la scène dans l’obscurité. Le visage creusé, le cheveu noir et le chignon tenu serré comme modelé dans toute la fierté mêlée à la fois de sensualité et d’arrogance provocatrice. Le maquillage sur dimensionnant des yeux de charbons. Le nez fin et pincé. Puis les deux cantaores s’installent, guitare à la main pour l’un, et la pose droite et concentré de l’autre, debout prêt à entamer les longues litanies ancestrales de l’amour et de la mort.

Durant plus d’une heure, le ballet taureaumachique de la robe retroussée, agitée, déchirée de révoltes et des douleurs, le châle parfois aérien d’un soleil noir enveloppant comme une faena, parfois tordu et doublant dans un mouvement de caprice le battement frénétique des talons. C’est une mise à mort par la danse qui accompagne de son rouge et de son noir les voix successives de l’un et de l’autre des messieurs, soulevant proprement de leur chant alterné, la chorégraphie impeccable de la danseuse.

Brisée, résignée, son cou de cygne penchant à droite, tantôt à gauche, elle est à la fois le matador et l’animal vaincu.

Vers la fin du spectacle, sentant le grand élan lyrique à son paroxysme, je délaissais ma chaise pour venir sur le côté gauche du podium admirer mieux qu’à un premier rang, la dernière série de déhanchements de grâce et de désir symbolisé.

En toute fin de spectacle, la tornade rouge enfin apaisée, fit venir un angelot tout de blanc vêtu, de l’école de Fosforito, et entama avec lui une ultime série de figures, de jeux de talons et de mouvements de bras, les cheveux dénoués comme un soleil blond pour lui, et pour elle, le chignon toujours impeccablement raidi et noir au-dessus de son long et majestueux port de cygne.

Dans l’enthousiasme de la fin du spectacle, le vieux monsieur du magasin de souvenir se rappela de nous et nous en arrivâmes presque à des embrassades.

La dernière nuit à Cordoue ne pouvait avoir meilleur parfum que dans ses rouges et ses noirs sous les embruns apaisés du Guadalquivir.

Jeudi 16 Juillet

Ce matin, c’est un croissant de lune, une fine lame sur le ciel limpide et froid, qui se dresse depuis ma fenêtre, à l’heure où les oiseaux tournoient au-dessus de la palmeraie.

Quelques étoiles brillent, accrochées encore dans le paysage. Avec la nôtre, peut-être.

Nous quittons Cordoue dans le silence de ses rues, par le même chemin longeant le fleuve, le parc aux calèches, les remparts de l’Alcazar des rois…. Puis c’est la traversée de la ville neuve, ses artères et ses immeubles confortables.

L’Espagne est doloriste. Lorsqu’on voit les étendues désertiques, la terre qui se répand sur l’infini de tous les horizons d’Andalousie, de la Mancha vers laquelle nous remontons, il n’est pas étonnant d’apercevoir au loin des villes qui s’appellent Consolation.

C’est le cœur géographique de l’Espagne. Je le sens comme on sent un cœur qui bat. Plus rien n’existe que ce ventre jaune de paysages plats, d’oliveraies, de cultures et de vignes égarées, silencieux, à perte de vue.

Un ralentissement sur l’autoroute, puis l’immobilisation de longues minutes. Il s’agit d’un convoi lourd, gigantesque, qui nous croise. Chaque camion porte les éléments épars et encore détachés des éoliennes qui seront assemblées quelque part, au gré des vents et des collines dans le paysage. Les pals des hélices mesures vingt mètres, peut-être plus …

Chaque percée de la Castille qui se fond dans la Mancha est maintenant un vaste champ d’éoliennes. Le moindre mamelon à l’horizon présente son armada d’affreux bataillons d’ailes mécaniques.

C’est maintenant le lieu de naissance de Cervantès. Et même s’il est né aux environs de Madrid, c’est dans cette Mancha d’éoliennes et d’ailes fabuleuses que son nom s’immortalise.

Le pays des géants.

Depuis des kilomètres déjà, tout à l’horizon, une rangée de vrais moulins à vent. On s’en approche, on les contourne, ils disparaissent et reviennent dans le paysage, tout en haut d’un promontoire pelé. Il n’y a plus d’arbres. Un mince filet de route tracé dans la pierre et la terre d’ocre mène à la colline de l’Alcazar de San Juan, aux moulins de la Muela.

Tout là-haut le vent siffle, les plaines s’étirent à l’infini. Derrière le muret qui enclos le moulin de Rossinante, les plaines déclinent toutes leurs variétés de jaunes, striés de marqueteries vertes et de pompons d’oliveraies sur toute une languissante perspective.

Il est des paysages dont la calme monotonie, les tonalités tranchantes et contrastées peuvent atteindre à une forme de sublime.

Les ailes des moulins sont immobiles, muettes comme des aiguilles d’horloge qui n’indiqueraient plus le temps.

Un motard, comme un chevalier tout de cuir noir, vrombissant   dans le paysage livide au sommet de Muela, nous dépasse, redescendant vers la route principale. D’un geste de la main, il indique la direction de Consuegra.

C’est la route étroite, déchiquetée, vers Campos de Criptana, le lieu véritable des géants. Un peu perdus aux abords du grand village, un quidam intarissable nous dit d’aller là-haut où est la seconde série des moulins, ceux de la lance et du combat contre les géants. Et d’aller déjeuner tout au bout de l’enceinte, à Las Musas, ce qui veut dire les deux muses. Arrivant là-haut, au bout de l’enceinte, deux ombres chinoises sur fond d’un mur blanc immaculé, reproduisent deux petites vieilles voûtées côte à côte.

Sur un large plateau caillouteux de ronces et de poussière, dans la lumière de midi, se dressent à bonne distance les uns des autres, dominant l’espace et le village en contrebas, les douze moulins portant chacun le nom d’un personnage de Don Quichotte de la Mancha.

Laquelle veut dire terre sèche.

Depuis le plateau où nous sommes, on peut maintenant apercevoir très loin dans la plaine infiniment désolée, le sein menu, nettement dessiné sur lequel reposent les six moulins de la Muela dans leur solitude. Un terrain propice pour hisser la lance au ciel.

« Si vous me dissiez que la Terre
A tant tourner vous offensa,
Je lui dépêcherais Pança:
Vous la verriez fixe et se taire.
Si vous me dissiez que l’ennui
Vous vient du ciel trop fleuri d’astres,
Déchirant les divins cadastres,
Je faucherais d’un coup la nuit.
Si vous me dissiez que l’espace
Ainsi vidé ne vous plaît point,
Chevalier Dieu, la lance au poing,
J’étoilerais le vent qui passe.
Mais si vous dissiez que mon sang
Est plus à moi qu’à vous ma Dame,
Je blêmirais dessous le blâme
Et je mourrais vous bénissant.
Ô Dulcinée … »

(Chanson romanesque de Don quichotte à Dulcinée), mélodie de Ravel.

TOLEDE

Les longues plaines languissantes et austères sous l’accablement du soleil, dessinent au loin des villages qui se fondent dans les tonalités claires du pays. D’oliviers et de vergers.

Puis Tolède apparait vers dix-huit heures, au sommet de sa butte avec les capuchons de son Escorial.

                                                    ***

Je comprends maintenant la légende selon laquelle au quatrième jour de la création, Dieu prit entre ses mains le soleil et le posa juste au-dessus de Tolède

                                                                                        Rainer Maria Rilke

                                                    ***

Après le cœur de l’Andalousie, sur le chemin du retour, il me fallait composer des étapes. Tolède, à faible distance de Cordoue, était idéalement placée, d’autant que j’eus la révélation de cette immense Pentecôte de Gréco, il y a quelques années, en pénétrant dans la grande église sur la Place du Dam.

Gréco devenait donc l’attraction majeure pour cette visite nous menant lentement vers le Nord.

… 

Ce n’est pas un hôtel, mais un appartement que nous occuperons, dans une rue montante où la lourde maison de pierre orange paraît disposer d’autant d’ombre qu’une forteresse.

Nous sommes au cœur de la cité.

Tolède est une ville jalouse de ses ombres et de ses lumières. Elles transpirent de ce qui fit d’elle la plus importante cité durant des siècles, jusqu’au XVI°. Notre logeuse nous annonce que la ville est sur le point d’acquérir le concept du Puy du Fou.

A cette heure, dans toute la ville médiévale, les rues sont encore amorphes, d’une léthargie plongée dans tous les recoins d’ombre, les grilles des commerces sont fermées et le silence troublé de loin en loin par le sourd grondement de quelques rares véhicules glissant sur les pavés.

L’épidémie semble paralyser les énergies autant que ce soleil qui inonde tant qu’on a du mal à lever les yeux pour apercevoir la magnifique flèche ciselée de la cathédrale. Celle-ci est malheureusement voilées par une armée de tubulures recouvertes de bâches, le temps d’un ravalement de ses dentelles de pierre.

L’impression que donne ce silence, ajoutée à une très faible densité de promeneurs et de touristes, est celle de pénétrer dans l’intimité d’une cité battant au rythme d’une saison morte. Et nous sommes en Juillet.

Ici tout est en courbes et mamelons, sur des tapis de pavés. Les rues tranchantes comme des arêtes vives aux angles des rues où apparaissent de petites places débouchant sur d’autres ruelles jaunes et ocres. Ces tranchées montent et descendent sans jamais laisser le temps de respirer (l’ami Larché, grand voyageur, disait Tolède est le paradis des cardiaques). Ses maisons s’accrochent depuis toujours sur ce promontoire, avec ses épées d’acier entassées, ses heaumes de chevaliers et ses magasins de bondieuseries où tout est clos.

Tolède est la capitale de l’acier, le meilleur et le plus dense, à produire de magnifiques épées lourdes, des armures telles qu’on croirait certains magasins fournissant en accessoires les studios de cinéma.

La maison de Greco est là, entre les murailles, les jardins et les courbes des ruelles pavées dans le silence presque absolu de la soirée qui descend. Il est trop tard pour la première visite au Musée. Les horaires espagnols étant d’une variabilité dont je n’ai jamais saisi le sens.

La moiteur descend sur la ville. Les églises romanes surgissent dans l’impeccable austérité de leurs tours massives. San Roman, San Tomé, encore baignées de soleil.

Un bistro dans une ruelle montante, une enseigne illisible. Un bar à l’ancienne, probablement pour de vieux habitués. La salle est vaste, désertée. Une jeune fille sert, avant même qu’on ait demandé le rouge de la région, des tapas qui devaient nous attendre depuis dix jours. Au comptoir d’affreux assemblages de viandes décomposées sous une cloche de verre. Dans la cuisine, un grand gaillard jovial secoue les œufs d’une méchante omelette, mêlée à un infâme boudin déjà gris. Le vin est pourtant excellent. Evidemment, nous nous esquivons sur la pointe des pieds.

C’était certainement l’Auberge Rouge.

Une statue de Cervantès de pied en cap sort de sa tristesse au croisement d’une petite place et d’une rue descendant sur le Tage. Il est difficile de trouver une taverne convenable.

Vendredi 17 Juillet

 La lumière réveille peu à peu les reliefs des ruelles, modèle les édifices qui se dressent.

Une petite vieille à un balcon qui semble ne jamais avoir quitté son poste d’observation, nous indique le meilleur chemin pour voir le pont.

Pour avoir une vue de celui-ci qui enjambe le Tage à un endroit où la vallée est très encaissée, il n’est qu’à se laisser glisser sur les pavés jusqu’à un grand jardin d’où partent des sentiers qui mènent aux rive du Tage. L’exposition solaire y est parfaite à cette heure. Là, le fleuve s’enroule autour de Tolède, entre les ponts de Alcantara et de San Martin.

Une fois passée les arches de ce dernier, les eaux s’étalent nonchalamment à travers la grande vallée qui mène jusqu’à Talavera de la Reina et le Portugal, pour déboucher largement à Lisbonne.

De l’endroit où nous sommes la vue plongeante sur le fleuve paraît n’être encore qu’un lac endormi.

GRECO

 Le Musée Greco est situé dans la maison même où le peintre vécut. Sur une belle esplanade pleine d’arbres et de fraîcheur où on entend encore les premiers oiseaux. L’entrée se fait une fois franchi un vieux patio défraîchi et quelques escaliers de bois. Le musée est constitué à l’étage, d’une longue galerie sombre où est exposé sous un éclairage légèrement de biais et sans agressivité, le christ et toute une série d’apôtres.

A l’origine, six apôtres regardaient vers la droite, les six autres vers la gauche. Au centre la place du christ. Malheureusement il ne reste qu’une des trois séries d’origine visible aujourd’hui. Mais heureusement une des séries les plus abouties des années 1607/1608.

Des treize toiles, outre le Christ, ne restent que Saint Paul et Saint Pierre, Thomas, Jacques le Majeur, Philippe, Jean Evangéliste, Jacques le Mineur, André, Judas, Matthieu et Barthélémy. Au fond de la galerie, la vue de Tolède. Plus loin, dans un couloir adjacent des portraits de personnages et d’amis du peintre.

La sobriété du traitement, et l’extrême dépouillement des portraits, ne laissent de place qu’à la concentration spirituelle de chacun des apôtres. L’attention est vite attirée par le soin apporté aux mains finement étirées et aux regard, graves, les yeux au ciel ou dirigé vers les lointains dans l’absorption de quelque vérité céleste. Le plus caractéristique et peut-être le plus abouti à mon goût serait le repentir de Saint Pierre, ou plus exactement les larmes de St Pierre dont j’aurais la surprise de voir ultérieurement une version légèrement modifiée au Musée Santa Cruz. Chaque fois que je vois une reproduction de ce tableau j’entends son complément musical qui tourne autour d’un madrigal de Gesualdo ou proche des madrigaux de Lassus inspirés par ces mêmes larmes. Les couleurs, appliquées vivement, sous des blancs auparavant posés en première épaisseur, en des éclairs lacérant presque la toile, de tonalités immédiatement reconnaissables, que chacun des verts (Jean l’Evangéliste), des pourpres ou des bleus mûrement préparés, compensent le sentiment d’inabouti du geste de la fièvre intérieure.

Nous sommes les seuls visiteurs, ce qui pour une fois est une vraie bénédiction. Loin des foules et des commentaires souvent disgracieux… Une sorte de visite privée dans le silence du matin.

… Et le silence est tel dans la galerie principale qu’on entend craquer le sol au moindre de nos pas. On y voit le possible fantôme de Greco vivre et peindre à cet étage. Depuis certaines fenêtres, le patio carré au-dessous de nous laisse imaginer le va et vient et l’intimité de la maison. Le tableau de la Ville de Tolède chante les louanges des excellences et de la gloire de Tolède en tant que ville la plus ancienne d’Espagne créée, selon la légende, par Hercules lui-même. La vue panoramique est prise depuis la route de Madrid, avec au premier plan, l’Hôpital Tavera sur un nuage.

(parenthèse)

Greco est à la croisée des chemins qui mènent de la fin de la Renaissance dont il est un des ultimes représentants à la suite des vénitiens, et celui qui incarne le baroque triomphant de la Contreréforme.  Sa trajectoire, dans l’Histoire des Arts, est parfaitement parallèle à celle de Monteverdi. Lorsque celui-ci crée l’Orfeo, le premier opéra de l’histoire, c’est le couronnement de la musique de la renaissance. Trente-cinq ans plus tard Monteverdi, à la veille de sa mort, laisse devant lui l’œuvre majeure du premier baroque, le Couronnement de Poppée. Pareillement, si l’on excepte la période orthodoxe de la peinture de Greco, son Christ chassant les marchands du temple encore largement redevable aux vénitiens, s’affirme dans la troisième version du même thème comme un peintre étant devenu entretemps, le Greco des grandes manières torsadées, aux visages oblongues, aux très sensibles allongements des formes.

Autant Georges de la Tour et Philippe de Champaigne sont résolument Classiques, la Tour faisant accomplir à sa Maternité de Rennes, à ses différentes versions de ses Saint Sébastien, une sublime synthèse de la statuaire médiévale modelant les volumes des sujets traités, Champaigne pétrissant d’un geste économe l’ordre et le maintien épuré de son Louis XIII et de sa moniale de Port Royal, autant Greco est, dans ses torsades en mouvements, la furieuse incarnation de la lyrique baroque.

Baroque et lyrique, on pourrait dire, au sens musical, chromatique, usant des dièses et des bémols dissonants, là où d’autres useraient d’un jaune complétant un bleu, Greco associera un vert près du bleu, comme d’une dissonance que seule la vue d’ensemble justifiera.

Il fait faire un bond à la peinture du XVII° siècle qui se projette déjà vers les libertés du XX°.

… 

Le message du Greco dans l’art espagnol est celui du baroque, qui est un des aspects de la Contreréforme.

L’essor gothique de la foi qui allait directement au ciel par la verticale a rencontré opposition et la ligne qui le traduisait, a subi, comme un ressort, une compression, qui à son tour, produit une énergie réactive. De là ce goût désormais pour la voûte, pour le dôme, pour la colonne torse, pour le muscle, pour tout ce qui se tend et se tord et se bande, pour tout ce qui est capable de supporter, de vaincre, de soulever. Le géant catholique, d’une poussée d’épaule, essaie de remettre droit le char penchant de la chrétienté. La théologie prend la forme de la plaidoirie, de la controverse et de l’apologétique.

-Paul Claudel, L’œil écoute-

C’était à Amsterdam. Une seule œuvre de Greco exposée dans cette église de la Place du Dam. De plus de quatre mètres sur plus de deux mètres. La Pentecôte. Ce jour-là j’ai réalisé la grandeur d’une telle peinture. Et puis, depuis, je retrouve les mouvements qui ne sont qu’à lui. Cette position par exemple, d’un bras replié sur le visage, comme pour se protéger d’une trop grande lumière, le corps prêt à vaciller. Cette posture extraordinaire, que je n’ai jamais rencontrée dans aucun autre exemple de peinture au monde, de l’apôtre de la Pentecôte, sur le côté droit du bas du tableau, qui part à la renverse, foudroyé, avec cette toujours même intention chez le peintre d’extasier ses personnages.

Le mouvement du bras, tout muscles tendus, se protégeant aussi d’une violence réelle, celle du Christ chassant les marchands du Temple. Dans les deux cas, il s’agit d’une réaction contre un éblouissement, une lumière venue de l’intérieur autant que du monde environnant (je pense pareillement à la Conversion de Paul sur le chemin de Damas de Caravage). L’ouverture du cinquième sceau de l’ultime Greco, tord bien les membres de ses apôtres, de ses bras qui se lèvent en forme d’imploration et de protection contre trop d’aveuglante lumière. Et c’est toute la peinture de Greco qui nous chavire.

Pour partir aussi à la renverse.

C’est dans une chapelle attenante à l’église San Tomé que se trouve le joyau de Tolède.

« L’enterrement du Comte d’Orgaz » est l’œuvre la plus importante de Greco et l’une des pièces majeures de la peinture mondiale. Elle relate le miracle de la venue sur terre de Saint Etienne et de Saint Augustin qui président à cet enterrement en raison de la vie exemplaire que mena le noble tolédan.

Et ils sont tous là. Les amis, les proches, unis dans la sombre gravité des vêtements. Portant tous la collerette blanche, en une ligne qui délimite la partie supérieure du tableau, en une sorte de polyphonie au dessin ferme, la partie céleste, et celle du bas où sont les deux saints qui portent le corps du défunt. Les visages sont différenciés par l’inclinaison, le visage long, l’attitude digne et sévère. Aucun ne regarde devant soi, et tous ont une posture qui révèle leur méditation silencieuse. Les deux seuls, qui plongent leur regard dans les notre, qu’on perçoit au bout d’un moment, sont le peintre lui-même, qui s’est représenté au milieu de la rangée, regardant devant lui, et, au pied de Saint Etienne, le fils de Greco, Jorge Manuel, qui montre du doigt la lapidation d’Etienne sur un détail du vêtement de celui-ci.

L’enterrement se fonde sur l’équilibre inébranlable des deux espaces du ciel et de la terre, que tout oppose. De l’un à l’autre, aucun déchirement. La sérénité des gentilshommes tout en noir qui assistent au miracle repose sur l’heureuse alliance de leur foi et de leur raison. La mort ne saurait les effrayer, qui n’existe que pour ouvrir le chemin des Cieux dans son chatoiement de couleurs diaphanes et comme irréellement sans pesanteur.

Le tableau ne laissera jamais les tolédans oublier qui ils sont : ce que la puissance religieuse et intellectuelle de leur cité signifie, et à quel point elle pèsera face au pouvoir de Madrid. « L’Enterrement d’Orgaz » est le portrait de la grandeur de Tolède. Nulle part ailleurs, le ciel et la terre ne se seront si harmonieusement partagé l’âme d’une ville.

L’œuvre fait presque cinq mètre de hauteur sur plus de trois mètres et demi de large. Ce matin, par chance, nous sommes aussi les seuls visiteurs à prendre le recul nécessaire à l’embrasser sur l’ensemble de ses grandes dimensions, ou d’en isoler du regard les détails les plus infimes.

D’où que l’on regarde vers le ciel, il y a de grandes chances d’apercevoir la tour carré de San Tomé ou de San Roman. Celle-ci est la seule à conserver sa structure originelle du XIII° siècle et la majorité de ses fresques romanes. L’église a été désacralisée et abrite aujourd’hui le musée des conciles et de la culture wisigoth. Cette église de San Roman est la première construite à Tolède de style mudéjar. Sa structure est à trois nef séparées par des arcs en fer à cheval qui reposent sur des colonnes et des chapiteaux romains et wisigoths. Jusqu’en 1926 les murs blancs recouvraient les surfaces avant qu’on ne découvre sous l’écaille les magnifiques peintures des douze et treizième siècles. De l’art wisigoth, des objets épars, des restes de chapiteaux, des bas-reliefs plus proches des signes gravés dans la pierre de la Vallée des Merveilles que de de l’art médiéval à son apogée.

Depuis une petite place encadrée de cyprès, face à San Roman, une belle statue de Lope de Vega.

Mais le monument le plus extraordinaire de la ville, visible d’où que l’on vienne, est évidemment la Cathédrale.

Contournant la Chapelle Majeure, une des originalités de l’édifice qui donne à la lumière cette mysticité diaphane unique est le Transparent.

Dans de nombreuses cultures, Aztèque, Maya, Egyptienne ou Grecque, le solstice d’été a toujours donné lieu à réinventer et à sacraliser la lumière de ce jour-là. A Chartres, il s’agit d’un trou fait à un certain endroit d’un vitrail permettant aux rayons, à leur apogée de se poser sur une dalle où se trouve une épine de la vraie Croix. A Tolède, la transcendance de ce jour est magnifiée par ce Transparent de deux oculus qui laissent passer les premiers rayons du matin, donnant un nimbé lumineux tout à fait impressionniste. La lumière se pose donc avec une infinie transparence sur des représentations de prophètes, des scènes de l’Ancien Testament dans une parfaite harmonie de sculptures, de peintures et d’architectures.

Le maître-autel ou retable pourrait passer à lui seul pour une église ; c’est un énorme entassement de colonnettes, de niches, de statues, de rinceaux et d’arabesques, dont la description la plus minutieuse ne donnerait qu’une bien faible idée ; toute cette architecture qui monte jusqu’à la voûte et qui fait le tour du sanctuaire, est peinte et dorée avec une richesse inimaginable. Les tons fauves et chauds de l’antique dorure font ressortir splendidement les filets et les paillettes de lumière accrochés au passage par les nervures et les saillies des ornements, et produisent des effets admirables de la plus grande opulence pittoresque. Les peintures sur fond d’or qui garnissent les panneaux de cet autel valent, pour la richesse de la couleur, les plus éclatantes toiles vénitiennes ; cette union de la couleur avec les formes sévères et presque hiératiques de l’art du Moyen-Age, ne se rencontre que bien rarement ; l’on pourrait prendre quelques-unes de ces peintures pour des Giorgione de la première manière.

 -Voyage en Espagne –Théophile Gautier

Il y a en effet peu de maîtres-autels, sinon celui de Séville, qui puissent se comparer à celui-ci.

Et puis les tableaux de la sacristie, en avalanche. Un Saint Jean Baptiste de Caravage, une Déploration magnifique de Bellini, un tableau ténébriste de l’Arrestation du Christ au Mont des Oliviers de Goya, le magnifique portrait de Jules II de Titien, un Velazquez, et enfin l’autre version des larmes de Saint Pierre, tout en haut accroché, à peine visible, qu’il eut été dommage de ne pas avoir contemplé au calme et tout à loisir celui de ce matin.

Et puis le Partage de la Tunique du Christ : plusieurs versions existent. Je m’y attarde longuement.

Au milieu de la foule grimaçante, les yeux tournés vers le ciel, une masse de brutes vocifère, crie. Un soldat qui porte beau, tout en cuirasse nous regarde comme s’il était témoin privilégié de ce moment d’Histoire (un bienfaiteur ?). Mais l’essentiel c’est l’homme en rouge au centre de la composition et tenant des deux tiers de la hauteur du tableau. On va bientôt jouer la tunique aux dés, comme c’est l’usage dans la soldatesque romaine, la tunique rouge comme celle du sang qui ne coule pas encore. Le bourreau s’affaire, courbé sur la croix encore au sol, la main du Christ passe au-dessus de son dos comme en forme de protection, appeler la compassion du ciel sur cet homme qui perce un trou dans le bois. Le jeune bourreau ne voit pas le geste, il porte le vêtement jaune dont Michel Pastoureau dit qu’elle est la couleur de l’infamie. Les trois Marie sur le coin gauche de la toile, observent silencieuses, la traverse de bois, le trou dans le bois. Bientôt des clous dans la chair vivante. Greco annonce la mort dans le regard de celles qui savent. Les Evangiles ne parlent pas d’elles : elles n’auraient pas dû être là. Pas si près. D’autres sources apocryphes les situent dans la scène, mais plus loin. Greco a besoin d’elles, de leur douceur qui doit répondre à la violence de la scène.

Dans la scénographie du tableau, les figures agglutinées sur le plan de la toile suppriment toute réalité du lieu. Aucun décor, pas de paysage. Le tableau se passe de la profondeur devenue inutile, pour mieux resserrer son emprise sur le rôle des différents personnages. L’air manque, l’image est impitoyable.


Tolède est une ville de calvaire, mystique. L’été y est d’acier et de pierre.

Depuis le portail latéral de la Cathédrale, la rue s’anime vers midi. Une vieille dame nous aborde soudain à proximité d’une terrasse de restaurant. Je crois un instant me trouver dans certains lieux d’Italie, ou même de Nice, où on vous aborde pour vanter les mérites culinaires du commerce en vue. Une fâcheuse manière d’appuyer, qu’à Rome on m’a carrément pris la manche… La dame explique à Cécilia que son époux tient un endroit qui n’est pas sur le grand passage de la rue animée, mais juste un peu plus haut, « L’Officina », que la cuisine est la vraie, la meilleure cuisine de maison qu’on puisse trouver.

Nous pénétrons dans un endroit frais, lumineux, où les salles sont divisées en plusieurs angles autour d’un bar qui ne demanderait qu’à s’animer, et comme souvent nous nous retrouvons les seuls clients de midi. Pour le churrasco d’agneau. Le patron qui est aux cuisines s’affairent aussi autour de nous. Le fils est là pour le service et la conversation. Je vois qu’ils ont les larmes aux yeux. La Covid, les touristes qui désertent…

Je tente de me faire comprendre :

L’aigle de Tolède vit toujours ici ?

Et comme s’il avait attendu ma question, qu’elle avait été la plus prévisible qui soit :

Si senor, Federico Bahamontes vit toujours ici. On peut le voir quelque fois sur la place Zocodover. Mais vous savez il est âgé maintenant, il a plus de quatre-vingt-dix ans.

Mon père aurait été ému de savoir que le premier vainqueur espagnol du Tour en 1959 était vivant et qu’il régnait encore dans les cœurs populaires de Tolède.

Je m’aperçois seulement aujourd’hui que l’un des plus légendaires grimpeurs de l’Histoire du vélo vit dans une ville dépourvue de montagne alentour.

Et Tolède est entourée de vallonnements, de ressacs, de collines truffées de bosquets sombres tout au loin, de terres brunâtres et arides, sur lesquelles sont plantées de maigres maisons. Descendant vers Zodocover, sur sa petite place, Cervantès a toujours son sourire triste. La rue descend maintenant à l’heure zénithal vers le Tage qu’on ne tarde pas à voir depuis un beau jardin bordé de cyprès et d’arbres séculaires faisant l’ombre d’un début d’après-midi sur nos bancs de pierre.

C’est quasiment franciscain.

Nous baignons, le temps d’un répit, dans ce havre de quiétude. Sur l’autre versant du Tage, le paysage, la pastorale d’après-midi, n’ont pas pris une ride depuis des siècles.

Le silence respire la paix d’une cité fière. Je crois sentir du plus profond, comme sur les plaines de la Mancha, battre le cœur de l’Espagne.

En bas du promontoire le Tage, le pont San Martin ou l’autre, le Pont d’Alcantara, en haut, l’Escorial.

… 

Remontant par la même rue pavée, maintenant montante, à main gauche du Cervantès, le Musée Santa Cruz, à la façade baroque tout en arabesques de pierres décoratives. Bâti à l’emplacement d’un ancien hôpital.

Ce qui surprend à Santa Cruz, c’est d’abord la qualité de l’éclairage, la douceur du jaune des murs. Tout est magnifié avec le risque d’une tonalité vive, là où souvent les musées proposent la nudité des blancs. De longs couloirs égrènent des peintures de la Renaissance des XV° et XVI°, de Jean de Bourgogne et tout un ensemble de peintres locaux. Un buste en armure dont je n’ai su si c’était Charles Quint, Cervantès ou un gentilhomme barbu de la ville, ciselé de la plus fine manière, et puis encore les Greco, avec l’Immaculée Conception, encore très italienne dont l’inspiration vient directement de ce même thème traité par Titien à Venise.

L’Assomption est ici l’œuvre phare du peintre, une des plus spectaculaires. On y trouve la grande manière caractéristique des dernières années, où l’acidité des teintes n’hésitent pas à dissoner, où l’allongement des formes se risque jusqu’à l’ellipsoïde ascendante, démesurément, que les tableaux gagnent à être de plus en plus regardés de loin, comme si la synthèse de l’œuvre ne se saisissait qu’en entrant nous-mêmes dans la conception atrophiée de Greco.

Comme de Cézanne, on a parlé de problème de vision et de myopie. Il n’en est rien. C’est un nouvel ordre pictural qui se met en place chez le peintre depuis le début des années 1600. Un processus qu’on pourrait appeler de la flamme spirituelle.

A la droite et à la gauche de cette Assomption, deux portrait d’un Saint Pierre les yeux vers le ciel comme celui des larmes, et un évêque en grande pompe.

Dans les même bleus, la vision de Jean à Patmos, la Vierge monte vers les cieux dans le plus grand calme, ne perdant pas de vue Jean, l’apôtre préféré.

L’Annonciation, moins torturée dans le chromatisme, de la même dernière période, tout comme le Saint Joseph à l’enfant.

Puis, isolé, épuré comme les apôtres de la maison du peintre, Saint François et Saint Augustin, la Sainte famille, de l’ultime période et les Adieux du Christ à sa mère.

16 heures

L’après-midi s’allonge aussi. La fraîcheur de notre forteresse à l’ombre de l’appartement ajoute à la sévérité d’une ville fière et sombre, luxuriante de ses ombres, de ses aciers et de sa lumière.

Le récit des catastrophes pandémiques s’éternise sur les écrans, la mort rôde, les inquiétudes sur les visages contrastent avec la pierre sereine qui brûle jusqu’à tard dans la soirée.

Plaza Zocodover. Nous ne rencontrons pas Bahamontès, mais le jeune homme de l’Officina de ce midi, avec sa fiancée. C’est l’heure si étonnante où, comme à Gérone, le grondement d’une ville qui s’éveille se fait entendre sourdement, progressivement. L’heure des terrasses s’animent, les lumières creusent les reliefs de la pierre, les fantômes de la nuit s’installent. La Place Zocodover a le charme tout à fait espéré pour un adieu. J’ai encore des Greco dans l’arrière de la rétine.

Depuis la place jusqu’à la forteresse de notre appartement, la perspective plongeante, le long de la rue laisse enfin paraître la flèche de la Cathédrale éclairée, pointue et saillante de son côté qui n’a pas subi les affres des échafaudages.

C’est une sorte de cadeau inespéré.

La nuit est tombée.  Au menu, on mange encore de la perdrix à Tolède.

Samedi 18 Juillet

Nous quittons la ville, les pavés coupants et les ruelles encore sombres du début de matinée. Traversons les épais remparts pour prendre les premiers lacets à la sortie de la ville jaune et baignée de lumière. En se retournant on voit maintenant l’image emblématique et séculaire du piton que dominent l’Alcazar et ses capuches, la flèche pointue, les maisons accrochées aux pentes de sa colline, et on devine le Tage qui coule doucement dans ses eaux sombres.

Les paysages arides et souvent monotones ne laissent pas de temps pour la route cistercienne de Santa Cruz, Poblet et du monastère, niché haut, de Roda. Pour le prochain rêve.

TARRAGONE

Tarragone, le bord de mer, le vent léger, le sel. L’heure, une fois de plus, impose une arrivée aux Rambla Nova dans le silence de la sieste. C’est dans cette longue avenue ombragée et large, séparée par un terre-plein qui mène, de la Plaza Imperial Tarraco, au bord de mer, que nous avons notre chambre. La ville est immédiatement riante. La Rome antique a posé des racines visibles dans toute la ville.

Les romains en firent la capitale de toute une partie de la péninsule ibérique. Elle fut résidence d’Auguste, de Galba et d’Hadrien. Ce dont on ne tardera pas à s’apercevoir. La lumière et la densité de l’air ont changé. On croirait entendre la mer dans l’air que l’on respire. Contrairement à l’austère Tolède, cette mi-Juillet voit ici des flots de visiteurs sur cette longue promenade. Le forum à ciel ouvert apparaît au bout d’une ruelle, présentant de hautes et très élégantes colonnes délimitant l’enceinte, de ces pierres laissées dans l’oubli de leur fonction, vieillissants de leurs vestiges aujourd’hui périmétrés, de ce qui dut être un lieu de rencontres, peut-être d’assemblée de magistrats ou de sénateurs.

Puis tout au bout de la Rambla, au sortir de la longue avenue ombragée, au soleil couchant d’où nous sommes, surgissent sur une très large esplanade, la Tour de les Monges à l’angle de deux rangées de muraille et en retrait, la solide et austère tour médiévale. Parfaitement parallélépipédique. Elle regarde le front de mer du haut de ces cinquante mètres, présentant une façade ocre brun seulement entaillée de deux séries de triples meurtrières superposées comme deux postes d’observation absolument imprenables. A l’entrée de la tour, une louve romaine, puis des restes de murs antiques, et une statue de pied en cap d’un empereur romain au geste auguste donnant l’impression d’être pris dans les rets de l’azur en une impressionnante apesanteur.

Le règne de la pierre, les signes de la pierre où que l’on porte les yeux, parlent des superpositions de temps et d’histoire en des espaces qui s’entrechoquent.

Dès que l’ascenseur aux parois de verre eut fermé ses portes, je sentis le piège.  La montée vers la terrasse de la tour s’effectue doucement, au centre même de l’enceinte de celle-ci, laissant apparaître les quatre parois de murs. Je me sentais monter dans le vide au centre d’un trou. Le mouvement ascensionnel me parut aussi interminable que commençait à s’organiser en moi ma vieille phobie qu’on nommera tout à la fois de la terre qui s’ouvre et de la perte de gravité.

Puis c’est l’ouverture à l’air libre. La lumière inonde le périmètre de la terrasse nue, exposée aux vents, presque dépourvue de murets de protection. La vue embrasse comme en un triomphe toute la dimension de la ville, ses principaux monuments, les ocres variés de ses tuiles, ses bouquets de cyprès et ses maisons déjà dans le soleil descendant et l’azur silencieux. Et surtout, la cathédrale se dressant au-dessus de sa colline.

De là-haut on entendrait ce sifflement paisible que peuvent produire les grands oiseaux solitaires.

Je restais ainsi les yeux ouverts, m’agrippant aux parois de verre de l’ascenseur, attendant qu’on voulut bien le renvoyer avant que je ne m’évanouisse.

Depuis la tour médiévale, c’est la vieille ville qui s’ouvre à nous. Nous parvenons par des ruelles tortueuses, par d’autres rues plus larges, pavées, sous les doubles expositions de lumières sur les bariolés bleus, jaunes ou verts des murs, et les ombres qui s’y opposent. Avec tout dans l’air, comme à l’arrivée sur le Rambla, paraissant vif et enjoué. Entre deux maisons, à l’angle d’une façade, surgissent sans prévenir, des restes de murs romains, des colonnes solitaires.

On entendrait presque les voix anciennes qui hantent encore ces vieux quartiers.

La Cathédrale apparait au détour d’une petite place. Néogothique, avec des restes de périodes plus anciennes. Le porche d’entrée est démesurément ouvert et profond, surdimensionné par rapport aux proportions d’ensemble, mais habité de multiples statues aux angles et aux voussures. Comme au cœur inaugurale d’une longue rue descendant à escalier où semblent se donner rendez-vous la jeunesse vive de la cité.

De là sont donnés les tournois de castells, ces tours particulières où des grappes d’humain composent des étages successifs montant vers un sommet où souvent un enfant se trouve être tout là-haut, le dernier maillon de la pyramide. On peut échafauder jusqu’à dix étages. Ces castells expriment l’âme catalane et particulièrement Tarraconaise inventive et dynamique.

De la sombre entrée de la cathédrale, on glisse dans la nef, sobre, où apparaissent progressivement les multiples trésors qu’elle renferme. Le merveilleux retable de Sainte Thècle, qui donne le nom à l’édifice, une collection de vierges romanes de bois polychrome et d’orfèvreries, d’émaux recouvrant des châsses, des peintures médiévales anonymes et au sortir de ce musée diocésain, l’extraordinaire cloître. Cloître parfumé de roses, de bassins aux tortues et d’échappées de ciel au-dessus de la pierre au couchant.

La lumière irradie maintenant dans des cabossages d’or, des tranches jaunes contrastant avec des pans entiers d’ombre sur des rues pentues, des fenêtres ouvertes qu’on pourrait s’y projeter. Il y a ici des petits côtés Lisbonne avec ses rues qui chavirent.

Sur la terrasse sous arcades au sortir de la cathédrale, c’est le rendez-vous des préparatifs de fêtes du samedi. Les jeunes grimpent les larges escaliers, descendent vers les profondeurs de la ville. Tarragone a aussi de l’Italie dans ses vapeurs de bord de mer. Peut-être est-ce cette terrasse de café sous le rythme des longs piliers qui donne depuis ce parvis des airs florentins à l’heure du petit vin du soir.

Et puis tout converge, comme prévu en manière d’apothéose, vers cette Plaza de Font. Large et profonde, avec au bout de la longue promenade bordée de commerces et de restaurants, la façade classique de la Mairie. Comme sur toutes les plus belles places des villes d’Europe, l’élégance et l’harmonie des couleurs, le jalonnement des arbres, l’espace dévolu à la promenade contribuent à donner à cette dernière soirée espagnole, un parfum de temps qui ralentit.

Dimanche 18 Juillet

La Rambla Nova est toute mouillée, pimpante à l’heure du réveil des oiseaux, comme rénovée après la nuit. Depuis la sortie de l’hôtel, la perspective sur toute la profondeur de l’avenue est perceptible jusqu’au monument qui borde le front de mer. Les cafés commencent lentement à sortir les empilements de chaises ; tout est silence qu’on entendrait avec un peu d’attention le vent et les mouvements tranquilles du bord de mer. Quelques joggers rappellent que la ville s’éveille lentement d’un dimanche. Les croissants sont aussi bons que ceux de Paris, ce qui n’est pas peu dire. La lumière rayonne en reflets argentés sur la nappe de mer immobile, et par un chemin étroit, nous débouchons sur le Théâtre antique qui donne le dos à la mer. Le spectacle est unique de cette pierre blanche en demi-cercle, caressée par les rayons doux et encore bas, de la mer en fond de décor, encadrée de cyprès et de quelques ruines de colonnes posées au hasard du temps, avec en point d’orgue sur l’horizon, de larges pétroliers encore endormis.

La place qui donne sur les remparts et la Tour médiévale reçoit la lumière du levant et la sobriété toute militaire de ces monuments flamboie de tous les ocres qui n’étaient que timidement dessinés hier au soir.

Par le Rambla nous retrouvons à l’autre extrémité de l’avenue le très beau monument à la gloire des castells, imposant, massif, d’un bronze noir de huit ou dix rangées en pyramide. Levant les yeux, on croirait que la pyramide pourrait continuer de s’élever jusqu’aux plus haut des immeubles qui l’encadre.

Les rues sont désertes, on a la douce impression que la ville s’est rendue à notre fantaisie imaginative et qu’il suffirait de l’animer par un simple mouvement de l’esprit.

On imagine donc vivre à Tarragone. On y fait se mouvoir les commerces, l’intérieurs des maisons, ce qui s’abrite derrière les balcons.

L’immobilier affiche des maisons immenses à des prix qui feraient sourire les promoteurs niçois.

Par les rues et par les chemins, par La Cardenal Cervantès, l’avenue des Capuçins, c’est le Théâtre romain qui s’étire de ses pierres blondes et éparses.

C’est une rangée de cyprès et des pavés qui font mal aux roulettes des valises, dans le silence de la longue rue au sortir de l’hôtel, que se dressent en signe d’au-revoir, les derniers vestiges de colonnes et les épigraphies antiques sur la ville endormie.




FLORENCE

17/22 Septembre 2020


Jeudi 17 Septembre

C’est un avantage de vivre à Nice, et on nous envie. Pour trois raisons au moins.

Nous vivons au bord de la Baie des Anges, et certains y plongent en n’importe quelle saison. Deux heures plus tard, nous sommes à la montagne. La troisième raison des envieux, c’est que, partant vers huit heures, on est à Florence pour déjeuner.

Quelle ville peut se vanter d’une telle position géostratégique ?

Il est plus facile de parler des dieux que de parler de Dieu. Sauf pour les philosophes. Passant de la Grèce à Florence, une confusion nous égare dans un délicat impressionnisme de conceptions.

L’entrée en ville n’est pas facile. On sent le bourdonnement, la ruche humaine, compacte et en mouvement. Les scooters comme dans « Vacances romaines ». Bien qu’ayant maintenant pris un coup de vieux, ils sont sales et pétaradent. Loin des princesses anonymes et des Gregory Peck sourire au vent. Les florentins n’ont pas attendu la mode des deux roues pour se faufiler dans les plus improbables espaces. Par contre, si la célérité de leurs engins à moteur contournent n’importe quel obstacle, l’odeur infernale s’installe dans toute la ville grouillante et circulante. L’air en est vite saturé. La ville italienne est aussi une ville sonore à l’extrême. Comme le parler avec les mains, la pointe ultime de l’expression est la manifestation par le bruit.

Piazza Piave, sur la rive nord de l’Arno. C’est à l’angle de cette petite place, à l’ombre d’une tour médiévale et d’arbres drus qui perdent déjà leurs feuilles, que se situe l’appartement des Résidences San Niccolo.

Florence indocile, à l’heure la plus battue de lumière. Nous ne prenons pas les chemins longeant l’Arno qui ne gargouille pas, qui doit glisser tranquillement et muet, qui se voit séparé de notre vue par un gros parapet de briques tout le long de son cours. Sur l’autre rive, depuis San Niccolo, on aperçoit tout là-haut, sur des mamelons voisinant le ciel, les cyprès et les villas, volets clos, qui partagent des bucoliques muettes tutoyant l’azur.

On ne demande jamais le nom des rues. Ici, ce sont les Places qui sont les repères. On peut s’engouffrer dans les boyaux, sur les tortures encrassées des pavés de la ville, le lieu d’émergence est la Place.

Piazza Santa Croce au bout de la Via de Malcontenti (!). Sortis de l’ombre de cette rue, la Place est baignée de cette lumière douce du début d’après-midi de fin d’été. Par chance, elle est comme issue d’un tableau de Chirico, presque désertée. C’est le lieu qui a suivi l’évolution de la ville, depuis les premiers rassemblements du peuple venu entendre les prédicateurs de la foi, aux tournois de chevaleries du XV° siècle.

De forme rectangulaire, elle a pour fond la basilique du même nom, et se voit entourée d’antiques palais aujourd’hui réduits au silence.

C’est un bonheur que de s’immiscer dans ces sas que sont ces îlots de place à quelques pas, et pourtant comme entre parenthèses, des trépidations et des pétarades qui semblent faire cache-cache à quelques coins de rues plus loin.

La façade est blanche, striée aux angles par des coulées de bleues, comme des veines qui creuse la pierre. L’église de Santa Croce est l’une des plus belles églises franciscaines d’Italie.

Tout de suite on y voit clair.

Il n’y a pas ce moment intermédiaire comme dans nos cathédrales gothiques de France où la lumière ne jaillit pas immédiatement mais, progressivement, après adaptation au rythme interne et immuable du champ clos des édifices.

Mais Florence c’est l’Italie. Ce n’est pas que le soleil y soit plus présent ou plus intense, mais c’est une autre conception du solaire. Celui-ci se conçoit déjà comme préalable à toute approche intellectuelle et spirituelle. D’où peut-être cette similitude de l’extériorisation dans l’espace qui leur semble sans limite, dans le geste, les tonalités de la voix, et le fracas de la parole qui n’est jamais loin.

Après la surprise du marbre blanc rehaussé de ses bleus, l’intérieur jaillit sans préambule. La structure est immédiatement identifiable au plan de la croix égyptienne, à trois nefs. Et puis les tombeaux. C’est presque un petit Père Lachaise florentin. Ici gisent, avec plus ou moins de grandiloquence dans l’hommage rendu, Michel-Ange et son tombeau impressionnant, Giorgio Vasari. Rossini en verve, comme sa musique, presque de belle humeur. Et puis disséminés au hasard, les tombeaux de Galilée, de Machiavel et de Dante, d’Alberti.

Quelle densité de repos éternel !

Une chose est sûre, c’est que la qualité et le goût du faste et de sa pompe inévitable et déjà vieillie, auront présidés à ces hommages de pierre post mortem par uniformisation et banalisation de leurs génies respectifs.

Nous marchons de tous nos pas anonymes sur les emplacements de dépouilles non moins anonymes aujourd’hui, à même le sol. Dépouilles de prélats ? de moines oubliés, de personnalités célèbres, d’ombres définitives ? Les traces de leurs dates de passage sur terre et les quelques pauvres paroles d’oraison ou de signes signifiants ce que put être leur existence inscrite dans ces sépultures sont destinées à s’obscurcir à force de piétinements.

Dans Santa Croce j’avais, dans un premier réflexe de respect, comme un scrupule à marcher sur ces signifiants de morts. Mais bien vite on apprend à lever les yeux vers la lumière et à ignorer ces vieilles dépouilles sans défense.

La magnificence des peintures incite au silence et décourage la description détaillée. Ce sont les chapelles du fond qui retiennent le plus longtemps l’attention. On en dénombre une douzaine reliée les unes aux autres, toutes dans des teintes claires et des tonalités appelant l’apesanteur et la légèreté de l’esprit.  Chacune d’elle a été édifiée par les plus puissantes familles florentines.

On y voit dans l’éblouissement les fresques de la vie de l’archange Saint Michel peint par un élève de Cimabue.

On se trouve nez à nez avec un ensemble de Giotto, précédemment recouvert d’autres fresques et finalement restaurées au XIX° siècle. Ce sont, à la paroi droite, les épisodes de la vie de Saint Jean Evangéliste, du haut en bas, les visions dans l’île de Patmos, et à la paroi de gauche les épisodes de la vie de Saint Jean Baptiste.

La chapelle Bardi est aussi décorée par Giotto avec les sublimes épisodes de la vie de Saint François. L’extraordinaire position droite des moines (la mort de St François) dont les plis non moins droits de leurs bures se chevauchent en une polyphonie lisse, parallèle et sans aspérités à la manière des mélismes de Roland de Lassus.  

Puis au centre de la chapelle, le fameux crucifix de Donatello critiqué par Brunelleschi pour son trop grand réalisme.

Par contre, discrètement placée à l’angle d’un mur, l’Annonciation de Donatello est certainement une de ses plus belles réalisations, dépourvues de certains maniérismes qu’on aura l’occasion de rencontrer plus tard.

On est comme immergé tout le temps de la contemplation dans un îlot de pastels soyeux, d’images signifiantes et de lumière silencieuse.

Dans le jardin clos, sous des cyprès, isolée, une statue de Henry Moore.

En sortant, la façade est maintenant entièrement baignée du soleil descendu sur l’ouest de l’édifice.

Sur les bancs de pierre les gens donnent l’impression de poser en harmonie avec la beauté des lieux. Comme une reconstitution d’un tableau de maître à des fins cinématographiques.

Par-dessus les toits, le chemin est tout tracé. Il suffit de se laisser guider par le sommet de la tour du Palazzo Vecchio qui émerge au hasard à l’angle de certaines rues. On sait ainsi qu’on est proche de la Place de la Seigneurie.

La ville historique, sortie des Places inondées de soleil, est englouties dans des boyaux d’ombre aux trottoirs improbables, et, contrairement à certaines rues espagnoles, la circulation des véhicules et les pétarades d’engins en tout genre y sont cruellement installées. Combien de fois Cécilia m’a-t-elle dit « Attention, tu es en plein milieu ! ». Lever les yeux vers le ciel est tout une gymnastique sachant qu’on risque l’accident à chaque intersection. Les éternels travaux de la voirie aggravant encore l’anarchie urbaine au cœur de la vieille ville.

C’est sous les brumisateurs de la modeste Piazza di San Firenze que nous prenons le premier chianti. Face à nous, l’austère Palais du Bargello, puis le Palais Vieux d’un côté et une autre immense bâtisse aux moellons cubiques de l’autre, comme le sont beaucoup de ces palais anciens, aux couleurs pain d’épices, aux fenêtres toujours chapeautées de frontons surbaissés. Ces architectures sévères et appliquées n’empêchent pas d’imaginer quelque prince renaissant dicter une politique florissante mais néanmoins de fer. Ces fenêtres sérieuses, abritant souvent des administrations, sont fréquemment entourées d’angelots géants, de Neptune barbus ou de quelque autre personnage mythologique.

Autant le dire maintenant : le chianti de cet après-midi est comme tous les chiantis que j’ai bu il y a longtemps à San Geminiano ou à Sienne. Ils manquent de longueur en finale et leur attaque est banale. Le bouquet aromatique sans surprise avec une pointe de jeune acidité, et même la robe, d’un rubis vineux, n’incitent pas à en boire un second par cette chaleur. Je sais que vont se lever des volières entières de cris d’horreur, mais c’est ainsi, je ne raffole pas des vins toscans. Et ce n’est pas faute d’en avoir fait déboucher durant ce séjour.

La Piazza di San Firenze, sans avoir la grandeur et le prestige d’autre Places florentines m’a tout de suite séduit par son ovale, ses proportions qui font ressembler à une avenue qui se serait élargie à l’endroit où se trouvent ces terrasses où nous sommes, face aux épais Palais de pierres sombres aux allures de fortins.

Puis c’est le débouché par la cour intérieure du Palazzo Vecchio sur la Place de la Seigneurie, si grande qu’une partie est déjà dans l’ombre alors que le reste est baigné de lumière.

Cette place fut le théâtre de harangues, de cérémonies et d’exécutions publiques, dont celle, la plus célèbre, de Savonarole, brûlé comme hérétique en 1498, à l’emplacement aujourd’hui marqué d’une plaque devant la fontaine de Neptune. Peut-être que c’est ici que j’assistais lors de mon second séjour à une sorte de jeu de ballon traditionnel pratiqué sur un espace de sable épais, par des joueurs en costume renaissant comme en portent les appartenant aux différents quartiers de la ville pour le fameux Palio à Sienne. La musique diffusée ce soir-là était la Pie Voleuse de Rossini.

La Loggia della Signoria présente d’un orgueil naturel le Persée de Cellini dans son bronze noir qui jaillit serein et de loin, dès la cour du Palazzio Vecchio, tout muscles bandés, saillants et triomphants avec les statues de l’Enlèvements des Sabines discrètement en retrait.

Les visiteurs transitant dans Florence semblent toucher à bon port lorsqu’ils s’asseyent enfin sur les margelles de pierre au pied du Persée.

Les Neptunes et les autres nymphes marines paraissent illustrer un chapitre d’Ovide sous les jets paisibles de la fontaine au pied de la haute tour du Palais.

Le David de Michel-Ange est dans l’ombre, et depuis ma précédente visite paraît s’être couvert de grisaille et d’un peu de tristesse, avec toujours ce souci au front à l’idée de frapper Goliath. Il demeure malgré tout, et bien que n’étant qu’une copie, la proie principale des photographes.

La Loggia dei Lanzi porte ce nom venant des Lanzichenecchi, les fameux Lansquenets, mercenaires germaniques à la solde du terrible Cosme Premier. Il trône quant à lui en statue équestre tout à côté du Neptune.

Peut-être est-ce une impression, mais ce lieu au cœur de Florence laisse toujours planer pour moi l’ombre silencieuse de Machiavel, comme le Ponte Vecchio, quelque part sous les arcades, le lieu de rencontre et du regard furtif de Dante à Béatrice.

L’arrivée sur la Place du Dôme se fait comme naturellement par un enchaînement de rues à peine plus larges et une densité de visiteurs plus compacte. Moins dégagée que celle de la Seigneurie, la Place s’ouvre frontalement sur la merveille non moins sublime que la vision première de la Basilique Saint Marc à Venise.

C’est une gigantesque meringue de marbre blanc avec une alternance de plaques de Carrare de couleur vert bouteille. Nous avons la bonne idée d’aborder l’édifice par le campanile initié par Giotto. Et il faut lever bien haut la tête pour en prendre intégralement la dimension dans le champ visuel, le recul à cet endroit ne permettant un large dégagement.               

L’équilibre et les proportions du dôme, du haut campanile et de la façade embrassée du regard laissent la rare impression d’une perfection sans mélange. Le rythme des marbres verts qui accompagne la blancheur embrasée de ce milieu d’après-midi, la rosace et les divers motifs architecturaux qui composent l’architectonie de l’édifice couronné de l’immense coupole est le cœur même de la Florence triomphante. Comme un vaisseau serein de sa puissance au cœur de la cité et comme témoin d’une religion qui pose ses certitudes.


Puis sans plus subir l’attraction de cette cathédrale, nous dérivons vers l’Arno par d’autres ruelles, d’autres bâtiments épais et rugueux, le Palazzo Strozzi, jusqu’au Ponte Santa Trinita. De là, on ne pouvait avoir meilleur approche du Ponte Vecchio à l’heure où l’ocre est accentué par le soleil qui nous donne le dos. De part et d’autre du fleuve, les maisons séculaires offrent les crénelures, les tourelles, et des milliers de fenêtres qui s’étirent dans la perspective jusqu’au fameux pont qui à lui seul rassemble Florence en une seule image. Image qu’on a plaisir à zoomer du regard pas à pas, par une approche lente, cherchant les détails et les angles de l’architecture qui s’offre différemment à mesure que nous avançons, profitant de la lumière bénie qui descend déjà.

Le Ponte Vecchio n’est apparemment plus habité. J’ai longtemps cru que sa célébrité était dû au fait qu’il y ait encore des habitants. Aujourd’hui c’est plutôt le quai des orfèvres. Les bijoutiers règnent, les marchands de cuir et les horlogers de luxe. Ils semblent tous s’être concentrés sous le buste altier de Benvenuto Cellini. Le pont garde son charme, et on imagine bien par-là Dante traverser d’une rive à l’autre à l’heure du crépuscule, hanté de visions célestes.

Fabrice est ici de passage. Je lui téléphone mais il paraît harassé et à l’autre bout de la ville.

Ma tante Lucia m’avait dit un jour « en Italie on mange rarement du bœuf, mais à Florence la spécialité c’est la bisteca à la fiorentina ». C’est le T bone découpé en tranches avec les parts proposées à l’hectogramme.

Pas moyen de trouver de l’escalope milanaise. Cécilia est déçue. Je luis dit, sans trop savoir, que c’est une vieille rivalité entre les deux villes.

Tout le quartier autour des berges de l’Arno, malgré l’épidémie, est sous les lampions des terrasses. Près du Ponte Vecchio qui est maintenant éclairé et clos pour la nuit, dans le plus beau des silences, les lueurs font miroir sur le fleuve, lui donnent un reflet de carcasse jaune et rouge avec la lumière émergeant de l’intérieur du pont comme un vaisseau fantôme échoué à l’ancre de la nuit.

Vendredi 18 Septembre

Si Rome est la ville qu’on ne peut imaginer sans les pins de la Via Appia, (bien qu’on y trouve les plus beaux cyprès peint par Corot depuis le Palatin), Florence, toujours par l’émerveillement du même Corot, est à coup sûr la ville des cyprès. Mais on y trouve évidemment de merveilleux pins comme celui qui me fait sortir de cette douce rêverie sur les bords de l’Arno en cette journée radieuse où se profile au loin le Ponte Vecchio, cette fois éclairé depuis la Piazza Piave. C’est un réel bonheur de longer ainsi le fleuve, en imaginant depuis la rive nord, ces villas, ces jardins et ces palais tout là-haut sur la rive opposée, magnifiés par ces arbres qui se dressent dans les silences de l’azur.

Maintenant le Dôme apparait éclairé sur tout le demi-cercle que constitue le mouvement de l’abside. Au sommet, l’immense coupole rouge octogonale, comme soutenue par deux répliques de coupoles coupées en deux formant une harmonie forte et souveraine. Le Dôme de Florence est probablement l’édifice le plus achevé, du moins le plus représentatif de la puissance toscane. Le sentiment que j’éprouve dans la position du spectateur au pied du chevet, c’est que le mouvement d’ensemble du terrible édifice partirait du sommet et descendrait comme une coulée progressive et merveilleusement proportionnée vers le bas où s’enracine l’ensemble. Contrairement à nos cathédrales gothiques, où inversement, la volonté des architectes était de créer un sentiment ascensionnel depuis le sol jusqu’à ce que se perde le regard vers les flèches et au-delà, vers le ciel.

A aucun moment, le Dôme ne rend ce mysticisme de la pensée ascendante des temps gothiques. Etant édifié tardivement si on le compare aux diverses Notre-Dame, le passage à la Renaissance est nettement amorcé, par l’ambivalence de la puissance terrestre qui descend, massive, mêlée à la foi qui s’y assied encore.

Sur une petite place avec un beau dégagement on a toute la façade rugueuse de San Lorenzo. C’est ce qui la caractérise dans son état primitif, le reste ayant été reconstruit par Brunelleschi, et à l’intérieur c’est une vraie construction Renaissance. A l’intérieur de la façade, le balcon du haut est l’œuvre de Michel-Ange.

La grande fresque du bas-côté gauche décrit le Martyre de Saint Laurent, œuvre du Bronzino. Les épisodes de la vie de Saint Jean Baptiste sont de Donatello. Au hasard de la promenade, un Filippo Lippi, et enfin le tombeau de Donatello. Poursuivant encore plus au Nord, les chapelles Médicis, dont on retiendra celle des Princes à la coupole ornée de fresques de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans la nouvelle sacristie, des œuvres de Michel-Ange, le tombeau de Laurent le Magnifique, duc d’Urbin, le tombeau de Julien duc de Nemours, une superbe Vierge à l’Enfant toujours de Michel-Ange entre Saint Côme de Montorsoli et de Saint Damien de Montelupo.

En sortant par le portail de gauche, au dernier moment, surgit l’immense tableau d’un martyre hissé sur une croix, les membres bandés sur le dos, que contemple une soldatesque à ses pieds, et qui ne laisse encore supposer le nom de ce martyre, ne sachant le type de supplice qui lui est réservé. Je contemple longtemps ce que je voudrais croire être un Sébastien.

Le Palazzo Medici Riccardi. La grâce maintenant. Tant sont fragiles les chefs-d’œuvre qu’on nous oblige à porter des protections couvrant les chaussures au-dessus et au-dessous (!) avant de pénétrer et de fouler le sol de marbre dans cette salle au trésor, à l’éclairage le plus subtil qui soit, la Chapelle des Mages. Dans la pénombre apparaissent quatre surfaces murales jaillies d’un miracle de grâce et de raffinement. Anciennement chapelle privée de la famille Médicis, les fresques sont l’œuvre de Gozzoli (celui de la Chapelle saint Augustin à San Geminiano), élève de l’Angelico.

Les peintures déploient le thème des Rois Mages en une évocation brillante, de lourds velours à imprimés coulant comme une musique de chambre (est-ce la petitesse et l’intimité de la pièce qui fait penser à ce rapprochement ?). Parmi les cavaliers, on reconnait Julien le frère de Laurent, accompagné d’un guépard.

Les membres des Médicis s’y mêlent à d’exotiques personnages venus d’Orient en l’honneur du Concile qui eut lieu à Florence en 1439 et qui œuvra beaucoup au prestige de la famille et à celui de la ville.

Un cortège bariolé comme paradant, défile sur fond de paysage et d’animaux, de scènes de chasse, de rochers fantastiques, de châteaux et de murailles hérissées de tours. La magie de ces peintures tient aux proportions des murs et à l’éclairage subtile d’une minuterie épargnant les fresques et ne permettant pas de s’attarder de trop.

Passant dans la Salle Luca Giordano, au contraire on est dans une sorte de galeries des Glaces, tout en faste orné de stucs dorés, de panneaux sculptés et de grands miroirs. Mais la gloire de cette salle tient à sa voûte recouverte d’une fresque représentant l’Apothéose de la deuxième dynastie des Médicis, composition baroque tout en mouvement, ornementations et apesanteur.

Dans la salle des sculptures, un amoncellement de bustes, de marbres et de copies de maître se trouve en une sorte d’exposition démontrant tout le savoir-faire des élèves de l’Académie. Sur la partie supérieure d’un mur, au-dessus d’une rangée de dieux antiques, une magnifique reproduction égale à l’original d’une Assomption de la Vierge de Titien vue à Venise.

Et puis, la Galleria del Accademia, un des musées les plus célèbres pour y abriter le fameux David de Michel-Ange recevant cette lumière particulière d’un gris mat, descendue d’une coupole et prenant plus d’espace qu’aucune autre œuvre, livré à l’admiration des foules. J’avoue ne pas aimer plus que ça ce David trop connu, trop adulé qu’on en a fait des miniatures pour touristes de toutes sortes. Porte-clés, statuettes en plastique, cendriers pour table de nuit, remplissant parfois des vitrines entières de magasins de souvenirs.

La Galerie des Prisonniers est plus intéressante avec cette série des Esclaves et surtout sa Piétà dite de Palestrina. Dans ces œuvres, Michel-Ange donne l’impression de sortir de leur gangue de marbre la dynamique de ces humains qui se libèrent de la matière même. Les humains de Michel Ange, malgré leurs attitudes et leurs postures baroques, maniérées, sont épais et sentent la terre, le noueux.

Mais le Michel-Ange qui me bouleverse vraiment n’est pas là. Il viendra plus tard, en un autre lieu.

Le chemin paraît long pour rejoindre la Piazza Beccaria qui nous remet dans le périmètre de la ville nouvelle par l’Avenue qui mène à l’hôtel San Niccolo. Nous prenons un verre sur les midis dans un minuscule bistrot à l’ombre d’une terrasse où le passage est si étroit que de rares véhicules hésitent à s’y risquer. Quelques placettes avec des églises à coupole, des chapelles romanes, nous aident à tracer notre chemin jusqu’à sortir de ce cœur historique.

C’est tout là-haut maintenant que nous allons nous hisser, vers ce long balcon qui longe la colline et que l’on voit depuis l’hôtel, où un fourmillement d’humains contemple depuis le promontoire la plus belle vue d’ensemble de Florence. La Piazza Michel-Ange.

C’est le 13 qui nous mène sur l’autre rive de l’Arno et nous dépose sur la large place. Des vendeurs de souvenirs, quelques bistrots, et puis la terrasse au bord de laquelle la ville est embrassée du plus loin que le regard peut porter. Le balcon idéal.

Nous restons près de la rambarde un long moment à photographier, à retrouver dans le paysage, les différentes places, les grands palais, le dôme qui triomphe et la tour du Palazzo vecchio qui servent d’orientation. Au loin, Santa Maria Novella, le Ponte Vecchio, et même l’hôtel, au bord du fleuve où nous étions il y a peu, et jusqu’à la fenêtre de la chambre. Nous faisons partie maintenant de ces fourmis que l’on doit voir depuis le long des berges.

Encore une fois, une copie du David s’élève sur un piédestal et contemple la cité. Il n’est pas jusqu’à la coulée verte de Nice qui ne possède son David de bronze verdâtre.

Et dire que depuis la Piazza Michelangelo, nous étions à deux pas de l’église San Miniato qui domine le paysage et que l’on voit comme un sommet de colline depuis les berges de l’Arno. Il a fallu que je demande à des quidam le chemin qui promettait d’être enchanteur, au cœur des allées, des pins et de cyprès, sur des sentiers montant pour atteindre la façade le l’église. Au lieu de faire simple, on nous conseille de prendre le 13 qui continue vers la Porta Romana et de descendre à cet arrêt pour l’église San Spirito. Evidemment, dans la fougue de mes explications, je m’étais trompé de nom d’église. Remontant par le chemin inverse, par le même 13, c’est l’occasion de voir le long de la route, de superbes villas, ou plutôt des maisons à deux, voire trois niveaux sous les arbres démesurément hauts, souvent cachées dans la simple pudeur du calme et de la volupté de s’être hissées si haut dans le paysage. Dans l’ocre toujours. Mais j’ai surpris aussi quelques heureuses fantaisies de vert se fondant plus encore dans l’harmonie, des mauves pâles, chacune faisant balcon sur le plus beau panorama de la ville. Le 13 nous dépose dans une clairière de pierre et de sentiers grimpant à gauche et à droite, comme un escalier à double échappée par des marches assez raides. Faisant boucle parmi les pins qui cachent momentanément la vue, c’est un arc en ciel de senteur durant cette courte ascension. Les cyprès se hissent sur le gris des pierres. Derrière soi on ne voit plus le cœur de la ville. Jusqu’à un dernier raidillon de marches où à la dernière de ces marches, surgit la façade éblouissante, incendiée du soleil sur tout l’ouest.

Depuis le plateau complètement nu où se tient San Miniato al Monte, la blancheur du marbre est encore plus lisse, entrelacée de parements verts qui impriment le rythme serein et régulier.

C’est à n’en plus douter le plus bel endroit de Florence pour la poésie. A l’écrin extérieur de l’église répond en se retournant, une vue plus belle et bien sûr plus haute encore que depuis la Place Michel-Ange. Des cyprès géants viennent donner un cadre vertical unique à la perspective sur la coupole du Dôme, un enchevêtrement de végétaux, de maigres oratoires de pierres rongés, sont comme oubliés et posés sur ce flanc de colline pour en souligner le bucolique, en même temps que la noblesse toscane dans son essence.

Il est très probable que c’est depuis ici que Corot nous a laissé les plus belles et les plus sereines vues sur la ville. Il y avait ajouté quelques moines méditant, devisant auprès d’un muret. Peut-être même depuis l’endroit qui nous sert aussi de point de vue sur la ville.

Au pied du petit cimetière en léger dégradé depuis le plateau où est la façade, on indique discrètement le caveau de la famille Zeffirelli.

Décor qui ne déparerait pas pour le plus grand des empereurs romains.

La poésie à l’intérieur de l’église m’a émue plus que n’importe quelle autre. Par ses proportions qui en ferait plutôt une chapelle. Par les tonalités de bleu profond et de blanc sur ses trois nefs. Le chœur est surélevé, et sous celui-ci, abritant des tombeaux, dont celui de Saint Minias, une crypte plongée dans la pénombre où filtrent d’irréels rayons du couchant. Ce qui fait de l’ensemble un vaste et pourtant très intime espace qui souligne plus qu’ailleurs l’essence même du recueillement Au centre s’élève la chapelle du Crucifix, et de part et d’autres les murs d’enceinte sont recouverts de fresques.

L’abside est dominée par un christ à la vierge dans une très certaine posture byzantine, sombre et sévère.

Ce décor naturel de San Miniato, au sommet de ce fragment de colline, n’a pas changé depuis plusieurs siècles. Les monstruosités de la ville grouillante et circulante n’y sont pas concevables. Les quelques habitants sont les morts du petit cimetière, et plus près encore de l’église quelques maisons posées là pour la protection jalouse de cette harmonie miraculeuse.

La redescente se fait par un autre sentier de pavés disjoints, entre les pins et les cyprès, le parfum des résines et l’azur entre les branches des arbres. Depuis une petite place donnant en cul de sac, on aperçoit le clocher sombre qui s’élève, au flanc gauche de l’église, comme ne voulant pas faire d’ombre à la splendeur de sa façade.

Le 13 nous laisse cette fois encore à la Porta Romana où semblent déboucher la Viale Francesco Petrarca et tous les embouteillages de Florence. Cette porte est probablement une ancienne entrée d’enceinte par laquelle des ruelles filent à nouveau vers le cœur de la ville. Le quartier est assez arboré et bientôt, après un kiosque et sa divinité un peu triste et esseulée sous des feuillages, un obélisque qu’on est étonné de voir dans tant de romanités, la Place où se dégage la façade de l’Eglise San Spirito lisse et aussi jaune qu’un soleil sans aucun autre décor. Une des plus pures architectures des débuts de la Renaissance.

C’est l’heure où la place est envahie de florentins. Il n’y a plus aucune table disponible à l’ombre des arbres monumentaux. C’est aussi l’heure de trinquer avec ce vin de Toscane.

Et si Dante et Machiavel s’étaient donnés rendez-vous eux aussi sur cette place ? Parler du Prince et de l’harmonie des sphères, assis sur ces bancs de bois et ces tables de bois.

Je coule dans une rêverie où je ne les imagine pas ailleurs que sur cette place qui reçoit un marché le samedi, et qui grouille de jeunesse en fin de semaine comme ce vendredi.

Dante aurait confié les secrets de son cœur. On aurait parlé de Béatrice entrevue furtivement. Je ne sais rien de la fiancée de Machiavel, mais on aurait aimé être à la table voisine.

C’est dans ce quartier populaire et criard que m’est revenu comme une évidence que c’est sûrement à San Lorenzo, devant la sobriété tout aussi rugueuse de San Spirito, que lors d’un séjour dans les années soixante-dix, j’entendis résonner les plus suaves polyphonies de Palestrina et de Lassus. Mais peut-être était-ce tout simplement ce San Spirito que j’ai maintenant sous les yeux. Fermant les paupières, il s’agit toujours d’une entrée sobre, sans ornement et sans défaut.

Pourquoi a-t-on construit tant d’églises, tant de basiliques ? Pour faire entendre la polyphonie. Imagine-t-on les plus beaux mélismes, les plus exquis entrecroisements de lignes sonores au sommet d’une colline, la plus bucolique soit-elle ? Il serait impossible que cela fasse corps avec une assemblée attentive, disposée à se rejoindre sur des motifs convergents. Les églises sont bâties pour faire résonner la polyphonie, faire bouillir le vaisseau jusqu’à ce que ça monte à la cervelle.

Et puis il est un mystère que je ne pourrais jamais élucider, c’est que lors de mon tout premier séjour ici, je fêtais, dans la nuit de mon arrivée, mes dix-neuf ans, que nous logions avec ma compagne du moment dans une méchante cage d’escaliers improvisée, enveloppés dans un sac de couchage où le sommeil ne vint jamais. C’était la rue des Maestri Pianisti. Une belle entrée d’immeuble, cossue. Les parlophones n’existaient pas encore.

Je ne l’ai pas retrouvée. J’ai cherché sur les plans, en levant les yeux sur la plaques de noms de rues, des ruelles ou des très modestes impasses ; elle semble avoir disparue. Peut-être a-t-elle simplement été débaptisée.

En ce temps-là nous n’étions pas bien imaginatifs. Le voyage jusqu’à Florence, dans des camions qui avaient pitié de ces pauvres vagabonds que nous étions, nous avait affaiblis. Je n’ai pas d’autres souvenirs que d’avoir lu quelques pages d’Henri Michaux dans un parc où des feuilles de journaux volaient aux quatre vents, d’y avoir dormi profondément et d’avoir traversé le Ponte Vecchio pour être bien sûr d’être dans Florence.

 

Samedi 19 Septembre

Pour le Palais Pitti, il n’y a qu’à traverser l’Arno et filer vers le Ponte Vecchio sur l’autre rive que celle de la veille. On ne peut faire plus simple.

Et le chemin qui mène à pied le long du fleuve n’est pas sans charme. Le soleil est dans notre dos et les rayons rasent la pierre. Seuls quelques joggers se sont levés à cette heure. A l’angle qui fait basculer sur la rive que nous longeons, j’aperçois une terrasse fleurie où des lianes descendent d’un arbre comme des serpents qui se répandent aux ras des tables, et sur la façade, écaillées de prendre éternellement le soleil, un écriteau dont la maison doit être fière, puisqu’y est apposée en de beaux caractères, bien visibles même au-delà des grilles, « Ici vécut James Joyce durant l’année 1954 ». Il avait donc à lui l’écoulement lent de l’Arno, qu’il devait apercevoir depuis une fenêtre à l’étage, se mêlant aux caprices des lianes descendant des murs de l’édifice. Il avait une vue sur cette tour en ruine qui fait face à notre hôtel de l’autre côté, qui a l’élégance d’habiller de ses croûtes de pierre en creux, les vestiges d’un colimaçon menant jusqu’à un promontoire au sommet.

Au-dessus de nous des villas imposantes, roses et vertes, des cyprès déjà qui ne finiront pas d’accompagner, comme des gardiens de ciel, les villas de plus en plus luxueuses à mesure que le sommet de la colline approche.

En contreplongée, nous passons sous les escaliers et les terrasses peignées finement des jardins Bardi.

A mesure que nous avançons le Pont grandit qu’on peut voir les échoppes de bijoutiers s’activer. On ouvre des panneaux de bois, des vitres laissent soudain apparaître le ciel en aval de notre cheminement. Le fleuve est d’un noir d’encre sous la clarté jaune des murs qui se réveillent.

Le Palais Pitti est à main gauche après quelques boyaux de rues dans l’ombre, et apparaît enfin sur une large esplanade avec les jardins dans son dos.

Seuls les puissants bossages en dégradé atténuent la rigueur quasi militaire de l’énorme façade dont ils rompent l’unité.

Mais le pire, c’est l’utilisation de cet immense espace au pied de l’édifice. Est-ce par le caprice d’un édile de la Municipalité, ou pour une quelconque autre raison, qu’une exposition, qu’on espère temporaire, intempestive, d’une profusion débridée de loups, nous reçoit dans l’ombre de neuf heures du matin. Une cinquantaine, peut-être plus, de loups en bronze, toutes babines et crocs menaçants, disposés comme au hasard après un coup de pétard. Pas un seul ne parait animé de bonnes intentions. Le contraste est saisissant entre cette façade austère et la nature hostile disposée sens dessus-dessous de ces créatures plus laides encore que le plus laid des Koons. Certains y verront paradoxalement une inclusion de la nature dans ce temple culturel, en ces temps de planète et d’espèces à sauver.

Hélène Grimaud accepterait-elle que les meutes de ses protégés fussent présentées ainsi comme les plus dévoreuses et les plus hideuse des bêtes de Gévaudan ?

Pour se perdre dans les allées et les diverses traverses des jardins de Boboli, il n’est qu’à se laisser aller au gré des diverticules, des allées d’ombres mystérieuses. A cette heure, nous sommes presque seuls une fois de plus. Ce qui laisse bien imaginer les fêtes que donnèrent du temps de Come Premier, les grands ducs, sur cette petite colline enserrée par la campagne toscane. Il suffit de suivre les escaliers menant au sommet et il n’y a plus de ville. Par-delà celle-ci, donnant dos au Palais, c’est toute la campagne mamelonnée de son herbe noire qui s’étend sous la lumière rasante. Le jardinet du sommet est assoiffé et n’est plus entretenu. La façade rose d’une villa, qui a dû être somptueuse, fait immédiatement penser à un pavillon idéal pour des entrevues galantes. Redescendant par les allées extérieures, la perspective offre un panorama large sur toute la ville, et c’est encore Corot qui dut le mieux en restituer la poésie.

Les dimensions du parc sont telles que nous oublions la grotte rococo et sa façade saturée, son nain ventru et barbu (peut-être est-ce un petit dieu ou un empereur satyre, une caricature de Médicis ?) juché sur le dos d’une tortue et tout un ensemble de folies sculptées bien dans la mode des grotesques d’époque.  Les allées bordées de cyprès et de citronniers, jalonnées de quelques statues tristes et comme égarées, redescendent en rejoignant l’allée principale, vers l’amphithéâtre, le bassin de Neptune, et le retour vers l’entrée du Palais.

Pitti est le nom d’une famille rivale des Médicis, d’où l’aspect militaire de l’immense édifice qui est le plus imposant de tous ceux de la rive sud de la ville. Mais la façade qu’on lui connait aujourd’hui, toujours aussi rigoureuse, sur plus de deux cent mètre de longueur, date du XVII° siècle.

Il abrite un des musées les plus riches de la ville, si riche qu’on se demande si un conservateur n’a jamais présidé à ses destinées !

Dès les premières salles, ce sont des myriades de chefs d’œuvre en avalanche, serrés les uns contre les autres comme si une panique les précipitait en désordre de peur de les perdre, qu’on ne sait plus ce qui est mis en valeur. On a plutôt l’impression d’un trop plein, d’une saturation que l’on ressent assez rapidement.

Mais le pire est l’éclairage. Des lampes jaunes, si proches des peintures qu’on doit se décaler vers la gauche ou la droite pour éviter des reflets qu’on ne pourra de toute manière éviter, lacérant parfois les deux tiers de l’œuvre.

Quand ce n’est pas la conjonction de la lumière de l’extérieur qui vient interférer avec ces affreuses lampes qui fatiguent la matière à force de mettre leur nez sur la toile.

La conception de telles expositions n’a probablement pas évolué depuis l’éclairage à la bougie.

On croirait au bout d’un moment baigner dans le feutré saturé de Barry Lyndon. Ce qui serait idéal pour une promenade dans la campagne florentine, mais désastreux dans le parcours où s’enchevêtrent tant de beautés. Celles-ci ne demanderaient que plus de sobriété, plus de respect pour des peintures pluri séculaires qui crient de se voir infliger des rayons qui les tuent, lacérées par des épées qui les transpercent.

Et c’est dans le plus grand des amoncellements que défilent les plus beaux Titien, les Raphaël et quelques Velazquez équestres, une série de Murillo, le Baptême du Christ de Veronese, dégringolant les uns sur les autres, trainant parfois sans raison dans leur sillage, étouffant la pièce maîtresse, de petits maîtres ou des anonymes d’une autre époque.

Malgré tout, je prends plaisir à retrouver ce Jeune homme aux yeux gris du Titien qui a perdu un peu de cet aplomb et ce petit peu d’anxiété de condottiere que je lui trouvais jadis. Cette Vierge d’Adoration de Perugino que j’aime autant que les très classiques et dépouillés portraits des Sforza de Raphaël. Les irremplaçables madone : la Madone du Grand Duc, la Madone à la Chaise à la douceur et à la grâce d’un artiste à son sommet, et la Madone au Voile qui serait peut-être la Fornarina aimée du peintre.

A mesure que les salons de Vénus, d’Apollon et de Mars défilent, je perds en route tant de chefs d’œuvre qu’il m’eut fallu les avoir tous notés rigoureusement. Bruegel, Murillo, de multiples primitifs…

Dans la dernière salle avant de quitter le Palais, un Caravage sombre, si sombre que l’éclairage, au lieu de le mettre en valeur, finit de l’achever par un harcèlement de faisceaux lumineux donnant l’impression au visiteur d’une fictive intrusion de sa part dans un intérieur de maison où, par un quelconque flambeau tremblant et clandestin, le fantôme de ce Caravage dans sa tranquillité troublée serait exhumé malgré lui.

 Sur le Ponte Vecchio, les petites boutiques semblent, au travers des vitres aperçues dans la profondeur de leur exigüité depuis la chaussée, se tenir en suspens au-dessus de l’Arno. Certains commerçants peuvent ainsi rester blottis dans ces minuscules espaces clos qui leur servent de petites prisons privilégiées.

Sous le regard de l’orfèvre Cellini, dominant la situation à égale distance des deux berges.

C’est midi, le chianti blanc pour changer, sur la place du Dôme. Nous sommes au centre, au cœur attractif de ce que le grouillement des visiteurs est venu chercher à Florence. Et puis, depuis deux jours, nous avons adopté une toute petite trattoria où l’on grignote trois fois rien pour trois fois rien, avec de larges sourires. On peut presque, depuis la table, toucher les larges panneaux de marbres verts qui alternent comme des colonnes de géants, avec les marbres blancs vénulés de gris de l’immense chevet. Comme un navire dont on prendrait du regard la mesure depuis le quai.

L’après-midi s’ouvre par la visite du Musée de l’Œuvre de la Cathédrale.

Alors que généralement j’évite de pénétrer dans les musées lors de mes voyages, privilégiant la spontanéité de la ville à ciel ouvert, il est impossible ici de s’en tenir à cette règle ; le ciel ouvert de Florence, comme dans l’autre exception, Venise, ce sont les trésors enclos entre les quatre murs des églises ou des musées qui constituent leur respiration même. D’ailleurs le cheminement est simple : au centre de la place, la cathédrale, au chevet le musée où nous allons pénétrer, et à l’opposé face au Dôme, le Baptistère qu’on se promet de visiter avant de quitter la place.

Ceux qui ont œuvré à embellir, magnifier l’édifice figurent parmi les excellences du monde de la sculpture. Les plus grands. Nous étions venus pour ce Michel-Ange, cette Piétà, plus grandiose encore que les œuvres de l’Accademia. Et les Donatello.

Ça commençait pourtant par un malentendu. Nous allions faire, par une erreur de parcours initiale, la visite à l’envers, en commençant là où les visiteurs termineraient le leur. Ce qui nous permit sans l’avoir voulu, une fois de plus, comme des Belphégor ingénus de déambuler à l’écart parmi l’ensemble des collections.

La densité des sculptures, tant des ensembles qui couvraient des pans entiers de la cathédrale, que les chefs d’œuvre marqué de signatures insignes, est telle, que je retiendrais surtout les Donatello, dont le magnifique Sacrifice d’Abraham, des personnages tout en long, parfois maigres, des dignitaires, tout à la limite d’une finesse qui traduit le mouvement acéré, noble et soucieux de la pensée.

Puis, le Michel-Ange, parmi d’autres Michel-Ange, celui que j’attendais, la fameuse Piétà sculptée dans le marbre d’un antique temple romain. Dans ce musée, il faut monter des étages, descendre, et sans prévenir, la salle de la Piétà ! D’un marbre brun très accusé, derrière une immense vitre de protection, elle est en restauration. C’est un peu comme si on assistait à un moment de la création de l’œuvre. Des outils, des caméras, jonchent le sol. On peut malgré tout admirer l’ultime chef d’œuvre d’un artiste de soixante-dix-huit ans qui réalise dans cette dernière piétà ce que Monteverdi fit avec son Couronnement de Poppée : le testament et le couronnement de l’ensemble de l’œuvre.

Et puis Cécilia manque une marche. C’est comme si, de tout son poids, de toute cette chute, j’avais cassé moi-même tous les marbres de la création.

Le temps de l’éclair prend la mesure du pire. Déjà, l’an passé à Porto, près des rives du Douro…

La douleur est vive sur le fémur. A l’accueil on nous donne une poche de glace.

Apparemment elle peut marcher. Mais je sais sa résistance au mal, et je ne cesserai d’être inquiet. Le rythme du séjour va forcément ralentir.

C’est par deux portes d’un lourd métal qu’on pénètre au baptistère. Portes dues à Lorenzo Ghiberti, portes lourdes de vingt-huit bas-reliefs chacune, racontant des épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament, gravés dans du bronze doré. Nous pénétrons par la porte qui suit directement la sortie de la Cathédrale qui lui fait face.

L’intérieur est comme un ciel qui descend par ses coulis octogonaux. On a l’impression qu’on est dans le fond d’un puits qui s’ouvrirait sur un ciel en myriades de pluie d’or, avec pour œil de cyclone, le sommet de la coupole. Encore une fois, comme pour le chevet du corps principal de la cathédrale, et contrairement à l’effet des édifices gothiques, le mouvement que produit la masse architecturale se fait de haut en bas, comme une descente d’évènements, d’enseignements bibliques, d’un ressenti de la matière qui fondrait en coulant et se fondant sur le spectateur.

L’œil s’habitue à la pénombre et les ors deviennent plus scintillants, le Christ en majesté de huit mètres de long, étonnamment, ne se trouve pas à la clé de voûte de la coupole mais dans une des parties inférieures. Les motifs ornementaux se distinguent progressivement avec les hiérarchies célestes, puis ceux de la Genèse, de la vie de Joseph, de Jean-Baptiste et de la vie du Christ.

C’est une vision circulaire et presque animée à la manière d’un manège que la tête du minuscule spectateur finit par tourner au centre de tant d’évènements.

Plus au Nord, la lumière du début d’après-midi se voile et banalise, en une grisaille sans relief, la pierre de Santa Maria Novella. La place est large, plus qu’à Santa Croce, mais son harmonie y est aujourd’hui largement moins expressive. Peut-être est-ce dû à la proximité de la gare centrale qui semble communiquer une agitation traduite, comme souvent aux abords des gares, par une dispute de clochards aux pieds des marches de l’entrée principale.

L’intérieur frappe immédiatement par cette extraordinaire crucifixion de Masaccio, tendue et à la fois dépourvue de tout pathos.

L’architecture traduit l’influence cistercienne en une version adoucie par la vision italienne, mêlant un zeste de gothique ornemental à la structure sobre de l’ensemble.

Sur un châssis, dans une des travées de la nef, un peu à l’écart, deux splendides Giotto semblent attendre d’être remis à neuf par quelque mystérieux médecin des formes et des couleurs. Comme à La Scuola di San Rocco de Venise, les opérations de restauration des œuvres se font apparemment sur les lieux même où elles sont destinées à être exposées.

L’église compte six chapelles, chacune appartenant à un notable de la ville. On remarque une Naissance de la Vierge de Ghirlandaïo à la Chapelle du Maître-Autel.

Le Cloître Vert est le premier de l’ensemble architectural avec des peintures de Paolo Uccello auquel on doit les épisodes de la Genèse.

C’est dans le cloître des Morts que se trouve la chapelle funéraire de la famille Strozzi et des fresques de la Résurrection. L’ensemble est somptueux et l’un des plus émouvant par la variété des épisodes, le réalisme des scènes et la variété des coloris dans un espace gothique où les artistes ont merveilleusement joué des éléments d’architecture. Depuis celui des Morts, on accède au Grand Cloître aux peintures murales d’artistes toscans des XV° et XVI° siècles très affectées et dont des pans entiers demeurent illisibles.

Sur l’un des murs d’une allée on peut voir la hauteur qu’a pu atteindre l’eau durant l’inondation de Novembre 66. Elle dépasse largement la taille d’un homme très grand. Autant dire que la ville était entièrement noyée et ces scènes murales en portent encore les stigmates.

Le quartier de la gare est maintenant dans le gris d’un ciel uniforme. Nous poursuivons sur la Via Nazionale, aux trottoirs étroits et à l’animation dense qui caractérise les quartiers populaires et bruyant.

A la devanture d’un magasin, de vieux vinyles en vrac, et « Good bye Cream » de 1969, la pochette d’origine ! Comme un clin d’œil des trois compères musiciens dans leur tenue de soirée exagérément brillante, nœud papillon, esquissant un pas de côté façon comédie musicale américaine. Evidemment, c’est tout un passé qui surgit d’un fond de la mémoire, jusqu’à ce retour même de la mode des vieilles cires. Lors de mon précédent passage ici en 75, c’était une affiche d’Arthur Grumiaux qui me fascinait. Elle portait la mention « le plus grand violoniste du monde ». Longtemps après, je considérais encore le musicien avec une vénération particulière. Cette affiche rivalisait avec les nouveautés de l’époque, particulièrement celle de la parution récente de l’Otello de Verdi qu’interprétaient Mirella Freni et Jon Vickers dirigés par Karajan. Quarante-cinq ans après, on peut encore considérer la version parmi les références historiques. Au hasard des trouvailles, je rapportais les deux sonates pour violoncelle de Brahms par Fournier et Firkusny. J’avais été guidé par la seule pochette qui présentait une photo noir et blanc du compositeur, mélancolique et légèrement flou, regardant la pluie au travers d’une fenêtre.

Aujourd’hui, ce sont des paires de chaussures Schekers, douces comme des pantoufles que nous avons trouvées dans une boutique aussi fascinante que la caverne d’Ali Baba.

Florence est souvent une ville de souffrance. L’épouvantable chaleur peut y devenir intolérable au point que j’en avais coupé les manches d’un pantalon la fois précédente.

Le taxi épargne aujourd’hui, depuis le pied de la Cathédrale, le chemin restant jusqu’à l’appartement San Niccolo.

C’est tout près, dans une ruelle qui n’en finit pas, que dans un renfoncement on lit : « Le Carciari ». Drôle de nom, les Prisons, pour un restaurant indiqué par internet. Mais le plus proche de la Piazza Piave, évitant à Cécilia d’avoir trop à marcher.

Loin des attractifs restaurants des environs du cœur historique, ces Prisons apparaissent dans l’une de ces rues longues et sans pittoresques près de San Niccolo après un couloir suivant l’enseigne sur le mur, et débouchent sur une large place plantée d’arbres, comme un décor espéré au centre d’un complexe d’immeubles en pierre saillantes comme des galets agglomérés, de couleurs multiples et dont les fenêtres ressemblent à des meurtrières. Ce sont d’anciennes prisons qui sont aujourd’hui devenues de paisibles appartements d’habitation dans un renfoncement de la ville, à l’abri des fureurs nocturnes des quartiers voisins.

C’est ici l’îlot rêvé pour une soirée sous des arcades romantiques. Malgré l’insolite et l’éloignement du lieu, il n’y a plus de place disponible. Ce n’est que devant le boitement ostensible de Cécilia que le patron finit par trouver pour nous un des meilleurs endroits de sa terrasse. Où l’on aura mangé excellemment.

Dimanche 20 Septembre

C’est l’automne avec un jour d’avance. Depuis les volets on entend la pluie qui crépite lourdement sur les pavés ; les rigoles font un bruit de gargouille.

Traverser l’Arno sous une pluie devenue bruine est une expérience qui ressemble au franchissement d’un pont à Saint Pétersbourg ou une ville grise d’un pays de l’Est, vidée de ses habitants et sans horizon apparent.

Ce matin, la Galerie des Offices n’est pas assaillie comme on l’imagine habituellement.

Le Palais et son extraordinaire Corridor est un chef d’œuvre architectonique de Vasari.

Chaque salle est traversée latéralement par ce long corridor pour rejoindre une autre salle, et ainsi tout le long de ce couloir, véritable fil conducteur.

Dès les premières salles, ce sont les primitifs des XIII°, XIV° siècle.

Giotto bien sûr, Vierge en trône à l’Enfant et aux Anges. C’est la peinture italienne qui se sépare de l’influence byzantine pour plus de réalisme. Deux œuvres insignes de Cimabuë et Buoninsegna encadrent cette Vierge à l’Enfant.

Dans les salles suivantes, des peintures de l’école de Sienne et des œuvres de disciples de Giotto, de Bernardo Daddi et Giottino.

Puis suivent les XIV° et XV° siècle qui unissent le style de Giotto au gothique flamboyant, maniéré.

Défilent Masaccio et son maître Masolino, et tout un pan entier consacré à la célébrissime bataille de San Romano de Paolo Uccello. Puis une tache d’or jaillit d’un ensemble. L’Angelico du Couronnement de la Vierge et de la Vierge à l’Enfant.

Puisque nous sommes décidément dans les vierges de hautes volées, je reste longtemps devant celle de Fillipo Lippi. Il me semble que je l’ai toujours eu sous les yeux, puisque je ne sais si Nonina ou Maman (l’une a dû la transmettre à l’autre) en avaient une reproduction dans un médaillon posé sur leur table de chevet. C’était un portrait qu’on finissait par ne plus voir. Et je l’ai maintenant sous les yeux dans ses vraies dimensions.

Les salles X-XIV sont consacrées à Botticelli. Longtemps j’ai détesté cette Naissance de Venus dont je trouvais que la composition était maladroite, organisant un vide autour de la Vénus, trop centrale, sortant de sa coquille. Il faut dire que lorsque je travaillais à cette Vénus en Histoire de l’Art, mes goûts me portaient plutôt vers Cézanne et Renoir.

Et là, surgissent, outre le très beau Printemps, des scènes de Vierge à l’Enfant, la Madone du Magnificat, la Calomnie. Botticelli d’un coup, rentre en grâce dans mon panthéon personnel. Ces yeux de madone démesurément grands, ces contours nets et concis du dessin et toute la science de la composition s’affichent maintenant tout le long de salles lui étant consacrées.

Les salles qui suivent sont consacrées aux flamands. L’idéal humaniste fait place à un réalisme concis, aux visages de femmes allongées et grisâtres, les traits tirés sous des coiffes bourgeoises trahissant leur rang d’épouses de riches marchands. Chez les nordiques, le vêtement de velours, lourd et compliqué remplace le voile de couleur vive et sobre des madones italiennes.

Le plus remarqué serait le Triptyque Portinari de van der Goes. Sous un paysage d’automne, les femmes agenouillées portent des couronnes pareilles à celles des Vierges.

Puis un Dürer, des portraits de notables aux traits épais et sévères. Le soleil est souvent absent de ces vues nordiques.

Passant à l’aile occidentale du Musée, on aperçoit au travers d’une fenêtre, à quelques dizaines de mètres plus bas, en vue plongeante, la traditionnelle perspective sur le Ponte Vecchio et les collines au loin.

Le soleil nous attendait à la sortie, comme si tant de couleurs et tant de lumières de l’esprit avaient obligeamment devancé le retour du beau temps.

Qu’on en a oublié de voir le premier niveau de la Galerie, avec ses Caravage (le fameux Bacchus malade) les Raphaël, les Léonard et la suite de la Renaissance la plus tardive… Mais comme pour la visite du Louvre, on n’épuise pas la matière des Offices en une seule visite.

Le vin blanc sur la place de la Seigneurie est meilleur bien avant midi.

Le Palais Bargello est à deux pas. C’est le plus vieil édifice avec le Ponte Vecchio. Bargello veut dire chef de la police. Le bâtiment était donc à l’origine une prison. Et ne devint musée national qu’au XIX siècle. Il est consacré à la sculpture toscane du XVI° siècle où tous les grands noms de la renaissance s’y trouvent représentés. Benvenutto Cellini, Michel –Ange et son Bacchus ivre, et les Donatello qui complètent ceux du Musée de l’Œuvre. Et notamment le David. Il était destiné à être placé dans une fontaine. Sa silhouette, totalement androgyne, entièrement nu, le mouvement des bras ne laissant pas supposer la force d’un héros antique mais une fragilité toute féminine accentuée par le port d’un casque à plume, porté comme une coquetterie rendant plus manifeste la nudité. Il n’en représenta pas moins pour les florentins, le symbole de la république indépendante. Le David de Verrocchio, en comparaison, paraît plus conforme à l’idée qu’on se fait du héros biblique.

La grande surprise du musée est à l’étage, où il lui est consacré tout un large espace, la salle des Della Robbia. Ce sont des ensembles de terres cuites vitrifiées aux magnifiques figures de Vierge à l’Enfant principalement. Mais plus rares, des scènes d’Evangiles en dimensions inattendues, où chacune est traitée comme une composition picturale. La Nativité, les Rois Mages, une Déposition de Croix, noli mi tangere traités dans des tonalités sans mélanges de bleus vifs, de vert et de jaunes dans des harmonies franches.

La maison de Dante est située dans un périmètre de ruelles tortueuses et précédée sur une petite Place par un portrait de son visage sculpté en bronze, au pied de la tour austère, quasi hautaine, qui laisse supposer les trois étages de la bâtisse. L’intérieur n’a d’intérêt que pour l’itinéraire littéraire et tout florentin du poète, la division des diverses sphères de l’Enfer au Paradis, avec de multiples cartes, de tableaux de synthèses, et certains documents qui passent pour être des mains même de Dante. On y voit, au travers d’un œilleton une reproduction de sa chambre, un lit, un rideau et l’ombre du géant. Et dans toute les salles, la voix récitant les vers. Et la plus célèbre évidemment, celle de Matteo Belli.

Après bien des difficultés, car à Florence il n’est pas simple de réserver ses billets, (après lesquels il est ensuite nécessaire de valider l’heure de visite), nous avons enfin rendez-vous pour découvrir l’intérieur du Dôme.

Il est également impossible d’accéder à une visite librement. C’est donc avec un groupe que nous suivrons une guide en costume officiel. Et devant les difficultés de plus en plus évidentes de Cécilia, on nous propose une chaise roulante…

J’avoue avoir ressenti une certaine déception. Autant l’impression de perfection architecturale est saisissante depuis quelque endroit depuis l’extérieur, autant l’intérieur apparaît soudainement austère et réduit à une sobriété inattendue. Suivant, nous dit-on, la conception toute florentine de la maison de Dieu.

En fait, je m’attendais à un intérieur proche de celui de Sienne, flamboyant et de marbre lisse de ce vert et blanc alterné, dans un espace aéré et en apesanteur.

Le large vaisseau qui n’est pas sans lourdeur, à la pierre fade, reste désolément dans l’ombre et semble si ample qu’il en fait ressentir une certaine nudité qu’elle a du mal à habiter ses cent quarante-huit mètres de long et ses quatre-vingt-onze de large.

Je suis vite attiré à la quatrième travée de la nef de gauche par le célèbre bois de Domenico di Michelino représentant Dante avec le Livre ouvert de la Divine Comédie, avec sur sa gauche, Florence, sur la droite l’Enfer, au fond la montagne du Purgatoire, et comme il se doit en haut, le Paradis.

Et puis, l’objet de toutes les attentions qui justifie la visite dans sa partie interne, la Coupole de Brunelleschi. On passe donc dans le grand octogone haut de cent quatorze mètres au diamètre de quarante-cinq mètres, à la fresque grandiose qui représente le Jugement Dernier. Par un étrange jeu de lumière, au centre de la coupole, à l’endroit le plus haut, celui du clocheton, on croirait une ouverture donnant directement sur le bleu du ciel. C’est donc dans cet océan de grisaille que la lumière jaillit sous ce dôme, avec ses anges, ses saints et tout le monde des cieux.

C’est au bord de l’épuisement que le taxi nous laisse à San Niccolo où nous n’avons d’autres forces que de reprendre dans la soirée le chemin de nos fameuses prisons où une table est cette fois réservée.

Lundi 21 Septembre

Parmi les incompréhensions, et les désagréments de Florence, il y a les lignes de bus. Il se trouve que dans certaines villes, un quidam de la rue puisse vous indiquer votre chemin, tenter de vous mettre dans la direction, vous donne le numéro d’une ligne qui vous y mènera. Ici, pas même le chauffeur de bus ne vous écoute. Il a toujours mieux à faire avec son portable. Ou pire, s’il vous donne une indication, vous risquez d’avoir à faire demi-tour. Il est arrivé de le prendre tout de même, comme ce matin pour nous rendre vers notre dernière importantissime visite, à Santa Maria del Carmine où est la Chapelle Brancacci. Le trésor de peinture murale qui fit accélérer le cours de l’Histoire de la peinture.

La logique voudrait que la ligne 23 traverse l’Arno pour accéder à la rive ou trois jours auparavant nous découvrions le quartier de San Spirito. Brancacci se trouvant à quelque cent mètres ou à peine plus.

Au moment de traverser l’Arno, le bus bifurque et reste désespérément sur la rive opposée à notre destination. Cette expérience s’est répétée presque chaque fois que nous avons tenté de nous épargner trop de distances. Quant à lire sur les arrêts de bus le plan fonctionnel des différentes lignes, autant passer un diplôme d’ingénieur informatique.

Le taxi nous laisse donc sur une large place, sans charme particulier, ce qui est rare à Florence. Mais peut-être est-ce l’heure matinale du lundi. C’est un quartier populaire aux maisons décaties et grises, assez distant déjà des grands ensembles historiques. L’entrée de l’église est dans l’ombre et apparemment les grandes foules ne se sont pas précipitées vers ce haut lieu de l’art.

Durant toutes les visites de sites importants en cette période d’épidémie, le nombre de visiteurs est limité afin de permettre un flux régulier et raisonnable. Par chance, nous faisons partie d’un groupe très restreint et silencieux. La Chapelle est bien petite et l’intimité spirituelle s’installe dès l’entrée. Comme après l’ouverture d’un tombeau sacré.

Les fresques diffusant une lumière pastel et douce sur toutes les surfaces murales.

….

Ce qu’en disent les Guides : « La Chapelle fut construite à la fin du XII° siècle et décorée à partir de 1425 sur commission du riche marchand florentin Felipe Brancacci. Celui-ci confia les travaux à Masolino, artiste encore influencé par le gothique mais sensible aux innovations qui faisaient leur apparition dans la peinture toscane de l’époque.

Ces fresques marquèrent un moment primordial de l’histoire de l’art occidental.

Le précurseur de ce renouveau fut sans aucun doute le collaborateur que choisit Masolino, Masaccio.  Celui-ci remplaça ensuite son maître mais pour une raison inconnue n’acheva pas lui non plus son œuvre. C’est Filippo Lippi qui l’acheva entre 1481 et 1485.

C’est pourtant dans cette chapelle que Masaccio donna le meilleur de son talent : le caractère grandement dramatique des scènes et le naturel qui empreint les représentations, dénuées de tout ornement superflu, rappellent Giotto.

Les deux cycles de fresques sont consacrés au Péché Originel et à la vie de Saint Pierre

En commençant par le côté gauche en haut

1) Adam et Eve chassés du Paradis terrestre de Masaccio

2) Le paiement du tribut de Masaccio

3) La prédication de saint Pierre de Masolino ; à droite de l’autel 4) Saint Pierre baptisant les néophytes de Masaccio.

5) la partie gauche de la fresque représentant Saint Pierre guérissant le boiteux est de Masaccio, tandis que la partie droite

6)  saint Pierre ressuscitant Tobit est de Masolino.

7) La Tentation d’Adam, de Masolino.

En bas, sur la gauche,

8) Saint Paul visitant Saint Pierre de Filippo Lippi

9) la gauche de la fresque représente saint Pierre ressuscitant le neveu de l’Empereur, commencé par Masaccio et fini par Lippi sur le côté droit.

10) Saint Pierre en chaire de Masaccio

11) Saint Pierre guérit les infirmes par son ombre

12) Saint Pierre et saint Jean font l’aumône de Masaccio

13) la Condamnation et la Crucifixion de Saint Pierre de Lippi

14) L’ange libère Saint Pierre de sa prison de Filippo Lippi »

C’est du moins une répartition de l’espace mural que l’on considère avoir été ainsi distribué, bien que dans l’étude très fouillée de Alessandro Cecchi, la collaboration de Masolino et de Masaccio dût être plus étroite. Au point que certains thèmes peuvent avoir été, pour un œil averti, commencé par l’un puis continué par l’autre, avec un beau souci d’unité.

Mais dans « le Tribut », un des sommets de la Chapelle, c’est le visage du Christ, peint par Masolino, que les artistes ont considéré, pour une joliesse plus marquée par les manières du temps, que les traits graves et monumentaux dessinés par le génie parlant l’avenir de Masaccio.

… 

Si l’on compare simplement la tentation d’Adam et Eve de Masolino et Adam et Eve chassés du Paradis de Masaccio, on réalise le nouveau pas qui est franchi. Avec Masolino les deux personnages sont comme pétrifiés encore inexpressifs dans une simple narration, avec la symbolique de l’arbre et du serpent, alors que dans la scène de désolation d’Adam et Eve de Masaccio, les deux malheureux expriment réellement l’affliction qu’ils ressentent de devoir quitter ce Paradis perdu. On pourrait considérer cette fresque comme une des premières expressions de subjectivité dans la peinture du XV° siècle.

Ce petit miracle de chapelle garde une grande unité de facture, malgré trois artistes œuvrant à des périodes différentes et sur des espaces aussi restreints. De même que se dégage cette très nette impression de monumentalité dans une extrême sobriété de moyens et une gamme de tonalité aérienne qui ne s’égare jamais dans les trop faciles dramatismes de l’obscur.

La sérénité qui se dégage du lieu n’empêche pas parfois un petit hystérique photographe, malgré l’infime nombre de visiteurs, de se croire seul à monopoliser le devant des murs. « … Mais c’est mon droit, c’est mon droit ! ».

Devant tant de beauté, d’expression de sacré hors des folies humaines, seule la patience…

La place est toujours déserte aux environs de midi. Personne pour indiquer le prochain arrêt de bus, ni aucun abri visible aux environs. Reste le vin blanc sous l’azur d’une petite terrasse à l’autre extrémité de la place, au petit tabac à l’angle d’une ruelle qui plonge déjà dans ses pétarades et ses autobus qui passent sous notre nez sans jamais que l’on sache où ils se destinent.

C’est donc à pied que Cécilia est contrainte de marcher jusqu’aux environs de la Seigneurie. Sous le porche d’une rue donnant sur une placette où personne n’a l’air de vouloir s’aventurer, nous déjeunons chez « Buca Poldo », dans un silence seulement troublé par les quelques tintements d’assiettes provenant de tables lointaines.

Nous cherchons désespérément un cadeau pour Y. On avait aperçu, le premier jour, un magasin de marionnettes en bois, des Gepeto et des Pinocchio, de personnages qui auraient contribué aux petites scénettes que nous faisons parfois avec des rois, des reines et des guignols quand il vient à la maison. Mais aujourd’hui pas moyen de retrouver le magasin en question. C’est lorsque nous cesserons de le chercher qu’on saura qu’il était juste à l’angle de notre fameuse Piazza di San Firenze.

Les ombres toujours, sur les ruelles étroites, les murs austères aux tailles de pains brunis par le temps, l’érosion et les diverses pollutions, contrastent avec l’aveuglante lumière sur le maelsröm du cœur de la cité ; l’après-midi se dénoue lentement à la recherche de ce cadeau. Ce qui nous fait découvrir d’autres artères, d’autres places au hasard d’un pas de piétons tranquilles. Les nuages reviennent, en gerbes compactes et grises et déjà menaçantes.

Il est dix-huit heures.

Maintenant la plaie est bien visible. D’énormes boursouflures apparaissent à hauteur du fémur. La contusion est rougeâtre, crevassée et forme des plis de peau brûlée par la poche de glace restée trop longtemps sur l’endroit de la douleur. Brûlure au second degré dira plus tard le médecin de l’hôpital.

Puis c’est le cheminement, comme deux petits vieux, Cécilia s’appuyant de tout son poids sur mon épaule, remontant vers la Place Beccaria, jusqu’à la Via Ghibellina, et les Carceri, où ce soir on nous attend avec impatience.

Les nuages sont tombés, le pavé sur le chemin de San Niccolo est luisant de la petite pluie fine qui annonce à sa façon la fin du séjour.

Je me perds avec délices, avant le sommeil, dans des pages du « Voyage d’Italie » de Dominique Fernandez.

Mardi 22 Septembre

Le soleil est réapparu. Cécilia reste dans la chambre, elle prend un peu de force avant le chemin du retour.

La lumière basse et rasante de l’heure matinale éclaire parfaitement la rive de San Miniato, les escaliers du jardin Bardi, les cyprès et les maisons d’ocre dans l’ombre de leur secret bucolique.

Elle accentue le jaune de la pierre des édifices. Je passe devant la Bibliothèque Nationale, les bordures de l’Arno, le Ponte Vecchio tout au loin dans son éternel incendie.

Etant seul, je m’imprègne de ce peu de fraîcheur qu’on a encore le matin. Je marche le plus lentement possible, je me retourne souvent. Je pose ma main sur des statues comme si je leur donnais rendez-vous, promettant cette fois de ne pas tarder autant.

Comme Tolède a ses épées d’acier, Florence a ses sacs et ses ceintures de cuir. Les arcades abritent déjà les premiers commerces de plein air entassés les uns sur les autres. Les joailliers n’ouvriront que plus tard.

Je déambule comme une récapitulation de ce séjour, après tout ce temps sans venir ici, comme on revient visiter un parent, une famille qu’on n’avait pas revue depuis longtemps.

Florence se lève doucement, les camions d’arrosage et les volets métalliques des cafés commencent leur ballet de chaises et de jets d’eau.

Le Persée est maintenant seul, mais toujours triomphant.

Je prends un plaisir extrême à rentrer le plus lentement possible le long de la berge à contrejour, où l’Arno rend les reflets d’or des maisons où l’ocre et les ombres noires se conjuguent et se figent une dernière fois.

Nous partageons, évidemment le même privilège avec ceux qui vivent à Florence, faisant pâlir d’envie les mêmes qui nous envient de vivre à Nice, sachant que partant vers midi, nous serons à coup sûr rendu à l’heure de l’apéro.




PAQUES SUR LES ROUTES DE SUISSE

Pâques 1971


Il y a cinquante ans, le car parti de la Place Masséna nous laissait au centre de Genève, Hôtel Saint Gervais. On a gardé le souvenir de ce séjour qui n’était pas oubliable, où les routes restaient longtemps immobiles, les avancées en stop laissant matière à réflexion. On pouvait voir le soleil tourner sur le paysage durant une heure, parfois plus. Parfois au bord du désespoir. Le soleil d’Avril étant souvent dur, réfléchi par le macadam. Nous avons tracé au centre de la Suisse, par le lac d’Yverdon, vers Lucerne, la chambre tout en haut sur les toits, dans des combles près du ciel, la lucarne qu’on peut voir encore sur des cartes postales : Hôtel Zu Pfistern, au pied du pont de bois et de la rivière. Puis Zurich, la vieille ville pavée, les ruelles qui montaient et descendaient, et l’Oliver Twist, le pub de tous les rêves et de toutes les ivresses. Mais la première soirée à Genève, ce fut la Place du Molard, la croûte et le fendant frais, puis très tard, la Rue du Prince, sa discothèque où Stef et moi avons rencontré Marianne et son amie, deux allemandes. Autant l’une était blonde que l’autre était brune. C’est Marianne la brune qui m’a foudroyé en marchant sur mon pied entre deux éclairs stroboscopiques. Le lendemain, elles allaient vers le sud. Tout allait déjà trop vite. Elles ne savaient où loger ; Stef eut l’idée de soudoyer le portier de nuit de l’hôtel, (cinquante francs de l’époque, follow me, follow me disait ce portier), pour nous laisser monter tous les quatre dans notre petit réduit qui n’était pas même une chambre, mais l’espace réservée à la blanchisserie. J’ai fait connaissance le lendemain avec Monsieur et Madame Molinier qui s’étaient improvisés une visite au Saint Gervais (« Dépêche-toi, dépêche-toi mes parents sont là, je ne les attendais pas… ». Pas de téléphone portable en ces temps-là… S’ensuivit une soirée où nous avons tenté de faire bonne figure et bien caché nos désarrois. Puis une autre nuit au cœur même du paysage agricole chez des jeunes suisses ébahis d’héberger des français qui traversaient Flamatt, leur village qui sentait l’écurie ou l’étable, sur une plaine hirsute et improbable dont je ne saurais aujourd’hui situer la position géographique. Une des dernières étapes fut à Saint Luc, dans le Valais, au croisement de Martigny, Sion, Sierre, venté d’un dimanche à pleurer, puis la longue montée en car jusqu’au village de chalets, chez Yves Rio, le beau-fils de ma tante Lucia. Avec un diner sous les étoiles, entourés d’arbres gigantesques qui devaient être des cèdres du Liban et des sapins dépassant le toit de l’hôtel où l’on se donnait cette dernière fête. Quand nous sommes revenus après une quinzaine de jours, on avait toujours en tête les musiques de Jethro Tull, Aqualung et cette rengaine de Robert Wyatt qu’on chantait sous les étoiles, Moon in June.




CIELS EN VAL DE LOIRE

8-18 juillet 2021


 Jeudi 8 Juillet

PRELUDES

Partir vers le Val de Loire, c’est s’accorder à ses ciels incertains, ses pierres, la grâce de ses constructions et la douceur légendaire des paysages, la terre des rois anciens. Nous partons donc ce matin avec légèreté vers Angers.

J’apprends que Mick Jagger possède le château de La Fourchette, juste au pied d’Amboise. Les érudits de Chez Sauveur m’ont appris ça. Il suffit aujourd’hui d’être une star (durant cinquante ans tout de même) pour acquérir un domaine en Val de Loire. Il fut un temps ce n’était que le simple miroir du pouvoir royal. On a fait tomber des têtes pour ça.

«Touraine est un pays

Au ciel bleu, comme un regard tendre.

Rien ne la vaut, Artois ni Flandre,

Bourgogne ou Comté mêmement.

Touraine est un pays

Au ciel bleu, comme un regard tendre,

Rien ne la vaut !

Les blés y sont plus hauts et les femmes plus belles !

On n’y voit que des fleurs, des nids, des colombelles…

C’est un vrai paradis ! un paradis !

Touraine est un pays

Au ciel bleu, comme un regard tendre,

C’est mon pays !» Panurge – opéra de Massenet

J’ai toujours eu peur d’oublier ces paroles qu’on chantait dans les soirées arrosées avec Michel Guillon dont Tours était le pays. Bourgueil, Chinon, Montlouis à boire…et à chanter avec ce léger tremblement de vin blanc que seul Vanni-Marcoux avait à la perfection quand il déclamait ce passage.

De toutes les espérances, de tous les petits soucis des jours qui s’étirent, du temps qui passe sur les paysages, la pierre, et les plus insondables des instants, à l’instar d’un clignement des yeux, c’est du ciel, ou plutôt des ciels infinis d’ici, que nous dépendons. Du caprice qu’ils prennent dans la course du jour et de l’habillement qu’ils décident de revêtir. Le gris, le bleu…

Dans les axes théoriques du bonheur, Teilhard de Chardin définit trois attitudes différentes face à la vie:  1) Les fatigués (ou les pessimistes), les mal engagés qui quittent assez vite le jeu. Ceux qui pourraient aboutir à la sagesse hindoue, pour qui l’Univers est une Illusion et une chaîne, ou à un pessimisme schopenhauerien. «A quoi bon chercher?»

2) Les bons vivants (ou les jouisseurs). Pour cette deuxième espèce, mieux vaut être que ne pas être. Jouir de chaque moment, pour lequel l’idéal de vie est de boire sans jamais étancher sa soif.

3) Et enfin, les ardents. Pour eux, il vaut mieux être que ne pas être, mais en plus, il est toujours possible de devenir plus. C’est d’eux que s’apprête à sortir la Terre de demain.

Bonheur de tranquillité. Bonheur de plaisir. Bonheur de croissance.

Si on exclut la première catégorie, nous devrions nous situer quelque part entre la seconde et la troisième espèce, parmi les voyageurs curieux qui creusent les jours vers toujours plus d’harmonie et de beauté sur l’écorce de la terre où nous mènent nos pas.

Arrivée à Angers vers dix-huit heures, au pied des fortifications et à l’entrée de la vieille ville. La lumière est légèrement voilée comme accompagnant ce voile de fatigue après dix heures de route.

De suite, on sent que la ville ancienne est désertée à l’endroit où les premiers pavés, les premières maisons anciennes se dressent. Le ciel, peut-être. Ou le coronavirus ayant frappé. La ville calme, le rythme plus lent. On entend l’écho des enfants qui jouent à l’angle d’une rue. La pierre blanche des lourds bâtiments historiques. La douceur de la lumière pénètre doucement, comme par progrès, couronnée de nuages qui quittent rarement le cadre du paysage. Les enluminures des Livres d’Heures de Jean Fouquet. On a comme besoin d’une certaine accoutumance à cette lumière qui caresse. La fameuse douceur angevine… Ce n’est plus la lumière à coups de serpe.

Ce qui change, au sortir du véhicule, c’est aussi cette absence de chant des cigales, quittés hier au soir.

En fait ce n’est pas la Loire, mais la Maine, qui baigne la ville à cet endroit. Depuis ses quais, la pente fait gravir par degrés progressifs, jusqu’au pied de la cathédrale. Et à chaque halte, grimpant vers le parvis, des bordées de saules pleureurs saluent à la manière des anciens temps, en forme de révérence, la grimpette que l’on se garderait de précipiter sans prendre la mesure des points de vue sur cette petite ascension aussi ravissante que la lumière dessinant le déclin tranquille du soleil sur les maisons et les jardins de chaque côté. Des groupes de jeunes désœuvrés jouent sur les marches entre l’ombre et la couleur des maisons fleuries. Comme d’un temps d’innocence. Les flèches de la cathédrale sont plantées dans un amas dru de nuages. Où que l’on regarde dans le ciel, les nuages sur le bleu, n’abandonnent jamais le cadre du paysage comme une signature. L’orgue est magnifique, assoupi et profond au revers de la façade.

Et puis les ruelles serpentent avec des successions de maisons à colombage, l’autre empreinte originale de la ville, comme elle le sera de Tours, d’Orléans et de toutes les villes des pays de Loire. De proportions et d’harmonie parfaite bien que dégringolant parfois les unes sur les autres comme s’épaulant, avec la descente du jour et les alternances de couleurs qui semblent n’avoir laissée aucune place au hasard, mais bien au mariage ancestral des fibres de la terre qui se prolongent dans les subtils passages des ciels éphémères.

C’est le premier verre sur la Place du Théâtre, maintenant gorgée de monde, et c’est un Savennières. Comme de l’or vert…

La Doutre est de l’autre côté de la Maine. Le vieil Angers y est ici sur des strates de temps superposées et tout à la fois s’interpénétrant. Les projets de rénovation et de réhabilitation de cette partie de la ville encouragent la construction de types d’habitats se mêlant à celui de grands ensembles de sociétés à venir. Le risque était grand de voir engloutir le vieil héritage d’architecture, de maisons à colombages, de jardinets fleuris et de constructions traditionnelles avec tourelles et toits en pointe. La fusion y est aujourd’hui plutôt heureuse. Les maisons modestes des débuts du siècle dernier s’étirent sur tout le long de rues communiquant vers de lointains quartiers de la ville. Les parties arborées s’étendent sur toute cette rive comme un vin tranquille. C’est la poésie du Du Bellay des toits d’ardoise et des cheminées qui fument l’hiver. Avant de traverser à nouveau la Maine, c’est sur une péniche du genre guinguette que nous prenons le Vouvray du crépuscule. Le gérant colombien s’y est installé il y a quelque temps déjà et arbore fièrement le drapeau au mât de la coque flottante. Il n’y a ici que des jeunes qui parlent bas et qui dégustent. La lumière de porcelaine est dans le couchant. Il n’y a pas de point de vue plus classique embrassant l’ensemble de la ville que celui qui nous est offert. La pierre de la forteresse, la façade de la cathédrale qui jette son reflet sur l’eau, et les maisons sur la partie haute de la ville, sont enserrées de teintes de pain d’épices sur un ciel serein parsemé des quelques indispensables nuages effilochés. Sur la berge qui fait face à notre péniche, les saules pleureurs opulents penchent jusqu’à tremper dans l’eau du fleuve. Des migrants, par groupes discrets s’apprêtent à investir les lieux pour la nuit.

Nous remontons doucement vers l’autre rive, au pied de l’escalier qui se dresse jusqu’au parvis de la cathédrale. Ces escaliers paraissent le théâtre de jeux et d’animation improvisés. Des jeunes filles aussi vives que des peaux-rouges en peintures de guerre m’encerclent et me demandent de parler dans leur enregistrement vidéo où je dois simplement dire «je m’appelle Serge». Ce qui aussitôt fait, provoque l’enthousiasme de la petite équipée.

Nous dînons «A la ferme», sous de gros arbres, relativement tard pour nos habitudes, sur la placette de l’évêque Freppel, apparemment très célèbre ici. Le clocher, au flanc sud de la cathédrale, est déjà éclairé mais le ciel reste encore incroyablement azuré. Pour finir la soirée bien avancée, nous nous perdons avec délices dans les rues tortueuses et étroites du vieil Angers, peu éclairé, mais dont on peut apercevoir au travers des fenêtres toute une vie intime et silencieuse. Les quelques éclairages rendent surdimensionnées les ombres des colombages et des toits pointus qui paraissent s’affaisser et tanguer plus encore que dans une peinture de Soutine.

Il est vingt-deux heures vingt. Nous sommes sur le promontoire qui donne sur la forteresse du Château d’Angers. La ville au pied de celui-ci rend son reflet de lumière qui se distille irréellement en vagues mirages sur l’eau du fleuve, jaune et bleu, encre et flamme de bougie. Le ciel rend encore un bleu de cobalt avec à l’horizon quelque fond de rougeoiement. C’est l’Ouest qui résiste.

Les cafés et les terrasses près de l’hôtel resteront encore longtemps animés d’une douce effervescence sur ce pourtour du Château. C’est le bien nommé «Promenoir du bout du monde».

Vendredi 9 Juillet

Depuis la fenêtre de l’hôtel, le ciel est boudeur. Mais les fortifications sont encore pour quelques temps dans la lumière. En en faisant le tour, on voit bien que le château a été voulu par Saint Louis. Il a en effet un petit côté Aigues-Mortes en plus resserré, donnant une plus grande impression de monumentalité. Ce qu’on ne voyait pas hier soir, ce sont les très beaux parterres à la française aux douves, entre murailles et château. La statue du roi René restera dans l’ombre sur la place de l’hôtel. Après la traversée du pont, la Doutre est encore endormie. Aucune effusion alentour, mais de gros chênes qu’on est surpris de voir au cœur d’une cité, de la pierre de manoir, des colombages toujours au détour d’un angle de rue. Les ensembles de maisons neuves, ultra modernes ne dépareillent pas de ce côté-ci du fleuve en bordure des ruelles anciennes qui grimpent et qui descendent, bordées de roses trémières, ces roses qui font racines au cœur du macadam. L’harmonie des maisons basses sommeillantes et médiévales ont un visage plus pâles ce matin; les rues portent des noms d’un âge qui s’apparente à celui des rues aux plaques bleues de Paris, Rues des Filles-Dieu, Rue Plantagenêt etc.

Sur la Place du Théâtre, qui en fait est la Place du Ralliement (à la Révolution? au Roi, au Général?), les croissants et le café y sont excellents, et celle-ci présente tout à fait le caractère parfait d’un départ de découverte de la ville vivant apparemment à un rythme espagnol. Les commerces n’ouvrant pas avant dix heures, même en Juillet. Un monsieur, ayant entendu ma réflexion, nous dit d’un calme inattendu «c’est assez scandaleux, en effet, mais vous savez, on a tout de même une certaine manière douce de vivre. Enfin j’espère que vous saurez en profiter…» et il continua son chemin du même pas tranquille.

A Nice, une telle réflexion de notre part sur la lenteur des autochtones aurait été suivie d’une autre assez bien sentie…

La Tapisserie de l’Apocalypse –

La tenture de l’Apocalypse est le plus ancien ensemble de tapisseries de cette dimension, cent mètres. (Cela pourrait surprendre, mais celle de Bayeux, est une broderie). J’ai bien retenu que cette œuvre de grand prestige, véritable révélation dans tous les sens du terme, a été commandé en 1375 par le duc Louis I d’Anjou, frère de Charles V, et réalisé en sept ans. Jean de Bruges en a donné les cartons. Entièrement tissée en laine, elle était à l’origine constituée d’un ensemble de six tapisseries de six mètres de haut sur vingt-trois de long. Chaque pièce débute par un grand personnage suivi de deux registres de sept scènes entre une bande de ciel et une bande de terre. L’Apocalypse relate évidemment les luttes entre le Bien et le Mal, le cortège des catastrophes s’abattant sur l’humanité, le triomphe du christ, mais aussi le contexte dans lequel la tapisserie fut conçue. Les ravages de la Guerre de Cent Ans, les famines, la peste… Comme celle de Bayeux à laquelle elle fait penser, par la monumentalité et la lecture qu’on pourrait dire en bande dessinée, on est saisi tout à la fois par l’ensemble qu’on embrasse sur cette centaine de mètres, et par la vivacité de chaque détail, de chaque scène, les trompettes du jugement, l’effondrement des palais, l’apparition des bêtes fantastiques. Et non pas comme à Bayeux, où la broderie reste inachevée, la tenture de l’apocalypse s’achève par la destruction de Babylone et l’arrivée de la Jérusalem céleste.

Depuis une des meurtrières de l’enceinte du château, on voit bien au-delà du fleuve, la Doutre et ses architectures composites, le long du quai, les arbres géants et les péniches éclairées qui, hier à la presque nuit, se reflétaient comme des gerbes de lumière mouvantes en mille reflets sur l’eau.

A la sortie d’Angers, c’est le plus paisible des cheminements qui s’étirent sur plusieurs dizaines de kilomètres d’une route où les vélos sont rois. Des familles en petits pelotons suivent le cours délicat des paysages au travers de grandes étendues de forêts, de ponts, de berges, de villages et de hameaux d’où émergent quelques clochers anciens, des rangées de vignes et le mirage de quelque château au travers des trouées de roseraies et de guirlandes fleuries. C’est l’enchantement d’une quintessence comme on imagine cette fameuse douceur d’Anjou dans du Bellay. On traverse comme on glisserait plutôt successivement, ce chemin de Gennes, Cunault, Trèves et Chênehutte jusque vers Saumur.

C’est à Cunault, dans l’écrin d’un village de vert minéral que les roses trémières poussent aux seuils des maisons, que les roses grimpantes se répandent sur les murs et que se dresse un peu à l’écart l’abbatiale dans sa pierre jaune, son clocher massif et sa nef majestueuse qui n’attend qu’un chœur pour en remplir l’espace. Un peu à la sortie du village, un large portail s’ouvre sur un jardin mouillé encore de la dernière ondée. On y sert un petit vin «naturel» à l’Association «L’Idiot» qui promeut de vieux objets d’art et qui siège dans ce qui fut en 1934 une école de filles, comme on peut lire au fronton du bâtiment. Le jardin est parsemé de parasols de toutes les couleurs, ce qui rehausse les gris et les verts de cette Chênehutte.

Et la route enchantée continue jusqu’à Saumur, dans une succession de villages souvent troglodytiques. Le tuffeau est cette pierre qu’on pourrait simplement façonner avec ses propres ongles.

Puis je ne pouvais passer à Souzay-Champigny, sans ce clin d’œil promis à notre baryton de légende. Gérard Souzay s’appelait de son vrai nom Gérard Tisserand et crut plus habile de choisir le nom de ce petit village pour faire carrière. Et sa sœur choisit comme nom de mélodiste lyrique, Geneviève Touraine. Deux beaux artistes qui ne renièrent pas leurs racines. J’envoie donc mon portrait à l’ami Jacquot qui en comprendra l’allusion où je montre du doigt la plaque de Souzay à l’entrée du village. Le sommet de celui-ci est un vaste plateau dévolu à la vigne, au chenin, le plus noble cépage de la région qui donne le Savennières, le Cheverny et les fleurons des blancs de Loire. Et tout en bas du village, une carrière à ciel ouvert montre des boyaux de roches creusés qui ont servi un peu plus loin à bâtir des maisons troglodytes.

L’harmonie des fleurs, des pierres et du ciel, par un mystère inexpliqué, prend une dimension de musique de chambre où le plus petit assemblage de parterre de roses fait un éclat discret et inimitable de paysage à peinture rendant une matité de gris de ciel où pointent de temps à autre quelques coussins de bleu sur d’épaisses franges de nuages.

C’est enfin l’étape de Chinon. Sur la rive sud. Comme le nom de notre hôtel en bordure de route, avec à l’angle de la rue, la perspective de la forteresse et le gros de la ville en face. Il n’y a que le pont à traverser. La vieille ville est somnolente sous la grisaille qui fait ressortir le jaune de la pierre et les devantures «médiévales». Des galeries d’art, des bistrots au luxe ostentatoires. On n’a pas envie de s’y laisser séduire. Une cave, tout au bout de la ruelle principale, propose dans un profond creux troglodytique, des dégustations à dix euros le dé à coudre! De quoi prendre la fuite. Ces nuages rendent décidemment l’arrivée un peu triste dans ce qui devrait être la riante cité de Rabelais. La véritable animation se situe en fait un peu au nord des quais, sur une place du «centre-ville» où se succèdent en effet tous les bistros, les restaurants, et c’est d’ailleurs dans le fond de la rue Rabelais à nouveau sous le soleil que nous trouvons notre bonheur à «l’Ardoise». Le vin blanc et la lumière viennent fleurir ce vieux Chinon jusque vers vingt et une heure d’un crépuscule brûlant.

Puis revenu sur les bords de la Vienne, la nuit arrivée, le panorama de la colline sous l’éclairage savamment dosé vaut toutes les opulences de Taj Mahal qu’aucun objectif photographique ne saurait rendre faute d’en capter l’atmosphère des harmonies des derniers rougeoiements, et du rosi sous le ciel encore bleu, dramatisée d’épais nuages dans la luminance de la ville haute. C’est toute une vision de la Touraine culturelle dans son imaginaire le plus classique qui défile sur l’horizontal de la colline. Toute une quintessence de l’Histoire du paysage de France.

Samedi 10 Juillet

Comme tous les matins, la cérémonie d’ouverture des rideaux. Les promesses du ciel… Eh bien, très gris aujourd’hui. Désespérément. Candes-Saint-Martin, si jolie lorsqu’on l’aperçoit depuis la rive d’où elle s’offre entièrement n’est qu’un amas de grisaille dont on ne voit que la haute façade de l’abbatiale qui domine au cœur du village. Il fait presque froid. Il pleut. La petite terrasse en escalier, aujourd’hui bâchée au flanc gauche de l’entrée de l’église, nous attend pour un café sans croissants et sans pain. Un lieu habituellement si riant. Même l’intérieur de l’église est dans la torpeur du silence et l’absence du moindre visiteur. Quelques belles sculptures aux voussures de l’entrée, mais comme souvent, rénovées en laminant la pierre au risque d’amenuiser et de ronger leur relief. Le seul intérêt qui parvient à surprendre est cette plaque au sol, dans une niche autour de l’abside où on apprend, sur une tombe de la plus grande sobriété ces quelques mots «ici est le lieu où mourut Saint Martin le 8 novembre 397». Les ruelles et les échappées sur la Loire n’en sont pas moins d’une belle harmonie, certains points de vue se jetant en miroir sur la nappe grise de l’eau se fondant dans le ciel. Avec toujours, et dans des teintes variant avec la densité des ciels, les roses de rues qui sortent en gerbes et se dressent au pied des maisons. Sur fond de gris, dans de timides trouées de bleu. Depuis le panorama fléché, des chemins pentus en éboulis comme en grappes de vélos tout terrain qui dégringolent sans états d’âme, mènent à un plateau dégagé d’où l’on devine la convergence de l’Indre, de la Loire et de la Vienne. Avec la légère déception de ne pas même voir le village en vue plongeante. Dans la solitude grise et les massifs de forêts sombres, on aperçoit très nettement au loin, les cratères fumants des centrales de Chinon.

Au-dessous de l’abbatiale, descendant une rue jusqu’à la berge de la Loire, la maison de Henri Dutilleux. Depuis les fenêtres, il n’y a rien qui sépare celle-ci du spectacle des lumières mobiles et changeantes du fleuve impassible. On comprend que derrière ces fenêtres et à cet étage dominant le panorama, le compositeur ait quelque part entendu Le Mystère de l’Instant ou la Nuit étoilée, le Jeu des contraires ou Figures de résonnances. Les fulgurances torpides de certains mouvements de ciels…

Seul le jardinet s’interpose entre la Loire et la façade de la maison. Les roses et les gerbes de fleurs portent ici le nom de musiciens sur de petits cartons épinglés au pied des ensembles de fleurs, noms d’auteurs-compositeur, parfois de noms d’artistes très éloignés de l’univers habituel de Dutilleux. Callas bien sûr, pour une rose écarlate, mais aussi un rosier en croissance Claude Debussy, mais aussi, plus inattendu, quelques noms d’artistes lyriques et de chanteurs de variétés.

Puis c’est la dive surprise de la Devinière à sept huit kilomètres de Chinon. Méconnaissable depuis ma visite de 82. Les restaurations apportées à l’ensemble des différents bâtiments rendent riant ce cœur de l’âme de la bouteille divine. La pluie a bien sûr favorisé l’éclat d’une lumière minérale, autant sur la pierre sombre de la maison que dans les jardins aux multiples variétés de fleurs et de plantes. On y voit même quelques arbres à fleurs d’opium. La demeure est à l’image de l’intimité et de la familiarité de ton des œuvres de Rabelais. Une salle est maintenant consacrée à des affiches de caricaturistes, des portraits, et des textes sont récitées dans une des pièces de la maison. Les caves sont ouvertes, tout au fond de la roche creusée, aux tonneaux et aux bouteilles géantes. On peut voir les cheminées, les salles où l’auteur vécut, les fenêtres depuis lesquelles les paysages lisses et sereins fuient jusqu’à des horizons chimériques.  J’ai rapporté une poire d’un des jardins. Elle ne mûrira pas.

Le château de Montsoreau a les pieds dans la Loire, du moins la partie haute du village sur lequel on l’aperçoit de loin est baigné par la Loire. Les ruelles montantes sont rythmées par les bouquets de roses trémières omniprésents, et la montée vers les hauteurs du village donne la plus belle des perspectives de fleurs aux murs qui habillent la perspective sur le Château. Comme à Chinon, les tuiles des maisons aux toits pointus au-dessous de mon point de vue, le Château en plan intermédiaire, et enfin la Loire qui s’étend tout le long de la perspective, donnent l’image d’une Histoire qui s’est surajoutée le plus sereinement à l’harmonie naturelle des paysages de Touraine.

Une fête de mariage se prépare sous les voûtes de verdure d’une hostellerie au pied du Château, avec des froufrous de robes, des fleurs, les traînes de la mariée et tout le décorum qu’on pourrait croire sorti d’un décor de cinéma.

Saumur à l’heure de la fin du marché. En pénétrant vers le cœur historique, le château se dresse sur un promontoire, inaccessible, solitaire et gris, puis c’est le débouché sur la place principale où sont concentrés les étals qu’on replie, les commerces de bouche qui battent leur plein et l’église disproportionnée vue du bas des marches. L’orgue est sombre et monumental. Il pleut doucement. On rejoint la Loire.

Le village de Tavant est déserté. Et l’église heureusement entourée en cette saison, sur sa façade Ouest, d’un délicat parterre de fleurs jaunes et de végétaux taillés en labyrinthes, épousant le gris forcené de la pierre. La visite de la crypte est d’un intérêt majeur. De dimension réduite mais de proportions parfaites, elle possède la quintessence de la peinture romane tourangelle. En verts pales, jaunes et ocres légers, en trait fins aux mouvements amples de thèmes transcendants: Le Christ issu des enfers, notamment, où se mêlent des scènes familières de travaux des champs, de jongleurs et diverses scènes de musiciens. Ces peintures habillent avec science aux parois supérieures les arcs des voûtes donnant une dynamique à l’architecture de cette chapelle souterraine. Devant tant de beautés pâles et retenues, il est difficile de ne pas se rendre en ces lieux à une sorte de méditation solitaire. Mais aujourd’hui il n’en est pas question. La visite guidée est obligatoire et ne dépassera pas le quart d’heure. Avec interdiction de photographier même sans flash, sauf si autorisation administrative sur demande écrite. Nous sommes bien au pays de Balzac. Il s’ensuivit un dialogue incertain avec une «ombre préposée» à la visite, et j’ai préféré aller à mes méditations dans le jardin, et laisser Cécilia seule, bénéficier du quart d’heure autorisé.

Prenons un verre à l’Ile Bouchard, dont nous manquons l’édifice d’intérêt, tout encore à la rage de ce passage que j’espérais plus rayonnant à Tavant. Dans le bistro tout le monde à l’air sévèrement alcoolisé.

Des panneaux à l’intersection des routes. Défilent les noms majestueux d’Azay-le-Rideau, de Riveau, Saché, Forêt de Chambord, mais la pluie nivelle la valeur des sites jusqu’à les rendre à l’insignifiance seule de n’être aujourd’hui que des noms.

 Nous dînons pour le second soir à «L’Ardoise», dans le petit salon à l’étage.

Cheverny, Chinon… Le ciel se dévoile comme du papier glacé sur la ville éclairée. Des étoiles enfin.

Comment diable grimper vers les hauteurs, par quel chemin atteindre une perspective sur la ville et sur les flancs des murailles hautes?

Par un ascenseur miracle, tout simplement indiqué sur la place où se presse maintenant toute une liesse en fête. Nous grimpons à la presque nuit, tout au sommet de la ville, en bordure du très coquet cru du Clos de l’Echo que longe une rue cossue bordée d’arbres. C’est l’allée principale où se situe, semble-t-il, le siège de tous les producteurs de vin de la ville. Puis tout un océan de vignes et de silence. Les toits des maisons commencent de pointer par myriades leurs ardoises de bleu et d’anthracite. Les lumières viennent à la nuit par le dedans des fenêtres, comme des lucioles. Nous avançons dans les rangées de vignes ou en bordure de celles-ci. La ville est tout en bas comme un vaisseau à peine éclairé. Deux personnes surgies de nulle part nous indiquent un chemin détourné des vignes, et franchissant une barrière de clôture, nous voici maintenant face à la tour majeure, du côté du petit pont qui la relie au-dessus d’un gouffre vers les vignes où nous sommes. Chinon dans ses murailles est déchirée de lumière nocturne et violente, d’un crépuscule qui bascule ses bleus et ses rouges de sang, ses sombres incendies d’une fulgurance hugolienne où manque seul le vol d’oiseaux sur les ruines.  Chinon se dévoile dans les contrastes extrêmes avant la nuit complète. On entend aussi, depuis la Place principale, les rumeurs, les cris et les éclats de la fête nocturne, loin tout en bas.

Une autre féérie se dessine après la violence du passage à la nuit, dans une paix revenue. Ces ardoises de bleus et de gris des toits de la ville jusqu’à la lisière des faubourgs semblent, d’une douceur devenue uniforme, sortir maintenant d’une enluminure de Fouquet.

Dimanche 11 Juillet

Fontevraud nous reçoit dans le plus grand silence. L’abbaye est évidemment le centre de gravitation de ces plaines lisses, visible depuis bien loin. De par ses dimensions, elle englobe un périmètre impressionnant qui en fait l’ensemble clunisien le plus vaste après l’abbaye mère dont il ne reste que de sublimes vestiges.

Il est encore tôt. La boulangerie jouxte le grand portail d’entrée de l’abbaye:

Cécilia: «- Pourrions-nous avoir deux cafés?

La Boulangère:  – Je n’ai pas le temps. J’ai autre chose à faire»

C’est malheureusement le genre de réponse qu’on s’expose souvent à entendre dans les bistrots, les restaurants et aux terrasses auprès des garçons de café de notre pays. Avec ce sentiment de gêne qui s’empare de celui qui ose solliciter. Nous apprenons un peu plus loin, de la bouche intarissable de la sacristaine que la boulangère est décidemment trop riche dans le village.

Le ciel est maintenant au laiteux. Le pire qui soit pour apprécier les reliefs extérieurs et surtout les tonalités qui se noient, indifférenciées, dans un gris poisseux. C’est pourtant à l’exposition solaire du matin qu’il se doit d’admirer le vaste chevet, d’autant qu’il se situe sur un profond dégagement à l’est, avec un recul nécessaire pour être envisagé dans son ensemble. Et puis, le chef d’œuvre de poésie, à l’autre extrémité, les cuisines romanes.  Là encore, la déception. La partie supérieure de cette sublime dentelle n’a plus ses bleus d’ardoise à l’endroit où l’élévation se fait en cône, la couleur s’uniformisant de trop avec la partie basse de la construction. Ce qui donne une méchante impression de gros gâteau de sable… C’est d’autant plus regrettable, que le temps d’un cliché, une trouée de soleil permet d’embrasser ces cuisines dans un cadre flambant de fleurs d’été.

(J’apprends qu’il s’agit, à la date de notre passage, d’une étape provisoire dans la restauration qui prévoit naturellement de rendre son bleu aux tuiles de l’édifice.)

L’intérieur est si vaste qu’on a l’impression qu’on pourrait s’y perdre. La nef est d’un seul tenant, sans bas-côté, ce qui accentue encore la profondeur et le sentiment d’un volume infini. Tout au fond, les quatre gisants de Henri II et d’Aliénor d’Aquitaine, celui de Richard Cœur de Lion et celui d’Isabelle d’Angoulême. Les Plantagenêt. Un chapitre violent et essentiel de notre Histoire dort ici depuis longtemps. La polychromie de bleu royal et de rouge des vêtements d’Aliénor attire plus que les autres l’attention comme deux taches brûlantes dans l’uniformité de la pierre nue et blanche. Puis enfin, le chœur et l’abside d’une virtuosité sereine et d’une acoustique qui a reçu depuis très longtemps des concerts d’anthologie des Arts Florissants ou de l’Ensemble Clément Janequin.

Il y a maintenant une queue impressionnante à l’entrée de la boulangerie.

Et puis le paysage change progressivement de visage. Nous traversons et retraversons l’Indre beaucoup plus étroit, au travers de routes intérieures, par Savigny et Huimes, jusqu’à Ussé, le château dit de la Belle au Bois dormant. On le croirait en effet sorti d’un studio pour les besoins d’un conte de fées. Jaune uniformément, aux tourelles crénelées, aux multiples toits pointus, entouré de gros massifs de forêts, il semble avoir servi d’inspiration à ce Moyen-Age caractérisé par Viollet-Leduc. Ce sont, alentour, des paysages d’étangs, de saules pleureurs et de peupliers qui griffent le ciel. C’est le plomb de midi qui nous mène vers Langeais, très animée à l’heure du marché. Le Bourgueil y est excellent. La particularité de Langeais est que le château, contrairement à bien d’autres, ne se situe pas sur un promontoire ou isolément, à l’écart de la commune, mais siège au cœur de celle-ci. Et Langeais est en liesse.

 Depuis notre arrivée, nous voyageons au gré des châteaux, des édifices romans, mais aussi, avec le plus d’application, aux gammes de vins, aux cépages multiples qui jalonnent et nuancent les terroirs.

Passage furtif à Lignères-de-Touraine et ses peinture murales comme un secret bien gardé aux voûtes de l’église. Et le château de l’Islette à peine plus loin, au sud de l’Indre. Dès l’entrée on nous annonce que c’est le château qui abrita les amours de Camille Claudel et de Rodin. L’environnement et les aménagements qui l’entourent sont aussi soignés que le cœur même du château et les salles qui le composent. Un étang à lentilles d’eau laisse se refléter les pierres de l’édifice, des pelouses et des jardins à labyrinthes prolongent ce sentiment que l’Islette désire se faire aimer. Les branches des arbres descendent en miroir jusqu’à la surface de l’eau, des barques librement laissées sur la berge, attendent la promenade romantique. C’est le bonheur bucolique domestiqué des dimanches où ne manquent que les robes à longues traines et les déclarations d’amour. Le parc est en fête, on nous sert un vin de Chinon lorsque j’ose la question: «Chinon et Bourgueil semblent ne pas toujours s’accorder sur la supériorité en matière de vin» et qu’on me réponditaprès avoir pesé d’un silence «C’est plus que probable».

La lumière revient par fulgurance, entre deux masses compactes et profondes de nuages quand nous abordons Azay-le-Rideau. Azay devait s’élever au rang de trésor national. L’arrivée elle-même est une très large allée bordée d’arbres gigantesque sur quelques centaines de mètres. Et tout au fond la perle de la Renaissance. Si l’Islette incitait à la promenade sentimentale, Azay prolonge l’essence même de la Renaissance rêvée, par autant de force calme que d’élégance. Si Versailles dans la symbolique royale s’accorderait à la démonstration de la force et de l’autorité politique, Azay la prolongerait comme pour une mélancolique retraite solitaire. L’écrin y est jalousement protégé dans un bois où ici tout respire la discrétion, la délicatesse et l’harmonie. La lumière au gré des passages de nuages, assombrit ou fait, le temps d’une trouée, vibrer la pierre blanche.

Le passage du vent prolonge l’infinie variation d’ombre faite par les branches d’arbres sur les ailes de l’édifice, les rides et les reflets sur l’eau du bassin.

L’autre grandeur de la journée, c’est Villandry. La lumière est un peu plus douce, plus rasante au moment où nous abordons cette belle route toute droite bordée d’arbres avec d’un côté de celle-ci un élargissement de la chaussée menant à l’entrée du château. Le bistrot s’appelle «le Colombien», ce qui évidemment nous intrigue. C’est devant mes premiers rillons du séjour que le serveur nous apprend que ce sont les habitants de Villandry qui se nomment ainsi. Cela fait bien sûr son petit effet, mais c’était bien nous cacher que précédemment Villandry se nommait, durant tout le Moyen-Age, Colombiers. «La Paix de Colombiers» au cours de laquelle Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre vient reconnaître sa défaite devant Philippe Auguste, roi de France.

Henri II Plantagenêt roi d’Angleterre, son fils Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste. Philippe et Henri, deux ennemis de toujours…

Henri, vieux, malade, se morfond au château de Chinon.

Philippe, grand vainqueur, vient de conquérir la ville de Tours.

Henri se met en route vers Colombiers. Dur, pénible périple…

Plusieurs fois, il doit s’arrêter. Il arrive exsangue au château.

Philippe voit bien l’état d’Henri. Roi ou pas, ennemi ou pas, il reste humain…

Alors, il lui propose un manteau pour s’asseoir.

Mais le vieux roi refuse, digne, à peine soutenu par ses hommes de confiance.

Il dit seulement qu’il veut « entendre et voir ce qu’on requérait de lui, et pourquoi on lui

enlevait sa terre. »  4 Juillet 1189

Henri devait mourir quelques jours plus tard, à Chinon… trahi et abandonné.

A Villandry, pourtant proche et presque contemporain d’Azay-le-Rideau, les influences italianisantes et les souvenirs médiévaux-tourelles, clochetons, mâchicoulis-ont entièrement disparus au profit d’un style plus simple, purement français qui, notamment dans la forme des toitures, préfigure Fontainebleau et ce que sera plus tard le style Henri IV. L’originalité de Villandry ne se situe pas seulement dans une conception architecturale novatrice, elle est aussi dans l’utilisation qui a été faite du site, pour y construire en pleine harmonie avec la nature et la pierre, des jardins d’une beauté remarquable.

Pour avoir une vue d’ensemble, le mieux est de monter jusqu’au belvédère. On y distingue quatre carrés au jardin d’ornement: «l’amour tendre, l’amour passionné, l’amour volage, et l’amour tragique». La symbolique de chacun se matérialisant par contorsions plus ou moins articulées des formes du cœur.

L’origine du jardin aux légumes remonte au Moyen Age. Les moines dans les abbayes aimaient à disposer leurs légumes selon des formes géométriques, en particulier la croix. La seconde influence venue d’Italie apporte des éléments décoratifs: tonnelles et carrés de fleurs. Les jardiniers français du XVI° siècle vont réunir ces différentes inspirations afin de créer ces jardins pour les roses et les légumes venus des «Amériques».

Le jardin d’eau, d’inspiration classique, centré autour d’une grande pièce d’eau en forme de miroir Louis XV est entouré d’un cloître de tilleuls. L’espace idéal dans toute sa nudité réduite à l’essentiel de géométrie et de sobriété, propice à la méditation.

Le labyrinthe, autre merveille en plein ciel, contrairement au labyrinthe grec, ne présente pas de voie sans issue.

Quelques soient les points de vue dans la magie de ces lieux, les marqueteries végétales, les bouquets de lavande du jardin «des simples» et l’extrême clarté des paysages morcelés dans leurs différentes conceptions, laissent une impression unique d’ordre, de délicatesse et de hauteur d’esprit.

C’est comme avec frénésie que se fait l’arrivée dans Tours. La lumière franche, à couper au couteau, est revenue. De prime abord nous sommes logés dans un deux étoiles, près des Halles. Et comme c’est dimanche, l’hôtel Saint Jean semble bien étriqué, isolé et dans une rue désertée. Et puis, une fois franchie la première enceinte, je comprends que l’espace est divisé dès l’entrée par la partie bistrot, indépendante de l’entrée proprement dite où nous attend l’hôtesse. Ce qui rend la découpe des lieux assez originale. La chambre se situe au second sans ascenseur et d’une pente qui n’aurait d’équivalent que celle que nous avons connue à Amsterdam, où l’hôtel semblait vouloir grimper directement vers le ciel. Mais notre hôtesse se montre d’une telle gentillesse, qu’en peu de temps nous savons nous situer dans la ville, repérer le centre-ville, la Loire et la direction de Saint Gatien à portée de mains. 

 Remontant vers l’Est les avenues s’élargissent, la basilique Saint Martin est une forteresse spirituelle. Mais elle manque d’unité à force de mutilations, morcelée dans l’espace, qu’on croirait qu’on a construit ses parties à des endroits indépendamment les unes des autres, où depuis, le temps, les habitations et des morceaux de rues sont venus manger les vieux restes. C’est en imagination qu’on restitue son ancienne découpe romane, dont il reste peu. Plus loin, comme isolée, la Tour Charlemagne.

Et quelques rues plus loin c’est le débouché sur Saint Gatien. L’inclinaison solaire baigne la façade d’un ocre jaune au meilleur moment du jour, sur ses reliefs et ses saillies.

J’ai toujours eu un faible pour cette cathédrale dont savait parler Michel Guillon. Lorsqu’on pense aux édifices gothiques majeurs, on omet toujours celle-ci. Peut-être à cause de ses parties hautes à clochetons, d’époque renaissante, qui auraient désuni le caractère d’ensemble. Il ne reste pas moins que son unité de façade est un miracle d’équilibre. Et ce soir particulièrement, baignée de lumière.

Comme si Saint Gatien avait su notre venue, les grandes orgues sont aux pleins jeux. L’intérieur de la cathédrale n’est jamais sombre. La rosace de façade et celles des parties latérales rendent constamment une lumière douce à la nef tranchante comme une lame. Durant une vingtaine de minutes la nef résonnera de chorals et de préludes de Bach. Depuis le transept, je vois les mains anonymes de l’organiste au buffet tout là-haut. Quelques jeunes recueillis restent dans le silence et la paix grandiose. Saint Gatien n’a jamais été si bien habitée.

Nous promenons notre curiosité jusqu’aux rives de la Loire à hauteur du pont suspendu. Le pont de pierre qui l’enjambe est encore bien loin. Puis nous traçons notre chemin (rue Colbert?) par les ruelles animées au soir descendant. Les senteurs des cuisines du monde transpirent tout le long. La flânerie nous mène de maisons à colombage en placettes arborées jusqu’à la maison de Jeanne d’Arc, dite maison de «la Pucelle Armée» d’un ocre vif comme les flammes. La large rue Nationale, empruntée par le tram, semble se perdre à l’infini jusqu’à disparaître de notre vue. Puis c’est le débouché sur la Place Plumereau encadrée des plus belles maisons médiévales dans le grondement sourd de terrasses de cafés et de restaurants au coude à coude.

(De plus ce soir c’est la finale de l’Euro de football qui passe sur écran géant). Défilent donc toutes les jeunesses, les universitaires, les artistiques, vraies ou fausses, les marginales, les surenchères de couleurs, les débridés de chevelures peintes, que j’eus l’impression, le temps d’avoir la tête qui tourne, que Tours rivalisait aujourd’hui avantageusement avec le tourbillon de modernité urbaine de villes comme Amsterdam ou Bruxelles. Nous trouvons une des rares cartes de cuisine locale sur la rue du Grand Marché perdue entre deux restaurants japonais et coréens, quelques italiens et autre indien. La jolie brune qui nous sert semble parfois se dédoubler bien loin du périmètre de notre terrasse, jusqu’à la pizzeria d’à côté, ce qui finit par m’intriguer, jusqu’au moment où je vois apparaître deux serveuses parfaitement identiques en chair et en os dans le même costume tout classique de noir et de blanc.

«- Mais vous êtes donc jumelles?»

Deux rires fusèrent identiques eux aussi.  Ce sont deux étudiantes que Leur gémellité réunit par chance jusque sur le lieu même de leur travail. Notre jumelle n’ayant jamais mis les pieds sur la Côte d’Azur, et devant tant de spontanéité, Cécilia griffonna pour elle son adresse Facebook.

Lundi 12 Juillet

Une petite pluie crépite doucement sur la vitre. Pas bien méchante, mais qui donne le ton d’un début de matinée. La partie bistro étant séparée de l’accueil de l’hôtel comme le sont du salon les cuisines équipées, nous prenons les croissants sous l’immense miroir côté bistro. Sur ce miroir figure tous les portraits des habitués. «Les gueules de Saint Jean» est-il précisé. Après le soleil d’Austerlitz de l’arrivée à Tours, la pluie donc. Par un petit miracle météorologique comme la nature aime à en façonner souvent, c’est aux abords du village de Saché que le soleil se dévoile juste ce qu’il faut, laissant de belles et grosses traînées de choux fleurs gris et blancs dans le ciel. Le château où Balzac écrivit quelques-uns de ses chefs d’œuvre, est une grande bâtisse solitaire de la Renaissance, à trois niveaux, un peu à l’écart de la place du village. Depuis les jardins et les espaces alentours, un océan d’épis de blé jaune ploie sous l’effet de leur propre opulence, mariant les jaunes de leur mer uniforme à celui de la pierre de l’édifice et aux bleu moucheté de nuages dans l’éphémère harmonie des traits et des couleurs. C’est dans le calme absolu d’un tel parc que l’on comprend la plénitude des paysages de Touraine, le ciel dans ses caprices, ses traînées fugitives aux métamorphoses incessantes. Sous les gros chênes, des fauteuils de jardins attendent les visiteurs, comme une politesse rendue aux curieux venus vers le géant littéraire.

Un peu en contrebas de la place du village, l’église romane dresse son clocher massif sous le capuchon des arbres qui l’encercle.

Pourquoi ne pas avoir pénétré dans la demeure? Pourquoi ne pas avoir visité l’intérieur, les collections, les éditions annotées de la main même de Balzac?

Moi qui avait pourtant envisagé de faire partie de l’association des amis de l’écrivain… C’était l’occasion pour le moins de toucher du doigt l’univers monumental des œuvres et des objets intimes, depuis les coulisses où il écrivait. Probablement que je trouve assez indécent de faire visiter les intérieurs de châteaux, les demeures intimes là où des files de curieux écoutent avec distraction, traînant parfois les pieds. Je ressens ces intrusions comme une sorte de violation à rebours de ces lieux chargés d’intimité et d’Histoire.

Nous avons fait exception à la Devinière en évitant les grappes de visiteurs.  De même au Prieuré de Saint Cosme où, par chance, il n’y a personne.

Ronsard, comme Rabelais vécurent tout à la fois dans un cadre qu’il faut repenser dans le temps qui fut le leur, mais dont on est sûr qu’il était propice à la solitude. Le prieuré de Saint Cosme est enfoui dans des bouleversements de lierres et de feuillage qui grimpent aux murs d’enceinte. Il n’est ici que paix et quiétude. Restent de la dernière demeure de Ronsard que les vestiges de l’ancienne église où repose le poète, aux jardins que les chanoines du XII° siècle voyaient comme un «paradis sur terre». L’ancien monastère a gardé sa dimension historique, ces pierres éparses dont la grande arche de la croisée du transept qui fait une belle ogive, tout en laissant imaginer les diverses parties manquantes. De toute part, ces pierres qui se dressent à nu proposent une poésie naturelle au cadre de ces multiples jardins de parfums et de fleurs. Il est possible de visiter les chambres, d’imaginer les hivers près de la cheminée depuis lesquelles la vue sur l’ensemble est exquise. Le plus bel endroit est celui où ce matin même des jardiniers travaillent aux potagers. Derrière une haie voutée, les vergers aux pommiers et poiriers encore grêles. Je n’ai pas résisté à la tentation de cueillir une poire, dure comme un poing, acide au point que je n’ai pas tardé à avoir une petite alerte… L’allée qui délimite le verger d’avec les confins de la propriété est voûté de feuillages comme de la dentelle de soie et forme une demie ogive sous laquelle Cécilia donnait l’impression de marcher sur des parterres de paradis perdu.

Il est écrit sur la pierre tombale, au pied de l’église:

Ronsard repose ici

Qui hardy des enfance

Détourna d’Hélicon

Les muses en la France

Suivant le son du luth

Et les traits d’Apollon

Mais peu valut à sa muse

Encontré l’aiguillon

De la mort qui cruelle

En ce tombeau l’enserre

Son âme soit à Dieu

Son corps soit à la terre

                                       1524-1588

Louis Marchand des Raux:«je suis né à Tours, à Fondettes exactement. En 1902. C’était un hameau en lisière de Tours. Je suis devenu jardinier et je peignais la nuit. J’ai été embauché au château de Léon Daudet. C’était un temps où les tomates n’étaient pas calibrées, elles pouvaient avoir la taille des pastèques. On faisait aussi des pastèques et des courges qu’on avait du mal à prendre à bras le corps. Puis je suis venu avec ma petite famille dans le sud, à Villefranche-sur-Mer et surtout Cap-Ferrat. J’y ai dessiné les jardins de la Villa Ephrussi, je les ai entretenus durant des années. Je peignais la nuit dans le petit cabanon où on nous avait logé, à flanc de propriété. J’y ai rencontré Matisse, Picasso, je les ai peints, ils m’ont servi de modèles le temps et l’espace d’un instant! J’y ai découvert la lumière.»

Fondettes est aux abords de Tours, les autoroutes y mènent d’où que l’on vienne. En fait de hameau, en un siècle, celui-ci s’est métamorphosé. Il s’agit aujourd’hui d’une banlieue pavillonnaire, sans centre de gravité, avec des avenues propres, aux angles saillants, aux noms de poètes, André Chénier, Lamartine, Musset, aux maisons basses et à l’absence de points de repère. Le ciel était gris et les cantonniers de la place de l’Hôtel de Ville ne connaissaient pas la place Louis Marchand, peintre-jardinier. Il existe depuis deux ans une petite place au nom de l’artiste, né ici, et connu d’admirateurs silencieux, dévoués, qui exposent ses œuvres de loin en loin, à Cap Ferrat ou ici à Fondettes. On a poursuivi au hasard sans grand espoir, sous la petite pluie.

Louis Marchand: «Non, je ne fais pas partie des naïfs auxquels on voudrait m’assimiler. Ceux-là ne savaient pas leur ignorance. Moi, je peins comme je construis mes jardins.» J’ai compris depuis cette âme des jardins en Touraine, et chez les «colombiens» de Villandry.

Ce n’est qu’aujourd’hui que se révèle le mystère de Fondettes: le lieu-dit «la chattière», rue de la cheminée-ronde, qui joignait la maison des «Ruaux» où naquit Louis Marchand.

Comment aurions-nous pu trouver dans ce satellite de Tours devenu un espace improbable, les lieux consacrés au petit bonhomme?

Sur le fil de l’eau, toujours serpentant au rythme de la Loire, l’église de Rochecorbon, massive et protégée en une sorte de cul de sac par de gros sapins. Sur une pancarte discrète on peut lire que nous approchons de la Grange de Meslay. Nous ne la trouverons pas. Des randonneurs affirment que nous avons largement dépassé l’embranchement qui mènent à la Grange. Dommage. L’architecture monumentale de bois et l’acoustique du lieu firent du festival annuel, discret et à l’écart des tumultes urbains, un des plus prestigieux de la région. Sviatoslav Richter a contribué, parmi d’autres, à la légende du lieu.

J’imaginais Vouvray, comme Montlouis, d’ailleurs, comme des villages à la hauteur de la réputation de leurs vins; de vieux villages, chargés du patrimoine de leurs vignes et de vieilles pierres, d’un clocher et peut-être quelques ruelles attrayantes. Assoupis par la réputation universelle de leur or vert (à la manière de Montrachet). Ce sont en fait des communes qui s’inscrivent dans la dynamique viticole et qui ne conservent rien de pittoresque, sinon peut-être la plaque d’entrée du village où j’ai délimité, le temps d’un cliché envoyé aux amis, l’espace géographique chargé du prestige de ses vins. Pire encore, à Montlouis, on ne trouve qu’un seul bistrot qui fait face à l’hôtel de ville. Et un bistrot qui sentait le neuf, aux moleskine grises et sans plus de caractère que ça. Par contre, le vin qui nous a été servi, comme un simple vin de comptoir, reste le meilleur souvenir de dégustation du séjour.

Comme c’est la journée des rencontres manquées, le Clos Lucé, annoncé sur la route qui serpente, sous de magnifiques arbres millénaires, a dû s’égarer.

Montlouis. Sur le bord de la route à gauche, une enseigne gigantesque, en gros caractère rouge:«Cave», visible de très loin. Un large portail ouvert sur une cour. Au fond de la ferme une entrée sur une sorte de grotte, un âne empaillé, ou en matière imitant le vrai, grandeur nature, nous attend. En pénétrant dans ce qui est la cave, une longue table encore encombrée de verres et de bouteilles laissées là, comme après un banquet ou après des dégustations successives, ne manque pas de nous étonner. Une impression de négligé pour le moins. Derrière le comptoir de vente, des milliers de bouteilles scintillent, tapissant les parois de pierre de la grotte. Il n’y a personne.

« – Il y a quelqu’un?!»

Pas de réponse.

Vers les communs non plus. Derrière les fenêtres de la partie principale de la ferme, rien qui indique la présence d’âme qui vive. Dans la grotte, des portes se laissent ouvrir… Et c’est la stupéfaction qui confirme la première impression de chaos. Un désordre monumental d’horribles objets hétéroclites jonche les sols en terre battue. On n’aurait pas été plus surpris d’y découvrir un cadavre en décomposition.

« – Il y a quelqu’un?!»

Des bouteilles encore. Vides. Puis des vêtements de ferme laissés sur d’affreux tableaux aux chromos décomposés, des selles de chevaux au cuir écaillé posés sur des rangées d’énormes bougies consumées, une affreuse odeur de graisse, de sueur, des chaînes de bicyclette servant de cordages à des objets sans nom, des machines-outils démantelées, des poupées d’enfants d’un autre temps souillées et éventrées, des avalanches de rideaux déchirés, des peluches côtoyant des magazines des siècles passés, des cirés de marin et des porcelaines mêlés sur un meuble brisé, des bottes de cavaliers près de truelles de maçon maculées de ciment. Tout un entassement d’horreurs qui aurait pu s’amonceler comme charrié après le passage d’un tsunami ordinaire, laissant l’impression d’avoir ouvert les portes d’un insupportable enfer. Comme si des couches de temps superposés témoignaient d’antinomiques objets d’usage qui n’auraient jamais dus se rencontrer. Une collusion d’anarchie de matière en voie de pourrissement.

Au fond de la cave voûtée, une plaque d’entrée de village, gondolée et sale: Montlouis. Nous faisons une fois encore le tour de la table des dégustations, perplexes. Il semble que les fantômes ont définitivement disparus. Que personne ne répondra plus.

C’était la journée des rencontres manquées. Des milliers de bouteilles de Montlouis dans un décor factice de théâtre qu’on préfèrerait cacher, et un mirage de cave de vins merveilleux…

Sur le point de rejoindre la voiture: «Et si on revenait prendre une bouteille?»

A bientôt soixante-dix ans! Cela doit bien faire cinquante ans que je n’ai pas dérobé la moindre moitié d’un œuf! Quelques livres de poche, il y a si longtemps. C’était un rituel que de voler d’affreux profiteurs…

«– Oui, il n’y a vraiment personne. Ou bien ils dorment encore pour un bon moment. Ils ont dû faire une de ces fêtes!». Peut-être étaient-ils ailleurs en effet.

Les jambes tremblent un peu, bien qu’une certitude me dit qu’il n’y a vraiment personnes dans cette ferme. Je passe derrière le comptoir vers le mur de bouteilles faiblement éclairé. Les étiquettes brillent dans la pénombre, les noms des divers crus de Montlouis dansent avec leur millésime. Au hasard, devant tant de possibles, je me risque à saisir la première venue de la rangée du bas, à hauteur de bras tendu. Montlouis sur Loire, cru… 2013. Aussitôt rangée dans le sac à dos.

C’est le silence dans la voiture. Comme après un moment tout autant inattendu qu’insolite. Nous sommes déjà hors de portée.

« – Tu penses comme moi, non?»

« – Oui, on aurait dû en prendre bien d’autres!»

La cave entière…

Bref, la liberté, c’est quand les regrets remplacent les remords.

Nous dînons maintenant près de la place Plumereau. A quelques tablées de celle d’hier. C’est l’autre jumelle qui officie sur la terrasse.

Mardi 13 Juillet

C’est maintenant sûr, la pluie ne quittera pas cette veille de 14 Juillet. On entend le crépitement sur les toits de l’étage du dessous. C’est après un chaleureux au revoir à notre hôtesse, à l’heure où les premières «gueules de Saint jean» s’annoncent au zinc du bistrot, que nous quittons Tours par l’interminable et mythique avenue de Grammont.

Cormery. Le village est animé et ruisselant, la grande abbaye est totalement démembrée qu’on ne sait l’orientation de la vieille architecture. La pluie est froide, les K Way sont transpercés en peu de temps. Il ne reste qu’un très haut mur qui flanque la rue principale du village et des vestiges des parties supérieures dont on voit encore les marques des arcs qui soutenaient les galeries disparues et les salles voûtées. Une partie du chevet se devine encore, isolée de ce qui fut l’ensemble du corps de l’abbaye. La grisaille laisse à peine imaginer la majesté des lieux. Un petit puis fleuri donne ici la seule note de couleur et de lumière.

J’avais souvenir qu’à proximité, au cœur même de cette Touraine, la Chartreuse du Liget possédait, à quelques kilomètres, une adorable chapelle circulaire, de tuffeau immaculé contenant des scènes murales de la Crucifixion et de la Dormition de la Vierge. Du plus délicat de ces pastels de bleus et de verts qu’on ne trouve que dans la région.

Chapelle du Liget, en petits caractères, indiquant au milieu d’une ligne droite interminable et couverte d’arbres gigantesques, le chemin tortueux menant aux champs de fèves. La rotonde est là, solitaire, toute blanche sous la pluie qui continue de saturer les K Way. Nous pataugeons dans l’herbe et la boue jusqu’à pleine cheville. Porte close. Je passe désespérément la main sur le bois et essaie de lever en vain le lourd battant. Dommage pour les Crucifixion et la Dormition. Il ne restera que ma tête basse sur un cliché, une tâche de bleu sur l’immense espace vert, avec la rotonde blanche et lisse comme une borne fichée dans la terre. La dernière fois, il faisait soleil. Cécilia et moi allions nous marier, et on se souvient encore d’avoir, à ce même endroit, rempli un plein panier de fèves qu’on a fait cuire sous la tente à l’île d’or d’Amboise, avant que n’éclate le plus gros orage de 14 Juillet qui soit.

Dans les pays de pluie, il faut toujours avoir un joker sous la main. Prévoir comme transition, une journée sans paysages, sans ciel bleu. Prévoir la tournée des musées ou des curiosités à l’abri du ciel. Aujourd’hui, il y aura mieux, puisqu’en soi, la visite du petit village de Nouans-les-Fontaines qui ne parlerait pas à un voyageur quelque peu distrait, possède un joyau, un trésor inestimable en sa Piéta peinte par Fouquet, quinzième siècle. Le village dort encore, du moins il attend des heures meilleures. L’église est reconnaissable à son toit pointu. On y pénètre par une porte largement ouverte que j’ai toujours pensé qu’avec une camionnette de déménagement, deux acolytes peu scrupuleux, il serait aisé de faire s’évanouir de l’église le chef d’œuvre de Fouquet. Il serait plus difficile aujourd’hui d’y parvenir avec les multiples protections et alarmes de vidéo surveillance. Dans la pénombre, on voit au bout de la nef, trônant à hauteur de l’autel, la Piéta de plus de deux mètres de large. Il n’y a personne en cette moitié de matinée, sauf une ombre, un fidèle au beau milieu d’une allée, silencieux et immobile, en oraison surement. Nos yeux commencent à s’habituer et à distinguer les sujets et les couleurs de la déposition de Croix. Les tonalités douces et les formes sans aucun heurt dans le mouvement des formes. Nous nous trouvons seuls maintenant, le prieur de l’ombre ayant disparu sans bruit. Photographier une telle œuvre monumentale avec un éclairage si faible est bien compliqué. Lorsque surgissent deux ombres cette fois, celle qui avait disparue, et une autre bien plus remuante qui nous dit, avançant vers un côté du mur:

« – Avec la lumière, ce serait mieux! Je suis l’ancien maire du village et je veille sur l’entretien. Avec deux euros dans ce tronc vous verriez bien mieux.»

La Piéta apparut en effet incomparablement éclatante dans la beauté de ses tonalités tout à la fois franches et toutes en nuances de verts déclinés en leurs gammes subtiles, d’ocres bruns et de blancs. Les blancs du visage de Marie, du Christ allongé, répondant aux vêtement à plis finement et extrêmement dessinés du donateur, représenté à la droite de la scène, à genoux en adoration.

La contemplation de cette œuvre pourrait ne jamais finir.

Quand la première des ombres réapparut cette fois dans l’éclairage franc de la nef. Un petit homme vieilli autant par le froid et la pluie qu’il dut subir depuis longtemps que par cet aspect qu’ont les pèlerins frappés d’une éternelle lassitude. Il portait assez ostensiblement une croix sur la poitrine et dit être un misérable voyageur errant, venant autant prier la discrète et banale statue de stuc de la vierge que les curieux venaient pour le tableau.

«– Si vous pouviez contribuer de votre obole». Sans un mot, je tirais un billet de dix euros, comprenant la démarche lente et patiente du pèlerin, plus efficace que toutes les supplications des mendiants de rue.

J’ai connu il y a fort longtemps, un quidam qui faisait encore beaucoup mieux: vêtu de manière très digne, il affectait d’avoir perdu ses papiers et s’adressait exclusivement à des propriétaires de voitures de grand luxe et leur demandait de façon très frontale de le dépanner de cent francs. A moins, ce n’eût pas été crédible…

Paraît-il, à ses dires, que ça marchait quelques fois.

 

Nouans a le mérite de posséder donc cette Piéta insigne, et d’avoir aussi conservé la maison où vécut le peintre. Où la rue se nomme évidemment Rue Jean Fouquet. L’intérieur laisse simplement un étalage sous verre de fragments d’enluminure des célèbres Livres d’Heures ou des reproductions du Charles VII et de Guillaume Jouvenel des Ursins.

Saint Aignan sur Cher, 19 Kilomètres, sur le panneau indicateur! C’est là que nous irons… C’est le complément absolu à cette première visite.

Sous la pluie la ville n’en est pas moins riante de ses commerces et de ses cafés ouverts, aux terrasses pourtant désertées. Après la Vienne, la Loire, l’Indre et la Maine, les bords du Cher. Aux longs quais bordés d’arbre que nous ne verrons pas aujourd’hui à cause de cette grisaille et de cette pluie froide. La ruelle descendant vers la collégiale mène au pied d’un porche imposant où se dresse le clocher visible de loin.  L’intérieur est d’une belle structure clunisienne à la pierre régulière et à la blancheur que prennent tous les édifices en majesté dans le pays. Puis enfin, ce qui avait motivé le détour, la crypte. Circulaire et vaste, divisée en plusieurs absidioles décorées dont la plus spectaculaire est celle d’un magnifique Saint Martin partageant son manteau. Les tonalités, comme toujours ici, d’ocre brun et de jaune, quelques bleus et une aisance dans les courbes, une finesse de conception, tout à la fois d’une extrême simplicité où l’artiste atteint la plus impeccable spiritualité. Sans user des lois de la perspective, dans une esthétique regardant encore vers quelque byzantinisme, les mouvements simples et l’intensité des échanges entre le saint et le pauvre composent une danse sacrée. Dans une autre absidiole, c’est une véritable polyphonie de personnages qui s’interpénètrent dans l’illusion d’un continuum horizontal créant une profusion de mouvement d’une masse compacte et sereine allant vers un même but. Face à cette assemblée, en sens opposé, la même polyphonie de personnages avec un christ bénissant, propose, un siècle ou deux avant Giotto, une conception, aux moyens d’expression des plus dépouillés, un monde visible spiritualisé aussi moderne dans le temps.

Devant tant de beauté, il est bien naturel de poursuivre cet élan de griserie allègre devant un blanc de Cheverny. On entend le crépitement régulier de la pluie sur les carreaux. Quelques habitués au comptoir attendent la fin des temps.  Le patron rêve de retourner en Floride. Le bistrot est dans une lumière qui contraste vivement avec celle de la crypte, mais n’entrave pas ce bonheur d’être venu dans ce petit lieu, cette crypte silencieuse et comme égarée dans sa modestie, jouir de ces sublimes témoignages des profondeurs.

Il est à peine midi quand nous pénétrons dans Montrésor. La pluie donne à la tonalité générale du village une densité de gris et de minéralité de vert à la moindre parcelle de paysage. Nous nous réfugions dans le seul café de la placette pour un autre blanc de pays. Passé le pont qui coupe le village dans sa partie presque limitrophe, la rivière délimite le large pré de l’ensemble des habitations aux toits rouges. Un poulain et sa mère broutent l’herbe haute sans se soucier de la pluie. Des massifs de fleurs aux fenêtres des maisons et sur les murets des ruelles rendent la douceur riante de ce village qui résumerait à lui seul tous ceux de la région. Mais Montrésor est un joyau d’équilibre, et la vue sur le château, au plus haut de la perspective, ne manque pas d’habiller d’un charme serein et un peu cossu la beauté panoramique du village. La pluie redouble et les pieds commencent à s’enfoncer dans les larges trouées d’herbes. Nous trouvons refuge au pied d’un saule pleureur géant, que nous partageons à l’occasion avec une charmante espagnole venue au même endroit, attendant que le plus fort de la pluie passe. La pluie provoque ainsi des hasards qui n’auraient eu lieu. Elle vient souvent en France, y consacre la plupart de ses vacances et parle un français à peine trahi par un accent de Barcelone.

La campagne est de plus en plus profonde. Nous sommes sortis des grandes départementales et les labyrinthes dans les ornières rurales finissent de nous perdre. On nous attend au Moulin de la Follaine, ancien rendez-vous de chasse du marquis de La Fayette. Il s’agit d’un vrai moulin aménagé et compartimenté en quelques cinq ou huit chambres seulement. Perdu dans les environs de Loches, un peu au sud, loin des fleuves longés jusqu’à présent. Depuis la fenêtre, tout là-haut près des combles, on aperçoit un cours d’eau tranquille sous les grands arbres où est la grande roue du moulin. Nous pourrions nous croire revenus au XIX° siècle. Rien dans le paysage ne trahirait la présence de notre siècle turbulent de machines et d’électrons.

Loches est bien sûr dans le gris. Ça ne lui va guère, du moins la pierre de son château et de sa terrible tour de donjon un peu plus loin, auraient à gagner dans ce pays de fleurs, de pierre douce et de toits pointus. Tout au sommet de la ville se partagent la place forte du château, l’église Sainte Ours et la ruine médiévale du donjon. Les travaux de rénovations ne permettent pas l’accès à l’intérieur de l’église dont on n’apercevra que les massives assises de ses deux flèches, et la nef qui les relie. Depuis un promontoire de ce qui dût être le cloître on a une vue d’ensemble sur la ville comme une bouillie de glaise. Un vernissage tumultueux se répand sur le pavé de la ruelle, ce qui occasionne un contraste assez prononcé entre la grisaille réfléchie par les vieilles pierres et les violents éclats venus de la galerie d’art.

Nous ne verrons, pour palier à l’absence de visite de l’intérieur que des affiches du portrait d’Agnès Sorel peint par Fouquet, mais le véritable gisant de celle-ci à l’entrée de Saint Ours. Le visage et le front lisse et ouvert de toute leur rondeur, comme ceux de filles d’ici, avec cet effet de porcelaine fragile qu’elles peuvent avoir entre Angers et Orléans et nulle part ailleurs. Comme sorties d’un héritage génétique d’histoire de France.

Les enfants sont turbulents sous les tours de Saint Ours.

C’est un léger brouillard maintenant sur Loches. Il est temps de se réfugier à l’un des rares restaurants ouverts: Le Bistro Latin. A une table voisine, j’observe les grands-parents, fiers d’avoir invité leur petit fils, comme nous aurions pu aussi l’être à notre table avec Y.. Lorsqu’ils s’apprêtent à partir, le courant de sympathie nous fait échanger quelques banalités sur le temps, puis rapidement la dame nous parle de son séjour lointain en Colombie, à Cartagena de Indias, et la soirée se finit plutôt bien par des souvenirs réciproques de vins, d’amour et de voyages.

Loches est sous les éclairages artificiels de la nuit avançant, nous parcourons les ruelles montantes et descendantes. La Cave de dégustation des vins est bien triste, avec son enseigne qui clignote et son gérant, debout et raide sur le seuil, comme un commandant de navire prêt à affronter l’absence complète de client.

Le retour sur les petits chemins donne l’impression de s’enfoncer dans une nuit épaisse et sans repère, jusqu’au moment où débouche le moulin fantomatique au bout d’un chemin. Notre chambre au second est nommée la Crapaudine, que j’ai cru au premier abord être le nom un peu léger et un peu leste pour une chambre de moulin, avant d’apprendre qu’il s’agit du nom d’une des parties assurant auparavant le fonctionnement du moulin. Comme du reste, tous les autres noms plus communs des chambres voisines.

Je crois soudain être en présence d’un puma. C’est un énorme animal aux oreilles taillées en pointe, le regard large et étiré, le pelage jaune et luisant, la démarche ondulante et tranquille. Pour me rassurer on me dit qu’il s’agit simplement d’un gros chat. Car il y aurait plus gros «Vous savez, les plus gros sont les chats norvégiens». L’hôte des lieux ne manquent pas de nous rappeler que la douche ayant été mal conçue, il serait bon demain, de nettoyer au cas où quelques débordements surviendraient. Dans le silence de la chambre, l’odeur de fougère est particulièrement forte. Mais c’est ici la fougère artificielle du flacon de shampoing, qu’elle semble en avoir été tapissée. J’essaie de lire quelques pages des «Bestiaires» de Montherlant, trouvé dans la boîte aux livre de Montrésor. Mais les caractères sont devenus si petits…

Mercredi 14 Juillet

Réveil aux rillettes de Tours, au fromage de Sainte-Maure et gâteau maison à la fleur d’oranger. Ce n’est certes pas un petit déjeuner au thé anglais. Le puma garde la porte du moulin, les oreilles à l’affût.

Nous sommes à quelques kilomètres de Loches revenue sous un ciel partagé de nuages épais et de trouées de bleu, comme il semble que ce soit la tradition paysagère du pays. Aujourd’hui les ruelles montantes et descendantes de la ville débordent du marché du jour. Certaines variétés de tomates peuvent avoir la taille des melons. Je pense à Louis Marchand et à ses potagers d’un temps où le calibrage des fruits et légumes ne s’imposait pas. Certainement que ce matin les produits viennent des producteurs des terres voisines. Dans la profusion des Sainte-Maure et des énormes charcuteries locales. Les pavés mènent forcément tout là-haut, au donjon, austère et vertigineux. Saint Ours domine toujours le paysage de toitures grises et bleues. Vue depuis l’angle d’une rue, l’église fait étrangement penser à un tableau de René Rimbert dans la sobriété des traits et l’anguleux des verticales austères, à quelque influence de la peinture hollandaise classique. Parvenus au château et au donjon, c’est toute la ville qui se dessine tout en bas, dans une douceur sereine. Depuis le parc municipal, une fois redescendus, c’est la vue attendue sur le château, cette fois en contre plongée du regard, le bassin sombre au premier plan, et tout en haut Saint Ours et le donjon. Les trois inséparables du paysage de la ville. Avant la probable prochaine rincée, nous revenons à la petite cave, hier si désertée, où on nous sert un Reuilly sec. Le gérant décidément peu optimiste parle d’une saison qui n’en finit pas de faire fuir la clientèle.

Mais le soleil est entièrement revenu à l’entrée dans le minuscule village de Chédigny. Village de poupée, fleuri, riant de ces pierres claires, de ces fenêtres colorées et de son impeccable clocher massif. Pas un seul commerce visible où que ce soit. Les villageois vivent de respirer le parfum de leurs fleurs. Un village jeté dans des bouquets et des jarres d’hortensias. On nous a promis des centaines de variétés de roses. Des milliers d’espèces de fleurs. Toujours est-il que l’harmonie des maisons, du léger bruissement d’un ru traversant le village et les perspectives coupées à l’angles des ruelles, donnent, dans le silence de ce matin de 14 Juillet, l’impression que les villageois concourent à ce qui sera le plus bel ensemble d’architecture rurale planté dans une profusion échevelée de massifs de fleurs.

Avec une pensée délicate pour André Bauchant que je ne serais surpris de rencontrer au détour de la rue avec son chapeau de paille et son sourire espiègle.

Pour ne pas être en reste, cette fois c’est Montrésor, lui aussi, qui resplendit dans son écrin exceptionnel de maisons et de jardins fleuris, de sa pierre ocre et grise. La rivière a tant gonflé depuis hier qu’elle a débordé du côté de la prairie. Le poulain et sa mère sont encore là, et les pieds ont du mal à trouver un sentier où ne pas s’enfoncer dans l’herbe grasse. L’immense saule pleureur où nous nous étions abrités hier s’est secoué de ses énormes gouttes de pluie. Nous longeons bien plus loin aujourd’hui, sur la rive limitrophe, le sentier qui longe le village.  Le château a repris une tonalité de pain d’épice, et d’où qu’on porte le regard, on voit son double reflété dans la rivière. Il en est de même pour la partie de ruines qui surplombe des bouquets de maison en contrebas. On pourrait dire que Montrésor se mire en son miroir. Comme les branches de ses saules, il se baigne dans le reflet de lui-même.

Dans la boîte à livre du village: «Sur le bonheur» de Teilhard de Chardin.

Mille ans d’histoire ici. En 1005 Foulque Nerra, comte d’Anjou pose la première pierre de la forteresse sur un éperon rocheux. Ce sont les vestiges du donjon du XI° siècle qu’on voit donc aujourd’hui plongés dans les nénuphars. A la fin du XV°, le comte de Bastarnay construit le château Renaissance qui domine le village et la vallée de l’Indrois.

Le chemin au pied du château se laisse gravir facilement, la vue en contrebas nous fait pénétrer au cœur du village. Des roses trémières, des sourires de la pierre. Rien n’a changé depuis Jehan et Pirlouis.

Remontant plus au nord, nous retrouvons le chemin de l’Isle d’Or qui partage la Loire en deux, et la façade du Château d’Amboise sur son promontoire dominant majestueusement le paysage. L’été sied à merveille à cet îlot de peupliers géants, aux roses trémières qui vont jusque dans l’eau, et à ses effilochés de nuages au-dessus de la ville.

Les trente-deux hectares des jardins de Chaumont que nous n’aurons aperçus que de loin seront le regret du séjour.

C’est en fin d’après-midi de pleine lumière que nous abordons Montrichard. La chambre de la grande villa qui nous héberge est située à l’étage sur une terrasse qui donne sur le Cher et tout un ensemble de maisons basses sur une longue ligne droite menant à la cité historique.

Je reconnais la belle façade de l’hôtel de ville dans sa pierre blanche, aujourd’hui pavoisée comme il se doit. Nous longeons, parallèle au Cher, la rue principale, aux deux maisons à colombage jaune et orange comme des soleils magnétiques. Parmi tous les commerces, une librairie de bandes dessinées de collection. Je m’enquiers des ouvrages de Peyo, mais pas de «Sire de Montrésor». Certains ouvrages paraissent fort rares. Je revois, le temps d’un tour de la librairie, un âge où j’avais à peine la taille des présentoirs de la librairie Horizons à Rabat, et passais des heures sous les étagères de livres à lire les aventures de tous les héros de ce temps, antérieurs souvent à Astérix.

Foulque Nerra a dû régner dans de nombreuses cités d’ici. Après Montrésor, c’est au sommet d’une butte qu’on aperçoit en position dominante, que se dressent les belles ruines d’une forteresse flanquée d’une église à toit d’ardoise. C’est grâce à elle que les deux maisons de couleurs soleil doivent de ne pas avoir été détruites lors d’un éboulement.

Sur une minuscule terrasse à même la chaussée, nous goûtons le Chardonnay aux rillons et champignons gratinées à la crème.

Les quais du Cher deviennent roses. Depuis l’autre rive, on peut avoir la vue d’ensemble de la ville ancienne jusqu’à l’heure où le ciel se drape de nuages incendiés. Une barque immobile coule doucement sur le bleu reflété du fleuve.

Nos hôtes nous invitent à voir le feu d’artifice, républicain celui-là, depuis le dessus de la maison aménagé en jardin secret.

Jeudi 15 Juillet

Le soleil nous mène enfin sur la route du château du Clos Lucé. La brique rouge de la façade est à peine éclairée à cette heure matinale. Les pelouses vont loin vers des labyrinthes de chemins soignés, jusqu’à un étang encore dans la brume légère. Les végétaux plantés dans l’eau stagnante ont des airs flous d’ouverture de Vaisseau Fantôme. Dans les salles du château parcourues assez distraitement, se déploient les reproductions des inventions multiples de Léonard. Ce qu’il en ressort, après le passage en revue de tous ces engins, c’est le génie mécanique de l’artiste. Comme souvent les commentaires dans les salles successives donneraient envie d’écourter le parcours. Un beau jardin, et une maisonnette, un peu à l’écart, sous les parties hautes du Clos, sont les vrais refuges où travaillaient Léonard.

Cécilia tenait à ce moment récréatif, et on peut dire presque résumant le passage sur les bords de Loire, qu’est le Parc des Miniatures à l’entrée d’Amboise. Il était évident que nous ne serions pas à poursuite du moindre château qui se dresse sur ces bords paisibles du pays. Ce parc a le mérite d’en représenter quarante. Certains donnant réellement l’illusion de parcourir la région depuis le ciel, d’autres, dont l’illusion du réel est plus difficiles à rendre. Ils font la joie des enfants qui s’ennuient souvent lorsque la visite de tels lieux est à dimension réelle. Ici, le survol se fait en un clin d’œil et on peut en plus gambader au milieu d’une assemblée de paons. Je patiente en profitant de magnifiques massifs de coquelicots qui durent bien longtemps ici quand chez nous ils disparaissent dès la mi-juin, coquelicots mêlés de bleuets et de marguerites jaunes ou blanches sur des parterres infinis d’herbe jaillissantes.

L’azur est à son plein lorsque nous entrons dans le vieil Amboise. C’est l’heure nonchalante et paisible au pied de l’immense base du château, où l’esplanade regorge de bistrots et de restaurants. Dans une boutique où l’on vend de tout et de rien, nous trouvons exactement ce qui fera le bonheur de Y.. Un heaume de chevalier, l’écu et l’épée qui vont avec. Finissant par la chasuble aux écusson de quelque fief d’ici. Je vois déjà la cérémonie d’intronisation à la maison…

Chenonceau, comme Azay, c’est une sorte de haut de la pyramide des châteaux. Autant par la majesté que par l’harmonie absolue des formes, des proportions, et de l’intelligence avec laquelle on a su les édifier dans un environnement exceptionnel. Azay et ses enveloppes de végétaux dans l’écrin d’un bassin d’eau circulaire et Chenonceau enjambant avec génie de tout son long le large bras du Cher. Aucun autre château, de quelque époque ou de quelque endroit au monde n’aura réalisé cette merveille d’affirmer sa majesté immobile sur le cours perpétuellement mouvant d’un fleuve.

Aujourd’hui, une infinité de canoës glissent sous les six arches que forme le long vaisseau de pierre. Le ciel alterne entre les jaillissements des trouées bleues et les masses compactes de grisaille qui enserrent le parc, la pierre blanche et les multiples reflets changeant sur l’eau. La visite des intérieurs de château m’ennuie toujours, d’autant que la poésie des berges, surtout celle du Parc de Francueil, où les branches donnent l’illusion à certains endroits du chemin, de se poser, d’enserrer ou d’envelopper le château dans son ensemble.

J’apprends en ouvrant un guide de visite, que la partie où je me situe à l’instant même, le parc Francueil, sauvage et désordonné, constituait la partie libre de la ligne de démarcation lors de la Seconde Guerre Mondiale. L’entrée du château et ses jardins à la française constituant la limite de la zone d’Occupation.

Ce qui revient à dire par logique que la grande galerie traversant le Cher aurait été en quelque sorte une zone indépendante si elle ne fut probablement sous contrôle de l’occupant.

La dame la plus célèbre des lieux, dont Henri II offrit d’ailleurs le château, fut Diane de Poitiers. C’est elle qui fait créer les jardins les plus spectaculaires et le pont sur le Cher qui permit au château d’être édifié de tout son long sur le fleuve.

Catherine de Médicis, veuve de Henri II, éloigne Diane et embellit encore les jardins et poursuit les travaux d’architecture, notamment la galerie à double étage. Régente de France, elle y installe les fastes italiens et instaure l’autorité du jeune roi.

Louise de Lorraine, à la mort de Henri III marque la fin de la présence royale à Chenonceau, dès le début du XVII° siècle.

Louise Dupin, représentante des Lumières redonne son faste au château et s’entoure de tout ce qui fait l’élite savante et philosophique de l’époque.

Le plus curieux de cette galerie de femmes serait Simonne Menier, qui, infirmière major lors de la première Guerre Mondiale, fit installer un hôpital dans les deux galeries, au frais de sa famille, celle des chocolats Menier.

Les guides de visite, à défaut de donner envie de languir à la suite de commentaires le long des galeries, des couloirs et des chambres à lambris, révèlent parfois de subtiles moments d’Histoire de France.

Nous longeons les rives, nous traversons les allées des jardins, et les sous-bois débridés qui s’écartent de l’ordonnancement général du château. La poésie est là, présente de quelque part qu’on tourne le regard. Cela sent les roses et comme un parfum venu du cours même du fleuve.

Blois est une ville cossue et donne le sentiment de cette noblesse bien royale que donnent les moindres pierres de ce pays. Le château est visible de quelque côté qu’on se tourne. Une sorte d’énorme point de repère. Le musée de la magie, sur une place bien dégagée, laisse voir ses monstres en métal doré qui feignent de sortir par les fenêtres du Musée. J’ai attendu ce jour pour apprendre l’existence de Robert-Houdin, le plus célèbre magicien (de tous les temps, dit-on). A l’autre extrémité de cette place, il y a une des entrées du château d’où l’on a aperçu le fameux escalier de dentelles torsadées derrière les grilles de la façade.

Depuis la maison de la magie, la ville plonge en contrebas, par de vertigineux escaliers qui mène aux rues interdites aux véhicules, et aux placettes arborées. Les terrasses de bistrot et de restaurant se succèdent. Nous adoptons le Cheverny d’une terrasse presque silencieuse et sombre, où trône à l’entrée de la première salle, un extraordinaire juke-box au style années cinquante, aux lumières fluorescentes et aux proportions d’œuvre d’art. il n’était pas malheureusement au repos, mais il avait le mérite de ne diffuser ses vieilles cires de quarante-cinq tours qu’en sourdine. Je ne l’en ai que plus apprécier.

Nous n’avons pas cherché la Maison du Doute(14, rue de la Paix) ; Ben Vautier aurait été trop content de savoir que même à des centaines de kilomètres je venais vers lui. Sur les guides de la ville, le bâtiment qui accueille la Fondation est joliment décorée de panneaux de couleurs et d’inscriptions bien connues de la main de l’artiste. Il y aurait des œuvres de John Cage et de Yoko Ono.

 « – Oui! , est-ce bien l’Hôtel New, à Vineuil? nous avons réservé pour ce soir…

« – Oui, non, ce n’est pas à Vineuil, en fait c’est à …»

En fait c’est à Saint Germain la Forêt. A la lisière de deux communes. On croirait un autodrome, pour l’asphalte propre, le désert alentour. Les véhicules de l’autoroute vrombissent sous les fenêtres comme par peur d’être happés par ce qui pourrait ressembler à une zone commerciale lambda ou même un centre-ville d’un bled américain. Des hangars, des tôles ondulées inamicales et les lettres en gros caractères qui disent ce qu’on y vend. Ce soir, nous sommes loin des douces rives de la Vienne ou du Cher. C’était le seul hôtel disponible dans la zone géographique de notre cheminement.

Je ne retiendrai que le jarret confit sur la terrasse du Maître Kanter.

Vendredi 16 Juillet

Pour rajouter encore à ce sentiment de désolation, les nuages sont à nouveau retombés sur nous. Monotones et sans menace, sans nuances non plus, mais résolument plantés dans le ciel. C’était Chambord qui était prévu pour ce matin. Mais comment aller à Chambord avec cette lumière? Mieux vaut y renoncer. Chambord, la perle dans son écrin de forêt immense, grande comme la superficie de Paris. La première superficie forestière d’Europe, un poumon au cœur du pays, une petite Amazonie. Le château est quelque part au-delà de cette longue trouée de route, une saignée impressionnante qui défile durant longtemps entre deux masses compactes d’arbres immenses; le ciel en est parfois caché sous les énormes déploiements des branches. Ce qui fait penser que Chambord n’est pas bien loin, est cette scène que nous ne sommes pas surpris de vivre quand un cerf résolument tourné vers nous se dresse immobile, à quelques cent mètres peut-être sur cette portion rectiligne de la route, et nous fixe, la jambe bien campée, le rameau attentif, l’espace d’un instant. De l’autre côté sa compagne attend de le suivre sur l’autre versant de la forêt. C’était un avertissement du cerf.

Ne manquait plus que le son du cor.

Puis, derrière une trouée, une immense clairière d’où émerge au loin le plein vaisseau. Comme une dentelle de pierre à la verticale, profondément creusée et solitaire.

L’énorme espace comme vidée de tout superflu qui entoure le château semble un mirage d’ordonnancement de sérénité. Depuis le contrebas d’un chemin où stationne un instant le véhicule, j’avance à pied dans l’axe de l’allée infinie, bordée de multiples alignements d’arbres taillés au carré, avec tout à l’horizon, seul et comme échoué sur un plateau au cœur de la forêt qui l’enserre, et sous le gris des nuages, Chambord. Deux cavaliers, posés sur des chevaux très haut de garrot, me dépassent lentement et se placent dans la perspective infinie de l’allée, jusqu’à disparaître au loin, se confondant avec le mirage de pierre. Mais Chambord sans lumière gagne peut-être à n’être admiré que de cet instant fugitif d’une vision d’ensemble de dentelles et de soies blanches. Ce sera, avec Chaumont, la seconde raison de revenir un jour, dans la pleine lumière.

Nous traversons des villages gris et comme pris dans une gangue d’hiver. Jusqu’à Germigny-des Près.

Je ne peux que m’appesantir, plus qu’à d’autres endroits traversés, sur ce simple et minuscule édifice qui à lui seul fait détourner le promeneur. Nous approchons de la fin d’un périple qui nous aura mené depuis Angers, tout à l’Ouest, jusqu’à remonter ici sur ces rives Est de la Loire.

A moins de cinq kilomètres l’une de l’autre, se dressent deux églises qui contribuent au prestige de l’une des plus belles boucles médianes de la Loire: la basilique romane de Saint Benoît-sur-Loire, et l’oratoire carolingien de Germigny-des-Prés. Le rapprochement n’est pas seulement géographique, et la forte parenté symbolique des édifices n’est pas le résultat du hasard. Un lien historique et spirituel les unit. Né l’un et l’autre du choix fait par les hommes de chercher «la plus grande gloire du ciel», à l’école du Père des moines d’Occident, Saint Benoît.

Par le plus grand paradoxe, le saint Benoît fêté (le 11 juillet!) sur ces bords de Loire, est le grand Benoît, celui de Norcia (5° siècle), alors que Benoît d’Aniane, ami et proche du fils de Charlemagne, Louis le Pieux, grand réformateur de la règle bénédictine, était contemporain lui, de la construction de Germigny. Benoît d’Aniane est né dans le village éponyme, non loin de Saint Guilhem-le-Désert, autre haut lieu du Languedoc sacré.

Près du porche s’agitent en tous sens un groupe de petites vieilles tressautant à la moindre vue d’un pèlerin descendu d’un autocar, ou du mouvement immobile d’un ange de pierre à l’entrée de l’édifice. Elles me poursuivent malgré elles jusque dans mon désir de méditer sur le pur et simplissime étagement du chevet de l’église, en poussant des aigus d’admiration et des gestes d’enthousiasme qui me firent les fuir.

Des petites «jeannettes» (je ne sais si on les nomme encore ainsi), en costumes uniformes bleus, foulards rouges noués autour du cou, et bérets vissés, vestige d’un catholicisme désuet et provincial, investissent l’église carolingienne comme des pèlerins pénètrent d’admiration et de turbulence dans le Vatican. Tout le monde se presse au chevet, à la mosaïque byzantine. Aux anges d’or sur éternité bleue.

«La scène principale de la mosaïque montre quatre anges qui indiquent du doigt l’Arche d’Alliance. Entre les deux plus grands anges, une main sort du ciel étoilé et pointe le tombeau vide de la résurrection. Cette scène est totalement atypique. On ne trouve nulle part ailleurs ce thème de l’Arche d’Alliance à l’abside principale d’une église. Ordinairement, à cet emplacement privilégié apparaissent le Christ, Marie ou les évangélistes. La raison s’inscrit dans la volonté du commanditaire de la mosaïque. En effet Théodulphe, évêque d’Orléans, qui était opposé à la représentation d’image à figure humaine, de peur que les fidèles ne les adorent, et ne tombent dans l’idolâtrie, était iconophobe.

Les Livres carolins s’inscrivent directement dans le contexte de la querelle des images dans le monde byzantin: c’est la réponse de Charlemagne au Concile de Nicée II (787) qui venait à nouveau d’autoriser les images dans les églises. L’empereur carolingien et ses théologiens (dont Théodulphe) en considéraient les conclusions hérétiques. Il est vrai que la traduction grecque qui parvint à Charlemagne était fautive puisque «proskynesis» était traduit par «adoration» au lieu de «vénération»

L’architecture intérieure, au plan en forme de croix grecque, où la croisée du transept est aussi longue que large, est d’une complexité et d’une harmonie de proportion presque sans équivalent. Peut- être quelques églises perdues et oubliées de ma mémoire défaillante.

Un véritable transept qui abrite.

Comme Chartres émergeant de son infinie plaine de blé, Saint Benoît apparait sous un ciel livide et incertain, émergeant d’un méandre de la Loire, laissant apparaître les ardoises éparses des premières grappes de maisons très loin avant l’entrée dans le village.

«Saint-Benoît sur Loire n’est pas un paysage pittoresque, et je me souviens que lorsque j’y demeurais, mes premiers visiteurs s’étonnaient que j’ai choisi une plaine aussi dépourvue d’agréments pour y vivre: une plaine à perte de vue, coupée de maisons, de bouquets d’arbres, une plaine à moisson et à légumes. Je répondais qu’il y a autre chose que la ligne dans la beauté, que la couleur dans le paysage, il y a l’esprit. Or l’esprit règne au-dessus de Saint-Benoit. On le sens dès la première maison de la ville, on ne le sent plus au-delà».

                                                                                                            Max Jacob

Max Jacob fut l’un des premiers guides de la basilique entre 1936 et 1944.

Et puis dès qu’on arrive, évidemment, le porche. Un carré parfait et douze piliers. Et tout là-haut les petits personnages de la cité céleste. Les petits personnages qui fascinent et qu’on cherche à rapprocher de nous tant ils paraissent élevés sur leurs piliers. Le porche qui subit le froid, l’aridité des étés et le vent de la plaine. Le porche qui nous a attendu depuis la dernière fois, il y a si longtemps. La pierre est aujourd’hui nettoyée, peut-être un peu trop décapée par la restauration, qu’elle semble nue dans sa profonde couleur de safran.

Et les petites «jeannettes» qui s’égaient soudain tout autour…

… 

Nous étions sur le chemin du manteau de Martin la déchirure même de ces nuages qui s’effilochent

de ce temps laissiant son manteau

La cité Céleste et les chapiteaux du porche: des mains qui s’élèvent, des mains disproportionnées, des anges et des épées qui coupent. La ville dessine un carré avec douze piliers. Nous retrouvons les principaux thèmes de l’Apocalypse. Le premier chapiteau, au centre à gauche en entrant est signé Umbertus me fecit. Est-ce le nom d’un des premiers artistes, du maître d’œuvre? D’une imitation libre de l’antiquité, de type corinthien. Puis viennent les chapiteaux historiés. Sur la face sud, un des plus célèbres qui illustre le thème essentiel de l’imaginaire médiéval: l’ange et le démon, au jour du jugement, qui se disputent une âme, représentée sous forme d’un petit bonhomme au tribunal céleste. Puis celui qui retient le plus longtemps l’attention, celui de la Fuite en Egypte. Une Vierge en majesté portant l’enfant, le cheval, Joseph, le soldat d’Hérode, et la main de Dieu, là-haut, à la droite de la Vierge. A gauche, le dragon rendu à l’impuissance par la lance de Saint Michel.

Dans le chapiteau qui fait face, Saint Martin, jamais bien loin dans les pays de Loire, partageant son manteau.

L’intérieur baigne d’une lumière constante d’où qu’on porte le regard. Le maître d’œuvre a ouvert dans la partie supérieure de l’abside, cinq fenêtres, audace inhabituelle en ce premier âge roman. Le matin, par les grandes verrières de l’abside, par celle du centre surtout, le soleil illumine, travée par travée, le sanctuaire, le dallage, le transept et la nef. C’est l’heure de Laudes, autour des équinoxes particulièrement. Vers le milieu du jour, par les grandes fenêtres du côté méridional, le soleil vient éclairer le mur nord de la nef et l’inonder de lumière jusqu’au soir.

Autour de l’autel, c’est la perplexité. L’immense superficie du dallage. Des morceaux de marbre, taillés en disque, triangles, losanges, réunis en motifs géométriques. La variété des dimensions des morceaux de marbre, le jeu des coloris, joints à une certaine rigueur dans la répartition des formes, donnent une impression de paix et d’harmonie. Le dallage enserre le discret gisant de Philippe I.

Max Jacob s’arrêtait longtemps dit-on, devant la grâce de la Vierge du XV° siècle, la candeur de son albâtre, le geste dont elle étreint l’enfant, la douceur du sourire.

Le plus extraordinaire, reste à mes yeux, les chapiteaux de la nef, encore beaucoup plus élevés que ceux du porche, et qui échappe souvent, pour cette raison, à une complète contemplation. Le style même, me paraît unique et on peut dire, que deux de ces chapiteaux ont une originalité qu’on ne retrouve aucune part ailleurs dans la statuaire romane: Adam et Eve chass